Souffrance infinie, über-empire et « mitzvah »

Dans ses Principes de la philosophie du droit, Hegel aborde brièvement la question, fort large, de « l’Histoire universelle ». Les esprits des peuples, selon Hegel, ont chacun leur vérité, et en conséquence chaque peuple a son rôle particulier à jouer, à un moment donné de l’Histoire, et uniquement à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, annonçant ainsi « le passage de l’esprit dans un principe nouveau, et de l’histoire universelle dans un autre peuple » (§347).

Il observe, plus précisément, qu’il y a eu quatre époques bien distinctes dans « l’incarnation » de l’Esprit du monde dans sa prise de conscience de soi (§353-358). Dans la première, l’esprit se connaît comme « forme substantielle », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent et restent injustifiées en tant que telles. Cette période correspond à l’apogée de « l’empire d’Orient ». Le gouvernement y est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ».

Dans la seconde époque, l’esprit substantiel acquiert un « savoir » de lui-même, un « contenu positif », qui permet l’individualité morale objective. Cela correspond à « l’empire grec », où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure, dans la profondeur sombre de la tradition » et une « spiritualité individuelle », qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ».

Le troisième moment est celui de la conscience qui s’approfondit jusqu’à l’universalité abstraite, mais entre alors en contradiction avec l’objectivité du monde déserté par l’esprit. C’est le moment de l’empire romain, où s’accomplit « jusqu’au déchirement infini la séparation (…) de la conscience personnelle privée et de l’universalité abstraite. » C’est aussi le moment de « la violence froide et cupide » des aristocrates, de la « corruption de la plèbe », de la « dissolution de l’ensemble », du « malheur universel » et de la mort de la vie morale.

Enfin vient la dernière époque, où cette dernière « contradiction » se renverse, « pour recevoir en elle-même sa vérité concrète », et « pour se réconcilier avec l’objectivité et s’y installer ». L’esprit revient à sa substance première, il se connaît comme « vérité », comme « pensée » et « comme monde d’une réalité légale ». C’est le moment, dit Hegel, de l’empire germanique, où se réalise « le principe de l’unité des natures divine et humaine ». C’est aussi « le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de les réaliser. »

C’est à l’empire germanique que revient la mission de renverser les empires précédents, et de « sortir de cette perte de soi-même et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Hegel s’est sans doute trompé quant à la mission de « l’empire germanique ». Il n’a pas mis un terme à la souffrance de l’univers, et certes pas à celle du « peuple israélite ».

Mais il est permis de poser la question sous un autre angle. Peut-être la mission de l’empire germanique s’est-elle transmise sous d’autres vocables à l’empire soviétique (sans plus de succès) et à l’empire américain (qui a pu croire voir son heure arriver, mais qui a surtout gagné beaucoup de batailles à la Pyrrhus).

Il est aussi utile de se demander quel sera le prochain empire à tenter de relever les défis hégéliens : l’unification des natures divine et humaines, la sortie de la perte de soi-même, la fin de la souffrance infinie.

L’empire chinois ? Hmmm. L’empire capitaliste ? Vous voulez rire, naturellement.

Non, je verrais bien autre chose, de complètement différent : l’über-empire. Oui, il faut bien un mot allemand pour continuer la réflexion hégélienne. Un über-empire, ce serait une sorte d’empire mondial, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Plus de places financières privilégiées, genre Londres ou New York, plus de paradis fiscaux, une monnaie mondiale, une liberté absolue de circuler pour tous, l’interdiction absolue de toute guerre (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires), un régime mondial du travail et de la sécurité sociale, basé sur un principe d’égalité rigoureuse des personnes à travers la planète, une carte d’identité mondiale sans référence nationale ou religieuse, un système d’über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), destinées à élire les « sages » chargés de garantir les formes d’auto-régulation nécessaires, un système de taxation mondiale (impôts prélevés à la source sur toutes les über-opérations, avec des clés de proportionnalité différentes suivant la nature et le montant de ces transactions), un über-revenu mondial garanti de la naissance à la mort pour chacun.

L’über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l’empire germanique » de Hegel. Je dirais même qu’il est en fait moins utopique. Bon d’accord, ce n’est pas très casher de rêver de l’union des natures divine et humaine, mais si l’on fait un pas en avant vers la réduction de la « souffrance infinie » des peuples du monde, n’aura-t-on pas accompli par là une sorte de mitzvah ?

Pédophilie, déchristianisation et « jungle » de Calais

 

La chasse ouverte aux curés pédophiles, dont on voit quelques effets avec l’affaire du cardinal Barbarin, ou l’Oscar donné au film Spotlight, est sans aucun doute une excellente chose, quant au but censément poursuivi. Mais alors, on pourrait peut-être étendre cette chasse anti-pédophiles, même rétrospectivement, à quelques autres figures, comme celles de Gide ou de Montherlant, et même à ce ministre de la République française qui s’est fait prendre il n’y a pas si longtemps dans un palais de Marrakech lors d’une rafle de la police marocaine en compagnie de jeunes garçons, mais dont le nom est soigneusement tenu hors de la scène médiatique. Serait-il admissible que le Président de la République et que le Premier ministre sous lesquels ce ministre pédophile a officié sont aussi en quelque sorte des « cardinaux Barbarin » de la laïcité républicaine? Et les médias aujourd’hui déchaînés (je pense au journal Le Monde, par exemple), comment ont-ils pu être alors si silencieux ?

Je pense qu’il y a une autre interprétation. La « déchristianisation » tellement soulignée de nos sociétés est encore insuffisante, apparemment. Il faut aller beaucoup plus loin dans l’éradication du christianisme. Par extension et métonymie, c’est toute l’Église qui semble coupable de négligence, de complicité, d’aveuglement, dans cette affaire, et plus grave encore, elle semble fondamentalement corrompue de par ses règles propres (centralisme de la gouvernance, statut des prêtres, célibat, vœu de chasteté, marginalisation des femmes et des laïcs dans la gestion de l’Église).

La déchristianisation, n’en doutons pas, a déjà fort progressé. Mais il est en effet possible d’aller beaucoup plus loin encore. Et il ne me paraît pas qu’il faille trop s’en réjouir.

Car si l’affaire Barbarin est devenue soudainement, si longtemps après les faits incriminés, d’importance nationale, il me semble que des scandales contemporains, que tout le monde peut constater, restent étonnamment hors de la puissance de pénétration des radars moraux. « Lorsque j’entends le mot « ordre », j’ai le poil qui se hérisse, parce que j’entends alors les trains bien à l’heure d’Eichmann, mis en branle au mot de « tout est en ordre », ferrailler vers Auschwitz. C’est le mot le plus effroyable que je connaisse. C’est le camouflage du monstrueux. Il sort directement de la bouche de la machine elle-même. Il est si profondément déshonoré qu’il devrait rester interdit pendant des siècles. Et encore de nos jours – en cela, hormis le plus grand raffinement du camouflage actuel, rien n’a changé depuis l’époque d’Eichmann – il vise exclusivement à couvrir l’absence de scrupules ; anesthésier en nous la représentation de la chose qui a été ordonnée ou mise en ordre ; paralyser notre intérêt pour les effets de ce que nous continuons à faire ; bref : nous induire à faire confiance à la machine qui tourne sans à-coups parce qu’elle tourne sans à-coups. » Ce texte de Günther Anders (in « Sténogrammes philosophiques ») a été écrit il y a environ un demi-siècle. Loin de moi l’idée de créer, même allusivement, la moindre analogie entre l’évacuation des campements de Calais, nommés fort abusivement (et complaisamment «Jungle »), et les trains de la mort nazis. Ce n’est d’ailleurs pas l’intention non plus de G. Anders que de banaliser l’expérience de l’horreur. Son propos se concentre sur un aspect sémantique : l’utilisation inadmissible du mot « ordre ».

Je voudrais faire de même à propos des événements de Calais. Il y règne selon les médias une véritable « jungle », première désinformation. L’État agit pour garantir « l’ordre », deuxième désinformation. Tout cela dans l’indifférence assoupie des regardeurs de télévision, et l’excitation des états-majors politiciens, qui se doutent qu’il y a là beaucoup de farine électorale à moudre.

Et la « déchristianisation » dans tout cela ?

Je crois que la « jungle » n’est pas réellement à Calais. Elle est plutôt, en fait, dans les couloirs des ministères, dans les allées du pouvoir, dans les rassemblements populistes, un peu partout dans le monde. La « jungle » prolifère dans l’esprit des hommes « déchristianisés ».

Et nous n’avons encore rien vu.