Le pouvoir des assassins


« Les attentats de Moscou, 1999 »

J’ai vécu à Moscou pendant deux ans, de 2003 à 2005, en tant que directeur du Bureau de l’UNESCO sur place et en tant que représentant de cette organisation en Russie, en Arménie, en Azerbaidjan, en Bélarus, en Géorgie et en Moldavie. J’ai appris le russe. J’ai rencontré, de par mes fonctions, nombre de responsables officiels de tous niveaux, des élus de la Douma, des fonctionnaires du Ministère des affaires étrangères, et de plusieurs autres ministères et organismes publics.

J’ai retenu de ce séjour quelques idées fortes qu’il me semble utile de partager en ce deuxième jour de l’attaque barbare, et pour beaucoup jusqu’alors improbable, contre l’Ukraine.

– Le peuple russe est un grand peuple, doté d’une grande force morale, et d’immenses qualités, mais c’est aussi un peuple sous le joug, et cela depuis de nombreux siècles. Il l’a été pendant les invasions mongoles, il l’a été sous les tsars, il l’a été pendant la période soviétique, il l’est encore sous Poutine.

– L’ « élite » russe ne comprend pas seulement les oligarques, à qui l’on a permis de s’enrichir de façon absolument scandaleuse à la seule condition de vouer une loyauté sans faille au Kremlin, mais se compose surtout de l’ensemble des siloviki, c’est-à-dire les [hommes] « forts », expression consacrée pour désigner les responsables des armées, les hommes des services secrets (le FSB, successeur du KGB, et bien d’autres services de même acabit), et en général tous les responsables qui participent au complexe militaro-policier qui contrôle effectivement la Russie contemporaine.

– Cette « élite » méprise (le mot n’est pas trop fort) les Européens, — pour leur « mollesse », leur « manque total de vision stratégique », leur « oubli de l’histoire ». Ce ne sont que des « enfants ». Je reprends là des qualificatifs effectivement prononcés devant moi par certains des personnages sus-dits.

Les Russes, à l’inverse, sont de véritables « adultes » quand il s’agit d’affronter les grands défis qui se posent dans le monde, mais aussi des « durs », dotés d’une vision « stratégique » de l’histoire (et de la géographie). Ils sont non oublieux des leçons du passé, souvent très douloureuses, et restent dotés d’un idéal qui tient en une formule: la Russie a un rôle unique à jouer dans le monde, et a vocation à diriger le moment venu l’Eurasie tout entière, de l’Atlantique au Kamtchatka, une Eurasie dont l’Europe n’est qu’un petit promontoire, et une Eurasie qui a vocation à assurer son hégémonie contre les deux autres empires concurrents.

– Cette « élite » est capable de tout, je dis bien de tout, pour faire avancer ce programme à long terme.

Par exemple, Vladimir Poutine, alors premier ministre du gouvernement Eltsine, a délibérément organisé en 1999 une série d’attentats qui ont fait plus de 300 morts à Moscou, en utilisant les services du FSB .

C’était alors un fait connu dans les cercles informés à Moscou lorsque j’y étais en poste, mais cela commençait aussi à être timidement évoqué en public. Depuis le livre de John B. Dunlop, «The Moscow Bombings»i, paru en 2012, le dossier à charge contre Poutine est devenu irréfutable.

Quel était le but de ces attentats sanglants opérés par les services russes contre des moscovites, leurs propres concitoyens?

Ils n’étaient que de la chair à bombe. Le but était de pouvoir attribuer ces attentats aux Tchétchènes, de façon à déclencher une guerre ultra-violente contre la Tchétchénie, guerre dont les atrocités ont été documentéesii, et qui se termina par une victoire totale des siloviki, mettant en place en Tchétchénie un gouvernement à leur botte, et évitant tout risque de séparatisme des républiques caucasiennes.

En récompense de ses services, Poutine fut propulsé peu après au pouvoir suprême par les siloviki. Depuis, il n’a plus cessé d’exercer totalement et absolument ce pouvoir, avec le soutien constant des siloviki, et ceci pendant les 22 dernières années.

Le dernier épisode, l’invasion de l’Ukraine, n’est que la suite d’une série d’opérations comparables (du point de vue de la stratégie des siloviki, et de ce qu’elles révèlent sur leurs intentions à long terme) en Ossétie du Sud, en Abkhazie, provinces arrachées à la Géorgie, ou en Crimée.

Dans la préface de son livre, Dunlop cite le journaliste russe Anton Orekh, à propos des attentats de Moscou:

« Si ces attentats ne furent pas un facteur fortuit de la série d’événements qui s’ensuivit; si, pour le dire franchement, ils furent l’œuvre de nos autorités – alors tout est une fois pour toutes à sa place. Alors il n’y a et ne peut y avoir un iota d’illusion sur [la nature de] ceux qui nous gouvernent. Alors ces gens ne sont pas des petits ou grands escrocs. Alors ce sont des criminels de la pire espèce.« 

Poutine est un tueur, capable de tout, d’absolument tout.

Il a menacé hier les pays européens, à mots à peine voilés, de la possibilité d’une riposte nucléaire, s’ils s’avisaient d’intervenir dans le conflit ukrainien.

Que faire?

Pour le moment, l’argent des oligarques, plusieurs centaines de milliards de dollars volés au peuple russe, est parqué bien confortablement à Londres, et la City jouit de son usufruit. N’attendez donc rien de Boris Johnson en matière de « sanctions » financières.

L’Allemagne, mais aussi l’Italie, et (dois-je expliquer pourquoi?) Chypre (entièrement gangrené par les maffias russes) font partie des pays de l’Union européenne qui s’opposent à l’idée de couper la Russie du réseau bancaire international SWIFT. Comme par hasard.

L’Europe occidentale n’a donc pas encore pris ou voulu prendre toute la mesure de la nature du pouvoir en place à Moscou. Il y règne en fait un gang maffieux, couvert de sang, capable de tout, – les siloviki, dont Poutine est la figure la mieux connue, mais non la seule à agir.

Il est très inconfortable, pour nous Européens, qui vivons dans une sorte de monde naïf, de devoir prendre conscience des réalités sordides du pouvoir russe, et de ce qu’elles impliquent pour des décennies, et pour l’ordre du monde.

Il est fort probable que l’Europe soit malheureusement incapable de prendre, dans les heures prochaines, les décisions radicales qui s’imposent.

Et malheureusement, il est bien possible après tout, que l’opinion méprisante des siloviki à propos des Européens contienne une grande part de vérité.

Faut-il vraiment que les assassins aient le dernier mot?

_____________

iJohn B. Dunlop. The Moscow Bombings of september 1999 : Examination of Russian Terrorist Attacks at the Onset of Vladimir Putin’s Rule.(«Les attentats de Moscou de septembre 1999 : enquête sur les actes terroristes en Russie à l’aube de l’ère Poutine»), Ibidem-Verlag, 2012, 262 pages.

iiCertains des journalistes russes qui ont courageusement rapporté les faits sur le terrain l’ont payé de leur vie. La plus célèbre, Anna Stepanovna Politkovskaïa, journaliste russe et militante des droits de l’homme , est morte assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou, pour sa couverture du conflit tchétchène et ses critiques virulentes contre la politique de Poutine, ainsi qu’envers les autorités officielles de Tchétchénie, qui ont été mises en place par ce dernier et les siloviki.

6 réflexions sur “Le pouvoir des assassins

  1. Linda trouve que les amerloques feraient mieux d’admettre avoir totalement, menti pour envahir l’Irak. Parce que des menteurs qui s’offusquent des mensonges d’une autre, menteur c’est forcément pas très crédible. Les uns ne valent jamais, mieux que les autres… C’est pas de ma faute, mais de la faute des autres minables… Là mauvaise, Foi termine conséquemment toujours à la cata sans jamais comprendre là moindre, Vérité.

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  2. Pingback: Du rire en politique, en Ukraine et ailleurs… | Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

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