L’infini conclave


« Tchouang-tseu »

Balzac, dans « Le Père Goriot », fait dire à l’un de ses personnages:

« Il n’y a rien de plus beau que frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse. »

J’ajouterais volontiers, pour ma part, que je ne trouve rien de plus beau qu’une idée, surtout quand elle est transcendante.

La philosophie que la plupart des gens considèrent comme telle, c’est celle qui ne se trouve que dans des livres. Les livres ne sont jamais composés que de mots. Les mots peuvent (parfois) porter des idées. Mais ils les font seulement apparaître en puissance, ils les laissent pressentir, sans jamais pénétrer leur essence. Cette essence, c’est notre esprit qui la perçoit, dans sa transcendance. En réalité les idées, dans leur nature même, se tiennent bien au-delà des mots; elles sont proprement ineffables. Elles appartiennent à un monde où les mots n’ont pas cours, où les phrases sont muettes, coites.

Les gens, d’une manière générale, aiment les mots (parlés), et ils apprécient à l’occasion les mots (écrits) que l’on trouve dans les livres. Pour ma part, j’aime les mots et les livres, mais je ne les estime pas autant que les idées qu’ils dessinent parfois. Les idées n’ont pas une essence verbale, mais intellectuelle. La différence est importante. Les mots sont des symboles. L’intellect a une vie propre, qui n’est pas celle des mots. Les idées aussi ont leur propre vie, une vie indépendante des livres, des langues et des grammaires. Cette vie interne des idées me paraît fascinante, quoique au fond mystérieuse, obscure, secrète et difficile à suivre dans ses origines, ses méandres, et ses projections.

Quand j’écris un livre, si je vais trop lentement, le travail est aisé, plaisant, mais manque de force, de nerf. Si je vais vite, le travail est heurté et bâclé. Il me faut adopter une allure intermédiaire, ni trop relâchée, ni trop énergique. Il me faut trouver le juste tempo, quelque part entre l’année et la décade. J’ai besoin de trouver le rythme qui convienne à ma frappe lente, à mon goût impatient, à ma tension longue, à mes espérances floues, à mes intuitions émiettées.

J’ai besoin d’une allure qui satisfasse en quelque sorte les pulsions immanentes de mon esprit, et qui l’accompagne sans faiblir dans la durée de son désir.

J’ai besoin d’une allure qui convienne à l’émergence de l’intuition initiale, favorise sa gestation, tout en s’affranchissant des rythmes et des durées.

Le projet réel n’est pas le livre, les phrases et les mots. Il est dans la vie même de l’idée. Dans l’idée initiale, l’intuition originaire, quelque chose ne peut s’exprimer par des mots, ne se laisse pas dire, et a fortiori, ne peut vraiment pas se laisser saisir dans l’écriture. Cette chose, pourtant, quelque insaisissable qu’elle soit, m’éperonne, moi cheval lent. Alors, j’écris sur ce qui se laisse d’autant moins dire que je m’en approche de plus près.

C’est là quelque chose que je n’ai jamais pu faire comprendre à aucun de mes enfants. Il est vrai qu’ils ont bien d’autres centres d’intérêt, et que les générations passent comme vagues de la mer immense. Il reste néanmoins que ce quelque chose-là, qui me fait écrire, je n’ai pas pu le leur transmettre, ni même seulement l’évoquer. Il est fort vraisemblable que cette chose-là mourra donc avec moi, même si, d’une certaine manière, elle vivra ailleurs, autrement, dans d’autres esprits, du moins je peux le conjecturer, lorsque je lis des livres écrits jadis, par exemple par Platon, ou Tchouang-tseu, ou même des fragments anciens, comme ceux de Parménide, d’Empédocle ou de Thalès.

Ces grands Anciens ont jadis vécu. Leurs écrits nous restent, ils ont traversé les temps, mais pas leur âme même, leur âme vivante, qui elle s’en est allée à jamais.

Leurs mots gardent peut-être un peu de cette âme, mais ne l’incarnent certes pas.

Il furent un jour bien vivants, et bouillonnant d’une énergie intérieure.

Ils ont peut-être eux aussi senti vivre en eux cette chose-là, qui transcende toute grammaire, et même toute pensée. Elle aura gardé dans leurs livres un semblant de vie, elle aura survécu en un sens.

Mais tous ces mots, ces textes, ces livres, mourront. Dans mille siècles ou un million d’années. Plus grave, cette chose-là, cette chose qui les habita, et qui, quant à moi, m’a initié à mon propre désir, mourra aussi. Elle mourra, à moins que…

Elle mourra sans doute, à moins que justement elle ne se situe en réalité bien au-delà de ces catégories trop humaines, trop animales même, qu’on appelle la « vie », la « mort ».

C’est pourquoi, à mon âge, qui continue d’avancer, année après année, je travaille encore à faire des livres, qui ne sont jamais que des livres. Bons ou mauvais, là n’est vraiment pas la question. Tous les livres, les meilleurs comme les pires, mourront, à moins qu’ils ne vivent éternellement, dans un monde propre, dans le monde des idées.

J’ai conscience que les Anciens eux-mêmes, dans leur grandeur, leur génie, n’ont pu transmettre dans leurs propres livres autre chose que des mots, qui pointaient vers des idées se situant au-delà des mots, lesquelles vivaient d’une vie propre.

Mais ce qui était vivant en eux, cette vie dans leur âme même, est bien mort, oublié. Et tous les livres que l’on lit aujourd’hui sont évidés de ce que les grands Anciens ont réellement vu au fond de leur âme.

Une nuit noire, un jour, engloutira tous ces mots, ces lignes, ces pages, et ces livres, comme elle engloutit toute vie.

Pourtant il me faut continuer de vivre de cette vie-là. C’est une vie qui croit, contre la simple évidence, en l’infini royaume de l’esprit, un monde qui palpite et palabre, dans d’indicibles conclaves.

L’homme inutilisable


« Tchouang-tseu »

Quand il me souvient des moments de ma vie passée dans le Marigot, et de la tentation de l’appel du large, me viennent à l’esprit ces lignes de sagesse taoïste :

« Quand la source est tarie, les poissons de l’étang se réfugient dans la vase. Ils s’envoient mutuellement leurs humides haleines ; ils se mouillent réciproquement de leurs baves. Ces poissons misérables ne sauraient se comparer à ceux qui s’oublient mutuellement dans les fleuves et les lacs. »i

Pour mon goût, les fleuves et les lacs sont encore trop serrés; j’ai choisi la mer, et j’ai plongé dans la lumière du soleil, qui est plus qu’océane.

Quand aux recherches qui meublent mon temps et habitent mon désir, il est difficile d’en prouver l’utilité et la pertinence, dans un temps comme celui-ci. Un jour peut-être saurai-je en rassembler quelques leçons en un bouquet odorant ou une gerbe mordorée? En attendant cette improbable fête, me tente l’image de l’arbre inutile.

C’était un arbre vraiment immense. Il pouvait couvrir de ses feuilles une vaste portion de terre, et des milliers de chevaux, de vaches, de chèvres, et d’autres bétails, pouvaient s’assembler sous son ombre, pour y brouter dans la fraîcheur. Mais un homme sceptique et plein de raison vint et demanda : « Quel est cet arbre ? A quoi peut-il bien servir ? Ses petites branches courbes, tordues, sont inaptes à faire des poutres, des charpentes. Son tronc noueux, crevassé, ne conviendrait ni pour des mâts de marine, ni pour des meubles raffinés. Et qui en voudrait même pour les planches de son cercueil ? Quant à mâchonner ses feuilles ou en faire des tisanes, il faut savoir qu’elles sont amères et même toxiques à faible dose. Ses fruits sont difficiles à digérer. Pour son odeur, qu’il suffise de dire qu’elle monte au cerveau, qu’elle indispose même les bien-portants, et qu’elle rend vite ivre. Cet arbre est vraiment inutilisable. »

Il est inutilisable ! Ce fut sa chance… Aurait-il été un tant soit peu ‘utilisable’, sa canopée aurait-elle pu atteindre cette taille ? On peut en douter. Il eut été exploité selon les règles de l’industrie et la convoitise des intérêts.

A son exemple, l’homme qui toujours cherche, sans pourtant sembler trouver, lui aussi, n’est que bois inutilisable.ii

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iTchouang-tseu. L’Œuvre complète, XIV, Unesco, 1969. Trad. Liou Kia-Hway et Benedyst Grynpas, in « Philosophes taoïstes ». Bibliothèque de la Pléiade, 1980, p.193

iiD’après un passage de Tchouang-tseu. L’Œuvre complète, IV. Ibid. p. 117