17 Juifs à Damas

En regardant la chaîne i24 ce soir, 2 mars 2016, j’apprends qu’il reste dix-sept Juifs dans le vieux quartier juif de Damas. Ils ont refusé d’émigrer en Israël, ayant toujours vécu en Syrie, et déclarant vouloir y mourir. Le reportage télé montre la vieille synagogue, dans laquelle les juifs pieux viennent prier tous les jours, ainsi que sa fontaine octogonale, de style « pré-islamique ». Les lieux ont été « miraculeusement » préservés de toute destruction. C’est la seule synagogue encore en activité en Syrie.

Il se trouve que cet après-midi, par le plus curieux des hasards, je lisais justement un ouvrage de Joseph Salvador, publié à Paris en 1860, et dont un chapitre est consacré à la communauté juive de Damas, en 1840.

Le contexte : Mahmoud II, sultan de l’empire ottoman, venait de mourir en 1839 à Constantinople. Toute la région était en pleine « transition ». Les puissances européennes, par le fumet alléchées, guettait l’occasion de venir approfondir leur présence effective dans la région.

Advint alors l’affaire de l’assassinat (présumé) d’un capucin. «  Aux premiers jours de l’an 1840 un moine, un révérend père capucin de Damas, ne reparut plus à son couvent. Il était d’origine française. On assure que le père avait été vu entrant dans le quartier des Juifs et que rien n’indiquait qu’il en était sorti. L’autorité représentant la France s’en émut et avec toute raison. Mais pour répondre à ses vœux, sans autre préliminaire et sans avoir constaté le corps même du délit, la mort réelle du moine, d’affreuse tortures furent employées contre un grand nombre de Juifs. (…) On déploya une véritable ferveur à publier de tous côtés que le révérend père était tombé victime du fanatisme déicide; qu’on l’avait tué, saigné, dépecé dans le but de mêler son sang avec le pain azyme que les Juifs ont coutume de manger dans leur solennité pascale. (…) Au sein de Paris et dans une partie considérable de l’Europe, on discuta, on plaida, on invoqua des textes, on s’excita hautement à la croisade, et tout cela au sujet de l’affaire de Damas. » (Paris, Rome, Jérusalem – ou la question religieuse au XIX ème siècle, tome II, pp. 194-195, 1860)

Joseph Salvador conclut : « L’année 1840 a mis à l’ordre du jour la question d’Orient, qui certainement est désormais la plus grande de toutes les affaires du monde. »

Il avait bien raison, sur la question d’Orient, mais que de choses ont changé à propos de son interprétation!

Cette célèbre affaire est résumée ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Damas

Imaginez qu’un moine capucin se fasse assassiner dans une ruelle de Damas, de nos jours. Quels seraient les coupables tous désignés (« sans autre préliminaire »)? Pensez vous que la France ou l’Europe parlent alors de partir en croisade ?

A vrai dire, en 1840, les violences alors avaient lieu plutôt entre chrétiens et druzes, ou chrétiens et musulmans.

La France se raidit sur sa position : les Juifs étaient coupables du meurtre. Les autres légations occidentales font pression sur le sultan ottoman et le pacha d’Égypte pour annuler le procès et les aveux obtenus sous la torture. Après avoir achevé sa mission auprès du vice-roi d’Égypte, un des représentants des groupes de pression, sir Moses Montefiore, se rend à Istanbul. Il obtient du nouveau sultan ottoman, Abdul Majid, qu’il proclame un décret de protection des Juifs de l’Empire ottoman contre les accusations de crimes rituels : « Et pour l’amour que nous portons à nos sujets, nous ne pouvons pas permettre à la nation juive d’être inquiétée et tourmentée par des accusations qui n’ont pas le moindre fondement de vérité… ».

Néanmoins, en 1851, le consul de France à Beyrouth, évoquant l’inscription gravée sur la pierre tombale du père Thomas à Damas, réaffirme dans un courrier adressé à son ministre que le moine a été « assassiné par les juifs ».

Curieuse époque… La France de 1840 rêvant de partir en croisade contre les Juifs de Damas, en rétorsion contre l’assassinat d’un capucin… Un sultan ottoman édictant un décret de protection des Juifs contre les accusations de crimes rituels…

Il serait facile de proclamer le relativisme des opinions, la variabilité des politiques, l’instabilité des régimes, la fugacité des représentations du monde.

Entre 1840 et 2016, que s’est-il passé, et qu’avons-nous appris? Et, surtout, qu’est-ce qui se profile à l’horizon des cinquante ou des cent prochaines années ? A entendre la rhétorique habituelle des « dirigeants » les plus en vue de la scène médiatique mondiale, il est clair qu’ils s’en contrefoutent. Excusez le mot. Pas de vision. Pas de distance. Pas de souffle. Pas de testicules. Pas d’ovaires non plus, d’ailleurs. Que du mou. Que du mot. Que du vain. Que du rien. Vous croyez que Trump va tromper le destin ?

Heureusement nous avons M. Hollande pour tenir la barre.

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