Le « droit » et l’ « homme »


Le nom « homme » ne va pas de soi. Ni le mot « droit » d’ailleurs.

Petit retour à une enfance des langues anciennes.

Dans la langue ombrienne, le nom d’ « homme » se disait de deux manières (ner-, veiro-) suivant la place occupée dans la société, le rôle social joué par la personne qu’il fallait nommer. G. Dumézili indique que cela concorde « entièrement » avec les deux noms d’« homme » que l’on trouve chez les anciens Indiens et les anciens Iraniens ( nar-, vīrā). A Rome même, on retrouve les traces de ces anciens noms dans le contexte du vocabulaire utilisé à propos de Mars (Nerio) et de Quirinus (Quirites, Viriles).

La circulation des sens entre le latin, l’avestique et le védique se révèle en pleine lumière à propos de trois concepts centraux : le droit, la foi, la divination.

Soit, en latin : iūs, credo, augur.

Dans la langue védique, cela donne : yōḥ, ṡṛad-dhā, ōjas.

La similarité est frappante.

En avestique (l’ancien iranien) on trouve pour les deux premiers termes : yaoš et zraz-dā.

Dumézil affirme que iūs est une contraction de *ioves- et que ce mot renvoie étymologiquement au yōḥ védique et au yaoš avestique.

Voyons de plus près les variations de sens entre yaoš, yōḥ et iūs.

L’avestique yaoš-dā a trois emplois :

  1. Rendre mystiquement parfaite, une chose invisible, une entité ou un état mythique, comme dans ce verset attribué à Zoroastre : « La conscience religieuse que je dois éclairer (ou, parfaire, sanctifier) [yaoš-dā]. »ii
  2. Consacrer, mettre rituellement en acte : « La liqueur consacrée »iii [yaoš-dātam zaotram]
  3. Purifier ce qui a été souillé.

Ces nuances (perfection, consécration, purification) renvoient, selon Dumézil, aux trois formes de médecine qui prévalaient alors : la médecine des plantes, celle du couteau et celle des incantations.

Notons par ailleurs que la vitalité inhérente végétale renvoie au monde de la production, le couteau renvoie à la violence et au sang, et les incantations renvoient à la magie et à la religion, ce qui cadre parfaitement avec le cadre tripartite de Dumézil.

En langue védique, le yōḥ est associé à la prospérité, à la santé, au bonheur, mais aussi au progrès mystique, rituel ou matériel.

En latin, le iūs est beaucoup moins « mystique » que dans ses équivalents avestique et védique.

Les Romains ont en quelque sorte « laïcisé » le iūs en le cantonnant à une acception juridique.

Le iūs est l’attribut de tout un chacun. Le iūs d’une personne rencontre le iūs d’une autre personne.

On peut « dire » le iūs (iū-dic = iūdex).

Nous le savons, notre droit (jus), aujourd’hui, s’inspire par plusieurs aspects de la Rome ancienne.

Qu’aurait-il à gagner, je le demande, ce droit, s’il s’efforçait de ne pas oublier non plus ses bien plus anciennes sources iraniennes et indiennes ?

iG. Dumézil. Idées romaines. 1969

iiYasna 44,9

iiiYast X. 120

Le Dieu « quel »


Ne se contentant pas de leurs douze dieux principaux et d’une kyrielle de dieux mineurs, les Grecs anciens adoraient également un « Dieu Inconnu » (en grec : Agnostos Theos, Ἄγνωστος Θεός ). Paul de Tarse s’avisa de la chose et décida d’en tirer parti. Il fit un discours sur l’agora d’Athènes :

« Athéniens, à tous égards vous êtes, je le vois, les plus religieux des hommes. Parcourant en effet votre ville et considérant vos monuments sacrés, j’ai trouvé jusqu’à un autel avec l’inscription : « Au dieu inconnu ». Eh bien ! ce que vous adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l’annoncer.»i

C’était là faire preuve d’une audace certaine.

La tradition du « Dieu inconnu » était en effet fort ancienne, et remontait d’ailleurs bien au-delà de la religion grecque. On la trouve par exemple en Inde, établie dans les textes des Védas, quelque deux mille ans avant que Paul ne la croise par hasard à Athènes.

Les prêtres védiques priaient ce Dieu qu’ils nommaient « quel », ce qui était une manière toute grammaticale de signifier leur ignorance, et une façon subtile d’ouvrir grandes les portes du possible.

Le Dieu « quel » représentait à lui seul tous les dieux connus et inconnus, ils les incarnaient tous par ce seul pronom interrogatif.

Remarquable économie de moyens. Forte puissance d’évocation, subsumant tous les dieux des âges, des peuples, des cultures.

Ils reprenaient comme un refrain : « A quel Dieu offrirons-nous l’holocauste ? »

Ils voulaient dire : « Au Dieu quel, nous offrirons l’holocauste. »

Mais donnons la parole aux Védas :

« Au commencement paraît le germe doré de la lumière.

Seul il fut le souverain-né du monde.

Il remplit la terre et le ciel.

– A quel Dieu offrirons-nous l’holocauste ?

Lui qui donne la vie et la force,

lui dont tous les dieux eux-mêmes invoquent la bénédiction,

l’immortalité et la mort ne sont que son ombre !

– A quel Dieu offrirons-nous l’holocauste ?

(…)

Lui dont le regard puissant s’étendit sur ces eaux,

qui portent la force et engendrent le Salut,

lui qui, au-dessus des dieux, fut seul Dieu !

– A quel Dieu offrirons-nous l’holocauste ? »ii

iActes des Apôtres 17.22-24

iiRig Veda. 121ème Hymne. Livre X.

La civilisation judéo-chrétienne est-elle en phase terminale?


Dans un livre intitulé «Décadence», et sous-titré «De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l’Occident» (2017), Michel Onfray explique que «la civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale»
Le constat est impitoyable, définitif, sans appel.
« Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance ».
Mais le naufrage, métaphore utilisée par Onfray, n’est pas une bonne image, à mon avis, pour dépeindre la «décadence».

Le naufrage est soudain, rapide, terminal.
La décadence est longue, molle, indécise, et parfois elle engendre même des renaissances.
C’est justement ce dernier point qui mérite réflexion.
Que la décadence soit un processus au long cours, l’histoire des idées nous le confirme.
Il n’y a rien de plus classique que de se plaindre, siècle après siècle, de la décadence.
Assez proche de nous, dans le temps, sinon par l’idéologie, Oswald Spengler avait fameusement glosé sur <i>Le déclin de l’Occident</i>, un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922.
Bien avant, Nietzsche avait éructé de toute sa puissance contre la décadence de la culture occidentale.
Ayant la vue perçante, il en décelait d’ailleurs les prémisses chez Euripide, à l’origine selon lui de la décadence de la tragédie grecque, signe annonciateur, révélateur, ô combien!, de ce qui allait suivre.
La décadence, donc, ne date pas d’hier.
Ce qui pose problème, c’est ce qui peut advenir après la décadence. Encore plus de décadence, ou une aube nouvelle?
Quelle civilisation peut-elle apparaître, dans l’écroulement général?
Si décadence il y a, où trouver les forces, l’énergie, les ressources, les idées, pour inventer un monde nouveau?
Assez bizarrement, Onfray, athée convaincu, et agressivement anti-chrétien, pense que l’islam a un rôle à jouer.
<em>«&nbsp;L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète.&nbsp;»</em>
A côté de cette force, Onfray juge par exemple que l’histoire de Jésus est «&nbsp;une fable pour les enfants&nbsp;».
Lorsque j’étais en poste à Moscou, il m’est arrivé de rencontrer des Russes, des vrais durs, genre FSB ex-KGB, maniant un peu la dialectique. Il m’est resté cette phrase&nbsp;: «&nbsp;Vous les Occidentaux, me disaient-ils, pour nous vous êtes comme des enfants.&nbsp;»
Les Russes, je ne sais pas s’ils sont «&nbsp;décadents&nbsp;». Mais ils sont vraiment fiers de leur histoire. Ils ont arrêté les Mongols, battu Napoléon, résisté à Stalingrad, et traqué Hitler jusque dans son bunker.
Je crois que l’Occident peut être fier de quelques faits d’armes, de plusieurs inventions, de nouvelles institutions et de nombreux chefs-d’œuvre.
Et pourtant, décadence.
Ce qui manque le plus c’est un souffle neuf, animant une idée grandiose, à l’échelle humaine entière.
Un nouveau «&nbsp;grand récit&nbsp;».
Une nouvelle métaphore globale.
D’aucuns pensent que des utopies telles un gouvernement mondial des sages, une fiscalité équitable à l’échelle planétaire, et même une religion universelle ne sont que des chimères enfantines.
La poésie, combien de divisions&nbsp;?
La philosophie, cotée en bourse&nbsp;?
Le christianisme, cou coupé&nbsp;?
Reprenons les fondamentaux. Une planète surpeuplée, en état de compression accélérée. Une urbanisation massive.
Des techniques de communication mondialisée. Un chômage massif, rendu possible par la robotisation à large échelle. Des politiques déficientes, manquant d’audace, ou alors dévoyées, basées sans pudeur sur la désinformation ou le mensonge systématique.Tous les composantes d’une guerre civile mondiale sont là en puissance. Sauf si.
Sauf si, par miracle, une idée supérieure émerge, une vision commune.
Ce qui manque aujourd’hui c’est cette idée commune.
Hier, il y avait le socialisme, le communisme, l’idée d’égalité, de fraternité ou de solidarité – ou d’un autre côté, le conservatisme, l’individualisme, le capitalisme, la liberté d’entreprendre.
On voit aujourd’hui les limites, les dévoiements, les détournements de ces anciens idéaux.
D’un côté les menaces montent, de tous côtés. De l’autre, les anciennes recettes idéologiques ne convainquent plus. Que faire&nbsp;?
Je n’ai pas la réponse, mais voici ce que je considère comme de possibles matériaux pour une ultra-humanité, dépassant les défis actuels dans une nouvelle synthèse, un surgissement post-décadent.
Le chômage généralisé est une excellente nouvelle&nbsp;: il signale la fin assurée du capitalisme tel qu’on le connaît aujourd’hui. Des milliards de gens sans emploi, de plus en plus éduqués, ne se laisseront pas mourir de faim à la porte des banques et des ghettos des ultra-riches.
Ils reprendront le contrôle «&nbsp;commun&nbsp;» sur les richesses mondiales, par exemple pour s’octroyer un revenu humain.
D’énormes quantités de temps libres pourront dès lors être employées à ce que les machines, l’IA et les capitaux ne savent pas faire&nbsp;: éduquer, soigner, inventer, créer, socialiser, développer, aimer.
La promiscuité des religions, des races, des peuples, va imposer – au forceps – une nouvelle civilisation, ultra-humaine, méta-philosophique, méta-religieuse.
Il y a quarante mille ans, nous savons qu’il existait déjà une religion mondiale, universelle, celle du chamanisme.
Le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, devront s’obliger à passer à un niveau de compréhension supérieur de leurs doctrines respectives, pour atteindre leur noyau essentiel, commun, et s’y cantonner, qui est aussi le noyau unique du mystère du monde.
Tout cela peut arriver dans les prochaines décennies. Probabilité 50/50 dirais-je.
Non pas que les hommes deviennent plus sages.
Mais tout simplement la pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les cœurs, ouvrir les âmes.

Une simple question à propos de l’humanité de l’an 42017 après J.-C.


 

La philosophie ancienne mettait l’intuition (νοῦς) bien au-dessus de la raison (λόγος).

Le νοῦς (que l’on peut transcrire dans l’alphabet latin en «noûs» ou en « noos ») représentait la faculté de vision spirituelle, de contemplation intellectuelle, dont Platon fut l’un des chantres éloquents.

Dans le livre X de Éthique à Nicomaque, Aristote dit que le bonheur réside dans la contemplation (theoria) et qu’elle est pour l’homme  la plus haute activité possible.

Elle permet à ce qu’il y a de plus haut dans l’homme, l’intellect (le noûs), d’atteindre un niveau de vision insurpassable.

Le mot contemplation, d’origine latine, vient de templum, « espace carré délimité par l’augure dans le ciel, et sur la terre, à l’intérieur duquel il recueille et interprète les présages ».i

Par extension, le « templum » est le ciel tout entier (templa caeli, littéralement : « les temples du ciel »), mais aussi les régions infernales, les plaines de la mer.

Le contexte indique le sens. Il s’agit, par la contemplation, de guetter les signes divins.

S. Augustinii accorde une importance première à la contemplation. Il s’est livré à une classification des divers degrés de croissance de l’âme, dont il fournit sept exemples, par ordre d’intensité.

Degré 1 : l’âme anime (plantes).

Degré 2 : l’âme sent et perçoit (animaux).

Degré 3 : l’âme produit la connaissance, la raison et les arts (hommes)

Degré 4 : Virtus.

Degré 5 : Tranquillitas.

Degré 6 : Ingressio.

Degré 7 : Contemplatio.

La contemplation est au haut de l’échelle.

Le degré 3 est partagé par les savants et les ignorants.

Le degré 4, virtus, se réfère à la vertu, la moralité.

Le degré 5, tranquillitas, indique un état de conscience telle que l’on ne craint plus la mort.

Le degré 6, ingressio (« approche »), implique un appétit de savoir et de comprendre (les réalités supérieures). L’âme dirige son regard vers le haut, et plus rien ne l’agite ni ne la détourne de cette recherche. Elles est prise d’un appétit de comprendre ce qui est vrai et sublime (Appetitio intellegendi ea quae vere summeque sunt).

Le degré 7 est celui de la contemplation., c’est-à-dire la vision elle-même.

La pensée moderne est sans doute complètement incapable de rendre compte pleinement de cet objet contemplé. Mais cela ne l’empêche pas d’être titillée par le mot même.

Gilles Deleuze, par exemple, dans un style assez lourd, pataud, insistant, tourne autour de ce pot de confiture conceptuelle : « Voilà exactement ce que nous dit Plotin : toute chose se réjouit, toute chose se réjouit d’elle-même, et elle se réjouit d’elle-même parce qu’elle contemple l’autre. Vous voyez, non pas parce qu’elle se réjouit d’elle-même. Toute chose se réjouit parce qu’elle contemple l’autre. Toute chose est une contemplation, et c’est ça qui fait sa joie. C’est-à-dire que la joie c’est la contemplation remplie. Elle se réjouit d’elle-même à mesure que sa contemplation se remplit. Et bien entendu ce n’est pas elle qu’elle contemple. En contemplant l’autre chose, elle se remplit d’elle-même. La chose se remplit d’elle-même en contemplant l’autre chose. Et il dit : et non seulement les animaux, non seulement les âmes, vous et moi, nous sommes des contemplations remplies d’elles-mêmes. Nous sommes des petites joies. »iii
Il faut à ce stade méditer sur le chaman paléolithique, seul dans la grotte Chauvet, peignant à la lueur de torches tremblantes des métaphores vives sur le fond de son ciel-cerveau, contemplant, au fur et à mesure de l’apparition du vivant peint, la puissance à lui donnée, de créer en quelque manière une forme de vie, qui vient encore nous émouvoir, quarante mille ans plus tard.

Combien de nos productions contemporaines, je le demande, émouvront encore l’humanité de l’an 42017 après J.-C. ?

 

iA. Ernout, A. Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latine.

iiS. Augustin. De Quantitate Animae, §72-76

iiiGilles Deleuze, cours du 17 mars 1987 à l’université de Vincennes

« Il faut tout ensemble rire et philosopher ».


 

« Il faut tout ensemble rire et philosopher ». Cette phrase d’Épicurei, comme souvent chez les Grecs, a un rapport avec la mer.

Le mot grec γέλᾶν, rire, a un dérivé substantif, γαλήνη, qui signifie « le calme de la mer ensoleillée ».

La mer rit au soleil, calmement.

Le mot γαλήνη possède une aura de brillance tranquille, qui lui permet de désigner aussi, assez logiquement, la « galène argentifère » (le sulfure de plomb), et surtout la « sérénité de l’âme ».

La mer, le rire, la sérénité de l’âme, conjoints en un mot.

Cela, quoique fort intéressant, n’épuise pas le sens de la phrase d’Épicure,.

Il faut aller un peu plus profond, dans deux directions.

Tout d’abord, en consultant le Dictionnaire d’étymologie de Chantraine, on apprend que γέλᾶν, rire, tire son origine de la notion d’ « éclat ».

Par exemple, on peut dire en grec ancien que la terre « rit », c’est-à-dire qu’elle « tremble », qu’elle « éclate ».

Mais alors, on est loin du « calme » de la mer.

La mer rit calmement, mais quand la terre se met à rire, alors ce sont les forces chtoniennes qui se déchaînent.

Le vieux nom de la terre, chtonos, n’avait aucun rapport avec la terre nourricière, une étendue cultivable. Il était utilisé dans un environnement religieux, et désignait ce qui était ressenti comme l’enveloppe extérieure du monde des morts et des puissances souterraines. Quand la terre tremble alors, c’est que le monde souterrain des morts rit.

On dira : des mots, des mots. Oui, mais les mots dépeignent une vision du monde.

Notre siècle a perdu la notion des mystères. C’est pourquoi Épicure est presque incompréhensible aux modernes, qui utilisent le mot « épicurien » complètement à contre-sens.

La deuxième direction d’approfondissement a quelque chose à voir avec l’existence des dieux, et à ce qui peut s’en déduire pour une philosophie de la vie.

Épicure a dit : « Les dieux existent, la connaissance que nous en avons est claire évidence. »ii

L’épicurien bannit toute crainte des dieux et de l’Hadès.iii De ce point de vue, les épicuriens et les stoïciens ont une chose en commun, c’est qu’ils n’ont pas peur de la mort.

Le stoïcien vit en accord avec le Dieu cosmique.

Quant aux sceptiques, comme Pyrrhon d’Elis, Timon de Phlion ou Enésidème, ils ne croyaient à rien qui se puisse affirmer. Ils doutaient de tout. Indifférence, apathie, ataraxie. Détachement universel.

Ménandre disait : « Veux-tu connaître qui tu es, jette les yeux sur les tombeaux qui bordent le chemin. Là sont les os et la cendre légère des rois, des tyrans, des sages et de tous ces hommes, qu’enflait l’orgueil de leur noblesse, de leur fortune, de leur réputation ou de leur beauté. Voilà le dernier terme où aboutissent tous les mortels. En voyant cela, tu connaîtras de que tu es. »

Et Pyrrhon de répéter : « Les générations des hommes sont comme les feuilles éphémères des bois. »

Bizarrement, pour ainsi dire, Timon de Phlion utilisa la métaphore épicurienne du « calme souriant de la mer » (γαλήνη) pour dépeindre la paix du sage sceptique.

Mais le « calme ensolleillé » de Timon n’est pas exactement celui d’Épicure.

Épicure croyait aux dieux. Timon ne croyait en rien, et à rien.

« La fin selon les Sceptiques, c’est la suspension du jugement, que suit comme une ombre l’ataraxie, au dire de Timon et d’Enésidème. »iv

Diogène Laërce explique aussi que Pyrrhon était allé aux Indes, et qu’influencé par les gymnophistes indiens et les mages perses, il avait ramené en Grèce cette philosophie de l’ataraxie, de l’acatalepsie et de la « suspension du jugement ».

Alors, croire ou ne pas croire ? Faut-il « suspendre son jugement » à cet égard ?

Je rapporterai pour conclure cette anecdote citée par Diogène Laërce.

Un jour un chien attaqua Pyrrhon.

Il ne put s’empêcher de se mettre en garde. On lui reprocha cette inconséquence. Il répondit qu’il était difficile de se dépouiller entièrement de son humanité, mais qu’il fallait faire tous ses efforts pour mettre sa conduite en harmonie avec les choses, ou, si on ne le pouvait pas, pour y approprier du moins ses discours.

Alors, faut-il être stoïcien, épicurien ou sceptique ?

Pour ma part, je me contente de regarder à Marseille, tous les jours ou presque, le calme ensoleillé de la mer.

iÉpicure, Sentence vaticane 41 (Gn.V., 41 f.394)

iiÉpicure, Ep III, 123

iiiCf. A.J. Festugière. Épicure et ses dieux.

ivDiogène Laërce, Les vies des plus illustres philosophes de l’antiquité, 9,107

La poésie cèle l’avenir du monde


 

« Les révolutions scientifiques sont en fait des révolutions métaphoriques. »

Cette assertion de Michael Arbib et Mary Hessei, l’un chercheur dans le domaine de l’intelligence artificielle et l’autre philosophe des sciences, pourrait être utilement généralisée, en l’inversant.

On en inférerait que toute réelle révolution métaphorique est potentiellement grosse de révolutions scientifiques, philosophiques ou politiques.

Toute métaphore, véritablement nouvelle, suffisamment puissante, est porteuse d’une vision, d’un autre regard imaginaire sur le monde, et partant, peut même engendrer, dans des circonstances favorables, un nouveau monde bien réel.

Toute métaphore visionnaire porte en germe l’établissement d’un « grand récit », dont elle est la première image. Et toute métaphore révolutionnaire est le premier signe d’un archipel de concepts en gésine, potentiellement disruptifs.

Par exemple, l’idée teilhardienne de « noosphère », cette métaphore d’une « enveloppe » de pensées baignant l’humanité entière de ses puissances, de ses flux et de ses énergies, a des implications fantastiques, pour peu qu’on prenne la peine d’en déduire les conséquences sociales et politiques.

Une autre métaphore, celle de « transhumain », utilisée jadis par Dante (trasumanar), est peut-être plus géniale encore, puisque elle pointe vers l’existence effective une « trans-sphère », ou plutôt, devrions-nous dire, pour éviter le barbarisme qui consiste à adjoindre une préposition latine à un mot grec, une « méta-sphère ».

La métaphore de la « méta-sphère » désigne le monde du « trans-humain », une humanité en état de perpétuelle transhumance, avec vocation à atteindre des mondes inouïs.

Mais attention de ne pas confondre le « trans-humain » dantesque et le « transhumanisme ». Le « transhumanisme », idéologie relativement récente, ne fait pas vraiment honneur à la métaphore initialement inventée par Dante, il y a plus de sept siècles, en proclamant l’idée que l’évolution technique et scientifique favorisera prochainement l’apparition d’une « singularité » (Vernor Vinge, Ray Kurzweil), laquelle incarnera un point de basculement vers une humanité intellectuellement et physiquement « augmentée ».

Ce « transhumanisme »-là est platement réducteur. La science et la technique sont certes porteurs d’ouvertures considérables, mais il est naïf de croire qu’elles détermineront à elles seules les conditions d’une transformation de l’humanité en trans-humanité.

Il y a plus de quarante mille ans, les grottes du Paléolithique étaient déjà des sanctuaires profonds, fréquentées par des artistes-chamanes. La religion paléolithique, dont les peintures pariétales témoignent, échappe encore aux analyses les mieux informées (voir le travail d’Alain Testart).

Mais ce qui est sûr c’est l’ensemble de ces peintures, dont la réalisation s’étale sans discontinuité sur une période de plus de tente mille ans, témoigne d’une transcendance assumée de l’Homme du Paléolithique, l’Homme de Cro-Magnon, homo sapiens indiscutable, plus sage peut-être d’une sagesse et d’une vision dont le monde moderne, technique, scientifique n’a absolument aucune idée.

Par contraste avec les Hommes de Cro-Magnon, le président François Hollande n’est pas un grand penseur de la transcendance. Mais il a voulu, dans une intervention récente dans une Loge franc-maçonne, se risquer à quelques hautes considérations sur le futur de l’humanité.

« Vous avez aussi voulu penser les mutations inouïes que les nouvelles technologies du vivant nous laissent deviner : c’est ce qu’on appelle le transhumanisme ou l’homme augmenté. C’est une question redoutable : jusqu’où permettre le progrès, car le progrès ne doit pas être suspecté, nous devons le favoriser. Comment faire pour que nous puissions maîtriser ces graves questions éthiques ? Ce qui est en jeu, c’est l’idée même d’humanité, de choix, de liberté.

Alors face à ces bouleversements que certains espèrent, que d’autres redoutent, le regard de la franc-maçonnerie est une boussole tout à fait précieuse dans cette période, et une lumière qui aide à saisir les enjeux et à y répondre. »

En matière de métaphores, on peut se permettre beaucoup de choses, mais à condition de conserver un minimum de structure, de cohérence.

Comparer le « regard » à une « boussole » et même à une « lumière » me paraît prodigieusement aventureux et même franchement révolutionnaire pour une homme aussi mesuré que François Hollande.

En effet, on s’attend généralement que le « regard » soit guidé dans la direction indiquée par la « boussole », aidée en cela par la « lumière » qui baigne le jour.

Il est fort étrange de proposer que le « regard » soit lui-même une boussole, comme si jeter un œil permettait de créer des Nords imaginaires, à volonté, et comme si le même coup d’œil pouvait engendrer ipso facto la lumière elle-même.

Même si Hollande n’est pas un maître en métaphores, il reste que l’idée ainsi surgie, presque par hasard, est porteuse d’une vision du monde : jeter un « regard » équivaut métaphoriquement à créer un Nord nouveau.

Jeter une métaphore dans le grand cirque du langage, c’est jeter des mots aux lions, et les empêcher, peut-être, pendant quelques instants, de continuer de dévorer les chrétiens livrés en pâture…

Plus sérieusement, je considère que la poésie, comme atelier de création de vraiment bonnes métaphores, est supérieure à l’arsenal transhumaniste des sciences et des techniques, pour ce qui est de penser l’avenir du monde.

iMichaël Arbib, Mary Hesse. The Constructions of Reality. 1986