L’art anomique (des modèles)


« L’Art anomique des modèles » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

L’art des modèlesi

Qu’il agisse, qu’il produise ou qu’il théorise, l’homme doit représenter le monde comme il doit se représenter lui-même. Il se représente ses buts, ses outils et ses modèles. Cette activité inépuisable se nourrit d’elle-même : la représentation des buts fait émerger des morales, celle des outils permet de concevoir des outils de fabrication d’outils, et celle des modèles conduit à l’épistémologie. Tout est prétexte à représentation et à modélisation. Toutes les lois sont énonçables. Tous les systèmes sont concevables. La malléabilité et la souplesse des représentations permet de tout oser, de tout penser. On n’ose d’ailleurs jamais assez penser. Les filières conceptuelles imposent leurs contraintes propres : l’espace euclidien implique la géométrie du même nom, et celle-ci favorise une logique des états et des solides. Les lois que la raison invente viennent non pas tant des objets « en soi », que des réseaux de relations qu’ils entretiennent. Ces relations permettent des comparaisons et conduisent à formuler des lois et des modèles, ou, du moins, les induisent. Les relations entre objets préfigurent les modèles, bien avant que les concepts ne puissent eux-mêmes modéliser les choses. Des objets qui restent immobiles, stables, séparés, permettent l’établissement de rapports observables du fait de leur « pérennité » et de leur « masse ». On peut « manipuler » les objets réels. L’esprit rêve d’en faire autant avec leurs fantômes idéaux.
Matière et intelligence se modèlent l’une l’autre, elles se renvoient respectivement une image adaptée, symétrique. Peser, c’est déjà penser, et penser, c’est soupeser. A force de connaître le poids des choses, l’esprit cherche à s’en délivrer. II veut se détacher de la matière, de son inertie, qui ralentit son impulsion et son intuition. Malgré le danger de la désincarnation et de la dépossession, la tendance de l’esprit à quitter l’immédiateté sensible est permanente et irrésistible. C’est la condition d’une pensée universelle, détachée de la singularité. Alors peut commencer une autre quête.
En quittant la matière, l’esprit révèle sa vraie nature : non pas penser la nature, mais se penser lui-même. Les modèles sont avant tout un prétexte à s’abstraire des choses, une occasion de penser et de généraliser. Les outils du modeleur héritent de cette déréalisation. Les physiciens, par exemple, aiment s’appuyer sur les mathématiques. Ce sont de plus en plus les modèles mathématiques qui prouvent ou même déterminent l’existence des phénomènes physiques. En physique des particules élémentaires, un phénomène n’advient en fait que s’il est préparé et annoncé mathématiquement. Des physiciens disent que le principal objet des sciences physiques, c’est « la formulation de lois gouvernant les phénomènesii ». Ce sont les lois qui bâtissent la physique, plutôt que le contraire. Bien sûr, la nature peut invalider ou réfuter les théories fausses, mais l’absence de toute réfutation n’est jamais une preuve de la justesse « ontologique » de la théorie. Elle n’est qu’une démonstration provisoire de la cohérence locale d’un modèle sans doute appelé à des réformes futures. Tout modèle valide n’est qu’une borne-frontière signalant les limites actuelles de nos capacités de réfutation.
Indéniable néanmoins la prééminence accordée aux mathématiques comme outil de modélisation. Cette universalité des mathématiques peut conduire à une sorte d’impérialisme. Pour René Thom, qui défend vaillamment sa propre chapelle, « le problème fondamental de la Biologie est un problème de Topologieiii ». La morgue des mathématiciens est excusable. Leur langage est tellement universel ! Les mathématiques paraissent des outils idéaux, jouant efficacement le rôle d’intermédiaire entre la pensée et le réel. D’une part, il faut reconnaître qu’elles rendent très bien compte de la réalité physique, d’autre part, elles « satisfont » notre raison : que demander de plus ?
Aussi peut-on comprendre le cri joyeux de Nietzsche : « Dans les mathématiques […] la connaissance absolue fête ses Saturnalesiv ». Cependant, cet absolu n’est pas absolument nourrissant. Il est plutôt vampirisant. Il faut d’ailleurs se prémunir contre l’idéal de la « computation universelle » qui voit en toutes choses un objet calculable, au risque de le vider de toute substance. C’est pourquoi Hegel assure que la philosophie doit « dédaigner » la connaissance qu’offrent les mathématiques, dont il faut bien constater « la pauvreté du but et la défectuosité de la matièrev ». Les mathématiques n’offrent que des propositions rigides et mortes ne parvenant pas à s’animer elles-mêmes du souffle des choses qu’elles sont censées saisir.
Faut-il donner raison à l’enthousiasme nietzschéen ou rendre I hommage à l’humanisme hégélien ? Il y a deux grandes catégories de penseurs : les penseurs de faits et les penseurs de lois. Les uns érigent les faits en réalité absolue. Pour les autres, c’est la loi qui est la réalité fondamentale ou ultime. C’était déjà le débat de Platon et d’Aristote. Aujourd’hui, il serait bien vain de prétendre trancher. Que les lois soient « symboliques » ou « réelles », elles peuvent toujours subir des validations, des rapprochements et des recoupements. Ces vérifications empiriques ou théoriques permettent de créer des êtres nouveaux (les modèles sont des « êtres de raison ») que l’on peut toujours considérer, suivant les goûts, soit comme la réalité ultime des choses, soit comme leur copie affaiblie. Dans les deux cas, le modèle acquiert une existence presque tangible.
Historiquement, la notion de modèle était essentiellement concrète. Le mot modèle vient de modulus, terme latin d’architecture qui désigne le module ou la mesure établissant les rapports de proportion entre les différents éléments d’un bâtiment, et donc sa cohérence. Le mot modulus a donné en français le modèle et le moule. Le moule n’est pas d’abord ce qui rend identique, mais bien ce qui rend cohérent, ce qui agrège. La tarte ou la statue doivent au moule leur forme, certes, mais plus encore leur intégrité et leur consistance. Cette cohérence, interne et externe, il faut la vérifier en validant les modèles. La validation des lois et leur organisation en modèles permettent de tenter l’aventure de la généralisation. Les modèles, par leur généralisation même, sont l’occasion d’acquérir des connaissances supplémentaires sur les lois qui les structurent.
Par exemple, la loi de l’attraction universelle de Newton a permis plus tard, au 19e siècle, une floraison de clones, une multiplication de modèles mécaniques d’inspiration similaire. L’induction et la généralisation sont des méthodes fécondes. Elles permettent en particulier de multiplier les modèles alternatifs et donc de les relativiser les uns par rapport aux autres. Après Euclide, Riemann et Lobatchevsky proposent moins des géométries incompatibles que complémentaires. Bien loin d’imposer définitivement un point de vue absolu sur l’espace, ils contribuent notoirement à en diversifier les potentialités et aussi à réduire les géométries et les algèbres au rang de jeux formels. Ils affirment ainsi la liberté des modèles mais aussi leur vanité. La prolifération des modèles implique le développement d’autres formes d’expérimentation et de validation. L’expérience concrète n’est souvent ni possible ni souhaitable. Alors on ne peut évaluer les modèles qu’en les simulant virtuellement. La simulation met en évidence les défauts de cohérence du modèle, son domaine effectif de validité, l’importance relative des différentes variables. Elle permet éventuellement de révéler les biais et les artefacts structuraux que l’on a pu introduire subrepticement pendant la modélisation.
Le modèle n’est jamais une simple représentation, une copie triviale. Il a une vie autonome, il obéit à des lois propres qui ne sont pas seulement celles que l’on croit lui donner lors de son élaboration. Il peut donc surprendre son créateur. Cette imprévisibilité n’est pas magique. Elle s’explique par l’acte même du rassemblement des lois particulières en un tout « cohérent ». Cette cohérence décrétée induit en retour une modification des rapports structuraux qu’entretiennent les éléments du modèle, et ces rapports ne peuvent pas être entièrement déterminés au moment de l’élaboration. La modélisation est bien une réduction symbolique, mais cette réduction n’est jamais neutre. Elle renforce certaines liaisons structurelles et en efface d’autres. Toute modélisation est une recomposition originale du monde. De fait, les propriétés émergeant alors peuvent être complètement déréalisées (au pire elles invalident le modèle) ou elles peuvent révéler des rapports impensés. Un autre aspect du problème est la part d’arbitraire que recèle toute modélisation. Un même phénomène peut être modélisé mathématiquement de façons très différentes. La même réalité peut être traduite en des modèles qui sont intraduisibles ou incompatibles entre eux. Des niveaux différents de description conduisent en effet à des formalismes indépendants. De plus, on peut très bien modéliser en se passant de toutes références au réel : des hypothèses fausses, un raisonnement approximatif et des conclusions ambiguës peuvent malgré tout être utiles. En effet, la simulation propose moins des réponses qu’elle ne permet de formuler ou de reformuler des questions. Entre le modèle comme réponse à une question préalable et le modèle comme question pure, il y a évidemment toute la gamme des acceptions intermédiaires. On retiendra quatre types principaux de modèles, suivant quatre fonctions : la réduction, la partition, l’analogie et la simulation.

LA RÉDUCTION

Le modèle « réduit » permet de se libérer de l’accessoire pour garder l’essentiel. C’est une figuration de l’idéal. Le chat est un modèle du tigre, non parce qu’il est un petit tigre, mais parce qu’Il concentre dans un espace réduit les caractéristiques du félin idéal. Sa petitesse le rend ultimement félin. De même, la « cathédrale idéale » de Viollet-le-Duc, jamais construite et pour cause, est une cathédrale idéalement réduite à ses éléments théoriques (en l’occurrence fort discutables, mais ce n’est pas le propos). Cette cathédrale est idéale parce qu’elle est « réduite », « théorisée », ce qui ne l’empêche pas d’être fort laide et, à sa façon, très loin de toute cathédrale réelle.
La réduction « idéale » peut s’appliquer aux fonctions les plus diverses. Le chant du grillon ou la nage de la sangsue peuvent être « réduits » à un arrangement particulier de neurones et aux impulsions qui y circulent. Le chant idéal est considéré comme résultant d’une détermination câblée parmi l’ensemble de tous les chants possibles. De même, chez l’homme, on peut « réduire » toutes les sensations physiques à une zone particulière du cerveau : l’homuncule sensoriel. Cet homuncule est une image anamorphosée du corps, caractéristique de l’importance relative des sensations éprouvées : les lèvres sont énormes, les mains occupent une place considérable, le sexe est bien plus petit que ce qu’on pourrait croire, les pieds sont minuscules. L’homuncule est une image « réduite » des contacts sensoriels de l’individu. Il idéalise le corps sensible. On trouve plusieurs homuncules juxtaposés, jouant des rôles distincts au fur et à mesure que les capacités du cortex augmentent. La réduction est un moyen efficace de générer de la complexité, par recombinaison des éléments réduits.

LA PARTITION

Modéliser peut servir à induire un classement ou une partition d’un ensemble concret ou abstrait. Il s’agit de se doter d’un outil de hiérarchisation arbitraire permettant d’organiser totalement un corpus. Il ne doit y avoir aucune « perte ». L’information est simplement arrangée pour qu’elle soit plus maniable, mais il n’est pas question de la filtrer ou de la simplifier. Pour obtenir ce résultat, il est nécessaire, sous peine d’incohérence, de se doter d’un critère unique, d’une seule clé de partition. Cette unicité ne va pas de soi dans le cas de créatures non aristotéliciennes (voir le chapitre « Affinités »). On prendra notre premier exemple dans la botanique avec le classement de l’ensemble des arbres existants d’après leur mode de croissancevi. Il faut savoir que la croissance d’un arbre peut être analysée selon différents critères. Elle peut être « monopodiale » quand les méristèmes ont une croissance indéfinie, ou « sympodiale » quand leur croissance est finie (floraison, puis mort). La croissance peut être « rythmique » s’il y a une alternance régulière de phases d’élongation et de repos, ou « continue » si l’on observe un synchronisme parfait entre élongation et organogénèse. Enfin, la croissance peut être « orthotrope » si elle est verticale avec une symétrie radiale, ou « plagiotrope » si elle est horizontale avec une symétrie dorso-ventrale. Ces différents caractères se combinent les uns avec les autres. Des caractères opposés également coexister sur le même arbre. Par exemple, on peut observer une continuité parfaite entre plagiotropie (les feuilles) et orthotropie (le tronc).
Les arbres réels sont des combinaisons originales des modes de croissance ainsi définis. On peut introduire le concept de « modèle architectural » des arbres. Le modèle architectural d’un arbre est sa « stratégie de croissance », tenant compte de la manière dont la plante pousse et de l’architecture finale qui en résulte. Cette définition conduit à une répartition de tous les arbres existants en vingt-trois modèles. On considère que ces vingt-trois modèles sont des types bien marqués, mais que toutes les architectures et toutes les formes intermédiaires sont théoriquement possibles. Cette modélisation n’a qu’une vertu pragmatique de classement dans le monde essentiellement continu de toutes les espèces d’arbres. Un modèle d’arbre n’est qu’une forme plus ou moins stable parmi toutes les formes concevables. Réciproquement, une plante particulière peut appartenir à deux ou trois modèles différents.
Ce que nous voulons montrer ici, c’est que c’est l’idée même de « modélisation de la croissance » qui permet et justifie le classement des espèces d’arbres. La notion de « stratégie de croissance » induit des regroupements particuliers, fait ressortir notamment l’extraordinaire variété structurelle des arbres tropicaux et le très faible nombre (trois ou quatre sur vingt-trois) des modèles de croissance des arbres des pays tempérés. En se donnant d’une part un critère universel, ici la « façon » de croître, et d’autre part une grille d’analyse (rythme, direction, durée), on peut en déduire une répartition totale des éléments de l’ensemble.
Un autre exemple de partition nous vient de la physique mathématique. On admet, en effet, que tous les modèles de la physique peuvent se ramener à trois grands types : le type elliptique, symbolisé par l’opérateur laplacien, le type hyperbolique, dominé par l’opérateur d’alembertien, et le type parabolique. Les modèles du premier type décrivent des phénomènes stationnaires, ceux du second type des phénomènes ondulatoires et ceux du troisième type les phénomènes de diffusion. Cette classification repose essentiellement sur un critère : l’évolution dans le temps de champs de données spatiales. Cet unique critère permet de réduire l’ensemble des phénomènes physiques à un très petit nombre de types. Ceci s’explique par l’existence de contraintes universelles imposées par l’espace et le temps. Il existe en effet des groupes de transformations qui laissent invariants les phénomènes physiques auxquels on les applique, comme les transformations du groupe galiléen ou du groupe de Lorentz. Les modèles qu’on tire des phénomènes doivent eux aussi rester invariants dans de telles transformations. Cette seule contrainte limite à trois l’éventail des types de modèles possibles.

L’ANALOGIE

La dimension analogique de toute modélisation est liée au thème métaphysique de l’harmonie du monde. L’analogie est une préoccupation, une volonté active. Les rapprochements analogiques ne sont pas des ressemblances empiriques. Ils permettent au contraire d’induire des dissemblances nouvelles mais aussi de dévoiler des ressemblances cachées. Le raisonnement analogique se fonde sur le culte de l’écart. Plus les termes mis en relation analogique sont éloignés, plus cette audace semble être payée de retour : on invente ce qu’on trouve, on pose ce qu’on cherche. Cette démarche arbitraire s’appuie sur une véritable façon de penser l’être des choses. Elle établit des rapports de proportion et de ressemblance entre des réalités dissemblables, mais que l’esprit assimile a priori comme formellement similaires. L’analogie est à la fois une transgression et une assimilation. Contre l’évidence des sens, elle affirme la primauté fondamentale du sens.
Quand Jacques Monod déclare qu’il se surprend lui-même, à force de concentration sur une expérience, à « s’identifier à une molécule de protéine », il nous propose une analogie fondatrice de sens. La protéine gagne beaucoup plus de choses à nos yeux que le savant n’en perd. L’analogie liant Monod à la molécule doit être comprise comme une analogie ascensionnelle, une émergence de la protéine à la conscience même (du savant). C’est une analogie de l’analogie entre Dieu et l’homme, entre le démiurge et son œuvre.
« Entre la créature et le Créateur, il ne peut y avoir de similitude qui ne soit traversée d’une plus grande dissimilitude » (Concile de Latran IV, en 1215). La molécule n’est pas une image du savant, c’est le rapport du savant et de la molécule qui fonde une image de la création scientifique. II ne peut y avoir de modèles du réel qui ne soient traversés d’irréductibles écarts par rapport au réel.
Ce n’est pas par hasard que la modélisation analogique ait beaucoup de succès en métaphysique, par exemple dans la définition de l’âme. Aristote, au livre II du traité De l’âme, compare différentes sortes d’âmes (l’âme végétative des plantes, l’âme sensitive animaux et l’âme intellectuelle des hommes) aux figures géométriques, dont l’une contient l’autre « comme » le pentagone contient le carré. On peut aussi évoquer S. Augustin qui voit dans l’âme une analogie de la Trinité. Il propose un modèle « trinitaire » et relationnel de l’âme, vue « comme » un nœud indissociable de mémoire, d’intelligence et de volonté. « Car je me souviens que j’ai une mémoire, une intelligence, une volonté ; je comprends que je comprends, que je veux, que je me souviens ; je veux vouloir, me souvenir, comprendre, et je me souviens en même temps de ma mémoire tout entière, de mon intelligence tout entière, de ma volonté tout entièrevii ». Ce modèle ternaire est une analogie du modèle trinitaire de la Trinité. S. Augustin ne nous propose ni une image de l’âme, ni une image de la Trinité, mais un modèle de l’entrelacement ternaire. Cette analogie nous rend plus proches du mystère, sans toutefois le révéler. Le fait même qu’une analogie soit possible est aussi, en soi, un mystère.

LA SIMULATION

La modélisation conduit à la simulation, comme nous l’avons montré ailleursviii. Tous les modèles ne peuvent pas être simulés. Mais la simulation, quand elle est possible, est une fonction cruciale. Pour pouvoir être simulé, un modèle doit autoriser une variation réglée de sa structure. La simulation dynamise le modèle, l’inscrit dans une durée, révèle ses potentialités – en un mot l’anime. Si l’on peut considérer l’œuf comme un modèle de la vie, c’est bien parce qu’il contient en lui-même toutes ses virtualités de développement. L’embryogenèse est un modèle de l’ontogenèse et la simule. L’étude du corps favorisa naturellement la mise au point de tels modèles de simulation. Ainsi Boerhaave, professeur de médecine à Leyde, affirme en 1708 que « le mouvement des fluides et la différente résistance des solides sont les deux principes de la constitution du corps humainix ». Son modèle du corps « suit les lois de la mécanique », et cherche à simuler par son mouvement Ie mouvement même de la vie. Le « iatromécanisme » de Boerhaave est déjà un modèle de simulation plus qu’un simple modèle de représentation. Il met l’accent sur la dynamique et l’énergétique plus que sur l’anatomie ou la physiologie. Ce qui est en jeu, c’est de mimer la vie même.
Plus récemment, on a cherché à simuler le fonctionnement du cerveau. Par exemple, Prigogine affirme que des réactions métaboliques. comme la glycolyse ou les ondes cérébrales, peuvent être analysées en termes de structures dissipatives temporelles. Aux modèles du cerveau fondés sur la géométrie des connexions neuronales. on adjoint désormais des modèles dynamiques, basés sur la succession dans le temps des impulsions nerveuses et sur la diffusion à distance de signaux chimiques par le sang. Ce type de modélisation met résolument l’accent sur le mouvement, le changement. Il est moins important de caractériser des assemblages de neurones que d’étudier des dynamiques d’évolution et de transformation. La simulation cherche moins à identifier des structures qu’à saisir des principes, des lois générales de mouvement.

Les différentes classes de modèles que nous venons de passer en revue n’ont pas les mêmes possibilités de transformation et d’évolution. Les modèles de réduction et de partition sont en effet beaucoup plus figés que les modèles analogiques et les modèles de simulation. La réduction et le classement nécessitent une préconception, une référence idéale ou un critère principal de répartition. En revanche, l’analogie et la simulation favorisent un certain arbitraire, soit dans l’interprétation, soit dans la validation. La modélisation doit tenir compte de cette part variable d’arbitraire entre la loi et son application, entre la règle et ses exceptions, entre l’ordre fixé et le hasard subi. Aucun modèle ni aucune idée ne peuvent être totalement livrés à eux-mêmes. Ils doivent avoir prise sur l’extérieur, l’inconnu, l’imprévisible. Ils doivent pouvoir supporter sans dommage un certain arbitraire. La cohérence et le consistance que nous évoquions plus haut doivent pouvoir subir d’éventuelles contraintes ou déformations. On doit juger un modèle à sa capacité de résistance à des « agressions » circonstancielles ou même structurelles. Par exemple, en mécanique, on peut décrire l’évolution d’un système par deux types différents de modèles : les modèles locaux et les modèles globaux. Les modèles locaux se traduisent par des systèmes d’équations différentielles (équations de Lagrange et de Hamilton) qui obéissent à un déterminisme local. Les modèles globaux font appel à un principe « finaliste », le principe de moindre action. On peut considérer que ces modèles sont équivalents pour de petites modifications éventuelles des systèmes ainsi modélisés. Mais en cas de forte perturbation, le déterminisme local sera nettement défavorisé par rapport au finalisme global.
Les modèles de simulation sont naturellement les plus mathématisables, ils sont donc les plus aptes à l’évolution et à l’interaction dynamique. En effet, les modèles mathématiques sont de véritables pâtes symboliques. Ils permettent tous les pétrissages, tous les remodelages. Le modeleur peut « sentir sous ses doigts » ces pâtes mathématiques. Elles lui communiquent leur désir de formes, leur aspiration à accoucher de nouvelles figures symboliques, de nouveaux arrangements conceptuels. Les mathématiques sont des pâtes à modèles, des pâtes à modeler, des glaises, des boues, des cires, des sables qui rêvent de tous les possibles. Ce ne sont pas des pâtes banales. On peut faire varier leur mollesse, on peut programmer leur plasticité et leur consistance. Ces propriétés inépuisables ne sont pas réservées à des formes immatérielles, à un univers idéal. N’oublions pas que les mathématiques étudient des êtres qui ne sont pas séparés de la matière, mais qui sont au contraire « comme engagés en ellex ». Manipuler des modèles mathématiques équivaut à malaxer une sorte de matière diversement visqueuse, une matière « intermédiaire » entre la substance même des choses et l’idée pure.
On peut pétrir « analogiquement » les formes et les modèles mathématiques. Cette liberté n’est pas sans danger. Car les mathématiques ne résistent presque pas. On peut en tirer presque tout ce qu’on veut. Quoique engagées dans la matière, elles n’en ont pas toute l’inertie. Elles permettent tous les rapprochements, tous les apparentements. Il sera, par conséquent, toujours nécessaire de recourir à une validation par un retour à la matière.
Un autre danger doit être souligné : c’est celui de la puissance des mathématiques, qui peut finir par brider la pulsion créatrice et la ramener à la portion congrue. A trop mathématiser, on risque de perdre sa manière naturelle, on peut devenir l’esclave de méthodes et de procédés stéréotypés. Ce danger n’est pas nouveau. Vasari, déjà, l’avait bien noté dans sa Vie de Paolo Uccello, à propos de la perspective, dont l’utilisation trop systématique ou trop servile lui semblait condamnable. Ce n’est pas tant la modélisation mathématique qui serait dangereuse en soi, mais plutôt son excès, conduisant à un asservissement de la personnalité à quelque chose d’étranger.
Quiconque s’engage dans l’apprentissage des modèles prend le risque de se laisser submerger par un arsenal puissant mais spécifique et celui de perdre de vue ses fins par trop d’attention aux moyens. Il ne faut pas badiner avec les modèles ! La modélisation n’est pas un acte simple. C’est une démarche qui peut avoir un retentissement sur tout l’être. On commence par créer de petits modèles-outils, et puis, de fil en aiguille, on peut remettre en question toute sa philosophie du monde, sa manière même de penser. La modélisation est un acte quasi démiurgique. Dans les modèles sommeillent des Golems toujours prêts à renverser notre vision des choses. Le danger des modèles est aussi ce qui les rend si intéressants. Les menaces qu’ils recèlent pour nos propres modèles inconscients de pensée sont proportionnelles à leur impact artistique ou scientifique.
De même que les chromosomes servent à la fois de programme et de matrice, de mémoire et de moule, de plan et d’ouvrage, nos modèles ne sont pas simplement nos produits, ils nous produisent aussi ! Ils se réalisent en nous autant que nous nous réalisons en eux. La modification d’une seule molécule peut affecter par l’enchaînement des réactions métaboliques des milliers d’autres molécules dont certaines peuvent à leur tour influencer la synthèse de cette première molécule. Les protéines synthétisées par nos chromosomes évoluent et, ce faisant, modifient les mécanismes mêmes de leur évolution. De même, notre pensée nous modifie comme elle évolue. Les modèles se travaillent comme nos concepts se travaillent. Ils ne cessent de se réformer. Ceci répond à une nécessité profonde d’interdépendance systémique, vraie pour les protéines du métabolisme, comme pour les modèles ou les systèmes conceptuels.
Des recherches récentesxi tendent à objectiver de tels mécanismes dans notre cerveau. Celui-ci est considéré comme un « simulateur » capable de combiner, de comparer des « objets mentaux » et, par ces actions mêmes, d’en créer de nouveaux. La pensée est conçue comme le déroulement dans le temps d’une chaîne d’opérations combinatoires. Les objets mentaux s’associent « de manière spontanée et autonome », par la mise en commun de neurones faisant partie au même moment de plusieurs objets mentaux différents. La « machine cérébrale » impose certes des contraintes structurelles aux connexions réalisables. L’objet mental est transitoire. Pour le fixer définitivement en concept, il faut le valider par un test de réalité. En le comparant avec d’autres concepts ou avec des perceptions extérieures, il est sélectionné ou éliminé. Un concept n’a pas seulement une représentation « locale » en tant qu’« objet mental », il est aussi « délocalisé », ce qui facilite les possibilités d’interaction et de liaison avec d’autres concepts. Il possède des « tentacules » qui peuvent aller chercher de nouvelles associations. Certains neurones dits « oscillateurs » pourraient être à l’origine de l’« imagination » ou de la « pensée créative ».
D’ailleurs, on peut expérimentalement « créer » ou « synthétiser » des images mentales par stimulation directe du cerveau : cela revient à modifier « systémiquement » des objets mentaux et à promouvoir de nouvelles combinaisons neuronales. Par l’usage de drogues hallucinogènes on libère le cerveau de l’emprise de la volonté et on observe une autonomie totale des enchaînements mentaux. Les images se succèdent sans tenir compte du monde réel ou de la volonté du patient avec lesquels elles n’ont aucune liaison. D’ores et déjà, les caméras à positrons (tomographie à émission de positrons) permettent d’observer sur des écrans graphiques des images de synthèse traduisant dynamiquement les états du cerveau. Ces techniques sont actuellement appliquées au diagnostic des maladies mentales. On peut distinguer clairement des anomalies graphiques en visualisant le cerveau de maniaco-dépressifs ou de schizophrènes.
On peut retirer de ces résultats étonnants la leçon suivante : toute activité du cerveau, aussi fugace soit-elle, se traduit par une modification structurelle de celui-ci. Les objets mentaux, même les plus instables, ne manquent pas de modifier les structures neuronales qui les voient naître et disparaître. Dans notre tentative de définir les conditions d’un art plus proche de notre propre façon de penser et de vivre, ces modèles du cerveau nous donnent les moyens de concevoir des systèmes « quasi vivants ».
On propose dans les lignes suivantes quelques pistes pour tenter de résoudre cet épineux problème : réaliser un modèle qui modifie sa structure par son fonctionnement même.

On a souvent observé qu’une loi à forme statique ne représentait qu’un point de vue restreint et particulier du phénomène censément décrit, et qu’il était toujours possible de la remplacer par une loi à forme dynamique, plus générale, plus universelle. On vérifie ici encore qu’on ne peut échapper à cette réalité de base : les mêmes principes ne sont pas valables tout le temps. Une loi n’est valable que localement. Elle s’inscrit dans un devenir, dans un ensemble d’interactions nécessaires. La loi, « image constante du phénomène toujours instable », doit elle aussi préparer sa propre instabilité. Une loi qui reste « égale à elle-même » prétend pouvoir mesurer les différences affectant le phénomène, comme le mètre sert d’étalon pour toutes les longueurs. Mais ceci n’est vrai qu’au premier degré. Il y a une perte fondamentale. Si la loi reste constante, le phénomène garde toujours, quant à lui, une capacité de changement. La loi immobile perd donc la mobilité (en puissance) du phénomène. Par analogie, le démiurge consciencieux (qu’il soit artiste, scientifique ou homme politique) doit s’astreindre à modéliser des lois qui puissent être plus changeantes que calmes. Il faut retrouver le mouvement des choses en soumettant les lois immobiles à d’autres lois, qui soient plus animées et peut-être plus civilisées. Ces lois plus générales doivent être suffisamment « sages » pour ne pas risquer de devoir à leur tour être réformées. En fait, elles doivent contenir l’essence même de la civilisation qu’elles irriguent, ou de l’art qu’elles inspirent. Elles fondent une vision du monde ! D’autres cultures et d’autres peuples ont déjà cherché à résoudre ce problème difficile.
La pensée en Chine (ancienne) était caractérisée, selon Marcel Granet, par cette formule cinglante : « ni Dieu, ni Loi ». Les Chinois refusent la notion de « règle constante » ou de Loi souveraine. Ainsi, ils considèrent qu’il est absurde d’imiter les anciens. L’antiquité d’un procédé parle contre lui : à temps différents, lois différentes… Les lois et les abstractions, les jeux dialectiques ou sophistiqués excitent leur mépris. En effet, ils ont pour corollaires des formes de raisonnement contraignantes. L’induction, la déduction, le « calcul » sont pour les Chinois des modalités de pensée trop mécaniques, trop uniformes, trop répétitives. Ils tiennent à préserver une part de jeu dans la pensée, une réserve d’indétermination, une possibilité de liberté pure. La pensée chinoise exclut l’idée de Loi. Ce que la civilisation judéo-chrétienne a pu à grand-peine reconstituer par le Commentaire de la Loi ou son herméneutique, la civilisation chinoise le pose d’emblée. La logique chinoise n’est point rigide, elle se veut souple. Ce qui importe pour elle, ce n’est pas la raison abstraite, mais la sagesse concrète, ce n’est pas le choc des raisons partielles, mais le principe d’une paix générale, qui est aussi la condition de possibilité d’une Raison universelle.
On pourrait prendre exemple sur l’idée de Raison universelle (et anomique) pour fonder un art des modèles qui ne soit surtout pas un modèle de l’art.

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iExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989, p.48-62

iiPaul Dirac. Principles of Quantum Mechanics. Oxford, 1986

iiiRené Thom. Stabilité structurelle et morphogenèse, Paris, 1977

ivF. Nietzsche. La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque.

vG.W.F. Hegel. Phénoménologie de l’esprit.

viCf. la belle thèse de Cl. Edelin. L’architecture monopodiale. L’exemple de quelques arbres d’Asie tropicale. Montpellier, 1984

viiS. Augustin. La Trinité. XI, 18

viiiP. Quéau. Éloge de la simulation. Seyssel, 1986

ixHerman Boerhaave.Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis. 1708

xAristote. La Métaphysique. E, 1, 1026a

xiJ.-P. Changeux. L’Homme neuronal. Paris, 1984

La Non-vérité et l’Oubli


« Ceci n’est pas un salut » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Il va falloir s’habituer à vivre avec la non-vérité. Pullulent dans les sociétés, toujours et partout, mensonges, truanderies, trucages, intox, infox et fake news, à une échelle jamais vue auparavant dans l’histoire. Il s’agit maintenant de réaliser la disparition probable de la notion même de vérité. Cette idée a été éviscérée, et elle est en voie d’être annihilée. Éjectée sans ménagement hors de la scène mondiale et médiatique, elle a été remplacée par son absolue absence, sa mutité conceptuelle. Désormais, règne en majesté la non-vérité. Son royaume est plus abyssal que le déjà vaste empire du faux et du mensonge. D’ailleurs, ces mots (« faux », « mensonge ») sous-entendent qu’il y a encore, en théorie, quelque possibilité de distinguer le « faux » du « vrai », le « mensonge » de la « vérité », l’« illusion » de la « réalité ». Quiconque s’efforcerait en conscience de les distinguer pourrait espérer y arriver (en y mettant les moyens et l’énergie nécessaires). Mais si l’idée même de vérité disparaît, si l’essence de la vérité a été pulvérisée, dissoute, anéantie, que faire ? Il n’y a plus aucun espoir de distinguer le faux du fait, et le flan de l’info. La nouvelle « réalité » les mêle et les confond intimement. Et comment dès lors pourrait-on « confondre » le faux (comme on « confond » un imposteur), puisque le vrai est invisible et sourd-muet ? Il n’y a plus ni réalité, ni vérité objectives. Les réalités, les vérités, sont seulement subjectives. La tienne, la mienne, la leur. Et cette foule multitudinaire et très opiniâtre ne représente, en fait, qu’elle-même, c’est-à-dire autant d’idiosyncrasies dispersées, moléculaires. La seule subjectivité qui subsiste réellement, celle qui est au-dessus de toutes ces opinions minuscules, celle qui prend le masque d’une objectivité immarcescible, et qui s’impose de facto à tous, est évidemment celle du « plus fort », le gnome colossal, aux pieds d’argent, au cerveau d’argile. Or, c’est là une leçon récurrente de l’Histoire, la force du « plus fort » ne dure jamais qu’un temps. Demain, après-demain, ou un autre jour, une autre vérité, une autre réalité, une autre force, prendra à son tour sa place, pour un autre cycle, pour un autre temps, dans le vide des idées, dans l’absence de sens, dans l’éternelle non-vérité.

Entre-temps, l’esseulé n’en croit jamais ses yeux, ni ses oreilles. Il tire de sa solitude toutes sortes de pressentiments. Il se questionne. Si la vérité n’existe plus, serait-ce qu’elle est déjà « morte » ? Mais n’est-ce pas là une métaphore éculée ? Ne nous a-t-on pas déjà fait le coup ? Dans la deuxième moitié du 19e siècle, Nietzsche a déclaré fameusement : « Dieu est mort », comme s’il avait trouvé là une idée nouvelle. Ce n’était qu’une non-vérité inchoative, ou une sorte de grotesque prescience ‒ non celle de la mort du Dieu (puisque celui-ci était en réalité déjà mort, assassiné sur le mont du Crâne, deux mille ans auparavant), mais bien celle de la mort d’une autre Divinité ‒ la vérité. Elle agonisa tout au long du 20e siècle, sans cesse à l’article de la mort, et son état empira au début du 21e siècle (qui ne se rappelle les guerres dévastatrices, déclenchées sciemment sur des mensonges d’État, à des fins à la fois crapuleuses et débiles ?), puis elle a fini par décéder au vu et au su de tous, il y a peu, sous les coups redoublés des puissances de la haine et de l’argent. Qui l’a tuée ? Toutes sortes de forces, solidement assises en ce monde, celles qui se réclament du sang, du sol et de l’argent, ont trempé dans le meurtre ‒ les tyrannies établies, les états faillis, les empires déchus, les maffias mondiales mêmes, mais aussi les démocraties impotentes, dépecées et pillées par leurs divisions. Et comment la vérité a-t-elle été tuée ? L’arme du crime est efficacement insidieuse : une machiavélique hypocrisie, systémique, en bande organisée, au service d’idéologies rapaces, pleines de la certitude du néant de l’Autre… L’Autre, c’est tout le monde. Et les idéologies n’engagent que ceux qui y croient. La hausse sans fin, et exponentielle, de la prospérité générale promise par le capitalisme, la liberté et la gratuité pour tous dans l’utopie socialiste, l’égalité et la fraternité universelles garanties par l’internationale communiste, mais aussi, sur un autre plan, néanmoins concomitant, les promesses opiacées et tribales des religions dominantes, aussi creuses pour les affidés qu’haineuses pour les « autres », le vide intellectuel sidéral du « matérialisme », l’assumée négativité du « positivisme », et la chute finale de la métaphysique dans le trou noir de « physiques » échevelées, errant dans un bain d’énergie sombre.

L’époque actuelle laissera, parole de barde, longtemps le souvenir de l’infamie de ses dirigeants, de la lâcheté et de la veulerie des peuples qui les soutinrent contre toute raison, avec la complicité des politistes ; elle marquera la mémoire longue par la cruauté et la stupidité de ses guerres, l’âpre injustice et l’oppression impitoyable de ses systèmes économiques et sociétaux.

Qu’accomplissent sous nos yeux les Temps nouveaux ? Que détruisent-ils irrémédiablement ? Quelles nouvelles pages, suantes de sang, seront bientôt écrites dans la suite des ères ? Que voit-on déjà venir ? L’accélération vers le néant ? L’aube sans cesse humiliée ? Un crépuscule asphyxié ? L’humanité se dérobe à elle-même, elle a perdu toute conscience tant de ce qui la meut, de ce qui la mène, que de ce vers quoi elle pourrait espérer se diriger. Elle sait à peu près qu’elle va vers des catastrophes irréparables, de différentes natures, mais elle reste inconsciente tant de ce qui pourrait la sauver encore, que de la prolifération du vide en elle.

Les principales donneuses mondiales de leçons, les « démocraties occidentales », aujourd’hui se révèlent à la tâche, particulièrement faibles, lâches, veules, tétanisées ; elles se caractérisent par l’effondrement de leur « éthique », par la désintégration des « valeurs » dont elles se targuaient impunément, et par l’éventrement de leur « métaphysique », depuis longtemps tournée en dérision par ses propres prêtres et par des constitutionnalistes auto-institués. Il n’y a plus ni espérance, ni projet, ni perspective d’achèvement, ni force interne, ni dévoration des consciences. D’un point de vue extérieur, l’UE présente encore une sorte de façade, une pseudo-apparence de puissance économique (en voie rapide d’évidement), mais aussi une impuissance militaire avérée, s’accompagnant, du point de vue intérieur, d’une opulence tapageuse, pour quelques-uns, et d’une pauvreté inextinguible pour beaucoup d’autres, au milieu d’une envie et d’une haine avivées dans ses marches territoriales. L’Occident a perdu toute orientation. Il a presque entièrement dilapidé la culture des âges anciens. Il a marchandisé son patrimoine naturel, abandonné à l’avidité des marchés. Quant à son « esprit » ? On ne le voit pas à l’œuvre, s’il subsiste encore, sinon peut-être encore, modestement, dans des contestations incontestables, mais non incontestées, et couvertes par des médias visant surtout à occulter un empêchement général de penser l’essence des Temps à venir. Quant à l’« hémisphère occidental », il a été lobotomisé par un slogan très bas de gamme, « Make America Great Again », qui, à la réflexion, n’est qu’un grand coup de Magnum auto-infligé, visant les parties intimes et la psyché même d’États-désunis et trumpistés, avec pour résultat une émasculation et une décérébration brutalistes. Si America n’est plus great, cela signifie en effet, haut et fort, que la décadence et la non-greatness y sont enkystées profondément ‒ depuis la Guerre froide, ou plus originairement encore, depuis le génocide des Amérindiens, le vol des terres et l’esclavage à grande échelle, au nom d’une « destinée manifestement manifestée ». Chaque casquette rouge, aujourd’hui, me semble comme un canari jaune au fond de la mine d’une société qui attend son coup de grisou.

Le décrochage des hommes, le non-sens de l’Histoire, l’absence de l’idée de l’Être dans le monde, on a déjà vu ça. Du temps du national-socialisme (il y a de cela seulement un peu moins d’un siècle, rappelons-le) à la mondiale-oligarchie d’aujourd’hui, les mêmes saluts se répètent (cf. Elon Musk – qu’il faut combattre par des slogans comme : « Laisse-là Tesla ! », et radicalement boycotter). De la prédation générale des espaces et des temps à la mobilisation exorbitante de toutes les ressources (« Drill, baby, drill! »), de la tyrannie de l’« utile » à la mise à pied de tout l’« inutile » (l’éducation, la santé), de la destruction sacrilège du sacré (victime d’un rapt général organisé par les extrémistes de la haine) à la promotion médiatique des religions de l’ignorance et du fanatisme, de l’exécrable arrogance des « petits marquis » des médias à la désertion universelle des savoirs essentiels, du recul des presciences subliminales à la disparition des vrais visionnaires et des prophètes phatiques, la litanie de la fin annoncée n’en finit pas. On passe sans cesse d’idées toujours déjà faites et sans cesse martelées à l’incompétence et à la corruption de la gent politique. Pendant ce temps, s’accumulent, par dizaines, des guerres proches ou lointaines, des conflits atroces, et des génocides au cœur même de l’histoire et au centre de la géographie mémorielle, et cela malgré la lutte désespérée de ceux qui cherchent du sens à leur propre essence, et de ceux qui cherchent en vain l’essence d’une existence dans un monde en perdition.

Comment sortir de cette aspiration vers le néant ? Comment préparer un recommencement de l’être, comment méditer le mystère détonant d’un malheur explosif ? Un peuple particulier peut-il, sous les coups de knout, ou les menaces atomiques, ou la radiation de ses territoires, perdre tout goût pour son être propre, pour sa survie, et la pénétration de son essence ? Mais aujourd’hui, il faut le voir, tous les peuples à la fois sont menacés d’aller vers le gouffre, de par leur grégarité massive et leur passivité bêlante.

Qui peut encore proposer sans rire de participer à « un faire-monde- en-commun » ? Les tenants d’une ancienne utopie « communiste », ridiculisée par l’histoire ? Les faux-prophètes d’une eschatologie « évangélique » ? Ou même les avocats de l’extrême centre, infatués de leur simple bon sens ? Ou bien, autre hypothèse, tout le monde attend-il seulement un très fort et très douloureux coup de marteau (nietzschéen) sur la tête ? Mais Nietzsche est mort, et bien mort. Et la philosophie est morte aussi, et avec elle la vérité. Où l’homme cherchera-t-il maintenant son essence ? Sur quel métier tissera-t-il cette essence, comme jadis Pénélope esseulée, attendant quelque utopique Ulysse, quelque vagabond rusé, triomphateur de Circé, mais oublieux de Nausicaa même ?

Des vies intermédiaires


« La bougie geint » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Vivre est pour les vivants leur être même. Aussi, des questions comme « qu’est-ce que vivre ? », « qu’est-ce que la vie ? » ne peuvent à l’évidence recevoir de réponse univoque. Il faut plutôt parler de vies. Tous les êtres ont leur vie propre.
Il existe une « science de la vie » appelée « biologie ». Elle abonde en précisions utiles. Par exemple, la cellule d’escherichia coli « vit », dit-on, grâce à l’interaction de plus de trois mille composés chimiques. On aimerait vraiment pouvoir observer de près la vie sourdre du ballet incessant de ces molécules fécondes. Mais la vie n’est pas seulement moléculaire. D’autres sciences nous offrent des vues complémentaires. L’éthologie nous renseigne sur la sexualité et la prédation, le parasitisme et la socialisation des animaux. L’animal est le premier paradigme du vivant. L’animal est « animé » et s’oppose donc à « l’inanimé ». Cette image première doit être immédiatement corrigée par une constatation inévitable : les plantes, les arbres, le règne végétal tout entier ne sont pas moins « vivants », quoique moins animés que les animaux. L’animal et le végétal ont d’ailleurs les mêmes origines. On a pu identifier des archaebactéries qui vivaient déjà il y a trois ou quatre milliards d’années, et qui se situent en amont de la divergence des deux règnes végétal et animal, Ces bactéries sont à la fois végétales et animales ou, en termes techniques, autotrophes et hétérotrophes. Cette commune origine des deux règnes n’est pas sans conséquences. En fait, rien ne distingue la vie animale de la vie végétale. Il n’y a que des différences de degrés. Tous les caractères de la vie végétale se retrouvent chez les animaux et réciproquement. Une des premières définitions de la vie, celle d’Aristote, peut d’ailleurs se comprendre dans cette double acception végétale et animale. « Parmi les corps naturels, certains ont la vie et certains ne l’ont pas, Nous entendons par vie le fait de se nourrir, de croître et de dépérir par soi-mêmei. » La vie se définit donc par le mouvement. La croissance, le dépérissement, la reproduction sont des modalités particulières du mouvement de la vie. Il y en a d’autres encore comme la sensation ou la conscience. Aucun de ces critères ne résume tous les autres. Il faut donc les posséder tous pour vivre vraiment. Ainsi, la vie ne peut pas se réduire aisément à une définition du langage. Car le vivant est lui-même un langage, une certaine façon de parler, qui n’admet pas le redoublement malhabile de nos grammaires. La vie est une langue bavarde. C’est un « tourbillon continuel », selon l’expression de Cuvierii. La vie est toujours en train de s’inventer elle-même, comme une parole improvisée, jamais achevée, mais toujours en acte, en évolution, en invention, en création. Infiniment divisée, nuancée, graduée, la vie est un courant, une vague, une marée qui traverse indéfiniment les individus et qui les relie les uns aux autres. Chaque être vivant reste uni à la totalité des autres vivants.
Cette continuité de la vie dans l’espace et dans le temps, dans les formes et dans les fonctions, est un principe fondamental. Pour Darwin, la continuité des formes vivantes est le symptôme de la présence d’une loi générale, jamais mise en défaut. Certes, la vie semble imprévisible. Le hasard paraît partout présent. Selon Teilhard de Chardin, « la vie ne semble pas pouvoir se prolonger très longtemps dans le même sens exactement ». La vie donne une impression de continuité là où il faut voir une suite d’écarts, de bifurcations qui se compensent et se corrigent. La vie est une série continue de discontinuités et un ensemble disparate de mouvements similaires. La coupure radicale que semble être la mort peut s’interpréter également comme une continuité d’un ordre supérieur. « Qui sait si vivre ce n’est pas mourir, et si d’un autre côté, mourir ce n’est pas vivre ? », écrit Euripide. De même, le fragment 62 d’Héraclite ne finit pas d’entrelacer les deux mondes : « Immortels, mortels ; mortels, immortels : les uns vivent la mort des autres, les autres meurent la vie des uns ». Ainsi, il ne suffit pas de vivre, il faut savoir si l’on vit vraiment, ou si notre vie n’est pas déjà morte. La vie est métamorphose. Des apparences et des illusions du royaume des ombres, nous devons parvenir à gagner la vérité de l’être. Par là, la vie et la vérité ont partie liée. Se connaître vraiment, c’est naître à soi-même. Certes, il faut vivre avant de savoir vivre. Mais aucun vrai savoir n’est possible à celui qui ne sait pas vivre vraiment.
Tout savoir est un être vivant à qui le sachant donne le jour. Bergson considérait, par exemple, que sa philosophie était un « organisme ». Ce savoir vivant vit sa propre vie. Il échappe à son auteur. Mais quels parents laisseront leur enfant quitter la maison sans l’avoir élevé ? Il ne faut pas refuser cette responsabilité. Il est vrai qu’elle semble surhumaine. Les fruits de la connaissance, il n’est guère possible de prédire s’ils seront à notre goût. Il faut se rendre à l’évidence. Quoique nécessaire, la connaissance est aussi dangereuse que la vérité. Soyons donc sur nos gardes. « Vivre a des bornes, il n’y a point de bornes au connaître. C’est un péril pour ce qui est limité de poursuivre ce qui ne l’est pas », dit Lao-tseu. Savoir vivre, c’est aussi ne pas désirer savoir. Que faut-il donc désirer savoir de la vie ?
Il ne suffit pas de se demander ce que l’on peut connaître, mais aussi ce que l’on doit chercher à savoir. Le problème de la définition de la vie est aussi un problème moral, comme l’on voit aujourd’hui. Les débats sur l’avortement, l’euthanasie, les mères porteuses, les manipulations génétiques, dépendent étroitement des définitions que l’on adopte. Il importe que ces questions soient posées transversalement. Aucune pratique ne doit pouvoir échapper à l’interrogation morale. Les scientifiques ne doivent pas pouvoir se laver les mains de ces questions et les laisser aux politiques ou aux philosophes. En contrepartie, ces derniers ne doivent pas être autorisés à ne point s’informer de l’état des choses. Par exemple, il est difficile d’ignorer aujourd’hui que vie et non-vie sont séparées par une limite fort imprécise. Les phénomènes élémentaires de la vie ne se distinguent pas clairement de phénomènes simplement physico-chimiques. On peut chercher à expliquer l’origine de la vie à l’aide de certaines caractéristiques moléculaires, comme l’asymétrie optique ou les propriétés d’autocatalyse. On se base sur cette asymétrie (l’énantiotropie) pour déterminer l’origine vivante éventuelle des acides aminés découverts dans les météorites. Cette asymétrie s’explique par une propriété particulière des systèmes vivants. En biologie on n’a jamais affaire qu’à une seule sorte d’isomère parmi tous ceux qui sont théoriquement possibles. Dès qu’un isomère particulier a pu émerger comme composante d’un système biologique, il s’impose alors définitivement, par autocatalyse. L’autocatalyse est étroitement liée à la forme même des molécules. Un isomère particulier possède une forme spécifique qui sera dès lors privilégiée, puisqu’elle favorisera elle-même sa propre réplication.
Sur le plan physico-chimique, la vie résulte du couplage réussi entre des molécules autocatalytiques, les acides nucléiques (ADN, ARN), capables de se répliquer, et des molécules enzymatiques (les peptides), chargées des fonctions métaboliques. On observe une continuité parfaite entre ces molécules « vivantes » et les autres molécules. Les premières sont des arrangements sélectionnés et auto-entretenus des secondes. La matière vivante est composée de matière non-vivante. Un thermodynamicien comme Ilya Prigogine a cherché à utiliser ses grilles conceptuelles pour préciser ce passage entre vie et non-vie. Dans ce qu’elle a d’essentiel, dit-il, la vie est déductible des premiers principes de la thermodynamique. Comme la vie est « loin de l’équilibre thermodynamique », il conclut à l’existence nécessaire d’un véritable « seuil » entre vie et non-vie. Mais ce seuil est en réalité un « no man’s land » à la structure fort compliquée. Il est constitué par une série d’instabilités correspondant chacune à des structures dissipatives, dont on a à peine commencé de dégager quelques étapes.
Dans la même veine, un mathématicien comme René Thom se contente de définir la différence entre vie et non-vie par leur « richesse topologique » plus ou moins grande, ainsi que par le caractère plus ou moins « intégré » de leur dynamique. En réalité, il nous faut craindre que la « richesse topologique » ou la « variété des structures dissipatives » ne soient elles aussi bien insuffisantes pour tracer précisément une frontière entre vie et non-vie. On prendra comme exemple un phénomène indubitablement loin de l’équilibre thermodynamique et à la topologie particulièrement variée : la flamme d’une chandelle. Un philosophe-poète, Gaston Bachelard, l’a contemplée, cette flamme, et il l’a décrite comme un monde vivant, un monde en devenir. Pour lui, la flamme a une vie propre, elle est le « signe d’un être intime », le signe d’une « puissance secrète ». La flamme est un être véritable, dont on peut observer à loisir les contradictions psychologiques ou même « la métaphysique élémentaire ». Il y a le feu de joie qui bondit et qui réchauffe, et il y a la flamme qui geint et qui souffre. Ces métaphores peuvent paraître seulement poétiques et sans portée scientifique. Elles redoublent cependant à leur façon les critères du mathématicien et du thermodynamicien, tout en en montrant l’inanité.
La flamme peut signifier la vie pour le poète, parce qu’elle résume toute la nature, elle condense spectaculairement le jeu des fluides et des forces, elle illustre le mystère des transmutations et des métamorphoses. Cette flamme est d’ailleurs en chacun de nous. Vivre, c’est brûler, et brûler, c’est vivre. Vivre, c’est se dépasser toujours, c’est se consumer pour se régénérer. C’est jouer ses dernières forces dans l’acte qui les renouvelle.
En trouvant avec le poète de la vie dans les flammes, nous cherchons plus à saisir un principe général qu’à définir une position scolastique. Jadis, on eut bien du mal à accorder une âme aux femmes et aux indiens. Il s’agissait aussi d’une question de principe. Aujourd’hui, on parle moins de l’âme et davantage de biochimie. Saurons-nous alors trouver un principe vital dans l’infra-vie dans laquelle on cantonne les virus ? Si l’on accorde la vie aux chandelles, il n’y a guère de raisons de la refuser aux molécules virales. Officiellement, les virus ne sont pas vivants : le plus petit organisme dit « vivant » est la cellule bactérienne. On reviendra plus longuement sur la question de la vie « intermédiaire » des virus et des plasmides. Cependant, qu’on prenne tout de suite la mesure du problème. Les virus ne sont pas vivants, dit-on, parce qu’ils doivent utiliser la machinerie réplicative des cellules qu’ils infectent pour se développer. En effet, le génome viral ne peut guère se répliquer seul. Bien que la particule virale comporte tous les éléments nécessaires à sa propre réplication (ADN ou ARN viraux), elle doit faire appel au métabolisme de la cellule pour la mener à bien. Le critère de la vie est donc la capacité de reproduction autonome. Or, ce critère peut poser des problèmes dans certains cas épineux comme pour les mitochondries ou encore dans la « transformation bactérienne ». Le patrimoine génétique de la cellule est essentiellement composé par l’ADN du noyau. Or, dans toute cellule on trouve des organites appelés mitochondries qui peuvent se reproduire indépendamment. Les mitochondries disposent en effet de leur propre brin d’ADN. L’ADN des mitochondries apparaît comme un supplément d’acide nucléique, normalement intégré au fonctionnement général de la cellule. Cependant, on assiste à des cas de cancer dus à la reproduction envahissante et incontrôlable des mitochondries à l’intérieur du cytoplasme de la cellule. Les mitochondries et le noyau disposent de leur propre patrimoine génétique et peuvent en user de façon indépendante. Il ne semble guère équitable de confiner les mitochondries dans la non-vie et de donner la vie au noyau. La vie de la cellule résulte en fait de nombreuses « vies élémentaires » disposant a priori des mêmes fonctions. La cellule est un ensemble de « vies enchevêtrées » se régulant les unes aux autres. La vie est déjà présente au niveau infra-cellulaire.
Un autre exemple des difficultés du critère de réplication autonome est celui de la « transformation bactérienne ». Cette notion recouvre le transfert de segments d’ADN d’une bactérie à une autre, les nouveaux segments remplaçant simplement ceux qu’ils chassent. La bactérie ainsi « transformée » porte en elle des brins d’ADN d’une autre bactérie. La vie et la mort d’une bactérie doivent donc se comprendre de façon originale : une bactérie « morte » peut continuer de « vivre » en parasitant le génome d’autres bactéries. Si l’on refuse la vie aux virus, alors il faut la refuser aux bactéries transformées, puisque la « transformation » utilise en gros les mêmes mécanismes métaboliques que l’infection virale. Plutôt que de défendre coûte que coûte le dogme selon lequel la vie commence seulement au niveau de la cellule, il vaut mieux constater pragmatiquement qu’il existe toutes sortes de vies intermédiaires, subcellulaires. La « vie » des virus ou des plasmides constitue une sorte de « vie duale » de la vie des cellules, les uns et les autres vivant en symbiose, dans un équilibre profitable à toutes les parties.
L’impossibilité de distinguer nettement la vie de la non-vie est une leçon importante. Sans jamais pouvoir saisir l’essence même du vivant, nous semblons condamnés à mimer certaines de ses opérations ou de ses apparences. Le plus curieux est que des résultats dérangeants ou excitants, suivant les points de vue, sont ainsi obtenus. Le génie génétique est aujourd’hui capable de créer ex nihilo de nouvelles formes de vie. Les États-Unis ont autorisé en 1987 le brevetage de vies animales nouvelles créées par manipulation génétique. On peut désormais être propriétaires de nouveaux gènes conduisant à la création d’animaux « transgénétiques ». Les « nouveaux animaux » peuvent avoir certaines propriétés : vaches donnant un lait plus digeste, brebis donnant plus de laine, porcs sans gras. On peut même s’arroger le monopole de leur élevage en les rendant artificiellement inféconds. En France, la loi du 11 juin 1970 permet de breveter les nouveaux croisements végétaux (nouvelles variétés de fleurs, de plantes…). C’est le « droit d’obtention végétale » (DOV). Cette législation est analogue à celle régissant la propriété artistique, industrielle et commerciale. Cependant, elle ne traite pas le cas des espèces animales.
Les aspects économiques du génie génétique n’ont pas besoin d’être soulignés. En revanche, on aimerait insister sur certaines conséquences philosophiques. Que l’on puisse aujourd’hui breveter la vie signifie, d’une part, qu’on a le sentiment de l’avoir suffisamment « objectivée » à l’aide du code génétique et, d’autre part, que l’homme accepte de fait toutes les responsabilités du démiurge créateur. Si l’on peut « réduire » la vie au gène, il ne faut pas oublier que c’est « l’expression » du gène qui est la vie même. Cette « expression », par nature, est récurrente, et jamais achevée, comme on a vu. L’homme, donc, se met dans la position de Dieu. Longtemps, cet argument servit à limiter le droit. En 1930, la Cour suprême des États-Unis affirmait que toutes les plantes, même obtenues artificiellement, restaient des « produits de la nature », et qu’il était déraisonnable de vouloir les breveter comme il serait impensable de le faire pour les arbres des forêts et les plantes de la terre. Certainement, les enjeux financiers étaient trop énormes pour que l’argument résistât longtemps. On a alors cherché montrer que l’intervention humaine consistait certes à jouer le jeu de la nature tout en provoquant cependant des « variations », mais que pour l’essentiel l’évolution naturelle était bloquée, notamment en empêchant la reproduction. Dans cette interprétation, l’homme crée des « machines vivantes » qui sont prétendument des machines vidées de toute « nature » puisque rendues génétiquement « immobiles ». Du moins, c’est la thèse officielle. Mais qui peut affirmer que des « machines vivantes » peuvent ainsi être indéfiniment contrôlées « Les machines de la nature, c’est-à-dire les corps viants, sont encore machines dans leurs moindres parties jusqu’à l’infini. C’est ce qui fait la différence entre la nature et l’art, c’est-à-dire entre l’art divin et le nôtreiii. », écrivait Leibniz en 1714. Le code génétique nous permet de construire des machines naturelles, des automates vivants. Mais ces créatures que nous modelons possèdent « en puissance » une capacité infinie d’évolution naturelle. Le code génétique ressemble bien à une machine artificielle, mais rien ne dit que l’expression in vivo de ce code corresponde aux prédictions théoriques. Autrement dit, la structure de l’ADN, isomorphe à celle d’un automate artificiel, peut conduire à une évolution « naturelle » imprédictible. Des automates réellement artificiels comme les automates cellulaires ou les automates infinis de Church, qui sont simulables au moyen de calculateurs numériques, peuvent eux-mêmes afficher des comportements totalement imprédictibles. Il est donc parfaitement fallacieux de prétendre que les « machines vivantes » ne sont que des mécaniques bloquées, alors même que des automates simulés sur ordinateurs semblent avoir des comportements quasi vivants.
Au seuil de cet ouvrage, dont ce sera tout le sujet, nous avons voulu montrer qu’il est impossible de se contenter d’une distinction abrupte entre vie et non-vie, entre nature et artifice. C’est pourquoi il semble nécessaire de proposer des concepts « intermédiaires ». La position « intermédiaire » n’est pas si confortable, cependant. Elle nous amène à réviser beaucoup des idées que nous croyions bien établies. En fait, la « vie intermédiaire » des virus, des plasmides et des automates semi-calculables annonce une nécessaire réévaluation de nos valeurs et de nos jugements. Elle nous oblige à fonder autrement notre rapport à nous-mêmes et au monde, en nous forçant à redéfinir le sens même du mot « »vie ». En nous faisant mesurer tout ce qu’il y a d’automatique dans l’expression intime de nos gènes, elle nous incite à tenter d’y échapper, par la conscience et par ses métamorphoses. Nous sommes définitivement placés devant notre propre destin. Nous voilà devenus artistes « intermédiaires », car notre vie même devient potentiellement une œuvre d’art.
Vivre vraiment est un art difficile. C’est un art « intermédiaire ». De même que toute œuvre d’art vit d’une sorte de vie autonome, notre propre vie est invitée à se métamorphoser sans cesse, jusqu’à la transfiguration. Quiconque veut devenir un artiste de sa propre vie doit d’abord apprendre à connaître les secrets de l’art « intermédiaire », qui sera l’outil de sa recherche. Le premier de ces secrets est que le principe de toute recherche est à chercher en soi-mêmeiv.

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iAristote. De l’âme. II, 1

iiG. Cuvier. Histoire des progrès des Sciences naturelles de 1789 jusqu’à ce jour. Paris, 1810

iiiLeibniz. La Monadologie. §64

ivExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.33-41

Il faut créer des œuvres « vivantes »


« Un tournesol en fuite » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

La vérité des formes (Il faut créer des œuvres « vivantes »i)

Les plus grands esprits semblent toujours diverger en quelque manière dès qu’il s’agit de saisir l’art par les mots du langage. Pour Platon, par exemple, l’art, c’est la recherche du « vraisemblableii » (to eikos), alors que pour Hegel le but de l’art, c’est de « révéler la véritéiii ». L’art doit-il rechercher la vérité ou la vraisemblance ? L’artiste est-il magicien ou prophète ? Il y a des vérités que l’on atteint et d’autres qui ne cessent de s’échapper. L’art classique se satisfait d’une adéquation fugace entre la figure humaine et les dieux qu’elle mime. L’art romantique ne peut se contenter d’un tel idéal, puisque son idéal, c’est de se dépasser toujours. Les classiques croient avoir trouvé la réponse à la question que les romantiques ne cessent de poser. La vérité que l’on désire n’est donc pas la vérité que l’on crée. L’étymologie l’atteste qui a gardé pour notre perplexité deux origines possibles du mot « vérité » en grec : ἀλήθεια. Pour les uns, ALETHEIA vient de la racine LATH (« cacher ») accolée au A privatif. La vérité est donc le « non-caché », le « dé-voilé ». Platon, en revanche, propose dans le Cratyle une autre explication. D’après lui, il faut lire ALE-THEIA, où l’on doit reconnaître la racine ALE- de l’aléa et de l’aléatoire, et la racine THEOS, « Dieu ». La vérité est pour Platon un « vagabondage divin ». C’est pour cette raison, sans doute, qu’elle reste hors de portée de l’art qui doit se contenter d’une imitation « vraisemblable ».
Si les dieux vagabondent, l’âme humaine n’est pas sans agitation ni désordre non plus. La vérité de l’âme est peut-être aussi aléatoire que la promenade divine. Et la vérité de l’art doit rendre compte de la vérité de l’âme. L’art doit la nourrir et se nourrir d’elle.
D’autre part, comme les hommes ne sont pas des dieux, ils ne peuvent « vagabonder » aussi librement : les hommes ont besoin de lois. L’art doit donc être aussi une science. Comme produit de l’activité humaine, l’œuvre d’art doit obéir aux règles des techniques ; mais comme représentation sensible, elle ne saurait être dominée par des abstractions. La meilleure façon de résister aux lois, c’est d’en changer toujours. On s’y conforme donc, mais le temps de les réformer. En effet, les réponses de l’artiste sont moins vraies que ses questions. En troisième lieu, l’art doit donc être changement, et l’on devrait dire changement perpétuel si l’on ne craignait le pléonasme.
Vivante mais réglée, réglée mais changeante, voilà la vérité d’un art vraisemblable, l’art de la métamorphose, de toutes les métamorphoses possibles.
La notion d’« œuvre d’art vivante » n’est pas nouvelle. Hegel la plaçait entre l’œuvre d’art abstraite et l’œuvre d’art spirituelle. L’archétype de l’œuvre d’art vivante est la « fête que l’homme se donne à lui-même en son propre honneur ». Le mouvement libre et fluide des « porteurs de flambeaux » devient une sorte de figure, qui est une « œuvre d’art animée et vivante dont la beauté se double de la vigueuriv ».
On pourrait rétorquer que c’est l’homme qui est vivant, en l’occurrence, et non pas l’œuvre. Cependant, force est de constater la généralité de cette catégorie. Elle envahit la littérature et la philosophie. Aristote, on l’a vu, compare formellement les produits vivants de la nature et ceux de l’art. Pour Aristote, le principe de toute production, c’est la forme. C’est elle qui se révèle dans la morphogenèse ou dans la création artistique. La graine accouche de l’arbre comme le peintre de sa toile. Cette analogie formelle voit son accomplissement avec Bachelard qui n’hésite pas à affirmer que l’arbre est « normalement une œuvre d’art ». L’arbre obtient ce statut enviable par sa nature même d’être végétal, vivant d’une vie intégrale, intégrante. Toute vie suffisamment entière peut « normalement » être considérée comme une œuvre d’art. Car l’intégrité décèle la présence d’une loi. Si la vie garantit le changement des lois qu’elle se donne, elle ne peut néanmoins s’en passer. L’art vivant, lui aussi, doit obéir à certaines lois sous peine de verser dans le vagabondage et l’errance. Ces lois règlent le développement général de l’œuvre, la succession des procédés, leur composition. La sensibilité pure et l’impression inexprimable doivent aussi se fonder sur un calcul. Bien entendu, aussitôt la loi connue, l’œuvre semble comme éventrée. Il n’est donc pas possible de se contenter de règles simples et naïves. Sans lois, l’artiste resterait invertébré. Mais l’œuvre ne doit pas laisser paraître l’ossature dont il faut la doter. La présence d’un calcul dans l’œuvre d’art est aussi nécessaire qu’un tronc pour un arbre : il est un support, une structure, une voie de cheminement pour la sève montante.
Cependant, on se lasse des calculs. Il faut donc les faire oublier. Tous les procédés sont bons pour le peintre avisé. Mais tous devront s’effacer en dernier lieu derrière la libre « manière ». Car il importe, en art comme dans la vie, de laisser légèrement les choses aller. Un peu d’ironie et de désinvolture nous épargne de prendre l’art au tragique. Car si l’art, comme la guerre, est tout d’exécution, il ne poursuit pas précisément les mêmes fins. Celles-ci doivent être parfaitement préparées, mais, au moment de l’acte, il faut laisser les forces agir et les formes réagir. Ce n’est plus le temps de l’analyse, mais celui de la fusion.
La raison technique doit se fondre dans l’expression sensible, l’idée doit s’unir à la forme. Ce moment précis est plus important que l’œuvre d’art elle-même. L’œuvre appartient au monde réel. Elle échappe à son créateur et se met à exister de façon autonome dès son émergence. Elle n’est plus que la trace de l’acte créateur. Elle est la preuve que la fusion fut un jour possible, désirée et consentie. Mais, en réalité, elle n’est qu’un excrément de la digestion créativev.
II faut bien faire le partage entre l’essentiel et l’accessoire. L’acte est essentiel, l’œuvre est accessoire. Aujourd’hui, l’art est un marché obéissant lui aussi à des lois, mais d’une nature nettement moins mystérieuse. Les Tournesols qui n’intéressèrent aucun acheteur avant la mort de Van Gogh se sont vendus en avril 1987 pour deux cent vingt-cinq millions de francs et les Iris plus de trois cents millions de francs en octobre 1987. Il vaut mieux en rire. La rareté définitive de l’œuvre engendre certes la spéculation. Mais surtout, il faut y voir une confirmation de l’isomorphisme entre toutes les productions de l’homme, qu’elles soient artistiques, monétaires ou intestinales. On peut échanger un tas d’or contre un tas de tableaux. Mais qui peut acheter le moment fugitif de la fusion ? Les artistes le savent bien qui acceptent de vendre leurs toiles. Elles ne sont donc pas leur chair ni leur sang.
Nous assistons à la fin d’un monde. L’art demain ne produira plus des « œuvres », mais quelque chose pour lequel nous manquons d’un nom. On créera non plus des objets mais des sortes de micro-univers, en perpétuelle évolution. Ces univers seront des tissus de changements ininterrompus, des réseaux mobiles de lignes, de surfaces, de formes, de forces en constante interaction. L’art des métamorphoses de l’univers fera bientôt son apparition dans le monde des métamorphoses de l’art.

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iExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.25-28

iiPlaton. Phèdre. 273a

iiiG.W.F. Hegel. Introduction à l’esthétique.

ivG.W.F. Hegel. Phénoménologie de l’Esprit. II, p. 240

v« L’instinct plastique est, comme l’excrétion, un acte où l’animal devient comme extérieur à lui-même. » G.W.F. Hegel. Phénoménologie de la Nature.

L’âme et l’art sont des intermédiaires


« L’intermédiaire » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le but final de l’art est de représenter d’une façon concrète « ce qui s’agite dans l’âme humaine », dit Hegel. Cette formule ambitieuse contient toutes les autres. En effet, quelle que soit la vérité de l’art, c’est l’âme qui la juge, en fin de compte, comme l’âme juge du beau, du vrai, du juste. Aussi l’art a intérêt à émouvoir son juge, ou au moins à se placer sur le même plan que lui. L’art le plus haut est celui qui parle le plus immédiatement à l’âme, celui dont l’incarnation sensible est aussi la plus intelligible. La forme matérielle de l’œuvre d’art n’est que le support d’une forme plus haute, la forme idéale, canonique, essentielle, la forme pure de l’idée. C’est l’âme qui juge de l’adéquation de l’œuvre à l’idée qu la fait vivre et qui la justifie.
Le jeu sans fin des formes pures et de leurs métamorphoses peut s’incarner aussi bien dans la nature que dans l’art. Cependant, à la différence des formes naturelles, les formes artistiques vivent d’abord dans nos âmes. L’âme est le terreau de l’art, et l’art pousse comme un arbre. Ainsi, l’essence de l’art participe d l’essence de l’âme, d’où la recommandation hégélienne.
Que l’art, donc, ne rêve point d’imiter la nature. Qu’il tente avant tout d’atteindre sa propre essence, en touchant la nôtre. Ce qui s’agite dans l’âme humaine est d’une essence plus haute que ce qui anime l’eau des océans ou les arbres des forêts. L’agitation de l’âme est dans sa nature : l’âme (en latin : anima) est avant tout « animée ». Mais l’animation de l’âme n’est pas celle de la nature. Le mot latin « anima » vient en fait du grec anemos (vent, souffle). Ce mot vient lui-même de la racine AN-, qui signifie « souffler » (comme le vent).
En revanche, en grec, l’âme se dit psychè et vient de la racine PSYCH- qui signifie également souffler, mais comme le souffle de la respiration. L’anima latine est un souffle de vent, la psychè grecque est un souffle de vie. Le souffle du vent « anime » la nature comme le souffle de la vie « anime » les animaux. Il y a bien une analogie, mais laquelle exactement ? On la retrouve en hébreu, puisque, dans cette langue, le mot rua signifie primitivement « vent » mais s’emploie dans d’autres sens : haleine, respiration, courage, vertu, sentiment, pensée, âmei
Les concepts d’anima et de psyché objectivent l’âme comme « vent » et l’âme comme « vie ». Le vent anime du dehors, alors que le souffle de la respiration anime les êtres du dedans. Le vent souffle continûment, et quand il s’arrête les arbres s’immobilisent. La respiration, en revanche, ne cesse jamais de s’arrêter pour aussitôt reprendre, dans un rythme récurrent, régulier et régénérateur.
Le souffle de vie a quelque chose de plus que le souffle de vent : l’automouvement. On reviendra plus longuement sur ce concept (voir les chapitres « Automates », « Autonomie », « Récurrence »…). Il ne suffit pas en effet de dire que l’âme est « animée ». Il faut de plus préciser si cette animation est autonome, si l’âme se meut elle-même ou si elle est mue par un autre moteur.
Pour Platon, l’affaire est claire. Il reprend les leçons de Pythagore et de Xénocrate. L’âme se meut d’elle-même. Il décrit même dans le Timée le moment du commencement de la vie de l’âme comme le moment où elle se met à tourner sur elle-même. C’est de cette autonomie que l’âme tire son immortalité. « Toute âme est immortelle, car tout ce qui se meut de soi-même est immortelii ». Tout être qui se meut soi-même ne cesse jamais d’être mû puisque, par nature, il entretient de soi-même son propre mouvement, il suit naturellement le mouvement de sa propre nature… La position platonicienne a été reprise par Hegel, avec une nuance supplémentaire. Pour lui, ce sont les concepts qui sont de « purs automouvements », et on pourrait éventuellement les nommer des « âmes », dit-il, si l’on ne risquait pas de donner alors une fausse idée de leur nature qui est bien plus élevée que ce que le terme d’âme désigne. Le concept a un contenu qui est « parfaitement sujet », dit-il. Il propose en conséquence de laisser les concepts se mouvoir tout seuls, et de se contenter de contempler ces mouvements en renonçant purement et simplement à intervenir avec ce qui ne serait guère qu’une « sagesse arbitraire acquise ailleurs ». Cette idée est intéressante parce qu’elle préfigure une sorte d’art « conceptuel », au sens propre.
Pour Platon comme pour Hegel, l’âme non seulement se meut, mais elle se meut elle-même. En revanche, Aristote prend brutalement position en sens inverse : « Il est proprement impossible que le mouvement appartienne à l’âmeiii », dit-il. Pour Aristote, l’âme est une forme, la forme du corps. C’est « l’essence propre de tel corps déterminéiv ». L’âme est inséparablement unie au corps comme la forme à la matière. On peut donc s’attendre qu’elle disparaisse avec lui. Les âmes, pour Aristote, ne sont point immortelles. En revanche, pour Platon, l’âme est dans le corps comme dans une prisonv. Elle est prête à s’envoler vers le ciel, à « fuir vers le haut ».
L’âme platonicienne est une réalité « intermédiaire ». Elle relie le sensible à l’intelligible ‒comme l’art. Elle est un principe de mouvement, qui anime et qui métamorphose ‒ comme l’œuvre vivante. Enfin, elle cherche toujours ‒ comme l’artiste. Ayant appris certaines choses dans le séjour des morts, l’Hadès, l’âme cherche sans fin à se ressouvenir de ce qu’elle fut. Elle se cherche sans cesse elle-même. Si elle était une « forme » comme le pense Aristote, elle ne se chercherait pas, elle se serait déjà trouvée. On le voit bien avec Spinoza qui, étant parti d’une définition aristotélicienne de l’âmevi, finit par conclure nécessairement que « l’idée de l’âme et l’âme elle-même sont une seule et même chosevii ». Si l’être de l’âme et l’idée qu’elle se fait d’elle-même étaient identiques, on voit mal pourquoi elle prendrait la peine de se chercher encore. Mais l’âme se cherche toujours et se sait cherchant. C’est cette recherche qui la constitue comme « âmeviii ».

Comme on vient de le voir, l’art et l’âme entretiennent des rapports étroits. En prenant parti pour l’idée platonicienne de l’âme, nous entrons de plain-pied dans le monde des intermédiaires C’est le monde des démiurges, des philosophes et des choses mathématiques. Nous pensons que ce monde peut générer un art nouveau, l’art intermédiaire.
Après des siècles d’un art aristotélicien à l’affût des « formes » et des « actes » (les entéléchies), nous proclamons donc fermement la naissance d’un art des mouvements et des formes « intermédiaires ». Cet art ne veut point imiter la nature, il cherche comme l’âme la voie de sa métamorphose.
L’art intermédiaire est un art métaphorique. Préoccupé de ce qui agite l’âme, il cherche ce qui la meut et ce qui l’émeut. En poursuivant son mouvement sans fin, il se change lui-même. L’art intermédiaire est un art vivant : il pousse comme une plante ou comme un arbre. Cette analogie est fondamentale. L’arbre, comme l’âme, est aussi un être intermédiaire : il relie le ciel et la terre, l’eau et la lumière ; sa cime griffe le vent, ses racines sucent le sol. Platon d’ailleurs nous en propose l’image réciproque : «En vertu de son affinité avec le Ciel, cette âme, notre génie, nous tire loin de la terre, car nous sommes une plante non pas terrestre mais céleste. En effet, c’est du côté où, pour la première fois, notre âme a pris naissance que la divinité a suspendu notre tête, qui est ainsi la racine de tout le corpsix ».
Nous sommes des arbres enracinés dans le ciel. Inversement, les arbres terrestres possèdent une sorte d’âme, comme Aristote lui-même l’admetx. C’est pourquoi ils sont dotés eux aussi d’une nature intermédiaire. Les jardiniers japonais savent bien que les bonsaï vivent de cette vie intermédiaire et constituent la matière d’un art métamorphique.
Quant à nous, il reste à nous emparer de toutes les substances intermédiaires pour expérimenter les formes et les transformations dont elles sont capables. Il nous revient de fonder sur ces bases mouvantes un art lui-même mobile, animé comme le feu de l’âme.
Psyché était fille de roi, et si belle qu’aucun homme n’osait l’approcher. La déesse Aphrodite en devint jalouse et elle chargea son fils Éros de la faire tomber amoureuse d’un monstre. Mais Éros lui-même fut séduit par sa beauté. Il l’enleva et lui fit partager sa couche et tous les plaisirs de l’amour. Éros avait défendu à Psyché de regarder son visage. Mais celle-ci, curieuse, voulut voir son amant endormi. Elle se pencha sur lui, en l’éclairant d’une lampe à huile. Surprise par sa beauté indicible, elle fit tomber une goutte d’huile bouillante qui le réveilla. Éros s’enfuit alors. Psyché le chercha partout en vain. Devenue l’esclave d’Aphrodite, elle fut envoyée aux enfers pour y quérir un flacon auprès de Perséphone. Sur le chemin du retour, Psyché le déboucha et tomba dans un profond sommeil. Éros, qui n’avait pu l’oublier, l’éveilla d’une de ses flèches et demanda à Zeus la permission de l’épouser. C’est ainsi que Psyché devint immortelle. Cette histoire que raconte Apulée dans ses Métamorphoses peut être lue comme une allégorie de la vie de toute âme. Psyché l’immortelle, épouse d’Éros et mère de Volupté, est représentée avec des ailes de papillon parce que c’est le symbole de la métamorphose. Psyché, l’âme-papillon, transcende les chenilles. L’art intermédiaire, l’art des métamorphoses, peut devenir pour nous la flèche éveilleuse d’Éros.

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iCf. Spinoza. Traité théologico-politique. Ch. 1

iiPlaton. Phèdre

iiiAristote. De l’âme. I, 3, 405b

ivIbid. II, 1, 412a

vPlaton. Gorgias, 525a ; Phédon, 62b

viSpinoza. Éthique. 2e partie. Cf. Démonstration de la Proposition XI : « Ce qui constitue en premier l’être actuel de l’âme humaine n’est rien d’autre que l’idée d’une chose singulière existant en acte. »

viiIbid. Scolie de la Proposition XXI : « L’idée de l’Âme et l’Âme elle-même sont une seule et même chose qui est conçue sous un seul et même attribut, savoir la Pensée […] En réalité, l’idée de l’Âme, c’est-à-dire l’idée de l’idée, n’est rien d’autre que la forme de l’idée. »

viiiCf. S. Augustin. De la Trinité, IV, 6 : « Lorsque l’âme cherche à se connaître, elle sait déjà qu’elle est une âme : autrement elle ignorerait qu’elle se cherche. » Cf. aussi, ibid. III, 5 : « Le fait même de se chercher est donc la preuve qu’elle se connaît plus qu’elle ne s’ignore. »

ixPlaton. Timée, 90a

x« Il semble que le principe contenu dans les végétaux est lui-même une sorte d’âme, car c’est le seul principe commun aux animaux et aux végétaux. » Aristote. De l’âme. I, 5

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Extrait de :
Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.15-19

Feu l’Art


La langue grecque baigne dans la lumière. Elle ne manque d’aucun mot pour célébrer les nuances de l’aube et de l’aurore. Près de trente racines différentes célèbrent l’étincelle et le rayon, l’éclat et la lueur, le miroitement et l’éblouissement, l’incandescence et l’embrasement. Plus qu’ailleurs, les mots rutilent et flamboient, les verbes scintillent et chatoient, les noms des choses et des êtres brillent et illuminent. L’or et la Joie, l’argent et l’argile, la mer et le lait, la bile et le miel, l’ambre et le marbre, la lampe et le rire, la danse et le divin, tous ces mots dérivent en grec de racines ayant pour premier sens « briller ».

La langue grecque baigne dans la lumière du Logos. C’est une langue de la parole, une langue du feu de la parole. Le Logos brûle et le feu parle. « Et il leur apparut, semblables à du feu, des langues qui se partageaienti ». Le feu et la parole s’épanouissent comme la nature. Le feu se nourrit de lui-même : il est un monde qui se déploie comme le monde est un feu qui dure. Le feu est une phusis en fusion. Il vit sa vie de flammes comme nous brûlons la nôtre. Car nous vivons seulement si nous nous consumons, et nous consumant, si nous renaissons de nos cendres. Le feu nous invite à méditer le Phénix, il nous invite aussi à nous faire démiurge. Prométhée, dieu du feu, dieu créateur, est le dieu intermédiaire que le monde des « METAXU » nous offre d’imiter. Il façonna l’homme dans l’argile et l’anima avec une parcelle du feu céleste qu’il avait dérobé à cet effet. Le feu est la métaphore idéale de son art.
Cet art est plus brûlant que froid, il est plus vivant que mort. C’est un art qui embrase et qui parfume. Il brûle les «poètes », mais parfume les âmes. Que vivent et fusent les feux de cet art de cendres et de renaissance !
L’art du feu vivant est un art sacré. Sa lumière éclaire moins le monde qu’elle ne révèle la présence des dieux. Elle les unit aux hommes dans un même trait. Car le feu (to pûr) purifie. Il dévoile ainsi ce que sa lumière cache avec tant d’éclatii.

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TA METAXU : « les intermédiaires ».

Entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance, entre la matière et la forme, entre les mortels et les immortels, il y a toutes sortes d’êtres « intermédiaires ». Il en est des myriades. L’âme et l’amour, les démons et les démiurges, les mathématiques et les philosophes en font partie. Le monde se fait par leurs médiations ou leurs transformations, il s’anime de leurs mouvements et de leurs métamorphoses.

Aujourd’hui, avec les calculateurs numériques et symboliques, les langages logico-mathématiques permettent de façonner de nouveaux êtres « intermédiaires », doués d’étranges formes de vie.

Pour la première fois dans l’histoire, sont ainsi créées les conditions d’un art lui-même intermédiaire, fait de formes et de forces immuablement mues. Sa matière est virtuelle et éphémère mais toujours en puissance. Ses images, dites de « synthèse », sont des automates métamorphes, sans cesse évolutifs. Ses formes sont des essences, algorithmiques parfois, langagières toujours. Sa fin se confond avec la nôtre. Elle se cherche elle-même sans fin. Cet art parle une langue inouïe, il nous fait goûter des saveurs jamais sues. A peine émergent, il révolutionne déjà le monde, nos représentations comme nos fondations, nos productions comme nos projections.

Il nous donne une leçon permanente d’autonomie.

Il nous invite à contempler l’essence du mouvement.

Il nous fait participer à son épigenèse et à ses métamorphoses.

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iAct. 2,3

iiPhilippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.13-14

Pensées claires, pensées obscures


« Pensées claires, pensées obscures » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Marseille, 2 février 2025. Conférence de Philippe Quéau.

On connaît l’histoire de l’ivrogne qui cherchait ses clés sous un réverbère. On lui demande s’il les a bien perdues à cet endroit. ‒ Non, répond-il, je les ai perdues ailleurs, là-bas où il fait noir. Mais ici, au moins, il y a de la lumière ! Il y a plusieurs interprétations possibles de cette histoire. Est-il philosophe celui qui ne cherche que là où il croit voir de la lumière, ignorant tout ce que la nuit pourrait contenir de secrets ? Ou bien manque-t-il de créativité s’il ne lui prend envie d’allumer sa chandelle au réverbère, pour explorer librement les vastes nuits qui l’entourent ? Ou bien a-t-il considéré d’éteindre la lumière du réverbère pour accoutumer ses yeux à l’obscurité, et tirer profit désormais de celle des étoiles ?

1 L’obscurité des origines

A l’origine, les premières pensées d’Homo sapiens lui étaient sans doute très obscures. Il distingua progressivement le monde extérieur de son propre moi, puis le moi du soi, sa conscience (claire) de son inconscient (obscur), avant de prendre conscience de l’existence de la conscience elle-même. Avec des mots primitifs, ambigus, il se mit à exprimer confusément des intuitions obscures. Après quelques dizaines de millénaires, avec le perfectionnement du langage et les progrès de la raison, le langage et la raison que les philosophes grecs désignaient du même mot ‒ logos, des poètes et des prophètes commencèrent à parler de choses comme l’être et le non-être, le mystère et l’illimité. A titre d’illustration, voici quelques fragments de Présocratiques, ces philosophes qui furent les premiers à formuler des phrases à peu près claires sur des sujets très obscurs.

Xénophane : « Non, jamais il n’y eut, jamais il n’y aura un homme possédant la connaissance claire de ce qui touche aux dieuxi. »

Héraclite, surnommé l’Obscur : « L’homme dans la nuit se prépare une lampe bien que ses yeux soient éteints. Mais vivant, il touche la mort en dormant. Éveillé, il touche le dormantii. »

« Tu ne trouverais pas les limites de l’âme, même parcourant toutes les routes, tant elle tient un logos profondiii ».

« Dieu est jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faimiv… »

« De toutes choses l’Un, et de l’Un toutes chosesv . »

« Sont le même le vivant et le mort, l’éveillé et l’endormi, le jeune et le vieux ; car ces états-ci, s’étant renversés, sont ceux-là, ceux-là, s’étant renversés à rebours, sont ceux-civi. »

Héraclite ne se cache pas de voiler le sens de ce qu’il veut faire entendre obscurément. Il met en scène des contradictions qui laissent deviner une sorte d’unité métaphysique, sous-jacente : « Nature aime se cachervii » mais « le vrai [est] ce qui ne se cache pasviii » (a-léthéia). C’est sa façon d’être pédagogue, comme on le fait avec les enfants à l’école, auxquels on apprend progressivement des idées de plus en plus complexes. « Les hommes doivent s’attendre, morts, à des choses qu’ils n’espèrent ni n’imaginentix. » Tout est possible, car « il appartient à l’âme un logos qui s’accroît de lui-mêmex. » Il y aura toujours quelque chose de neuf à voir et à comprendre. « L’homme est tenu pour un petit garçon par la divinité, comme l’enfant par l’hommexi. »

Autre Présocratique, Épicharme opposa tout ce qui est « aveugle » à ce qui est censé « voir » : « L’intellect a la vue et l’intellect entend ; mais en dehors de lui, tout est sourd et aveuglexii. » Seul l’esprit voit comprend, ce qu’il y a de clair et ce qu’il y a d’obscur. L’esprit, et rien d’autre, c’est-à-dire rien qui n’est pas esprit. Parménide dit aussi que « l’on ne pourra jamais par la force prouver que le non-être a l’êtrexiii. » Mais il dit aussi, plus obscurément : « Être et non-être sont pris tantôt pour le même et tantôt le non-mêmexiv. »  Les Présocratiques ont été les premiers philosophes à jouer avec la parole et la raison, ces deux formes du logos. Mais avant eux, il y eut des générations de prêtres, de poètes et de prophètes qui parlaient de façon obscure, mais semblaient ainsi cacher bien des sens inexprimables.

Par exemple, plus d’un millénaire avant la Genèse biblique, des textes védiques ont traité de l’origine du monde. A la place de: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre », on lit : « En ce temps, il n’y avait pas l’être, il n’y avait pas le non-être […] En ce temps, ni la mort ni la non-mort n’étaient, point de signe distinguant la nuit du jour […] A l’origine les ténèbres couvraient des ténèbres, tout ce qu’on voit n’était qu’onde indistincte […] Cette création, d’où elle émane, si elle a été créée ou si elle ne l’a pas été ‒ Celui qui veille sur elle au plus haut du ciel le sait peut-être ; ou bien ne le sait-il pasxv ?»

Dans le Véda, les ténèbres de l’esprit semblent plus profondes que les ténèbres des origines. Deux Upaniṣad évoquent « ceux qui entrent dans d’aveugles ténèbres, ceux qui croient dans le non-savoir ; et dans plus de ténèbres encore ceux qui se plaisent dans le savoirxvi. »

Des idées analogues se retrouvent dans la Bible hébraïque. David : « Il a fait des ténèbres son mystère, sa tente autour de lui, une ténèbre d’eauxxvii, une nuée de nuagesxviii ». Isaïe : « Voici les ténèbres, l’angoisse, et la lumière est obscurcie par ses ténèbresxix ». Amos : « N’est-il pas ténèbres, le jour de YHVH, et non lumière ? Il est obscur et sans éclatxx ! ». Huit siècles plus tard, l’Évangile de S. Jean change de registre. Il n’associe plus le mystère aux ténèbres, mais avec la lumière elle-même. « La vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisiexxi. »

A peu près à la même époque, Philon d’Alexandrie, Juif de culture hellénistique, influencé par le cosmopolisme de l’Alexandrie d’alors, tente de comprendre la nature des ténèbres. Partant d’un verset de la Genèse : ‘Vers le coucher du soleil, une transe s’empara d’Abraham, et voici qu’une peur accompagnée d’une grande obscurité s’abattit sur luixxii’, il l’interprète ainsi : « Abraham sort de lui-même : comme les possédés et les corybantes, il est dans l’état bachique et animé d’un transport divin suivant un enthousiasme prophétiquexxiii. » Et il conclut : « Une courte période de lumière vaut mieux que des ténèbres éternellesxxiv. » Par-delà les siècles, au-delà des frontières géographiques et linguistiques, les mêmes métaphores, le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres. Mais toujours les mêmes questions : de la clarté et l’obscurité, laquelle est la plus originaire, laquelle doit prévaloir, à la fin ?

2 L’union de la nuit et de la lumière

A ces question, la Théogonie d’Hésiode donne une réponse : le Jour naît de la Nuit. Mais la Nuit n’est pas à l’origine, elle est issue de l’union de Chaos (littéralement le « Vide ») et d’ Ἔρεβος (les Ténèbres, l’Obscur). La noire Nuit naît du Vide et de l’Obscur, et le Jour naît de la Nuit et de l’Obscur, l’Obscur est donc plus originaire que la Nuit et le Jour, mais avant l’Obscur il y avait le Videxxv… Héraclite critiqua Hésiode et cette mythologie, en tant que philosophe. « Tous croient qu’Hésiode sait le plus de choses, lui qui n’a même pas connu le Jour et la Nuit ! Car Jour et Nuit c’est Unxxvi. »  En un jour, en effet, se succèdent l’obscurité du soir, la profondeur de la nuit et l’éclat du jour. Héraclite encore unit les contraires.

D’autres Présocratiques utilisent les figures de la nuit et du jour, pour décrire l’inconscient. Et la conscience. Épicharme oppose la raison et le calculxxvii à l’ inconscient primordial et à la sagesse, dont la nuit et l’obscur originaire sont des images : « Étant en quête de quelque chose de sage, réfléchis-y la nuitxxviii. » « Tout ce qui est sérieux nous vient pendant la nuitxxix. » « Je rêvais et je crus que je me trouvais mortxxx. » Le plus important pour l’homme n’est donc pas la clarté du calcul, mais ce qui vient de l’ombre et de l’obscur, qui le fait vivre, et le rend sage…

Parménide va plus loin, il fait du lumineux et de l’obscur, du feu et de la nuit, un véritable « système du monde » : « Le feu éthéré de la flamme, le feu caressant et le feu subtil […] et la nuit sans clarté, dense et lourde d’aspect. Voici, tel qu’il paraît en sa totalité, le système du monde et son arrangementxxxi. » Il ajoute que : « Toute chose est remplie à la fois de lumière et de nuit obscure, […] rien ne saurait exister qui n’ait part à l’une et à l’autrexxxii. » Le fait de « mélanger le lumineux et de l’obscurxxxiii » éclaire l’obscurité du monde en lui apportant la lumière de la raison. C’est-à-dire que la lumière du monde n’est pas de même nature que la lumière de la raison. Le poème de Parménide, De la Nature, en est une allégorie. « Déjà les filles du Soleil avaient délaissé les palais de la Nuit, et couraient vers la lumière en me faisant cortège, écartant de la main les voiles qui masquaient l’éclat de leur visage. Là se dresse la porte donnant sur les chemins de la Nuit et du Jourxxxiv . » Les filles du Soleil ce sont les yeuxxxxv de l’esprit. Platon reprendra cette métaphore du passage de la lumière à l’obscurité, mais pour différencier deux types de conscience : «  Il y a deux espèces de trouble pour la vue, l’un provenant de son passage de la lumière à l’obscurité et l’autre du passage de l’obscurité à la lumièrexxxvi. » Il tire cette concluion après avoir exposé le mythe de la Caverne. Pour les hommes enchaînés dans la Caverne « les ombres des objets seraient la vérité », et si on leur donnait l’occasion de découvrir ce qui se trame deriière et au-dessus d’eux, « l’éclat de la lumière empêcherait de voir les choses dont ils observaient précédemment les ombres. » Si un homme était libéré de ses chaînes et amené à regarder le Feu, « ses yeux lui feraient mal », et s’il redescendait alors dans la Caverne, « est-ce que ses yeux ne se rempliraient pas de ténèbresxxxvii ? »

3 La lutte de la lumière avec les ténèbres

L’opposition du clair et de l’obscur est une constante anthropologique. La sensation de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit, ou, sur un autre plan, la clarté de la conscience s’opposant aux profondeurs abyssales de l’inconscient, l’intelligence précise contrastant avec les vagues intuitions, sont sans doute fondées sur des structures neurophysiologiques, indépendantes des déterminations sociales et culturelles. Du côté clair, la conscience, la science, la philosophie… Du côté obscur, l’inconscient, la poésie, la religion, le mythe,… Il ne faut pas simplement constater mais aussi comprendre la complémentarité entre ces deux mondes, leur intrication. « Les sensations sont des pensées obscures, et les pensées intelligibles sont des sensations clairesxxxviii » dit Plotin, philosophe néoplatonicien. Mille quatre cent ans plus tard, Blaise Pascal : « S’il n’y avait point d’obscurité, l’homme ne sentirait pas sa corruption ; s’il n’y avait point de lumière, l’homme n’espérerait point de remèdexxxix. » L’opposition, ou plutôt l’intrication entre pensée claire et pensée obscure se retrouvent à toutes les époques. Au 19e siècle, Marx, opposant à l’idéalisme allemand le « matérialisme historique », dissèque avec une clarté scientifique les structures économiques des sociétés, et détailla les mécanismes asservissant des peuples. Mais peu après, ouvrant un chantier totalement différent, Freud et Jung explorent la profondeur des inconscients obscurs, individuels et collectifs, faisant revivre les intuitions de l’idéaliste Schelling. Ils lui empruntèrent notamment cette idée réellement révolutionnaire (dans un sens très différent de celui qu’entendait Marx) : Dieu est en partie « inconscient ». Au même moment, Einstein affirme au contraire que « Dieu ne joue pas aux dés » (impliquant que ce dernier est parfaitement conscient des moindres mécanismes de sa création). L’univers obéit à des lois que l’homme peut chercher par la puissance de la raison. Dans le même temps, Heisenberg contredit Einstein, et met en évidence le principe d’une indétermination absolue, se cachant dans les lois mêmes de la mécanique quantique.

L’opposition Clair / Obscur est universelle. Elle touche la sensation et l’intelligence, le sentiment et l’intuition. La clarté des idées s’oppose à l’obscurité de la matière. Il y a deux types d’esprit, les intuitifs et les rationnels. Mais ceux qui se disent rationnels ne semblent pas soupçonner un instant le mystère qui est attaché à l’existence même de la raison. La pensée la plus claire, la plus rationnelle, est sans cesse confrontée à de nouveaux mystères que sa propre lumière dévoile. Les philosophes n’échappent pas à ce dilemme. Par exemple, pour les néoplatoniciens, l’idée de l’Un, la plus claire, la plus rationnelle qui soit, est « au-dessus » de l’idée de l’être. Mais ils découvrent alors que l’Un doit être alors comme un « non-être », et par conséquent impossible à connaître. On ne peut même pas savoir si l’Un peut ou ne peut pas être connu. L’idée claire de l’Un ouvre un vide obscur… On ne peut honorer l’Un que par le silence absolu. Trois siècles après Plotin, le Pseudo Denys l’Aréopagite (6e siècle ap. J.-C.) dit que les mystères de la théologie se révèlent dans « la Ténèbre plus que lumineuse du Silence ». Dans le Silence, « on apprend les secrets de cette Ténèbre dont c’est trop peu de dire que d’affirmer qu’elle brille de la plus éclatante lumière au sein de la plus noire obscuritéxl. » « L’obscurité divine n’est autre chose que cette inaccessible lumière […] bien qu’elle soit invisible, à raison de ses lumières éclatantes […] Alors délivrée du monde sensible et du monde intellectuel, l’âme entre dans la mystérieuse obscurité d’une sainte ignorance […] Elle ambitionne d’entrer dans cette obscurité très lumineuse et de voir et de connaître […] Ainsi, ces sublimes ténèbres sont inaccessibles à toute lumière et elles éclipsent toute sciencexli. »

Mille ans plus tard, au début de l’âge « moderne », le mystique espagnol Jean de la Croix (16e siècle ap. J.-C.) découvre en lui-même une « nuit obscure », mais aussi la promesse d’une « vive flamme ». « Au milieu d’une nuit obscure […] Je gravis dans l’ombre très sûre, déguisée, l’échelle secrète […] Dans les ténèbres, en cachette […] J’allais sans lumière, sans autre guide que le feu brûlant en mon cœur. Cette lumière me guidait, bien mieux que celle de midi […] Oh, nuit qui fus ma conductrice ! Oh, nuit qu’à l’aube je préfèrexlii ! »

L’obscurité divine est consubstantielle à sa lumière. « La raison de la sécurité de l’âme au milieu de l’obscurité […] c’est la lumière elle-même, cette sagesse secrète, qui la met en sûretéxliii. » […] « De même, plus une personne fixe le soleil, plus son éclat la met dans les ténèbres et lui occasionne de souffrance, à cause de la faiblesse de ses yeux. La lumière spirituelle est d’une telle intensité, elle excède à tel point notre entendement, que plus elle l’envahit, plus elle l’aveugle et le plonge dans l’obscurité […] Ainsi ce qui est lumière et clarté sublime est pour l’homme, selon l’expression de saint Paul, ténèbres profondes. David le déclare dans un psaume lorsqu’il dit : A cause du vif éclat que répand ma présence, les nuées se sont produites (Ps 18,13), à savoir dans l’entendement naturel de l’homme, parce que, comme le dit Isaïe, sa lumière s’est obscurcie dans les ténèbres (Is 5,30)xliv. »

On pourrait arguer, dans un atelier philosophique comme le nôtre, qu’il ne s’agissait là que de visions mystiques, n’ayant donc que peu à voir avec une démarche proprement rationnelle. Mais, si le nom de Hegel est une caution philosophique et rationnelle suffisante, il me paraît intéressant de faire une comparaison formelle entre la dialectique mystique de la lumière et des ténèbres et la dialectique hégélienne de la pensée obscure et de la pensée claire. « De même que la lumière révèle les ténèbres, l’existence naturelle devient pour l’esprit une région obscure au-dessous de sa conscience ; cette dialectique de la lumière et des ténèbres, du haut et du bas, est absente de l’âme animale.xlv » Hegel à la fois distingue et unit l’esprit divin et l’esprit humain, tout comme il distingue et unit l’obscur et le clair, le fini et l’infinixlvi. Assez paradoxalement, l’anagogie (mystique) culmine dans le mot (philosophiques). « On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement ; car en réalité l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie xlvii. » L’intelligence est « un réceptacle obscurxlviii » où se trouve conservée une somme innombrable d’expériences et de représentations, dont la plupart resteront inconscientes, mais elle est capable de s’auto-distinguer, de s’auto-différencier, de s’autonomiser. L’intelligence est un être en devenir, un être tout en virtualités, un être qui se tisse continuellement en lui-même dans « l’obscur inconscient ». Hegel dit que le conscient et l’inconscient sont « des essences ambiguës, pour elles-mêmes énigmes, le conscient en lutte avec l’inconscient, l’obscurité de la pensée en lutte avec la clarté de l’expression — qui éclatent dans le langage d’une sagesse profonde et difficile à entendrexlix. »

4. La pensée claire et distincte

Or, deux siècles avant Hegel, Descartes avait clairement cherché à surmonter l’obscur, et à établir les bases d’une pensée « claire et distincte » ! Tout se passe donc comme si la recherche cartésienne, à l’époque fort révolutionnaire, n’avait représenté qu’un bref intervalle dans l’histoire de la philosophie. Le Discours de la méthode est truffé d’expressions comme : « Concevoir clairement… pure transparence à l’esprit… l’évidence immédiate … l’idée la plus vraie, la plus claire et la plus distincte… mon esprit est obscurci et comme aveuglé par les images des choses sensibles … l’étroite alliance qui est entre l’âme et le corps rend les perceptions confuses et obscures … »

Le premier précepte du Discours de la méthode est : « Ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. » Mais comment différencier une notion claire d’une notion obscure ? Ne sont-elles pas intrinsèquement liées ? « Il y a des notions d’elles-mêmes si claires qu’on les obscurcit en les voulant définir à la façon de l’école, et elles ne s’acquièrent point par l’étude, mais naissent avec nousl. » Pour Descartes le modèle de la clarté est l’évidence mathématique. Elle est si prégnante, si puissante, si manifeste, qu’elle relègue la conscience du moi au second plan. La révolution philosophique de Descartes se fonde sur cette évidence. « L’analyse cartésienne, pure transparence à l’esprit puisqu’elle n’établit que des relations entièrement intelligibles entre termes eux-mêmes clairs et distincts, est en même temps fécondité absolue […] La méthodologie mathématique de Descartes fournit à l’idéalisme […] l’évidence des vérités premièresli. »

L’évidence logique est celle du « donc », mot qui se traduit en latin par la conjonction ergo. La possibilité même de dire « donc » fonde chez Descartes, par ricochet, l’évidence intérieure de l’ego qui le prononce. L’évidence de la déduction porte en soi une certitude incontestable, lumineuse. La clarté de l’ergo est ce qui fonde la conscience de l’ego. Cogito ergo sum , c’est-à-dire ergo ego sum.

Le fait que puisse apparaître en moi une déduction qui soit universelle, valable en tous lieux et dans tous les temps, ce fait atteste l’existence d’une autre réalité (non sensible mais purement intelligible) qui m’est immédiatement et intérieurement présente, et dont on ne peut pas dire que l’individualité du moi en soit l’origine. Cette réalité universelle tranche par sa disproportion absolue avec les nécessaires limites et imperfections du moi : « Il est de la nature de l’infini, que ma nature, qui est finie et bornée, ne le puisse comprendre ; et il suffit que je conçoive bien cela, et que je juge que toutes les choses que je conçois clairement […] sont en Dieu formellement ou éminemment, afin que l’idée que j’en ai soit la plus vraie, la plus claire et la plus distincte de toutes celles qui sont en mon espritlii. »

Arrivé à ce point, Descartes pressent quelque chose de plus fantastique encore. « Je suis quelque chose de plus que je ne m’imagine […] En effet j’expérimente déjà que ma connaissance s’augmente et se perfectionne peu à peu, et je ne vois rien qui la puisse empêcher de s’augmenter de plus en plus jusqu’à l’infini ; puis, étant ainsi accrue et perfectionnée, je ne vois rien qui empêche que je ne puisse acquérir par son moyen toutes les autres perfections de la nature divine […] Mais lorsque je relâche quelque chose de mon attention, mon esprit se trouve obscurci et comme aveuglé par les images des choses sensiblesliii. » Descartes, philosophe mathématicien, ne peut pas « embrasser par la pensée » l’« être le plus parfait », mais il peut cependant concevoir qu’il est « infini », et il peut espérer progresser vers cet infini par la pensée. Son espoir s’appuie sur une certitude : il a déjà pu concevoir (dans le champ des mathématiques) certaines pensées claires et distinctes à propos d’autres objets de pensée. Il a pu discerner, clairement et distinctement, certaines propriétés intelligibles. Descartes fait là un saut inouï. Le saut conceptuel de Descartes consiste à s’appuyer sur la perception d’objets intelligibles, comme le triangle en soi, ou l’infini mathématique, pour en inférer l’existence d’une autre essence, sous laquelle toutes les essences intelligibles, mathématiques, métaphysiques, etc. peuvent être subsumées. Cette essence englobante est sans doute celle de la Divinité. De la nécessité logique de cette essence, on peut en inférer l’existence réelle. Car, à la différence du triangle qui n’est qu’un être de raison, « Dieu est son être, et non le triangleliv ». C’esy-à-dire : Dieu est en soi son propre être. Le triangle en soi n’a pas d’être.

La véritable trouvaille de Descartes a été d’établir un lien entre mathématiques et métaphysique. De même qu’en mathématique on peut obtenir des résultats parfaitement clairs et absolument certains à propos d’objets conceptuels infinis ou purement intelligibles, de même le philosophe peut espérer concevoir quelque chose de clair et distinct à propos des réalités métaphysiques, réalités pourtant infiniment obscures.

Bien qu’admirateur de Descartes au tout début de sa carrière philosophique, Spinoza se démarqua bientôt de lui sur le fond, tout en continuant, sur la forme, d’afficher une volonté de penser « géométriquement », ainsi que l’indique le sous-titre de son Éthique ‒ « démontrée suivant l’ordre géométrique » (De more geometrico). Mais qu’est-ce que cela veut dire, une éthique géométrique ?

Le meilleur exemple historique de démonstrations réellement géométriques est celui de leur fondateur, Euclide. Euclide part d’axiomes clairs et intuitifs, du genre : « Il existe toujours une droite qui passe par deux points du plan ». « Tous les angles droits sont égaux entre eux ». Mais les démonstrations de Spinoza sont-elles « géométriques » au sens où sont géométriques les démonstrations euclidiennes ? On peut en douter. Prenons les axiomes que Spinoza pose (et qu’il appelle les « définitions »). On en constate immédiatement la relative obscurité… « De Dieu. Définitions. I. J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence ; autrement dit, ce dont la nature ne peut être conçue sinon comme existante […] III. J’entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi ; c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose, duquel il doive être formé […] VI. J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. » Comme on peut voir, Spinoza éprouve lui-même le besoin de clarifier ses propres « définitions », à l’aide d’ajouts : « autrement dit », « c’est-à-dire ». Plus obscure que claire, est la définition de Dieu comme « un être absolument infini. Spinoza définit le concept d’infini par « l’infinité des attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie ». C’est là une définition auto-référentielle et pléonastique : l’infini c’est l’infinité !…

Un autre mathématicien-philosophe, né vingt-sept ans après Descartes, réintroduisit en mathématiques comme en philosophie, deux infinis et de l’obscur… Blaise Pascal, après la géométrie analytique de Descartes (symbolisée par les coordonnées cartésiennes), inventa la géométrie infinitésimale, qui est une géométrie des confins de l’infini. Il précède ainsi de trois décennies l’invention du calcul infinitésimal par Leibnizlv et Newton. Pascal utilise le passage à la limite pour généraliser les raisonnements opérés sur des entités finies à des entités infinies. Le calcul infinitésimal permet d’opérer dans le monde obscur de l’infini. Il installe ainsi une nouvelle distinction entre l’intelligence (calculatrice) et l’intuition (intégratrice), analogue en un sens à celle entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. L’invention de la géométrie infinitésimale et son efficacité dans le monde réel, prépare aussi l’esprit à reconnaître, par le passage à la limite, la transcendance et le mystère des réalités métaphysiques.

Né vingt-trois ans après Pascal, Leibniz appliqua la métaphore du calcul infinitésimal à l’intégration des « petites perceptions » et des sensations indiscernables. « Le mugissement de la mer : pour entendre ce bruit, il faut bien qu’on entende les parties qui composent ce tout, les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble, dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seulelvi. » L’infinité des petites perceptions fait un assemblage confus, mais on perçoit distinctement le bruit de la mer. De même, il y a deux sortes de connaissance, la distincte et la confuselvii. Spinoza comme Leibniz ont donc réintroduit de l’obscur là où Descartes cherchait de la clarté, mathématique ou métaphysique. Mais des temps nouveaux, deux siècles plus tard, allaient leur donner tort, à leur tour. L’obscur devait se révéler n’être pas assez « à la mode » moderne [c’est le même mot, d’ailleurs, étymologiquement]. La modernité voulait de la clarté. Il faut rendre hommage à Descartes pour avoir donné le coup d’envoi à cette modernité et cette clarté-là.

5 L’esprit de lumière et la transfiguration de l’obscur

L’idéalisme allemand, avec Kant, Hegel, Fichte, Schelling, eut en son temps une immense influence. Actif dans la première moitié du 19e siècle, et couvert d’honneurs, Schelling pouvait encore dire publiquement, sans exciter de quolibets  : « La nature se rattache par ses racines au côté aveugle, obscur, inexprimable de Dieulviii ». Mais l’idéalisme cessa bientôt d’être assez « moderne » ; la modernité ne croyait plus en Dieu. Lui succédèrent le matérialisme de Marx, le positivisme d’Auguste Comte, puis au 20e siècle, la phénoménologie de Husserl, l’existentialisme de Sartre, les structuralismes (Lévi-Strauss en anthropologie, Lacan en psychanalyse, Michel Foucault, Louis Althusser et Jacques Derrida en philosophie), et bien sûr la philosophie analytique. Les initiateurs de cette dernière, Gottlob Frege, Bertand Russell, Ludwig Wittgenstein, considèrent que les énoncés de la métaphysique n’ont aucun appui dans le monde réel et, pour ce motif, sont donc absolument « vides de sens ». Fuyant ce supposé non-sens, la philosophie analytique se concentra essentiellement sur l’analyse logique du langage.

Le point commun de toutes ces philosophies, modernes et post-modernes, est de prétendre de suivre des méthodes dites « scientifiques », et se voulant même, parfois, strictement « logiques ». Elles veulent en finir avec les arrières-mondes, les royaumes des ombres et les fumées métaphysiques. Le seul objet digne de pensée, c’est la « réalité » elle-même, et non quelque idéal relevant de quelque « au-delà ». Et l’analyse est la méthode qu’elles reconnaissent comme celle que la démarche des sciences impose, et avec elle, toute leur Weltanschauung. Selon Ludwig Wittgenstein, dans le Tractatus logico-philosophicus, c’est la « clarification logique des pensées » qui devient le seul et unique but de la philosophie… L’obscur ou l’ineffable ne font plus recette ; Dieu est bel et bien mort. Pourtant, malgré cet unanimisme, rien n’est joué, au fond. Les mystères qui se cachaient jadis dans l’obscurité, se cachent maintenant dans la lumière de la science, qui n’éclaire jamais qu’elle-même. Ils se dissimulent dans des nuances de gris et de noirs, entre ce qui se veut clair et ce qui reste obstinément obscur…

Victor Hugo, dans le livre qu’il a consacré à un grand voyant, pas vraiment moderne, un certain Shakespeare, écrit : « L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement, l’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir […] Oui, méditons sur ces vastes obscurités. La rêverie est un regard qui a cette propriété de tant regarder l’ombre qu’il en fait sortir la clarté lix. » Le romantisme de Victor Hugo était une réaction de vrai poète contre le rationalisme et le positivisme qui s’emparaient déjà du 19e siècle. Depuis l’avènement des Lumières, la modernité a décidé de nier l’ombre, l’obscur, la nuit (en se débarrassant du mystère, du divin, et de tous les mythes). Mais elle met ainsi en lumière, malgré elle, la nuit laissée par leur absence même.

De nouvelles obscurités pénètrent la soi-disant lumière des sciences et des techniques. Pour prendre un exemple dans le domaine de la pensée apparemment la plus « claire » – celle de la rationalité informatique et algorithmique, l’IA obtient certes de brillants résultats, dépassant les compétences d’experts humains, mais le problème c’est qu’on ne comprend pas exactement pourquoi. On est dans l’incapacité rationnelle de clarifier le fonctionnement interne des modèles d’IA, on ne peut qu’en constater empiriquement les résultats. « Il est très difficile de deviner ce dont un système d’IA, déployé dans un certain domaine, est capable, et pourquoi il réussit ou non à faire ce qu’on attend de lui […] sans qu’on comprenne vraiment pourquoi ni dans quel domaine ou pour quelles valeurs des entrées, on peut compte sur un résultat correct […] Non seulement la machine elle-même ne peut d’aucune manière comprendre ce qu’elle fait, mais personne ne peut le comprendrelx. » Il faudrait sans doute disposer d’une autre IA, plus puissante de plusieurs ordres de grandeur, pour être capable de simuler tous les chemins déductifs ou inductifs suivis par l’IA de premier niveau, afin de « comprendre » (et non plus de seulement « constater »), comment celle-ci obtient tel ou tel résultat. Tout se passe comme si l’IA multipliait des fantômes ou des golemsconceptuelsau sein de l’obscurité de ses algorithmes, et des sombres nuages des big data. Les algorithmes sont apparemment clairs, formellement, mais leurs résultats restent essentiellement imprédictibles, et donc, en soi, inintelligibles. Cela est si vrai que les meilleurs spécialistes mondiaux de l’IA furent récemment totalement pris à revers par les résultats inattendus du programme DeepSeek V3, développé à bas prix par une petite start-up chinoiselxi. Basée sur une méthode d’auto-entraînement des modèles de langage, dite de « chaîne de pensée », l’IA de DeepSeek revient à plusieurs reprises sur ses propres réponses aux questions, s’interrogeant donc elle-même en boucle, sans avoir besoin de consulter d’énormes bases de données pour ce faire. Ceci montre surtout que des spécialistes de l’IA qui croyaient faire la course en tête, au niveau mondial, ne comprenaient pas réellement comment fonctionnent leurs propres modèles, ni les faiblesses structurelles, ni les obscurités de leurs « raisonnements ». Ce sont pourtant ces faiblesses ou ces obscurités que les Chinois ont précisément mises au jour, et qu’ils ont exploitées, approfondissant au passage le mystère d’une IA qui questionne en boucle ses propres réponses… Les nouvelles Lumières de la modernité n’en ont donc pas fini avec les nuits. Après avoir cru chasser l’obscur des mythes ou des divinités, elles se trouvent confrontées à de nouvelles obscurités, celles de l’Inconscient (collectif), des indéterminismes et des paradoxes de la mécanique quantique, ou des entrailles algorithmiques de l’IA.

Le philosophe idéaliste Schelling annonça il y a deux cents ans un vaste programme de recherche philosophique, qui englobait l’obscur et la lumière, le présent, le passé et le devenir de la conscience. « Être-conscient consiste seulement dans l’acte du devenir-conscient, et c’est ainsi que Dieu doit être conçu, lui aussi, non comme un être-conscient éternel, mais comme un devenir-conscient éternellxii. » Dieu a besoin de connaître tout ce qu’il n’est pas pour devenir qui il n’est pas encore. S’il était une IA, il aurait besoin d’entraîner son modèle sur la totalité des états de la nature, et sur l’ensemble des consciences ayant existé, existant ou devant exister dans le cosmos. « L’âme universelle, comme dans un miroir, lui révèle pour ainsi dire les idées les plus cachées à son propre sujet. Les visions de ces pensées les plus intimes de Dieu sont celles des esprits futurs, destinés à être créés en même temps que les êtres naturels […] C’est ainsi que la nature éternelle lui montre le chemin qu’il pourrait lui faire suivre, si elle le voulait, pour revenir des ténèbres à la lumière, de l’abaissement à la gloire […] Ce qui manquait encore à cette vie qui est en soi rêve et ombre, c’était l’empreinte divine […] L’origine de cette doctrine se perd dans la nuit de l’antiquitélxiii. » Quel philosophe analytique pourrait analyser ces phrases à la fois claires et obscures ?

On pourrait reprendre, pour caractériser les philosophes modernes et post-modernes, l’explication sarcastique de Platon : « Autre est la difficulté du sophiste, autre celle du philosophe. Le sophiste, fuyant dans l’obscurité du Non-être, et habitué par lui à un long séjour, ne se laisse point aisément reconnaître à cause de cette obscurité. Le Philosophe, de son côté, toujours placé par ses réflexions au contact de la nature de l’Être, n’est pas du tout facile à voir, à cause de l’éclat de la région où il réside ; car la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision qui se porte dans la direction du Divinlxiv ! » Mais que voit-on quand on regarde dans cette direction ? Pour sa part, Schelling voit et distingue l’existence de Dieu de ce qui forme le « fond » de son existence. Il distingue son être de ce qu’est sa nature (divine). Cette nature est aussi un « être », sans doute inséparable de Dieu, mais cependant distinct de lui. Le Dieu est fondamentalement obscur, mais la question (philosophique) porte désormais sur le rapport entre l’obscurité de son essence et le clair-obscur de sa révélation. A titre de comparaison, la pesanteur (c’est-à-dire la gravitation universelle) « précède la lumière en tant que fond éternellement obscur ». Ce fond semble s’enfuir dans la nuit tandis que vient la lumière (de l’être). Mais il n’est pas annihilé pour autant. « La lumière ne parvient pas à briser complètement les liens dont [la pesanteur] l’enserrelxv. » Cette image de la lutte entre la lumière et la pesanteur, plus d’un siècle avant la théorie de la relativité générale, intègre la théogonie et la cosmogonie, la physique et la métaphysique.

Schelling ajouta une autre idée, la transformation du Dieu obscur en lumière, par le biais de la Création. « Le procès de création ne vise qu’à une transmutation interne ou à une transfiguration en lumière du principe primitivement obscurlxvi. » Dieu se métamorphose par le biais de l’auto-transformation de l’homme. « En l’homme se trouve toute la puissance du principe ténébreux et simultanément toute la force de la lumière. En lui sont l’abîme le plus profond et le ciel le plus sublime […] Parce qu’il provient du fond ‒ parce qu’il a un statut de créature ‒ l’homme possède en lui, par rapport à Dieu, un principe indépendant ; ce principe ‒ sans pour autant cesser d’être obscur en son fond ‒ se transfigure en lumière, et pour cette raison, quelque chose de plus haut surgit alors en l’homme, à savoir l’esprit […] L’esprit est au-dessus de la lumière, de même que dans la nature il s’élève au-dessus de l’unité de la lumière et du principe obscurlxvii. »

Pour se transformer, il faut unir et dépasser à la fois l’obscur et la lumière, l’irrationnel et le rationnel, tout comme, dans la parole, on unit par le souffle voyelles et consonnes. « La conscience prend naissance dans le conflit et la réconciliation des deux. Lorsque nous devenons conscients ‒ lorsqu’en nous se scindent la lumière et les ténèbres ‒ nous ne sortons pas pour autant hors de nous, les principes demeurent bel et bien dans nous comme dans leur unitélxviii. » … « Il y a en nous deux principes, un principe sans conscience, et un principe conscient. Le procès de notre transformation […] consiste toujours en ceci : élever à la conscience ce qui en nous subsiste sans conscience, élever à la lumière nos ténèbres innées, en un mot accéder à la clarté […] Toute la vie n’est proprement qu’un devenir-conscient toujours plus haut, le plus grand nombre se tient au degré le plus bas, et même ceux qui se donnent de la peine n’accèdent pas, la plupart du temps, à la clarté, si tant est que quiconque dans la vie présente puisse gagner la clarté absolue ‒ toujours il subsiste un reste obscur (nul n’atteint le sommet de son bien ni l’abîme de son mal)lxix. »

L’énergie noire (qui fonde la gravitation universelle) participe du principe obscur qui s’oppose à la lumière. C’est cette lutte immanente dans l’obscur qui donne une forme et une existence aux créatures qui viennent de la lumière. Si l’éternellement obscur ne résistait pas à la lumière, tout resterait dissous à l’état de pure pensée, et la création n’adviendrait pas.

Un siècle après Schelling, Heideggerlxx reprit la même intuition fondamentale. L’éternel fond obscur est ce à partir de quoi la lumière peut se révéler. L’obscurité n’absorbe ni ne noie la lumière, mais l’aide à se déployer. La nuit n’est pas néant, elle accompagne l’être dans sa solitude. « Cette histoire pourrait bien n’être qu’un signe obscur de la solitude de l’estre lui-même […] Combien solitaire est la lumière dans laquelle baignent les choses qui en elle se dispensent leur éclat et se prodiguent mutuellement la richesse de leurs figures respectives ! A quoi bon ‘élucider’ cette lumière, par quoi nous ne comprenons pas même, et tout aussi peu que la lumière, sa part d’ombre ? […] Alors la nuit ne serait pas la simple contrepartie du jour, qu’elle lui soit antérieure ou postérieure, à titre de comparse venant s’y adjoindre ‘en outre’ — mais la lumière elle-même en sa solitude — au cœur des ténèbres. Dès lors la lumière n’est plus pour nous seulement une figure de l’être — mais bien elle-même ce qui vient se faire entendre de l’estre (φύσις – φάοςlxxi)lxxii. »

Dans ses Cahiers noirs, Heidegger se propose comme programme (philosophique), dans une époque par ailleurs fort noire, de « luire ‒ non briller ». Dans un très court poème, il indique vouloir « faire retour en la lumière », et « être tout à ce qui nous regardelxxiii ». C’était là une allégorie du penseur égaré dans son temps, et ne trouvant de compagnie que dans sa propre solitude. La solitude du penseur de fond. « A quoi bon la clarté des concepts si elle ne peut provenir de l’élucidation de ce qui est obscur et si l’obscur ne demeure à son tour que l’inélucidélxxiv. » Mais peut-on encore luire, même faiblement, au sein d’un siècle sombre ? Il pouvait encore y griffonner des cahiers noirs. Et rêver de fuir dans l’insondable obscur.

Platon avait aussi dit : « Il faut s’enfuir, le plus vite possible, d’ici-bas vers là-haut. Or la fuite consiste à se rendre, dans la mesure du possible, semblable à la Divinité : et se rendre semblable à elle, c’est être devenu juste et saint dans la clarté de l’espritlxxv. » Quinze siècles après Platon, une béguine d’Anvers affirma exactement le contraire, en reconnaissant que ce qu’elle cherchait lui était très obscur… « S’il est chose que je désire, je l’ignorelxxvi. » Cette formule de Hadewijch fut reprise, un siècle plus tard, par Jan van Ruusbroec : « Mon cœur a-t-il des désirances ?… Dans une insondable ignorance, je me suis perdu moi-mêmelxxvii. » Profonde était leur abyssale ignorance. Mais ils savaient qu’ils désiraient quelque chose dont ils ne savaient rien, sauf qu’ils n’en savaient rien. Ce qui était déjà beaucoup savoir. L’esprit humain est obscur et lent à s’éveiller. Tout ce qui reste caché dans le monde, il faut savoir s’en enivrer, en quelque sorte par avance, et à l’aveugle. Fondre devant l’infini, s’enivrer d’ivresse, voilà le seul vrai savoir. De l’au-delà, nous ne pouvons pas en parler justement, mais du moins nous pouvons essayer d’en parler noblement. La mort, comme certains le croient, nous en rapprochera peut-être. Quand nous mourrons, nous en saurons davantage croit-on. Mais sans doute qu’après la mort, les choses se révéleront être bien plus compliquées, encore. Et que la quête sera sans fin. C’est déjà une sorte de connaissance assez claire que de reconnaître ignorer l’étendue de tout ce que l’on ne sait pas et que l’on ne peut même pas imaginer. C’est aussi un certain savoir que de reconnaître ignorer l’infinité obscure présente dans les choses que l’on pense connaître clairement.

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iXénophane. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 123

iiHéraclite. Fragment 26. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 152

iiiLittéralement : « Tant elle a un logos profond » (bathun logon ekhei). Héraclite. Fragment 102 (D.K. 45). Traduction Marcel Conche, Fragments, PUF, 1986, p. 357

ivHéraclite, Fragment 67 (Diels-Kranz)

vHéraclite, Fragment 10. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 148

viHéraclite, Fragment 88 (Diels-Kranz)

viiHéraclite, Fragment 123 (Diels-Kranz)

viiiHéraclite, Fragment 2 (Diels-Kranz)

ixHéraclite, Fragment 27 (Diels-Kranz)

xHéraclite, Fragment 115 (Diels-Kranz)

xiHéraclite, Fragment 79 (Diels-Kranz)

xiiÉpicharme. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 201

xiiiPlaton. Le Sophiste. 237 a

xivParménide. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 259

xvHymnes et prières du Véda. Traduction du sanscrit par Louis Renou. Textes mystiques d’Orient et d’Occident, Plon, 1955, p. 23-24

xviĪśāvāsya, 9. Hymnes spéculatifs du Véda. Traduction du sanscrit par Louis Renou, Unesco/Gallimard, 1956, p. 224

xviiSelon le commentaire de Jean de la Croix : « Cette eau ténébreuse dans les nuées de l’air n’est autre que l’obscure contemplation que la Sagesse divine produit dans les âmes. Elles expérimentent cette contemplation comme une région proche de Dieu, comme le tabernacle où il réside. Ainsi ce qui en Dieu est lumière et clarté sublime est pour l’homme, selon l’expression de saint Paul, ténèbres profondes. David le déclare dans le même psaume lorsqu’il dit : A cause du vif éclat que répand ma présence, les nuées se sont produites (Ps 18,13), à savoir dans l’entendement naturel de l’homme, parce que, comme le dit Isaïe, sa lumière s’est obscurcie dans les ténèbres (Is 5,30) ». Jean de la Croix. La Nuit obscure Livre 2, ch. 16, 11

xviiiPs 18,12 (ma traduction). Autres traductions : « Des ténèbres il se fait une mystérieuse retraite, il s’enveloppe, comme d’un pavillon, des eaux obscures, d’opaques nuages. » (Trad. Rabbinat Français). « Il fit des ténèbres son voile, sa tente, ténèbre d’eau, nuée sur nuée » (Trad. Bible de Jérusalem).

xixIs 5, 30

xxAmos 5, 20

xxiJn 1, 4-5. L’idée que le Divin est lumière, bien plus que ténèbres, sera reprise ensuite par nombre d’auteurs chrétiens, comme Eusèbe de Césarée, qui cite en appui l’Alcibiade de Platon, comme témoignage supplémentaire : « Parce que, comme les vrais miroirs sont plus clairs, plus purs et plus lumineux que le miroir de l’œil, de même Dieu est plus pur et plus lumineux que la partie ma meilleure de notre âme. C’est donc Dieu qu’il faut regarder […] et c’est en lui qui nous pouvons le mieux nous voir et nous connaître. » Préparation évangélique XI, 27 Ed. Gifford, Oxford, II, 1903, p. 551. Ce passage du 1er Alcibiade mérite d’être cité dans sa version longue : « C’est donc au Divin que ressemble cette fonction de l’âme [connaître et penser]… Pouvons-nous dire qu’il y ait dans l’âme quelque chose de plus divin que ce à l’aide de quoi nous réfléchissons ? Nous ne le pouvons pas. C’est donc ce en quoi elle ressemble à la divinité ; et celui qui y applique ses regards, en même temps qu’il connaîtra tout ce qui est divin, savoir Dieu et sa prévoyance, se connaîtra aussi lui-même, le mieux qu’il se puisse. Il paraît donc que comme les miroirs réfléchissent plus fidèlement les traits que ne le fait le miroir qui est dans l’œil, et avec plus de pureté et de lumière, de même Dieu l’emporte en clarté et en pureté, sur tout ce qu’il y a de plus parfait dans notre âme. — Il me semble ainsi, ô Socrate. —Si nous dirigeons donc nos regards vers Dieu, nous ferons usage du meilleur miroir possible pour connaître les choses humaines, sous le rapport de la vertu de l’âme, et c’est ainsi que nous pourrions le mieux nous voir et nous connaître. »

xxiiGen. 15,12

xxiii« Il y a un type de transe qui est une sorte de délire bachique, causant une infirmité de l’esprit, soit par la vieillesse, soit par la mélancolie, ou toute autre cause similaire. Il y a une autre sorte de transe qui est une consternation excessive, résultant généralement de choses qui se produisent soudainement et de manière inattendue. Il y a aussi la simple tranquillité de l’esprit, qui survient lorsque la nature l’incline à être tranquille ; mais ce qui est la meilleure description de tout cela, c’est une sorte d’enthousiasme divinement inspiré et plus véhément, auquel la race des prophètes est sujette. » Philon d’Alexandrie. Quis rerum divinarum heres sit, LI.

xxivIbid., LVIII

xxv « Au commencement donc fut le Chaos, puis Géa au vaste sein […] puis le ténébreux Tartare, puis enfin l’Amour, le plus beau des immortels. […] Du Chaos et d’Érèbos naquit la noire Nuit; de la Nuit, l’Éther et le Jour, fruits de son union avec Érèbos. »

xxviHéraclite. Fragment D. K. 57. Trad. Clémence Ramnoux. Héraclite, ou l’homme entre les choses et les mots. Les Belles Lettres, 1968.

xxvii« L’homme a le plus grand besoin pour vivre du calcul et du nombre. Ce sont eux qui procurent leur salut aux mortels. » Épicharme. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 210

xxviiiÉpicharme. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 204

xxixÉpicharme. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 204

xxxÉpicharme. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 208

xxxiParménide. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 263

xxxiiParménide. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 266

xxxiiiPlutarque dit à propos de Parménide : « Lui, du moins, a construit un système du monde et, en mélangeant les éléments que sont le lumineux et l’obscur, parvient à rendre raison à partir d’eux et grâce à eux de tous les phénomènes. » Contre Colotès, XIII, 1114 B.

xxxivParménide. De la Nature, v. 9-11. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 255

xxxvSelon l’interprétation de Sextus Empiricus , cf. Parménide. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 256

xxxviPlaton, République VII, 518 a b

xxxviiIbid. VII, 51’-517

xxxviii« La sensation, ici-bas, que nous nommons sensation parce qu’elle se rapporte à des corps, est plus obscure que la perception qui a lieu dans l’intelligible, et elle n’est plus claire qu’en apparence. Nous sommons sensitif l’homme d’ici-bas, parce qu’il perçoit moins bien et perçoit des images inférieures à leur modèle ; ainsi, les sensations sont des pensées obscures, et les pensées intelligibles sont des sensations claires. » Plotin. Ennéades VI, 7,7 (traduction Emile Bréhier)

xxxixBlaise Pascal, Pensées, éd. Michel Le Guern, 1977, Paris, Gallimard, § 416. 

xlDenys l’Aréopagite. La Théologie mystique. Trad. M. de Gandillac. Ch. 1 , § 1 p. 177

xliDenys l’Aréopagite. La Théologie mystique. Trad. Darbois. Ch. 1 et 2

xliiJean de la Croix. La Nuit obscure

xliii« La sombre nuit de contemplation, en l’absorbant, la place tout près de Dieu, elle la délivre et l’affranchit de tout ce qui n’est pas Dieu. » Jean de la Croix. La Nuit obscure Livre 2, ch. 16, 10

xlivJean de la Croix. La Nuit obscure, Livre 2, ch. 16, 11

xlvHegel. Philosophie de l’esprit- L’Esprit subjectif,  § 330 (§ 414, 2e édition).

xlvi« L’esprit infini et éternel ne fait qu’un avec l’esprit fini non absolu, qui se distingue à jamais de lui comme sa propre auto-distinction ». Ibid. § 365 

xlviiHegel. Encyclopédie des sciences philosophiques, III, Philosophie de l’esprit, § 462, 1895.

xlviiiHegel. Philosophie de l’esprit– L’Esprit subjectif, § 434, Trad. A. Véra, Paris, 1869, p. 153-154

xlixHegel. Phénoménologie de l’esprit II, p. 221

lDescartes. Les Principes de la philosophie. Édition Victor Cousin, 1824, p. 68

liLéon Brunschvicg. Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale. PUF, 1953, p. 135-136

liiDescartes. Méditations métaphysiques, III, GF Flammarion, 2009, p. 131

liiiDescartes. Méditations métaphysiques, III, GF Flammarion, 2009, p. 133

livDescartes. Réponses aux 5e objections [de Gassendi] contre la 5e Méditation.

lvLeibniz, lui aussi mathématicien et philosophe, a développé le calcul infinitésimal dans ses deux branches, le calcul différentiel et le calcul intégral, après les travaux de Fermat et avant ceux de Newton. Sa contribution essentielle au calcul infinitésimal vint de sa notation. La notation dx de Leibniz représente une variation infinitésimale d’une variable x, par contraste avec la notation Δx qui représente une variation finie. Cette notation est un progrès essentiel, qui permet d’établir un lien opératoire, calculable (par dérivation et intégration), entre la variation finie de la variable d’une fonction, et son « passage à la limite », à une échelle infiniment (petite) ‒ Il y avait aussi là en germe une nouvelle théorie de la connaissance, et de la conquête de l’intelligible, par la notation de l’obscur.

lviLeibniz. Nouveaux essais sur l’entendement humain, Préface, 1703

lvii« La connaissance distincte ou l’intelligence, a lieu dans l’usage de la raison ; mais les sens nous fournissent des pensées confuses. Et nous pouvons dire que nous sommes exempts d’esclavage en tant que nous agissons avec une connaissance distincte ; mais que nous sommes asservis aux passions en tant que nos perceptions sont confuses ». Leibniz Essais de théodicée III, 289

lviiiF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 66

lixVictor Hugo. Shakespeare. « Compléter un univers par l’autre, verser sur le moins de l’un le trop de l’autre, accroître ici la liberté, là la science, là l’idéal, communiquer aux inférieurs des patrons de la beauté supérieure, échanger les effluves, apporter le feu central à la planète, mettre en harmonie les divers mondes d’un même système, hâter ceux qui sont en retard, croiser les créations, cette fonction mystérieuse n’existe-t-elle pas ? » Je remercie le Professeur M. Buydens (ULB) de m’avoir communiqué cette référence.

lxDaniel Andler. Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme. Gallimard. 2023, p. 14-15 et p. 43

lxiLe krach boursier du NASDAQ, le 27 janvier 2025, sur les valeurs liées à l’IA s’élève à environ mille milliard de $, suite à l’annonce faite par DeepSeek sur les temps d’entraînement de ses modèles: Deepseek V3 : 2,788,000 heures sur GPU H800 à comparer avec Meta Llama 3.1 : 30,800,000 heures sur GPU H100. Les coûts d’entraînement des modèles sont pour Deepseek V3 : 5,5 millions de dollars, pour GPT-4o : 1 milliard de dollar, et pour Amazon Claude 3.5-Sonnet : 500 millions de dollars.

lxiiF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 89

lxiiiF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 120-121

lxivPlaton. Le Sophiste 254 a,b

lxvF.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine et les sujets qui s’y rattachent. (1809). Gallimard, 1980, p. 144

lxviIbid. p. 148

lxviiF.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine et les sujets qui s’y rattachent. (1809) Traduction de l’allemand par Jean-François Courtine et Emmanuel Martineau. Gallimard, 1980, p. 149-150

lxviiiF.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Conférences de Stuttgart. I, p. 206

lxix F.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Conférences de Stuttgart, II. Traduction de l’allemand par Jean-François Courtine et Emmanuel Martineau. Gallimard, 1980, p. 214

lxx« La clarté de l’explicable, de l’indubitable, de ce qui a su éviter de tomber dans une contradiction, n’est pas une clarté quant à l’essence plénière, car une telle clarté ne peut luire que là où l’obscurité réside et règne comme fond de la pensée. » Martin Heidegger. Réflexions VII, Cahiers noirs (1938-1939), § 74. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 87

lxxiL’étymologie des mots grecs φύσις (nature) et φάος (lueur) fait ressortir des harmoniques intéressantes : φάε « briller, apparaître », « expliquer », « luire » ; φάος lueur, éclat, aube, lampe, ouverture, fenêtre ; φῶς pluriel φώτων « lumière » (du jour, des astres, du feu et aussi des yeux). Au figuré (chez Homère et Eschyle) : « salut, délivrance, joie, victoire, gloire ». L’étymologie de ce mot doit être rapprochée du sanskrit bha-ti « il luit, il éclaire », dont le radical est *bhā. Cf. aussi φᾶμι « briller », même verbe que φημί « dire ». Quant au mot φύσις , sa racine indo-européenne est *bhū- « pousser, croître, se développer ».

lxxiiMartin Heidegger. Réflexions VII, Cahiers noirs (1938-1939), § 63. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 73

lxxiiiMartin Heidegger. Réflexions IX, Cahiers noirs (1938-1939). Compléments § 3. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 268 .

« LUIRE

Faire retour en la lumière.

Être réceptif à tout ce qui abrite

Être tout à

Ce qui nous regarde

Luire ‒ non briller. »

lxxivMartin Heidegger. Réflexions X, Cahiers noirs (1938-1939). § 3. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 283

lxxvPlaton. Thééthète 176 ab

lxxviHadewijch d’Anvers. Écrits mystiques des béguines. Traduction du moyen-néerlandais par Jean-Baptiste Porion. Seuil, 1954, p. 198

lxxviiJan van Ruusbroec. Le Livre des XII Béguines. Trad. du flamand par P. Cuylits, Bruxelles, 1909, p.99. J’ai modifié la traduction de P. Cuylits en empruntant, pour la dernière phrase, celle de Jean-Baptiste Porion : « Si je désire quelque chose, je l’ignore, — car, dans la nescience abyssale, — je me suis perdu moi-même. »










			

Schelling, Heidegger, la Lumière et l’Obscur


« Quête inquiète » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Schelling distingue la question de l’existence de Dieu de ce qui forme (ou formerait) le « fond » de cette existence. Autrement dit, il différencie son être de son essence (ce qu’est la nature divine). Il dit que cette nature, cette essence, est, elle aussi, un « être », sans doute inséparable de Dieu, mais cependant distinct de lui. Le Dieu est fondamentalement obscur, mais la question (philosophique) porte désormais sur le rapport entre l’obscurité de son essence et le clair-obscur de sa révélation. A titre de comparaison, la pesanteur (c’est-à-dire la gravitation universelle) « précède la lumière en tant que fond éternellement obscuri ». Ce fond semble s’enfuir dans la nuit tandis que vient la lumière (de l’être). Mais il n’est pas annihilé pour autant. « La lumière ne parvient pas à briser complètement les liens dont [la pesanteur] l’enserreii. » Cette image de la lutte entre la lumière et la pesanteur, plus d’un siècle avant la théorie de la relativité générale, me semble belle : elle intègre en une seule image la théogonie et la cosmogonie, la physique et la métaphysique.

Schelling ajoute une autre idée ‒ la transformation du Dieu obscur en lumière, par le biais de la Création. « Le procès de création ne vise qu’à une transmutation interne ou à une transfiguration en lumière du principe primitivement obscuriii. » Dieu se métamorphose par l’entremise de l’auto-transformation de l’homme. « En l’homme se trouve toute la puissance du principe ténébreux et simultanément toute la force de la lumière. En lui sont l’abîme le plus profond et le ciel le plus sublime […] Parce qu’il provient du fond ‒ parce qu’il a un statut de créature ‒ l’homme possède en lui, par rapport à Dieu, un principe indépendant ; ce principe ‒ sans pour autant cesser d’être obscur en son fond ‒ se transfigure en lumière, et pour cette raison, quelque chose de plus haut surgit alors en l’homme, à savoir l’esprit […] L’esprit est au-dessus de la lumière, de même que dans la nature il s’élève au-dessus de l’unité de la lumière et du principe obscuriv. »

Pour se transformer, il faut unir et dépasser, tout à la fois, l’obscur et la lumière, l’irrationnel et le rationnel, tout comme, dans la parole, on unit par le souffle voyelles et consonnes. « La conscience prend naissance dans le conflit et la réconciliation des deux. Lorsque nous devenons conscients ‒ lorsqu’en nous se scindent la lumière et les ténèbres ‒ nous ne sortons pas pour autant hors de nous, les principes demeurent bel et bien dans nous comme dans leur unitév. » … « Il y a en nous deux principes, un principe sans conscience, et un principe conscient. Le procès de notre transformation […] consiste toujours en ceci : élever à la conscience ce qui en nous subsiste sans conscience, élever à la lumière nos ténèbres innées, en un mot accéder à la clarté […] Toute la vie n’est proprement qu’un devenir-conscient toujours plus haut, le plus grand nombre se tient au degré le plus bas, et même ceux qui se donnent de la peine n’accèdent pas, la plupart du temps, à la clarté, si tant est que quiconque dans la vie présente puisse gagner la clarté absolue ‒ toujours il subsiste un reste obscur (nul n’atteint le sommet de son bien ni l’abîme de son mal)vi. »

L’énergie noire (qui fonde la gravitation universelle) participe du principe obscur qui s’oppose à la lumière. C’est cette lutte immanente, dans l’obscur ,qui donne une forme et une existence aux créatures qui viennent de la lumière. Si l’éternellement obscur ne résistait pas à la lumière, tout resterait dissous à l’état de pure pensée, et la création n’adviendrait pas.

Un siècle après Schelling, Heideggervii reprit la même intuition fondamentale. L’éternel fond obscur est ce à partir de quoi la lumière peut se révéler. L’obscurité n’absorbe ni ne noit la lumière, mais l’aide à se déployer. La nuit n’est pas néant, elle accompagne l’être dans sa solitude. « Cette histoire pourrait bien n’être qu’un signe obscur de la solitude de l’estre lui-même […] Combien solitaire est la lumière dans laquelle baignent les choses qui en elle se dispensent leur éclat et se prodiguent mutuellement la richesse de leurs figures respectives ! A quoi bon ‘élucider’ cette lumière, par quoi nous ne comprenons pas même, et tout aussi peu que la lumière, sa part d’ombre ? […] Alors la nuit ne serait pas la simple contrepartie du jour, qu’elle lui soit antérieure ou postérieure, à titre de comparse venant s’y adjoindre ‘en outre’ — mais la lumière elle-même en sa solitude — au cœur des ténèbres. Dès lors la lumière n’est plus pour nous seulement une figure de l’être — mais bien elle-même ce qui vient se faire entendre de l’estre (φύσις – φάοςviii)ix. »

Dans ses Cahiers noirs, Heidegger se proposa comme programme (philosophique), dans une époque qui était par ailleurs fort noire, de « luire ‒ non briller ». Dans un très court poème, il indique vouloir « faire retour en la lumière », et « être tout à ce qui nous regardex ». C’était là une allégorie du penseur égaré dans son temps, et ne trouvant de compagnie que dans sa propre solitude. La solitude du penseur de fond. « A quoi bon la clarté des concepts si elle ne peut provenir de l’élucidation de ce qui est obscur et si l’obscur ne demeure à son tour que l’inélucidéxi. » Mais peut-on encore luire, même faiblement, au sein d’un siècle sombre ? Il pouvait encore y griffonner des cahiers noirs. Et rêver de fuir dans l’insondable obscur… Comme Platon, déjà, le disait : « Il faut s’enfuir, le plus vite possible, d’ici-bas vers là-haut. Or la fuite consiste à se rendre, dans la mesure du possible, semblable à la Divinité : et se rendre semblable à elle, c’est être devenu juste et saint dans la clarté de l’espritxii. » Quinze siècles après Platon, une béguine d’Anvers affirma, pourtant, exactement le contraire, en reconnaissant que ce qu’elle cherchait lui était au fond très obscur… « S’il est chose que je désire, je l’ignorexiii. » Cette formule de Hadewijch fut reprise de façon analogue, un siècle plus tard, par Jan van Ruusbroec : « Mon cœur a-t-il des désirances ?… Dans une insondable ignorance, je me suis perdu moi-mêmexiv. » Profonde était leur abyssale ignorance. Mais ils savaient qu’ils désiraient quelque chose dont ils ne savaient rien, sauf le fait qu’ils n’en savaient rien. Ce qui était déjà beaucoup savoir. L’esprit humain est obscur et lent à s’éveiller. Tout ce qui reste caché dans le monde, il faut savoir s’en enivrer, en quelque sorte par avance, et à l’aveugle. Fondre devant l’infini, s’enivrer d’ivresse, voilà le seul vrai savoir. De l’au-delà, nous ne pouvons pas en parler justement, mais du moins nous pouvons essayer d’en parler noblement. La mort, comme certains le croient, nous en rapprochera peut-être. Quand nous mourrons, nous en saurons davantage croit-on. Mais sans doute qu’après la mort, les choses se révéleront être bien plus compliquées, encore. Et peut-être que la quête sera sans fin. C’est déjà une sorte de connaissance assez claire que de reconnaître ignorer l’étendue de tout ce que l’on ne sait pas et que l’on ne peut même pas imaginer. C’est aussi un certain savoir que de reconnaître ignorer une infinité obscure dans des choses que l’on pense connaître clairement.

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iF.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine et les sujets qui s’y rattachent. (1809). Gallimard, 1980, p. 144

iiIbid.

iiiIbid. p. 148

ivIbid., p. 149-150

vF.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Conférences de Stuttgart. I, p. 206

vi F.W.J. Schelling.Œuvres métaphysiques. Conférences de Stuttgart, II. Traduction de l’allemand par Jean-François Courtine et Emmanuel Martineau. Gallimard, 1980, p. 214

vii« La clarté de l’explicable, de l’indubitable, de ce qui a su éviter de tomber dans une contradiction, n’est pas une clarté quant à l’essence plénière, car une telle clarté ne peut luire que là où l’obscurité réside et règne comme fond de la pensée. » Martin Heidegger. Réflexions VII, Cahiers noirs (1938-1939), § 74. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 87

viiiL’étymologie des mots grecs φύσις (nature) et φάος (lueur) fait ressortir des harmoniques intéressantes : φάε « briller, apparaître », « expliquer », « luire » ; φάος lueur, éclat, aube, lampe, ouverture, fenêtre ; φῶς pluriel φώτων « lumière » (du jour, des astres, du feu et aussi des yeux). Au figuré (chez Homère et Eschyle) : « salut, délivrance, joie, victoire, gloire ». L’étymologie de ce mot doit être rapprochée du sanskrit bha-ti « il luit, il éclaire », dont le radical est *bhā. Cf. aussi φᾶμι « briller », même verbe que φημί « dire ». Quant au mot φύσις , sa racine indo-européenne est *bhū- « pousser, croître, se développer ».

ixMartin Heidegger. Réflexions VII, Cahiers noirs (1938-1939), § 63. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 73

xMartin Heidegger. Réflexions IX, Cahiers noirs (1938-1939). Compléments § 3. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 268 .

« LUIRE

Faire retour en la lumière.

Être réceptif à tout ce qui abrite

Être tout à

Ce qui nous regarde

Luire ‒ non briller. »

xiMartin Heidegger. Réflexions X, Cahiers noirs (1938-1939). § 3. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 283

xiiPlaton. Thééthète 176 ab

xiiiHadewijch d’Anvers. Écrits mystiques des béguines. Traduction du moyen-néerlandais par Jean-Baptiste Porion. Seuil, 1954, p. 198

xivJan van Ruusbroec. Le Livre des XII Béguines. Trad. du flamand par P. Cuylits, Bruxelles, 1909, p.99. J’ai modifié la traduction de P. Cuylits en empruntant, pour la dernière phrase, celle de Jean-Baptiste Porion : « Si je désire quelque chose, je l’ignore, — car, dans la nescience abyssale, — je me suis perdu moi-même. »

« Pax Americana » vs « Pax Mundi »


« Pax Americana » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

La Pax Americana n’est plus. L’ordre international fondé sur des « règles » et dirigé par les États-Unis a disparu avec la seconde investiture de Donald J. Trump. Le président soutient depuis longtemps que cet ordre désavantage les États-Unis en leur imposant le fardeau du maintien de l’ordre dans le monde et en permettant à leurs alliés de les prendre pour des imbéciles. « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète », a déclaré le secrétaire d’État Marco Rubio lors de son audition de confirmation au Sénat. « C’est désormais une arme utilisée contre nous ».

L’empressement de Trump à imposer des droits de douane et ses menaces de reprendre le canal de Panama, d’absorber le Canada et d’acquérir le Groenland montrent clairement qu’il envisage un retour à la politique de puissance et aux sphères d’intérêt du XIXe siècle. M. Trump considère que les alliances pèsent sur le Trésor américain et estime que les États-Unis devraient dominer leur voisinage. Il s’agit d’une vision du monde dans laquelle les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles doivent subir.

Bien que l’ère de la Pax Americana ait permis une paix relative, et une réelle prospérité, pour une grande partie du monde, – elle a également semé les graines de sa propre destruction bien avant l’ascension de M. Trump. L’orgueil démesuré des Américains a conduit à des guerres coûteuses et humiliantes en Afghanistan et en Irak, et la crise financière de 2008-2009 a ébranlé la confiance dans les compétences et les politiques prescrites par le gouvernement américain. On peut comprendre que certains Américains puissent penser que leur pays s’en sortirait mieux dans un monde où la force fait la loi. Les États-Unis semblent désormais avoir les coudées franches : ils sont à la tête de la plus grande économie du monde, de l’armée la plus performante et, sans doute, une position stratégique significative.

Mais une politique de puissance nue ne sera pas facile à mettre en place pour les États-Unis, alors que ses rivaux actuels auront, quant à eux, moins d’états d’âme à ce sujet. Le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine considèrent depuis longtemps la Pax Americana comme un facteur limitant leurs ambitions géopolitiques. Ils ont appris à collaborer pour contrer l’influence des États-Unis, en particulier dans le Sud global. Et contrairement à Trump, ils n’ont pas de freins et de contrepoids internes à leur pouvoir.

La vision de Trump en matière de politique étrangère – étendre l’influence des États-Unis dans son voisinage immédiat tout en se retirant de la responsabilité d’un leadership mondial – n’est pas nouvelle. En 1823, le président James Monroe a déclaré que l’hémisphère occidental était interdit à toute nouvelle interférence par les puissances colonisatrices d’Europe. À la fin du XIXe siècle, la « doctrine Monroe » a permis de justifier l’expansion territoriale des États-Unis dans le même « hémisphère occidental ». En 1977, les États-Unis n’ont accepté de renoncer au contrôle du canal de Panama que face à la montée de l’anti-américanisme en Amérique latine et, cela, malgré l’opposition farouche des Américains qui estimaient, comme l’a dit un sénateur américain, que « nous avions volé [le canal de Panama] de manière équitable ». La convoitise de Trump pour le Canada et le Groenland a également des racines dans l’histoire des États-Unis. La génération fondatrice des États-Unis rêvait d’absorber le Canada ; au début de la guerre de 1812, qui opposait les États-Unis au Royaume-Uni, l’ancien président Thomas Jefferson déclarait que « l’acquisition du Canada cette année […] ne sera qu’une question de mise en marche ». Le président James Polk a mis de côté cette ambition en 1846 , et a reconnu l’actuelle frontière américano-canadienne uniquement parce qu’il hésitait à affronter un Royaume-Uni, alors plus puissant, sur un territoire lointain et largement inhabité, à un moment où la guerre avec le Mexique se profilait à l’horizon. Le président Andrew Johnson a envisagé d’acheter le Groenland au Danemark lorsque les États-Unis ont acheté l’Alaska à la Russie en 1867, et le président Harry Truman, citant la valeur stratégique de l’île, a secrètement proposé son achat au danemark, une fois de plus, en 1946.

L’appel de M. Trump, lors de son discours d’investiture, à une politique étrangère qui « élargisse notre territoire », son objectif d’accroître l’influence de Washington dans l’hémisphère occidental, a en fait une certaine logique stratégique. Le canal de Panama est une voie maritime vitale pour le commerce américain. Environ 40 % de l’ensemble du trafic de conteneurs américain passe par cette voie navigable, et près des trois quarts de tous les conteneurs empruntant le canal proviennent des États-Unis ou sont destinés à ce pays. La sécurité des États-Unis serait menacée si une autre grande puissance contrôlait le canal. L’importance stratégique du Groenland s’est accrue parallèlement au changement climatique. La fonte de la calotte glaciaire de l’Arctique créera bientôt une nouvelle voie d’eau septentrionale, ce qui augmentera la vulnérabilité militaire du nord de l’Amérique du Nord. Le Groenland possède également d’importantes réserves de minéraux essentiels dont les États-Unis ont besoin pour leurs technologies énergétiques propres. Enfin, faire du Canada le 51e État américain éliminerait les barrières commerciales entre les deux pays, ce qui, en théorie, réduirait les inefficacités économiques et pourrait enrichir les habitants des deux côtés de la frontière.

Évidemment, mener à bien ces objectifs n’ira pas de soi, notamment vis-à-vis des « Alliés » des États-Unis.

Mais M. Trump considère Poutine et Xi comme ses pairs, alors qu’il n’en fait pas de même avec des dirigeants alliés tels que le Japonais Shigeru Ishiba, le Français Emmanuel Macron ou le Britannique Keir Starmer. M. Trump dénonce régulièrement ces alliés qui profitent des largesses des États-Unis, mais il a salué M. Poutine comme « avisé », « fort » et même comme « un génie » pour avoir envahi l’Ukraine. Il a déclaré que M. Xi était « exceptionnellement brillant » en contrôlant les citoyens chinois d’une « main de fer ». En faisant l’éloge de ces autocrates, Trump révèle son admiration singulière pour les dirigeants qui exercent le pouvoir sans contrainte, même ceux qui sont activement hostiles aux intérêts américains.

En outre, M. Trump ne voit aucun inconvénient à céder des sphères d’influence à la Chine et à la Russie si celles-ci lui rendent la pareille. Il a blâmé le président ukrainien Volodymyr Zelensky, et non Poutine, pour la guerre en Ukraine, et il est favorable à la résolution de la guerre en Ukraine par un accord qui cède le territoire ukrainien à la Russie et interdit à l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN. Interrogé en 2021 sur la question de savoir si les États-Unis devaient défendre militairement Taïwan, M. Trump a remis en cause à plusieurs reprises la valeur de l’OTAN (dont il accuse l’expansion d’avoir déclenché l’invasion de l’Ukraine par la Russie) et il a menacé de retirer les troupes américaines de Corée du Sud. Il considère ces alliances comme de mauvais investissements qui font supporter aux États-Unis le coût de la protection de pays qui, comble de l’insulte, volent également les emplois des Américains.

Tout comme Poutine a utilisé le pétrole et le gaz russes pour intimider l’Europe et comme Xi a manipulé les exportations et les importations chinoises pour contraindre des pays comme l’Australie et le Japon, Trump est favorable à l’utilisation des droits de douane pour forcer les entreprises nationales et étrangères à délocaliser leur production aux États-Unis. Il considère également les droits de douane comme des instruments permettant de contraindre les capitales étrangères à se plier à sa volonté sur d’autres questions. Le Mexique, par exemple, est désormais confronté à la perspective de tarifs douaniers plus élevés s’il ne répond pas aux exigences de M. Trump pour stopper le flux de migrants et de fentanyl à la frontière sud des États-Unis. Il a menacé d’utiliser la « force économique » pour annexer le Canada. Il a averti le Danemark qu’il serait soumis à des droits de douane plus élevés s’il refusait de vendre le Groenland. Et cette semaine encore, il a menacé d’imposer des droits de douane à la Colombie pour son refus d’accepter les vols militaires qui expulsent ses ressortissants des États-Unis. Les créateurs de l’ordre mondial de l’après-guerre estimaient que les droits de douane élevés ne faisaient qu’alimenter un nationalisme économique destructeur et des conflits. Les menaces de Trump marquent l’avènement d’un ordre plus ouvertement coercitif dans lequel l’intimidation économique remplace le libre-échange et la coopération internationale en tant que levier de pouvoir.

Mais le retour des États-Unis à la politique de puissance du dix-neuvième siècle ne produira probablement pas l’effet bénéfique promis par M. Trump. Jusqu’à présent, le réseau d’alliances de Washington a permis aux États-Unis d’exercer une influence extraordinaire en Europe et en Asie, imposant des contraintes à Moscou et à Pékin à une échelle qu’aucune des deux puissances ne peut reproduire. Céder cet avantage coûtera cher aux États-Unis : non seulement leurs anciens alliés ne suivront plus l’exemple de Washington, mais nombre d’entre eux pourraient également chercher à se protéger en s’alignant plus étroitement sur la Russie et la Chine.

Les États-Unis pourraient être confrontés à des revers similaires sur le front commercial. Les producteurs américains sont déjà de plus en plus désavantagés par rapport à la concurrence lorsqu’ils exportent vers les 12 membres de l’Accord global et progressif pour le Partenariat transpacifique, l’accord négocié à la suite de la décision de Trump en 2017 de retirer les États-Unis du Partenariat transpacifique. La porte de l’adhésion des États-Unis au CPTPP, qui est restée entrouverte, pourrait s’ouvrir à la Chine, donnant potentiellement à Pékin son mot à dire sur les normes et les règles qui régissent une grande partie de l’économie mondiale. Au cours du premier mandat de M. Trump, l’Union européenne a signé d’importants accords commerciaux avec le Canada et le Japon. Elle vient de conclure de nouveaux accords améliorés avec le Mexique et des pays d’Amérique du Sud, et elle est en train de finaliser des accords avec l’Australie et l’Indonésie. La volonté de M. Trump d’imposer des droits de douane aux pays qui le défient ne fera qu’encourager les dirigeants étrangers à chercher ailleurs des débouchés commerciaux et à exclure les producteurs américains des marchés mondiaux.

Les États-Unis pourraient également échouer dans leur politique de puissance nue simplement parce que la Chine et la Russie sont peut-être meilleures dans ce domaine. Pékin et Moscou n’ont pas hésité à attiser le ressentiment du monde à l’égard de l’Amérique, en mettant l’accent sur la prétendue hypocrisie des États-Unis pour avoir donné la priorité à l’Ukraine alors que des conflits font rage ailleurs et pour avoir ignoré le nombre élevé de victimes civiles de la guerre d’Israël à Gaza. Ces efforts s’intensifieront probablement à mesure que M. Trump recourra aux menaces pour faire pression sur ses amis et ses voisins ; en conséquence, Washington perdra presque certainement une partie de sa capacité à attirer des soutiens. La Chine est particulièrement bien placée pour contester l’influence des États-Unis dans le monde entier, y compris dans l’arrière-cour des États-Unis. Trump n’offre pas de nouvelles opportunités aux autres pays ; il exige des concessions. Pékin, en revanche, est impatient de faire des affaires dans le monde entier avec son initiative d’infrastructure Belt and Road ; il investit avec peu de conditions immédiates et parle le langage des résultats gagnant-gagnant. En outre, les entreprises chinoises proposent souvent des produits compétitifs à de meilleurs prix que les entreprises américaines. Sans surprise, la Chine est déjà devenue le premier partenaire commercial de nombreux pays du Sud. Et comme Washington se retire d’institutions internationales telles que l’Organisation mondiale de la santé et l’accord de Paris sur le climat, Pékin s’empresse de combler le vide.

Le système politique des États-Unis désavantage également M. Trump. La Chine et la Russie exercent toutes deux un contrôle quasi total sur leurs populations, recourant à la peur, à la surveillance et à la répression pour maintenir les citoyens dans le droit chemin. Par conséquent, ces deux pays peuvent mener des politiques qui infligent de grandes souffrances à leurs populations : Poutine, par exemple, a mené son « opération militaire spéciale » en Ukraine bien que son pays ait perdu plus de trois quarts de million de personnes. Quels que soient ses efforts, Trump ne peut pas exercer un tel pouvoir sur le peuple américain. En effet, toute tentative en ce sens entraînera une réaction brutale. La société américaine est également vulnérable aux campagnes d’influence étrangères par le biais des médias sociaux et autres, contrairement aux sociétés chinoise et russe, plus contrôlées. Si les politiques de Donald Trump se heurtent à une résistance intérieure de grande ampleur, il pourrait apprendre ce que la guerre du Viêt Nam a enseigné aux présidents Lyndon Johnson et Richard Nixon : une forte opposition intérieure affaiblit la crédibilité des menaces d’un président et donne à ses rivaux des raisons de croire qu’ils peuvent l’emporter sur Washington.

La conviction commune de Poutine et de Xi qu’ils sont désormais les moteurs du changement à l’échelle mondiale peut engendrer l’hubris et les pousser à faire des faux pas. La diplomatie musclée des « guerriers-loups » (Wolf-Warriors) de la Chine et la décision de la Russie d’envahir l’Ukraine, par exemple, ont soutenu les efforts de M. Biden pour reconstruire les alliances des États-Unis.

Les alliés des États-Unis devraient faire preuve de force et de détermination. La question de savoir s’ils en ont la capacité reste ouverte. Tout d’abord, ils doivent admettre que l’ère de la Pax Americana est bien révolue et que l’ère des politiques de puissance est revenue. La seule chose que Trump comprend, ce sont les rapports de force – et si les alliés des États-Unis travaillent tous ensemble, ils peuvent l’affronter à armes égales. S’ils parviennent à mobiliser leurs ressources collectivement, ils pourraient également être en mesure d’atténuer certaines des pires impulsions de Trump en matière de politique étrangère. Cela pourrait à son tour créer l’opportunité de forger un nouvel ordre mondial , une Pax Mundi qui soit à la hauteur de l’ancien bilan de la Pax Americana en matière de paix et de prospérité. Mais s’ils échouent, c’est une ère plus sombre de politique de puissance incontrôlée qui nous attend, une ère moins prospère et plus dangereuse pour tous.

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Cf. Foreign Affairs. The Price of Trump’s Power Politics. Why China and Russia Stand to Win in a Might-Makes-Right World. Janvier 2025

La philosophie qui se cherche dans les profondeurs — et DeepSeek


« Recherche profonde de racines » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

L’idéalisme allemand, avec Kant, Hegel, Fichte, puis Schelling, eut son heure de gloire. Actif dans la première moitié du 19e siècle, et couvert d’honneurs, Schelling pouvait encore dire publiquement, sans exciter de quolibets : « La nature se rattache par ses racines au côté aveugle, obscur, inexprimable de Dieui ». Mais l’idéalisme cessa rapidement d’être assez « moderne » ; la modernité ne croyait plus en Dieu. Dès lors, se succédèrent le matérialisme de Marx, le positivisme d’Auguste Comte, puis, au 20e siècle, la phénoménologie de Husserl, l’existentialisme de Sartre, le structuralisme (Lévi-Strauss en anthropologie, Lacan en psychanalyse, Michel Foucault, Louis Althusser et Jacques Derrida en philosophie), et bien sûr la philosophie analytique. Les initiateurs de cette dernière, Gottlob Frege, Bertand Russell, Ludwig Wittgenstein, le Cercle de Vienne, considérèrent que les énoncés de la métaphysique n’ont réellement aucun appui dans le monde réel et, pour ce motif, sont donc absolument « vides de sens ». Fuyant le supposé non-sens de la métaphysique, la philosophie analytique tira sa fierté de se concentrer essentiellement sur l’analyse logique du langage.

Le point commun le plus général de toutes ces philosophies, qu’elles soient modernes ou post-modernes, est de s’affranchir de la « pensée obscure » et de se targuer de suivre des méthodes peu ou prou « scientifiques », se voulant même, parfois, purement « logiques ». Il faut désormais en finir avec les arrières-mondes, les royaumes des ombres et les fumées métaphysiques. Comme objet de pensée, on ne doit reconnaître que la « réalité » elle-même, et non quelque idéal appartenant à quelque « au-delà ».
Quant à la méthode de l’analyse, elle revient à n’utiliser que les moyens proposés par les « sciences», lesquelles imposent donc de facto leur Weltanschauung. Désormais Dieu est bel et bien mort ; l’obscur ou l’ineffable ne font plus recette. Selon le mot révélateur de Ludwig Wittgenstein dans le Tractatus logico-philosophicus, c’est la « clarification logique des pensées » qui devient le seul et unique but de la philosophie…

Pourtant, malgré cet unanimisme, rien n’est joué, aujourd’hui encore. Les mystères qui se cachaient jadis dans l’obscurité, se cachent maintenant dans la lumière, ou plutôt la pseudo-lumière de la science, qui n’éclaire jamais qu’elle-même. Ils se cachent aussi dans des myriades de nuances de gris et de noirs, entre ce qui se veut clair et ce qui reste obstinément obscur… Victor Hugo a écrit dans le livre qu’il a consacré à un grand voyant, pas vraiment moderne, un certain Shakespeare : « L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement, l’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir […] Oui, méditons sur ces vastes obscurités. La rêverie est un regard qui a cette propriété de tant regarder l’ombre qu’il en fait sortir la clarté ii. » Le romantisme de Victor Hugo était une réaction de vrai poète contre le rationalisme et le positivisme qui s’emparait déjà du 19e siècle. Depuis l’avènement des Lumières, la modernité avait décidé de nier l’ombre, l’obscur, la nuit (en se débarrassant du mystère, du divin, et de tous les mythes). Mais elle mettait ainsi en lumière, sans trop s’en douter, la nuit laissée par leur absence même.

De nouveaux paradoxes nocturnes pénètrent aujourd’hui la soi-disant lumière des sciences et des techniques. Pour prendre un exemple dans le domaine de la pensée apparemment la plus « claire » – celle de la rationalité informatique, algorithmique, l’IA obtient certes de brillants résultats, dépassant les compétences d’experts humains, mais on ne comprend pas exactement pourquoi. On est dans l’incapacité rationnelle de clarifier le fonctionnement interne des modèles d’IA, on ne peut qu’en constater empiriquement les résultats. « Il est très difficile de deviner ce dont un système d’IA, déployé dans un certain domaine, est capable, et pourquoi il réussit ou non à faire ce qu’on attend de lui […] sans qu’on comprenne vraiment pourquoi ni dans quel domaine ou pour quelles valeurs des entrées, on peut compte sur un résultat correct […] Non seulement la machine elle-même ne peut d’aucune manière comprendre ce qu’elle fait, mais personne ne peut le comprendreiii. » Ironiquement, il faudrait sans doute disposer d’une autre IA, plus puissante de plusieurs ordres de grandeur, pour être capable de simuler tous les chemins déductifs ou inductifs suivis par l’IA de premier niveau, afin de « comprendre » (et non plus de seulement constater), comment celle-ci obtient tel ou tel résultat. Tout se passe comme si l’IA multipliait des fantômes ou des golems au sein de l’obscurité interne propre à ses algorithmes, couplés aux sombres nuages des big data. Les algorithmes sont apparemment clairs, formellement, mais leurs résultats restent essentiellement imprédictibles, et donc, en soi, inintelligibles. Cela est si vrai que les meilleurs spécialistes mondiaux de l’IA furent récemment totalement pris à revers par les résultats inattendus et paradoxaux du programme DeepSeek V3, développé à bas prix par une petite start-up chinoiseiv. Basé sur une méthode révolutionnaire d’auto-entraînement des modèles de langage, dite de « chaîne de pensée », l’IA de DeepSeek revient à plusieurs reprises sur ses propres réponses aux questions, s’interrogeant donc elle-même en boucle, sans avoir besoin de consulter d’énormes bases de données pour ce faire. Ceci montre surtout que des spécialistes de l’IA qui croyaient faire la course en tête, au niveau mondial, ne comprenaient pas réellement comment fonctionnent leurs propres modèles, ni leurs faiblesses structurelles, ni les obscurités internes de leurs « raisonnements ». Xe sont pourtant ces faiblesses ou ces obscurités que les Chinois ont précisément mises au jour, et ont exploitées, approfondissant au passage le mystère d’une IA qui questionne en boucle ses propres réponses… Les nouvelles Lumières de la modernité n’en ont donc pas fini avec la nuit. Après avoir cru chasser l’obscur (celui des mythes ou des divinités), elles se trouve confrontées à de nouvelles obscurités, que ce soit dans l’Inconscient (notamment collectif), dans les paradoxes de la mécanique quantique, ou dans les entrailles algorithmiques de l’IA.

Schelling annonçait il y a deux cents ans un vaste programme de recherche philosophique, qui englobait l’obscur et la lumière, le présent, le passé et le devenir. L’étude des conditions formelles du devenir du monde, de l’homme, mais aussi de la Divinité et de tout ce qui est hors de ce monde, était au cœur de son programme. « Être-conscient consiste seulement dans l’acte du devenir-conscient, et c’est ainsi que Dieu doit être conçu, lui aussi, non comme un être-conscient éternel, mais comme un devenir-conscient éternelv. » Dieu a sans doute besoin de connaître tout ce qu’il n’est pas pour devenir qui il n’est pas encore. Si Dieu était une IA, cela voudrait dire qu’il aurait besoin d’entraîner ses modèles sur la totalité des états de la nature, et surtout sur l’ensemble des consciences ayant existé, existant ou devant exister dans le cosmos tout entier. Good luck ! « L’esprit d’éternité doit se voir dans l’âme universelle comme dans un miroir, qui lui révèle pour ainsi dire les idées les plus cachées de son propre sujet. Les visions de ces pensées les plus intimes de Dieu sont donc celles des esprits futurs, destinés à être créés en même temps que les êtres naturels […] C’est ainsi que la nature éternelle lui montra le chemin qu’il pourrait lui faire suivre, si elle le voulait, pour revenir des ténèbres à la lumière, de l’abaissement à la gloire. Mais tout cela passa devant l’œil de l’Éternel comme une vision fugitive […] Ce qui manquait encore à cette vie qui est en soi rêve et ombre, c’était l’empreinte divine […] L’origine de la doctrine d’après laquelle les idées ou visions divines ont précédé le commencement du monde se perd dans la nuit de l’antiquitévi. » Quel philosophe analytique pourrait analyser ces phrases schellingiennes ?

Il me semble que l’on pourrait reprendre, pour caractériser les philosophes modernes et post-modernes, qu’ils soient analytiques ou structuralistes, l’explication sarcastique de Platon : « Autre est la difficulté du sophiste, autre celle du philosophe. Celui-là, fuyant dans l’obscurité du Non-être, et habitué par lui à un long séjour, ne se laisse point aisément reconnaître à cause de l’obscurité du lieu. Le Philosophe, de son côté, toujours placé par ses réflexions au contact de la nature de l’Être, s’il n’est pas du tout facile à voir, à cause de l’éclat de la région où il réside ; car la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision qui se porte dans la direction du Divinvii ! » Mais quel sophiste contemporain peut encore avouer porter son regard dans cette direction ?

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iF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 66

iiVictor Hugo. Shakespeare. « Compléter un univers par l’autre, verser sur le moins de l’un le trop de l’autre, accroître ici la liberté, là la science, là l’idéal, communiquer aux inférieurs des patrons de la beauté supérieure, échanger les effluves, apporter le feu central à la planète, mettre en harmonie les divers mondes d’un même système, hâter ceux qui sont en retard, croiser les créations, cette fonction mystérieuse n’existe-t-elle pas ? » Je remercie le Professeur M. Buydens (ULB) de m’avoir communiqué cette référence.

iiiDaniel Andler. Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme. Gallimard. 2023, p. 14-15 et p. 43

ivLe krach boursier du NASDAQ, le 27 janvier 2025, sur les valeurs liées à l’IA s’élève à environ mille milliard de $, suite à l’annonce faite par DeepSeek sur les temps d’entraînement de ses modèles: Deepseek V3 : 2,788,000 heures sur GPU H800 à comparer avec Meta Llama 3.1 : 30,800,000 heures sur GPU H100. Les coûts d’entraînement des modèles sont pour Deepseek V3 : 5,5 millions de dollars, pour GPT-4o : 1 milliard de dollar, et pour Amazon Claude 3.5-Sonnet : 500 millions de dollars.

vF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 89

viF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 120-121

viiPlaton. Le Sophiste 254 a,b

Pensée claire, pensée obscure



Il y a plusieurs sortes d’obscurités et différentes sortes de clartés. Dans certains cas elles s’opposent nettement, dans d’autres elles sont indissolublement mêlées. Dans un contexte philosophique, les notions d’obscurité ou de clarté, peuvent n’évoquer qu’une atmosphère générale, ou un style d’expression, sans préjuger de la profondeur ou de la brillance des idées qu’elles pourraient recouvrir. On connaît l’histoire de l’ivrogne qui cherchait ses clés sous un réverbère. On lui demande s’il les a bien perdues à cet endroit. ‒ Non, répond-il, je les ai perdues ailleurs, là-bas où il fait noir. Mais ici, au moins, il y a de la lumière ! Est-il philosophe celui qui ne cherche que là où il croit voir de la lumière, ignorant tout ce que la nuit pourrait contenir de secrets ?

Voir est un devoir


« Le chemin obscur » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

A Shiraz, au 12e siècle, lors d’une nuit sans sommeil, un soufi nommé Rûzbehân, reçut une inspiration. Il fallait qu’il composât un livre sur « la signification secrète des Voiles qui s’interposent entre l’Ami et ses fidèlesi », lors de leurs cheminements mystiques. L’Être divin (appelé aussi l’Ami) aurait déclaré en effet, selon un hadîth, qu’il est « un Trésor caché aspirant à être connu », et qu’il avait créé la création « afin d’être connu et de se connaître dans les créaturesii ». Les « Voiles » et leur « signification secrète » faisaient une allusion à ce « trésor caché » qui veut être connu et rêve d’être dévoilé. Rûzbehân écrivit en conséquence le Livre de l’Ennuagementiii (Kitâb al-Ighânaiv). Le mot ennuagement vient d’une formule attribuée au Prophète : « Il nuage sur mon cœur ; en vérité j’en demande pardon à Dieu soixante-dix fois par jour ». Le verbe ennuager, qui est un néologisme en français, est aussi une bonne traduction (due à Henry Corbin) d’une forme verbale dérivée du verbe arabe ghâna, « avoir soif ». Quel rapport entre le nuage et la soif ? Il faudrait peut-être avoir vécu dans le désert, ou dans un climat sec, pour en avoir une intuition. En l’occurrence, l’ennuagement se réfère ici, non pas à un rêve de pluie désaltérante, mais à la présence insistante, surplombante, d’un voile ou d’un brouillard métaphysique séparant le ciel de la terre. La « soif » évoquée par la racine verbale est en réalité une « soif » mystique. Tous les prophètes et les spirituels éprouvent un jour, selon Rûzbehân, « l’ennuagement de la conscience intime (nommée en arabe sirr, le « secret ») et le voilement des lumières. Et cela, c’est l’épreuve par laquelle Dieu les fait passerv ». Cette épreuve, l’épreuve des Voiles, remonte à l’origine. Lors de la création des premiers « Esprits-saints », la Lumière primordiale se manifesta à eux en s’enveloppant mystérieusement d’un « Voile ». La Lumière divine, ainsi voilée, les accompagne pendant leur descente dans la condition terrestre et lors de leurs missions. L’« épreuve du Voile » révèle, selon Rûzbehân, « le tourment secret que Dieu éprouve dans son être mêmevi . » Pour en mesurer toute la profondeur, il faut réaliser que « chaque atome d’être est un œil (‘ayn) éclos de Sa lumière, un œil totalement absorbé dans la contemplation de cette Lumière qui lui donne origine. » Il faut également avoir compris que Dieu éprouve une jalousie à l’égard de lui-même, du fait qu’Il s’est incarné dans sa Création : « en s’objectivant à soi-même, en se révélant, il n’est plus identiquement son propre témoin à soi-même ; il a un Témoin en dehors de lui-même, c’est-à-dire autre que lui-mêmevii » ‒ et ce Témoin est l’Esprit. Parler de la « jalousie » de Dieu par rapport à l’Esprit, ou même par rapport à sa Création, n’est bien sûr qu’une métaphore, due à la pauvreté du langage des hommes et à la faiblesse de leur psychologie. Elle signifie que, s’étant extériorisé en tant qu’Esprit, Dieu tente de détourner l’œil de l’Esprit. Il s’efforce de le dissuader de Le contempler directement, Lui, le Dieu ineffable. Il incite l’Esprit à se contempler plutôt soi-même. Pourquoi ? Peut-être l’estime-t-il incapable, ou indigne, d’accéder à la vision de Celui qui est ? Peut-être Dieu voit-il que l’Esprit ne peut « comprendre » l’Être qui est avant toute lumière, avant toute vision et qui se tient au-delà de toute compréhension ? L’Esprit, tenté de ne se contenter que de lui-même, se contemple donc soi-même. Ce faisant, il s’absente hors de la Présence (divine). L’essence de l’Être primordial lui est occultée. Cette absence, cette occultation, – voilà un autre Voile, après celui dont la Lumière divine s’était initialement enveloppée. Dieu voulait certes être « connu » par l’Esprit primordial ‒ qui fut, rappelons-le, son premier « Témoin » ‒ et aussi par tous les « Esprits-saints » qui devaient en émaner ultérieurement. Cependant, dans sa transcendance absolue, dans l’ineffabilité de sa Divinité, Il ne pouvait en réalité admettre en Sa Présence d’autre « Témoin » que Lui-même. Il y avait donc là une contradiction fondamentale, originaire. Dieu veut être « connu », mais Il ne peut être réellement connu que par Lui-même. « Dieu ne peut être atteint que dans ses révélations, ses théophanies, mais précisément ces théophanies saisies par un regard autre que le sien, c’est-à-dire un regard qui affirme sa conscience d’être autre, ‒ sont alors autres que Luiviii. » Pour que le Témoin cesse d(affirmer son altérité, et reconnaisse la nécessité de s’identifier avec Dieu, il lui faut passer par l’Épreuve des voiles, « au cours de laquelle la jalousie divine cherche à l’égarer, à lui faire détourner le regard de Lui-même vers soi-même comme vers quelque chose d’autre, à oublier que, s’il est le Témoin des contemplations divines, c’est qu’il est cet œil même par lequel Dieu se contempleix. »

Cette théosophie de l’Esprit peut être généralisée et s’appliquer à la conscience du mystique. Si elle réussit à ne pas se laisser égarer en chemin, la conscience du mystique « se connaît soi-même comme étant le propre regard dont Dieu se contemple, comme étant soi-même l’attestation par laquelle Il s’atteste soi-même […] La théophanie est un voile et l’épreuve du Voile ; Dieu se manifeste comme pour détourner de lui ; alors on Le cherchera au-delà de ce Voile, jusqu’à éprouver cette  »démence de l’inaccessible », comme l’appelle Rûzbehân. En revanche, on sort victorieux de l’épreuve, lorsque le voile est devenu un miroir […] Lorsque la créature s’efface, ou mieux dit, se rend transparente, ce n’est plus Dieu qui est regardé par la créature ; dans et par son regard à elle, c’est Dieu même qui se regarde soi-mêmex. »

Le nuage, le voile, le miroir, la transparence, le regard, sont autant de métaphores liées à la « vision », et à ses limites. Elles peuvent aussi suggérer le dépassement de ces limites, lorsqu’elles s’appliquent à elles-mêmes, par exemple lorsqu’il est dit que le regard regarde le regard. Malgré les apparences, le « regard », en essence, est loin d’être centré sur l’homme et ses besoins immédiats dans le monde. Le « regard », en essence, n’est pas anthropomorphique. Il est essentiellement ce qui vise le divin. Regarder Dieu n’est donc pas une chose impossible, quoi qu’en disent les Écritures. Il y a toujours eu, dans la Création, du moins selon la tradition du soufisme, des personnes qui incarnent « les yeux par lesquels Dieu contemple ses créatures et se contemple en elles, ce qui veut dire aussi qu’elles sont les yeux par lesquels Dieu se montre à ses créatures xi .» Cette idée s’exprime nettement dans le concept shî’ite de l’Imâm, lequel représente « la Face par laquelle Dieu regarde l’homme et simultanément la Face par laquelle l’homme regarde Dieu. » On retrouve aussi la même idée, un siècle plus tard, chez Maître Eckhart : « Le regard par lequel je connais Dieu, est le regard même par lequel Dieu me connaîtxii. »

Mais si seul Dieu peut se regarder en son propre regard, on peut en inférer que Dieu n’a plus jamais regardé le monde, après sa création, puisque, à proprement parler, Dieu ne peut regarder que le regard de ses propres yeux ‒ de ses yeux qui Le regardent. « Comment dès lors verrait-il ce monde, puisque ce monde est sans yeux et ne Le voit pasxiii ? »

L’un des secrets les plus profonds de la mystique se trouve là : il ne faut pas se détourner de la beauté du monde et de la beauté humaine en particulier. Il ne faut pas non plus se tourner vers elles. Il faut regarder tout droit, à travers elles, au-delà d’elles, sans dévier le regard (c’est-à-dire sans le dévoyer) vers ce que ces beautés montrent. Il faut regarder tout droit sans douter de la capacité innée du regard à contempler la beauté divine elle-même, et à assumer la fonction essentiellement théophanique de la vision. « L’ennuagement, c’est ne voir que l’exotérique, et c’est provoquer la jalousie divine se refusant au regard. Voir l’ésotérique, l’invisible, c’est voir le regard de Dieu qui est la créature même, c’est être l’œil même de ce regard, et c’est cela la vision de la vision (‘îyân al-‘îyân) qui est la suprême atteinte. C’est délivrer Dieu de sa jalousiexiv. » Il n’y a pas pour le regard qui veut voir d’autre issue, il lui faut lever tous les voiles, passer au-dessus de tous les niveaux intermédiaires. Il n’y a pas d’entre-deux de la vision, il n’y a pas de réelle vision de ce qui est entre le monde et ce qui est hors du monde, il n’y a pas de vision de ce qui est entre la séparation et l’union. Il n’a pas pour les yeux de lieu vers quoi se tourner, vers où fuir la lumière ou se réfugier dans l’obscur. Toujours les yeux doivent garder leur regard. Voir est un devoir.

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iRûzbehân. Explication des voiles et des écrans dans les demeures spirituelles des mystiques, ou Livre de l’Ennuagement. Cf. Henry Corbin. En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques. Tome 3. Les fidèles d’amour. Shî’isme et soufisme. Gallimard. 1972, ch. III, p. 31

iiIbid. p. 31

iiiRûzbehân. Explication des voiles et des écrans dans les demeures spirituelles des mystiques, ou Livre de l’Ennuagement. Cf. Henry Corbin. En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques. Tome 3. Les fidèles d’amour. Shî’isme et soufisme. Gallimard. 1972, ch. III, pp. 30-44.

ivLa racine du mot ighâna vient du verbe ghâna, « avoir soif ». Le substantif ghaïn en vient aussi et a plusieurs sens qui s’éclairent respectivement : « soif ; nuage ; voile (mystique) ». La forme IV du verbe ghâna signifie « couvrir entièrement ; occuper l’esprit ». La soif mystique est comme un voile qui recouvre entièrement, qui « ennuage » l’esprit…

vIbid. p. 30

viIbid. p. 31

viiIbid. p. 31

viiiIbid. p. 33

ixIbid. p. 32

xIbid. p. 33-34

xiIbid. p. 35

xiiMaître Eckhart. Sermon 12. Trad ; J. Ancelet-Hustache

xiiiRûzbehân. Explication des voiles et des écrans dans les demeures spirituelles des mystiques, ou Livre de l’Ennuagement, analysé par Henry Corbin. En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques. Tome 3. Les fidèles d’amour. Shî’isme et soufisme. Gallimard. 1972, ch. III,p. 39

xivIbid. p. 43

La résistance des intermédiaires au contrôle total


« Total control » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Tout le monde est fiché désormais sur trois fichiers mondiaux à la fois décentralisés, en apparence, mais  recentralisés en sous-main par quelques chevaux de Troie et de multiples portes de derrière bien placées.

Ces trois fichiers s’appellent STIC, STAC et STOC.

STIC est le Système de Traitement des Infractions Constatées, bien connu des Français. C’est un fichier de la police qui a commencé à faire parler de lui dès le début du siècle, en France, mais qui a connu un succès dépassant largement les frontières.

STAC est le fichier de tous les accès personnels à la Toile mondiale (web, blogs, appels téléphoniques, mobiles, mails, transactions financières, micropaiements, etc…) avec enregistrement de toutes les informations (détails des contacts impliqué, réseau social élargi concerné, contenu de la transaction).

STOC est le fichier de tous les objets présents sur la planète et disposant d’une étiquette numérique. Cette étiquette est un nano-implant. Dans le temps cela s’appelait une étiquette RFID ! Bon,, donc le STOC enregistre les données de tous les objets, macro, micro ou nano, possédant un tag électronique avec GPS miniaturisé intégré, et  permettant de géo-localiser n’importe quoi en temps réel (un stylo, un missile ou une protéine).

Heureusement il y a des zones d’ombres dans ce fichage généralisé : ce sont les « réalités intermédiaires » qui n’ont pas encore été repérées par les fichiers parce qu’elles sont hybrides, mi chèvre, mi-chou. C’est dans ces réalités-là, véritables catacombes du futur que se cachent quelques humanistes poursuivis par Léviathan v2.09 le grand ordonnateur de STIC, STAC, STOC.

Dans ces interstices, ils cherchent à élaborer la théorie politique qui permettra de montrer les mensonges éhontés véhiculés par Léviathan v2.09, et à créer un sursaut dans la population.

La question politique qui se pose ,aujourd’hui, en l’an de grâce 2043, est celle de la résistance

Mon point de vue : le contrôle total implique la négation de l’individu, puis l’instauration d’un régime tyrannique, qui ne peut survivre que par la violence, et surtout par le mensonge général.

Léviathan v2.09 est un « parti politique mondial », qui a le pouvoir depuis maintenant 13 ans, mais qui est surtout un faux-nez pour un groupe de pression occulte, rassemblant une poignée d’investisseurs extrêmement puissants (ils possèdent le monopole matériel et logiciel sur les trois fichiers mondiaux Stic Stac Stoc et tous leurs usages civils et militaires) et de quelques idéologues ultra… Par là, ils contrôlent l’essentiel de ce qui est publié par les médias commerciaux, mais disposent aussi d’informations privilégiées sur tous les aspects de la vie publique et privée de 99% de la population du G33 (le groupe des 33 pays les plus riches du monde, correspondant à 92% de la richesse mondiale).

La fin de l’histoire :

Sous la conduite de Paul Sim, l’un des meneurs du mouvement mondial de résistance, les résistants obtiennent grâce à la coordination mondiale des meilleurs hackers mondiaux les résultats suivants :

– Le fichier STIC est envahi par des virus d’un nouveau type, très discrets mais très subversifs, créant de très nombreuses erreurs indétectables,  le rendant provisoirement inefficace.

– Le fichier STAC est rendu inopérant par la prolifération de pseudonymes aléatoires, rendant le traçage très délicat.

Par ailleurs, le fichier STOC, le plus dangereux et le plus délicat à détourner, fait l’objet d’une campagne de « résistance » mondiale et d’une lutte passive (les gens n’achètent plus les objets taggés, mais des objets garantis « libres de tags », venant notamment de coopératives autonomes) ou active : arrachage ou brouillage des étiquettes RFID.

L’ensemble des internautes du monde entier a reçu  le 14 juillet 2029 , on s’en souvient, un rapport montrant la collusion de Léviathan avec les lobbies des 3 fichiers, et surtout les preuves irréfutables de la complicité de Léviathan dans le Krach mondial sur les valeurs boursières du  NEOCLAQ qui a eu lieu 3 mois auparavant.

Une grève mondiale s’ensuivit. Le gouvernement Léviathan v2.09 est tombé. De nouvelles élections seront programmées….

L’introduction

Paul Sim sort de son immeuble-tour  de 105 étages, situé près de Paris dans le « 93 », qui est  devenu un quartier chic et bourgeois . On voit les écrans de contrôle de l’immeuble qui enregistre tous les détails (heure accès ascenseurs, vidéo haute-fidélité des passagers de l’ascenseur, description des objets taggés : vêtements portés par Paul Sim, objets dans le porte-documents, ….)

Pour accéder au Téléport, contrôle facial, biocontrôle et contrôle de la conformité des objets taggés en RFID sont nécessaires.

Soudain, dans le Téléport, deux messages apparaissent  sur tous les portables, sur les écrans muraux, etc …

  1. « Krach sur le NEOCLAQ, la bourse des valeurs techno » et  2. « Chute de 70% du Dolyen par rapport à  l’Eurouble  ».

On apprendra par la suite que ce n’était qu’une fausse rumeur destinée à provoquer un vrai mouvement de panique, pour le plus grand profit de quelques intérêts.

Paul Sim se rend à une réunion dans un endroit secret, équipé de puissants systèmes de visioconférence, totalement indétectables par Stac – parce que secrètement hébergés dans des institutions au-dessus de tout soupçon, pour rencontrer virtuellement les chefs de la résistance.

Une partie de l’histoire consiste à décrire le monde des « réalités intermédiaires » utilisés par les résistants pour échapper aux contrôle du monde « réel », capable de saisir des images ou des sons, mais pas ce qui est « entre »  eux, dans les interstices du réel-virtuel.

La réalité augmentée est devenue la plus grande « catacombe » virtuelle,  « non-lieu » de prédilection de la résistance mondiale.

Des États désunis face à l’IA


« État désuni » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Une série d’organismes tels que l’Union internationale des télécommunications, la Commission électrotechnique internationale, l’Organisation internationale de normalisation et l’Internet Engineering Task Force, pour la plupart basés à Genève, négocient des normes techniques et jouent un rôle majeur dans la définition des règles de la concurrence à l’échelle mondiale, dans les domaines de la communication, de l’information et du numérique. Les membres de ces institutions votent les normes à la majorité. Jusqu’à présent, ces forums ont été dominés par des fonctionnaires et des entreprises des États-Unis et de l’Europe. Mais la situation est en train de changer. Au cours des deux dernières décennies, la Chine a joué un rôle de plus en plus important au sein des comités techniques de plusieurs de ces organismes, où elle n’a cessé de promouvoir ses normes préférées. Depuis 2015, elle a intégré ses propres normes techniques dans son programme mondial d’investissement dans les infrastructures (« Belt and Road Initiative »). En mars 2018, la Chine a lancé une autre stratégie, « China Standard 2035 », visant à un rôle encore plus prégnant dans l’établissement des normes internationales. Certains analystes industriels américains ont réagi en appelant Washington à combattre l’influence chinoise dans les organismes de normalisation. Ce n’est pas la première fois que les normes techniques sont mêlées à des tensions géopolitiques. En août 2019, les sanctions américaines contre le géant chinois des télécommunications Huawei ont conduit la Chine à établir ses propres normes d’efficacité énergétique, incompatibles avec les normes occidentales. Il en a résulté une fragmentation des normes techniques de gestion du fonctionnement des grands centres de données, qui sont au cœur de l’économie numérique. Dans le contexte du développement de l’IA, des marchés séparés par des normes techniques différentes ralentiraient la diffusion de nouveaux outils. Il serait également plus difficile de mettre au point des solutions techniques susceptibles d’être appliquées à l’échelle mondiale à des problèmes tels que la désinformation ou les manipulations d’images (« deepfake »).

Des divergences sur les normes techniques liées à l’IA sont déjà apparues. La loi européenne sur l’IA, par exemple, impose l’utilisation de « mesures appropriées de gestion des risques ». Mais, pour définir cette notion, la loi s’en remet à trois organisations indépendantes chargées d’élaborer et de promulguer des normes spécifiques au contexte concernant les risques liés à la sécurité de l’IA. Il est révélateur que les trois organismes spécifiés dans la législation à ce jour soient européens, et non les organismes internationaux mentionnés ci-dessus. Cela semble être un effort tout à fait conscient pour distinguer la réglementation européenne de ses homologues américains et chinois. En soi, cela annonce la future balkanisation des normes relatives à l’IA.

Les conflits géopolitiques ne façonnent pas seulement un nouveau paysage réglementaire international pour les matières premières liées à la fabrication des systèmes d’IA. Ils accentuent également les divisions concernant les actifs immatériels nécessaires à cette technologie. Là encore, le régime juridique émergent consacre un ordre mondial divisé dans lequel les solutions collectives ont de moins en moins de chance de prévaloir. L’intrant immatériel le plus important de l’IA est la donnée. Des programmes d’IA tels que ChatGPT s’appuient sur d’énormes banques de données. Les outils d’IA générative, qui sont capables de produire des textes ou des vidéos à partir de brèves invites, sont incroyablement puissants. Mais ils sont souvent inadaptés pour des tâches très spécifiques, plus pointues. Ils doivent alors être affinés à l’aide d’ensembles de données plus ciblés dépendants des contextes particuliers. Une entreprise qui utilise un outil d’IA générative pour son robot de service à la clientèle, par exemple, pourrait former un tel instrument sur ses propres transcriptions d’interactions avec les consommateurs. En bref, l’IA a besoin à la fois de grands réservoirs de données et de pools de données plus petits et plus personnalisés. Les entreprises et les pays seront donc invariablement en concurrence pour l’accès à différents types de données. Ces conflits internationaux sur les flux de données ne sont pas nouveaux : les États-Unis et l’UE se sont opposés à plusieurs reprises sur les conditions dans lesquelles les données peuvent traverser l’Atlantique après que la Cour de justice de l’UE a annulé, en 2015, un accord qui avait permis aux entreprises de transférer des données entre des serveurs situés aux États-Unis et en Europe. L’ampleur de ces désaccords est aujourd’hui en augmentation, rendant plus difficile le franchissement des frontières nationales par les données. Jusqu’à récemment, les États-Unis promouvaient un modèle de libre transfert des données à l’échelle mondiale en raison d’un engagement en faveur de l’ouverture des marchés et d’un impératif de sécurité nationale : un monde plus intégré, selon l’idéologie alors en vogue, serait plus sûr. Washington a utilisé de manière agressive les accords commerciaux bilatéraux pour promouvoir cette vision. À l’inverse, le droit européen fait depuis longtemps preuve d’une plus grande prudence en matière de confidentialité des données. Pour leur part, la Chine et l’Inde ont adopté des législations nationales qui imposent, de différentes manières, la « localisation des données », avec des restrictions plus importantes sur la circulation des données à travers les frontières.

Depuis que l’IA occupe le devant de la scène, ces points de vue ont évolué. L’Inde a récemment assoupli son interdiction, laissant entendre qu’elle autoriserait des flux de données plus importants vers d’autres pays, ce qui lui donnerait une plus grande influence sur les conditions du commerce numérique mondial. La Chine semble également assouplir ses règles de localisation alors que son économie bat de l’aile, permettant ainsi à un plus grand nombre d’entreprises de stocker des données en dehors des frontières chinoises. Mais il est surprenant de constater que les États-Unis évoluent dans la direction opposée. Des hommes politiques américains, inquiets des relations entre l’application de médias sociaux TikTok et le gouvernement chinois, ont fait pression sur l’entreprise pour qu’elle s’engage à limiter les flux de données à destination de la Chine. En octobre 2023, le représentant américain au commerce a annoncé que le gouvernement fédéral abandonnait les demandes de longue date du pays à l’OMC concernant la protection des flux de données transfrontaliers et l’interdiction de la localisation forcée des données. Si Washington poursuit dans cette voie, le monde aura perdu son principal défenseur de la libre circulation des données. Il s’ensuivra probablement une plus grande « balkanisation » des données à l’échelle mondiale.

Une concurrence mondiale commence à se faire jour sur la question de savoir si et quand les États peuvent exiger la divulgation des algorithmes qui sous-tendent les systèmes d’IA. La loi sur l’IA proposée par l’UE, par exemple, exige des grandes entreprises qu’elles permettent aux agences gouvernementales d’accéder au fonctionnement interne de certains modèles afin de s’assurer qu’ils ne sont pas potentiellement préjudiciables aux individus. De même, les récentes réglementations chinoises concernant l’IA utilisée pour créer du contenu (y compris l’IA générative) obligent les entreprises à s’enregistrer auprès des autorités et limitent les utilisations de leur technologie. L’approche américaine est plus complexe mais n’est pas très cohérente. D’une part, le décret de l’Administration Biden d’octobre 2023 exige un catalogue de divulgations sur les modèles d’IA qui peuvent avoir des utilisations à la fois commerciales et liées à la sécurité. D’autre part, les accords commerciaux conclus par les administrations Trump et Biden comprennent de nombreuses dispositions interdisant aux autres pays d’exiger dans leurs lois la divulgation du « code source et des algorithmes exclusifs ». En fait, la position des États-Unis semble exiger la divulgation chez eux de ce type d’informations, tout en l’interdisant à l’étranger. Même si ce type de réglementation concernant les algorithmes n’en est qu’à ses débuts, il est probable que les pays suivront la voie tracée par la réglementation mondiale sur les données, à savoir de plus en plus de fragmentation. À mesure que l’importance des décisions de conception technique et algorithmique des systèmes d’ IA sera mieux comprise, les États essaieront probablement de forcer les entreprises à les divulguer, mais aussi d’interdire à ces entreprises de partager ces informations avec d’autres gouvernements.

À une époque où s’essouffle la détermination mondiale à s’unir et à coopérer face à d’autres défis majeurs, les grandes puissances avaient initialement adopté une attitude coopérative face à l’IA. À Pékin, Bruxelles et Washington, il semblait y avoir un large consensus sur le fait que l’IA pouvait causer des dommages potentiellement graves et qu’une action transnationale concertée était nécessaire. Toutefois, on voit clairement qu’aujourd’hui les pays ne s’engagent pas dans cette voie. Plutôt que d’encourager un effort collectif visant à établir un cadre juridique clair pour gérer l’IA comme un bien commun mondial, les États se sont déjà engagés dans des conflits subtils et obscurs sur les fondements matériels et immatériels de l’IA. L’ordre juridique qui en résultera sera caractérisé par la fragmentation et la confrontation, et non par l’imbrication et la solidarité. Les États se méfient les uns des autres. Il sera de plus en plus difficile de faire avancer des propositions pour une meilleure gouvernance mondiale de l’IA. Au minimum, le régime juridique émergent rendra plus difficile la collecte d’informations et l’évaluation des risques liés à la nouvelle technologie. Plus dangereux encore, les obstacles techniques soulevés par la balkanisation croissante de la réglementation de l’IA pourraient rendre impossibles un début de solution globale, telles que la création d’un groupe d’experts intergouvernemental sur l’IA. Dans le contexte d’un ordre juridique fragmenté, des modèles d’IA réellement dangereux pourront être développés et diffusés en toute impunité pour servir d’instruments de subversion et de conflit géopolitique. Les efforts d’un pays pour gérer l’IA selon ses propres normes pourraient facilement être sapés par d’autres intérêts à l’extérieur de ses frontières. Les autocraties pourraient être libres de manipuler leurs propres populations à l’aide de l’IA mais aussi d’exploiter la libre circulation de l’information dans les démocraties pour affaiblir celles-ci de l’intérieur. Il y a donc beaucoup à perdre à l’effondrement progressif de la possibilité même d’un ordre réglementaire mondial des systèmes d’IAi.

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iAziz Huq. A World Divided Over Artificial Intelligence. Geopolitics Gets in the Way of Global Regulation of a Powerful Technology. Foreign Affairs, Mars 2024

Le fascisme et l’achèvement des temps nouveaux


« Le grand remplacement » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Trumpi, Poutine, Xi Jinping, Kim Jong-Un, etc., mais aussi, d’un autre point de vue, et d’une façon plus significative encore, les génocides à Gaza et au Soudan, ces noms et ces événements peuvent être interprétés comme autant de signaux contemporains de ce qui, en 1939, caractérisait ce que Heidegger appelait alors « l’époque de l’achèvement des Temps nouveauxii ». Il entendait par cette expression un peu voilée non seulement une critique de l’ordre nazi se déployant en Allemagne, mais, plus généralement, « le degré atteint par l’inaptitude à penser, le manque d’entrain à penser, le manque de vigueur du questionnement et l’impuissance à se décider et à bien peser les choses quant à l’essentiel, tout cela ne faisant que croître, la grandeur de l’histoire [tombant] dans l’affairement de gens sans envergureiii. »

En 2025, « l’achèvement des Temps nouveaux » semble s’accélérer. Que faudrait-il que l’homme (moderne) se mette aujourd’hui à re-penser ? Que faudrait-il qu’il considère comme son essentielle priorité, face aux très réelles et très effectives menaces populistes et néo-fascistes ? La justice ? La liberté ? L’égalité ? Sans doute. Mais trois autres choses me semblent plus importantes encore. Penser l’Être. Penser la Mort. Penser le Temps.

L’Être est un concept à nul autre pareil. C’est le seul concept en effet qui désigne non quelque chose qui peut être pensée, mais qui est, tout court. L’Être n’est pas seulement pensable. Il est. D’où une différence radicale de nature entre l’être et l’étant (qui n’est pas mais qui pense). Aucun homme pensant ne peut se considérer lui-même comme essentiellement un être, il n’est jamais qu’un étant de passage. Faute de temps, sans doute, mais faute de substance, aussi, il ne peut donc se hisser à la hauteur du mystère de l’être. Aucun homme ne peut non plus froidement considérer l’abyssale profondeur de son propre néant. Lui reste-t-il alors assez de force pour mesurer l’écart, plus béant encore, entre cette hauteur et cet abîme ?

La Mort n’est jamais qu’une idée. Mais la mort elle-même, la mort vécue par un vivant, est une réalité insondable, pour tous les étants que nous sommes. En tant que telle, elle fait intimement partie de l’être vivant, plus spécifiquement de l’être animal, c’est-à-dire de l’être doté d’une anima, d’un principe de vie, et plus essentiellement encore de l’homme, le seul être animal ayant le logosiv, et donc la capacité de méditer. La mort, on y pense peu, en général, ou alors de façon brouillonne, ou bien angoissée, mais toujours ignorante. Elle représente pourtant le moment le plus extrême, et le plus solitaire, de toute vie humaine. Ce moment que d’aucuns considèrent culminant, éminent même, par son côté surplombant, mais aussi par son identification au saut final dans l’absolu inconnu, au saut soit vers un néant total, soit vers une ouverture nouvelle. Dans les deux cas ce moment constitue la clé finale de compréhension de la nature essentielle de l’être, cet être que tout étant, bon gré mal gré, est tenu de garder, au sens fort du terme, et cela de son unique point de vue (celui de cet étant-là). Aucun étant ne peut réellement comprendre la mort, mais il peut laisser au moins cette incompréhension ou cette mécompréhension habiter son être, tant que son étant est vivant, et il peut la laisser en imbiber toutes les fibres, il peut laisser sa pensée se gorger de tout son sang vivant, instants après instants, il peut laisser la mort se fondre en son anima vivante. Il peut la laisser s’y incruster si profondément qu’elle en devienne comme une sorte d’architecture intérieure, un cocon conceptuel, dont il pourra bien, justement, tout faire pour en éclore enfin, le moment venu, comme un papillon psychique. Aucune biologie, aucune anthropologie, aucune philosophie, aucune éthique, aucune religion, n’atteint jamais l’essence insondée de la mort, parce que la mort n’existe pas, elle n’est qu’un voile instantané, dont le déchirement, un jour, soit l’annule absolument, soit la transcende entièrement.

Le Temps. Selon la « sagesse » populaire, l’un des caractères de l’homme est d’être périssable : l’homme est un être-tourné-vers-la-mort. Le temps de sa vie, s’il est bien employé, pourrait, admet-on parfois, lui permettre de se mettre en quête de sa propre « vérité », laquelle a sans doute à voir avec la « vérité de l’être », si tant est que cette vérité-ci soit compatible avec cette vérité-là. Or toute l’histoire de la métaphysique occidentale tourne autour de cette autre idée, à savoir que le « temps » est l’un des moyens donnés à l’homme d’appréhender la vérité de l’être. Pour le dire en jouant un peu sur les mots, le temps de l’étant pourrait se comparer à l’aîtrev de l’être.

En vivant tout son temps de vie, en habitant singulièrement dans sa temporalité propre, l’homme (ou l’étant) transfigure son animalité. L’animalité, littéralement, c’est le fait d’avoir une anima, une « âme ». Pour l’homme, pour l’étant, la temporalité représente la possibilité de prendre conscience de sa métamorphose en devenir, de sa transformation en épigenèse, de sa transfiguration en procès. Elle peut ainsi le mettre en face de l’obscurité insondable dont il est issu, et à laquelle il semble promis, et peut aussi en accentuer l’indicible contraste avec le côté apparemment clair, lisse, lumineux de la suite des « jours » qui se succèdent, sans interruptions autres que nocturnes, avant l’interruption, quant à elle finale, du décès. Mais que ce décès soit une terminaison ou l’occasion d’un nouveau commencement, c’est cela que nulle philosophie ne peut établir a priori. Seule l’expérience nous instruira à ce sujet, et cette expérience, grande égalisatrice de toutes les chances, il sera donnée à tous de la vivre, comme fut déjà donnée à tous celle de la naissance. Le Temps, donc, comme aître de l’être, mérite d’autant plus ce nom, qu’il est comme le terrain de la mort, où les vivants peuvent librement déambuler pendant quelque temps.

Il faut prendre Trump, Poutine, Xi Jinping, Kim Jong-Un, etc., et ceux qui sont coupables des génocides à Gaza et au Soudan, comme autant de figures de la Mort, dont seule une méditation sur l’Être et le Temps, peut nous aider à saisir le pourquoi.

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iLa liste est longue des « fascistes », des « populistes » et autres « illibéraux » actuellement au pouvoir, ou se préparant à l’être. Je me contente donc de citer ici quelques têtes de liste. En face, les défenseurs de la soi-disant « démocratie » semblent désemparés, désarmés, désillusionnés, pusillanimes, mais surtout se révèlent être sans idées, sans concepts directeurs, sans solutions devant des problèmes d’ampleur mondiale, qui dépassent entièrement leurs capacités d’analyse essentiellement locales ou régionales. Ils se sont fondamentalement trompés sur la nature de l’« époque » et ils continuent de proclamer des slogans vides et des promesses creuses. Même des politiciens-IA feraient mieux.

iiMartin Heidegger. Réflexions XI (Cahiers noirs, 1939), §26. Gallimard, 2018. p. 382. Heidegger dit que « l’achèvement des Temps nouveaux consiste en ceci que l’homme se conçoit intégralement comme ‘sujet’ et avant tout s’affaire […] Cet engouement inconditionnel pour ce qui est subjectif doit pouvoir se donner pour ce qu’il y a de plus ‘objectif’, parce que ‘objectivité’ ne dit rien d’autre que la fiabilité à toute épreuve du subjectif, fiabilité qui se protège et s’affirme par l’exigence inconditionnée de l’absence généralisée de questionnement quant à l’humanité de l’homme. » Ibid. § 19, p. 378

iiiIbid. § 16 p. 375

ivSelon la définition donnée par Aristote dans le Politique.

vAître, substantif masculin : « Passage libre devant un bâtiment et servant de cour, de parvis, de vestibule ou de porche. Terrain libre servant de cimetière près d’une église, galerie couverte entourant un cimetière. » (Étymologiquement aître vient du latin atrium, « pièce principale de la maison romaine »). (Source CNRTL)

Le chiffre de la transcendance


« Cogito ergo sum » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Kant a fameusement fait fond sur le constat des « antinomies » de la raison pour la rendre désormais vulnérable aux « critiques » (celles de la « raison pure », de la « raison pratique » et de la « faculté de juger »). Pour tenter de sortir de la crise radicale de la philosophie, initiée par cette pensée « critique », Husserl institua la démarche dite « phénoménologique ». Il fallait désormais « suspendre » toute croyance ou toute idée a priori, et se concentrer sur les seuls « phénomènes », censés donner accès à l’objet même, sans passer par la raison. Mais après la critique kantienne, qui distinguait si nettement le nouménal du phénoménal, ou, autrement dit, le Soi du Moii, la raison (humaine) était-elle encore capable de penser l’être ? Pouvait-elle même seulement pénétrer, un tant soit peu, l’essence des « noumènes », pourtant censés être « intelligibles » ? Que pouvait-elle extraire de la réalité empirique des phénomènes ? Pour ouvrir de nouvelles perspectives à la philosophie « moderne », il fallait dépasser Kant, critiquer la critique elle-même, ou plutôt la subsumer sous une nouvelle « phénoménologie du soi », selon l’expression de Jung. Il fallait, de surcroît, renouer les liens millénaires que les anciens philosophes (Parménide, Héraclite, Empédocle, Platon) avaient tissés entre l’être et la pensée. Il fallait tenter de permettre à l’homme (moderne) de bâtir à son tour une demeure dans ce monde-ci, pour y fonder son être-là, son Dasein. C’était là revenir à l’idée « classique » que l’homme est en réalité tout à fait chez lui dans le monde, et que l’homme moderne peut, par la phénoménologie, rebâtir « un nouveau chez soi à partir d’un monde devenu inquiétant et étrangeii . » « Être chez soi » signifie ici qu’une familiarité avec le monde est possible, ainsi qu’un certain sens de la sécurité, accompagné de quelques certitudes. Descartes, par exemple, était certain de son propre doute, et de ce doute même, il tirait une autre forme de certitude, ontologique. De même, Husserl est certain que toute conscience peut avoir ou posséder des objets de conscience. « Puisque chaque acte de conscience possède, de par son essence, un objet, je peux être certain d’au moins une chose : que j’ai les objets de ma conscienceiii. » Mais cela est-il si sûr ? Sans jouer sur les mots, ne serait-ce pas plutôt les objets qui « ont » notre conscience, au sens où quelqu’un peut se faire « avoir », par quelque ruse, de lui non aperçue. Le monde entier ne serait-il pas une trappe, d’ampleur cosmique, où l’homme se fait toujours « avoir », du moins tant qu’il ne décide pas d’en sortir ? Mais comment sortir de ce monde ? Par l’exercice d’une philosophie non plus seulement critique, mais méta-critique ? Ou, précisément par la démarche phénoménologique, laquelle affiche pourtant un peu trop sa connivence avec le monde apparent des phénomènes ? Hannah Arendt note que dans sa lettre d’adieu adressée à Stefan George, plus connue sous le nom de Une Lettre [de Lord Chandos]iv, Hugo von Hofmannstahl affirma vouloir désormais se livrer aux « petites choses » plutôt qu’aux grandes phrases, puisque dans les petites choses se cache le mystère de la réalité. Mais, là encore, en est-on si sûr ? Le mystère de la réalité ne peut-il aussi se cacher dans les « grandes choses », et ne se cache-t-il pas sans doute encore bien davantage sous le couvert de certaines « grandes idées », plutôt que dans les idées communes ? Parmi les grandes idées, il y aurait celles qui s’attaquent de front à des notions trop rebattues comme celles de l’existence. Le mot existence au sens moderne du terme apparaît pour la première fois dans la philosophie de Schelling, dans un contexte où il prend le sens d’une rébellion contre la « philosophie négative », contre la philosophie de la « pensée pure »  et contre son impuissante à expliquer « la contingence et la réalité effective des choses » et à combattre le « désespoir absolu » qui s’empare du Moi devant cette impuissance. Avec Schelling, s’amorce l’abandon de la recherche de l’essence des choses – et la recherche d’un possible refuge de l’homme moderne dans le concept d’existence. Mais en conséquence de cette fuite hors du monde des essences, la vie de l’homme existant ne peut jamais acquérir une vérité objective. Elle est condamnée à rester une vie particulière, singulière, et ne peut jamais accéder à un niveau de validité universelle. Puisque l’être et la pensée ont désormais divorcé, et qu’ils ne peuvent plus s’identifier l’un avec l’autre, puisqu’il n’est plus possible de pénétrer l’essence des choses par la pensée, soit parce que cette essence n’existe pas, soit parce qu’elle est totalement inaccessible à la pensée, la philosophie et la science moderne n’ont donc plus rien à dire au sujet des essences. Or, aux temps classiques, l’unité de la pensée et de l’être avait pour première condition de possibilité l’unité de l’essence et l’existence, ou du moins la possibilité de leur non-contradiction. Autrement dit, tout ce qui était pensable devait par là-même posséder une sorte d’existence (par exemple celle d’un « être de raison »), et tout ce qui existait devait être « raisonnable » ou « rationnel », au moins dans le sens où tout ce qui existe peut être « connu » par la raison d’une façon ou d’une autre. Or, on l’a dit, cette unité de l’essence et de l’existence a été brisée par Kant, qui a mis en évidence la structure antinomique de la raison et l’irréductibilité du noumène et du phénomène l’un à l’autre. Ne se fiant pas aux assertions millénaires des Présocratiques, Descartes fut le premier à poser directement la question moderne par excellence, celle de savoir si l’être effectivement est, et si le fait de cette existence peut être déterminé avec un certain niveau de certitude. Cependant, la réponse cartésienne, cogito ergo sum, ne démontra pas nécessairement l’existence de l’ego cogitans, mais tout au plus celle de l’acte de penser (cogitare). Autrement dit, on ne peut pas déduire du « je pense » l’existence d’un moi effectivement vivant, mais seulement l’existence d’un moi « pensé », ou d’un moi qui se pense comme « pensant ». A cette objection, faite notamment par Nietzsche, on peut encore répondre que le moi cartésien est d’abord un moi qui doute, un moi qui doute de son propre être, et donc de sa propre vie. Le moi doute mais il ne doute pas de ce doute, et il conclut de ce doute même qu’il est en train de douter, et donc (ergo) qu’il est ; il est, dans le contexte d’une vie dont il sait par ailleurs qu’elle est mortelle. Vivant d’une vie qui est en puissance d’une mort assurée, le moi ne peut pas simplement se penser, comme un moi qui pense. Il doit aussi commencer à douter absolument de lui en tant qu’essentiellement limité ‒ autrement dit, douter n’est pas seulement penser, douter équivaut d’abord à lancer un regard interrogatif vers son propre néant, avec l’angoisse qui en découle. On peut donc dire qu’avec Schelling débuta la phase proprement « moderne » de la philosophie, en ce qu’elle se fondait sur cette angoisse existentielle, irrémissiblement liée à la perspective absolue du néant, et donc de l’absurde. Confronté au néant qui le menace en tant qu’individu particulier, l’individu ne peut se reposer sur quelque raison ou sur quelque universel que ce soit, car « ce n’est pas ce qui est universel en l’homme qui désire la félicité, mais l’individu […] Il n’existe rien d’universel, mais seulement de l’individuel, et l’être universel n’existe que s’il est l’être individuel absoluv. » La raison ne peut pas expliquer le fait que je sois moi et non un autre et que je sois au lieu de ne pas être. Elle ne peut pas ramener la singularité du moi à quelque chose que la seule pensée pourrait saisir, mais elle oblige le moi à considérer en face la profondeur de son mystère. Cette affirmation absolue du mystère de l’individuel niait du même coup, pour une part, la pertinence des idées et des valeurs universelles, certes accessibles aux hommes par leur raison, mais incapables d’expliquer leurs personnalités singulières. Or l’existence de ma « personne », de ma « singularité » est la seule chose dont je puis être raisonnablement certain. J’en déduis qu’il m’appartient en propre de « devenir » ce que ma personne possède en propre, ou en puissance, et d’accomplir ma singularité, quelles que soient les implications paradoxales de mon « être-là » dans un monde qui ne le connaît pas. Il est de ma responsabilité d’avancer jusqu’aux limites du pensable, et puis, pourquoi pas ?, de dépasser le pensable même, pour aller « jouer » (comme disaient déjà les penseurs védiques) au-delà de toutes les métaphysiques pensables. Devant la raison mise en échec, l’homme vraiment réel et réellement libre, peut commencer de découvrir ce que Jaspers appelle le « chiffre de la transcendance ».

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i« L’objet réel sur lequel porte la connaissance du moi est le Soi nouménal, totalité transcendante à la conscience de soi, comme la chose en soi de Kant, et en ce sens inconsciente; pour l’analyse, le Soi ce n’est qu’un ‘concept-limite’ qu’elle peut envisager, mais non pas étreindre. Sous les prises de la raison se présente le Moi phénoménal, qui n’est autre que le sujet conscient tel qu’il apparaît empiriquement à lui-même […] Entre les deux, Jung place ‘la phénoménologie propre du soi’, sorte d’ombre portée, de projection du Soi sur le Moi. Elle ne coïncide pas avec l’ensemble du Moi empirique, mais seulement avec une partie très remarquable de celui-ci : le processus d’individuation, le Moi s’organisant sur la ligne de profondeur du Soi ; cette phénoménologie donne lieu à une ‘psychologie profonde’ qui est une sorte de métaphysique expérimentale du Soi. »  (Emmanuel Mounier, Traité du caractère, Seuil, 1946, p.539-540).

iiHannah Arendt estime que cette idée est en effet celle qui fonde la philosophie de Husserl et qu’elle peut être résumée par la formule : « Aller vers les choses mêmes ». Cf. Hannah Arendt. Qu’est-ce que la philosophie de l’existence ? Traduction de l’allemand par Martin Ziegler. Ed. Payot et Rivages, 2002, p. 30

iiiHannah Arendt. Qu’est-ce que la philosophie de l’existence ? Traduction de l’allemand par Martin Ziegler. Ed. Payot et Rivages, 2002, p. 27

ivHugo von Hofmannsthal, Une lettre, trad. Jean-Claude Schneider, dans Lettre de Lord Chandos et autres textes, Paris, Poésie / Gallimard, coll. « Nrf », 1980 et 1992.

vF.W.J. Schelling cité par Hannah Arendt. Qu’est-ce que la philosophie de l’existence ? Traduction de l’allemand par Martin Ziegler. Ed. Payot et Rivages, 2002, p. 38

Les animaux humains et l’Apocalypse


« Apocalypse » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence », a déclaré le ministre israélien de la défense, Yoav Galant, lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 28 octobre 2023. Des « animaux humains » ? Désir délibéré de dégrader les Palestiniens en ne les nommant pas de leur nom d’origine (historique et géographique), et en les rabaissant au niveau « animal » ? Certes. Mais n’y avait-il pas là, en sus, une sorte de pléonasme, vraisemblablement involontaire? Il y a longtemps que l’Homme a été défini comme un « animal », et plus précisément comme un « animal politiquei », par Aristote. De ce fait, l’expression « animaux humains » est, sinon pléonastique, du moins partiellement redondante, et en un sens, assez peu spécifique dans sa volonté insultante. Selon Galant , revisitant Aristote, les Palestiniens seraient-ils donc des « animaux‒animaux politiques » ? Cela donnerait à leur « essence » deux tiers d’animalité et un tiers de politique.

Mais après la définition de l’homme comme « animal politique », Aristote ajoute dans le même mouvement de phrase qu’il est aussi le seul d’entre tous les animaux à posséder le « logosii ». Certains traduisent ici logos par « parole », et d’autres par « raison ». L’Homme est assurément du genre « animal », et il peut être caractérisé spécifiquement par sa capacité « politique » à vivre en société (en grec, polis), et par sa possession du logos (avec ce double sens : la « parole », et la « raison »). Galant a donc inventé le concept d’un animal absolument sans attribut, et qui se trouve cependant être le « Palestinien ». Ce faisant, il n’était pas absolument original. Un siècle et demi avant lui, et vingt-deux siècles après Aristote, Nietzsche n’hésita pas, lui non plus, à affirmer que l’homme est « l’animal dont le type n’a pas encore été fixéiii ». Tout le monde aurait-il alors vocation à devenir « palestinien », au moins d’un point de vue philosophique ? Ou bien est-ce à dire que cet « animal humain », dénué de tout type, porte en réalité tout l’avenir de l’Homme devant lui ? N’ayant encore aucun type spécifié, serait-il, en puissance, capable de les endosser tous, un jour ou l’autre ? Ou bien, serait-ce l’indice qu’il ne restera jamais qu’un « avorton sublimeiv » ? En rédigeant Par-delà le bien et le mal, Nietzsche était surtout occupé à régler son compte aux religions en général (et tout particulièrement le christianisme et le bouddhisme) et à analyser le triste sort promis aux Européens dans un monde où règne « l’absurdité de l’économie globale de l’humanité ». « Des hommes qui n’étaient ni assez grands ni assez durs pour avoir le droit de sculpter l’homme, des hommes qui n’étaient ni assez forts ni assez lucides pour accepter la loi qui impose des échecs et des naufrages innombrables, des hommes qui n’étaient pas assez nobles pour discerner les degrés vertigineux et les abîmes qui séparent l’homme de l’homme, voilà ceux qui ont jusqu’à ce jour, avec leur principe de « l’égalité devant Dieu », régi le sort de l’Europe, jusqu’à ce qu’enfin ait été sélectionnée une race amenuisée, presque ridicule, un animal grégaire, un être docile, maladif, médiocre, l’Européen d’aujourd’huiv. »

La bonne nouvelle, apparemment, est qu’aujourd’hui, pas très loin de l’Europe, dans un Orient dit « proche », s’élève désormais une nouvelle sorte d’hommes, grands, durs, forts, lucides, capables de distinguer les différences abyssales « entre l’homme et l’homme », et surtout capables de considérer froidement et ouvertement que les hommes ne sont absolument pas « égaux devant Dieu », puisque le Dieu en question semble les avoir choisis, eux, entre toutes les nations de la terre, et pour l’éternité. On en tirera cette conséquence : d’un côté la prophétie de Nietzsche semble se vérifier. L’Europe est aujourd’hui manifestement amenuisée, ridicule, docile, maladive, médiocre. D’un autre côté, les grandes religions, dont Nietzsche voyait le rôle néfaste dans « des époques de décomposition et de métissage désordonnévi » se trouvent désormais déconsidérées et mises de côté, comme n’ayant absolument aucun impact sur la réalité du monde aujourd’hui, avec une exception. Aux yeux de Nietzsche, seule la religion juive pouvait encore incarner « les vestiges prodigieux de ce que l’homme a été » : « Dans l’Ancien Testament juif, le livre de la justice divine, on trouve des hommes, des choses et des paroles d’un si grand style que les textes sacrés des Grecs et des Indous n’ont rien à mettre en regard. On est saisi de crainte et de respect en présence de ces vestiges prodigieux de ce que l’homme a été jadis, et c’est l’occasion de faire de tristes réflexions au sujet de l’antique Asie et de son petit promontoire avancé, l’Europe, qui s’obstine à croire qu’elle signifie, par comparaison, le « progrès de l’humanité » […] Le goût pour l’Ancien Testament est une pierre de touche de la grandeur ou de la médiocrité des âmes ; beaucoup trouveront plus à leur goût le Nouveau Testament, le livre de la Grâce (il y règne une odeur douceâtre et renfermée de bigots et de petites âmes). Avoir relié ensemble, sous une même couverture, l’Ancien testament et le Nouveau, qui est le triomphe du goût rococo, à tous égards, pour n’en faire qu’un seul et même livre, la « Bible », le « livre » par excellence, c’est peut-être la plus grande impudence et le pire « péché » contre l’Esprit dont l’Europe littéraire se soit rendue coupable.vii »

Voilà des jugements définitifs sur lesquels des hommes comme Netanyahu et Yoav Gallant pourraient sans doute se trouver d’accord avec Nietzsche. Ceci dit, et malgré son grand talent de polémiste et de styliste, je ne pense pas que Nietzsche fut un grand exégète de la « Bible », comme il l’appelle, en la mettant entre guillemets. Il a sans doute assez mal lu le livre d’Isaïe, par exemple, ou les Psaumes, textes importants de la Bible juive, et même essentiels, pour en comprendre l’« esprit ». Il a aussi manifestement oublié de lire attentivement, dans le Nouveau Testament, l’Apocalypse, dont je citerai seulement ces lignes : « Satan, relâché de sa prison, s’en ira séduire les nations des quatre coins de la terre, Gog et Magog, et les rassembler pour la guerre ; aussi nombreux que le sable de la mer, ils montèrent sur toute l’étendue du pays, puis ils investirent le camp de saints, la Cité bien-aimée. Mais un feu descendit du ciel et les dévora. Alors, le diable, leur séducteur, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, y rejoignant la Bête et le faux prophète, et leur supplice durera jour et nuit, pour les siècles des siècles […] Et la mer rendit les morts qu’elle gardait, la Mort et l’Hadès rendirent les morts qu’ils gardaient, et chacun fut jugé selon ses œuvres. Alors la Mort et l’Hadès furent jetés dans l’étang de feuviii. »

Douceâtre et mièvre ce texte ? Écrit pour « des bigots et des petites âmes » ? Nietzsche a fini fou. Je ne sais pas comment finira le monde. Mais il est probable que sa fin ne sera pas sans rapports avec quelques-unes des images de l’Apocalypse du Nouveau Testament. Nietzsche pensait que ses écrits ne seraient « lisibles » que par ceux qui auraient « la nature d’une vache » (entendant par cela « la faculté de ruminer ») et non point, en tout cas, « celle d’un homme moderne ». Nietzsche avait un certain goût pour la « capacité digestive »… « De fait, c’est à un estomac que l’esprit ressemble le plusix ». L’esprit est censé manifester un penchant à assimiler le neuf à l’ancien (en le ruminant assez longtemps), à simplifier le complexe, à ignorer absolument les contradictions évidentes, quoi qu’il en coûte. Il a cet instinct de vouloir se sentir croître, de se sentir soutenu par des forces toujours accrues. Mais il ne voit pas toujours qu’il accepte ainsi de se laisser abuser volontairement, en faisant semblant de croire aux choses qu’on lui raconte, en ignorant la propension de certains esprits à désirer duper d’autres esprits, à recouvrir les événements de voiles, à masquer les réalités. Les esprits qui se livrent à ces opérations de masquage, de trucage, de tromperie délibérée, jouissent bien évidemment de leur astuce, de leur sentiment d’impunité. Ils s’opposent fondamentalement aux esprits qui, eux, veulent voir les choses à fond, dans leur essence et leur complexité. Aujourd’hui, nous sommes nombreux à souffrir, les uns dans leur chair, les autres dans leur esprit. Le monde et sa violence cruelle, la bêtise générale qui envahit jour après jour ce qu’on appelle « l’actualité », la stupidité bovine qui se saisit de l’esprit du temps, tout cela incite à demander : « Homme, qui es-tu donc ? Ne vaux-tu pas mieux que cela ? As-tu oublié l’essence de ton origine ? Ou as-tu oublié même que tu avais une origine ? » Mais le public, rivé sur ses écrans, englué dans la superficialité des discours creux et verbeux de ses dirigeants, s’enfonce à pas lents vers la nuit, en contemplant les premières lueurs de l’apocalypse.

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iAristote. Politique I, 1253 a : Διότι δὲ πολιτικὸν ὁ ἄνθρωπος ζῷον

iiAristote. Politique I, 1253 a : λόγον δὲ μόνον ἄνθρωπος ἔχει τῶν ζῴων· Le passage contenant ces deux citations peut se traduire ainsi: « Mais il est facile de voir pourquoi l’homme est (plus que les abeilles ou toute autre espèce vivant dans un état d’agrégation ) un animal politique [ou fait ‘pour la société’]. Car, comme on dit, la nature ne fait rien en vain. Or, seul entre tous les animaux, l’homme possède la raison ».

iiiNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 62

ivIbid.

vIbid.

viNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 200

viiNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 51

viiiAp. 20, 7-10 et 13-14

ixNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 230

L’IA et l’intention


« Intention » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Selon des chercheurs de l’université de Cambridge, les outils d’intelligence artificielle (IA) pourraient être utilisés pour manipuler les publics en ligne afin qu’ils prennent des décisions, qu’il s’agisse de savoir quoi acheter ou pour qui voter. Ils mettent en évidence l’émergence d’un nouveau marché pour les « signaux numériques d’intention » – connu sous le nom d’« économie de l’intention » – où les assistants d’IA comprennent, prévoient et manipulent les intentions humaines et vendent ces informations à des entreprises qui peuvent en tirer profit. L’économie de l’intention est présentée par ces chercheurs du Leverhulme Centre for the Future of Intelligence (LCFI) de Cambridge comme le successeur de l’économie de l’attention, où les réseaux sociaux maintiennent les utilisateurs accrochés à leurs plateformes et leur servent des publicités. L’économie de l’intention implique que les entreprises technologiques dotées d’une intelligence artificielle vendent au plus offrant ce qu’elles savent de vos motivations, qu’il s’agisse de vos projets de séjour dans un hôtel ou de vos opinions sur un candidat politique. « Pendant des décennies, l’attention a été la monnaie d’échange de l’internet », explique Jonnie Penn, historien des technologies au LCFI. « Partager son attention avec des plateformes de médias sociaux telles que Facebook et Instagram a été le moteur de l’économie en ligne. À moins d’être réglementée, l’économie de l’intention traitera vos motivations comme la nouvelle monnaie. Ce sera une ruée vers l’or pour ceux qui ciblent, orientent et vendent les intentions humaines. Nous devrions commencer à réfléchir à l’impact probable d’un tel marché de l’intention. Si elle n’est pas réglementée, l’économie de l’intention considérera vos motivations comme une nouvelle ressource. Ce sera la ruée vers l’or pour ceux qui ciblent, orientent et vendent les intentions humaines. Nous devrions commencer à réfléchir à l’impact probable d’un tel marché sur les aspirations humaines, notamment des élections libres et équitables, une presse libre et une concurrence loyale sur le marché, avant de devenir les victimes de ses conséquences involontaires ». L’étude affirme que les grands modèles de langage (LLM), la technologie qui sous-tend les outils d’IA tels que le chatbot ChatGPT, seront utilisés pour « anticiper et orienter » les utilisateurs sur la base de « données intentionnelles, comportementales et psychologiques ». Selon les auteurs, l’économie de l’attention permet aux annonceurs d’acheter l’accès à l’attention des utilisateurs dans le présent par le biais d’enchères en temps réel sur les bourses publicitaires ou de l’acheter dans le futur en acquérant un mois d’espace publicitaire sur un panneau d’affichage. Les LLM pourront également accéder à l’attention en temps réel, par exemple en demandant à un utilisateur s’il a pensé à voir un film particulier et en faisant des suggestions relatives à des intentions futures. L’étude évoque un scénario dans lequel ces exemples sont « générés dynamiquement » pour correspondre à des facteurs tels que les « traces comportementales personnelles » et le « profil psychologique » de l’utilisateur. « Dans une économie de l’intention, un LLM pourrait, à faible coût, exploiter les préférences politiques, le vocabulaire, l’âge, le sexe, etc. d’un utilisateur, de concert avec des offres de courtage, pour maximiser la probabilité d’atteindre un objectif donné », suggère l’étude. Dans un tel monde, un modèle d’IA orienterait les conversations au service des annonceurs, des entreprises et d’autres tiers. Les annonceurs pourront utiliser des outils d’IA générative pour créer des publicités en ligne sur mesure, selon le rapport. Il cite également l’exemple d’un modèle d’IA créé par Meta de Mark Zuckerberg, appelé Cicero, qui a atteint la capacité « de niveau humain » de jouer au jeu de société Diplomacy – un jeu qui, selon les auteurs, dépend de l’inférence et de la prédiction de l’intention des adversaires. Les modèles d’IA pourront adapter leurs résultats en fonction des « flux de données générées par les utilisateurs », ajoute l’étude, citant des recherches montrant que les modèles peuvent déduire des informations personnelles à partir d’échanges quotidiens et même « orienter » les conversations afin d’obtenir davantage d’informations personnelles. L’étude évoque ensuite un scénario futur dans lequel Meta vendra aux enchères aux annonceurs l’intention d’un utilisateur de réserver un restaurant, un vol ou un hôtel. Bien qu’il existe déjà un secteur consacré à la prévision et aux enchères sur le comportement humain, les modèles d’IA distilleront ces pratiques dans un « format hautement quantifié, dynamique et personnalisé ». L’étude cite l’équipe de recherche à l’origine de Cicero, qui met en garde contre le fait qu’un « agent [d’IA] peut apprendre à pousser son partenaire conversationnel à atteindre un objectif particulier ». L’étude fait référence à des cadres du secteur technologique qui discutent de la manière dont les modèles d’IA pourront prédire les intentions et les actions d’un utilisateur. Elle cite le directeur général du plus grand fabricant de puces d’IA, Jensen Huang de Nvidia, qui a déclaré l’année dernière que les modèles « détermineront votre intention, votre désir, ce que vous essayez de faire, compte tenu du contexte, et vous présenteront l’information de la meilleure manière possible »i.

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iCf. l’article du Guardian, daté du lundi 30 décenbre 2024: « AI tools may soon manipulate people’s online decision-making, say researchers ». https://www.theguardian.com/technology/2024/dec/30/ai-tools-may-soon-manipulate-peoples-online-decision-making-say-researchers

Le Dieu qui conviendrait à notre temps


« Tsabaoth » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Quel Dieu conviendrait-il le mieux à notre temps ? ‒ Aucun, répondraient bien sûr des matérialistes ou des athées. Il faut en finir avec les mythes, diraient-ils, et la fin des Dieux est la condition de la libération de l’Homme, etc. Quant aux croyants de toutes sortes, aux adeptes de toutes les religions, dans toutes les régions du globe, quelles images se font-ils aujourd’hui de la Divinité ? La plupart d’entre eux reconnaîtraient de bonne foi leur incapacité à se représenter le divin. Mais une enquête plus exhaustive révèlerait sans doute une très grande diversité d’opinions quant à la nature même de cette incapacité ou de cette impossibilité, et quant à l’ineffabilité de l’essence divine. Certains, plus portés à philosopher, diraient peut-être à ce sujet que la transcendance s’oppose à l’immanence comme l’esprit se distingue et se détache de la matière ; d’autres pourraient même avoir une assez claire conscience du fait que l’idée même de transcendance dépasse infiniment la raison humaine. Dans les deux cas, il en résulterait une façon abrupte de clore la question avant même qu’elle ait commencé d’être débattue. Le constat de l’impuissance de la raison face à ce qui la dépasse absolument semble mettre un point final au débat, et renvoie les uns et les autres à leurs idiosyncrasies. Toutefois, au-delà de leurs nombreuses différences, une chose unit encore tous les croyants : le fait même de croire. Le fait de croire en quelque chose implique nécessairement une certaine représentation de l’objet de cette croyance. Pour croire, la conscience doit avoir quelque représentation, aussi vaporeuse ou minimale soit-elle, de ce à quoi elle croit. Croire en une chose qui serait absolument dénuée de toute représentation équivaudrait à ne croire en rien. En effet, même une chose dont aucune représentation mentale ne serait possible possèderait au moins ce caractère-là : celui d’être non représentable mentalement; par conséquent, on pourrait se représenter cette chose de façon paradoxale ‒ comme une représentation non représentable mentalement. Oxymore ? Non, il reste la possibilité d’autres modalités d’interaction entre la réalité et la conscience, et d’autres types de représentations, non mentales ‒ par exemple des impressions subliminales, des pressentiments purement intuitifs, des voix intérieures, des sensations émotionnelles. Même les religions qui proclament l’ineffabilité absolue de la transcendance de l’objet de leur croyance ne dédaignent pas l’usage de diverses représentations symboliques ou imaginaires, de rites et de pratiques. Des signes, des mots, des gestes, peuvent évoquer, indirectement, ce qui ne peut ou ne doit pas se dire.

De façon générale, quelles que soient les représentations mentales, symboliques ou imaginaires, et quel que soit leur degré d’abstraction, on peut conjecturer que s’y glissent subrepticement des formes, des catégories, des idées, qui agissent en acte et en puissance, ou qui se tiennent en retrait de façon latente. Le parasitage de celles-là par celles-ci n’est jamais neutre. Il faut donc être conscient des limites radicales de la conscience lorsqu’elle prétend s’attaquer à la tâche, surhumaine par excellence, de tenter de saisir l’essence de la divinité avec des instruments aussi limités que la pensée, le sentiment ou l’intuition. Dans une époque minimalement consciente de ces contradictions, comme la nôtre semble l’être, le seul Dieu qui pourrait convenir à l’esprit du temps, devrait avoir pour caractéristique première le fait de se présenter comme échappant absolument à toute verbalisation, à toute représentation et à toute conceptualisation, contrairement à ce que certaines religions laissent entendre, par le biais de « révélations » qui leur sont spécifiques, mais qui sont aussi peut-être insuffisamment comprises, et probablement interprétées de façon partiale.

Faute de mieux, le Dieu de ce temps pourrait donc être décrit (métaphoriquement) comme un Dieu non seulement cachéi, mais absent, désincarné, une ombre d’ombre, infiniment intangible, totalement éthérée, essentiellement fantomatique. D’un point de vue plus philosophique, ce Dieu devrait être considéré comme dépouillé de toute forme, de toute substance, de tout attribut, et partant, il devrait aussi être considéré comme dénué de tout « être » et de toute « existence », au sens habituellement entendu. Cela ne signifierait pas pour autant que ce Dieu ne « serait » pas ou n’« existerait » pas. Il pourrait certes « être » et « exister », mais d’une autre manière, à nous inconcevable. Sommes-nous d’ailleurs seulement capables de concevoir a priori la possibilité d’un autre genre d’«  être », qui soit absolument et essentiellement différent de ce que nous entendons habituellement par être ? Ne sommes-nous pas, dès la naissance, prisonniers d’une certaine manière d’être, qui nous paraît la seule possible ? Ne sommes-nous pas toujours déjà tributaires de la forme spécifique d’être dont nous avons été dotés en naissant, et qui nous semble dès lors la seule possible ? Cet être hérité de naissance, cet être-là, représente-t-il l’horizon indépassable de toute ontologie ? Ou bien, peut-on imaginer dépasser cet horizon-là de l’être ? Relevant le défi, ne pourrait-on pas concevoir une tout autre ontologie, une méta-ontologie, une para-ontologie ? On pourrait utiliser, comme Heidegger l’a fait en langue allemande, des artifices linguistiques pour évoquer ce chemin de recherche, et désigner par des néologismes des notions non représentables dans les cadres linguistiques et grammaticaux habituels. Ainsi, pour ciseler le vocabulaire correspondant à une inédite ontologie, on pourrait emprunter au vieux français des mots comme estre, ou aîtreii, lesquels bénéficient a priori d’une sorte d’aura formelle, due à leur ancienneté, mais dont l’acception reste suffisamment floue pour être adaptée à des régimes de sens fort variés. Si d’aventure on trouvait insuffisants les mots estre, ou aître, on pourrait forger arbitrairement d’autres néologismes, plus ou moins incongrus, comme èsttre, aythr, haître ou même aîstrée. Ces mots bizarres auraient l’avantage d’inciter, par leur seule orthographe, à imaginer des sens du mot être encore inimaginés (procédé dont James Joyce a montré la fécondité imaginaire dans son oeuvre). Ces néologismes ne garderaient plus qu’un lien lointain avec le sens initial du mot être, et s’efforceraient cependant de donner l’illusion d’être parfaitement orthogonaux avec la gamme des expériences réelles, possibles ou imaginaires de l’« être » pour un « être » humain. Si l’on peut concevoir qu’« être », pour un être humain, se distingue essentiellement ce qu’est « être » pour un quark, un oursin, un aigle ou une étoile à neutrons, alors ces mots nouveaux et incompréhensibles pourraient s’employer comme des sortes d’emblèmes, de blasons, ou de trophées, célébrant des percées ontologiques, annonçant des victoires paradigmatiques, revendiquant des conquêtes philosophiques, plus ou moins putatives, et sans doute un peu hâtives. Ce ne seraient jamais, en effet, que des mots, toujours des mots, masquant mal leur insécurité sémantique, et peu à même de diminuer notre ignorance quant à ce qu’ils seraient censés désigner. De fait, ces formes hypothétiques ou projetées d’« être » ou d’« existence » ne seraient certainement pas comparables à ce que l’être humain comprend en soi par « être » et « exister ». Elles nous engageraient à méditer sur des manières d’« être » ou d’« exister » sans commune mesure avec la réalité courante de l’existence. Est-ce qu’un tel effort conceptuel en vue de sortir des acceptions reçues de l’« être » et de l’« exister » serait seulement possible ? Ce qui est certainement possible, c’est de simplement se mettre en chemin, et de s’ouvrir à l’idée même d’une recherche poussée, incessante, d’une exploration de l’infini domaine de l’être. Même quelques pas dans cette direction de recherche permettaient d’entr’apercevoir d’emblée l’ampleur immense des possibilités offertes à la réflexion ontologique, et laisseraient deviner tout ce qui reste à découvrir. Passant à la limite supérieure de la réflexion critique, on pourrait concevoir l’« être » d’un Dieu réellement dépouillé de toute « essence » et de toute « existence ». Ce Dieu serait, de ce fait, non pas simplement caché, comme le Dieu d’Isaïe, mais absolument absent du monde. Ce serait même un Dieu s’anéantissant lui-même. Un tel Dieu paraîtrait vidé de toute force et de toute puissance, du moins dans ce monde-ci, désormais livré à la folie des hommes. Mais un Dieu sans force ni puissance n’est-il pas un oxymore ? Mériterait-il encore le nom de « Dieu » ?

À une époque éloignée de la nôtre d’environ trois millénaires, au sein de la zone géographique appelée « Levant », « Croissant fertile » ou « Proche Orient », et, plus précisément dans les zones appelées suivant les cas, « Terre promise », « Judée », « Israël », « Palestine », un Dieu nommé Yahvé Tsabaoth (littéralement : le « Dieu des armées ») occupa jadis l’attention durable d’une douzaine de tribus sémites. Elles se reconnurent dès lors comme formant le Peuple choisi par ce Dieu-là. L’appropriation réciproque du Dieu et de ce Peuple se voulut exclusive, du moins au commencement de leur « alliance ». Mais comme ce Dieu, de par sa puissance, était aussi considéré comme le Créateur du Monde tout entier, il était donc de facto le Dieu de tous les autres peuples de l’Humanité, ainsi que le Dieu de toutes les autres formes de vie pouvant exister de par le Cosmos, jusqu’aux confins de l’Univers, et au-delà. De ce fait, un problème philosophique et éthique se posait. Y avait-il une différenciation et une gradation de la qualité des relations du « Dieu des armées » avec les différents peuples qui peuplent l’univers ? Au temps de la première « alliance », on l’a dit, certaines tribus s’approprièrent exclusivement la relation avec le « Dieu des armées » . Mais on pouvait rationnellement concevoir que d’autres peuples pouvaient aussi redouter ce Dieu universel, tout en l’appelant par d’autres noms. Ces peuples pouvaient eux aussi craindre absolument ce « Dieu des armées », à la fois exclusif et universel, vu les capacités de fulmination, de destruction massive et d’extermination dont il avait déjà fait montre dans le passé ici et là (cf. le Déluge, les plaies d’Égypte…).

Du temps passa. Une nouvelle « alliance » fut censément établie, par la médiation d’un Oint, et non sans son « sacrifice ». Cette alliance était faite non plus avec le Dieu nommé « Dieu des armées », mais avec le même Dieu, doté d’un nouvel attribut essentiel, et désormais considéré comme le Dieu de l’« amour », un amour tourné vers l’Humanité entière, et même s’étendant à l’échelle du Cosmos universel, et non plus seulement vers quelques tribus particulières. Du temps passa encore, et aujourd’hui, la question de l’existence et de la justification du « Dieu des armées » de l’ancienne alliance, pourrait et devrait sans doute se poser d’une tout autre façon. Nous ne vivons plus dans des temps mythologiques, n’est-ce pas ? Ne sommes-nous pas dans l’ère de la « modernité », de la « science », de la « raison », du « droit » ? Or, les guerres actuelles, y compris les plus cruelles et les plus injustes, ainsi que les « génocidesiii » qu’elles engendrent, ne sont certes pas compatibles avec la « raison », la « justice » ou le « droit ». Du point de vue de la réputation universelle du « Dieu des armées », les guerres injustes et les génocides menés en son nom, sur Terre, représentent objectivement un très gros risque réputationnel. On pourrait en effet supputer que le « Dieu des armées » est ultimement responsable de ces guerres terrestres puisqu’elles sont faites en son nom par ceux qui se recommandent de lui ‒ et puisqu’il ne les a pas formellement dénoncées. Ce Dieu-là pourrait-il être inculpé de crimes contre l’Humanité devant quelque Cour pénale cosmique ? Si celle-ci n’existe pas, faudrait-il appeler à la créer ? A quoi bon, dira-t-on ? Qui pourrait appréhender le Dieu créateur de l’univers, et le traduire devant un tribunal cosmique ? Il serait évidemment protégé par des légions angéliques. Et pourtant, il faut agir.

Si l’on se fie aux Écritures, le « Dieu des armées » a bel et bien existé, et il existe peut-être encore, pour certains. Mais la question essentielle reste : « Ce Dieu convient-il à notre temps ?»

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i« Vraiment, tu es un Dieu caché ! » (Aken, attah, El misttatter )Is 45, 15

iiComme le proposent certains traducteurs de l’œuvre de Heidegger en français.

iiiJ’entends ce mot au sens défini par le droit international.

The Unconscious God


« Job » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

For the consciousness that reflects on the presence of Evil in the world, it is impossible to believe that God can identify with the ‘Sovereign Good’, the Summum Bonum, with which Christian philosophy associates Him, as a matter of course. According to Isaiah, YHVH says of Himself that He is « creator of evili  » and that He « makes all this [evil] ». However, on this thorny question of Evil (is it « created » by God or not?), almost all Christian theologians tend to devalue the authority of Isaiah out of hand, or of the prophet who is supposed to be the author of chapter 45 of the Book of Isaiah. But in his seminal book, Answer to Job, C.G. Jung offered some stimulating views on this subject, based on the idea of conjunction or union of opposites. « Clement of Rome professed that God ruled the world with a right hand and a left hand. The right hand meant Christ, the left Satan. Clement’s conception was clearly monotheistic, since he united opposing principles in one God. Later, however, Christianity became dualistic to the extent that the part of the opposing elements, personified by Satan, is dissociated, and Satan is banished in a state of eternal curse. This is the central problem. It is of essential significance, and lies at the root of the Christian doctrine of salvation. If Christianity claims to be a monotheistic religion, it cannot do without the assumption that opposites are unified in one Godii. » The resources of depth psychology can indeed be mobilized to explore (heuristically) the question of Evil in the divine project. But first we need to reread the Jewish and Christian Scriptures that deal with it, such as the Book of Job, the Book of Enoch (and the other books of Jewish Apocalypticism), certain Prophets, and the Gospels. Logically, a God who is both the ‘creator of the world’, ‘omniscient’ and ‘omnipotent’, naturally has an undeniable responsibility for the presence of Evil in this world he is supposed to have created with full knowledge of the facts. His supposed omniscience should have informed him in advance of the particularly harmful role of Evil in the economy of his own creation (at least, from a human point of view). Moreover, God’s (supposed) omnipotence could (should?) have enabled him to eradicate a priori any future presence of Evil in the world, even before creation. Had he really wanted to, God could have created a world devoid of all Evil, couldn’t he? But he didn’t. Why didn’t he? Moreover, why does He reveal to Isaiah that He « creates evil », not once and for all, in the beginning, but ever continuously, as acknowledged by the use of a verb in the imperfect mode of Hebrew grammar (« vore’ « ) ? How could a « good » God voluntarily create evil, allowing it to enter His creation and develop at will? How could an omniscient God, capable of foreseeing the perverse role of Evil, allow it to arise and subsist? We have to choose. God cannot logically be « good », « omniscient », « omnipotent » and « creator of evil » all at the same time. Taken together, these attributes are intrinsically contradictory. Solutions to the dilemma have been proposed over the millennia, such as dualism and Manichaeism, which differentiate between « good » and « evil » Gods. But this is too easy a solution, and incompatible with the monotheistic paradigm of the « One » God. The only remaining possibility is to envisage the idea of a « One » God who unites opposites in Himself, including good and evil. Since He cannot consciously unite them in Himself (if He is « good »), this means that He unites them in His own Unconscious.

Further questions arise. How can such a God demand that believers both « fear » Him (as a God who chastises, and can let Evil loose on the world) and « love » Him (as a God who saves, and brings souls to life)? The fear that the biblical God is supposed to inspire in the believer is a further element of incomprehension for a critical consciousness. Why should we fear at all a supremely good God, the God of Summum Bonum?

The theory of the saving Messiah, who sacrifices Himself to save sinful mankind, is also difficult to understand. How can a supremely good God let His own ‘Son’ be sacrificed to save mankind from the Evil that the same God has knowingly allowed to flourish in the world? How can a ‘good’ and ‘just’ God let men put His Son to death, precisely in order to save mankind from His own wrath, and from the punishment He intends to inflict on mankind? A ‘good’, ‘just’ and ‘omnipotent’ God could have eradicated Evil by His almighty power, or He could have unilaterally erased mankind’s faults. We can’t evacuate these questions with arguments of authority. A critical consciousness cannot be satisfied with theological decisions. But we can also assume that this question is neither theological nor philosophical. Rather, it is anthropological and psychological. Moreover, it’s important to stress that the paradigm of divine sacrifice for the benefit of Creation is an anthropological constant, spanning millennia and cultures. We also find this idea with Prajāpati in India, Inanna in Sumer, Osiris in Egypt, Dionysus in Greece, Jesus in Israel … a long litany of various Deities sacrificed for the benefit of mankind.

The most important thing is to realize that, in the case of the biblical God, capable of blatant injustice, anger, jealousy and even unfaithfulness to the promises He Himself made, the injunction to love and praise Him as a « good » God is a contradictory injunction. How can we love a « good » God who constantly creates evil, on His own admission? How can a truly critical consciousness understand a God who is essentially, ethically and logically contradictory?

To all these questions, Jung proposes this rather paradoxical answer: God is actually « partly unconscious ». He is unconscious of who He really is (and how He affects His creature). Only an unmistakable lack of « reflection » in « God’s consciousness » can (logically) explain His inexplicable behavior (from the particuliar point of view of human consciousness). The consequence of this unconsciousness is that God can only suffer a « moral defeat » when confronted with the critical consciousness of his creatures, revolted by the injustice of their lot. The paradigmatic example of this revolt is Job. Through this « moral defeat », man finds himself subjectively and unexpectedly elevated to a new level of awareness of God. Simply by being aware of being confronted with an unconsciously immoral God, Job, or for that matter any other critical consciousness, can in fairness take Him to task, and push Him to His limits. God’s such « moral defeat » provokes a profound upheaval in humanity’s (collective) unconscious. Man acquires greater ‘moral value’ in his own eyes. This new ‘moral’ status invades man’s unconscious, filling the ‘void’ left by the ‘unconsciousness’ (or the ‘absence’ ) of God. Unconsciously, man feels morally « grown up » in relation to the conscious, devalued self-image he continues to have. In these circumstances, other latent potentialities of the unconscious are just waiting to burst into consciousness, in the form of dreams, visions, revelations and prophecies. In the first half of the 6th century B.C., the prophet Ezekiel had visions that were symptoms of the fractures between human consciousness and the collective unconscious, in very troubled times. At the same time, Siddhārtha Gautama (b. 562 B.C.), also known as the « Great Spirit », the « Awakened One » or the « Buddha », introduced the world to new possibilities for human consciousness, judged capable of going beyond brahman itself, and reaching parabrahman (the supreme, absolute brahman)… The brahman, which is the origin of All, is also referred to as the ātman (the Self), and as sva (the Sanskrit word that gave rise to the word « self » in English and « soi » in French). Another of his names, in the Vedic tradition, is Prajāpati, the Lord of Creation. In Hinduism, brahman is the cosmic consciousness present in all things, the immanent Self in all being, the Absolute, both transcendent and immanent, the ultimate principle that is, without beginning or end. But it’s important to stress that, above brahman, consciousness can find an even more absolute parabrahman. The race of consciousness towards new heights seems endless. Ezekiel didn’t go that far, however. But he did grasp, in his own visions, that in a sense YHVH had come closer to man. Yet neither Ezekiel nor Job seem to have consciously realized the disturbing fact that their own consciousness (and potentially all human consciousnesses) could turn out to be ‘higher’, in a way, more critical, than YHVH’s own.

It is particularly significant that Ezekiel was the first prophet to quote the expression ‘Son of Man’- Ben-Adam, which YHVH uses on numerous occasions to designate Ezekiel. In the Jewish canon, Ezekiel is the only prophet to be named Ben-Adam by YHVH, with the exception of Daniel who is also called in this way – but by the angel Gabriel. Later, Jesus of Nazareth used the expression « Son of Man » several times, but he innovated by using it to designate himself and to make it a messianic title. For the first time, Jesus formally established the identity of the « Son of Man » and the « only-begotten Son » (of God). One of his disciples, Stephen, exclaimed when he was stoned to death, in the presence of Saul (the future Paul), an accomplice of his torturers: « Ah! » he said, « I see the heavens open and the Son of Man standing at the right hand of God ». It is important to note that the image of the « Son of Man », seated or standing « at the right hand of God », which is also found in the Book of Revelation, was not a Christian innovation. It had already been used for several centuries in Jewish apocalyptic texts, most notably in the three books of Enoch. Today, we can interpret this name, Ben-Adam, as a kind of testimony to God’s awareness of his own unconsciousness.

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iIs 45:7וּבוֹרֵא רָע ; אֲנִי יְהוָה, עֹשֶׂה כָל-אֵלֶּה (vou-vore’ ra‘ ani YHVH ‘osseh koul-’élêh) « And I, YHVH, am the creator of evil, I make it all » (Is 45:7)

iiC.G. Jung. Answer to Job. Buchet/Chastel, 2009. See also C.G. Jung. Mysterium Conjuctionis. Albin Michel, 1982.

Le progrès continuel de la barbarie


« Le port brûle » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

En septembre 1922, pendant la deuxième guerre gréco-turque, la catastrophe de Smyrne a détruit la majeure partie de la cité portuaire de Smyrne, aujourd’hui Izmir, et a causé la mort de plusieurs milliers de chrétiens anatoliens. Selon des témoins oculaires, l’incendie aurait éclaté dans le quartier arménien quatre jours après la reconquête de Smyrne par les nationalistes turcs. Le feu a ravagé les quartiers chrétiens mais a épargné les quartiers juifs et musulmans, et a été accompagné de massacres, faisant près de 2.000 mortsi. Seulement ?, dira-t-on. Presque rien, donc, au regard des multiples tueries de masse qui devaient suivre dans la centaine d’années qui s’est écoulée jusqu’à nos jours… A quoi sert d’ailleurs de faire des comparaisons malsonnantes (aux oreilles des uns) ou trop réductrices et simplificatrices (aux yeux des autres) entre les horreurs d’aujourd’hui et celles d’hier ? Il est toujours utile de rappeler que certains mécanismes propres à l’espèce humaine résistent à l’usure du temps, qu’ils se répètent d’âge en âge, sans discontinuer, et non sans s’aggraver atrocement à l’occasion, bénéficiant de techniques nouvelles. On voit aussi, rétrospectivement, que la « mémoire » de l’humanité, par rapport aux abominations qu’elle engendre en son sein, reste éminemment sélective et qu’elle privilégie invariablement les puissants du jour aux dépens des faibles de toujours. Les « puissants du jour » étaient alors les vainqueurs de la première guerre mondiale, dont on peut penser qu’ils ont en effet largement contribué à établir les bases d’un certain ordre du monde dont l’équilibre devait vaciller bien vite, comme on sait, et dont les implications lointaines continuent de se dérouler sous nos yeux.

En 1939, Henry Miller, séjournant alors en Grèce, évoqua la « catastrophe de Smyrne » dans un récit de voyage, Le Colosse de Maroussi, en des termes qui semblent résonner d’étrange façon avec les événements actuels au Levant. « Cette affaire de Smyrne, qui laisse loin derrière elle les atrocités de la première guerre mondiale, ou même de la présente, on y a , pour ainsi dire, mis la sourdine ; on en a presque purgé la mémoire de l’homme d’aujourd’hui. La singulière horreur qui demeure liée à cette catastrophe n’est pas seulement l’effet de la sauvagerie et de la barbarie turques ; elle vient aussi du honteux et servile asservissement des grandes puissances. C’est l’une des rares secousses qui ait ébranlé le monde moderne, que cette conscience que des gouvernements, dans la poursuite de leurs fins égoïstes, aient pu encourager l’indifférence et réduire à l’impuissance l’élan naturel et spontané d’êtres humains, face à la gratuité et à la brutalité d’un massacre pareil. Smyrne, comme la révolte des Boxers et autres ‘incidents’ trop nombreux pour qu’on les cite tous, fut un exemple prémonitoire du destin qui attendait les nations européennes ‒ destin qu’elles accumulaient lentement sur elles par leurs intrigues diplomatiques, leurs maquignonnages mesquins, leur culte de la neutralité et de l’indifférence face aux torts et aux injustices les plus criants. Chaque fois que j’entends parler de la catastrophe de Smyrne, de la grotesque castration morale dont furent l’objet les représentants des forces armées des grandes puissances, qui se conformèrent sans broncher aux ordres stricts de non-intervention de leurs chefs, tandis que des milliers d’innocents, hommes, femmes et enfants, étaient contraints de se jeter à l’eau comme du bétail, mitraillés, mutilés, brûlés vifs et qu’on leur tranchait les mains quand ils essayaient de se hisser à bord d’un navire étranger, je pense à cet avertissement préliminaire que j’ai toujours vu sur l’écran des cinémas français et que l’on devait projeter sans doute aussi dans toutes les langues du monde, sauf l’allemand, l’italien et le japonais, en toute occasion où les actualités montraient le bombardement d’une ville chinoiseii. Si je me rappelle ce détail, c’est pour la raison très particulière que, la première fois où l’on montra la destruction de Changhai, avec ses rues jonchées de corps mutilés qu’on enlevait hâtivement à la pelle, dans des charrettes, comme des ordures, il y eut dans ce cinéma français un tapage comme je n’en avais jamais entendu auparavant. Le public français était révolté. Et pourtant, de façon pathétique et assez humaine, il était divisé dans son indignation. La fureur des vertueux couvrait de ses cris la colère des justes. Les vertueux, chose plutôt curieuse, trouvaient scandaleux que l’on osât étaler des scènes aussi barbares et inhumaines aux yeux des gens bien élevés, respectueux des lois et amis de la paix qu’ils s’imaginaient être. Ils auraient voulu qu’on les protégeât contre l’angoisse d’avoir à endurer pareil spectacle, fût-ce bienheureusement à trois ou quatre mille kilomètres de distance […] voilà que, par un manque de tact monstrueux et absolument inexcusable, on leur fourrait sous le nez cette tranche de vie nauséabonde, on leur gâchait virtuellement leur paisible soirée de loisir. Telle était l’Europe avant la débâcle actuelle. Telle elle sera demain, une fois dissipée la fumée. Tant que des êtres humains pourront rester assis là, à regarder, les bras croisés, pendant que l’on torture et égorge leurs semblables, le civilisation de sera que creuse dérision, fantôme verbeux suspendu comme un mirage au-dessus d’une énorme marée montante de carcasses et de carnagesiii. »

On pourrait reprendre certains des termes employés par Miller pour décrire, dans le contexte actuel, le sort des habitants de Gaza, ou d’Alep, comme ceux de nombreuses villes de l’ancien « Croissant fertile », mais aussi pour qualifier le rôle effectif des « grandes puissances » à leur égard. Quant à l’attitude des « vertueux » et des « justes » à ce propos, je laisse chacun juge de la manière dont les opinions publiques aujourd’hui s’élaborent, se renforcent, s’aveuglent ou s’assourdissent, dans le courant d’une actualité toujours changeante, et dont personne ne mesure réellement l’accélération, ni la destination prochaine.

Pour ma part, je pense que s’annonce tout simplement la fin d’un certain ordre politique et moral dont l’« Occident » s’est arrogé la primeur et la soi-disant responsabilité, avec une arrogance à nulle autre pareille, mais dont il commence à constater l’effondrement, et à en payer les conséquences à tous les niveaux. L’« Europe », élément fondateur de cet « Occident » fantasmé, si on la ramène à ce qu’on appelle l’« Union européenne », avec ses 450 millions d’habitants, ne représente plus qu’environ cinq pour cent de la population mondiale. Mais surtout, l’hégémonie politique, économique, culturelle et philosophique de cet « Occident » idéologique est désormais en voie de dissolution et de désagrégation. Bientôt, à nouveau, l’Occident pourra-t-il redevenir « great again » ? Je ne le pense pas. L’« Occident » a perdu son idéal et son âme. Ce qui se passe actuellement au Levant lève le voile sur la déchéance croissante de l’Ouest face à l’Est et au Sud. Les décennies à venir vont être terribles. Les « décideurs », qui procrastinent dans nos démocraties effondrées, agonisantes et en « mort cérébrale », comme disait l’autre à propos d’un OTAN atone et aphone, ne sont que des petites personnes, tentant encore de faire illusion, pour conserver de misérables prébendes, ou agiter des hochets sonnant creux.

Tout est à refonder, politiquement, moralement, philosophiquement. Parmi les leçons acquises, et qui resteront pour longtemps présentes dans la mémoire des hommes, il sera désormais quasiment impossible de se référer à la morale édictée par le « Dieu des Armées », le Yahvé Tsabaoth des Écritures, pour fonder un nouvel ordre du monde ‒ tant les thuriféraires de ce dernier auront montré la barbarie absolue avec laquelle ils peuvent agir pour asseoir leur intérêt propre, aux dépens de l’intérêt mondial.

L’ «intérêt mondial » ? Combien de divisions ?

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iJe tire ces informations de Wikipédia, qui précise : « L’origine de cet incendie est fortement disputée : les Grecs et les Arméniens en imputent la responsabilité aux pillards turcs, tandis que les Turcs accusent les chrétiens de s’être livrés à une politique de terre brûlée pour empêcher que leurs biens n’échoient aux musulmans. Mais les témoignages, notamment celui de George Horton, affirment que le quartier arménien était gardé par les troupes turques qui y interdisaient la libre circulation. La destruction des quartiers chrétiens chasse de chez eux 50.000 à 400.000 autres Micrasiates, qui doivent trouver refuge, dans des conditions très dures, sur la côte durant deux semaines. C’est en effet seulement le 24 septembre que des navires de la flotte grecque sont, en partie grâce aux dénonciations par le consul américain Norton de l’indifférence internationale face à ce qu’il qualifie de génocide, autorisés à revenir à Smyrne. Jusqu’au 1er octobre ces navires évacuent 180.000 personnes car outre les 50.000 chrétiens smyrniotes, près de 130.000 réfugiés de toute l’Ionie ont également été acculés à la côte. C’est un prélude de l’échange de populations musulmanes et chrétiennes qui a lieu entre la Turquie et la Grèce l’année suivante, selon les dispositions du traité de Lausanne (1923). Dans son ouvrage paru en 1926, The Blight of Asia, Horton accuse l’armée turque d’avoir sciemment provoqué la destruction de Smyrne pour rendre impossibles tout retour ou indemnisation des réfugiés expulsés. D’après les historiens, entre 10.000 et 100.000 Grecs et Arméniens ont péri dans ces événements. »

iiHenry Miller note ici : « L’avertissement en question était à peu près ceci : ‘Le public est instamment prié de s’abstenir de toute manifestation déplacée’, à la présentation de telles atrocités. On aurait pu tout aussi bien ajouter : ‘Rappelez-vous que ce ne sont là que des Chinois, et non pas des Français’. »

iiiHenry Miller. Le Colosse de Maroussi. Traduction de Georges Belmont. Le Chêne, 1958, p.226-228

Dormition


« Dormition » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Dessiner. Un dessin ‒ des « si » né ‒ et non-né des « non ». Comme dans une charade, il faut deviner, déceler, décider, du mobile et de l’inerte, de la vie et de la mort. Certains nés la résolvent, d’autres, à jamais non-nés, n’auront pas eu cette chance. Il fallait dans cette Dormition choisir entre imiter une image et en produire une autre. Ou encore, se passer d’images, puis passer à autre chose. L’important, comme toujours, c’est l’origine du dessein. En dessinant, il fallait évoquer une forme, ou bien suivre un rythme. Se laisser couler dans un moule, ou contenir le galop. Effleurer un marbre lent, peser l’onyx ou griffer d’un ongle le granit. Rappeler du néant un souvenir qui transcende de frêles savoirs, ou traverser des tracés, percevoir des rayons. Je ne fis rien de tout cela. Je me contentai de voir que le Tout, à nouveau, n’était pas au rendez-vous, mais qu’il faisait de loin signe. En son temps, et si j’avais été du sien, Mallarmé, d’ailleurs si mal nommé, n’eut pas su me défendrei de tenter de m’en prendre bravement à ce Tout et au Rien. La structure conceptuelle de mon sardonyxii peut sembler sans doute trop abstraite, et le sens de mes silex assez peu communément partagé. Mais tout cela désormais importe peu. Ici, je voulais seulement donner à rêver sa réalité de madone à l’idée. Invention d’une ancienne civilisation, ou schème intemporel? Figure absolue, ou infini qui affleure hors de la boue des temps ? Comprendre demande en général ascèse ou initiation. Je ne vis ici que la nécessité d’une parole enfouie sur des lèvres closes. Dessiner — déciller, mais fasciné. Tenir contre l’œil le compas. Hésiter à l’ouvrir, en quelque angle obtus. Puis lentement, tracer le cercle. Comme rampe une plante la nuit. Chercher la lumière dans la poussière, la lune dans la terre. Mirer la nacre. Se souvenir encore. La mémoire, la mémoire : non, je n’oublie pas. Personne n’a le monopole de la mémoire. Elle n’a rien d’humain, elle vient de bien plus loin.

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iMallarmé, si mal nommé, à qui, justement l’on ne peut certes pas dire :

« Le sens trop précis rature
Ta vague littérature »

… puisque c’est lui qui a inventé cette botte… ce coup de Jarnac.

ii L’onyx est une agate dont les bandes sont circulaires et concentriques. Le sardonyx est une variété d’onyx, dont les bandes colorées sont de couleur plus sard (brun, rouge, rouille) que noir. Pour couper court aux malentendus, cet onyx-là n’a certes rien à voir avec celui du Sonnet en yx de Mallarmé, dont le titre est, au demeurant, posthume. Ce titre bizarre (qui, je le répète, n’est pas de Mallarmé) se contente en fait de souligner la répétition à dessein de riches rimes en –yx dont l’onyx, le Styx et le ptyx , du genre : « Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx etc. » ‒ rimes contraintes de se démarquer violemment de leurs opposées en –or, et dont on peut alors craindre qu’elles ne soient que les sœurs assourdies (et contrariées) de quelque « Aboli bibelot d’inanité sonore ».

La sagesse est une enfant


« Sagesse » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

La philosophie, c’est « l’amour de la sagesse », dit-on. Mais qu’est-ce que la « sagesse » ? C’est une « enfant » dit Schelling. Cette idée, peut-être contre-intuitive, n’est pas de lui. Il l’a trouvée chez un bon spécialiste en la matière, un certain Salomon. « Dans ce livre divinement révéré et vraiment divin, tout pénétré de sagesse, que sont les Proverbes de Salomon, la sagesse est assimilée à un enfanti ». N’en croyant pas mes yeux, je voulus vérifier cette assertion. Je compulsai en conséquence plusieurs traductions de la Bible, dont celle du Rabbinat français et celle de la Bible de Jérusalem, mais sans succès. Je ne trouvai nulle part le mot « enfant » associé en tant qu’épithète à la Sagesse divine. Ma perplexité montait. Continuant mes recherches, je lus la Bible dans la version dite « King James », et je tombai sur un verset qui pouvait évoquer un sens assez proche de celui noté par Schelling : « Then I was by Him, as one brought up with Himii » (« Alors, j’étais près de Lui, comme quelqu’un qui a été élevé avec Lui ».) Je me référai à l’original hébreu des Michléï (Les Proverbes). Je lus : « Va-êhyêh êtselou ’amoniii », ce qui peut se traduire littéralement par : « J’étais près de Lui ‒ une enfantiv. » Bingo ! Mais pourquoi la Sagesse éternelle serait-elle une « enfant » ? Schelling proposa cette explication : « De même en effet qu’on peut dire d’un enfant qu’il ne possède pas un Moi, puisque ses forces intérieures, tout en s’exerçant naturellement et tout en réagissant les unes sur les autres, ne sont encore dominées par aucune volonté, par aucun caractère, ne sont rattachées les unes aux autres par aucun lien qui en assure l’unité et qui les coordonne, de même ce côté extérieur de Dieu, et extérieur à lui, ne représente qu’une unité passive, inexprimée et est dépourvu de volonté. D’où cette création et production d’images n’est que jeu et joiev. »

Cela voudrait-il dire que la Sagesse éternelle ne possède pas de « Moi », qu’elle n’a aucune volonté, aucun caractère ? Plus curieux encore, la Sagesse est vue par Schelling comme une enfant quelque peu désarticulée, sans colonne vertébrale, et elle est comparée à une entité « passive, inexprimée ». Elle serait « près » [de Dieu], mais non « en lui », elle serait rejetée du côté « extérieur » de Dieu, et même « extérieurement » à lui. Elle serait donc assez proche de lui, mais, en quelque sorte, séparée. L’explication de Schelling ne me convainquit pas. Le mystère s’épaississait. D’autant que la phrase concluant le paragraphe (cité ci-dessus) ne contribuait en rien à l’éclaircir. Quelle était donc cette « création », cette « production d’images », associée selon Schelling à une Sagesse à la fois divine et enfantine ? J’imaginai que Schelling suivait la logique de la métaphore de l’enfant. Qui dit « enfant » est enclin à penser « jeu » et « joie ». La Sagesse serait donc, elle aussi, « jeu » et « joie » ? L’association de ces deux mots me fit alors irrésistiblement penser au « jeu » divin (līlāvi) ainsi qu’au concept de félicité ou de béatitude (ānanda) de la philosophie indienne. Sondons (brièvement) les concepts de « sagesse » et de « joie » dans l’hindouisme. Ils se trouvent d’emblée fusionnés dans l’extase connue sous le nom de saccidānandavii mot composé qui peut se traduire littéralement par « être-conscience-joie », ou « être-sagesse-joie ». Il s’agit de l’expérience, faite par une conscience individuelle, de son identité avec l’Être absolu et la Sagesse universelle – expérience alors gratifiée d’une Joie parfaite. Au stade suprême de l’extase (samādhi), le soi a enfin « conscience » (cit) qu’il est uni à la Réalité (sat), et qu’il en ressent une pure « joie » (ānanda) ; c’est le stade où « la dualité de la jouissance et du jouisseur se dissout dans l’océan de saccidānanda, le Soiviii ». Lorsque la conscience pure du soi atteint sa propre vérité, lorsqu’elle touche le fond de son être, alors elle est envahie par la béatitude, par une plénitude telle qu’elle en devient une « infinitude » (en sanskrit : ananta = « sans finix ») – une joie « infinie » de son union avec bráhmanātmán. Alors, aux sources mêmes de l’être, au plus profond de la conscience, à la cime la plus élevée de la béatitude, rien de ce qui relève du sujet, du moi, du propre et de l’avoir n’a plus cours. C’est seulement dans leur dépassement que l’on goûte à l’ānanda, laquelle, par un jeu de mots assumé, évoque aussi l’ananta ‒ littéralement l’« in-finitude ». La conscience devient consciente de l’existence de l’être infini, et consciente de participer à cet infini, d’où sa « joie ». Pour un développement plus complet sur ces questions, je renvoie à mon article « Conscience et saccidânanda ».

Revenons à la sagesse hébraïque. Nous avons donc la thèse de Schelling selon laquelle la sagesse est « jeu et joie », thèse sans doute inspirée par ses lectures de la littérature védique et hindouiste, qui commençaient d’être traduites dans les langues européennes à son époque. Schelling résume ainsi le point de vue « oriental » tel que comparé aux sagesses « occidentales » : « Que la vie originelle de Dieu soit une vie de jeu joyeux, c’est ce que les peuples orientaux ont bien reconnu ; ils ont désigné ce jeu sous le nom expressif de sagesse, qu’ils se représentaient comme un éclat de l’éternelle lumière, comme un miroir sans tache de la force divine et, à cause de ses propriétés passives, comme une image de sa bonté. C’est un fait remarquable qu’ils attribuaient à la sagesse de Dieu une nature plutôt passive qu’active, de sorte qu’ils ne l’appelaient ni esprit ni Logos, mot que plus tard on a souvent identifié, à tort, avec celui de sagesse, mais lui ont donné un nom féminin, voulant dire par là que, par rapport à ce qui lui est supérieur, elle n’est qu’un être passif, réceptifx. » Cette dernière assertion, associant le « féminin » à « un être passif, réceptif » est évidemment, aujourd’hui, parfaitement inadmissible. Je cite cependant cette analyse pour ce qu’elle témoigne de l’état d’esprit de l’un des plus célèbres penseurs de l’Allemagne au milieu du 19e siècle, mais aussi pour sa tentative d’établir des passerelles entre les philosophies occidentales et orientales. Barrons donc d’un trait le mot « féminin » employé par Schelling, et ne retenons que l’idée d’un « être passif, réceptif » qui caractériserait selon lui la Sagesse (divine). On comprend mieux, alors, peut-être, le choix fait par Schelling de traduire l’hébreu ’amon par « enfant » plutôt que par « maître d’œuvre », par exemple. En vérité tout cela ne permet guère de percer davantage le voile du mystère (de ce qu’est la Sagesse). Mais réjouissons-nous plutôt de ce que ce mystère résiste encore ! Cela signifie qu’il est profond. D’ailleurs, Dame Folie n’a-t-elle pas dit à l’homme insensé : « Savoureux est le pain des mystèresxi ! » Mais l’homme insensé n’a que faire des mystères, et il ignore même « qu’il y a là des ombresxii ». Il ignore aussi que Dame Folie va bientôt l’inviter « aux vallées du shéolxiii ». Pour ma part, ma religion est faite : je ne suivrai pas Dame Folie sur ce terrain. Je lui préfère l’enfant-Sagesse, qui dit : « L’Éternel m’a possédéexiv, au commencement de son chemin, et avant ses œuvres les plus anciennes. Dès l’éternité je fus verséexv, dès le principe, avant l’origine de la terre. Quand les abîmes n’étaient pas, je fus mise en avantxvi. » Et la Sagesse, cette enfant, était aussi « là, quand Il traça un cercle sur le visage de l’abîmexvii. »

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iF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S Jankélévitch. Aubier, 1949, p.130

iiPr 8,30

iiiPr 8,30 :  וָאֶהְיֶה אֶצְלוֹ, אָמוֹן

ivMa traduction. Je traduis ici אָמוֹן, ’amon, par « enfant », suivant l’interprétation qu’en fait Schelling (in Les Âges du monde. Trad. S Janjélévitch. Aubier, 1949, p.130). La Bible du Rabbinat traduit le mot ’amon, par « habile ouvrière » (ajoutant l’adjectif ‘habile’ non présent dans le texte) et la Bible de Jérusalem par « maître d’œuvre ». Le mot ’amon a pour racine verbale אָמַן ’aman, « élever [un enfant], être fidèle ». C’est un mot rare en hébreu, dont l’une des possibles traductions est « l’enfant qu’on élève », la « pupille », selon Sander et Trenel. La Bible de Jérusalem note qu’il est souvent traduit par « artisan », « artiste », d’où « maître d’œuvre ». Mais ce ne sont là que des acceptions dérivées. Comment s’assurer du sens véritablement originaire de ce mot aux connotations multiples ? On peut tenter la voie étymologique. La racine ’aman a donné de nombreux mots tournant autour de l’idée de fidélité et de vérité, dont ’amen, vrai, ’omên, fidélité, vérité, ’amênêh, alliance, ’amenah, éducation, tutelle. Cela souligne le sens fondamental de cette racine : « élever un enfant », et par conséquent « être fidèle [à cette responsabilité] ». D’où le choix de traduire ici ’amon, par « enfant ».

vF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S Jankélévitch. Aubier, 1949, p.130

viLe mot sanskrit līlā (devanagari : लीला) signifie «le  jeu », le « ballet divin », la « danse cosmique » des divinités. Dans la philosophie indienne, ce « jeu » divin se cache derrière les apparences du monde phénoménal (māyā).

viiPrononcer satchidânanda. En devanagari : सच्चिदानन्द. Cette formule invoque, en les agglutinant et en les fusionnant, les trois concepts qui décrivent le mieux l’unité intime du bráhman : sat, सत्, « être » ; cit, चित्, « conscience » ; ānanda, आनन्द, « joie ».

viiiRamana Maharshi. Au jour le jour. Le témoignage de Devaraja Mudaliar. Trad. Eleonore Neess-Braitenberg. Ed. Albin Michel. 2017, p.23

ixSelon un des épithètes du brahman, dans la Taittirīya Upaniṣad, 2,1.

xF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S Jankélévitch. Aubier, 1949, p.129

xiPr. 9, 16 « Le pain des mystères » : Lehem setarim, לֶחֶם סְתָרִים

xiiRephaïm רְפָאִים

xiiiPr. 9, 17

xivPr 8,22 : « L’Éternel m’a possédée » : c’est la traduction que je propose pour יְהוָה–קָנָנִי, Adonaï qanani. Le texte hébreu porte le mot קָנָנִי qanani, qui est la 3e personne du singulier du verbe qanah, à l’accompli, suivie du pronom personnel à la première personne. Le sens primitif de ce verbe est « ériger », d’où, par métonymie, les acceptions courantes : « posséder, acquérir, obtenir ». La Bible de Jérusalem traduit cependant par : « Yahvé m’a créée », et précise en note que cela correspond à la traduction en grec, en syriaque et à celle du Targoum. Mais la traduction de qanani par « m’a acquise » ou « m’a possédée » est celle adoptée par Aquila, Symmaque, Théodotion, également reprise par S. Jérôme dans la Vulgate. Traduire par « créée » plutôt que par «possédée» ou « acquise » n’est pas anodin. Si l’on adopte la traduction par « créée », on prend en quelque sorte parti pour l’erreur d’Arius qui faisait de la Sagesse (comme du Verbe qui lui est assimilé) une « créature », ce qui ne me paraît pas convenir à la réalité (transcendantale).

xvPr 8, 23. Le verbe נָסַכְתִּי , dans sa forme nassakhti, a pu être traduit par « m’a établie», mais le sens premier du verbe nassakh est « verser, faire couler ». Dans ce contexte, où la Sagesse apparaît « dès l’éternité », l’idée d’un « établissement » me semble moins probante que l’idée de son « versement » continu, comparable au fait qu’est « versée » (mais seulement quelques instants) l’huile du saint chrême destinée à « oindre » le roi « du Seigneur » (cf. Ps 2,6), qui est aussi « son fils » (Ps 2,7).

xviPr 8, 24. Le mot hébreu est חוֹלָלְתִּי olaletti, qui est traduit par « je naquis » dans la Bible du Rabbinat, et par « je fus enfantée » dans la Bible de Jérusalem. Mais ce sont là des conceptions anthropomorphiques. La racine verbale est חוּל, « tourner, danser ». L’idée première est donc que la Sagesse est « mise en avant, poussée devant » dès l’éternité, pour qu’elle puisse « danser » avant même la création du monde ?

xviiPr 8,27 עַל-פְּנֵי תְהוֹם al pnéï tehom

La Colère, la Justice et les « Nations »


« Un Livre ancien lu récemment » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

J’ai lu récemment, dans un livre ancien, une suite de phrases coléreuses, ironiques, menaçantes, prophétiques, paradoxales, obscures, densément assemblées, et censément adressées à toutes les nations ‒ sans exception. J’en présente ici des extraits, qui me paraissent éclairer certains aspects de l’actualité, et inciter, pour le moins, à la réflexion :

« Pourquoi s’enragent les goyimi, et les peuples murmurent-ils en vain ? Les rois de la terre se mettent en avant, et les décideurs complotent ensemble contre YHVH, contre son Oint : ‘Brisons leurs chaînes, rejetons loin de nous leurs liens’. Il est assis dans les cieux, il rit ‒ le Seigneur ‒ il se moque d’eux. Puis, en colère, il leur parle, et par sa fureur il les terrifie : ‘Moi, j’ai établiii mon roi sur Sion, ma montagne sainte’. Je veux proclamer ce décret, YHVH m’a dit : ‘Toi, mon Filsiii, moi, aujourd’hui, Je t’ai engendré. Demande-le-moi et je te donnerai les goyim, ton héritage, ta possession, jusqu’à la fin de la terre. Tu les briseras avec un sceptre de fer, tu les mettras en pièces comme la vaisselle d’un potier’. Et maintenant, rois !, soyez prudents, et corrigez-vous, juges de la terre ! Servez YHVH avec crainte, et réjouissez-vous en tremblant. Embrassez le Filsiv, de peur qu’il ne s’irrite, et que vous périssiez en chemin, car bien vite sa colère s’enflamme. Heureux tous ceux qui se réfugient en luiv. »

Commentaire :

« Pourquoi s’enragent les goyim […] ? »

Le mot  גוֹיִ, goy, signifie « peuple, nation ». Il peut être utilisé au singulier pour définir le « peuple » d’Israël comme dans l’expression : goyi, « mon peuplevi » ou dans : simhat goyê-kha, « la joie de ton peuplevii ». Lorsqu’il est employé au pluriel, il signifie en général les « peuples étrangers », les « ennemis », les « barbares », les « païens ». Mais le mot goyim peut aussi désigner toutes les nations sans exception (y compris Israël), lorsqu’elles sont rassemblées devant l’Oint (ou le Messie), qui est aussi le « serviteur » et l’« élu » de YHVH, entre autres qualificatifs : « Voici mon serviteur, que je prends par la main, mon élu, en qui mon âme se complaît; sur lui, j’ai répandu mon esprit, pour qu’il révèle aux nations (goyim) ce qui est justeviii. » Il est à noter que cet « oint », ce « serviteur », cet « élu », doit révéler sa justice à toutes les nations (goyim). Isaïe emploie le mot goyim à nouveau, quelques versets plus loin, conjointement avec un autre mot signifiant lui aussi « peuple, nation »: עָם, ‘am. « Moi, l’Éternel, je t’ai appelé pour la justice et je te prends par la main; je te protège et je t’établis pour l’alliance du peuple (‘am) et pour la lumière des nations (goyim)ix ».

Le mot ‘am est fréquemment employé pour désigner le « peuple » d’Israël, mais pas exclusivement. Il peut aussi signifier l’Homme, ou l’humanité tout entièrex. Et, lorsqu’il est doté de l’article, ha ‘am, il dénote toujours le genre humain, l’homme en généralxi. Il faut donc faire attention aux nuances, mais on peut déduire de ce qui précède que, la plupart du temps, le mot ‘am est réservé au « peuple » d’Israël, et que le pluriel goyim dénote les autres « nations ». Cependant il existe des cas où Israël fait partie des goyim, et des cas où l’humanité entière est, comme Israël, nommée ‘am. Tout dépend du contexte… Ainsi, l’expression « alliance du peuple » (berith am) qui est employée par Isaïe, semble ne pouvoir convenir qu’à Israël avec lequel une première alliance a été conclue avec Dieu. On peut, bien entendu, conjecturer qu’un autre peuple, ou même l’Humanité tout entière, avec lequel ou laquelle une nouvelle alliance aurait été faite ultérieurement, pourrait aussi être concerné(e). Ce qui est certain, en revanche, c’est que les goyim, qui sont également cités par Isaïe dans le même mouvement de phrase, et qui doivent bénéficier de la « lumière » de l’ « Élu » [de Dieu], désignent ici, à l’évidence, l’ensemble des peuples et des nations de la terre, Israël y compris.

« Les rois de la terre […] et les décideurs […] ‒ contre YHVH, contre son Oint. »

D’un côté les « rois » et les « décideurs », de l’autre YHVH et son Oint. Au milieu, sans doute les nations et les peuples, qui n’en peuvent mais, pour la plupart, ou alors qui prennent parti, tantôt pour les « rois » et les « décideurs », tantôt pour YHVH ou tout autre figure du divin. Qui l’emportera à la fin ? Rien n’est joué, semble-t-il. Pour le moment, il semblerait que les « rois » et les « décideurs » occupent le haut du pavé. Mais tout peut changer à tout moment. Considérez le sort de Bachar Al-Assad. Sa chute fut soudaine, et sans doute le résultat de certaines modifications dans l’équilibre géostratégique. Nul doute que de tels changements, soudains, brutaux, interviendront dans l’avenir proche.

« Il rit ‒ le Seigneur ‒ il se moque d’eux. »

Le Seigneur « rit » et même il se « moque ». De qui ? Des « rois » et les « décideurs » ! Dans la Bible hébraïque, beaucoup de gens, et notamment Abraham, Sara, Ismaël et Isaac ‒ lui dont le nom signifie « Il rit », rient aussi… Mais il y a quelqu’un qui pleure ‒ Agar, la mère d’Ismaël, chassée dans le désert par Abraham. Agar n’était pas juive, mais c’est la seule personne, dans toute la Bible hébraïque, qui a vu Dieu au moins à sept reprises ; et elle est aussi la seule personne qui ait donné à Dieu trois de ses « noms » les plus célèbres, selon le témoignage de la Torah… Dieu s’est-il aussi moqué d’Agar ? J’en doute.

« Moi, j’ai établi mon roi sur Sion, ma montagne sainte. »

YHVH a établi « son » roi sur Sion. Ce « roi » n’est donc pas celui d’un peuple particulier ; il est le « roi de YHVH ». C’est un roi « élu » par YHVH, qui l’appelle dès lors son « Oint », et même son « Filsxii ». Dans ce contexte, on peut arguer que « Sion » n’est pas ici compris comme un territoire terrestre, mais, en tant que « montagne sainte », « Sion » ne peut que représenter une tout autre entité que géographique.

« Toi, mon Fils, moi, aujourd’hui, Je t’ai engendré. »

Dans ce seul verset, se multiplient les mystères. Il y a celui de la dualité toi/moi qui se double d’une autre dualité, la dualité Père/Fils. Il y a ce mystérieux « aujourd’hui » (yom), qui semble défier toute logique biologique, puisque le Père s’adresse au Fils comme si l’aujourd’hui de l’engendrement était une éternité mobile. Il y a le mystère d’un Dieu Un, transcendant, qui, d’une étonnante manière, accepte de se prêter aux métaphores anthropomorphiques de l’engendrement et de la paternité.

« Demande-le-moi et je te donnerai les goyim, ton héritage, ta possession, jusqu’à la fin de la terre. Tu les briseras avec un sceptre de fer, tu les mettras en pièces comme la vaisselle d’un potier. »

YHVH s’adresse à son « Roi », à son « Élu », à son « Oint », à son « Fils » et lui propose de lui « donner » les goyim, mais seulement s’il le lui demande. Étrange proposition : en théorie, le « Fils » n’a rien à demander au « Père », puisque ces goyim sont déjà son héritage, sa possession. Cela doit avoir un autre sens. Lequel ? Le « Fils » a le choix : soit il accepte la responsabilité qu’implique le « don » de ces goyim, et il doit alors en prendre soin et il doit leur donner la « lumière » et la « justice », soit il doit renoncer aux goyim et à sa mission de Messie. Que faire ? Cela n’a rien d’évident, surtout si apporter la « lumière » et la « justice » aux Nations, dans un monde plein d’injustice et de noirceur, doit exiger du « Fils » beaucoup de sacrifices… ou alors un seul, le sien ? Évidemment, il y a une autre possibilité, qu’il revient au « Fils » de prendre en considération. Elle consisterait à se débarrasser une fois pour toutes du problème en « brisant » les nations (les goyim) et en « mettant en pièces » les peuples du monde. Solution simple, efficace, et somme toute assez logique, s’il prenait envie au « Fils » de s’en laver les mains. Il y a encore une autre interprétation possible. Une fois que le « Fils » a pris possession de son héritage (que représentent les goyim), alors il pourrait vouloir les défendre comme son bien propre. Mais alors, ceux qu’il pourrait « briser » et « mettre en pièces » ne seraient-ce pas plutôt les « rois » et les « décideurs » de la terre qui laissent l’injustice se répandre parmi les peuples? Questions ouvertes…

«  Et maintenant, rois !, soyez prudents, et corrigez-vous, juges de la terre ! Servez YHVH avec crainte, et réjouissez-vous en tremblant. Embrassez le Fils, de peur qu’il ne s’irrite, et que vous périssiez en chemin. »

C’est le Psalmiste qui parle ici, c’est-à-dire, en théorie, David. Il n’hésite pas à risquer quelque oxymore (« réjouissez-vous en tremblant »), mais son message principal reste assez conventionnel (être prudent, se corriger, s’amender et servir YHVH). C’est l’injonction finale qui paraît la plus importante. Le Psalmiste enjoint les « rois et les juges de la terre » d’« embrasser le Fils ». Pourquoi ? Parce que c’est lui qui apporte deux choses, absolument essentielles : la justice et la lumièrexiii.

Sacrée leçon, pour un temps aussi sombre et aussi injuste que le nôtre…

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iLes « nations », les « peuples » : en hébreu גוֹיִם , goyim.

iiPs 2,6. Le mot « établir » est une traduction possible du verbe נָסַכְתִּי , nassakhti, (à la 1ère personne du singulier) dont le sens premier est « verser, faire couler », ce qui laisse entendre, dans le contexte, l’idée du versement de l’huile sacrée destinée à « oindre » le roi (le roi « du Seigneur »), qui est aussi « son Fils ». « Oindre » le roi revient en effet à l’« établir » dans sa royauté.

iiiOn lit en Ps 2,7 : בְּנִי , beni, « mon fils ».

ivOn lit en Ps 2,12 : בַר, bar, « fils ». Sur la différence entre ben et bar voir l’article « Fils de » (‘Bar’ et ‘Ben’).

vPs 2

viSoph. 2,9

viiPs 106,5

viiiIs. 42,1

ixIs. 42,6

xIs. 42.5 : « L’Éternel qui a créé les cieux […] et qui donne l’âme (נְשָׁמָה) aux hommes (‘am) qui sont sur la terre ».

xiIs. 40,7 : « En vérité l’homme (הָעָם, haam) n’est que de l’herbe ».

xiiCf. Ps 2,7 : בְּנִי , beni, « mon fils ».

xiiiIs. 42,6

Les « abattoirs humains »… et Dieu


« Abattoir » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Les horreurs commises par le régime de Bachar Al-Assad sont aujourd’hui largement médiatisées avec des images de la prison de Saidnaya, cet « abattoir humaini ». Les tortures et les exécutions de masse qui y étaient faites depuis de nombreuses années ont pu être documentées grâce à des témoignages d’anciens détenus, auxquels s’ajoutent désormais les récits de ceux qui viennent d’être libérés, à la suite de la prise du pouvoir en Syrie par l’« Organisation de Libération du Levant » (Hayat Tahrir al-Sham). Il se trouve que les horreurs syriennes sont géographiquement prochesii d’autres horreurs qui, quant à elles, continuent depuis maintenant plus d’une année à Gaza, et qui ont pu être qualifiées de « génocide », suivant la définition adoptée par les Nations unies. La Cour Pénale Internationale (CPI) a délivré des mandats d’arrêt contre deux des principaux responsables israéliens, ayant conclu que « M. Nétanyahou, né le 21 octobre 1949, Premier ministre d’Israël au moment des faits allégués, et M. Gallant, né le 8 novembre 1958, Ministre de la défense d’Israël au moment des faits allégués, sont chacun pénalement responsables des crimes suivants, en tant que coauteurs ayant commis les actes conjointement avec d’autres personnes : fait d’affamer des civils comme méthode de guerre, constitutif d’un crime de guerre, et crimes contre l’humanité de meurtre, persécution et autres actes inhumainsiii. » Le Premier ministre israélien, actuellement jugé au pénal pour « corruption », vient de déclarer (lundi 9 décembre 2024) que «le Golan fera partie de l’État d’Israël pour l’éternité». Cette référence faite en toute impunité à l’« éternité », peut sembler être un clin d’œil appuyé à la destinée exceptionnelle dévolue à l’ « État d’Israël » par un Dieu éternel et tout-puissant. Mais elle peut aussi paraître comme une sorte d’irruption eschatologique assez incongrue dans le cadre actuel de la guerre entre Israël et la Syrie. Au demeurant, elle incite le chercheur à approfondir le rôle joué par l’Éternel dans l’état du monde. Se dégageant du flux immédiat des événements, il est ainsi invité à prendre son envol vers des mondes censés être plus élevés, et peut-être plus « distants » des effroyables carnages que l’humanité entretient en son sein. Mais est-ce bien sûr ? Un regard plus philosophique aidera-t-il à juger du rôle de l’Éternel dans l’actualité sanglante du « Levant » ? « Lorsque s’ouvrent les abîmes du mal recélés par le cœur humain, et mettant au jour les affreuses pensées qui devraient être éternellement enfouies dans les profondeurs de la nuit et des ténèbres, c’est alors seulement que nous prenons connaissance de toutes les possibilités qui existent dans l’homme et de quoi est capable sa nature telle qu’elle lui est donnée, ou lorsqu’elle est abandonnée à elle-même. En pensant à tout ce qui est effrayant dans la nature et dans le monde des esprits, et à toutes les choses plus redoutables encore et plus nombreuses, qu’une main bienveillante semble écarter de notre vue, on ne peut pas ne pas reconnaître que Dieu trône sur un monde d’horreurs et qu’un Dieu qui préside à tant d’horreurs et les dissimule par sa présence peut être considéré comme un Dieu terrible, redoutable, non pas au sens figuré, mais au sens propre du motiv. »

Un Dieu terrible, redoutable, au sens propre du mot, a donc, au sens juridique du mot une « responsabilité » quant aux génocides, aux massacres, aux tortures, qui se font, en dernière analyse, en son nom, ou du moins en conséquence directe de décisions qu’Il semble avoir prises, il y a de cela quelques milliers d’années en interférant dans les rapports géopolitiques du Croissant (jadis qualifié de « fertile »).

Je doute très sincèrement que le Golan fasse partie pour « l’Éternité » de l’État d’Israël. Je crois même le contraire. En effet, la planète Terre disparaîtra complètement de cet Univers dans quelques milliards d’années, tout au plus, ainsi que le système solaire tout entier. En conséquence, le Golan, Israël, et le reste des Nations (les « Goyim ») seront rendus au néant bien avant que « l’Éternité » ait seulement commencé son décompte final.

En revanche, s’il est encore quelques esprits libres, dans le « monde des esprits », ils pourront toujours s’adresser à « Dieu », comme jadis Job, et lui poser quelques questions quant à son rôle dans la création du Mal. Ce « Dieu »-là n’a-t-il pas déjà avoué : « Je suis le créateur du mal, moi, YHVHv » ?

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iCf le rapport d’Amnesty International « Abattoir humain. Pendaisons de masse et extermination à la prison de Saidnaya, en Syrie » . Dans l’article « Prison de Saidnaya » de Wikipédia, on lit : « Les condamnés à mort ne sont pas informés de la sentence, ils ne l’apprennent que quelques minutes avant leur exécution 2. Ces derniers signent leur avis de décès avec leur empreinte digitale, on leur demande d’exprimer leurs derniers souhaits, puis ils sont exécutés dans les minutes qui suivent 6,22. : « Pendant tout le processus, les victimes gardent les yeux bandés. Elles ne savent pas quand ni comment elles vont mourir, jusqu’à ce que la corde leur soit passée autour du cou »2. La salle d’exécution, située au sous-sol du « bâtiment blanc »8, est divisée en deux pièces, jusqu’à dix personnes peuvent être pendues en même temps dans l’une des pièces, vingt dans l’autre6. Les condamnés sont exécutés par groupes de 20 à 50, ils sont amenés sur une plateforme surélevée à un mètre du sol2,6. Dans la première pièce, l’exécution se fait à l’aide d’une trappe ; dans la seconde, les condamnés sont poussés dans le vide par un gardien6. Selon un ancien juge interrogé par Amnesty International et ayant assisté aux pendaisons : « Ils les laissent [se balancer] là pendant 10 à 15 minutes. Certains ne meurent pas parce qu’ils sont légers. Surtout les jeunes, car leur poids ne suffit pas pour les tuer. Des assistants les détachent alors et leur brisent la nuque »2 ou bien « des assistants de l’officier en charge tirent alors leurs corps vers le bas pour leur casser le cou »6

iiPrenant un peu de recul, géographiquement parlant, et pour être plus complet, il faudrait certainement énumérer les nombreux autres conflits qui aujourd’hui défigurent et ensanglantent l’Humanité (Ukraine, Soudan, Éthiopie, Yemen, Burkina Faso, Somalie, Birmanie, Nigéria., etc.).

iiihttps://www.icc-cpi.int/fr/news/situation-dans-letat-de-palestine-la-chambre-preliminaire-i-de-la-cpi-rejette-les-exceptions

ivF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1943, p. 95-96

vIs. 45, 7 :  וּבוֹרֵא רָע; אֲנִי יְהוָה

La caverne profonde


« Caverne » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

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Je considère le « je », le « moi », le « soi » et le « Soi ». Je vois qu’au « je » s’attache la conscience subjective, immédiate, du sujet, pris dans la temporalité du monde : c’est le « je » (ou l’« ego ») qui sent, qui pense, qui veut, qui agit. En revanche, je vois bien que le « moi » désigne ce qui dans le sujet se construit progressivement à la fois comme entité et comme totalité, consciemment ou non. Le « moi » est ainsi représenté par l’ensemble des états de conscience (plus ou moins mêlés d’inconscient), et les myriades de sensations, de sentiments, de pensées, d’intuitions, de désirs et d’actes de la vie se succédant tout au long de la vie, et constituant, par leur ensemble même, la totalité de la vie vécue. Quant au « soi », il se définit pour certains comme étant l’« essence » du « moi ». Mais alors, soyons logique, il manque à cette définition tout ce qui correspond à son « existence ». C’est pourquoi je préfère penser que le « soi » est plutôt ce sous quoi est subsumée l’intégralité de la conscience et de l’inconscient (d’une personne singulière). Enfin, je suis tenté de définir le « Soi » comme une entité plus abstraite, et en quelque sorte transcendantale, qui désignerait l’ensemble des « soi » individuels : tous ceux qui ont existé, ceux qui existent, mais aussi, et par anticipation, ceux qui existeront un jour. Pour utiliser un concept kantien, je pourrais même suggérer que le Soi désigne aussi l’ensemble des noumènes.

Ceci étant posé, voyons quelques variations dans le jeu de leurs rapports. Le « je » est toujours en mouvement. Il s’élève mais peut aussi s’abaisser, se diriger vers le soleil, ou s’enfoncer dans la nuit, et même finir par disparaître. Tout « je » n’est qu’un « je » individuel, isolé, mais il a au moins le mérite d’incarner un sujet, ne serait-ce que partiellement. En tant que sujet, le « je » saura-t-il se prendre lui-même pour objet ? Saura-t-il apparaître ou disparaître à volonté devant lui-même ? Maîtrisera-t-il sa marche, sa montée ou sa descente, dans le paysage de sa propre existence ? Ce sont là des questions ouvertes. En revanche, le « moi » n’apparaît jamais en tant que tel, puisqu’il est par définition la somme totale de lui-même, et que celle-ci est presque impossible à décompter. Mais il ne disparaîtra pas non plus. Il est, et il sera pour toujours cet être qui devient sans cesse — au moins jusqu’à ce que ce devenir cesse. Le « moi » représente aussi, d’un autre point de vue, la réalisation toujours inaccomplie du « soi ». Je dis toujours « inaccomplie », au sens de la grammaire hébraïque, qui ne possède pas le temps « présent » du verbe, mais le remplace par un temps dit « inaccompli ». Le verbe être » conjugué à l’inaccompli en hébreu, dénote une modalité de l’être qui ne s’accomplit jamais qu’au terme d’un éternel inaccomplissementi. Le corps, même s’il n’est pas entièrement dépourvu de conscience, ne peut pas dire « je » : il n’en a pas le moyen, puisqu’il n’ a pas d’ego. Et, on le voit bien, ni le « soi » personnel, ni le « Soi » qu’il soit universel, cosmique, infini, divin, ne peuvent pas non plus dire « je ». Qui donc alors peut dire « je » ? Et, d’ailleurs, dire « je » revient à dire quoi, en réalité ? Tout « je » ne recouvre-t-il pas en puissance d’autres « je », ou même des « je », en soi réellement autres, dont certains toujours plus profonds, plus tapis, plus celés ?

Pour avancer un peu, il faudrait chercher ce dont tout « je » surgit. Alors, peut-être, on comprendrait mieux ce dont ce « je » se montre le plus ou moins digne représentant. Le « je » montrerait ainsi son épaisseur, dévoilerait une partie de ses racines, et, par inférence, il laisserait deviner, peut-être, quelques-unes de ses futures efflorescences. Le « je », ombre éphémère, disparaîtrait mais laisserait entrevoir un « moi » un peu plus pérenne, sans doute mieux capable de demeurer face au « soi » et même face au « Soi » infini. Le « je » fugace du sujet, tout comme le « moi » plus durable qu’il dénote, peuvent être comparé, ce me semble, à des nœuds de connexion entre le conscient et l’inconscient. Ces nœuds n’existent que par les torons qui les structurent et les traversent. Il faut être conscient qu’ils peuvent d’aventure se dénouer, et que les torons qui les composent peuvent être défaits, et même coupés. Mais ce n’est pas si grave : la toile du réel est faite de myriades de trames et de chaînes qui s’entre-tiennent, s’entre-lacent, et s’intriquent de toute éternité.

Il reste que le corps qui est attaché au « je » n’est pas le « je » lui-même ; le « soi » n’est pas le « je », non plus. Qui donc est véritablement ce « je » ? N’est-il qu’une image superficielle du « moi » ? D’où vient-il ? Vers quelle fin va-t-il ? Quant au « moi » son nœud de connexion n’est pas lui-même statique, il n’est pas « serré », « noué » de façon indénouable. C’est un nœud mobile, vibratile ; il a sa propre énergie, sa propre dynamique, il est en essence une vivante « intrication » de conscience et d’inconscient, et il fabrique en permanence d’autres fils et d’autres torons, c’est-à-dire d’autres moments de conscience et des éléments d’inconscient.

Ces mots que j’écris ici sans guillemets — je, moi, esprit, conscience, ego, cœur, intellect — ne sont que des appellations différentes qui saisissent de façon différente une seule et même réalité intérieure. Ils esquissent des formes habillées de conscience et d’inconscient, mais ces formes ne sont pas fixes, elles sont vivantes, et se prenant à la fois pour modèle et pour matière, elles se transforment en ce qu’elles ne sont pas encore, non pour se nier, mais pour s’accomplir. On pourrait dire, bien sûr, que le « je » n’est qu’une somme de sensations, que l’« intellect » n’est qu’un agrégat de pensées, que le « cœur » n’est qu’une addition de sentiments, et que la « conscience » n’est que le produit (tensoriel) de toutes ces sommations. Mais ces sensations, ces pensées, ces sentiments, ne peuvent exister que pour un ego singulier et, en essence, « pensant » (l’ego cogito est le « moi qui pense »). Toutes les pensées imprègnent l’ego et sont aussi imprégnées de l’ego. De même, tous les sentiments s’enracinent dans le cœur. Mais si l’on va assez loin vers leur source, et si l’on cherche l’origine de l’ego et du cœur, ce d’où vient le « je », alors les pensées se tariront sans doute, les sentiments se tairont, faute de matière à penser et à sentir. Que restera-t-il alors au « je » sans pensées et sans sentiments ? Une « pure conscience » ? Ce serait aller trop vite en chemin. Si le nœud de la conscience et de l’inconscient se dénoue, ce n’est pas une « pure conscience » qui en émergera par enchantement. D’un nœud dénoué, que faire ? Rien, sinon le renouer, à l’identique ou autrement peut-être (les marins s’entendent à varier les nœuds suivant les situations). Il faudra même sans doute le nouer plus serré, si le besoin s’en fait sentir (ce n’est pas nécessairement le cas). Ne serait-on pas tenté de voir dans le fait de nouer ce nœud à nouveau l’image d’un pur « jeu », ou d’une « danse » entre le « je » et le « non-je », le conscient et l’inconscient ? Héraclite n’a-t-il pas dit que « le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pionsii » ? Les « je » comme les « moi » ne seraient-ils que les pièces d’un jeu infini que le Temps (Aïôn) joue avec lui-même ? Le Temps « joue » avec les consciences et avec l’inconscient sur l’échiquier de l’Être. Quel est l’enjeu de ce jeu cosmique ? Y en a-t-il  seulement un ? Et cet enjeu, s’il existe, ne monterait-il pas toujours, au fur et à mesure, sans fin ?

Revenant à la source, ou se projetant dans le lointain futur, et après le constat de la disparition des pensées et des sentiments, que reste-t-il du « Je » laissé seul avec lui-même ? Devient-il un pur « Je », un « Je » réduit à l’état pur ? Mais est-il encore possible au « Je » de trouver en lui-même de quoi fixer son attention sur ce « pur »-là et de ne plus le quitter du regard jusqu’à ce qu’il ait trouver qui il est réellement ? Quel serait d’ailleurs un « pur Je », au fond ? Un « Je » sans inconscient, sans pensées et sans sentiments ? D’aucuns décrivent le « Je » dans cette situation comme étant une « pensée extrêmement subtile », ou même comme n’étant rien d’autre que le « Soi » lui-même. Mais je ne vois pas que cela résolve le problème.

L’expression « pur Je » n’est jamais qu’une formule. On pourrait même douter de son utilité. On pourrait être en droit de penser que le « pur Je » n’est jamais si « pur » et qu’il n’est pas même un « Je », à proprement parler, s’il ignore tout de son origine, de sa fin, de son essence, et de l’inconscient qui l’environne de toutes parts. Ce serait là un « Je » de fort peu d’envergure, un « mini-Je », en somme. La nuit étoilée est-elle consciente de l’image qu’elle envoie vers nos rétines ? Le cosmos total est-il conscient de sa matière noire ? L’océan est-il conscient de ses vents et de ses vagues ? Sans doute pas, du moins au sens où l’on entend généralement le mot « conscience ». De même, pourrait-on penser, le « Soi » n’est pas conscient du « je ». Réciproquement, le « je »  est loin d’avoir une conscience claire de son inconscient obscur.

Le « je » sait-il ce qu’il se passe lors du sommeil profond dans lequel il est plongé la nuit ? Il n’en sait rien, sans doute. Mais sait-il assez qu’il n’en sait rien ? D’ailleurs, qui d’autre, en lui, en saurait quelque chose? Serait-ce le « soi », qui resterait alors à l’état de veille lors du sommeil du « je » ? Au réveil le « je » dit : « J’étais endormi, j’ai rêvé peut-être, ou bien peut-être que non, comment le savoir ? Je ne sais pas qui j’étais vraiment lors de mon sommeil [profond]. En réalité, le « soi » qui existe en moi, et qui était là pendant mon sommeil profond, continue à exister maintenant que je suis redevenu un « je » conscient, mais je ne suis toujours pas vraiment conscient de ce « soi ». J’ai lu quelque part que le « Soi » est immuable. Mais ce « Soi » immuable est-il concevable par le « je », par cet « ego » pensant ? Ce qui apparaît et disparaît, c’est « je » ; ce qui demeure inchangé, c’est le « Soi ». Mais cet inchangé est hors d’atteinte. On pourrait dire qu’il ne faut pas tenir compte du « je » et de ses activités, et qu’il faut se concentrer sur la lumière du « soi », et se placer derrière elle. Le « je » est le sujet de la pensée de celui qui dit : « je pense, ego cogito ». Mais qui est le sujet du « soi » ? Et, y a-t-il un vrai « Je » qui serait le sujet du « Soi » ? Les nœuds qui lient le « je », le « moi » et le « Soi » ne se dénouent ni dans la veille, ni dans le sommeil profond. Sans doute, le « je » prend-il plus de place apparente dans la veille, et le « Soi » dans le sommeil. Quant au « moi », il fait le lien (un nouveau nœud, donc) entre le « je », le « Soi » et lui-même. Tous restent intriqués, en un nœud serré « Je-moi-Soi »… Comment les distinguer ? Il faudrait une fine lame, ou une « fine pointe », qui puisse, dans l’épaisseur serrée laisser entrevoir une « petite fente ». On pourrait alors décliner les métaphores du chanvre, des cordages, des nœuds, mais aussi des tensions, des forces, des voiles, des mats, des bateaux, des caps, et des dérives au milieu des vents et des courants.

Si je me pose la question « Qui suis-je? », que répondre ? Toute forme de réponse serait l’équivalent d’un coup de hache dans les nœuds de mon ego. Le trancherait-il irrémédiablement, d’un coup ? Sans doute pas, les fils résistent, les torons sont nombreux. L’acier de la lame n’atteindrait pas l’âme du filin. Il y a des maîtres qui disent qu’il faut « tuer l’ego », que c’est la seule chose à accomplir. La quête initiée par la question « Qui suis-je ? » est « le glaive qui sert à trancher l’egoiii ». Mais n’est-il pas préférable de laisser l’ego vivre et évoluer ? Faire vivre le « je » n’est-il pas préférable à sa mort ? Pour Maharshi, la naissance de l’ego correspond à la naissance de la personne, et il intime : « Tout ce qui naît doit mourir. Tuez l’ego; il n’y a pas lieu d’avoir peur d’une mort pour ce qui est déjà mort. Le Soi subsiste même après la mort de l’ego. C’est la Félicité, c’est l’Immortalitéiv. » Mais, à mon humble avis, il n’est pas nécessaire de « tuer » pour atteindre l’immortalité. C’est un paradoxe qui me semble un peu lourd, à mon goût. La mort m’ennuie, en tant que concept. Il ne faut pas obturer la petite fente de l’âme, il ne faut pas moucher l’étincelle du moi, il ne faut pas écraser la fine pointe de l’âme. Tuer l’ego n’ouvre pas les portes de l’éternité. L’ego, de toute façon, est transitoire, pourquoi donc le « tuer » ? Le vrai « Soi » est permanent. Il a donc bien le temps d’attendre son tour. Si l’on est déjà le vrai « Soi », au moins de façon immanente, pourquoi se préoccuper de tuer l’ego ? Si l’on identifie, de façon passagère, et par erreur, le vrai « Soi » (qui est bien réel) avec le faux « soi » (qui serait à l’image de l’ego, du « je »), quelle importance ? Ce ne serait qu’une péripétie, un détour, au long d’un voyage si long que l’on n’en imagine pas la fin. On prend un bord, et on vire à nouveau, plus loin, quand une risée se fera sentir. Le « Soi » est une forme de conscience dite « pure », aussi celle-ci n’est-elle consciente de rien d’autre que d’elle-même, ce qui ne l’avance pas à grand-chose, du point de vue qui nous intéresse, qui est celui de la découverte du Tout, de l’Être en général, mais aussi de la totalité des êtres en particulier.

La « conscience pure », qu’est-ce, en réalité ? Est-ce l’âme même, ou bien encore la « fente » qui se dessine en son intime abîme, ou encore sa plus « fine pointe », lorsqu’elle explore son voisinage, ou encore son « étincelle » originaire, lorsqu’elle cherche la source de son feu ? Mais, d’ailleurs, qu’est-ce que la « conscience » tout court ? Le corps, considéré comme tel, est dépourvu de toute conscience et ne peut pas dire « je ». Il a besoin de la conscience pour prendre conscience qu’il est un corps. Mais le corps n’est pas la conscience, il n’en est que l’apparent dépositaire, pour un temps, et il peut être aussi l’objet de son attention. Le « Soi », quant à lui, dont certains disent qu’il est « pure conscience », qu’il est séparé de toute corporalité, ne peut pas dire « je » non plus. Quant a « moi », il est quelque chose d’intermédiaire entre le corps et le Soi ; il est aussi intermédiaire entre conscience et inconscient. Le « moi » est un « je » moins nu, vêtu seulement de plus hardes. Ou, si l’on veut être emphatique, il est un diamant couvert de suie, qui mime un « je » originel, qui alors était le « je » vraiment nu, c’est-à-dire une sorte de point géométrique, sans dimension ni poids. Le « moi » possède une conscience, mais celle-ci est-elle sincère ? Ne se trompe-t-elle pas sur elle-même ? Pour répondre, il faudrait chercher la source du « moi ». Le corps, lui, ne dit pas «Je suis», il ne dit rien, il se contente d’être, immanent à lui-même. Non, il ne dit rien. Il vit, jusqu’à sa fin. Il sera seulement, dans certains cas, mis à nu, dénudé, ou même flagellé, torturé, crucifié dans quelques cas. Ce corps représente-t-il le « moi » ou la « personne » à qui toute félicité sera désormais niée, après la mort ? Ou, continuera-t-il d’exister, fantasmatiquement en tant que « corps pur » et éclaté en myriades de quarks, que l’on pourra à volonté transformer à nouveau en substance, morte ou vive ? Une autre voie de recherche s’ouvre, pour le « je » que la mort n’effraie pas. Elle consiste à partir du fait que la Félicité ne va pas nécessairement de pair avec la Conscience ou avec l’Être. L’Être, la Conscience, la Félicité (qui se disent Sat, Cit, Ananda, en sanskrit) ont leur propre nature, leur propre essence, leur propre indépendance. On pourrait imaginer qu’ils « existent » indépendamment les uns des autres, tout en restant en quelque sorte intriqués. Pour imaginer cela, il faudrait sortir de l’oubli — l’oubli de l’être, l’oubli de la conscience, l’oubli de la (véritable) félicité. On peut penser que le « je » est capable de ne pas oublier qu’il a pu un jour « voir », et qu’il a alors « su », et qu’il a su aussi qu’il allait « oublier ». Mais il n’a pas oublié qu’il savait alors qu’il allait oublier — ce qui est sa gemme la plus précieuse, dans le (très petit) trésor de sa vie.

Qu’est-ce qu’une pensée qui ne dirait pas « je pense » mais qui penserait seulement au « je » (qui pense) ? Serait-elle son propre sujet ou seulement l’objet de la pensée d’un autre sujet qu’elle-même ? Le « je » pensant (ego cogito) est le témoin de tout ce qui arrive au sujet, pendant les états de veille et de rêve, ou du moins, c’est ce que nous croyons. On peut assez facilement considérer le « je » comme étant le sujet (pensant). Mais si l’atteinte du pur « Soi » n’est réalisée qu’après avoir tué le « je » , qu’après avoir tué l’ego, qu’après avoir tué la pensée, la pensée elle-même n’apparaîtra plus que comme un objet, désormais sans importance, déréalisé.

Pour les maîtres à penser, le premier et unique devoir de l’homme, c’est la réalisation du « Soi ». Mais pourquoi cela ? Pourquoi dénuder le « je », et pourquoi viser à l’anéantir ? Le « je » pourrait être vu comme un irréductible fragment de l’Être, un petit point ontologique, mais aussi un point absolu. Ce point infime, ne peut-on concevoir qu’il puisse être admis en présence du Tout, et placé devant l’infini du « Soi ». Il faudrait concevoir la possibilité du face-à-face du point et du Tout, mais aussi ses conséquences lointaines. Absorption, dilution, interaction ? Si l’on admet que la « conscience pure » est le Soi, il faut aussi reconnaître qu’existe aussi une conscience (mélangée, émergente, inchoative, inaccomplie) dans le point indivis qu’est le «je » originel. Ce point infiniment minuscule, proche de l’anéantissement, est cependant conscient qu’existe la conscience infinie du Soi, et il est conscient qu’il peut s’y joindre. Il peut désirer fusionner avec le Tout, mais sans se diluer, en gardant son irréductible punctitude, son « étant-point ». En tant que « point », il peut rêver de parcourir infiniment l’infinité du « Soi », pour y tracer librement lignes, courbes, mais aussi surfaces, volumes, et mêmes mondes. « Quelle est la nature ultime de la Réalité ? » — demandent-ils toujours, les maîtres-à-penser. Serait-ce l’Un ? Le Tout ? Si c’est l’Un, comme disent les maîtres à la suite de Parménide, puis des monothéistes, le questionnement ne fait que commencer. L’Un peut-il unir les triades, comme celle du connaissant, de la connaissance et du connu ? Le connaissant est ce qui connaît (mais se connaît-il seulement lui-même ?). La connaissance est toujours en acte, elle est « acte », et de cet acte résulte la félicité, laquelle est sans fin, (pour autant que l’acte de connaître n’épuise jamais ce qui toujours reste à connaître). Le connu est ce qui est à connaître (mais on vient de le dire, tout reste toujours à connaître). Tout cela, connaissant, connaissance, connu, peut-il s’unir dans l’Un ? Mais alors qu’est-ce que l’Un, sinon un inaccompli ?

Question: Si le « je » est lui-même une illusion, une illusion qu’il faille rejeter, qui donc alors est en position de rejeter cette illusion ? Si c’est encore le « je » qui rejette, ce rejet n’affecte que l’illusion du « je », et non le « je » lui-même. Le « je » reste tel qu’en lui-même : il reste alors peut-être dans l’attente d’illusions nouvelles ? Mais on peut aussi imaginer qu’il reste dans l’espoir de découvertes. De quelle manière adviendraient-elles ? Par cette fameuse « petite fente », en laquelle il se glisserait pour dérober une vue du « Soi » ? Tel est le paradoxe ultime de la réalisation du « Soi » par le « je ». Celui-ci doit se nier à un point extrême, et même frôler le néant, sa propre annihilation. Le « je » dénude toutes ses illusions toutes ses errances égotistes, de façon à espérer être placé en face du Soi. Le « je » qui cherche est donc la réponse à sa propre question. Il est l’enjeu de son propre jeu. Nulle autre réponse ne peut venir, de quelque horizon que ce soit. Ce qui naît une fois, naît sans cesse. La naissance est son essence. Dans un monde où des êtres naissent et meurent, seul est vrai ce qui naît toujours. Ce qui naît depuis toujours a vocation à devenir toujours un être naissant et renaissant. Naissant à quoi ? Naissant à lui-même, et naissant hors de lui-même. Naissant à l’extase même. Le « Soi » est plus intime à lui-même que les pensées que l’ego cogite pour lui-même. L’ego est déjà, en un sens, le « Soi », tandis que ses pensées peuvent voler n’importe où dans le monde de la pensée, tout en restant étrangères au « Soi ». On n’arrive donc pas à connaître le « Soi » simplement en multipliant les pensées, ni même en approfondissant l’une d’entre elles jusqu’à l’infini. On n’atteint le « Soi » que lorsque toutes les pensées ont été pensées — ce qui ne peut arriver. Ou alors, on l’atteint aussi, ne serait qu’un instant, quand toutes les pensées disparaissent d’un coup du « je » qui pense. C’est pourquoi d’aucuns disent qu’il faut être libre de toutes pensées. Il faut ne s’accrocher à rien, laisser dire, laisser faire, laisser penser, et se débarrasser de tous les dires, de toutes les actions, de toutes les pensées, et alors aucun dire, aucune action, aucune pensée ne s’accrochera plus au « je ». Le « je » sera seulement lui-même, pur en un sens, mais en un autre sens liés par des myriades de cordages et de filins, à tous les nœuds de l’univers en cours. On ne trouve pas le « Soi » dans les paroles des hommes, dans le monde ou dans le cosmos. Il faut le chercher dans le vide même, non pas parce qu’il serait en effet dans le vide, mais parce que c’est dans le vide seul qu’il peut apparaître. Seul le vide est à la mesure de son ineffabilité. Faites le vide, et laissez venir le « Soi » en vous. Ce sera alors la fin d’un monde et de ses misères, mais pas la fin des mondes. Le « Soi » est seulement une fente dans la profondeur de la Caverne.

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iCf. Ex. 3,14

iiFragment D.K. 52 : « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d’un enfant. » (Trad. Marcel Conche). Compte tenu de l’évidente proximité étymologique (soulignée par Chantraine) entre les mots grecs παῖς, païs, « enfant » et παίζω, païzô, « jouer », on peut en inférer que l’essence de l’« enfant » est dans le « jeu », ou, réciproquement, que l’essence du « jeu » se trouve dans l’« enfance »… Pour en rendre compte, je propose donc de traduire : « Le Temps est un enfant, faisant l’enfant en déplaçant des pions. » L’idée suggérée serait alors que le Temps s’enfante lui-même, de par son essence même, laquelle est aussi l’essence du « jeu ».

iiiRamana Maharshi. L’enseignement. Traduction de Eleonore Braitenberg. Albin Michel, 2005, §146, p. 224

ivIbid. §251, p. 339

The Star, the Stone, the Oil and the Self


« Self 2 » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Nicholas of Flüe, a Swiss mystic of the XVth century, « the only saint by the grace of God known to Switzerland270 » had prenatal visions—a famous case of fetal consciousness. Marie-Louise von Franz, spiritual heiress of C.G. Jung, has dedicated a book to him, which begins with this precise, heartfelt account: « Henry am Grund, friend and confidant of Nicholas of Flüe, told how Brother Claus [the name by which Nicholas of Flüe was known in Switzerland] had a vision in his mother’s womb, even before he was born. ‘He had seen a star shining in the sky that lit up the whole world; […] so he explained that this meant that anyone could say of him that he shone so brightly in the world. Furthermore, Brother Claus had told him that, before he was born, he had seen in his mother’s womb a large stone that represented the firmness and constancy of his being, in which he had to persist in order not to abandon his enterprise (or his nobility). That he had, on the same occasion and still in his mother’s womb, seen the holy chrism; then, after being born and seeing the light of day, he had recognized his mother and the midwife; he had also seen how he was being carried through the Ranft valley towards Kerns to be baptized, all with such vividness that he had never forgotten it, and had retained an image as clear as when the vision had occurred. In the same circumstances, he had also seen an old man standing beside the font, but he didn’t know him, whereas he recognized the priest who was baptizing him’271. »

From the outset, the contemporary reader is faced with a dilemma. Is this text to be taken seriously, or is it rather a jumble of fallacies and pointless fantasies? How could a fetus have « visions » and then remain conscious of them for the rest of its life? “This account by Brother Claus is disconcerting in the extreme, and presents us with a most difficult problem: either we are dealing with a unique, unheard-of miracle in which a fetus or a new-born baby had perceptions of which it subsequently retained a conscious memory, or we must conclude that the account is fallacious272.” Unheard-of miracle or laughable allegation? Whatever the case, these « visions » are of intrinsic interest, as a testimony to the variety of psychic powers and their relationship with the real world, and with history. In this case, the link between these visions and the reality and history of Switzerland cannot be denied. They visited the mind of the only Swiss ever to be canonized273 by the Catholic Church. Nicholas of Flüe died in 1487 « in the odor of sanctity ». He had won the veneration of his compatriots after saving Switzerland from a fratricidal war. But what’s most interesting about Nicholas of Flüe’s « visions » are the « symbols » and « archetypes » that appear in them: the star, the stone, the oil (chrism) and the old man. Marie-Louise von Franz comments: « First we have the star, which is the image of the Self and of the ‘inner light’ projected into the farthest regions of the universe. Next comes the stone, representing the star descended to earth, now tangible, palpable, so to speak; and finally, we are in the presence of the oil, which is in a way ‘the hidden soul of the stone’, or, in the language of the Church, the substance in which the Holy Spirit manifests Itself. In faith of this, we can see that oil is the symbol of the meaning that orients man towards the numinous presence of divinity, a meaning that stands out against the backdrop of synchronicity phenomena274. » Von Franz’s interpretation is in line with that of C.G. Jung, master of the depth psychology, and promoter of the concept of synchronicity along with physicist Wolfgang Pauli275. I’d like to go a step further, and present an interpretation of the symbols of Nicholas of Flüe’s vision from the perspective of a comparative anthropology of consciousness. The star symbol is one of the oldest in existence. The cuneiform sign that represents the idea of « God » has the shape of an eight-pointed star 𒀭, reading AN or DINGIR in Sumerian. The center of this cuneiform can be seen as the point of intersection, or convergence, of four distinct, centripetal strokes. It could also be seen as the source of centrifugal radiation, flowing in the eight cardinal directions. I interpret it as an image of consciousness, or an ‘image of the Self’. The graphic dualism of the cuneiform star can also be seen as a metaphor for wave/corpuscle dualism. The central point of the star 𒀭 symbolizes the « corpuscle », and the eight rays from it symbolize « waves ». From a psychological point of view, the center of the star 𒀭 symbolizes the « self ». Radiation represents the relationship of the self with the outside world, with the « other ». In the Self, the « I » and the « other » are psychically intertwined, just as are intertwined waves and quantum particles. The star is not just energy. It is also a « stone », supposedly inert, that has fallen to earth, in Von Franz’s interpretation of Brother Claus’s vision. The image of a falling stone is reminiscent of a meteorite striking the earth. Or, on a completely different note, it could symbolize the descent of a soul into a body, its incarnation. The symbol of the stone is also used in the Bible. There’s the foundation stone, aven, « well seated276« , and there’s its opposite, the stone « rejected by the builders », but become against all odds the « ridge stone277« . The dualisms of the cornerstone278 and the stumbling block279, of the « dark and shadowy » stone280 and the « living » stone281 » deploy other metaphors. The stone is a sacred symbol of the self, immutably fused with the Self of the world. And because stone, in the final analysis, always comes from elsewhere, from the far reaches of the cosmos, it is also a symbol of the unknown.

As for the image of « the oil of the hard stone », we find it in the 5th book of the Torah, Deuteronomy. In the « Song of Moses », YHVH makes his people taste « the honey of the rock and the oil of the hard stone282« . From this we can infer that this sweet, unctuous – and sanctified – oil is somehow the « hidden soul » of the stone. But, one might ask, is there really such an oil, such a ‘soul’, at the center of the hard stone? Is it not more reasonable to think that this oil only appears because it is expressed from an oleic substance by means of the millstone? The millstone grinds the olive or vine fruit to express its essence – oil or wine. In the Veda, the sacred book of a completely different culture than the Hebrew, the stone also grinds plants to extract the precious Soma, which is the essence of the Vedic sacrifice, and which is consumed by the priest during the rite rendered to the Vedic God, yet another unique and supreme Creator. How can we fail to see this as a permanent or even immanent paradigm? Under all skies, the millstone crushes and transforms into intoxicating liquid, sticky pour, or fine flour, what was once “one”—the ripe, rubescent grape, the black, naked flesh of the olive, the hard, golden grain of wheat. In Nicholas of Flüe’s dream, the star symbolizes the eternal Self, the stone signifies the incarnate self, and the oil represents the transmuted, transcended self. The stable, compact, resistant self must be liquefied. Through the ordeal of the millstone, its fine grinding, the multiple self becomes a single « oil ». It is thus even more unified than stone, seed or olive ever will be.

The fourth element revealed by Brother Claus’s dreams completes the symbolic quaternion with the « unknown old man », the archetype of the « wise old man », i.e. the Spirit. He corresponds to the « Ancient of Days » and the « Most Holy Old Man », nicknamed « White Head », in the Cabala283. Jung suggests that, in the case of Nicholas of Flüe, this figure represents « the personification of the ‘grain of salt’ that the newborn child receives in baptism, namely the Sapientia Dei, the Wisdom of God, within which God Himself is present284. » This “Most Holy Old Man”, or « Divine Wisdom », played a role throughout Brother Claus’s life, in the form of frequent apparitions.

The star, the stone, the oil and the « unknown old man » first appeared in Brother Claus’s brain as soon as his consciousness awakened. With Jung and Von Franz, we can consider that these symbols prefigured Brother Claus’ exceptional destiny. It’s also conceivable that, in the eyes of a rationalist or a positivist, the story of Nicholas of Flüe, with its prenatal visions and mystical intuitions, would seem perfectly inadmissible. Yet Nicholas of Flüe was indeed a « prophet in his own country », both religiously and politically. His wise counsel saved Switzerland in 1481, when a fratricidal war was brewing. Can we assume that his visions contributed to peace? Every vision is in some way « true » when it bears witness to a profound, immanent order. We can’t rule out the idea that Nicholas of Flüe’s visions contained a subtle, invisible but effective part of this hidden order.

The star-stone-oil triad represents an immanent process of transformation and transmutation of consciousness. It symbolizes the metamorphosis of light (consciousness), in three stages : its (cosmic) origin, its materialization (its ‘incarnation’) and its overcoming (its ‘sublimation’). The grinding of consciousness (or its ‘sacrifice’) opens the way to transcendence, just as holy oil, consecrated chrism (from Greek χρῖσμα / khrĩsma, ointment, perfume) becomes what the Hebrews anointed their « anointed ones » (their prophets and kings) with. Symbolizing the inner light of the Self, the star is the symbol of a light with a universal vocation, a light which from the beginning illuminates the entire cosmos, and which until the end will illuminate the consciousness of beings endowed with a singular soul. The stone, a piece of fallen star, symbolizes the Self incarnated in the ego, in living flesh. The oil represents the very consciousness of the Self. One, but fluid, it became chrism for the anointing of priests, prophets and kings, and is the symbol of grace.

Human and Non-Human Consciousnesses


« Chimère » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

The Psalmist sang of YHVH’s eternal, irrevocable covenant with David, his servant, his saint, his anointed. But why is he so bitter? He blames YHVH for his sudden breach of that covenant, his unilateral fickleness, his unpredictable anger. « And yet you have forsaken him, rejected him, your chosen one; you have raged against him. You have broken the covenant of your servant, you have degraded him, and thrown down his diadem259. » Wouldn’t the Psalmist be mistaken in his judgment? How could a God so One, so high, so powerful, be unfaithful to his own word? How could an eternal God be understood, let alone judged, by a fleeting creature, however inspired? Besides, if the Psalmist’s bitterness were to be justified, God forbid, wouldn’t it be better not to insist on this broken covenant, this broken promise? No power, whatever it may be, likes to be called into question, and even less to be challenged on its own ground, in this case that of the word and the promise. YHVH, it’s a fact, doesn’t like man’s critical thinking, this nothingness, to be exercised towards Him. Criticism tends to diminish the quality of the homage and praise He expects from His creatures. His power pervades the universe. His essence is eternal, of course. His existence is real, to be sure. However, this ‘power’ and this ‘existence’ only have real meaning if other, non-divine consciousnesses are aware of them, and praise Him for them. Without them, divine ‘power’ would remain self-centered, solipsistic, centripetal, in a way ‘selfish’, or at least ‘egotistical’. And, by the same token, would it not reveal a ‘lack’ within the divine? To make up for this ‘lack’, there is a kind of intrinsic necessity for other consciousnesses to come and fill it, and for some of them to be able to freely recognize the ‘power’ at work, as a condition of existence, of life, of all forms of consciousness. This is why we can infer that the Creator, in His omnipotence, which is supposed to be absolute, felt the desire to create consciousnesses other than His own; He needed singular consciousnesses to « be », other than in Himself. This was the reason for the original, implicit, natural, structural alliance of God with His Creation, the dialectical alliance of uncreated Consciousness with created consciousness.

In the beginning, it was important for His wisdom to be aware of the existence and essence of all the kinds of consciousness that could be created, in the entire Cosmos, until the end of times that may have no end. Now, it’s important for Him, at every moment, to be aware of the meaning that consciousnesses give to themselves. It also matters to Him what meaning they give (or don’t give) to His existence. He obviously wouldn’t have sent prophets down here if He didn’t care. What matters to Him above all is the general movement of consciousness in the world. By means of a thought experiment, a dream of created consciousness, we could imagine that the Creator creates new consciousnesses, which are, in essence, always ‘in the making’, and which must, while alive, be fulfilled. Placed in the world, they bring to life, grow (or shrink) their potential for consciousness, their wills, their desires, their hopes. We could also imagine that the life of these created consciousnesses, the fulfillment of these ephemeral wills, is not unrelated to the fulfillment of uncreated Consciousness, the realization of the eternal will, the Life of the Self. Finally, we could hypothesize that the Creator has, in consciousness, desired the existence of created consciousnesses, and that His desire grows as consciousness grows in the created world. In His unconscious awareness, or in His conscious unconsciousness, the Creator seems almost oblivious to who He really is, why He creates, and how His creative power can be apprehended, understood and praised by His creatures, in principle reasonable, but surprised to be there. On the one hand, if the Scriptures are to be believed, God YHVH seems to have needed to ally Himself exclusively with a people, binding them to Himself with irrevocable promises and eternal oaths. But on the other hand, again according to the Scriptures, God YHVH did not hesitate to break these promises and oaths, for reasons that are not always clear or expressly alleged. He unilaterally broke the covenant with his chosen one, his anointed, even though it had been proclaimed eternal. Terrible consequences are to be expected from this rupture and abandonment: walls demolished, fortresses ruined, populations devastated and plundered, enemies filled with joy, the end of royal splendor, the throne thrown down, and general shame. Woe and suffering now seem destined to last with no foreseeable end, while man’s life is so brief260. What has become of the promise once made, which in principle was to bind the God YHVH for ever261? The conclusion is abrupt, brief, but without acrimony. Finally, twice, the word amen is addressed to this incomprehensible and, it seems, forgetful God: « Praise the Lord forever! Amen and amen262! » The forsaken anointed one, a little disenchanted, doesn’t seem to hold it against the Lord for not having kept his promise. He doesn’t seem eager to insist on this unilateral abandonment, this abolished covenant. He doesn’t want to admit to himself that this gives him a kind of de facto moral advantage over a God who shows himself unaware of his « forgetfulness », whereas he, the chosen one, the anointed one, has forgotten nothing of the promise. Is it out of prudence? In all His glory and power, the God YHVH doesn’t really seem to appreciate criticism when it comes against Him, and even less when it comes from men who are notoriously so fallible, so sinful. Although his power extends across the universe, and no doubt far beyond, God YHVH needs to be ‘known’ and ‘recognized’ by reflective (and laudatory) consciousnesses. He shows his desire to do more than just « being ». He also wants to « exist » for consciousnesses other than His own. Without human, living, attentive consciousnesses that recognize His « existence », God’s « Being » would have no witness other than Himself. In the absence of these free consciousnesses, capable of recognizing His existence and praising His glory, this very existence and this very glory would in fact be literally « absent » from the created world.

The existence of the divine principle could certainly be conceived in absolute unity and solitude. After all, this is how we conceive of the primordial, original God, before Creation came into being. But does the idea of divine ‘glory’ even make sense, if there is no other consciousness to witness it? In essence, any real glory requires conscious glorification by a glorifying multitude, dazzled, conquered, sincere. Could God be infinitely ‘glorious’ in absolute solitude, in the total absence of any ‘presence’, in a desert empty of all ‘other’ consciousnesses capable of perceiving and admiring His glory? He could, no doubt—but not without that glory suffering a certain ‘lack’. Divine existence can only be fully ‘real’ if it is consciously perceived, and even praised, by consciousnesses that are themselves ‘real’. A divine existence infinitely ‘alone’, with no consciousness ‘other’ than itself, would be comparable to a kind of somnolence, a dream of essence, the dream of an essence ‘unconscious’ of itself. The Creator needs other consciousnesses if he is not to be absolutely alone in enjoying his own glory, if he is not to be absolutely alone in confronting his infinite unconsciousness, without foundation or limit.

Man possesses his own consciousness, woven of fragility, transience, evanescence and nothingness. His consciousness can reflect on itself and on this nothingness. Each consciousness is unique and unrepeatable. Once it has appeared on earth, even the most omnipotent God can’t undo the fact that this consciousness has been, that its coming has taken place. God, in his omnipotence, cannot erase the fact that this singularity, this unique being has in fact existed, even if he can eradicate its memory forever. Nor can God, despite his omnipotence, be both « conscious » as « God the Creator », and conscious as is “conscious” a « created creature ». He must adopt one of these points of view. He has to choose between His consciousness (as being ‘divine’) and the specific consciousness of the creature. Nor can He simultaneously have full and total awareness of these two kinds of consciousness, since they are mutually exclusive, by definition. The potter’s point of view cannot be the pot’s point of view, and vice versa.

But can’t God decide to « incarnate » Himself in a human consciousness, and present Himself to the world as a word, a vision or a dream, as the Scriptures testify? But if He « incarnates » in a man (or a woman), doesn’t He lose to some extent the fullness of His divine consciousness, doesn’t He dissolve His Self somewhat, doesn’t He become partly unconscious of His own divinity, by assuming to incarnate in a human consciousness? In essence, all consciousness is one; it unifies and is unified. All consciousness is a factor of oneness, in itself, for itself. God Himself cannot be simultaneously ‘conscious’ as a conscious man is, and ‘conscious’ as a conscious God is, a One God. A One God cannot at the same time be a double or split God.

We can take another step along this path of reflection. In the depths of the divine unconscious lies this sensational truth: knowledge of the unique, singular consciousness of every human being is not of the same essence as knowledge of the unique, singular consciousness of God. These two kinds of knowledge are mutually exclusive, and if the former escapes entirely from the latter, the latter also escapes, in part, from the former. Every consciousness remains a mystery to all other consciousnesses. The two kinds of consciousness, created consciousness and divine consciousness, cannot merge into a pure identity, but they can enter into dialogue.

Could it be, however, that the unique, singular, created consciousness of each creature is in some way part of God’s unconscious? This question is not unrelated to the hypothesis of a possible divine Incarnation. Before the beginning, the very idea of a Man-God (or of God incarnating Himself in His creation) did not exist. There was only one alternative: God, or ‘nothing’. After Creation took place, the situation changed. There is now God—and ‘something’ else. We must recognize the hiatus, and even the fundamental chiasmus of consciousness caught between these two essences, these two realities, the divine and the created. If Man is conscious in his own (unique, singular) way, how can the God (unique and singular) recognize this uniqueness, this singularity of human consciousness, if He can recognize no ‘other’ consciousness, no ‘other’ uniqueness, no ‘other’ singularity, than His own? If God, being ‘one’, cannot recognize an ‘other’ than Himself, He cannot recognize in Himself the absolute ‘other’. He is therefore not absolutely conscious of Himself, of His own consciousness, of His own uniqueness and singularity, if He is not also conscious of the presence of this ‘other’ within Himself. And, being unconscious of what is absolutely ‘other’ in Him, how could the God glorify in Man’s consciousness, from the point of view of His absolute uniqueness, which, as such, is unconscious of all otherness?

A similar question was formulated by Jung: « Could Yahweh have suspected that Man possesses a light that is infinitely small, but more concentrated than that which he, Yahweh, possesses? Perhaps jealousy of this kind could explain his behavior263. » Is Yahweh really a jealous God, in the literal sense? Is God ‘jealous’ of Man? The expression « jealous God »—El qanna’is used several times in the Hebrew Bible. It’s the name by which YHVH calls Himself (twice) when He appears to Moses on Mount Sinai: « For YHVH, His name is ‘Jealous’, He is a jealous God264! » This name has consequences for man, in a way that can be considered humanly amoral: « For I, the Lord, your God, am a jealous God, who pursues the crime of fathers on children to the third and fourth generation, for those who offend me265. » And, no, this jealous God doesn’t forgive, he wants revenge. « The Lord is a jealous and avenging God; yes, the Lord takes vengeance, he is capable of wrath: the Lord takes vengeance on his adversaries and holds a grudge266. »

Jung also claims that Job was the first to understand the contradiction of God being omniscient, omnipotent and « jealous » all at the same time. « Job was elevated to a higher degree of knowledge of God, a knowledge that God Himself did not possess […] Job discovered God’s intimate antinomy, and in the light of this discovery, his knowledge attained a numinous and divine character. The very possibility of this development rests, we must assume, on man’s ‘likeness to God’267. » If God does not possess the knowledge that Job does, we can say that He is partly unconscious. Now, the unconscious, whether human or divine, has an ‘animal’ nature, a nature that wants to live and not die. Indeed, the divine vision reported by Ezekiel was composed of three-quarters animality (lion, bull, eagle) and only one-quarter humanity: « As for the shape of their faces, all four had the face of a man and on the right the face of a lion, all four had the face of a bull on the left and all four had the face of an eagle268. » From such « animality », so present and so prominent in Ezekiel’s vision of God, what can a man reasonably expect? Can (humanly) moral behavior be (reasonably) expected of a lion, an eagle or a bull? Jung’s conclusion may seem provocative, but it has the merit of being coherent and faithful to the texts: « YHVH is a phenomenon, not a human being269. »

Job confronted the eminently non-human, phenomenal nature of God in his own flesh, and was the first to be astonished by the violence of what he discovered, and what was revealed. Since then, man’s unconscious has been deeply nourished by this ancient discovery, right up to the present day. For millennia, man has unconsciously known that his own reason is fundamentally blind, powerless, in the face of a God who is a pure phenomenon, an animal phenomenon (in its original, etymological sense), and certainly a non-human phenomenon. Man must now live with this raw, irrational, unassimilable knowledge. Job was perhaps the first to elevate to the status of conscious knowledge a knowledge long lodged in the depths of the human unconscious, the knowledge of the essentially antinomic, dual nature of the Creator. He is at once loving and jealous, violent and gentle, creator and destroyer, aware of all his power, and yet, not ignorant, but at least unaware of the unique knowledge that every creature also carries within. What is this knowledge? In Man, this knowledge is that his consciousness, which is his unique and singular wealth, transcends his animality, and thus carries him, at least potentially, into the vertical vertigo of non-animality. This establishes the likelihood of ancient links between monotheistic spirituality and the various shamanic forms of spirituality, so imbued with the necessity of relations between humans and non-humans.

Le silence des charniers


« Mourir et vivre » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

La mort ne tue pas mais fait vivre — à nouveau, mais autrement. De même que naître (s’en rappelle-t-on assez?) revenait à quitter pour toujours la vie utérine, si douce, si naturelle, si close, le fait de mourir en cette vie, et à cette vie, équivaut à naître, d’une autre façon. Mourir, c’est continuer d’être, d’une manière à nous inconcevable ! Oui, certes inconcevable, et cependant pas totalement imperméable à toute intuition, à toute vision. Au moment de la mort, ou plutôt immédiatement après, une autre vie se révèle. Elle se laisse découvrir sous des formes incroyables, transcendantes, sublimes. La mort se présente comme une « disparition » de ce côté-ci de la vie, mais de l’autre côté, elle est aussi l’occasion de l’« apparition » instantanée d’une vie nouvelle, jusque-là cachée, insoupçonnée. Naître, pour le nouveau-né, représente déjà pour lui un saut dans l’inconnu, une brutale progression dans ce bas monde ; de même, à la fin de toute vie, mourir devient l’occasion d’un nouveau progrès de la vie même. La vie, c’est là sa nature, son essence, toujours croît, monte, s’épure, se métamorphose, se renouvelle, se dépasse et se transcende. Toute mort n’est jamais qu’une étape sur un chemin qui est en réalité sans fin — un exode perpétuel, un exil continuel, une odyssée littéralement infinie. Ce moi qui vous parle, est-il seulement la forme fugace d’une vie éphémère, une individualité quelconque, insignifiante, plongée dans le sein d’une humanité qui ne serait elle-même qu’une goutte boueuse de consciences agglomérées, perdue dans la totalité immense du cosmos? Ce moi est en réalité général, en ce qu’il emporte avec lui, éternellement, son sens caché. En tout moi se cache un flux de vie originaire, réel, essentiel, non-tuable. La nature biologique ne peut l’anéantir, car le destin réel du moi la dépasse de plusieurs ordres de grandeur. Le moi n’est point fait pour elle : c’est la nature, au contraire, qui est faite pour le moi et lui sert de point de départ, de rampe de lancement vers la noosphère. D’autres mondes, ultérieurs, inouïs, ineffables, attendent tranquillement le moi. Ils sont en nombre infini.

La mort n’est qu’un passage. Mourir revient à franchir un gué, à pied sec. Au-delà s’ouvrent d’autres vies, jusque-là invisibles à nos yeux terrestres. L’un des buts de l’existence de la « nature », telle qu’elle se déploie sur cette Terre, est de permettre la naissance d’esprits dotés de raison et d’intelligence, puis d’en favoriser, autant que possible, le développement et l’épanouissement. Les destins des esprits sont, bien entendu, infiniment variés. L’Esprit en est seul juge. Leurs différences, leurs variations s’expliquent par des raisons profondes, liées à la nature même de l’esprit, à la liberté essentielle dont il est gratifié. Surtout, rien n’est jamais joué, face aux infinis développements qui les attendent dans une Création qui est sans fin — mais pas sans finalité. La mort (terrestre) par laquelle la nature semble anéantir un être humain (libre ou entravé, intelligent ou non) est comme le finale d’une symphonie (ou d’un concerto), la touche finale au tableau d’une vie longue ou brève, heureuse ou misérable. La musique d’un être prend soudain fin. Le silence se fait dans la salle. Et puis ? Tonnerre d’applaudissements ? Indifférence glaciale ? Rien de tout cela, sans doute. Déjà le rideau s’ouvre pour une nouvelle œuvre à « jouer », qui devra être composée au fur et à mesure de son interprétation… Pour le mort, une nouvelle vie s’annonce illico, où son moi montrant des forces neuves pour penser et agir, devra s’inventer d’autres visions et aspirations, se guidant sur d’autres lumières, se fiant à d’autres intuitions…

Mais voilà que ce mort est un être qui nous est cher. Nous le pleurons. Nous sommes dans la déréliction. Nous pensons, bien à tort, qu’il est désormais avalé par le néant. Ceux qui « croient », les talas, quant à eux, pensent peut-être qu’il est désormais associé aux chœurs des anges, et qu’il chantera des hymnes et des psaumes pour le reste de l’éternité. Que nenni ! Tout d’abord, rappelons cette évidence que les sombres royaumes du néant n’existent pas, car le néant n’est pas. L’être est, et est pour toujours. Le non-être n’est pas, et cela à jamais. Mais ne perdons pas trop de temps à ces arguties. Dévoilons plutôt un peu la nouvelle scène, dans le nouveau théâtre de la vie après cette vie. L’être cher est mort, mais au-dessus de nous, d’autres créatures se réjouissent déjà de la naissance de notre être cher dans leur propre monde, et qui y est accueilli comme il se doit. Ce monde est nouveau pour lui, bien entendu, comme était déjà « nouveau » pour lui, ce monde-ci, qui l’avait accueilli à sa naissance. Les mondes, disais-je, sont sans fin, et multiplement infinis : toile ontologique, se tissant sans cesse elle-même, mystère noétique, radial.

C’est un fait d’évidence que le monde, ici-bas, mêle de grandes beautés et des horreurs sans nom. A notre époque, ces dernières ne manquent pas. Mais on voit bien que l’horreur absolue reste une option (génocides décomplexés, guerres civiles mondiales, attaques chimiques ou nucléaires, pollution planétaire, extinction de masse, etc.). Devant ces sombres perspectives, j’avoue que diminue d’autant, à mes yeux, la séduction de ce monde terrestre dont je me suis souvent émerveillé, en telle ou telle occasion. Les innombrables vies menacées, la disparition de toutes sortes d’espèces, la perte de tout sens, de tout idéal, le cynisme général, la cruauté rapace de nations gouvernées en toute impunité par des criminels de guerre, l’ordre infâme, évident, du monde, me révulsent et me font métaphysiquement vomir. Mais en définitive, à l’échelle des millénaires, tout cela ne forme jamais qu’un grand tableau noir, strié de craies grinçantes et de traces sanglantes. Tout cela s’effacera un jour, cela est certain, après un million d’années ou deux… Je crois sincèrement qu’un monde plus vaste, plus idéal, plus magnifique, génial et joyeux sera un jour possible, dans quelque coin du cosmos total. Pas demain, certes, ni dans dix siècles. Mais un jour viendra. Car je veux et sais déjà voir aujourd’hui, dans la profondeur de l’abîme, des choses qui ne sont contenues ni dans l’espace, ni dans le temps, mais qui germent en silence au sein des charniers.

Bref dialogue avec la vision


« La Vision » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Comment la vision questionne l’âme aimante sur les séraphins et sur l’homme le plus indigne.

« Dame l’âme, voulez-vous être plutôt un séraphin ou un homme [Mensch] avec un corps et une âme dans le chœur le plus bas des anges ? »

L’âme à la vision : « Dame la vision, vous avez bien vu que les séraphins sont des princes parmi les anges et qu’ils sont un amour et un feu et un souffle et une lumière avec Dieu. »

La vision à l’âme : « Vous avez bien vu que les anges sont des personnes simples et qu’ils ne savent ni louer Dieu, ni aimer, ni discerner au-delà de leur nature ; et cela, l’homme le plus indigne peut le rattraper par la foi, par le repentir, par son désir et sa bonne volonté ; seulement son âme ne peut brûler autant dans la Divinité. »

L’âme à la vision : « Dame la vision, vous avez bien vu que ces anges, les séraphins, sont des enfants de Dieu et malgré cela Ses serviteurs. La plus petite âme est une fille de Son Père […] Quand le jeu se décidera on verra ce qui compte le plus ; le plus magnifique des anges […] qui plane au-dessus des séraphins et qui est un Dieu indivis […], je le prends dans mes bras, moi, la plus petite âme et je Le mange et je Le bois et j’en fais ce que je veux. Cela ne pourra jamais arriver aux anges. Aussi loin qu’Il habite au-dessus de moi, je ne serai jamais tant privée de Sa Divinité que je ne La sente pas sans cesse dans tous mes membres ; ainsi je ne peux jamais tiédir. Comment me laisserais-je troubler par le sort des angesi ? »

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iMechtild de Magdebourg. La lumière fluente de la Divinité. Livre II, § XXII. Traduit de l’allemand par Waltraud Verlaguet. Ed. Jérôme Millon. Grenoble, 2001, p. 57