Automaton


« La douleur de l’Automate » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Aristote oppose les êtres « par nature » à ce qu’il appelle les « automates » (« les êtres par hasard »). En effet, le hasard, en grec, se dit automaton. Un être par hasard est donc un « automate », dans le sens profond que lui donne Aristote : « Le hasard, pour s’en rapporter à son nom même, existe quand la cause se produit par elle-mêmei ». En grec, « cause » se dit matè et la particule auto se traduit par « de soi-même ». L’automate [en grec : auto-matè] est donc « ce qui est cause de soi-même« . Dans les dictionnaires français contemporains, l’automate est défini comme étant « ce qui se meut de soi-même ». Il y a là un glissement de sens significatif, quelque peu oublieux des origines. Un mouvement peut certes être une « cause », comme d’ailleurs une cause peut aussi être une raison (métaphorique) de se mouvoir. Mais ce qui importe, dans la définition aristotélicienne de l’automate, c’est que ce soit une cause qui se produit « par elle-même ». Elle est d’origine « interne » et donc foncièrement « autonome ». Aux quatre causes classiques (matérielle, formelle, initiale, finale), on peut donc ajouter cette cinquième  « cause »: le hasard (ou l’automaton), qui est une « cause qui se produit par elle-même ».

En continuant notre investigation étymologique, on pourrait demander d’où vient le mot matè lui-même. Il vient du verbe maiomaï, « chercher ardemment, désirer vivement », qui lui-même vient d’une racine indo-européenne MA-, « chercher, tâtonner ». Le verbe maiomaï est d’ailleurs cité par Platon comme étant à l’origine du mot onoma, « nom »ii. Platon voit dans le mot onoma une sorte de petite phrase: « on hou masma », qu’il traduit ainsi : « L’être dont il y a recherche passionnée ». Il faut dire que cette étymologie tombe à pic pour justifier la recherche passionnée des noms dont tout le Cratyle témoigne… En tout cas, la racine MA-, que l’on distingue dans le mot autoMAte, pointe directement vers cette idée de « recherche ». L’automate est étymologiquement « quelque chose qui recherche, qui tâtonne » avec une nuance supplémentaire donnée pas le préfixe auto. Ce préfixe possède une double filiation conceptuelle, celle de la permanence (« le moi ») et celle de la répétition (« le même »). Auto, c’est la présence récurrente du soi à soi-même, et c’est aussi l’autonomie (« de soi-même ») La présence du « moi » à lui-même fonde la durée nécessaire pour générer le sentiment du « même ». Avec le « moi » et le « même », toutes les variations de l’autonomie sont alors possibles. Tous ces sens sont contenus dans la petite particule au [αὖ] qui est à l’origine du mot grec auto. La particule au [αὖ] a en effet trois sens : 1) « puis, alors » ; 2) « à son tour, de nouveau » ; 3) « d’un autre côté, au contraire ». Dans cette simple particule, on trouve une richesse sémantique exceptionnelle puisqu’elle évoque le déroulement du temps, la répétition, le renouvellement et la contradiction ou la bifurcation. C’est toute l’histoire de la dialectique concentrée en deux lettres. Étymologiquement, l’automaton, le « hasard », est donc quelque chose qui « recherche » (racine MA-) une « permanence » (racine AUTO-), elle-même source de « renouvellement » et de « contradiction » (racine AU-). L’âme qui se « meut de soi-même » est elle-même un automaton. Animée et autonome, elle se cherche elle-même, pour se renouveler. Mais aujourd’hui, les automates ont perdu presque toute âme, malgré les efforts remarquables de l’IA pour leur en simuler une. Seule l’étymologie en conserve la trace profonde de cette âme, inscrite dans les étymons.

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iAristote. Physique. II, 197b

iiPlaton. Cratyle, 421a

Des États désunis face à l’IA


« État désuni » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Une série d’organismes tels que l’Union internationale des télécommunications, la Commission électrotechnique internationale, l’Organisation internationale de normalisation et l’Internet Engineering Task Force, pour la plupart basés à Genève, négocient des normes techniques et jouent un rôle majeur dans la définition des règles de la concurrence à l’échelle mondiale, dans les domaines de la communication, de l’information et du numérique. Les membres de ces institutions votent les normes à la majorité. Jusqu’à présent, ces forums ont été dominés par des fonctionnaires et des entreprises des États-Unis et de l’Europe. Mais la situation est en train de changer. Au cours des deux dernières décennies, la Chine a joué un rôle de plus en plus important au sein des comités techniques de plusieurs de ces organismes, où elle n’a cessé de promouvoir ses normes préférées. Depuis 2015, elle a intégré ses propres normes techniques dans son programme mondial d’investissement dans les infrastructures (« Belt and Road Initiative »). En mars 2018, la Chine a lancé une autre stratégie, « China Standard 2035 », visant à un rôle encore plus prégnant dans l’établissement des normes internationales. Certains analystes industriels américains ont réagi en appelant Washington à combattre l’influence chinoise dans les organismes de normalisation. Ce n’est pas la première fois que les normes techniques sont mêlées à des tensions géopolitiques. En août 2019, les sanctions américaines contre le géant chinois des télécommunications Huawei ont conduit la Chine à établir ses propres normes d’efficacité énergétique, incompatibles avec les normes occidentales. Il en a résulté une fragmentation des normes techniques de gestion du fonctionnement des grands centres de données, qui sont au cœur de l’économie numérique. Dans le contexte du développement de l’IA, des marchés séparés par des normes techniques différentes ralentiraient la diffusion de nouveaux outils. Il serait également plus difficile de mettre au point des solutions techniques susceptibles d’être appliquées à l’échelle mondiale à des problèmes tels que la désinformation ou les manipulations d’images (« deepfake »).

Des divergences sur les normes techniques liées à l’IA sont déjà apparues. La loi européenne sur l’IA, par exemple, impose l’utilisation de « mesures appropriées de gestion des risques ». Mais, pour définir cette notion, la loi s’en remet à trois organisations indépendantes chargées d’élaborer et de promulguer des normes spécifiques au contexte concernant les risques liés à la sécurité de l’IA. Il est révélateur que les trois organismes spécifiés dans la législation à ce jour soient européens, et non les organismes internationaux mentionnés ci-dessus. Cela semble être un effort tout à fait conscient pour distinguer la réglementation européenne de ses homologues américains et chinois. En soi, cela annonce la future balkanisation des normes relatives à l’IA.

Les conflits géopolitiques ne façonnent pas seulement un nouveau paysage réglementaire international pour les matières premières liées à la fabrication des systèmes d’IA. Ils accentuent également les divisions concernant les actifs immatériels nécessaires à cette technologie. Là encore, le régime juridique émergent consacre un ordre mondial divisé dans lequel les solutions collectives ont de moins en moins de chance de prévaloir. L’intrant immatériel le plus important de l’IA est la donnée. Des programmes d’IA tels que ChatGPT s’appuient sur d’énormes banques de données. Les outils d’IA générative, qui sont capables de produire des textes ou des vidéos à partir de brèves invites, sont incroyablement puissants. Mais ils sont souvent inadaptés pour des tâches très spécifiques, plus pointues. Ils doivent alors être affinés à l’aide d’ensembles de données plus ciblés dépendants des contextes particuliers. Une entreprise qui utilise un outil d’IA générative pour son robot de service à la clientèle, par exemple, pourrait former un tel instrument sur ses propres transcriptions d’interactions avec les consommateurs. En bref, l’IA a besoin à la fois de grands réservoirs de données et de pools de données plus petits et plus personnalisés. Les entreprises et les pays seront donc invariablement en concurrence pour l’accès à différents types de données. Ces conflits internationaux sur les flux de données ne sont pas nouveaux : les États-Unis et l’UE se sont opposés à plusieurs reprises sur les conditions dans lesquelles les données peuvent traverser l’Atlantique après que la Cour de justice de l’UE a annulé, en 2015, un accord qui avait permis aux entreprises de transférer des données entre des serveurs situés aux États-Unis et en Europe. L’ampleur de ces désaccords est aujourd’hui en augmentation, rendant plus difficile le franchissement des frontières nationales par les données. Jusqu’à récemment, les États-Unis promouvaient un modèle de libre transfert des données à l’échelle mondiale en raison d’un engagement en faveur de l’ouverture des marchés et d’un impératif de sécurité nationale : un monde plus intégré, selon l’idéologie alors en vogue, serait plus sûr. Washington a utilisé de manière agressive les accords commerciaux bilatéraux pour promouvoir cette vision. À l’inverse, le droit européen fait depuis longtemps preuve d’une plus grande prudence en matière de confidentialité des données. Pour leur part, la Chine et l’Inde ont adopté des législations nationales qui imposent, de différentes manières, la « localisation des données », avec des restrictions plus importantes sur la circulation des données à travers les frontières.

Depuis que l’IA occupe le devant de la scène, ces points de vue ont évolué. L’Inde a récemment assoupli son interdiction, laissant entendre qu’elle autoriserait des flux de données plus importants vers d’autres pays, ce qui lui donnerait une plus grande influence sur les conditions du commerce numérique mondial. La Chine semble également assouplir ses règles de localisation alors que son économie bat de l’aile, permettant ainsi à un plus grand nombre d’entreprises de stocker des données en dehors des frontières chinoises. Mais il est surprenant de constater que les États-Unis évoluent dans la direction opposée. Des hommes politiques américains, inquiets des relations entre l’application de médias sociaux TikTok et le gouvernement chinois, ont fait pression sur l’entreprise pour qu’elle s’engage à limiter les flux de données à destination de la Chine. En octobre 2023, le représentant américain au commerce a annoncé que le gouvernement fédéral abandonnait les demandes de longue date du pays à l’OMC concernant la protection des flux de données transfrontaliers et l’interdiction de la localisation forcée des données. Si Washington poursuit dans cette voie, le monde aura perdu son principal défenseur de la libre circulation des données. Il s’ensuivra probablement une plus grande « balkanisation » des données à l’échelle mondiale.

Une concurrence mondiale commence à se faire jour sur la question de savoir si et quand les États peuvent exiger la divulgation des algorithmes qui sous-tendent les systèmes d’IA. La loi sur l’IA proposée par l’UE, par exemple, exige des grandes entreprises qu’elles permettent aux agences gouvernementales d’accéder au fonctionnement interne de certains modèles afin de s’assurer qu’ils ne sont pas potentiellement préjudiciables aux individus. De même, les récentes réglementations chinoises concernant l’IA utilisée pour créer du contenu (y compris l’IA générative) obligent les entreprises à s’enregistrer auprès des autorités et limitent les utilisations de leur technologie. L’approche américaine est plus complexe mais n’est pas très cohérente. D’une part, le décret de l’Administration Biden d’octobre 2023 exige un catalogue de divulgations sur les modèles d’IA qui peuvent avoir des utilisations à la fois commerciales et liées à la sécurité. D’autre part, les accords commerciaux conclus par les administrations Trump et Biden comprennent de nombreuses dispositions interdisant aux autres pays d’exiger dans leurs lois la divulgation du « code source et des algorithmes exclusifs ». En fait, la position des États-Unis semble exiger la divulgation chez eux de ce type d’informations, tout en l’interdisant à l’étranger. Même si ce type de réglementation concernant les algorithmes n’en est qu’à ses débuts, il est probable que les pays suivront la voie tracée par la réglementation mondiale sur les données, à savoir de plus en plus de fragmentation. À mesure que l’importance des décisions de conception technique et algorithmique des systèmes d’ IA sera mieux comprise, les États essaieront probablement de forcer les entreprises à les divulguer, mais aussi d’interdire à ces entreprises de partager ces informations avec d’autres gouvernements.

À une époque où s’essouffle la détermination mondiale à s’unir et à coopérer face à d’autres défis majeurs, les grandes puissances avaient initialement adopté une attitude coopérative face à l’IA. À Pékin, Bruxelles et Washington, il semblait y avoir un large consensus sur le fait que l’IA pouvait causer des dommages potentiellement graves et qu’une action transnationale concertée était nécessaire. Toutefois, on voit clairement qu’aujourd’hui les pays ne s’engagent pas dans cette voie. Plutôt que d’encourager un effort collectif visant à établir un cadre juridique clair pour gérer l’IA comme un bien commun mondial, les États se sont déjà engagés dans des conflits subtils et obscurs sur les fondements matériels et immatériels de l’IA. L’ordre juridique qui en résultera sera caractérisé par la fragmentation et la confrontation, et non par l’imbrication et la solidarité. Les États se méfient les uns des autres. Il sera de plus en plus difficile de faire avancer des propositions pour une meilleure gouvernance mondiale de l’IA. Au minimum, le régime juridique émergent rendra plus difficile la collecte d’informations et l’évaluation des risques liés à la nouvelle technologie. Plus dangereux encore, les obstacles techniques soulevés par la balkanisation croissante de la réglementation de l’IA pourraient rendre impossibles un début de solution globale, telles que la création d’un groupe d’experts intergouvernemental sur l’IA. Dans le contexte d’un ordre juridique fragmenté, des modèles d’IA réellement dangereux pourront être développés et diffusés en toute impunité pour servir d’instruments de subversion et de conflit géopolitique. Les efforts d’un pays pour gérer l’IA selon ses propres normes pourraient facilement être sapés par d’autres intérêts à l’extérieur de ses frontières. Les autocraties pourraient être libres de manipuler leurs propres populations à l’aide de l’IA mais aussi d’exploiter la libre circulation de l’information dans les démocraties pour affaiblir celles-ci de l’intérieur. Il y a donc beaucoup à perdre à l’effondrement progressif de la possibilité même d’un ordre réglementaire mondial des systèmes d’IAi.

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iAziz Huq. A World Divided Over Artificial Intelligence. Geopolitics Gets in the Way of Global Regulation of a Powerful Technology. Foreign Affairs, Mars 2024

L’art comme l’âme


« Feu d’ombre » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

« Ce que j’aime dans l’obscurité c’est qu’elle (r)appelle la lumière. » Mémoires d’un illuminé, Constantinople, 1452

Selon certains, l’âme pourrait être comparée à une étincelle faite d’invisible lumière. Pourquoi pas ? Tout est possible. Mais, à la réflexion, je ne crois pas que cette métaphore soit appropriée. Dans la mienne (d’âme), l’obscur semble occuper une bien plus grande place que les étincelles. D’un autre côté, il y a des réalistes, des durs, des coriaces, qui demandent, peut-être de façon provocatrice, si les machines elles aussi peuvent avoir une « âme » ? Ou bien ne serait-ce qu’une façon, bien à eux, de tourner l’idée de l’âme en ridicule ? Il paraît que les progrès de l’IA, dans les prochaines décennies, rendront de plus en plus plausible, et même nécessaire, ce type de questions. J’imagine que l’on pourra alors proposer un nouveau test de Turing pour déterminer l’éventuelle présence d’âmes, respectivement chez les hommes ou dans les machines, et leurs éventuelles différences de nature et d’essence. Plutôt que de répondre directement à cette question [les machines pourront-elles avoir un jour une «âme »?], je préférerais demander, à l’instar de Marvin Minskyi, si les âmes peuvent « apprendre », ce qui représente un autre angle d’attaque du même problème. Nous savons maintenant que des machines peuvent « apprendre » (du moins en apparence). Ne serait-ce pas là une indéniable différence entre les machines et les âmes, si les unes peuvent « apprendre » et les autres non ? Une expression anglaise, « machine learning », aujourd’hui répandue, semble tenir pour acquis que les machines en sont en effet capables. L’« auto-apprentissage » des systèmes dits « intelligents » est d’ailleurs l’un des principes de l’IA. Admettons, devant l’évidence qui nous est présentée, que des systèmes d’IA puissent en effet « apprendre ». Les résultats sont là. Mais la question importante demeure : les âmes, quant à elles, peuvent-elles « apprendre » ? Marvin Minsky, un pionnier de l’IA, répond par la négative : il pense que « les âmes ne peuvent croître, elles sont condamnées à une permanence incapable de changement, et donc privée d’intellectii ». Pour ma part, je réponds positivement. Je vais tenter d’expliquer ici brièvement pourquoi. Les âmes, censées être éternelles et intangibles, sont aussi censées être, par essence, détachées du corps, n’ayant donc en tant que telles, ni sens, ni intellect, ni mémoire, à proprement parler. Comment pourraient-elles donc « apprendre » quoi que ce soit ? Et, du moins si seulement elles existent, à quoi servent-elles, si elles n’apprennent jamais rien ? Commençons par remarquer que si les âmes vivent éternellement sans jamais rien « apprendre », à quoi cela leur servirait-il donc de vivre pendant un temps infini ? Je propose l’explication suivante. Les âmes peuvent être comparées à des fonctions d’onde. C’est là une métaphore que j’emprunte à la physique quantique. Suivant la métaphore, on peut dire qu’elles sont « intriquées » avec les corps qu’elles animent. Cette intrication leur donne partiellement accès à ces fonctions associées à la vie corporelle : croissance, conscience, intelligence, mémoire. Ainsi, elles peuvent tirer un certain profit de leur passage dans des corps. En particulier elles accumulent une « expérience » à partir de leur intrication passagère avec les corps. Mais où cette expérience est-elle conservée, si l’âme n’est qu’une pure « étincelle » de lumière ? Et que se passe-t-il à la mort du corps qu’elle anime ? L’âme, après la mort, reste encore « intriquée », non plus avec le corps, mort et condamné à se dissoudre, mais du moins avec l’ensemble des lignes d’espace-temps que le couple âme-corps a suivies pendant la vie. L’âme est donc dotée d’une manière de mémoire, celle qui est stockée dans l’espace-temps de sa vie passée. Ce passé-là ne disparaît donc pas, puisqu’il existe encore, quelque part dans l’espace-temps. Rien là qui ne soit conforme à la théorie de la relativité générale… Cette vie passée, vécue, nourrit d’une sève mémorielle la nature immortelle de l’âme. Celle-ci peut dont continuer sa pérégrination, et parcourir d’autres espaces-temps, d’autres mondes, d’autres cieux, pour d’autres expériences encore, dont rien ne peut nous assurer, a priori, qu’elles ne seront pas sans fin, puisque l’immortalité est l’une des dignités suprêmes accordées à toute âme. On peut en déduire que toute âme « apprend » sans fin.

L’art d’un tableau de Rembrandt ou de Bernardino Luini, par exemple, ne réside pas dans une seule idée sublime, ou plusieurs idées remarquables, ni dans la savante multiplicité de gestes techniques du peintre, de touches successives et distinctes qui ont placé sur la toile autant d’éléments pigmentés intelligemment agencés. L’art se laisse plutôt voir dans l’impression d’ensemble, dans le grand réseau des relations subtiles qui traversent le tableau et s’unissent en lui, pour laisser deviner ce qui les transcende — une intention, un sens, une finalité. De même, en notre esprit, prolifèrent des idées invisibles et des touches sensorielles, se construisent des temps et des espaces, des liens et des lieux, des singularités et des ensembles, des sentiments et des émotions. Tout cela est évidemment d’une extraordinaire complexité, hors de portée de notre appréhension, et a fortiori, de notre compréhension. Nous sommes pourtant les spectateurs de notre propre esprit, et partant, nous sommes aussi, parfois, conscients de l’âme qui s’y laisse deviner. De même que l’art n’est pas dans les touches de peinture éparses et distantes les unes des autres, de même l’esprit ne se trouve pas localisé dans ses idées ou dans ses sensations, et de même, l’âme n’est pas non plus localisée dans le corps ou attachée à l’esprit. Elle peut y être « présente » ou en être « absente », mais en essence, elle n’est pas « locale », elle n’est ni localisée ni localisable. Quant à l’esprit, il se trouve plus dans ce qu’il vise, au-delà de lui-même, que dans ce qu’il donne à voir en lui-même. De même, l’âme se trouve presque tout entière dans ce qu’elle aime, et non dans ce dont elle se souvient, ou dans ce qu’elle comprend. L’important, pour l’esprit, c’est ce qu’il veut, ce qu’il comprend, et la « manière » dont il entend arriver à ses fins. Cette « manière » est-elle l’une des qualités de l’âme, qui s’y révèle ainsi ? Je crois qu’on peut le penser. Mais l’important, pour l’âme, reste ce qu’elle aime, plus que la « manière » dont elle tirera parti de l’esprit et du corps, à elle intriqués, pour s’unir enfin à son amour, un jour.

Il y a un trésor, dit le fabuliste, qui reste encore caché dans le champ infertile et abandonnéiii. En une huître grise et sans grâce, se laisse parfois découvrir une perle fine et rare. Ces métaphores valent-elles pour l’esprit ? Je crois qu’elles indiquent une piste de recherche. Certes, au long de la vie, nous commençons par accumuler en nos esprits autant d’embryons de conscience que nous faisons d’expériences, et nous élaborons ainsi, jour après jour, une plus vaste conscience, un plus grand « moi ». Le « moi » sans cesse lutte pour grandir et conforter sa cohérence, un certain sens de son propre sens, une conscience « pour soi » de son pourquoi. Mais sa valeur ne réside pas seulement dans le vaste ensemble de constructions mentales et mémorielles qu’il élabore pendant sa vie, et qui n’est que provisoire, au fond. Elle est essentiellement dans la lumière de son obscure anima, dans cette étincelle vivante, cette âme abyssale, qui seule donne au moi son fond, son sens et sa fin.

La « modernité », matérialiste, sarcastique, agitée, jouisseuse, sèche et désespérée, ne croit plus dans les esprits, les âmes et les essences. Elle ne croit qu’aux corps, aux matériaux, aux mots et aux quelques années de la seule existence qu’elle conçoit, celle de la vie ici-bas. Elle est impuissante à saisir l’âme, elle est aveugle à sa nature, et plus incapable encore d’en concevoir les fins et le pourquoi. Les « modernes », « post- » ou non, me font penser à des voleurs qui chercheraient l’or de l’« art » dans les toiles de maîtres, en grattant les vernis, en griffant les couleurs, en fouaillant les sous-couches. Mais tout comme l’âme, l’art n’est pas dans l’objet même qu’il anime, dont on sait qu’il finira un jour par disparaître. L’âme, tout comme l’art, est dans le feu qui la consume, et qui brûle tout ce qu’on jette pour l’éteindre.

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iMarvin Minsky.  « The Soul », Ch. 4.3, The Society of Mind. 1986

ii« People ask if machines can have souls. And I ask back whether souls can learn. It does not seem a fair exchange — if souls can live for endless time and yet not use that time to learn — to trade all change for changelessness. And that’s exactly what we get with inborn souls that cannot grow: a destiny the same as death, an ending in a permanence incapable of any change and, hence, devoid of intellect. » Marvin Minsky.  Ibid.

iiiLa Fontaine. Le Laboureur et ses enfants.

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.

Une IA à 10 puissance 22 paramètres, pour simuler l’humanité entière


« Fusion consciente des consciences » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Une IA à 1022 paramètres, pour simuler l’imbrication des consciences singulières de l’humanité tout entière? Rêve fou ou métaphore excitante?

Au cours des derniers siècles, les physiciens ont su décrire une grande partie du monde (physique) avec des principes relativement simples et peu nombreux ; c’est la nature même de l’univers qui a rendu possible une telle réduction. Mais les opérations de l’esprit (humain) ne dépendent pas de lois simples et peu nombreuses. Notre cerveau a accumulé de nombreux mécanismes différents au cours des centaines de millénaires de son évolution. La psychologie ne pourra jamais être aussi « simple » que la physique. Des théories « simples » de l’esprit passeraient forcément à côté de l’essentiel, qui réside dans sa complexité intrinsèque, d’une part, et peut-être aussi sur d’autres aspects, plus mystérieux encore, qui ont trait à la nature même de la conscience, ou même à l’existence de l’« âme » (hypothèse certes putative dans un contexte scientifique, mais que l’on ne peut cependant exclure a priori). Il importe de développer sur ce sujet une vue d’ensemble, englobant de très vastes perspectives, et permettant de prendre en compte un grand nombre de théories plus spécialisées (allant de la mécanique quantique à la philosophie transcendantale et à la théologie, en passant par la psychologie, l’anthropologie, les neurosciences et l’intelligence artificielle…). Une des premières conséquences de cette prise de recul, et de cette volonté d’acquisition d’une vision globale, serait de mettre de côté les grandes disjonctions, parfaitement contre-productives et impertinentes, du type empirisme/idéalisme, déterminisme/liberté, matière/esprit, physique/métaphysique, science/philosophie, réalisme/poésie, ou fait/métaphore… Ces débats dualistes n’apparaîtraient plus, dès lors, que comme des querelles de clochers, d’importance relative. Il nous faut désormais une vision systémique globale, dans laquelle toutes les sciences particulières pourraient s’insérer, avec plus ou moins de bonheur, certes, mais sans aucune capacité d’imposer leurs cadres de références aux autres. Le principal serait alors acquis, à savoir la reconnaissance du fait même de la complexité de la complexité, de la complexité intrinsèque, spécifique de l’esprit humain, et de l’extraordinaire difficulté à en pénétrer l’essence. Reconnaître ce fait, et la nature même de cette difficulté, nous éviterait les dérisoires impasses de tous les dualismes et de tous les réductionnismes.

Il y a à peine un peu plus d’un siècle que l’on a commencé à réfléchir, avec quelque résultat, à la nature des processus psychiques. Auparavant, ceux qui essayaient de spéculer à ce sujet étaient handicapés par leur manque de concepts pour décrire des objets ou des systèmes extrêmement compliqués. Aujourd’hui, l’humanité a commencé d’accumuler quelques outils conceptuels qui permettent de comprendre des machines ou des systèmes comportant des millions de composantes. Cependant, les derniers modèles d’IA font désormais intervenir des centaines de milliards de paramètresi. La question de savoir si l’homme est capable de comprendre comment fonctionnent ces modèles d’IA, et pourquoi ils donnent tels ou tels résultats (les uns médiocres, d’autres bons ou excellents suivant les cas) reste ouverte. Avec un tel nombre de paramètres, comment suivre en effet en détail le fonctionnement des algorithmes, et comment s’assurer de leur fiabilité ? Des questions de nature similaire ou analogue se posent quant à notre capacité de comprendre le fonctionnement du cerveau humain. La difficulté persiste même si on se contente du point de vue réductionniste l’assimilant à un système composé de centaines de milliards de neurones et de synapses. Il faut comprendre que nous ne disposons pas encore des concepts dont nous aurions besoin pour appréhender des systèmes d’un tel niveau de complexité.

Demain, les systèmes d’IA possèderont des ordres de complexité bien plus élevés encore. Si le modèle de Llama 3.1 comporte aujourd’hui 405 milliards de paramètres (soit environ 0.4 x1012), qu’en sera-t-il des systèmes d’IA en 2050, ou en 2100 ? Pourrait-on imaginer par exemple qu’un facteur de dix milliards, soit 1010 , s’appliquera alors à la complexité de ces futurs systèmes par rapport à ceux de 2024? Cela équivaudrait à affecter à chaque individu de l’humanité entière la puissance de calcul symbolique aujourd’hui disponible dans le modèle Llama 3.1. Ce n’est là qu’une analogie, mais on pourrait ainsi spéculer sur la possibilité de simuler les interactions langagières et symboliques de sociétés entières, ou même de l’humanité dans son ensemble. Cela arrivera sans doute, et plus vite qu’on ne pourrait le penser, mais je suppose que nous n’aurions pas encore réellement les moyens de comprendre comment de tels modèles d’IA produiraient tels résultats plutôt que tels autres. Ce type de question est déjà au cœur des avancées actuelles. Même si la question reste ouverte, et précisément parce qu’elle reste ouverte, je voudrais proposer de transposer cette métaphore d’un système d’IA à dix mille milliards de milliards de paramètres (1022) à l’étude de l’essence même de l’esprit humain et de la conscience.

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i Llama 3.1 405B , développé par Meta AI, représente le dernier bond en avant significatif dans les modèles de langage en open source. Il utilise 405 milliards de paramètres, et constitue à ce jour (août 2024) le plus grand modèle de langage librement accessible au public .

Une philosophie de la conscience


Pourquoi s’intéresser à la conscience, dans une époque aussi matérialiste que la nôtre ? Je vois au moins trois raisons à cela, directement liées à l’état des sciences et techniques (notamment en physique quantique, cosmologie, intelligence artificielle) en ce début de 21e siècle. Par exemple, les progrès de l’Intelligence Artificielle (IA) incitent à s’interroger sur la spécificité et la nature de la conscience humaine par rapport aux capacités de raisonnement et d’inférence de l’IA. Ensuite, certaines conceptions cosmologiques supposent désormais probables la présence d’autres formes de vie, et donc de conscience, éparpillées dans le Cosmos, ce qui amène inévitablement à réévaluer la centralité du fait anthropomorphique et de la « conscience humaine ». Enfin, depuis les années 1920, la physique quantique a mis en évidence l’intrication structurelle des phénomènes quantiques avec la conscience. Les phénomènes, en tant qu’ils sont « observés », sont intriqués avec l’« observateur » (humain) qui les observenti, – et cela en rupture complète avec la science « classique » (d’Euclide et Thalès à Képler et Newton…). Werner Heisenberg, l’un des fondateurs de la physique quantique disait à ce propos que « la science ne se contente pas de décrire et d’expliquer la nature, elle est partie intégrante de la relation entre la nature et nous-mêmes ».ii Autrement dit, la science ne donne plus seulement une connaissance « objective » de la réalité elle-même, en tant qu’elle serait séparée de notre subjectivité, mais elle se fonde sur une imbrication et une ‘intrication’ de la connaissance et de la conscience de l’homme avec la réalité. Le physicien David Bohm fait même l’hypothèse que le « réel » serait une sorte d’hologramme de l’« esprit »iii .

Quant à l’IA, il paraît évident qu’elle a déjà dépassé la raison humaine en puissance de compilation, de traitement de l’information et de capacité d’inférence logique pour un très grand nombre de tâches. Quelles sont les étapes suivantes, lesquelles seront elles-mêmes dépassées ? La question (philosophique) reste pourtant la seule vraiment importante : l’IA atteindra-t-elle jamais à la conscience même, c’est-à-dire à une conscience d’elle-même, capable de volonté autonome ? La réponse (courte) à cette question, selon moi, est que jamais l’IA ne s’approchera, ne serait-ce qu’infinitésimalement, de la moindre conscience ou proto-conscience, humaine ou non-humaine. En effet, je pars de l’intuition profonde qu’il y a à l’œuvre dans toute conscience (humaine ou non humaine) un mystère qui touche à l’essence de la réalité tout entière, en y incluant la nature elle-même, et l’apparition en son sein de la conscience de l’Homo sapiens, – en compagnie d’innombrables autres formes de conscience. Enfin, il y a encore une autre raison qui justifie de reposer aujourd’hui, avec insistance, la question de la conscience. C’est la nécessité de rendre compte du fait que le concept de conscience est lui-même une invention philosophique « moderne », avec la rupture initiée par le cogito ergo sum de Descartes, rupture suivie et amplifiée par les philosophies de Kant, Hegel, Fichte, Schelling, Husserl, Sartre, qui toutes ont eu un lien avec le concept de conscience. Mais cette rupture a-t-elle remplie ses promesses ? Les succès (et les échecs) qu’elle a engendrés doivent-ils être ré-évalués ? Il reste aujourd’hui fort pertinent et instructif de confronter les diverses idées modernes de la conscience avec les concepts de l’âge classique qui s’en approchaient à leur façon à travers d’autres mots, d’autres conceptions, d’autres métaphores (et sans d’ailleurs que les pré-Modernes utilisent le mot de ‘conscience’).

Il est extrêmement significatif que, depuis 2009, le professeur Stanislas Dehaene ait centré ses cours au Collège de France sur « la question du traitement non-conscient » de l’information, dans les mécanismes de l’accès à la conscience du cerveau humain. Dehaene se demande si un stimulus (visuel ou autre) peut être traité de façon non-consciente par le cerveau, et influencer inconsciemment les décisions censées être prises ‘consciemment’, – sans jamais pour autant que le stimulus expérimental accède lui-même à la conscience. Déjà, aux 19e et 20e siècles, des neuropsychologues avaient mis en évidence toutes sortes d’états de non-conscience, – groupés en trois classes : l’amnésie, la ‘vision aveugle’ et l’hémi-négligence spatiale. Des symptômes objectifs de non-conscience peuvent en effet être observés. C’est fort intéressant, mais cela ne résout en rien le problème « difficile » de la conscience. Cependant le succès des approches expérimentales des phénomènes de non-conscience explique peut-être pourquoi le paradigme dominant les recherches aujourd’hui reste encore, non pas celui de la conscience, mais celui de la non-conscience, – et ce d’autant plus que ce paradigme se trouve être commun (ce n’est pas un hasard) à l’homme, à l’animal et à la machine. La non-conscience est un paradigme unificateur du positivisme… D’ailleurs, dans les années 1950, l’information ‘sans conscience’ vint au devant de la scène avec la théorie de l’information (Shannon) et les mécanismes universels de computation (Wiener, Turing, von Neumann) qui influencèrent profondément la psychologie cognitive. La métaphore de l’ordinateur tomba à pic pour décrire l’algorithmique supposée des opérations mentales, et pour légitimer la métaphore du cerveau-ordinateur. Par une ironique inversion, « c’est l’existence même de la conscience qui devient l’objet de polémiques » comme dit Dehaene ; il semble donc que la non-conscience occupe désormais le devant de la scène, et la question (dite ‘difficile’) de la conscience reste cantonnée dans les coulisses.

Surtout, l’essence même de la conscience, en tant que phénomène à la fois singulier et universel, demeure un mystère absolu.

S. Dehaene et ses collègues se sont contentés (si j’ose dire) d’élaborer une taxonomie aussi complète que possible des opérations mentales non-conscientes. Pour ce faire, il leur fallait identifier les processus mentaux impliquant un traitement conscient. Il fallait donc une définition ‘objective’. Pour ces neuroscientifiques, ou plutôt ces ‘neuroscientistes’, une opération mentale est dite consciente si « l’information est codée explicitement par le taux de décharge d’une population restreinte de neurones qui entrent en réverbération durable avec un espace de travail global, impliquant notamment le cortex préfrontal. »iv C’est là une définition objective, quantitative, déterministe, matérialiste, dont les mots ‘information’, ‘code’, ‘taux’, ‘durable’, traduisent des préoccupations analytiques, dans les cadres des lois physiques, chimiques et biologiques. On en déduit que les opérations mentales non-conscientes se définiront donc par le fait que leur codage implique sans doute une « population plus restreinte de neurones », qui n’entrent en « réverbération » que dans des « espaces de travail » plus localisés, et de façon non durable, ou quasi éphémère… Si c’est là le matériau expérimental avec lequel les neurosciences espèrent avancer, nul doute que fort éloignée reste encore la perspective d’une avancée sur la compréhension de l’essence même de la conscience ou de la « non conscience » (puisque le mot d’inconscient est non gratus en neurosciences…).

Jean-Pierre Changeux, dans L’Homme neuronal, écrit que le cerveau de l’homme est « une formidable machine chimique où l’on retrouve les mêmes mécanismes moléculaires à l’œuvre chez la mouche drosophile ou le poisson torpille »v. Le cerveau humain est donc en bonne compagnie. Mais on s’étonne de ne pas voir pointer une interrogation réciproque : les mécanismes moléculaires à l’œuvre chez la mouche drosophile ou le poisson torpille sont-ils réellement suffisants pour éclairer notre compréhension de l’essence du cerveau de Mozart ou de Platon ?

Les lois de la psychologie utilisées en neurosciences sont qualifiées du terme (très connoté) d’« algorithmiques », et font d’ailleurs référence aux sciences de la computation inaugurées par les travaux d’Alan Turing et de John von Neumann, puis de Noam Chomsky ou David Marr. S. Dehaene les évoque d’une formule: « Le cerveau humain, superbe exemple de système de traitement de l’information »… et, continuant sur cette lancée, il s’enthousiasme de ses performances : « C’est une étonnante machine comprenant de multiples niveaux d’architecture enchâssés et massivement parallèles. Avec cent mille millions de processeurs, un million de milliards de connections, cette structure reste sans équivalent en informatique, et ce serait une erreur profonde de penser que la métaphore de l’ordinateur puisse s’y appliquer sans modifications. »vi

Si l’ordinateur n’est pas la bonne métaphore, quelle pourrait-elle être une métaphore plus au goût du jour ? L’Intelligence Artificielle ?

Le but à atteindre a été affirmé par quelques « pionniers » auto-proclamés, il s’agit désormais d’atteindre un niveau de développement de l’IA capable de simuler « l’intelligence générale » de l’homme. Il semble probable qu’un jour ou l’autre on saura fabriquer des machines qui auront une puissance équivalente ou supérieure aux « cent mille millions de processeurs, avec un million de milliards de connections » qui enthousiasment le professeur Dehaene.

Mais aura-t-on atteint pour autant quelque sorte de « conscience artificielle » ?

Je ne le pense pas, et même je doute formellement que cela soit jamais possible. Pourquoi ? Parce que la conscience n’est pas un phénomène essentiellement matériel, ou logiciel, ou les deux à la fois. La conscience est essentiellement un phénomène impliquant, imbriquant et « intriquant » des niveaux de réalité très différents, des réalités dont les essences respectives sont sans rapport direct entre eux. On conçoit aisément que ces niveaux de réalité incluent notamment les niveaux quantique, biochimique, neurologique, pour rester sur le plan du matérialisme et du positivisme. Mais il est fort probable que la conscience soit aussi « intriquée » avec des niveaux de réalité d’une autre nature, essentiellement psychique (les paradigmes de l’inconscient collectif en donnent quelque idée) et spirituelle : je renvoie là aux trésors accumulés par l’humanité (avec les chamanismes, le Véda, le bouddhisme, les traditions monothéistes, etc).

Une vaste revue anthropologique et philosophique est nécessaire.

Je l’ai entreprise, à mon modeste niveau, et j’ai le plaisir d’annoncer que je viens de terminer le tome 1 d’un ouvrage consacré à la conscience, intitulé L’Exil et l’Extase – Une philosophie de la conscience, à paraître sous peu.

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iPlus récemment, a été confirmée expérimentalement la théorie de l’intrication quantique de particules, qui restent corrélées, quelle que soit la distance qui les sépare (expérience d’Aspect).

iiWerner Heisenberg cité in Fritjof Capra, Le Tao de la physique, Tchou, 1983, p.143

iiiDavid Bohm. La danse de l’Esprit ou le sens déployé, 1989

ivhttps://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2008-2009.htm

vCité par S. Dehaene, ibid.

viIbid.

Le dépassement de l’humain par le « post-humain »


Le dépassement « sur-humain » par amélioration et augmentation génétique, qu’on vient d’évoquer dans un billet récent (« Dépasser l’humain »), garde encore un certain lien avec la « nature humaine », telle qu’elle est définie par l’ADN. Mais voilà qu’une autre forme de dépassement fait irruption: le dépassement « post-humain »; le remplacement de l’homme par ce que d’aucuns ont appelé le « Successeur », à base d’IA et de silicium, et le dépassement des capacités de la pensée humaine, par des formes impensables d’IA…

Je dis ‘impensable’ car l’apprentissage machine (‘machine learning’), le traitement statistique de très grandes bases de données (Big Data), et nombre de programmes d’IA ‘fonctionnent’ et produisent des ‘résultats’ sans qu’on puisse expliquer pourquoi (effet ‘boite noire’).

La raison humaine est ainsi, pour partie, dépossédée par ses propres créations. Elle se voit effectivement dépassée’ par des algorithmes et des ‘programmes’, dont on ne peut pas dominer rationnellement a priori tous leurs cheminements, ni toutes leurs dérives possibles. On peut seulement constater qu’ils ont de meilleurs résultats que les experts humains confrontés aux mêmes problèmes.

Ce ‘dépassement’ (même partiel) de la pensée humaine par quelque IA future influera-t-il l’avenir même de la pensée humaine, son jugement sur sa propre essence?

La pensée humaine est-elle aujourd’hui capable de penser la nature et la complexité des futures interactions avec les formes d’IA qui pourraient émerger à l’avenir, dans un but de ‘prévention’ ou de calcul des risques?

Elle est déjà obligée de se doter de programmes que l’on pourrait appeler de méta-IA pour tenter de suivre et décrypter les cheminements des arbres de décision des apprentissages-machines.

Il en résulte des formes troublantes de métissage ou d’hybridation entre raison humaine et post-humaine, où les deux parties jouent un rôle propre, et dont les interactions à long terme sont paraissent indécidables.

Les neurosciences éclairent ce débat d’une lumière particulière.

Marvin Minsky, pionnier de l’IA a conclu, après des années de recherche et d’expérimentation, à l’inexistence chez l’Homme d’un Soi unifié : il parle d’une « société de l’esprit », composée de millions d’unités diversifiées.

Francisco Varela, spécialiste des neurosciences cognitives et théoricien de la vie artificielle, se veut plus radical encore.« L‘esprit n’est pas une machine», et il est fragmenté, divisé, pluriel…« La vie créesans cesse ses propres formes, par auto-poièse. Une cellule n’existe que parce qu’elle fabriqueen permanence les conditions de son identité et de son autonomie : elle garantit l’invariance de son organisation interne dans un flux constant de perturbations. Elle appréhende le réel qui l’entoure à travers sa propre cohérence interne, qui n’est pas matérielle mais systémique.»i

Varela voit là une forme élémentaire de ‘conscience de soi’, basée sur la reconnaissance entre le dedans et le dehors. De là, on peut induire d’autres formes ‘émergentes’ de conscience aux divers niveaux systémiques composant un organisme complexe Nous sommes composés de « consciences » plurielles

Comment penser la coexistence et la cohérence de ces multiples formes de conscience ? Se hiérarchisent-elles ? Y a-t-il un fondement unifié de ces consciences, les dépassant toutes?

Peut-on garantir l’unité transcendantale du sujet ?

Ou faut-il se résigner à concevoir une conscience éclatée, une multiplicité de points de vue hétérogènes, labiles, autonomes ?

Varela affirme que les sciences cognitives n’ont trouvé qu’une conscience divisée, fragmentée, plurielle, alors qu’elles étaient parties à la recherche d’un Soi fondamental, d’une conscience du soi, fondant l’unité de l’esprit.

Il se dit en conséquence adepte de l’approche bouddhiste – il n’existe pas de Soi unifié, pas de fondement ultime de la conscience, c’est la pensée qui nous pense, et nous sommes victimes de l’illusion de la souveraineté de la conscience et la raison.

Mais si ‘la pensée me pense’, si je ‘suis pensé’ par des processus internes dont ma conscience ne représente qu’une pellicule extérieure, le sentiment de dépassement n’est-il qu’une illusion ? Cette illusion est-elle nécessaire pour affirmer une autre illusion, celle de la souveraineté du Soi, alors que d’autres phénomènes inconscients restent à l’œuvre, plus en profondeur?

Quels sont ces autres phénomènes inconscients, toujours à l’oeuvre?

Varela a expliqué comment il en avait réalisé la permanence: « Ce fut un coup de foudre. Je me suis dit: « Qu’est-ce que tu peux être con ! Tu travailles sur l’esprit, et tu es passé à côté de ton propre esprit ! (…) Observez un cafard, il court sur le sol, puis, sans transition, monte un mur et se retrouve au plafond. Les notions d’horizontale, de verticale, d’envers, n’ont absolument pas le même sens pour lui que pour nous. Son monde mental n’a rien à voir avec le nôtre. Peut-être l’imagine-t-il plat ? Cette différence ne vient pas de son minuscule cerveau. Pour le comprendre, il vaut mieux regarder ses pattes. Pendant des années, j’ai étudié les deux mille cinquante-trois senseurs de la deuxième patte du milieu d’un cafard ! L’insecte agit dans le monde sans aucune prévision sur l’environnement. Il le fabrique, il le construit, et s’y adapte depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, dans le cadre de la vie artificielle, on construit des robots sur le modèle de l’insecte, sans cerveau central mais avec des senseurs.»ii

La métaphore du cafard s’applique à l’esprit, selon Varela.

L’esprit est comme un cafard mental, doté de millions de pattes, ou bien comme une myriade de cafards indépendants qui courent, montent, volent et descendent non sur des ‘murs’ et des ‘plafonds’ mais dans diverses représentations ‘immanentes’ du monde… Ces cafards mentaux et multiples contribuent ce faisant à créer de nouveaux murs, de nouveaux plafonds, ou bien creusent des tunnels inattendus dans des représentations mouvantes sans réel cerveau central.

« L’organisme et l’environnement s’enveloppent et se dévoilent mutuellement dans la circularité fondamentale qu’est la vie même. » résume Varela.

Mondes et créatures, environnements et organismes, sont co-dépendants, ils ne cessent de co-évoluer. La réalité est ‘dépassée’ par le jeu libre des créatures qui évoluent en son sein, et qui ‘s’y dépassent’, comme résultat d’une auto-invention, d’un auto-dévoilement, en constant couplage épigénétique avec l’environnement.

« On n’apprend ça nulle part dans la philosophie occidentale, dit Varela. Seul le bouddhisme n’a jamais cherché à trouver un fondement ultime à l’esprit, qui serait le rationalisme. Le bouddhisme ne croit ni en Dieu, ni en un absolu de la pensée humaine. L’expérience bouddhiste de la méditation nous enseigne au contraire que l’ego, le soi, peuvent se désinvestir de leur arrogance et de leur hantise du fondement et du savoir absolu, et qu’ainsi nous vivrons mieux. »iii

Le ‘post-humain’ tel que préfiguré par l’IA, la Vie Artificielle et les neurosciences cognitives, à la façon de Varela, semble conduire à favoriser la métaphore bouddhiste.

Il y a d’autres métaphores possibles.

Par exemple, le mouvement transhumaniste, avec l’appui de moyens médiatiques, techniques et financiers considérables, semble rêver d’une nouvelle conception de l’homme, d’une nouvelle religion, et d’une nouvelle eschatologie…

Google a créé une société de biotechnologies nommée Calico (California Life Company), qui vise explicitement à en finir avec la mort elle-même…

S’il faut en croire Google, les sciences et les technologies seraientsur le point de permettre à l’espèce humaine de « dépasser » la mort, soit en rendant le corps invulnérable (l’homme bionique, la manipulation génomique), soit en s’en débarrassant (cyborg, dématérialisation et téléchargement de la « conscience »).

Les corps humains seraient en sursis, déjà obsolètes : ce ne sont que des carcasses dont il faudra se débarrasser à terme. Ray Kurzweil prédit les débuts de cette épopée pour 2030.

Jean-Michel Besnier, dans son livre Demain les post-humainsiv rappelle que ce type de matérialisme et de réductionnisme n’est pas nouveau. Pour les matérialistes du 18è siècle, « le dualisme âme/corps était une absurdité dont il fallait se débarrasser, la conscience étant selon eux produite exclusivement par la matière. Spontanément les neurobiologistes contemporains rejoignent cette opinion. Il existe une matière cervicale, neuronale, productrice de la conscience, c’est pour eux une donnée positive qui n’amène plus de débat philosophique. » 

« Les transhumanistes souhaitent purement et simplement la disparition de l’humain. Ils sont dans l’attente de quelque chose d’autre, de quelque chose de radicalement nouveau, qu’ils appellent la singularité, un posthumanisme qui succédera à une humanité révolue. Il n’y a plus de place pour une position médiane et une séparation de plus en plus large et irréductible est en train de se faire jour entre d’un côté les technoprogessistes qui attendent le posthumain, et de l’autre les bioconservateurs qui entendent sauver l’humain. »

Besnier conclut qu’il ne faut plus chercher à « dépasser » l’humain. Il prône au contraire une « sagesse ordinaire », « faite de comportements de sobriété, de simplicité, et de méfiance à l’égard des gadgets dont on inonde le marché. »

« Je ne vois de remède que dans une réconciliation de l’homme avec lui-même, dans le fait d’accepter notre fragilité, notre vulnérabilité. L’homme ne peut évidemment rivaliser avec la puissance de calcul informatique mais il jouit d’autres formes d’intelligence. Je pense que nous ne devons pas fuir notre fragilité mais en faire la source-même de notre privilège. »

Cette « sagesse ordinaire » peut-elle l’emporter face aux déchaînements du post-humanisme et du trans-humanisme? Avons-nous besoin de pensées ordinaires ou extraordinaires?

Varela invoquait Bouddha. Les trans-humanistes convoquent Teilhard de Chardin en appui à leurs idées… mais en détournant sa pensée…

Jean-Michel Truong, dont le livre Totalement inhumaine emprunte son titre à une expression de Teilhard de Chardin (en en prenant l’exact contre-pied)v, annonce le proche avènement du ‘Successeur’, un être artificiel doté d’un cerveau planétaire capable de se dupliquer à l’infini et de dépasser l’Homme.

Le ‘Successeur’ sera capable d’embarquer sur « un nouvel esquif »vi intergalactique. «Commencée avec l’homme, son odyssée bientôt se poursuivra sans lui.» La vie a été fondée sur la chimie du carbone, mais rien ne dit qu’elle doive continuer d’être enchaînée à l’ADN. L’intelligence n’a pas nécessairement besoin d’organismes biologiques, pensent les transhumanistes. Pourquoi ne serait-il pas possible de créer d’autres réceptacles pour la recevoir et la propager?

« Je ne dis pas que le Successeur provoquera notre fin, mais seulement qu’il nous « survivra » précise Truong. Mais surtout, l’avènement de ce Successeur est une bonne nouvelle pour l’humanité, qui garde ainsi l’espoir que quelque chose d’humain survive en cette chose totalement inhumaine ».

Teilhard pensait certes que la conscience, une fois apparue dans le Cosmos, devait nécessairement survivre, envers et contre tout, mais pensait-il que l’’évolution devrait continuer la « cosmogénèse » et la formation de la Noosphère  grâce au ‘téléchargement’ de la conscience humaine sur des puces de silicium ? …

Peut-on ‘penser’ que de l’humain puisse survivre et se dépasser dans de l’inhumain?

iFrancisco Varela définit ainsi l’autopoïèse : « Un système autopoïétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. Il s’ensuit qu’une machine autopoïétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation. Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle est continuellement soumise à des perturbations externes, et constamment forcée de compenser ces perturbations. Ainsi, une machine autopoïétique est un système à relations stables dont l’invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit). » Autonomie et connaissance. Essai sur le vivant. Seuil, 1889, p. 45

iihttp://fredericjoignot.blog.lemonde.fr/2007/09/19/lesprit-nest-pas-une-machine-rencontre-avec-le-neurobiologiste-francisco-varela-un-des-peres-de-la-recherche-cognitive/

iiiFrancisco Varela. Ibid.

ivGrasset, 1993

vPierre Teilhard de Chardin. Le milieu divin. Œuvres complètes, Tome IV. Seuil. p. 199. « L’attente du Ciel ne saurait vivre que si elle est incarnée. Quel corps donnerons-nous à la nôtre aujourd’hui ? Celui d’une immense espérance totalement humaine. »

viJ.M. Truong cite à ce propos Teilhard de Chardin. « Sauf à supposer le monde absurde, il est nécessaire que la conscience échappe, d’une manière ou d’une autre, à la décomposition dont rien ne saurait préserver, en fin de compte, la tige corporelle ou planétaire qui la porte. » Pierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain. Seuil, 1955

Pour un « Parti Mondial »


« Déjà bien avant 1933, quelque chose comme une odeur de roussi flottait dans l’air » se rappelait Carl Gustav Jungi, en 1947.

La mémoire des hommes est courte et longue. Courte, dans sa lutte contre l’oubli immédiat, sa danse avec le fugace. Longue par ses racines dans l’humus humain, ses hyphes liant l’inconscient des peuples, la génétique et l’épigénétique.

Toute l’Histoire de l’humain, et du pré-humain, depuis des âges avant même le Pléistocène, a laissé des empreintes profondes, des blessures et des réflexes mnésiques, en chacun de nous, n’en doutons pas.

Nous n’oublions rien, jamais, surtout le mal fait et subi. Tous les maux du passé brûlent encore dans nos âmes, sous la cendre des siècles.

Jung, spécialiste de l’inconscient, l’atteste :

« Une chose laide engendre quelque chose de vil dans notre âme. On s’indigne, on réclame le châtiment du meurtrier à grands cris, de façon d’autant plus vive, passionnée et haineuse, que les étincelles du mal braillent plus furieusement en nous.
C’est un fait indéniable que le mal commis par autrui a vite fait de devenir notre propre vilenie, précisément en vertu du redoutable pouvoir qu’il possède d’allumer ou d’attiser le mal qui sommeille dans notre âme.
Partiellement, le meurtre a été commis sur la personne de chacun, et, partiellement, chacun l’a perpétré. Séduits par la fascination irrésistible du mal, nous avons contribué à rendre possible cet attentat moral dont est victime l’âme collective. »

L’humanité est une bulle close, une cave étanche, un cosmos fermé, et tout ce qui ‘arrive’ y reste enfermé, tout ce qui y a eu ‘lieu’, appartient désormais pour toujours à l’inconscient de tous.
« Personne n’y échappe, car chacun est tellement pétri d’humaine condition et tellement noyé dans la communauté humaine, que n’importe quel crime fait briller secrètement, dans quelque repli de notre âme aux innombrables facettes, un éclair de la plus intime satisfaction… qui déclenche, il est vrai — si la constitution morale est favorable — une réaction contraire dans les compartiments avoisinants. »ii

La mort atroce d’un seul homme ne compte pas moins que les centaines de milliers, ou les millions de morts anonymes que l’Histoire sème dans les consciences, dans ce terreau terrible, où se préparent sans cesse, lentement, sûrement, de prochaines germinations.

L’Europe n’a presque rien appris. Et le peu qu’elle a appris, il n’y a pas si longtemps, dans l’horreur passée, les générations nouvelles oublient, semble-t-il, de s’en souvenir.

Jour après jour, sur fond d’indifférence sourde, la silencieuse chimie de l’inconscient mondial prépare son irruption dans l’âme gavée de peuples alourdis.

Les nouvelles ne sont pas bonnes.

La trahison des mots, la corruption des politiques, la domination du lucre, la violence des rapports, l’absence de sens, la fin de tout futur, tourbillonnent à vide dans des cerveaux mal informés, peu éduqués, sans cartes ni étoiles, livrés à l’abandon de tout soleil.

Les foules immenses, jour après jour, sont assaillies de mensonges, de vertiges et d’abysses.

Sans relâche, des nuées de guêpes exaspérées, dopées aux Big Data, infligent leurs piqûres mentales.

Pessimisme? Non, réalisme.

On aimerait voir progresser le positif, émerger les idées, pour freiner la progression du malheur mondial. Mais on est déçu du rythme, de la lenteur des uns, de la voracité, de l’impunité des autres.

Les puissances maléfiques, à l’œuvre, prendront leur part de mort, avant que les agents de la Noosphère puissent tenter la percée.

Les populismes nationalistes prolifèrent. Il n’y aura pas de solution locale à des problèmes de portée mondiale. La planète est déjà très petite. Et la grande idée, la vieille nouvelle idée, c’est de la rapetisser toujours plus.

Ils veulent étrangler les peuples en striant la Terre de murs, les soumettre à la violence armée, aux rackets des banques (de données), les cadenasser dans quelques geôles mentales, dûment privatisées.

Le sentiment d’être étranger à ce monde étriqué, empilé, évidé, étreint.

Au cours des derniers siècles de l’empire de Rome, les ‘vertus romaines’ déclinèrent sans retour. Une religion étrange, venue d’Orient, occupait les esprits. Elle prêchait la fin proche du monde ancien. Ses fidèles se proclamaient « peuple élu, étranger ». Ils revendiquaient « une connaissance étrangère », et voulaient habiter une terre « nouvelle » et « étrangère ».

L’Épître à Diognète témoigne de ce sentiment d’étrangeté dans un monde finissant : « Ils résident chacun dans leur propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés (…) Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. »

La crise de l’esprit romain d’alors peut être mise en parallèle avec la crise des ‘valeurs’, aujourd’hui.

Les grands récits du passé agonisent. Communisme, Socialisme, sont déjà morts. Christianisme, Humanisme, râlent doucement dans le noir. Quelques autres –ismes tentent leurs chances. Sans succès visible.

De l’Histoire, on peut dire sûrement ceci : elle est féconde, et ne cessera pas de l’être.

Elle ne laissera pas de ‘vide’. L’Homme ne vit pas que de pain et de jeux, il vit aussi de mythes.

Un nouveau Récit, encore embryonnaire, va donc bientôt naître.

L’odeur d’un nouveau Récit, putatif, flotte déjà. Elle sent le roussi, le sang et la cendre.

Pessimisme ? Assurément. Mais ce pessimisme oblige à l’optimisme et au volontarisme.

Une autre Histoire est possible. Il est temps de fonder le premier « Parti mondial ».

Son programme : Interdire la guerre, la pauvreté et les paradis fiscaux. Rendre l’éducation mondiale, obligatoire, universelle et gratuite. Abandonner le modèle de croissance fondé sur l’énergie fossile. Taxer le 0,01 % à 99 %. Créer un impôt mondial sur l’utilisation des Biens Communs Mondiaux (océans, espace, réserves fossiles, diversité biologique, stabilité climatique, paix politique et sociale…) et en reverser les fonds à l’Organisation Mondiale de Protection des Biens Mondiaux. Cette nouvelle organisation sera chargée de préserver et de promouvoir les biens communs, matériels et immatériels, relevant de la Planète Terre, dans son ensemble. Elle sera gérée par les parties prenantes : les Peuples, représentés directement (démocratie directe par IA + Big Data) et indirectement par les États, les sociétés savantes, les syndicats, les ONGs.

Fonder un Collège Mondial des Sciences Humaines et Sociales, et une Académie Mondiale des Sciences et Techniques, basés sur le principe du savoir ouvert (Open Source). L’un des premiers objectifs serait de tirer avantage des Big Data mondiaux et de l’IA à des fins d’imposition et de répartition des richesses, de programmation des services publics mondiaux et des investissements structurels à l’échelle mondiale.

Tout ce qui vient d’être dit aura lieu, un jour, c’est l’évidence. Quand ? Je ne sais.

Ce qui importe, c’est de faire dès maintenant les premiers pas.

i C.G. Jung. Aspects du drame contemporain (1947).

iiIbid.

Un contentement de soi que rien ne peut ébranler, – tandis que le monde s’écroule


 

Sur la fin de sa vie, préoccupé des choses dernières, sept ans avant la révolution bolchevique de 1917, Tolstoï écrit :

« Absence de toute conception religieuse de la vie et au lieu d’elle la plus étrange conception de la vie, fondée sur rien, ne résistant à aucune critique et n’expliquant rien. Une conception de la vie consistant en ceci, que la loi de la vie humaine peut, doit être déduite des lois observées par nous dans le monde de la nature. Et puisque dans ce monde-là se produisent la lutte, la transformation des espèces – le mouvement, le progrès, là réside aussi la loi de la vie humaine. C’est-à-dire en fait que ce que font les hommes est aussi ce qui doit se faire. Et par suite de cette étonnant insanité, qui est encore davantage le propre de tous les malades mentaux, une présomption, un contentement de soi que rien ne peut ébranler. »i

Plus de cent ans plus tard, rien n’a changé sur le fond. Certes on ne parle plus de révolution bolchevique. Mais, on parle un peu trop de la révolution populiste, – et de celle de l’intelligence artificielle, avec ses capacités de prédiction des comportements des ensembles humains, et ses applications au contrôle social et politique… Ah ! Si Lénine avait pu ajouter seulement un peu d’IA aux soviets !… Ah ! Si Staline avait pu mettre tout le monde russe sur Facebook, plutôt qu’au Goulag….

Pendant que les religions, dans leur arrogante impunité, jouent au chat et à la souris avec le « divin », tout en se méprisant mutuellement, les peuples atomisés, taserisés, lidarisés, se taisent. La présomption, le contentement des « élites » politiques et médiatiques, sont si patents qu’ils signalent assurément la progression d’une maladie psychique et sociale, dont ils seraient les symptômes hallucinatoires, et les prodromes métastasés.

Vite, vite. Qu’une nouvelle période axiale, un âge pivot inouï, un Achsenzeit inimaginé paraisse ici et maintenant, et métamorphose ce monde petit, corrompu, bavard et sans substance.

Il est temps de passer à autre chose.

iTolstoï. Carnets et feuilles isolées. 13 juillet 1910, in Journaux et carnets III, p. 974

Éduquer à l’improbable


Le mot « éducation » vient du latin e-ducere « conduire hors de ». C’est l’équivalent en latin du mot « exode », ex ‘odos, tiré du grec.

L’idée est qu’il faut tirer l’enfant « hors de » son état originaire, le placer « hors de » son état antérieur, le mettre en mouvement, l’exiler de lui-même, non pour le déraciner, mais pour l’inciter à se conquérir.

Il y a une dynamique de mise en marche, de mouvement, de passage, de franchissement.

Par contraste, le mot « savoir » est apparenté étymologiquement aux mots « saveur », « sapidité », sapience. » Le savoir est goûteux, la sapience est sapide. La racine est indo-européenne : SAP-, सप् , le « goût ». Dans toute question de  goût, il y a l’idée d’un jugement, d’une liberté d’appréciation et de déploiement.

Si l’on s’en tient à cette source étymologique, le savoir n’est pas de l’ordre de l’ouïe (qui traduit l’entendement) ou de la vue (qui incarne l’illumination), mais est essentiellement lié aux papilles gustatives (la délectation, prélude à la « digestion »).

Quant au mot « culture », il vient du mot latin colere (« habiter », « cultiver », ou « honorer »). Le terme cultura définit l’action de cultiver la terre. Cicéron fut le premier à appliquer le mot cultura comme métaphore : « Un champ si fertile soit-il ne peut être productif sans culture, et c’est la même chose pour l’humain sans enseignement ». (Tusculanes, II, 13).

Il faut cultiver son esprit. « Excolere animum ».

Les mots « numérique » et « nombre » viennent du grec nemein, partager, diviser, distribuer. D’où nomos, la loi, Nemesis, la déesse de la colère des dieux, mais aussi nomas, pâturage et conséquemment nomados, nomade.

Quatre mots, « éducation », « savoir », « culture », « numérique ».

Quatre métaphores : « l’exode », le « goût », le « champ », le « nomadisme ».

Ces mots dessinent une dynamique de migration, une liberté de jugement, un esprit d’approfondissement, de patience, une attention aux temps longs, une incitation au vagabondage, à l’errance, à la sérendipité.

Ces racines anciennes montrent que toujours il a fallu apprendre à sortir de soi, à se libérer du joug des limites, des frontières, des clôtures.

Toujours il a fallu former son propre goût, conquérir une aptitude à la liberté, au choix.

C’est la vieille leçon du soc et du sol, de la graine et de la germination : pénétration, retournement, ensemencement, moisson. Leçon duelle, ou complémentaire, de cette autre qui met l’accent sur la transhumance et le nomadisme. C’est le dualisme de l’agriculteur et de l’éleveur, de Caïn et d’Abel.
Il est difficile de savoir ce que réserve
nt le 21ème siècle ou le 22ème aux générations à venir. Mais il est presque certain que les siècles prochains seront truffés de nouvelles frontières, et traversés de difficiles décisions.

De nombreux « champs », jadis clos, séparés, vont s’ouvrir et se réunir. Les frontières, il faudra apprendre à les traverser, à les dépasser, pour explorer l’océan des possibles .

Cette métaphore du « champ » s’applique au cerveau lui-même, objet et sujet de son propre retournement, de son réensemencement, avec les sciences de la cognition, les neurobiologies, et les nouvelles techniques d’imagerie neuronale et synaptique.


Dans
ces champs, ces océans possibles, on voit poindre rocs et récifs : une mondialisation cruelle, la violence du pouvoir et de la richesse, des abîmes entre Nord et Sud, une crise des paradigmes, la fin des modèles, l’inanité des « grands récits ».

Comment former les esprits en temps de crise ? Pour quelle mondialisation ?

La mutation des consciences, dans quel but ? Pour quelles fins ?
Sur quoi mettre l’accent ? Esprit critique, esprit de synthèse, d’analyse, capacité de pensée systémique ? Esprit créatif, esprit collaboratif ? Multilinguisme, multiculturalisme ?

Tout cela sans doute. Mais dans quelle proportion ? Pour quels équilibres ?
Quel rôle pour la mémoire et le passé dans un monde strié de réseaux éphémères et puissants ?

Comment vivre en intelligence avec la présence ubiquitaire de l’accès aux « savoirs » ? Et sa propre exposition à l’investigation permanente ?
Comment éduquer le regard dans un monde constellé de représentations contigu
ës ou superposés, sous-titrant la réalité réelle par d’innombrables « réalités augmentées » ?

Si tous les avoirs et toute l’IA du monde sont accessibles à tous en quelques micro-secondes, quid des capacités spécifiques des étudiants ?

Comment évaluer le génie, proprement humain, dans un monde dominé par l’IA?
Qu’est-ce que la virtualisation, la simulation offrent sur le plan pédagogique ?

Est-ce que la « réalité augmentée » offrira l’opportunité d’une « recherche augmentée », d’une « pensée augmentée » ?

Et l’IA augmentera-t-elle l’humanité ? Ou l’asservira-t-elle à quelques conglomérats, nouveaux seigneurs du monde ?
La superposition, l’enchevêtrement de réalités et de virtualités, la prolifération de représentations hybrides, la convergence des techno-sciences implique une refonte des manières de penser le monde et de former les esprits.
Tout cela implique la nécessité d’une rupture forte dans les modèles d’éducation, suivant des modalités résolument nouvelles.

 Il faut allier l’exigence d’une culture retournant les « racines », puisant des semences dans la connaissance des héritages classiques, avec l’invention poétique du bizarre et de l’improbable.

Moïse, Confucius et Platon vs. les neurosciences


 

Le dragon est empêtré dans la boue. Le lézard y lézarde. Comment le lézard pourrait-il comprendre l’aspiration du dragon ?

Le dragon est la métaphore de tout de à quoi nous aspirons, sans pouvoir le deviner seulement. Il est l’image du divin en nous.

« Le divin au cœur de l’homme ! Convoquez-le, il existe. Abandonnez-le, il disparaît. »i

C’est une très ancienne idée. On la trouve dans le Mengzi, qui s’appuie sur Confucius.

En chinois, « divin » se dit shén, . Ce mot peut aussi signifier âme, esprit, mystérieux, vivant, et sert à désigner Dieu. « Cœur » se dit xīn . Signe racine. Clé ancienne. Pour des yeux inéduqués : trois larmes autour d’une lame. Ou trois averses dans la montagne. Ou encore trois gouttes jaillissantes.

Le cœur est liquide. Il plonge dans le divin . Le divin nage, s’ébat dans le cœur.

L’homme a le pouvoir, en « convoquant » de faire « exister » . L’homme alors se tient à la frontière entre le ciel et la terre, et il peut en combler l’écart – selon le sage.

Yang Xiong, dans un style compact, incomparable, explique:

« La question porte sur le divin.

Le cœur.

Que voulez-vous dire ?

S’immergeant dans le ciel, il se fait ciel. S’immergeant dans la terre, il se fait terre. Le ciel et la terre sont clarté divine, insondables, et pourtant le cœur y plonge comme s’il allait les sonder. »ii

Qu’est-ce que le « cœur » ? demandera-t-on.

Un éclairage est donné par le Taixuan (« Grand Mystère »), dans un commentaire sur le tétragramme « Nourrir ». « Le cœur caché dans les profondeurs, beauté de la racine sacrée. Divination : le cœur caché dans les profondeurs, le divin n’est pas ailleurs. »iii

Tout ceci nous vient de temps anciens.

De nos jours, les neurosciences, qui se targuent de poser la question de l’origine de la conscience, parlent toujours du cerveau. Le cœur ne les intéresse pas. Et dans le cerveau, ce qui intéresse les neurosciences, c’est son « dedans », jamais son « dehors ».

« En travaillant sur le cerveau, j’ai découvert que la biologie contemporaine nous mettait au défi d’élaborer une nouvelle approche du sens qui ne rompe jamais avec la matière et ne propose ainsi, précisément, aucun dehors. »iv

Catherine Malabou se revendique comme une philosophe matérialiste, et s’affirme fièrement comme l’une des rares professionnelles de la « philosophie » à s’intéresser aux neurosciences. D’où un ton assertorique :

« Le cerveau est l’organe du sens puisque toute opération cognitive s’origine en lui. Je vise l’impossibilité de transgresser la matérialité biologique ».v

Cette impossibilité est totale, et elle entraîne en bonne logique « l’impossibilité de faire le partage entre vie biologique et vie spirituelle. »vi

L’inspiration des prophètes, le rêve de Jacob, les songes de Dante, le génie sombre des poètes, l’intuition foudroyante des plus grands savants, l’éclair fulgurant du créateur, tout cela, pour les neurosciences, ce ne sont que des artefacts biologiques, quelques synapses par hasard assemblées, transmettant des étincelles arbitraires, émanant de cellules neuronales, convenablement disposées.

Oui, oui, Dieu, l’art, l’amour, l’alpha et l’oméga, tout cela s’origine dans la « matérialité biologique » selon le nouveau catéchisme neuroscientifique.

Il faudra un jour réfuter ce nouveau dogme, par les armes mêmes de la recherche. Pour le moment contentons-nous d’évoquer, contre « l’impossibilité de transgresser la matérialité biologique », un autre paradigme : la possibilité de relier le cerveau, tous les cerveaux, au monde transcendantal, celui que des explorateurs comme Abraham, Moïse, Confucius, Platon, ont eu l’occasion d’entrapercevoir.

Cette hypothèse mérite qu’on l’étudie à fond. Elle a un nom : la « théorie de la transmission », proposée par William Jamesvii. Le cerveau n’est pas seulement un organe de production de la pensée. C’est également un organe de « transmission », par l’intermédiaire duquel nous sommes tous liés au monde transcendantal. Dans la théorie de la transmission, les idées n’ont pas nécessairement à être produites, elles existent déjà dans le monde transcendantal. Tout ce dont il est besoin pour les percevoir, c’est d’un abaissement inhabituel du seuil de sensibilité du cerveau, pour les laisser passer et advenir jusqu’à notre conscience.viii

De cela, retenons que le paradigme matérialiste, hyper-dominant de nos jours, dans les neurosciences, et dans les philosophies qui en reprennent aveuglément les idées-maîtresses, ne peut « fonctionner » que si le cerveau est scellé hermétiquement sur lui-même, et que rien ne lui parvient jamais du « dehors », que jamais la moindre idée, ni la moindre intuition, le moindre songe, la plus étrange vision, ne viennent interrompre les soliloques fomentés par ses myriades de synapses.

Mais d’autres paradigmes sont « possibles ».

Pour ma part, je crois que le cerveau « produit » en effet des pensées, mais qu’il reçoit aussi, venues d’ailleurs, faisant irruption du « dehors », des songes et des images, des fulgurations et des lueurs, des intuitions et des révélations.

C’est cela, je crois, qui fait de l’IA la plus grande aventure métaphysique de l’humanité. L’IA, ce sont les caravelles de Colomb, qui vont nous permettre, par défaut, en les manquant décidément, de découvrir de nouvelles Indes, une autre Amérique, un monde inouï, non biologique, accessible au cerveau sur-sensible seulement, un monde immense que seul le cœur pressent.

iCité par Yang Xiong , Fayan (« Maîtres Mots »). Chapitre 5, « Questions sur le divin ».

iiYang Xiong , Fayan (« Maîtres Mots »). Chapitre 5, « Questions sur le divin ».

iiiTaixuan, 太玄 (« Grand Mystère ») par Yang Xiong (53 av. J.-C., 18 ap. J.-C.).

ivCatherine Malabou. Que faire de notre cerveau ? Bayard, Paris 2011, p.31

vIbid.p.31

viIbid.p.33

viiWilliam James. Human Immortality : Two Supposed Objections to the Doctrine. The Ingersoll Lecture, 1897

viiiIbid. « On the transmission-theory, they [the ideas] don’t have to be ‘produced,’ — they exist ready-made in the transcendental world, and all that is needed is an abnormal lowering of the brain-threshold to let them through. »