« Connaître » une femme

Adam, lit-on dans la Genèse, a « connu » sa femme à plusieurs reprises, et c’est ainsi qu’elle a conçu Caïn, puis Abel et Seth. Cette expression biblique, « connaître une femme », est fameuse. Mais Philon d’Alexandrie (Cherubim, 43-54) fait remarquer que la Bible ne représente jamais des hommes aussi vertueux que Abraham, Isaac, Jacob ou Moïse, comme « connaissant » leurs femmes. Pourquoi ?

Il faut entendre que la « femme » peut être interprétée ici, symboliquement, comme représentant les sens, les sensations. La « connaissance » consiste justement en la capacité de mise à distance des sensations corporelles. Les amoureux de la sagesse et de la connaissance doivent chercher à répudier leurs sens, plutôt que de succomber à leurs appels. On ne peut pas « connaître » en « connaissant » les sens. A la différence d’Adam, ces vrais sages que sont Abraham, etc., ont pour « femme » leurs « vertus ». Philon précise par exemple que Sarah est « princesse et guide », Rebecca incarne « la persévérance », Léa « la vertu d’endurance » et Sipporah, « la vertu qui monte de la terre vers le ciel ».

Poussons le raisonnement un peu plus loin, toujours sous la guidance de Philon. Est-ce à dire que ces sages ont pu « connaître » la « vertu » ?

Comment filer la métaphore de l’union (intime, conjugale) avec la « vertu » ? Philon s’arrête un instant sur ce point délicat et prévient qu’il ne peut sur ce sujet s’adresser qu’aux véritables initiés, parce que les mystères dont il s’agit sont les « plus sacrés » (Cher. 42). Cette précaution prise, continuons.

L’union d’un homme et d’une femme obéit aux lois de la nature, et tend à la génération des enfants. Mais il n’est pas conforme à l’ordre des choses que les vertus, qui peuvent engendrer tant de perfections, puissent s’unir à un mari humain, un simple mortel. Alors qui peut s’unir à la Vertu, afin de la féconder ? Il n’y a que le Père de l’univers, le Dieu incréé, dit Philon, qui puisse lui donner sa semence. C’est Lui qui conçoit et engendre avec la Vertu, sa divine engeance. La Vertu reçoit la semence divine de la Cause de toutes choses, et engendre un enfant qu’elle présente à celui de ses amants qui le mérite le plus.

On peut se servir d’une autre analogie dit Philon. Ainsi le très sage Isaac a adressé ses prières à Dieu, et Rebecca, qui est la « persévérance », a été mise enceinte de par celui qui a reçu cette prière. En revanche, Moïse qui avait reçu Sipporah, « la vertu ailée et sublime », trouva qu’elle avait conçu de nul mortel, sans besoin d’aucune prière préalable.

Nous touchons là des terrains fort difficiles. Il faut que ces « mystères », insiste à nouveau Philon, soient reçus seulement par des âmes purifiées, initiées. Il ne faut certainement ne jamais les partager avec des non-initiés. Je prierai le lecteur de se conformer à ces pressantes injonctions. Philon lui-même, confie-t-il, a été initié à ces grands mystères par les enseignements de Moïse et de Jérémie.

Philon cite alors un verset de Jérémie, à qui Dieu s’est adressé en ces termes: « Ne m’as-tu pas appelé « père » et « mari de ta Virginité » ? ». On trouve en effet en Jérémie 3,4 quelque chose d’approchant, mais de beaucoup moins direct, et nettement moins métaphorique : « Tu t’écries en t’adressant à moi: « O mon père, tu es le guide de ma jeunesse ». » (Trad. Méchon-Mamré)

Indubitablement, Philon pousse le texte de Jérémie au maximum pour transformer l’expression originelle (« le guide de ma jeunesse ») en une formule beaucoup plus relevée (« le mari de ma Virginité »). Mais il faut cela pour la fin qu’il poursuit. Philon estime qu’avec cette expression (largement maximisée par lui-même), Jérémie montre que « Dieu est la demeure incorporelle des Idées, le Père de toutes choses, pour autant qu’Il les a créées, et l’Époux de la Sagesse, inséminant la semence du bonheur dans une terre bonne et vierge, pour le bénéfice de la race humaine ». Car Dieu ne peut « converser » qu’avec une nature pure et vierge. « Les hommes, dans l’intention de procréer, font d’une vierge une femme. Mais Dieu, lorsqu’il s’associe avec une âme, de ce qu’elle était femme il fait à nouveau une vierge. »

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