L’électrodynamique quantique, la Kabbale et le Logos.


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Vingt-cinquième jour

Face aux plus grands mystères, il y a la possibilité de l’allégorie, ou de l’anagogie, pour faire avancer la spéculation. C’est naturellement une procédure risquée. Mais elle est créative, heuristique. Et parfois, du choc de silex choisis, suffisamment grandioses, peut-on espérer en retour quelques étincelles de compréhension renouvelée.

A titre d’exemple exploratoire, je me propose d’employer des images tirées de l’électrodynamique quantique (QED) afin de les comparer à certaines interprétations de la lumière divine, telle que décrite par la Kabbale.

On peut observer, lors des trajectoires de particules « réelles », l’apparition de particules « virtuelles », ou « intermédiaires », qui ont une vie éphémère, le temps de parcourir des boucles fermées, pendant des intervalles d’espace-temps extrêmement courts. Lorsqu’on calcule le diagramme de Feynman de ces boucles, on obtient parfois des résultats « divergents », c’est-à-dire infinis, soit que l’énergie des particules intermédiaires soit très grande, soit que ces particules aient de trop courtes longueurs…

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Un lit à deux places pour Dieu


Retour sur Alexandre Grothendieck

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Vingt-troisième jour

Alexandre Grothendieck, l’un des plus grands, et peut-être le plus profond mathématicien du 20ème siècle, est mort la semaine dernière. Comme Albert Einstein dans le domaine de la physique, Alexandre Grothendieck a bouleversé la notion la plus fondamentale de toutes, celle d’espace, dans son acception mathématique. En fait, il a inventé une « géométrie nouvelle » aux implications incalculables, si j’ose dire. Voici ce qu’il en dit : « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle…

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Les âmes enfermées


Onzième jour

« Si l’âme n’était pas immortelle, l’homme serait la plus malheureuse de toutes les créatures » écrit Marsile Ficin dans sa Théologie platonicienne de l’immortalité de l’âme. Dans ce traité qui date de 1482, cet argument n’est évoqué qu’en passant, comme une évidence. Pas besoin d’insister, en effet : si l’on avait la conviction absolue, irréfutable, la preuve apodictique de la mortalité de l’âme, alors le sentiment fixé du malheur de n’être rien, le désespoir d’un pitoyable à-quoi-bonisme, l’évidence assurée de l’absurde envahiraient vite cette dernière et l’étoufferaient. Il y a aussi ce constat que des questions analogues sur l’origine et la fin, et des réponses comparables, se succèdent dans les siècles, avec d’étranges résonances. Il n’est pas besoin d’avoir l’ouïe fine ou la vue perçante. Il suffit d’être un peu curieux, de visiter les vestiges des traditions sacrées, de les mettre en rapport, et sinon de les évaluer, du moins de les poser les unes à côté des autres, pour les considérer ensemble, avec sympathie, dans ce qu’elles indiquent de commun, dans ce qu’elles révèlent d’universel.

Ficin, conscience humaniste et encyclopédique, s’intéressait aux croyances des Mages de la Perse et des prêtres égyptiens, aux certitudes des prophètes hébreux, aux visions des Orphiques, aux vérités des philosophes pythagoriciens et platoniciens, aux dogmes des anciens théologiens chrétiens et aux révélations des Brahmanes de l’Inde. Qu’est-ce qu’un siècle désabusé, cynique et corrompu, peut mettre en regard de ce riche héritage ? Bien peu, me semble-t-il. Mais ne nous arrêtons pas trop sur ce peu. Il y a mieux à faire. Observons plutôt la grande image, respirons large. Le sentiment du mystère est une constante anthropologique plus ferme, plus établie, plus significative qu’aucune des vérités difficilement conquises par une modernité indéniablement schizophrène.

Porphyre disait que chez tous les peuples, les hommes les plus remarquables par leur amour de la sagesse se sont adonnés à la prière. Je ne sais si l’homme moderne prie. Mais ce qui est sûr c’est que je n’ai pas rencontré beaucoup de modernes remarquables. Tout le monde ne peut pas apprécier les Gurdjieff du jour.

Ces préliminaires faits, entrons dans la substance. Ficin se pose des questions piquantes et profondes, du genre: « Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? ». Il propose six réponses, bien charpentées :

  • Pour pouvoir connaître les êtres singuliers.
  • Pour unir les formes particulières aux formes universelles.
  • Pour que le rayon divin se réfléchisse en Dieu.
  • Pour rendre l’âme plus heureuse (la descente de l’âme dans le corps contribue au bonheur de l’âme elle-même).
  • Pour que les puissances de l’âme passent à l’acte.
  • Pour que le monde soit embelli et Dieu honoré.

Si l’on veut en connaître le détail, on se rapportera à sa Théologie platonicienne. Je me contenterai ici de les paraphraser ainsi: l’âme unit ce qui est a priori séparé. Le haut et le bas. Le monde et le divin. Le même et l’autre. Elle a besoin de médiation, et elle est elle-même médiation. Elle est en devenir, elle doit s’augmenter, grandir, mûrir, monter, même si pour ce faire elle doit descendre, se faire semence, se faire pendant un temps très petite, se diminuer autant que possible. Elle doit aussi agir, et non seulement observer.

On dira : mais qu’est-ce qu’un si grand Dieu peut bien avoir à faire avec toutes ces si petites âmes surnuméraires ? La réponse courte, c’est « mystère », évidemment. Pour la réponse moyenne, voyez du côté de la kénose et du tsimtsoum. La réponse longue se trouve répartie, distribuée, démembrée, comme jadis le corps d’Osiris, dans les hymnes orphiques, dans les chapitres du Livre des morts, dans quelques vers d’Homère, de Virgile et d’Ovide, dans les fragments de Nag Hammadi, dans les cris et les chants des Védas, dans les replis de Platon, dans les longueurs de la Kabbale, dans les brièvetés d’Héraclite, dans les paroles du Christ, dans les figures des chamans, et dans quelques autres endroits encore.

Variation de la variation


5ème jour

La caractéristique de l’Inde est « l’évanescence », dit Hegel. Entre fugacité, brièveté et immatérialité, l’évanescence est aussi une transformation, une métamorphose. Au sein du monde, au cœur de la réalité même, la forme évanescente est subliminale, impalpable. Elle se dissout à peine apparue. Par là elle est susceptible de servir de métaphore concrète à la transcendance. D’où l’idée de l’Inde. L’évanescence défie la matière. Elle échappe à toute assimilation, à toute saisie. Ceci est l’exact contraire de ce qui se passe dans tout processus vital. Dans la vie de la nature comme dans la vie de l’esprit, l’essentiel est l’assimilation, c’est-à-dire la transformation de ce qui vient de l’extérieur en quelque chose d’intérieur, la métamorphose de l’autre dans le même. Mais ce qui est évanescent ne peut pas être assimilé, par définition. Et pourtant, de la chose « évanouie », il reste toujours un petit reste, un petit rien, qui n’offre pas de matière à l’assimilation, mais qui signale faiblement que quelque chose a bien eu lieu, que ce quelque chose a disparu, mais qu’il continue à faire signe, sous forme d’ombre, d’écho, d’effluve, de nuance imperceptible. En se refusant à l’assimilation, l’évanescence est le contraire de l’irréversibilité. Elle garde tout entier un potentiel de régénération, de réactivation, qui demande que certaines conditions soient à nouveau remplies pour reprendre vie.

Je voudrais appliquer cette métaphore à la plasticité génétique, à la plasticité du vivant. On sait que l’ARNi (interférent) a la propriété d’interférer sur la mise en œuvre du programme génétique. Cela signe la fin du déterminisme mécanique que convoyait la notion de « programme génétique », et aussi de façon plus surprenant encore, la fin de l’irréversibilité associée à ce programme. On peut désormais transformer des cellules adultes, les dédifférencier, les déprogrammer et les reprogrammer en nouvelles cellules souches pour obtenir soit des cellules totipotentes (cellules embryonnaires), soit des cellules multipotentes (cellules adultes du même tissu), soit des cellules pluripotentes (cellules adultes d’autres tissus). Cette plasticité du vivant était jusque il y a peu insoupçonnée. Les conséquences sont faramineuses. On peut fabriquer des cellules souches en détournant des cellules du bulbe olfactif pour lutter contre la maladie de Parkinson, afin de régénérer les régions du cerveau atteintes par la maladie. On peut réveiller le potentiel endormi de cellules adultes, les reprogrammer pour qu’elles se comportent comme des cellules totipotentes.

Qu’il me soit permis d’ajouter, sans trop de cuistrerie, qu’aux côtés de plus de 25000 gènes codant des protéines, il existe des milliers de séquences génétiques codant des ARN dont la fonction est de réguler l’expression des gènes codant les protéines. Le génome n’est donc pas un « programme », déterminé au sens cybernétique du terme. Il est éminemment mobile, plastique, métamorphique. Il possède toutes sortes de moyens de se reprogrammer lui-même, de modifier son action codante, selon les conditions rencontrées. Le mot de « programme » n’est pas suffisant pour rendre compte de cette complexité, qui échappe aux déterminismes, et qui ne cesse de laisser de la place à la contingence, à la fortune, aux aléas, sans toutefois en être durablement dominée, mais en en tirant plutôt tout le parti possible, comme si une intelligence supérieure, quoique apparemment inconsciente, façonnait en permanence les nouveaux outils de sa survie.

Je n’ai pas l’intention de filer davantage ici les métaphores de la transformation des cellules adultes en cellules totipotentes, mais je voudrais souligner le caractère éminemment « intermédiaire » de ce phénomène, au sens que lui donne Platon dans le Banquet. Diotime a appelé les intermédiaires les metaxu. Je dirais volontiers que le génome, faute d’un meilleur qualificatif, est une sorte d’être intermédiaire, un metaxu, capable de toutes les métamorphoses, car il contient, tapi dans ses myriades de cycles complexes, enchevêtrés, de régulation, un potentiel de variation qui ne cesse de s’appliquer à lui-même, variant les conditions de variation de la variation, variant toujours davantage les conditions de transformation des conditions de variation, et ceci, pourquoi pas, à l’infini. Il y a là, n’en doutons pas, quelque chose qui relève du mystère, faute, là encore, d’un meilleur mot.

Neuro-biologie


2ème jour

Piqué de curiosité je vais à la Bibliothèque François Mitterrand pour consulter les ouvrages de C.Malabou qui seraient disponibles. J’ouvre sa Critique de la raison neurobiologique. Il s’agit d’une charge contre Changeux. La neurobiologie, avec sa jeune arrogance, a procédé à une « captation des idées métaphysiques ». La neuro-éthique s’arroge le discours sur le Bien, la neuro-esthétique sur le Beau. Tout cela peut inquiéter à juste titre le philosophe professionnel : la neuroscience est devenue « un instrument à fragmentation philosophique ». Aussitôt l’image des bombes à fragmentation qui déchiraient les corps au Vietnam me vient à l’esprit. Je m’égare encore. Malabou enfonce le clou : « L’émergence de la neuroscience constitue une pure et simple menace à la liberté – liberté de penser, d’agir, de jouir ou de créer. » C’est une sorte de « darwinisme mental ». L’épigenèse sélectionne les synapses. Le volume du cerveau s’accroît quatre fois et demi après la naissance. La genèse des synapses se prolonge jusqu’à la puberté, et pendant tout ce temps l’éducation, l’environnement familial, social, culturel, s’inscrivent dans le système nerveux. Notre cerveau est donc pour une large part ce que nous en faisons, il résulte de la vie même, jour après jour, avec ses aléas, ses surprises, et ses errances hasardeuses. Alors le développement des synapses est-il déterminé ou non ? C’est la grande question philosophique qui court à travers l’époque. Einstein contre Planck. L’interprétation ultime de la mécanique quantique. Malabou résume : « L’objet de la science est incontestablement devenu la liberté ». J’aimerais la suivre sur ce terrain. Mais la formule se retourne aisément en son contraire. On pourrait tout aussi bien dire : « L’objet de la science est indubitablement devenu l’asservissement ». Ce débat est d’ailleurs assez ancien, comme on sait. Pour nous en tenir aux modernes, il a commencé par des diatribes acrimonieuses entre Érasme et Luther. Nous n’en sommes pas sortis.

Le gène ajoute une pierre nouvelle au mur du déterminisme. Le contenu de l’ADN est apparemment invariant. D’où l’idée de code, de programme. Les souris comme les hommes sont génétiquement programmés. Mais alors, comment rendre compte des surprises constatées lors de l’épigenèse si seul le déterminisme d’un code et d’un programme sont impliqués? La plasticité épigénétique pose des questions délicates, que l’image trop simple du « programme » de l’ADN est incapable de traiter. Changeux propose d’ailleurs d’abandonner la notion de programme génétique au profit de l’interaction entre cellules et des « communications cellulaires ».

Mais si l’on sort d’un déterminisme simpliste, jusqu’où peut aller en théorie le domaine couvert par la neurobiologie ? Eh bien, il va très loin, ce domaine couvre un vaste champ, et s’étend jusqu’à la société et la culture. Celles-ci sont aussi des conséquences de la plasticité synaptique des réseaux nerveux de millions et de milliards d’homme, et réciproquement, les sociétés et les cultures favorisent l’épigenèse des cerveaux. On pourrait fonder tout un programme de recherche sur l’exploration des fondements biologiques du culturel. Par exemple, le jugement moral ne serait que la traduction par le cerveau du phénomène neurobiologique de l’empathie. Un autre trait d’origine neurobiologique propre aux humains est l’existence d’une sensibilité à la « beauté de la parcimonie ». Ce trait serait utile à l’espèce parce qu’il permet de détecter des formes, des groupements, des distributions ordonnées. De cela, Malabou déduit une conclusion, qui nous rapproche de notre question de départ : « La liberté épigénétique apparaît précisément aujourd’hui comme l’origine même du transcendantal. » L’épigenèse est la condition de la liberté, et la liberté fonde la question de la transcendance.Le cerveau libre est capable de réfléchir sur lui-même, et de provoquer des actions et des expériences l’affectant lui-même en retour. On peut envisager dans un futur pas trop éloigné, que des cerveaux humains pourront concevoir et effectuer des modifications structurantes sur le cerveau des hommes, expérimentalement d’abord, puis à grande échelle. Peut-on envisager de modifier le niveau de conscience, peut-on éveiller les hommes à d’autres formes d’expérience par le biais de modifications neurobiologiques ? Les pratiques des shamans de diverses époques et différentes régions du monde lors des initiations nous montrent que l’ingestion de plantes sacrées peut provoquer de tels résultats. Alors pourquoi pas un équivalent avec des drogues psychotropes ?

S’il y a bien un « homme neuronal », il y a aussi un homme social, un homme culturel, un homme spirituel, qui ne se résume pas à l’homme matériel. Il y a aussi un homme libre, un homme critique, qui peut et doit exercer son esprit afin de critiquer les conditions de sa production matérielle, et en particulier neuronale.

Le secret des dieux


Le secret des dieux; les hommes de tous les temps et de tous les horizons ont perçu la possibilité du mystère, et se sont efforcés de le deviner, de l’interpréter, de le traduire, de le représenter. Beaucoup ont cru, ou espéré l’avoir trouvé, au terme d’une recherche, d’une initiation, ou d’une révélation.

Quels est ce secret sacré ? Les réponses abondent, claires ou voilées, précises ou confuses, diverses, hétéroclites. Ont-elles des fondements analogues, des orientations communes ? Une anthropologie du mystère est-elle possible?

Le mystère est au cœur de l’humain, et tout homme a pu le pressentir, comme une ombre profonde, une béance insondable, silencieuse, mais non muette.

Quant à la multiplicité des expériences personnelles et collectives, je dirai ceci. Si le secret existe, ce dont je ne peux douter, qu’ont à voir avec lui les infinies variations de ses manifestations? Il y a la neige, et chaque flocon est pourtant unique. De la même lumière jaillissent des irisations sans pareilles.

Toutes sortes de secrets, des myriades de « mystères », ont visité l’esprit des hommes depuis la plus haute antiquité, comme ceux des Védas, du Zend-Avesta, de Mithra, d’Isis et Osiris, d’Orphée, de Dionysos ou d’Hermès, d’Éleusis. La Gnose, la Kabbale ou les Cathédrales ont joué leur partie. La philosophie hermétique ou la Maçonnerie aussi.

Mais les secrets ne sont qu’un prélude. Ce que l’on cherche vraiment, c’est le « secret des secrets ». Il y a toujours un moment où l’explorateur du mystère, le prophète, l’élu ou l’initié, finit par le découvrir, ou prétend le découvrir, et alors à son tour le révèle, ou bien le garde. S’il décide de vendre la mèche, il livre au public en une formule généralement ramassée l’essence de sa recherche. Quelques mots doivent incarner le sublime, l’inconnaissable, le transcendant. Suffisent-ils ? Qu’on en juge à partir de quelques exemples de secrets condensés:

« Osiris est un dieu noir ».

« La jeunesse éternelle ».

« La lumière éblouissante jaillira de tous côtés »

Les dix sephiroth.

Les treize attributs de Dieu.

« Mundus est statua, imago, Templum vivum, et codex Dei. »

« Cognitio Dei experimentalis »

« Après la mort l’Atman existe encore. »

Le « Brahman » est « Tajjalân »

« Purusa ».

« Soma ».

Etc. Etc.

Le mot « mystère » provient du grec μυστήριον, mystếrion, « rite secret », « doctrine secrète ». L’initié au mystère est un myste, du grec μύστης (mýstês), venant du verbe μύω (mýô), « clore ». L’idée fondamentale est que le mystère est réservé aux seuls initiés, appartenant à une société fermée, close, exclusive. On est au cœur du paradoxe. Vouloir révéler ce qui est voilé, ouvrir ce qui est clos. Mais tentons l’aventure.

Je me propose de faire un parcours de libre exploration des religions et des philosophies, des mythes et cultes, à la recherche du mystère1. Je compte raisonnablement y glaner quelques fruits dorés, ou bien trop verts, ou même blets. La matière est extraordinairement riche, la documentation abondante. Toutes les religions ont quelque chose à voir avec le Mystère. Les formes varient, les expériences accumulées par l’humanité couvrent un vaste spectre. Mais toujours des mêmes questions reviennent, soit à peu près : 1) D’où vient le monde ? 2) Qu’est-ce que l’être ? 3) Où allons-nous ? Les réponses dépendent des croyances et des cultures. Mais structurellement, si l’on peut dire, elles sont similaires, malgré le bariolé des noms et des idées. Les voici en substance : 1) du mystère 2) un mystère 3) vers le mystère.

Il n’y a pas de bon cap pour celui qui ne sait pas où il va, dit le marin. Et je suis comme ces circumnavigateurs partis à la recherche de l’ancienne Serendib. Je vais me mettre en quête de ce que je ne trouve pas dans l’espoir de trouver ce que je ne cherche pas. Ceci est un journal de bord.

1Parmi les cultes à mystères on peut énumérer pour la sphère méditerranéenne– sans être exhaustif : le Culte d’Apollon, dieu solaire des arts et de la divination , le Culte d’Artémis, déesse lunaire de la chasse et de la virginité, le Culte d’Attis, fils et amant de Cybèle , le Culte du Baal d’Émèse , le Culte des Cabires, lié aux divinités chtoniennes et aux Mystères de Samothrace , le Culte de Cybèle et de la Grande Mère de Pessine, honorant Cybèle, la mère des dieux , le Culte de Despina , les Mystères dionysiaques, célébrant l’avatar orphique Zagreus , les Mystères d’Éleusis, honorant la triade Déméter, Perséphone et Hadès , le Culte de Glycon, l’oracle-serpent d’Abonuteichos , le Culte d’Harpocrate, avatar d’Horus , le Culte d’Isis, venant d’Égypte (la divinité du culte à Mystères n’a toutefois plus grand-chose à voir avec l’Isis traditionnelle) , le culte de Jupiter Dolichène, originaire d’Anatolie , le Culte de Mithra, les Mystères orphiques, liés à la légende d’Orphée , le Culte de Sabazios, le Culte de Sérapis, le dieu chtonien calatophore et, dans une moindre mesure, Osiris , le Culte des Telchines, divinités magiciennes de Rhodes , le Culte de Trophonios , le Culte de Zalmoxis.

Béances brûlantes


Dans le dernier chant du Purgatoire, Béatrice s’adresse ainsi à Dante:

« De peur et de vergogne je veux désormais que tu te libères; ne parle plus comme un homme qui rêve. »

Suivent alors des vers qui composent un « récit obscur » et une « énigme difficile », selon les termes mêmes de Béatrice. Ce n’est pas mon intention d’en faire le commentaire. Mais pour donner une idée du certain degré de sophistication qui y est déployé, Béatrice parle par exemple d’un « cinq cent dix et cinq envoyé de Dieu ». Qui est ce 515? Transcrit en chiffres romains cela donne DXV, ce qui équivaut par permutation à DVX, et donc à DUX, soit le « chef », et sans doute une allusion à Henri VII du Saint Empire, révélant ainsi de façon cryptique le soutien de Dante à la cause des Gibelins, alors qu’il était censé soutenir les Guelfes et le pape contre les Hohenstauffen et l’Empire.

Mais revenons à l’idée de départ. L’homme qui rêve est-il vraiment prisonnier de la peur, comme l’implique Béatrice? Que veut-elle dire? Quand on a peur, on doit sans doute se résigner à rêver plutôt qu’à agir. Mais il s’agit d’autre chose. Il faut considérer le grand saut vers l’avenir. Le chant immédiatement suivant est le chant I du Paradis, dans lequel Dante utilise pour la première fois un néologisme: « trasumanar », soit « trans-humaniser », ou « outrepasser l’humain ».

« Dans sa contemplation, je me fis en moi-même

pareil à Glaucos quand il goûta de l’herbe

qui le fit dans la mer parent des dieux.

Outrepasser l’humain ne se peut signifier

par des mots; que l’exemple suffise

à ceux à qui la grâce réserve l’expérience. »

Si les mots ne suffisent pas, alors qu’est-ce qui est nécessaire? Se libérer de la peur. Ne plus rêver, et agir. Dans notre société fortement déliquescente, je gage que l’ancienne leçon dantesque vaut toujours. Inutile de répéter ce que tout le monde constate en suivant les péripéties pathétiques des pouvoirs successifs. Les Guelfes et les Gibelins cela avait une autre allure que l’UMP et le PS. Au moins il y avait dans les deux camps une vision forte, une idée générale. A la différence de l’Italie des XIIIème et XiVème siècles, la France d’aujourd’hui n’a pas de projet, pas de souffle, pas de vision. On l’amuse (mal) avec les faux nez d’une fuite en avant vers des chimères refroidies, intenables. Partout les égoïsmes de classe, les corruptions, les connivences, les petits jeux entre initiés. Le délitement du « bien commun » s’accélère. Alors qu’il s’agit de fonder une autre civilisation, on s’efforce de colmater ici et là les fissures de l’ancienne, qui ne cessent de béer toujours davantage.

Prenez Mare nostrum. Jadis rêve impérial. Puis terme tabou, après les croisades et les colonisations. Et maintenant, à nouveau en vogue (si je puis dire), avec ce programme de surveillance des esquifs venant du Maghreb et du Machreq. Pendant que la guerre fait rage, pendant que les puissants réarrangent leurs alliances du jour en fonction des sinistres passions qu’ils s’efforcent de mobiliser, les victimes coulent englouties. Aucun discours cohérent n’est porté, tant la pensée politique est fumeuse, menteuse, hypocrite, manipulatoire.

Jusques à quand cette béance brûlante entre ce qu’ils nous racontent et ce que l’on voit, et comprend par nous-mêmes?

Jusques à quand les ennemis de la justice et de la vérité auront-ils le dessus?

Le système de la haine


De la mort en direct dans le silence politique et moral. Pas d’analyse. Les petits marquis se taisent. Quelques remontrances ici et là, non suivies d’effet. De la lâcheté dans les opinions et les pensées. Une hypocrisie générale. Pas de solutions exprimées, même s’il paraît désormais évident qu’il y en a une, évidente, secrète, indicible, programmée, progressive et terminale. Aucune voix. Aucune voie. Aucune vérité. Seulement la mort.

La haine a été installée pour longtemps dans l’esprit de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants. C’est une haine systémique, qui recouvre les générations. Tout est désormais possible, rien n’est à exclure. Quand on atteint ce niveau de violence, de mépris, de négation de toutes valeurs communes, d’arrogance impénétrable, de misère humaine, de désespoir innommable, tout est bien sûr possible. Il faut s’attendre à tout. Et cela viendra, un jour.

Mais surtout, cette haine est systémique. Il s’agit là d’un plan, d’une démarche, froide, calculée, dirigée. Tout cela a un sens. Le chaos apparent a un sens pour quelques-uns. C’est un peu, pour prendre une analogie, comme pour l’assassinat de JFK. Un combattant systémique pour la paix dans le monde, méticuleusement assassiné par des bandes organisées en une « conspiration » pour la guerre systémique.

On est toujours dans les systèmes, sauf qu’ils sont de nos jours de plus en plus intégrés, densément totalitaires. Les années 60 ont montré quelques possibilités. Depuis, en un demi-siècle, on a fait des pas de géant vers une société mondiale quasi-fascisante. Mais on n’a encore rien vu. Le désastre est lent à venir. Mais les nuées se forment à l’horizon. La grande dépression (morale) va dépasser de loin l’économique, et la remplacer dans l’imaginaire. Ce qui se passe au Moyen Orient, n’en doutez pas, n’est qu’un prélude. Nous serons tous aspirés pas le trou noir moral. L’implosion mondiale est à venir.

Le webcam-gate


Blake Robbins, un élève américain, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.

Blake Robbins, un élève de l’école Harriton, habitant à Penn Valley, près de Philadelphie, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Cette webcam est installée sur son MacBook, qui lui a été attribué par l’école ainsi qu’aux autres élèves.

Tout a commencé en novembre dernier, quand Blake Robbins, âgé de 16 ans, s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko aurait produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.

L’affaire a pris un tour très sérieux, avec le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire.


Le FBI a lancé une enquête. L’Electronic Frontier Foundation s’est aussi lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée.

Espionner des jeunes élèves dans l’intimité de leurs chambres, par le biais de leurs webcams, offre un énorme potentiel aux gens malintentionnés… Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.

Que cette affaire ne soit qu’un cas exceptionnel, ou bien qu’elle révèle un phénomène plus ample, aujourd’hui rampant, mais en voie de généralisation, est une question qui vaut la peine qu’on s’y arrête.

Je pense que ce que révèle aujourd’hui le WebcamGate n’est qu’une amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, inquisiteurs des éducateurs, des policiers, des agents de toute obédience,… et aux actions variées des malfaisants de toutes sortes.

Rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique


L’idée de transparence est très calviniste. Les êtres purs n’ont pas besoin de rideaux aux fenêtres. Mais aujourd’hui Calvin offrirait lui-même une certaine opacité par rapport aux normes contemporaines !

La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique que nous renforçons volontairement année après année.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une sorte d’idéologie crypto-calviniste, selon laquelle seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher peuvent vouloir exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée.


Les bonnes âmes, elles, n’ont pas besoin de telles lois. Elles préfèrent même collaborer au système de purification générale.

Propriété intellectuelle et évasion fiscale


Il y a un angle fort peu traité (publiquement) en matière de propriété intellectuelle, c’est celui de son rapport avec l’évasion et la fraude fiscales. Voici quelques faits éloquents à ce sujet. Selon l’OCDE plus de 60% du commerce international se fait entre des filiales d’un même groupe basées dans des pays différents. Il est donc extrêmement facile et tentant de manipuler les « prix de transferts » d’actifs vendus par des filiales de pays à fiscalité « normale » vers des filiales du même groupe enregistrées dans des pays à fiscalité très faible, voire inexistante. Les actifs ainsi cédés échappent du même coup à tout impôt.

Parmi les actifs utilisés à cette fin (l’évasion fiscale à grande échelle), ce sont les biens immatériels qui sont les plus faciles à manipuler, et notamment les brevets, les logiciels « propriétaires », et toutes les formes d’acquis immatériels pour lesquels n’existent aucun prix de marché — et pour cause: ils sont développés par les entreprises précisément pour servir de véhicule à la fraude et à l’évasion fiscales. Selon Le Monde daté du 28 janvier 2010, le Congrès des Etats-Unis a chiffré à 100 milliars de dollars annuels la perte fiscale due à l’évasion de ces « actifs » vers les paradis fiscaux, évasion dont une très grande part est liée à la manipulation des « prix de transferts ».

Cette « criminalité extraordinairement complexe à détecter et à poursuivre » (selon Mme Eva Joly, eurodéputée écologiste) ne cesse de prendre de l’ampleur. On estime ainsi qu’en France les grandes entreprises ne paient qu’environ 10% d’impôts sur leurs bénéfices, en moyenne, alors que les PME, qui ne bénéficient pas des mêmes relais paradisiaques, en paient 30%.

On voit donc à quel point la manipulation, l’évasion et la fraude sont généralisées, en toute impunité apparente, pour ceux qui savent exploiter à grande échelle les failles systémiques des Etats.

Il y aurait bien sûr des débuts de solutions, si la volonté politique était là. Par exemple, on pourrait durcir considérablement les règles de la vente d’actifs relevant de la « propriété immatérielle » entre filiales, sous quelque forme que ce soit.

Plus profondément, on pourrait s’attaquer au dossier encore plus stratégique de la définition même de la notion de « propriété intellectuelle », et de la perversion dont cette notion ne cesse de faire l’objet. Au moment où les parlementaires de divers pays, censés défendre « l’intérêt général », ne cessent d’octroyer, au dépens de ce qu’on pourrait appeler le « domaine public des informations et des savoirs », de nouveaux droits de propriété sur des entités qui semblaient hors d’atteinte de toute privatisation (comme les données brutes, les faits, les idées, les algorithmes, les méthodes de « business », etc.), il serait utile de poser la question de l’impact exact du renforcement actuel de la propriété intellectuelle sur l’évasion et la fraude fiscales.

De même que la criminalisation de la consommation d’alcool pendant la prohibition n’a fait que renforcer les maffias, de même l’extension continue de l’appropriation intellectuelle a comme effet collatéral de renforcer la fraude fiscale à l’échelle mondiale.

Le public, dont l’intérêt est bien mal défendu, se contente pour l’instant de rester sous-informé, manipulé et infantilisé.

Cendres et gemmes


Google vient de créer un site qui pousse un peu plus loin que d’habitude, bien qu’encore fort modestement, le principe que les gardiens ont besoin d’être eux-mêmes « gardés », ou à tout le moins « regardés ».

En effet, sur http://www.google.com/governmentrequests/, on peut observer l’activité offensive des États et comparer le nombre et la nature de leurs requêtes interventionnistes vis-à-vis de Google et de ses utilisateurs.

Ces demandes des États concernent notamment l’interdiction de blogs, le bannissement de certains mots clés dans les recherches via Google, ou encore la suppression de l’accès à des vidéos présentées par YouTube.

Certains pays sont très actifs, et d’autres beaucoup moins. D’autres encore se sont totalement abstenus de la moindre intervention (ils ont peut-être d’autres façons de faire).

And the winner is… Brazil! Suivi de l’Allemagne, puis de l’Inde et des États-Unis. Ensuite viennent la Corée du Sud, le Royaume Uni et l’Italie.

L’outil est certes encore un peu sommaire, mais l’idée elle-même mérite qu’on s’y arrête. Elle montre fort bien comment la Toile et les applications qu’elle rend possibles, pourraient davantage être mises à contribution pour exposer les pratiques officielles ou officieuses, dévoiler les tendances à l’œuvre des politiques, et en finir avec un voile d’ignorance et d’hypocrisie.

Des progrès immenses restent certes à faire, mais enfin on peut rêver que la « chose publique » sera, par ce type de méthode, de plus en plus mise en évidence, et exposée en fait et en droit aux yeux du public mondial, pour sa considération et ses éventuelles réactions.

Dans un billet précédent (cf. Le WebCamGate), j’évoquais l’irrésistible marche de nos sociétés vers une « transparence » de plus en plus absolue, facilitée par la technologie, et implémentée de façon immanente dans les réseaux et les routeurs, appuyée par des « trap doors » de toutes sortes, et généralement par d’innombrables outils de dévastation de la vie privée (des WebCam piratables aux RFID).

Cette transparence totale, vers laquelle il semble que nous nous dirigions à marche forcée, s’accroît sans cesse tous les jours, sans réaction notable des foules, trop contentes de bénéficier de certains avantages secondaires pour se préoccuper de questions philosophiques telles que la question de l’identité, ou celle de la privatisation de l’intérêt public.

Mais il est piquant de voir à travers l’exemple dehttp://www.google.com/governmentrequests, combien la « transparence » imposée au plus grand nombre pourrait en fait se retourner brutalement contre le « système », si l’on prend cette expression dans une acception extrêmement englobante, couvrant un consensus plus ou moins général, que l’on peut qualifier, pour simplifier, de « société de l’information ».

La dynamique qui s’est enclenchée avec la mondialisation en réseau, offre plusieurs logiques en compétition active pour prendre le dessus. Il y a la logique capitalistique, ou la sécuritaire par exemple, mais aussi la collaborative, l’ouverte et la libre. De l’écosystème complexe qui contient toutes ces tendances contradictoires, que sortira-t-il? Quelque chose d’aussi imprévisible, à mon avis, que le nuage de cendres volcaniques qui a paralysé le ciel européen ces derniers jours.

Ce qui fut le plus surprenant, en effet, ce n’est pas qu’un volcan ait pu se manifester à sa manière, mais c’est à quel point une société de plus en plus obsédée par la sécurité, et notamment dans le domaine du transport aérien, a pu montrer un tel état d’impréparation et même d’ignorance absolue.

Pour continuer la métaphore, la Toile est un volcan qui commence à peine à se réveiller. Nul ne sait si de ses cendres ou de ses laves futures, c’est la fin d’un monde qu’il faut attendre, comme jadis Pompéi succomba, ou bien au contraire de riches territoires à la terre grasse, noire et prolifique, et parsemées de diamants, d’améthystes et autres gemmes.

La clôture des idées


Privatiser des concepts aussi vastes que les hyperliens ou les fenêtres « pop-up » peut rapporter gros. Ils sont nombreux à avoir déposé ce genre de brevets-jackpots mais l’Electronic Frontier Foundation (EFF) entend bien changer la donne en les attaquant en justice.

La question des brevets est l’une des plus stratégiques qui soient, dans le cadre du développement des « sociétés de la connaissance ». Est-ce que les brevets encouragent ou découragent l’innovation? La question se discute ardemment. Trop de brevets tuent la possibilité de nouvelles innovations, et d’une véritable concurrence. Pas de brevets, en revanche, oblige à trouver d’autres moyens de « rétribuer » justement l’effort de recherche et d’invention. Un équilibre reste à trouver. Lequel?

La chasse aux trolls

Évidemment, les petits malins sont légions dans le système. Le « trolling » par exemple est bien connu des praticiens du droit des brevets. Des sociétés (les « trolls ») se sont spécialisées dans le dépôt de brevets plus ou moins bidons, mais reconnus légalement, de façon à faire chanter les grosses (ou les moyennes) entreprises en les menaçant de procès en « contrefaçon ». L’association EFF a décidé de jouer au chevalier blanc dans ce jeu trouble. C’est le projet « Patent Busting ».

 

Il s’agit de « bousiller » ou « démolir » les brevets les plus arrogants, les plus revendicateurs, qui constituent autant de goulots d’étranglement pour le libre flot de la circulation des idées et des innovations. Une liste de dix brevets particulièrement nocifs, selon l’EFF, a été constituée. L’EFF documente ensuite tous les dommages directs et collatéraux de ces brevets sur l’innovation et la libre circulation des idées, puis attaque les brevets devant le U.S. Patent and Trademark Office, en demandant un « réexamen » de leur légitimité.

Voici la liste actuelle des brevets les plus controversés:

  • One-click online shopping (U.S. Patent No. 5,960,411.)
  • Online shopping carts (U.S. Patent No. 5,715,314.)
  • The hyperlink (U.S. Patent No. 4,873,662.)
  • Video streaming (U.S. Patent No. 5,132,992.)
  • Internationalizing domain names (U.S. Patent No. 6,182,148.)
  • Pop-up windows (U.S. Patent No. 6,389,458.)
  • Targeted banner ads (U.S. Patent No. 6,026,368.)
  • Paying with a credit card online (U.S. Patent No. 6,289,319.)
  • Framed browsing; (U.S. Patent Nos. 5,933,841 & 6,442,574.)
  • Affiliate linking (U.S. Patent No. 6,029,141.)

Plus c’est gros, mieux ça passe

Les petits malins voient grand, et n’hésitent pas à s’approprier le système des hyperliens, la mise en ligne de flux vidéo, l’internationalisation des noms de domaine, le paiement en ligne par carte de crédit ! Etc… etc… Plus c’est gros, mieux ça passe. Les voies des « saigneurs » de la guerre économique sont fort larges.

Les brillants inventeurs de ces idées « déposées » sont donc actuellement les heureux possesseurs de brevets dûment reconnus par le système juridique américain. Et ils en font un usage certain. Des batailles juridiques colossales sont en cours, sur la base de revendications appuyées sur tous types de brevets.

Qu’est-ce qu’il en sort? Certains plient et paient. Les « trolls » remportent le jackpot. D’autres résistent et vont en justice. Il y en a qui cherchent à négocier. D’autres encore contre-attaquent en se constituant eux-mêmes des murailles de brevets.

Il n’y a pas que des « trolls » dans le système. C’est le « Post Office » britannique qui revendique l’idée des hyperliens. Quant à Apple, il revendique le monopole juridique sur l’écran tactile des téléphones mobiles.

Réveiller les esprits

Dans ce monde sympathique et joyeux, l’action de l’EFF est originale. Elle porte le fer au cœur du système en attaquant sa légitimité intellectuelle, juridique, philosophique, économique, sociale, politique. On ne peut que souhaiter qu’une mobilisation comparable apparaisse en Europe.

Une nouvelle forme de veille stratégique et de contre-attaque juridique, alliant citoyens motivés, ONGs, partis politiques (?) et syndicats, pourrait s’intéresser de beaucoup plus près à la structure même du droit des brevets en Europe, et à la manière dont ce droit est mis en pratique dans les organismes nationaux de protection de la « propriété intellectuelle », comme à l’Office européen des brevets.

Quand est-ce qu’on s’y met? C’est une tellement bonne idée que je vais m’empresser la déposer.

Quand les gouvernements se feront prendre par derrière


Le gouvernement doit-il avoir la possibilité de se créer des “portes de derrière” (backdoors) pour espionner l’usage d’Internet par les citoyens ?

Cette question a été posée par le Center for Democracy and Technology, à la suite de la requête du FBI visant à obliger tous les fournisseurs de service Internet de créer des “backdoors”. Il s’agit de permettre au gouvernement américain de pénétrer les routeurs, les systèmes, et de donner accès à toutes les communications transitant par Internet.

De telles “portes de derrière” (qui existent sûrement déjà, d’ailleurs) sont une irrésistible invitation aux hackers, aux pirates et aux employés des centres de cyberguerre d’autres gouvernements (comme ceux qui ont conçu le virus Stuxnet).

Mieux vaut pénétrer que se laisser pénétrer

Plus on installe des voies de pénétration, plus ou moins secrètes et plus ou moins contrôlées, plus la sécurité de l’ensemble est réduite.

On peut d’ailleurs méditer ce qui risque d’advenir peu après. Imaginons que le gouvernement A décide d’obliger tous les fournisseurs de services, sur son territoire, à procéder à l’installation de ces “portes d’accès”. Les gouvernements B, C, D et E auront sans doute à cœur de faire de même. Etape suivante, les services de cyberguerre tenteront de pénétrer les voies de pénétration respectives des autres gouvernements. Il vaut mieux, tout au moins en matière de cyber-sécurité, pénétrer que de se laisser pénétrer.

Dans cette sympathique et mondialisée “backroom”, regorgeant de “backdoors”, nous n’aurons plus qu’à serrer les fesses, et compter les points.

L’arroseur arrosé

Le citoyen de base pourrait seulement en avoir assez et décider de se pourvoir d’outils de chiffrement. Il en existe de fort simples et très puissants, disponibles gratuitement, comme les logiciels tirés de PGP (Pretty Good Privacy). Pour le moment, utiliser de tels systèmes n’est pas recommandé aux vrais méchants: crypter ses communications aurait plutôt tendance à attirer l’attention des services.

En revanche si tout le monde se met à utiliser de façon routinière le chiffrement, alors les vrais méchants ne seront plus que des aiguilles dans l’énorme meule de foin mondiale.

Conclusion: tout durcissement des politiques “d’intérêt national”, visant à diminuer la protection de la vie privée des citoyens risque à terme de se retourner sévèrement contre l’intention initiale (avouée): assurer plus de sécurité.

A moins que l’intention (inavouée) réelle soit tout autre. Il pourrait s’agir tout simplement de donner enfin au Léviathan (proclamé par Hobbes) un pouvoir sans limites, non pas vraiment sur les vrais méchants, mais plutôt sur tout le monde

De la cyberguerre à la surveillance


Fin 2010, Richard A. Clarke, “tsar du contre-terrorisme” et conseiller à la Maison Blanche pour les trois derniers présidents, déclarait que le projet d’avion de combat F-35 Lightning II avait été l’objet de cyber-attaques. Le paragraphe le plus intéressant de son interview est le suivant:

Les Etats-Unis et plusieurs de ses alliés travaillent à la construction d’un nouvel avion de chasse de cinquième génération, le F-35 Lightning II, un bijou de technologie. Il y a de bonnes raisons de croire qu’un gouvernement étranger, probablement la Chine, a piraté les serveurs de l’entreprise qui le fabrique pour télécharger l’intégralité des plans. Ainsi, un ennemi potentiel connaît donc les forces et les faiblesses d’un appareil qui n’a pas encore volé.

Mais venons-en au chapitre le plus effrayant: s’ils se sont introduits dans le système, croyez-vous qu’ils ont seulement copié des informations? Ou pensez-vous qu’ils aient pu implémenter un virus dans le programme? Imaginez un futur dans lequel un F-35 américain est opérationnel au combat, dans lequel une autre nation met en service un chasseur beaucoup moins efficace, mais qui pourrait envoyer un signal révélant une faille dans le programme du F-35 et causant son crash. Les avions d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du F-35 ou du Boeing 787, reposent sur l’informatique. L’appareil n’est qu’un gros ordinateur dont la plupart des actions sont commandées par l’électronique.

Ce qui est intéressant ici, c’est l’admission qu’il est possible pour des groupes de cyberguerre de s’insérer dans les projets militaires les plus secrets et les plus sensibles. L’une des raisons structurelles de cet état de fait tient entre autre en ce que les composants électroniques de toutes sortes de matériels sont développés dans une vingtaine de pays. Et les logiciels correspondants à ces composants sont développés par des programmeurs répartis dans le monde entier. A l’évidence, il est impossible d’assurer une sécurité numérique dans ce type d’environnement. Selon Clarke, “il est tellement facile d’intégrer une trappe dans 50 millions de lignes de code. Il est tellement facile d’avoir un élément microscopique sur une carte mère qui permette à quelqu’un de rentrer sans autorisation”.

Société du contrôle numérique

Partant de ce constat simple et de bon sens, je cherche seulement à en tirer quelques possibles implications, non pas seulement pour telle ou telle industrie sensible, mais surtout pour l’ensemble de la société. Ma prédiction est que les prolégomènes de la cyberguerre révèlent une extrême fragilité intrinsèque de l’ensemble de l’info-structure, fragilité dont Stuxnet ou l’attaque du début 2010 sur les comptes gmail de Google n’est qu’un simple avertissement.

Je prévois que la cyberguerre, qui a déjà commencé ses premières escarmouches sous des formes relativement modérées, ou bien alors visant des types d’adversaires très ciblés, va en fait essaimer sous des formes incontrôlables, avec sans doute deux conséquences principales:

– Un durcissement impitoyable des politiques de sécurisation de la Toile, par le biais législatif, technique et policier, affectant l’ensemble de la population (“transparence” accrue, info-totalitarisme).
– Une diffusion générale des techniques de cyberguerre dans de très nombreux pays, mais aussi dans les mafias et, sans doute, dans certaines entreprises très “motivées”.

Autrement dit, des lois comme Hadopi, Loppsi, ou des accords comme ACTA, ne sont que des préfigurations d’une société du contrôle numérique poussé jusqu’au moindre bit. Ces lois et accords sont d’ailleurs déjà complètement dépassés par la dangerosité intrinsèque des formes de cyberguerre qui se déploient sous nos yeux. Il faudra donc bientôt passer à des modèles législatifs beaucoup plus inquisiteurs, et beaucoup plus destructeurs des libertés. Officiellement, il s’agira de lutter contre le cyber-terrorisme, avec sans doute comme élément déclencheur un futur virus de type Stuxnet provoquant une catastrophe impactant l’opinion publique et la réduisant au silence des agneaux.

Face à un tel pronostic, que faire?

D’abord le travail de longue haleine: éducation approfondie de tous, sensibilisation permanente aux dangers non seulement personnels mais structurels de l’info-sphère. Ensuite, il faut renforcer le développement prioritaire du “libre et de l’ouvert”, avec auto-contrôle accru par les pairs. Adapter le droit de la propriété intellectuelle pour permettre l’examen par des autorités indépendantes (Une organisation mondiale du numérique?) des designs de tous les composants de la chaine numérique. Il faudra se résoudre à arbitrer entre la notion de secret industriel et celle de protection de la sécurité numérique globale.

Enfin, il y a le volet politique et démocratique. In fine, c’est là que réside le nœud du problème.
Il y a du pain sur la planche, et du bois à scier dans la grange.

Vents et poussières


Il y a cette expression de William James qui me trotte par la tête: « poussières mentales ». James l’emploie dans un contexte particulier que tous ses lecteurs connaissent, et que je ne reprendrai donc pas. Je me contenterai ici de simplement dériver librement à partir de ces deux mots accolés. D’abord, ils semblent fort opposés. La poussière, image du rien, du dérisoire, du néant ou de la mort, et le mental, sommet de la création, lieu d’émergence, de vie et de transformation. Ensuite, la poussière est infime, l’esprit se veut vaste. La poussière est, comme l’atome, quelque chose d’insécable. Comme l’homme (homo), la poussière vient de la terre (humus) et, à ce titre, est essentiellement humble (humilis).

Quand l’homme biblique, au désespoir, se couvre la tête de poussière, il nous rappelle notre destin nécessaire. Il associe métonymiquement, par le biais du cheveu, la poussière extérieure et le mental interne.

Mais il est une autre dimension encore. Les idées sont peut-être au fond, non pas des formes, comme aimait à le penser Platon, ni des mouvements, mais des tourbillons, des nuages de poussières nano-scopiques. Chaque neurone est un petit soleil empoussiéré, que parfois les vents de l’esprit balayent.

Graine


Dans cette image schématique d’une graine d’angiosperme cotylédoné, l’embryon (d) ressemble à un ange dont les ailes tournées vers le haut seraient le cotylédon (c):

 

Image

Bien entendu, on peut avoir d’autres métaphores en tête. Mais j’aime bien ce rapport de la graine à l’ange. L’un est presque l’anagramme de l’autre aux lettres r et i près. Quant à la montée et à la croissance, ils s’équivalent peut-être dans leurs domaines propres, qui sait. Continuons la métaphore. Le tégument (a) semble une enveloppe bien close, une sorte de ciel petit, enroulé sur lui-même, comme un sac ou une cosse. L’ange ici n’a que deux ailes, alors que la littérature spécialisée rapporte des cas d’anges à trois paires d’ailes, ce qui en fait six. Nous ne sommes pas dans cette configuration. Sans doute le cotylédon n’a pas de nature chérubinique.

Il me paraît propre aux rêves, surtout en plein mois de mai, de penser à toutes ces graines, surtout les angiospermes, comme à des anges serrés dans leurs téguments, méditant dans l’ombre leur envol proche.

Vāyu


Rig Veda Book 1

HYMN II. Vāyu.

1 BEAUTIFUL Vāyu, come, for thee these Soma drops have been prepared:
Drink of them, hearken to our call.
2 Knowing the days, with Soma juice poured forth, the singers glorify
Thee, Vāyu, with their hymns of praise.
3 Vāyu, thy penetrating stream goes forth unto the worshipper,
Far-spreading for the Soma draught.
4 These, Indra-Vāyu, have been shed; come for our offered dainties’ sake:
The drops are yearning for you both.
5 Well do ye mark libations, ye Vāyu and Indra, rich in spoil!
So come ye swiftly hitherward.
6 Vāyu and Indra, come to what the Soma-presser hath prepared:
Soon, Heroes, thus I make my prayer.
7 Mitra, of holy strength, I call, and foe-destroying Varuṇa,
Who make the oil-fed rite complete.
8 Mitra and Varuṇa, through Law, lovers and cherishers of Law,
Have ye obtained your might power
9 Our Sages, Mitra-Varuṇa, wide dominion, strong by birth,
Vouchsafe us strength that worketh well.

Rig Veda Book 1 Hymn 2

वायवा याहि दर्शतेमे सोमा अरंक्र्ताः
तेषां पाहि शरुधी हवम ||
वाय उक्थेभिर्जरन्ते तवामछा जरितारः |
सुतसोमा अहर्विदः ||
वायो तव परप्र्ञ्चती धेना जिगाति दाशुषे |
उरूची सोमपीतये ||
इन्द्रवायू इमे सुता उप परयोभिरा गतम |
इन्दवो वामुशन्ति हि ||
वायविन्द्रश्च चेतथः सुतानां वाजिनीवसू |
तावा यातमुप दरवत ||
वायविन्द्रश्च सुन्वत आ यातमुप निष्क्र्तम |
मक्ष्वित्था धिया नरा ||
मित्रं हुवे पूतदक्षं वरुणं च रिशादसम |
धियं घर्ताचीं साधन्ता ||
रतेन मित्रावरुणाव रताव्र्धाव रतस्प्र्शा |
करतुं बर्हन्तमाशाथे ||
कवी नो मित्रावरुणा तुविजाता उरुक्षया |
दक्षं दधाते अपसम ||

vāyavā yāhi darśateme somā araṃkṛtāḥ |
teṣāṃ pāhi śrudhī havam ||
vāya ukthebhirjarante tvāmachā jaritāraḥ |
sutasomā aharvidaḥ ||
vāyo tava prapṛñcatī dhenā jighāti dāśuṣe |
urūcī somapītaye ||
indravāyū ime sutā upa prayobhirā ghatam |
indavo vāmuśanti hi ||
vāyavindraśca cetathaḥ sutānāṃ vājinīvasū |
tāvā yātamupa dravat ||
vāyavindraśca sunvata ā yātamupa niṣkṛtam |
makṣvitthā dhiyā narā ||
mitraṃ huve pūtadakṣaṃ varuṇaṃ ca riśādasam |
dhiyaṃ ghṛtācīṃ sādhantā ||
ṛtena mitrāvaruṇāv ṛtāvṛdhāv ṛtaspṛśā |
kratuṃ bṛhantamāśāthe ||
kavī no mitrāvaruṇā tuvijātā urukṣayā |
dakṣaṃ dadhāte apasam ||

Mers et forêts


On compare souvent le cyberespace à un océan. On parle de « surfer » sur des « mers » d’information, et sur des « vagues » incessantes de nouvelles technologies…

Pourquoi cette omniprésence de la mer, et cette relative absence de la forêt dans les métaphores de la société de l’information ?

Sans doute cela vient-il du rôle historique joué par les océans : ils séparent les continents mais les relient aussi. Dans l’imaginaire collectif, la forêt reste un lieu sombre et profond, peu propice aux échanges entre les hommes.

Il est à noter que, mer ou forêt, la simulation virtuelle de la nature, de ses formes, de ses volumes, de ses lieux, reste une pierre d’achoppement pour les techniques de l’image de synthèse. Certes on obtient de beaux effets de simulation, mais sont-ils satisfaisants ?

Je ne sais si un arbre virtuel pourrait tenir son rang, face à l’arbre chanté par Rainer Maria Rilke dans ses Poèmes français :

 

Arbre qui peut-être

pense au-dedans

Arbre qui se domine

se donnant lentement

la forme qui élimine

les hasards du vent.

 

L’arbre unit la terre au ciel, il relie ses racines avides aux généreux nuages.

L’arbre est à la fois dedans et dehors. Cela suffit à le rendre difficilement représentable virtuellement, dans sa profondeur et son déploiement. Mais l’arbre n’est pas absolument irreprésentable. Malgré toute la difficulté qu’il représente, l’arbre n’est pas le défi ultime du virtuel. Le défi ultime, c’est plutôt la forêt vivante, dans toutes ses dimensions, comme métaphore de la richesse bariolée des sociétés. Notre planète tout entière a besoin de ses forêts, poumons de lumière, tamis lucides. Elle en a plus besoin encore comme de territoires pour le rêve. Il ne faut pas réduire les arbres à des équations chimiques et les forêts à des comptes d’exploitation. Quelle courte vue que de se contenter de rationaliser la vivante nature! Nous avons besoin de libres mers et de murmurantes forêts. Il faut les protéger de nos mortifères métaphores, si pauvres, clichés bus comme lie.

La trop bavarde « Société mondiale de l’Information » veut nous imposer des modèles mentaux et instrumentaux répétitifs et standardisés.

Ne nous laissons pas faire. Prenons le temps de prendre la mer, ou d’errer en forêt. Contrairement aux apparences, ni la vague ni la feuille ne se répètent jamais. De la bruyante canopée aux silencieux enlacements des rhizomes invisibles, d’autres métaphores, moins bleues, mais plus vertes, nous invitent à changer sans cesse de regard sur ces mondes que nous habitons sans les voir.

STIC STAC STOC


(Quasi-fiction)

Tout le monde est fiché désormais sur trois fichiers mondiaux à la fois décentralisés, en apparence, mais  recentralisés en sous-main par quelques chevaux de Troie et de multiples portes de derrière bien placées.

Ces trois fichiers s’appellent STIC, STAC et STOC.

STIC est le Système de Traitement des Infractions Constatées, bien connu des Français. C’est un fichier de la police qui a commencé à faire parler de lui dès le début du siècle, en France, mais qui a connu un succès dépassant largement les frontières.

STAC est le fichier de tous les accès personnels à la Toile mondiale (web, blogs, appels téléphoniques, mobiles, mails, transactions financières, micropaiements, etc…) avec enregistrement de toutes les informations (détails des contacts impliqué, réseau social élargi concerné, contenu de la transaction).

STOC est le fichier de tous les objets présents sur la planète et disposant d’une étiquette numérique. Cette étiquette est un nano-implant. Dans le temps cela s’appelait une étiquette RFID ! Bon,, donc le STOC enregistre les données de tous les objets, macro, micro ou nano, possédant un tag électronique avec GPS miniaturisé intégré, et  permettant de géo-localiser n’importe quoi en temps réel (un stylo, un missile ou une protéine).

Heureusement il y a des zones d’ombres dans ce fichage généralisé : ce sont les « réalités intermédiaires » qui n’ont pas encore été repérées par les fichiers parce qu’elles sont hybrides, mi chèvre, mi-chou. C’est dans ces réalités-là, véritables catacombes du futur que se cachent quelques humanistes poursuivis par Léviathan v2.09 le grand ordonnateur de STIC, STAC, STOC.

Dans ces interstices, ils cherchent à élaborer la théorie politique qui permettra de montrer les mensonges éhontés véhiculés par Léviathan v2.09, et à créer un sursaut dans la population.

La question politique qui se pose en 2043 est celle de la résistance

Mon point de vue : le contrôle total implique la négation de l’individu, puis l’instauration d’un régime tyrannique, qui ne peut survivre que par la violence, et surtout par le mensonge général.

Léviathan v2.09 est un « parti politique mondial », qui a le pouvoir depuis maintenant 13 ans, mais qui est surtout un faux-nez pour un groupe de pression occulte, rassemblant une poignée d’investisseurs extrêmement puissants (ils possèdent le monopole matériel et logiciel sur les trois fichiers mondiaux Stic Stac Stoc et tous leurs usages civils et militaires) et de quelques idéologues ultra… Par là, ils contrôlent l’essentiel de ce qui est publié par les médias commerciaux, mais disposent aussi d’informations privilégiées sur tous les aspects de la vie publique et privée de 99% de la population du G33 (le groupe des 33 pays les plus riches du monde, correspondant à 92% de la richesse mondiale).

 

La fin de l’histoire :

Sous la conduite de Paul Sim, l’un des meneurs du mouvement mondial de résistance, les résistants obtiennent grâce à la coordination mondiale des meilleurs hackers mondiaux les résultats suivants :

– Le fichier STIC est envahi par des virus d’un nouveau type, très discrets mais très subversifs, créant de très nombreuses erreurs indétectables,  le rendant provisoirement inefficace.

– Le fichier STAC est rendu inopérant par la prolifération de pseudonymes aléatoires, rendant le traçage très délicat.

Par ailleurs, le fichier STOC, le plus dangereux et le plus délicat à détourner, fait l’objet d’une campagne de « résistance » mondiale et d’une lutte passive (les gens n’achètent plus les objets taggés, mais des objets garantis « libres de tags », venant notamment de coopératives autonomes) ou active : arrachage ou brouillage des étiquettes RFID.

L’ensemble des internautes du monde entier reçoit le 14 juillet 2029 un rapport montrant la collusion de Léviathan avec les lobbies des 3 fichiers, et surtout les preuves irréfutables de la complicité de Léviathan dans le Krach mondial sur les valeurs boursières du  NEOCLAQ qui a eu lieu 3 mois auparavant.

Une grève mondiale s’ensuit. Le gouvernement Léviathan v2.09 tombe. De nouvelles élections sont programmées….

 

L’introduction

Paul Sim sort de son immeuble-tour  de 105 étages, situé près de Paris dans le « 93 », qui est  devenu un quartier chic et bourgeois . On voit les écrans de contrôle de l’immeuble qui enregistre tous les détails (heure accès ascenseurs, vidéo haute-fidélité des passagers de l’ascenseur, description des objets taggés : vêtements portés par Paul Sim, objets dans le porte-documents, ….)

Pour accéder au Téléport, contrôle facial, biocontrôle et contrôle de la conformité des objets taggés en RFID sont nécessaires.

Soudain, dans le Téléport, deux messages apparaissent  sur tous les portables, sur les écrans muraux, etc …

  1. « Krach sur le NEOCLAQ, la bourse des valeurs techno » et  2. « Chute de 70% du Dolyen par rapport à  l’Eurouble  ».

On apprendra par la suite que ce n’était qu’une fausse rumeur destinée à provoquer un vrai mouvement de panique, pour le plus grand profit de quelques intérêts.

 

Paul Sim se rend à une réunion dans un endroit secret, équipé de puissants systèmes de visioconférence, totalement indétectables par Stac – parce que secrètement hébergés dans des institutions au-dessus de tout soupçon, pour rencontrer virtuellement les chefs de la résistance.

 

Une partie de l’histoire consiste à décrire le monde des « réalités intermédiaires » utilisés par les résistants pour échapper aux contrôle du monde « réel », capable de saisir des images ou des sons, mais pas ce qui est « entre »  eux, dans les interstices du réel-virtuel.

La réalité augmentée est devenue la plus grande « catacombe » virtuelle,  « non-lieu » de prédilection de la résistance mondiale.

Un savoir sans savoir


« Il n’y a pas de dieu qui s’occupe à philosopher, ni qui ait envie d’acquérir le savoir, car il le possède. » Ainsi commence un célèbre paragraphe du Banquet.

Il continue de cette manière. « Pas davantage quiconque possède le savoir ne s’occupera à philosopher. Mais, de leur côté, les ignorants ne s’occupent pas non plus à philosopher et ils n’ont pas envie d’acquérir le savoir; car c’est essentiellement le malheur de l’ignorance, que tel qui n’est ni beau, ni bon, ni intelligent non plus, s’imagine l’être autant qu’il faut. Celui qui ne pense pas être dépourvu n’a donc pas le désir de ce dont il ne croit pas avoir besoin d’être pourvu. – Dans ces conditions, quels sont, Diotime, ceux qui s’occupent à philosopher, puisque ce ne sont ni les savants, ni les ignorants? – Voilà qui est clair, répondit-elle, un enfant même à présent le verrait: ce sont les intermédiaires entre l’une et l’autre espèce, et l’Amour est l’un d’eux. Car la science, sans nul doute, est parmi les choses les plus belles; or l’Amour a le beau pour objet de son amour; par suite, il est nécessaire que l’Amour soit philosophe et, en tant que philosophe, intermédiaire entre le savant et l’ignorant. »

C’est un texte plein de chiasmes et de zeugmes. C’est d’ailleurs là la marque des grands moments d’écriture. Les mots s’y entrechoquent, ils font crépiter les étincelles, comme des silex assemblés. Ces brillances rendent aussi plus marquées les obscurités celées. « L’Amour est l’un d’eux ». D’où vient cette idée bizarre? Qui a donné à Diotime sa vision? Autre zeugme (si! si!):  « L’Amour est philosophe ». Quelle bonne surprise! Comme cela semble paradoxal, stimulant. La suite ne l’est pas moins. « En tant que philosophe, il est intermédiaire entre le savant et l’ignorant ». C’est l’évidence, s’il n’est ni l’un ni l’autre c’est qu’il est entre les deux. Même un enfant le verrait! Mais pourquoi pas au-dessus, ou à côté, ou ailleurs, ou à la fois nulle part et partout, en miettes et en totalités? Les mots permettent beaucoup de choses, les idées plus encore.

Le texte coule de sa source, pourtant son sens n’est pas très sûr, me semble-t-il. Les pièges abondent. Les pistes pullulent. Pourquoi un dieu qui « saurait » ne philosopherait-il pas? Son savoir est-il fixe, à jamais? Les dieux sont-ils figés dans leur « possession » ? Et les ignorants n’ont-ils vraiment pas envie de sortir de leur condition? Bloc pur de savoir contre bloc massif d’ignorance?

L’idée d’intermédiaire porte en elle la fin des catégories, du moins leur désagrégation ou leur fusion. C’est déjà aussi en germe (bien avant l’heure) une sorte de « fin des récits », idée ô combien « post-moderne ». L’idée de la fusion et du mélange est introduite comme métaphore du savoir philosophique – savoir propre qu’il faut soigneusement distinguer du savoir scientifique. Ce dernier est rangé parmi « les choses les plus belles ». Alors que la philosophie, comme intermédiaire, est toujours entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance. C’est un savoir qui se sait sans savoir. Toujours en décalage donc.

Mais de quoi ce décalage, ce retrait, cet écart, cette distance, sont-elles le nom? Je propose de reprendre l’idée du clinamen, que Lucrèce et son propre maître, le grand Epicure ont popularisée. Sans toutefois l’éclairer beaucoup, tant elle est profonde.

Un savoir sans savoir. Une avancée sans avancée. Et un saut de côté.

CyberTerre et Noosphère


Texte initialement publié en avril 1996

 

L’intelligibilité va avec l’immatérialité.
Thomas d’Aquin

Il faut se rendre à l’évidence: nous vivons un véritable Cyber-Bang, aux conséquences imprévisibles. L’économie du virtuel commence à façonner en profondeur une nouvelle société, en accélérant la dématérialisation des flux, en augmentant les court-circuits informationnels, en restucturant les marchés du traitement de l’information, en généralisant la « désintermédiation », mais aussi en provoquant de nouvelles inégalités culturelles entre « info-riches » et « info-pauvres ».

Tous les ingrédients d’une révolution radicale sont désormais réunis: la communication instantanée et ubiquitaire d’informations à haute valeur ajoutée, la réplicabilité infinie des images et des sons pour un coût de plus en plus bas, des interfaces de cyber-navigation de plus en plus souples et inventives, alliant la réalité virtuelle, les imageries 3D interactives et les réseaux, des terminaux de plus en plus puissants et « intelligents », à prix cassés. Cette révolution technique annonce aussi un bouleversement économique et social sans précédent, parce que planétaire et synchrone. Les États-nations habitués à gérer un territoire « réel », n’ont pas encore su s’adapter au cyberespace. La radicalisation du télétravail, la généralisation de cyber-entreprises, délocalisées, virtualisées, vont constituer un choc frontal pour les visions classiques du monde, habituées à la centralité, la territorialité, la matérialité.

A. Le danger principal de l’hybridation croissante entre réel et virtuel est sans doute celui de la confusion. La confusion touche au langage, à la raison, aux valeurs, aux fins.
B. En analysant la confusion des images, nous pouvons mieux comprendre la confusion de la raison qui s’appuie sur elles.
C. Mais l’hybridation est aussi source de fusions heureuses. En témoignent les recherches interdisciplinaires alliant l’art et la science.
D.

La CyberTerre permet l’incarnation concrète d’une « noosphère », à deux conditions: moins de confusions et plus de fusions.

 

A. Confusions

1. Confusion des métaphores et des modèles

« Un mot est encore l’homme, deux mots sont déjà l’abîme » – dit Roberto Juarroz. Nos langages et nos systèmes de représentation sont manifestement imparfaits, c’est une affaire entendue. Cependant comme ce sont nos seuls instruments d’intelligibilité, il faut s’efforcer d’en tirer le meilleur parti, suivant leurs atouts et leurs faiblesses. De ce point de vue, le langage naturel et les mathématiques occupent deux positions extrêmes, assez complémentaires, dans l’art de la représentation. Le but fondamental d’un système de représentation ne doit pas être de « reproduire » le réel, ce qui serait assez vain, mais doit plutôt nous permettre de « trouver du nouveau ». Il doit favoriser notre compréhension de certains aspects de la réalité, afin de permettre de nouvelles actions, ou de nouvelles pensées. Pour tenter de faire apparaître du neuf, pour inscrire de l’inattendu dans la mécanique de la langue, le langage naturel use et abuse des métaphores et autres tropes. Dans les mathématiques, il n’y a pas à proprement parler de métaphores, mais les « modèles » jouent un rôle similaire. L’écriture d’un modèle a une fonction heuristique, il s’agit de suggérer des similarités, d’effectuer des glissements, des déplacements, pour faire apparaître de nouvelles « formes », de nouveaux « sens », de nouvelles interprétations.

Il y a cependant une différence radicale entre le langage naturel et la formalisation mathématique: les mathématiques favorisent l’induction et la généralisation. Ainsi le raisonnement par récurrence. De plus les mathématiques se prêtent à la simulation et aux calculs symboliques. Le langage naturel possède une puissance moins formelle, plus obscure, il dit aussi par ce qu’il ne dit pas, il laisse entendre par le non-dit: il laisse du sens s’infiltrer dans les abîmes que tracent les mots entre eux. Sa force vient de son opacité latente, qu’il nous faut bien habiter, et que nous éclairons dès lors de nos propres lumières. Il est clair cependant que les langages naturels et les langages formels ne sont pas des « langages » dans la même acception du terme. La pensée claire et la pensée obscure n’usent pas des mêmes armes et n’ont pas les mêmes visées.

Dès lors, le fait de ne voir en eux que des « systèmes de représentation », donnant par là l’impression de permettre des traductions, des passages, des glissements des uns aux autres, paraît dangereux. Il s’agirait là d’une pseudo-interdisciplinarité, basée sur un consensus de pacotille et génératrice de confusions d’autant plus redoutables qu’elles seraient logées au coeur du langage même. Il faut apprendre à distinguer les métaphores et les modèles. Il faut hiérarchiser et ordonner les clartés et les obscurités des uns et des autres, sans les mélanger. Parce qu’elles appartiennent à deux ordres différents de la raison.

Il y a la raison qui se porte sur les essences en tant qu’elles sont connues, clarifiées, et la raison qui se porte sur les essences en tant qu’elles sont cachées, obscures.

La première va du visible au visible, la seconde va du visible à l’invisible. Celle-ci ressemble à la sagesse philosophique qui cherche une connaissance par les causes premières, celle-là ressemble à la science qui connaît seulement par les causes secondes. C’est pourquoi c’est à la philosophie d’assigner l’ordre qui règne entre les sciences, puisqu’elle est en mesure de se donner sa propre mesure – ce que ne peut pas la pensée claire.

 

2. Confusion de la raison claire et de la pensée obscure

« L’homme qui songe est un dieu, celui qui pense, un mendiant » – disait Hölderlin. La pensée claire ne peut se donner les mêmes ambitions que la pensée obscure, quand les concepts restent cloués au sol, les songes peuvent voler infiniment. Il est important de ne pas mélanger ces deux manières de penser, parce qu’elles correspondent à deux manières d’être, deux façons radicales de penser et d’être homme. Pour résumer, l’homme-machine et l’homme-dieu. Pythagore pensait que les nombres forment l’étoffe du monde et que l’âme est un nombre qui se meut. Cette intuition première est loin d’avoir été démodée par la science contemporaine. Les quarks, ces constituants ultimes de la matière, ne sont-ils pas avant tout des êtres mathématiques ? La visée pythagoricienne comme le projet contemporain des sciences physiques reposent sur une certaine forme de raison, et donc sur une certaine manière d’envisager l’homme. Il s’agit d’une raison raisonnable, ayant foi en l’intelligibilité des choses, en la cohérence de la raison avec elle-même et avec l’essence profonde de l’homme. Si tout est « numérique » l’homme peut être assimilé à une machine, comme le pensait d’ailleurs Descartes. Julien Offroy de La Mettrie, dans L’Homme-machine (1747), affirme que le corps humain est une « horloge » et que les hommes ne sont que des « machines perpendiculairement rampantes ». Plus proche de nous, Bergson s’écrie pendant une conférence à Birmingham en 1911: « Je vous défie de prouver, par expérience ou par raisonnement, que moi qui vous parle en ce moment je sois un être conscient. Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant, discourant; les paroles mêmes par lesquelles je me déclare conscient pourraient être prononcées inconsciemment ». C’était le test de Türing avant la lettre. Les automates sont parmi nous, et même en nous. Bergson souligne quand même qu’on ne pourra pas aller jusqu’à recréer « l’élan vital » de l’évolution. On peut imiter la vie, mais pas « le mouvement même de la vie ».

Plus proches encore, Michaux montre dans ses études sur les effets de la mescaline que dans l’âme il y a « une machine qui sommeille », qui travaille « par répétition et symétrie », et réciproquement André Breton trouve dans le machinal « absolu » l’âme d’un art surréel.

Cette raison claire, cette raison des nombres et des machines est une raison incapable de saisir la nature obscure de l’âme et de l’homme. Elle prépare seulement le triomphe de l’abstrait sur la forme concrète de l’être, et la victoire du pur mental sur le sentiment. Elle annonce le danger de la pensée claire nous aveuglant par de fausses lumières et prétendant illuminer les gouffres de la pensée obscure. Heidegger pensait que « le succès des machines électroniques à penser et à calculer » allait conduire à « la fin de la pensée méditative ». Nous ne partageons pas cette crainte. Il reste à la conscience qui médite la tâche de méditer sur la conscience qui calcule. Certes la pensée calculante a la puissance de la raison, amplifiée par les machines. Mais cette puissance n’a pas de but, n’a pas de fin, comme on a vu. Elle est donc livrée à elle-même, ou alors offerte au sage qui voudra l’ordonner à ses propres fins. La pensée obscure doit planer au-dessus des nombres, comme un vent de Dieu au-dessus des eaux.

 

3. Confusion des fins et des moyens

La confusion n’est pas seulement dans le langage ou la raison, elle est aussi dans les fins. Nous vivons dans une civilisation caractérisée par le renversement des fins et des moyens. Pour Simone Weil, c’était là la « folie fondamentale qui rend compte de tout ce qu’il y d’insensé et de sanglant » dans l’histoire. Ce renversement vient selon elle de la recherche continue du pouvoir, qui est essentiellement impuissante à se saisir de son objet, et qui se condamne à se prendre elle-même pour seule fin. Ce renversement est aussi causé par la chosification croissante que les systèmes de représentation nous imposent. La cohésion de la science est assurée par des signes, des expressions toutes faites qu’on utilise au delà de leur domaine de validité initial justement parce que les calculs symboliques proposent « naturellement » des généralisations qui semblent évidentes a priori. Dans le domaine du travail et de la production, ce sont les infrastructures et les machines qui prennent ce role de ciment « naturel ». Dans le domaine économique, la chose qui règle l’échange, le rapport entre production et consommation, c’est la monnaie. Les modèles mathématiques, les calculs algébriques, les signes symboliques, les machines et la monnaie imitent à la perfection le rôle de régulateur qu’ils jouent de plus en plus systématiquement sans contrôle – parce que les hommes y ont renoncé à réguler leur propre régulation, par paresse ou parce que la tâche est surhumaine. Tous ces ersatz de pensée sont aveugles à la réalité qu’ils sont censés représenter. Bien sûr, ils font illusion. Ils peuvent nous faire croire à leur caractère heuristique ou régulatoire. Le simple jeu des calculs symboliques est souvent parvenu à faire apparaître, dans les mathématiques par exemple, des notions nouvelles, à ceci près que ces notions n’ont pas d’autre substance que celle d’être des rapports de signes, des abstractions en relation avec d’autres abstractions, mais sans véritable contenu humain. Dans le domaine économique, la « valeur » de la monnaie semble exprimer la sagesse omnisciente du « marché » et paraît posséder une vertu régulatoire. Mais une étude plus attentive montre que l’inventivité ou la capacité régulatoire des signes restent limitées. En se soumettant à leur logique immanente, l’homme renonce sûrement à sa royauté naturelle, et en acceptant leur férule, il ne gagne même pas nécessairement le confort repus qu’il semblait espérer de son obédience servile à cette tyrannie sans visage.

Ce renversement des fins et des moyens s’étend à presque tout. Les savants ne mettent pas la science au service d’une pensée souveraine, ils s’enrôlent dans l’armée anonyme des serviteurs et des adorateurs de la science constituée. L’industrie ne se met pas au service des véritables besoins des hommes, ce sont les hommes qui doivent se mettre au service de la logique industrielle de leur époque. L’argent n’est plus depuis longtemps un procédé commode pour échanger des produits ou des services, ce sont les produits et les services qui servent à faire circuler l’argent, selon des modalités de plus en plus spéculatives, dématérialisées, désincarnées, virtualisées… Les signes et les mots, les modèles et les métaphores, l’argent et les instruments financiers font désormais fonction de « réalités » qui semblent plus « réelles » que les choses réelles qu’elles sont censées symboliser. Ces purs signes forment en effet la matière des rapports sociaux, qui se structurent par le moyen de ces fictions irréfutables. Les signes ne sont certes pas toujours seulement des simulacres, mais ils ne resteront jamais que des moyens. Le problème, c’est qu’ils sont devenus des fins, et que ce sont les hommes qui sont devenus des moyens.

 

4. Confusion des « valeurs »: le réel et le virtuel

Le succès actuel du paradigme du « virtuel » possède, entre autres, une cause d’ordre psychologique. Le monde, ayant perdu toute notion claire du « réel », trouve une sorte de réponse provisoire à l’angoisse qui en découle en invoquant un « virtuel » qui en tient lieu. Le « virtuel » paraît comme une sorte d’alibi du réel, il semble contenir la somme inexpliquée des mystères du monde. Le « virtuel » est une métaphore ample et pratique qui résume d’un mot tout ce que nous ne « réalisons » pas clairement au sujet de la réalité. Le « virtuel » introduit dans le quotidien une distance quasi philosophique vis-à-vis du réel. Il nous oblige à considérer les « réalités » que l’on nous donne à voir avec de plus en plus d’esprit critique. La « réalité virtuelle » et plus encore la « réalité augmentée » viennent ainsi à point nommé pour nous donner à expérimenter des « réalités intermédiaires » faites de bric et de broc, c’est-à-dire de modèles mathématiques et de sensations physiques, de concepts abstraits et de perceptions concrètes. Ces réalités d’un nouveau genre nous rappellent évidemment les intuitions platoniciennes et les « metaxu », ces « êtres intermédiaires » qui permettaient jadis de relier la matière et la forme, le savoir et l’ignorance, la beauté et la laideur, les dieux et les hommes. Pour Platon, les intermédiaires permettent de relier ce qu’il serait inconcevable de lier sans eux. Les intermédiaires sont les anges, les quarks et les gluons qui font tenir le monde ensemble, et à défaut, ils comblent au moins les béances profondes que notre langage incise dans la chair du monde.

Nous parlions plus haut du « renversement » entre les fins et les moyens. Il y a aussi un renversement du réel et du virtuel. On sait que l’origine étymologique du « virtuel » c’est le latin « virtus », vertu, courage, âme, mot qui vient lui-même de « vir », l’homme. Chez les Latins, l’homme et la vertu ont partie liée. Ce qui est proprement l’essence d’un homme c’est sa « vertu », et la « vertu » est proprement humaine. Dans cette perspective, l’homme apparaît comme un être « virtuel » dans un monde qui ne serait que « réel », c’est-à-dire sans vertu. Le virtuel des Latins est la véritable réalité de l’homme. De nos jours, évidemment, le virtuel semble ontologiquement inférieur au réel. Un premier renversement s’est effectué, ressemblant à celui affectant le mot « automate » qui chez Platon ne pouvait s’appliquer qu’à l’âme et qui aujourd’hui s’est immensément dévalué en son exact contraire. Ces renversements à 180° du sens des mots sont fascinants. Ce sont les symptômes du renversement des fins et des moyens que nous évoquions. Mais nous sommes aujourd’hui les témoins d’un autre renversement. Le virtuel se met à devenir « plus réel que le réel ». Il permet en effet d’agir sur le réel de plus en plus « efficacement », et de mieux le comprendre. La mise en place de ce nouveau renversement est progressive. Elle prend d’abord l’économie à revers. Les « manipulateurs de symbole » deviennent les opérateurs de référence d’une économie en voie de dématérialisation, de déterritorialisation. Les bulles spéculatives, financières ou foncières attestent du renversement des « valeurs ». Notre thèse est que cette « virtualisation » de l’économie va aussi se traduire par une virtualisation croissante de l’image que l’homme se fait de lui-même, puisqu’il sera de plus en plus saisi dans sa vie quotidienne par le jeu « virtuel » des forces abstraites d’un marché laissé à lui-même. Paradoxalement cette virtualisation va sans doute l’obliger à se définir autrement que par des réalités ou des « avoirs » matériels, de moins en moins pertinents. La virtualisation pourrait être une voie de remise en question profonde. La « vertu » romaine pourrait bien revenir d’actualité dans la Babylone explosive du virtuel généralisé. Cela sera d’autant plus nécessaire que la confusion entre les diverses notions de la « valeur » risque d’augmenter avec la généralisation des croisements entre le réel et le virtuel.

La « valeur » des choses non marchandes n’est pas reconnue de la même manière que la valeur des choses marchandes. On vend un livre le prix qu’il coûte à fabriquer et à distribuer, et non pas pour la « valeur » des idées qu’il contient. Cette contradiction est générale: c’est pourquoi notre système est devenu shizophrène. Le décalage entre valeur « réelle » et valeur « marchande » ne cesse d’augmenter, parce que seules les choses dont la « valeur » est quantifiable sont admises par le « marché ». Autrement dit, seule la partie quantifiable est évaluée par le marché, mais celui-ci tire cependant beaucoup de profit de la partie non quantifiable des choses, qui en fait la véritable « valeur ». Les choses de l’ère du virtuel, de plus en plus, se vendent pour ce qu’elles valent culturellement, symboliquement. Or cette valeur immatérielle (celle des idées, des inventions, du style) est pratiquement impossible à saisir effectivement. On ne peut en saisir que l’ombre incarnée: celle que laissent les « objets » industriels, les « images de marque », les « réputations établies ». La logique du marché l’emporte, mais sur un malentendu fondamental: les marchands croient nous vendre des « objets », mais nous n’achetons plus que du « sens ». De plus, la logique de la dématérialisation continue de progresser. Comment l’ordre marchand pourra-t-il longtemps continuer de vivre sur l’exploitation de produits matériels dont la réelle valeur, immatérielle, pourra désormais s’incarner de plus en plus librement, sans contrainte de temps, d’espace, de supports? Une première digue consiste à renforcer le droit d’auteur, le droit de la propriété intellectuelle, parfois au-delà du ridicule (bataille du « look and feel », dépôt de brevet sur « les dispositifs d’interaction »…). Mais cette digue est fragile. La lame de fond de la virtualisation va emporter toute notre société « matérialiste » sur son passage désintégrateur…

 

B. La confusion des images:
vision et intelligibilité

Les confusions que l’esprit entretient en lui-même et sur lui-même trouvent une illustration exemplaire dans le cas des « images » qu’il se plaît à utiliser. Comme il y a une certaine analogie entre « voir » et « comprendre », en analysant la manière dont nous « voyons » les images, nous pouvons espérer mieux « comprendre » comment nous pensons. La pensée est faite de vie et d’erreurs, d’oubli et d’opacité.

L’image incarne et illustre les confusions que nous avons rencontrées, dans le domaine du langage et des modèles, comme dans celui des fins et des valeurs. Ainsi, l’image et le langage, jadis séparés, se rejoignent désormais objectivement, confusément. L’image et le « modèle », jadis catégories duales, s’analysent désormais plutôt comme des instantiations d’un « paradigme » commun, latent, dont elles sont les instants de visibilité ou d’intelligibilité, les confondant d’ailleurs. De même, l’image et le « lieu », l’image et la « présence », jadis opposables terme à terme, se mettent à fusionner et à s’hybrider de manière inattendue. Pour ne pas tourner à notre confusion, cette fusion progressive de l’image avec ses concepts duels doit s’analyser toujours plus finement. Car si la transdiciplinarité peut s’entendre comme une nécessité vivante, les obstacles concrets sont nombreux. Le cas de l’image est un cas d’école. En échappant à la confusion où les images pourraient nous plonger aisément, en effectuant une ascèse de l’image, ce que Maître Eckhart appelait en son temps une « désimagination » (Entbildung), nous préparons en fait à mieux désimaginer la réalité elle-même. L’exercice de critique de l’image et de ses virtualités sert d’école irremplaçable à ce que les phénoménologues appelaient la « suspension » de notre croyance au monde, la mise entre parenthèses dont parle Husserl, bref l’époché.

De tout temps, la distance entre ce qui est visible et ce qui reste au-delà du visible, dans le domaine purement intelligible, cette distance a semblé impossible à combler. Mais aujourd’hui, dans le cas des images virtuelles, le visible et l’intelligible semblent se confondre toujours davantage. C’est cela dont le paradigme du virtuel tente de rendre compte.

La révolution des images virtuelles s’appuie sur plusieurs étapes technologiques majeures :
– L’apparition des techniques de synthèse et de traitement numérique de l’image.

– La possibilité d’interagir en temps réel avec l’image.
– Le sentiment d’immersion « dans » l’image .
– Le développement des techniques dites de « téléprésence » et de « télévirtualité ».

Il s’agit d’une révolution radicale du statut de l’image dans notre civilisation. Il faut la comparer à d’autres révolutions fondamentales de nos techniques de représentation, comme l’apparition de l’écriture alphabétique, l’invention de l’imprimerie ou la naissance de la photographie. On peut saisir cette coupure profonde en analysant le destin de catégories mentales couramment utilisées à propos des images, catégories recouvrant des oppositions dont les bases deviennent aujourd’hui caduques. Ainsi les rapports classiques entre l’image et le langage, l’image et son modèle, l’image et le lieu et l’image et la présence évoluent d’une manière fondamentale. Entre les pôles de ces couples de concepts se nouent des noeuds neufs.

 

1. Image et langage

Classiquement, le monde des images et celui du langage (le visible et le lisible) restaient aussi étanches l’un à l’autre que le nombre et la lettre ou que la lumière et la parole, que l’idole et le Livre.

Le logos on le commente, l’idole on la manipule.

Les mots pouvaient tout au plus accompagner les images ou venir s’inscrire en elles, les images pouvaient illustrer les mots, mais il n’y avait pas de liaisons opératoires, directes entre ces deux univers de représentation. En revanche, avec la synthèse d’image, des formes langagières abstraites, des arrangements symboliques peuvent produire directement des images. Les images jadis intrinsèquement liées aux rayonnements visibles produits par le monde réel et à l’interaction de ces rayonnements photoniques avec des surfaces photosensibles peuvent désormais être produites in concreto par des manipulations in abstracto. Des représentations mathématiques peuvent directement produire du visible. Les conséquences de ce lien direct entre représentation langagière, formelle, et visualisation sensible sont considérables. L’image s’affranchit de la matérialité du monde (les pigments de la peinture, la gélatine photochimique, l’effet photo-électronique) et se constitue essentiellement comme pure abstraction. L’image surtout peut se manipuler comme on manipule des formes langagières, sans avoir à subir les lois de la matière ou de la lumière. Que l’image s’affranchisse de son lien de filiation avec la nécessaire lumière, n’est pas, on s’en doute, une mince conquête. A notre sens, cela signe l’apparition d’une nouvelle ère scripturale.

 

2. Image et modèle

Un second départ d’avec la position classique des images est l’abolition effective de la différence essentielle de nature entre le monde des images et le monde des modèles dont elles sont tirées. Pour les anciens (et les anciens incluent aussi les cinéastes et les vidéastes…) l’image n’est jamais que l’ombre affaiblie d’une réalité préexistante, d’un modèle réel dont elle est l’image. Elle n’est que le simulacre de quelque chose de plus réel qu’elle, à laquelle elle renvoie sans cesse, dans une économie de la mémoire, de la trace, ou de la copie. Le modèle incarne toute la substance du réel dont l’image, simple ectoplasme, est dépourvue. Le modèle du peintre est toujours plus vivant que le tableau auquel il donne lieu. L’image photographique ou cinématographique n’est qu’un symptôme, un signe renvoyant à une réalité se tenant essentiellement ailleurs, au-delà de l’image. Séparation stricte des modèles et des images, du réel et du simulacre.

Les images de synthèse en revanche ne sont pas d’une nature différente des modèles qui les engendrent. Les images numériques ou synthétiques et les modèles dont elles sont issues possèdent la même essence mathématique. L’image numérique n’est pas moins substantielle que le modèle numérique, puisqu’ils sont l’un et l’autre de même nature, de la nature intermédiaire des représentations mathématiques. Quant aux modèles, ils sont déjà des sortes d’images. Cela a pour notable conséquence de permettre un aller-retour fonctionnel entre les modèles et les images. En clair, les images peuvent servir à modifier les modèles dont elles proviennent. Les techniques de vision par ordinateur, de reconnaissance de formes, de traitement d’images peuvent être utilisées pour changer les paramètres ou la structure même des modèles ayant généré les images, créant un bouclage inédit entre le niveau des modèles et celui des images. Les images et les modèles entretiennent alors des liens de génération complexes. Sans forcer la métaphore, on peut dire que l’image génère le modèle tout autant que le modèle engendre l’image. Il y a là un processus de co-évolution récurrente, auquel ne nous avaient certes pas habitué les images du passé, nécessairement figées dans leur matérialité propre.

 

3. Image et lieu.

En raison de nombreuses contraintes liées à la fabrication ou à la projection des images, nous étions limités jusqu’à présent à une attitude de spectateur. Nous restions postés devant les images. Les images étaient nécessairement liées à l’écran, induisant par là-même un rapport limité à l’espace environnant. En focalisant notre regard sur l’écran, les images effaçent le monde alentour, elles occultent l’espace pour lui substituer un trompe-l’oeil, un voile sans secret, sans épaisseur propre.

En revanche, avec les techniques du virtuel, on peut entrer dans l’image. L’illusion virtuelle ne dissimule plus l’espace, elle le simule. Le virtuel devient un monde propre, à côté du monde réel. Avec l’apparition des mondes virtuels, l’image quitte l’écran, et devient elle-même un « lieu », où l’on peut se déplacer, rencontrer d’autres personnes, dans lequel on peut prendre ses aises, ses marques, dans lequel on peut finir par passer le plus clair de son temps professionnel ou de ses loisirs. Le véritable réel, le monde où l’on mange et l’on dort, deviendra alors peut-être une sorte de port d’attache dans lequel il faudra bien revenir de temps en temps pour se sustenter avant de repartir sur les réseaux virtuels du télétravail et des communautés cyberspatiales…

Cela n’ira pas sans impact sur notre manière de nous inscrire dans le monde. Où est-on réellement ? Là où on est ou là où on pense? On se rappelle le mot du Docteur angélique : « l’âme est plus là où elle aime que là où elle anime ». Le virtuel est une a-topie, parce qu’il ne relève pas du topos. Le topos c’est le lieu où l’on est, le lieu de notre position dans le monde. Or le virtuel n’a pas de position, il ne nous permet pas de nous poser en lui. Le virtuel est le contraire d’un espace réel, c’est un espace de langage: il appartient au tropos, l’univers infinie des tropes et des métaphores. Il n’est pas position mais mouvement, flux. On ne peut l’occuper, il se dissout sans fin. Le virtuel est héraclitéen. Il nous emmenera dans ses flux déracinés.

 

4. Image et présence.

Classiquement, l’image sert de substitut à la présence même de la chose. Le médaillon contenant le portrait, ou le photogramme portant le visage de la star signifient sans aucune ambigüité l’absence, la distance des sujets représentés. L’image est le contraire de la présence.

En revanche, avec la télévirtualité ou la téléprésence, l’image virtuelle n’est plus une simple image, une illusion, comme celle du « présentateur » télévisé, chargé de mimer les signes de la présence. L’image télévirtuelle présente le signe d’une « présence » réelle. Quelqu’un de vivant est bien « là », certes virtuellement par l’apparence mais bien réellement par l’attention disponible, la capacité de communiquer et d’agir. La télévirtualité, à la différence des techniques de vidéoconférence, permet de décliner diverses modalités de « présence », de multiples manières de se faire représenter symboliquement et fonctionnellement, dans le temps et l’espace.

Par leur fusion croissante avec le monde réel, les images nous obligent à discerner ce qui dans notre regard et dans notre savoir dépend de ce réel, c’est-à-dire de l’être, et ce qui dépend de l’image que nous en avons.

Prise entre images et êtres de raison, la pensée substitue au réel une sorte de fausse monnaie, qui n’a plus vraiment cours. C’est pourquoi la pensée critique, ou épistémologique, doit commencer non pas par se connaître elle-même comme le voudrait Descartes, mais doit s’effacer silencieusement pour permettre l’expérience première, le « rocher » fondamental, à savoir l’expérience de l’être. Car l’être vient avant la pensée. On ne mange pas du mangé, on mange du pain.

 

C. Fusions de l’art et de la science:
les arts du virtuel

La tendance à l’hybridation n’est pas seulement porteuse de confusions. Il y a aussi des fusions heureuses, bénéfiques, novatrices. La rencontre interdisciplinaire de l’art et de la science en est un exemple.

Dans le domaine de la création d’images et de sons, le numérique est en passe de devenir une technique générique, comme l’imprimerie peut l’être dans le domaine de la littérature. Cela ne veut pas dire que le numérique va se substituer à toutes les autres techniques de représentation. Mais le numérique est désormais capable de fédérer et d’hybrider les techniques de l’image, du son et même de la scène. De cette proximité et de cette transparence des divers média et supports naissent de nouvelles médiations, de nouvelles formes de création. Un art authentiquement neuf émerge, un art non astreint à se référer aux grammaires et aux styles du passé, un art qui possède sa propre forme, sa propre force. De multiples voies de recherche s’ouvrent dès maintenant aux artistes du « virtuel ». Elles sont extraordinairement variées. Il est cependant possible de signaler quelques pistes caractéristiques, suivies par des artistes se dégageant résolument des schémas classiques de production. Le choix qui va suivre est évidemment subjectif et nécessairement limité. Mais il permet de dresser une carte des lignes de force les plus significatives, selon moi, pour l’avenir. On peut relever les recherches liées au langage même de l’image (métamorphoses et combinatoires d’images réelles et virtuelles), le développement de l’animation des images par l’intermédiaire de modèles (vie artificielle), l’exploitation de nouvelles formes d’interaction entre les spectateurs et les oeuvres, les dispositifs proposant de nouvelles expériences de l’espace scénique et des « environnements virtuels », et enfin l’émergence de nouvelles manières de partager les oeuvres avec le public à travers des musées en réseau et des formes d’arts on line.

 

1. Les nouveaux langages de l’image

Les innovations formelles possibles grâce aux nouvelles techniques de manipulation numérique et de synthèse de l’image permettent de développer un environnement onirique, imaginaire, semblant coupé de toute référence à la réalité objective ou au contraire se servant de certains aspects du réel pour les métamorphoser librement. Des artistes comme Yoichiro Kawaguchi ou Michel Bret ont fondé leur style sur des mondes de formes fluides et métamorphiques, à la plastique indéfiniment modelable. D’autres comme Tamas Walicky utilisent le libre jeu des mathématiques pour créer des environnements aux perspectives paradoxales, intégrant des personnages réels dans des décors en images de synthèse dotés de propriétés déroutantes. D’autres encore comme Peter Voci ou Nancy Burson exploitent les possibilités de la métamorphose continue des images (morphing) pour créer des visages impossibles, ou pour recréer le visage de personnes disparues, ou encore pour réaliser de subtiles et troublantes transitions entre des visages réels et imaginaires.

Toutes ces démarches ont un point commun: l’image numérique ou virtuelle permet toutes les combinaisons, toutes les hybridations entre nature et artifice, entre réalité et virtualité. Dès lors, ce qui fait l’intérêt de ces recherches tient dans la tension ou même la contradiction entre les divers niveaux de réalité et de virtualité coexistant dans une même représentation, ou plutôt dans un même « monde ». La résultante des efforts des artistes intéressés par ces nouveaux langages de l’image est, bien souvent, une interrogation sur la nature même de la représentation et une libération plus ou moins radicale de tout lien à un référent réel.

 

2. Vies artificielles

Une des tendances les plus novatrices de l’art du virtuel est de profiter du progrès des algorithmes développés dans le domaine de l’intelligence artificielle ou même des retombées de recherches plus fondamentales (algorithmes génétiques) pour créer des formes de « quasi-vies » purement symboliques, pouvant arborer des comportements extrêmement complexes allant jusqu’à mimer l’idiosyncrasie d’ « êtres » symboliques dotés de « personnalité », de « volonté », de « désir », mais pouvant aussi simuler des comportements collectifs, « sociaux », évolués.

L’artiste peut se mettre en quelque sorte dans le rôle du démiurge et créer des « êtres » de synthèse, capables d’évoluer et d’interagir avec l’environnement virtuel mais aussi avec le monde réel. Ces « êtres » de synthèse peuvent emprunter des métaphores végétales, animales ou même « humaines » pour déterminer leur façon de « vivre », de se « reproduire », d’ « évoluer » et de « mourir ». Dans tous les cas, la complexité de leur évolution est si grande et si riche que toute apparence d’automaticité disparaît, et qu’ils semblent être « vivants ». L’artiste s’apparente au « dieu » de ces quasi-mondes et de ces quasi-univers, dont il nous propose de goûter la structure et le destin. Il crée les conditions initiales de ces mondes ainsi que les grandes « lois » qui les gouvernent. Loin de tomber dans un déterminisme fade, ces mondes utilisent les propriétés des modèles pour suivre des « boucles étranges » indécidables et imprédictibles, ouvertes à toutes les mutations.

On peut citer les noms de Karl Sims qui réussit à créer des formes quasi-vivantes et dotées de capacités d’évolution génétiques, et susceptibles d’apprendre des comportements complexes à l’aide d’essais et d’erreurs, Ulrike Gabriel qui travaille sur des formes de vies artificielles réagissant avec l’environnement (lumière, sons) et les spectateurs (gestes, démarche exploratoire), et plus récemment Michaël Tolson (« Las Meninas »).

 

3. Interactions virtuelles et conceptuelles

L’une des fonctions les plus intéressantes du numérique est d’encourager toutes sortes d’interaction avec les images ou les mondes générés par l’ordinateur. Ces « environnments interactifs » permettent ainsi aux spectateurs de participer (à des niveaux variés et suivant des modalités concrètes très diversifiées) à la création de l’oeuvre ou à l’évolution de celle-ci. Les niveaux d’interaction peuvent être limités à l’apparence extérieure de l’oeuvre, à son image, mais peuvent aussi aller jusqu’à modifier en profondeur la structure même de l’oeuvre, affectant le modèle formel qui la régit et pouvant même modifier dans une certaine mesure le concept de l’oeuvre, dans la limite voulue par l’artiste. C’est la notion même d’oeuvre artistique, signable, authentifiable, qui est alors remise en cause. L’artiste interactif radical propose aux spectateurs une coopération créative, une « co-création », un processus de remise en question de l’ « oeuvre », qui reste ainsi toujours « à l’oeuvre ». Dans cet esprit travaillent des artistes comme Monika Fleishmann (Rigid Waves, Liquid Views), Christa Sommerer and Laurent Mignonneau (A-volve, Trans Plant, Phototropy), Jeffrey Shaw (The Legible City, The Virtual Museum), Agnes Hegedus (Handsight, Between the Words).

 

4. Environnements virtuels

L’immersion virtuelle « dans » l’image est indéniablement l’un des aspects les plus connus et les plus médiatisés de la révolution du virtuel. Les casques de stéréovision et autres lunettes stéréoscopiques permettent d’entrer dans l’image. Jusqu’alors, avec la peinture, le cinéma ou la télévision, nous avions une expérience frontale et bidimensionnelle de l’image. Désormais, l’image devient un espace dans lequel on peut virtuellement ou même « physiquement » se déplacer, que l’on peut explorer comme un « monde » infiniment complexifiable. Ces « espaces virtuels » peuvent être de simples métaphores de l’espace réel ou bien constituer des mondes à part, aux propriétés arbitraires, onirique, soumises à la volonté programmatique de l’artiste, architecte et animateur. On peut ainsi citer le travail de Christian Hübler de Knowbotic Research (« DTWKS »). On peut reconstituer des expériences vécues réellement mais jusqu’alors difficilement partageables, comme l’hallucination, le rêve ou le cauchemar, on peut aussi créer des univers de formes et de sons différents de toute expérience réelle. On peut évoquer la tentative remarquable de Rita Addison de simuler les conséquences de son accident ayant entraîné un traumatisme crânien (« Detour Attention: Brain Deconstruction Ahead »). On peut aussi mélanger, hybrider la réalité (l’environnement réel, tangible) et les images virtuelles, créant ainsi une sorte de « néo-réalité » ou de « réalité augmentée ». On peut ainsi superposer images virtuelles et architectures réelles. Le virtuel, là encore, loin de s’opposer au réel, est en mesure de faire intimement partie de la texture même de la réalité.

 

5. Art en réseau

Les oeuvres musicales, picturales, cinématographiques, audiovisuelles sont désormais de plus en plus abondantes sur les réseaux mondiaux de communication. Internet, le « réseau des réseaux », offre un nombre croissant de serveurs d’images et de sons, qui peuvent être gratuitement accessibles et libérés de tous droits, ou au contraire consultables contre redevance ou par abonnement (les serveurs commerciaux commencent à proliférer). Le Vatican a annoncé son intention de mettre on line l’intégralité des reproductions des manuscrits de la Bibliothèque Vaticane. Les manuscrits de la Mer Morte sont en partie accessible sur Internet ainsi que des oeuvres de prestigieux musées.

Mais déjà quelques artistes cherchent à utiliser le réseau Internet comme un média original, en tirant parti de son interconnectivité généralisée et de la puissance collective inimaginable des terminaux qu’il relie à travers le monde. Certains font ainsi circuler des images le long de chaines de création, comme Toshihiro Anzaï et Rieko Nakamura recréant sur les réseaux électroniques les « Renga » (poèmes circulants) du Japon médiéval. D’autres comme David Blair avec son WaxWeb créent des « mondes » accessibles en ligne, dans lesquels d’autres artistes peuvent venir créer de nouveaux « liens », de nouvelles « galeries », composant ainsi une superbe métaphore audiovisuelle et multidimensionnelle de la Bibliothèque de Borgès.

Il est possible d’aller encore plus loin dans le jumelage de la fonction « réseau » et des autres fonctionnalités ci-dessus évoquées (vie artificielle, interaction, immersion) . Par exemple, depuis peu, un projet de « réserve virtuelle » appelé « Tierra », a été lancé sur le réseau Internet par Tom Ray. On pourra y rencontrer toutes sortes d’êtres quasi-vivants, y compris des « virus » informatiques, qui devront apprendre à cohabiter, à s’hybrider et à co-évoluer. Tous les créateurs de vie artificielle sont invités à placer leurs « êtres » dans cette « réserve » mondiale. On peut là encore imaginer de nombreuses généralisations de ce type de pratique, dont les mots clés sont coopération, interaction, échange, partage, ubiquité, instantanéité, – valeurs plus proche du monde de la recherche universitaire que de celui de l’art, et, pour cette raison, ferments d’accélération des mutations techniques en cours et des transformations des pratiques sociales à l’échelle planétaire.

 

D. Cyberterre et Noosphère

1. La confusion vient de la nature même de l’homme

Les confusions multiples qui nous affligent, quelle en est l’origine ? Elles ne sont certainement pas dues à la révolution technique per se qui n’en est que le révélateur circonstanciel. Elles viennent avant tout de la confusion de notre propre nature. L’homme est un Janus. Sa nature est fondamentalement double, donc trouble. L’homme est pris entre l’horizontal et le vertical, il est un composé de chair et d’esprit, de corps et d’âme, de fixité et de mouvement. La puissance spirituelle de l’âme vient de sa capacité à discerner, à juger, à choisir, à contempler. Encore faut-il quelque matière où appliquer ces talents. L’esprit a besoin de la matière pour se faire la main.

Par cette double nature, l’homme se prépare à sa tâche cosmique. Il est le lieu où s’opère la fusion de l’intelligible et du sensible, il est comme dit Grégoire de Nysse, la « jointure entre le divin et le terrestre ».

Nous ne sommes pas faits pour rester déchirés par ce dualisme constitutif. Si le Divin, comme nous le croyons, est simple, sans couture, ni suture, l’homme qui est à son image doit se défaire de tout dualisme et viser l’unité. Notre nature animale, irraisonnable, est mêlée à l’image de Dieu, notre esprit est enraciné dans la matière. Pour redevenir cette chose divine d’avant la chute, nous devons quitter tout ce que nous avons reçu avec notre vêtement de chair. Il peut sembler impossible de quitter cet état « a-topique », comme dit Grégoire de Nysse, ce non-lieu où nous avons chu, où nous avons déchu. Mais le mal n’est pas dans la matière ni dans le lieu ou le non-lieu (a-topos). Le mal est dans notre détournement. Nous nous sommes détournés de nous-mêmes, comme de l’être. Il nous faut donc commencer par renoncer à nous détourner, à nous dédoubler. Il nous faut renoncer à notre nature double. Faute de cela, nous resterons incapables de connaître, de voir.

Quand par l’acte de connaître nous croyons « saisir » une proie conceptuelle, nous nous leurrons, nous ne saisissons pas l’essence même du plus petit brin d’herbe, de la moindre étoile. La raison de notre incapacité à voir est la suivante. Dès que l’intelligence se réfugie dans l’évidence de la représentation elle cesse de voir, elle ne voit plus. Une représentation n’est qu’un moment. « Voir » ce n’est pas se laisser imprégner par une image. C’est un mouvement qui dépasse toute représentation. La « vision » c’est un élan. La vision est, comme l’esprit, une infinité en devenir. C’est un désir qui ne trouve pas de satiété, qui croît sans fin, brûle de lui-même. On connaît la grandeur de notre propre nature, non pas en la « comprenant », mais en reconnaissant qu’elle échappe à toute évidence et à toute saisie intellectuelle. Ceci est semblable à la voie mystique qui énonce que « voir ce n’est pas voir » et que « à mesure qu’il s’approche de la vision de Dieu, l’esprit voit toujours plus clairement l’invisibilité de la nature divine. »

 

2. Une seconde source de confusion

Une seconde source profonde de confusion vient de la rencontre entre les natures, la nature de l’homme et celle du monde par exemple. Toute chose en effet a sa propre nature. Mais la rencontre de ces différentes natures entre elles se fait à l’aventure. Quand les choses se trouvent en relation les unes avec les autres, ces relations n’ont pas nécessairement de rapport avec leurs natures propres respectives. Ces rencontres sont des composés de nature et d’aventure. Les rencontres peuvent être aussi inopinées et arbitraires que celle d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. De même, l’homme qui rencontre les choses ne peut les « connaître » que dans la mesure où il parvient à « être » ces choses. Mais comment peut-on être ce qu’on n’est pas? Il y a tant de degrés d’être, tant de manières de connaître…

C’est le problème auquel s’attaque la démarche transdisciplinaire. La réalité est composée, disait-on, de nature et d’aventure. Ces compositions chatoyantes sont elles-mêmes des metaxu au sens platonicien d’êtres intermédiaires. Ce sont des intermédiaires entre toutes sortes de faits, des faits de sens commun, des faits naturels, des faits logiques, des faits scientifiques, des faits philosophiques. Comment les ordonner, les différencier, les relier? Il y a des êtres réels, des êtres de raison, des êtres intentionnels et des êtres relationnels, des êtres actuels et des êtres possibles. Qui assignera leur raison d’être à ces diverses sortes d’êtres? Il y a des connaissances par analogie, des connaissances par les signes, des connaissances phénoménologiques, des connaissances conceptuelles ou noétiques. Qui dira la manière dont les choses connues sont appréhendées par ces diverses sortes de connaissance?

Les réalités multiples des metaxu ne cessent de se multiplier les unes par les autres en gerbes continues. Comme dit Basarab Nicolescu, « quel peut être le son de « Je suis » sur les différents niveaux de Réalité ? » Il n’y a, ajoute-t-il, que le mot « vivant » qui les traverse tous en un éclair. Mais précisément ce mot n’a pas le même sens pour le mathématicien, le physicien, l’artiste, le philosophe.

Jacques Maritain, dans Les degrés du savoir distinguait : (1) les sciences physiques, s’attachant aux êtres de la nature, qui sont des objets qui ne peuvent exister sans la matière ni être conçus sans elle ; (2) les mathématiques, s’occupant des êtres de raison qui sont des objets de pensée qui ne peuvent pas exister sans la matière sensible, mais qui peuvent être conçus sans elle, et (3) la métaphysique s’intéressant aux essences, qui non seulement peuvent être conçus sans la nature mais peuvent exister sans elle.

Aucun de ces « degrés » du savoir n’atteint le savoir ultime. Le seul « objet » que l’homme pourrait réellement comprendre, c’est lui-même, c’est lui-même en tant que « sujet ». L’homme est le mieux proportionné à lui-même. Mais nous sommes à nous-mêmes des mondes, des torrents d’apparences. Quel est notre vrai visage? Quelle personne sommes-nous? Le visage de la personne est le sceau du divin. L’incompréhensibilité de l’âme, la profondeur ultime de la personne s’expliquent simplement par notre ressemblance avec Dieu. Nous sommes tissés du même mystère.

Restons humbles donc, devant ce mystère. Nous ne pouvons nous connaître que par analogie – comme nous connaissons l’univers. Car nous avons des yeux trop facilement éblouis par le soleil de l’être des choses. Nous voulons trop vite pénétrer dans ce soleil, ce lieu trans-intelligible. Nous savons depuis l’origine que c’est là notre véritable demeure. C’est pour notre intelligence une joie plus précieuse d’entrevoir obscurément et de la façon la plus pauvre quelque chose de ce soleil-là, que de posséder clairement et parfaitement ce qui n’est qu’à notre mesure.

L’humilité de la raison et du langage n’est pas un aveu d’impuissance, c’est une attente confiante. Une contemplation. Les expressions les plus humbles, et c’est là aussi un mystère, recèlent une analogie de proportion inépuisable, surabondante de sens. Prenons une phrase comme: « Il est assis à la droite du Père ». Elle recèle le plus quotidien des sens — même un enfant pourrait la comprendre, et aussi la plus profonde des significations: les docteurs de l’Eglise n’en sont pas venus à bout. Il nous faut dévêtir notre intelligence des tissus de mots dont elle s’affuble. L’humilité du langage devrait accompagner celle de notre âme. Seule cette double humilité nous permettra de sentir la profondeur infinie qui nous côtoie, et que le langage cache.

Depuis Héraclite, on sait que les signes manifestent en cachant et cachent en manifestant. Le langage le plus humble, le plus caché, est celui qui peut manifester le plus.

 

3. CyberTerre et Noosphère

La CyberTerre est un nouveau « milieu » dans lequel il faudra apprendre à naviguer. Il faut habiter ce milieu, le civiliser, créer les conditions des métamorphoses à venir. Il nous revient de privilégier les voies qui favorisent le bien commun, réduisent les exclusions, diminuent l’injustice, favorisent l’épanouissement des personnes et l’expansion de l’esprit. Il nous reste à inventer une philosophie de la valeur, une éthique du pouvoir, une esthétique du virtuel, une volonté de communauté et de mémoire, une solidarité humaine globale. La « noosphère » de Teilhard de Chardin peut nous servir de référence poétique et philosophique.

Mais avant tout, il faut sortir de notre confusion; avant de voguer sur les océans du cyberespace, il faudra commencer par apprendre à naviguer en nous. Le sextant et la boussole ne servent à rien si le capitaine dort. Il faut que nous clarifions notre propre langage, que nous ordonnions comme il convient la pensée claire et la pensée obscure, il faut que nous ne méprenions pas nos moyens pour des fins, il faut que nous sachions rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, bref il faut que nous apprenions à distinguer « réellement » le réel et le virtuel.

Les images pourront nous venir, une fois de plus, en aide. Il faudra s’en servir. Les images et les hommes sont en sympathie depuis les temps les plus reculés. Rien d’étonnant à cela: les hommes sont eux-mêmes des images, et chaque fois qu’ils découvrent de « nouvelles » images, c’est un peu de leur propre nature qui se découvre à leurs yeux. Rien de ce qui est image, de ce qui fait image, n’est à négliger si l’on veut comprendre ce qu’est une image, et de là, si l’on veut remonter au prototype dont nous sommes l’image.

L’image est donc le lieu nécessaire d’une transdisciplinarité consciente de ses moyens et de ses fins, de ses métaphores et de ses modèles, de ses clartés et de ses obscurités, de ses réalités et de ses virtualités. Mais l’image elle-même ne suffit pas. Car l’image n’est pas la ressemblance.

Il nous reste à « ressembler ». Ressembler à quoi? A nous-mêmes, à notre propre noblesse, qui est infinie, qui est toujours insatisfaite, qui est toujours à la recherche d’elle-même. Il nous faut ressembler à notre désir, qui est un désir perpétuel, incomblable.

Ainsi, pour conclure, deux méthodes: l’une qui concerne notre intelligence du monde et de nous-mêmes. Il s’agit de réduire la confusion omniprésente, de distinguer les plans, de mettre de l’ordre « entre » les choses.

L’autre concerne notre propre désir. De notre nature double nous ne nous satisfaisons pas. Il nous faut nous unifier, il nous faut chercher l’unité sans cesser de désirer. Il ne s’agit plus de connaître mais d’aimer.

Car au fond, la véritable transdiciplinarité c’est l’amour, « qui meut le soleil et les autres étoiles ».

Car l’amour devance l’intelligence. Tant que l’amour n’a pas achevé de transformer l’âme, celle-ci ne vit que de sa propre vie, dans ses limites finies.

PHILIPPE QUÉAU


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 7-8 – Avril 1996

La fourmi de Langton et le concept d’émergence


Je suis tombé grâce au site « en un combat douteux » sur un très intéressant article. La fourmi de Langton est un petit automate doté de propriétés émergentes absolument phénoménales. Allez donc voir sur le site ce qui se passe… Mais je résume: au début la fourmi a un comportement assez calme, dit « symétrique ». En gros, elle tourne en rond, de ci de là, comme une fourmi obsessionnelle qui aurait perdu sa fourmilière. Puis intervient une phase dite « chaotique », où la fourmi semble perdre la tête. Elle s’affole, la pauvre. Elle se met à dévorer les cases noires et les cases blanches dans une sorte d’hystérie compulsive. Puis soudain, de façon totalement inattendue  et parfaitement imprévisible, elle part en flèche, tout droit vers l’infini.

Hum. Est-ce une métaphore? Tout juste Dr Watson! Mais le plus frappant de cette petite simulation, est qu’on peut montrer que dans toutes les configurations initiales, on retrouve les mêmes trois phases.

Toutes les fourmis finissent par aller dare-dare vers l’infini.

La fin du temps du mépris


Au 19ème siècle, tout le monde méprisait tout le monde. Les bourgeois se méprisaient entre eux et ils méprisaient le peuple et celui-ci le leur rendait bien. Relisez Stendhal  (Le Rouge et le Noir) et Tolstoï (Guerre et paix) – et bien d’autres — pour vous en convaincre. Pour la commodité du lecteur, j’ai placé en fin de cet article un florilège assez complet des innombrables formes de mépris dans le fameux roman stendhalien. Je n’ai pas eu le temps de le faire pour Guerre et Paix, mais la matière y encore plus abondante.

Il s’agissait alors de mépriser ou d’être méprisé. Mépriser c’était Être. Être méprisé, c’était Ne Pas Être.

Mais aujourd’hui, le mépris n’est plus politiquement correct, paraît-il. Plus exactement le mépris se cache désormais sous des couches fort épaisses de discours hypocrites. La démocratie a peut-être rendu le  mépris  plus inactuel dans le discours courant.  La « perte des valeurs » a aussi sans doute contribué à saper les bases au nom desquelles on pouvait jadis mépriser avec bonne conscience. Car le mépris doit se baser sur une conception de la vie, du monde et des fins dernières. Il faut savoir clairement ou confusément au nom de quoi on s’arroge le privilège de mépriser. Mais l’homme massifié peut-il encore trouver des raisons de mépriser les autres, qui lui ressemblent tant? Qui aujourd’hui et au nom de quoi peut sincèrement mépriser les autres ?

De plus le mépris tue. Et la démocratie n’aime pas cela. La phrase de Julien devant ses juges, alors qu’il risque d’avoir la tête tranchée (ce qui sera d’ailleurs sa fin), est presque incompréhensible dans le contexte contemporain. « Messieurs les jurés, L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. » Imaginez tel homme politique corrompu jusqu’à la moelle, devant ses pairs à l’Assemblé nationale. Qui peut mépriser qui dans ce contexte?

Le mépris est une décision de négation ontologique de l’être même de « l’autre », cet autre méprisé : mépriser, c’est  » tenir pour rien « . Mais il ne peut s’appliquer en fait qu’à ce qui n’est jamais « rien », en fait… Pour cette raison, on peut dire que le mépris est une position intrinsèquement fausse, mais éminemment arrogante.

Le mépris consiste à séparer (en parfaite bonne conscience) ce qui semble mériter d’appartenir à la sphère de l’être et ce qui doit être rejeté dans les ténèbres terminales, extérieures ou intérieures.  Le mépris acquiert ainsi une dimension proprement métaphysique. Cela signifie que la subjectivité méprisante s’entend toujours en juge exclusif de l’âme, de la sienne propre et de celle des autres. Descartes enseigne ainsi que  » la passion du mépris est une inclination qu’a l’âme à considérer la bassesse ou petitesse de ce qu’elle méprise « . On pourrait en déduire que le méprisant est peut-être le plus méprisable par ce regard porté sur cette bassesse supposée.

A ce stade du raisonnement, je voudrais changer d’angle. Dans ce début d’un siècle post-moderne, qui est aussi le début de l’ère de globale et mondiale de « l’anthropocène », le mépris et toutes les attitudes politiques qui lui sont liées ne sont plus acceptables. Il ne s’agit pas seulement de bons sentiments. Mais surtout, le mépris des x pour les y ou des y pour les x ou les z n’est plus à la dimension du problème. L’urgence, la gravité et l’ampleur des défis post-modernes transcendent une catégorie aussi « moderne » (philosophiquement) que celle du mépris. Je dis que le mépris est une catégorie « moderne » pour la raison suivante. J’appelle « moderne » ce qui relève de la via moderna, c’est-à-dire de ce qui s’inscrit dans le grand mouvement nominaliste qui caractérise la modernité occidentale depuis mille ans. Mille ans de nominalisme, mille ans de modernité, mille ans de mépris ontologique des uns pour les autres. Mais tout a une fin. Le nominalisme ne peut plus empêcher l’incroyable découverte: il y a quelque chose comme de l’universel, du planétaire, du « commun ». Et ce « commun » est devenu justement ce qui est le plus « noble ». Mais on ne le découvre qu’au moment même ou cet universel, ce planétaire, ce « commun » sont menacés de disparition. Une disparition non pas rhétorique (comme les nominalistes se plaisaient à le faire), mais bien réelle, vitale, animale.

En conclusion, l’avenir du monde post-moderne est nécessairement lié à la fin du mépris.

A titre documentaire j’ai placé ici une série de citations tirée de:

Stendhal  (Le Rouge et le Noir)

Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et son père; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu.

Méprisé de tout le monde, comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major

il se dit: Il y aurait de la lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui peut m’être utile, et diminuer le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à peine arraché à la scie.

La jalousie de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit noir, par l’air extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère qu’il avait pour eux, qu’ils l’avaient battu au point de le laisser évanoui et tout sanglant.

La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M. le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï.

Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules.

—Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre cœur, dit le curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation, si c’est à elle seule que vous devez le mépris d’une fortune plus que suffisante.

—Monsieur Julien, de grâce modérez-vous, songez que nous avons tous des moments d’humeur, dit rapidement Mme Derville. Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus souverain mépris.

Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues de rougeur et d’embarras, la pâleur hautaine, l’air sombre et décidé de Julien formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes et tous les sentiments tendres.

Les caresses du plus jeune qu’il aimait beaucoup calmèrent un peu sa cuisante douleur. Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bientôt il se reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse.

—Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l’air dont il eût appelé le chirurgien pour l’opération la plus douloureuse, j’accède à votre demande. A compter d’après-demain, qui est le premier du mois, je vous donne cinquante francs par mois. Julien eut envie de rire et resta stupéfait: toute sa colère avait disparu. Je ne méprisais pas assez l’animal! se dit-il. Voilà sans doute la plus grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.

Julien avait encore dans l’oreille les paroles grossières du matin. Ne serait-ce pas, se dit-il une façon de se moquer de cet être, si comblé de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la main de sa femme, précisément en sa présence? Oui je le ferai, moi pour qui il a témoigné tant de mépris.

—Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t’associe, ou, si tu l’aimes mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner chez ton M. Rênal qui te méprise comme la boue de ses souliers!

Cette femme ne peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à sa beauté; je me dois à moi-même d’être son amant!

Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait; aujourd’hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle occasion de lui rendre tous les mépris qu’elle a eus pour moi.

Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement exagérée, à l’annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut voir du mépris dans sa courte réponse.

Lorsqu’on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu’il jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n’était guère mieux avec Mme de Rênal.

Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de l’ambition: c’était de la joie de posséder, lui pauvre être si malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle.

Les dames se demandaient si c’était du maire tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait justice à son mépris pour le défaut de naissance.

Quel remords! comment tout ceci finira-t-il?… Je m’égare… Enfin tu comprends ta conduite; sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le demande à genoux: ils vont être les arbitres de notre sort.

C’est à coups de mépris public qu’un mari tue sa femme au XIXe siècle; c’est en lui fermant tous les salons.

A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal!

Tout y était magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque chose d’ignoble et qui sentait l’argent volé. Jusqu’aux domestiques, tout le monde y avait l’air d’assurer sa contenance contre le mépris.

Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette longue figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui ne serait pas l’intérêt du ciel.

Il voulut connaître toute l’étendue du mal et, à cet effet, sortit un peu de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors qu’on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla jusqu’à la dérision.

Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu’est-ce que soixante ans d’épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité d’huile bouillante en enfer! Il ne les méprisa plus; il comprit qu’il fallait les avoir sans cesse devant les yeux.

Ses camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne lui fit plus d’ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure pitance, des saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l’orgueilleux! le damné!

Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l’hiver à leur chaumière, et de n’y trouver ni pain, ni châtaignes, ni pommes de terre.

Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser d’abord, parce que vous n’êtes qu’un petit bourgeois. Son aïeul à lui était de la Cour, et eut l’honneur d’avoir la tête tranchée en place de Grève le 26 avril 1574, pour une intrigue politique.  [Julien aura l’honneur d’avoir la tête tranchée pour une intrigue amoureuse.]

—Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas même répondre à un homme qui me méprise. —Vous n’avez pas idée de ce mépris-là; il ne se montrera que par des compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous y laisser prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser prendre.

Julien avait déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d’eux. Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui n’était pas issu de gens montant dans les carrosses du roi.

Julien portait toujours des petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d’un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de minute en minute: Monsieur votre adresse? je vous méprise. La constance avec laquelle il s’attachait à ces six mots finit par frapper la foule.

—Danton n’était-il pas un boucher? lui dit-elle. —Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien, avec l’expression du mépris le plus mal déguisé, et l’œil encore enflammé de sa conversation avec Altamira mais malheureusement pour les gens bien nés, il était avocat à Méry-sur-Seine;

[Altamira :] Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je serai méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin, et vous, méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne compagnie. —Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole. Altamira la regarda étonné; Julien ne daigna pas la regarder.

—Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu d’être un atome, j’avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes pour sauver la vie à quatre. Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains jugements des hommes; ils rencontrèrent ceux de Mlle de La Mole tout près de lui, et ce mépris, loin de se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler.

Elle dansa jusqu’au jour, et enfin se retira horriblement fatiguée. Mais, en voiture, le peu de forces qui lui restait était encore employé à la rendre triste et malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne pouvait le mépriser. Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu par la musique, les fleurs, les belles femmes, l’élégance générale, et, plus que tout, par son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté pour tous. —Quel beau bal! dit-il au comte, rien n’y manque. —Il y manque la pensée, répondit Altamira. Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n’en est que plus piquant, parce qu’on voit que la politesse s’impose le devoir de le cacher.

[L’académicien :] —Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne songe nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point le deuil le 30 avril.

Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche.

Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine, c’était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil, qu’en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?

Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien. Elle est d’accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a l’air de tellement mépriser le manque d’énergie de ce frère!

[Mathilde :] N’est-ce pas là le rôle que je jouerais si j’aimais le marquis de Croisenois? J’aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines, que je méprise si complètement.

Mon petit Julien, au contraire, n’aime à agir que seul. Jamais, dans cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l’appui et du secours dans les autres! il méprise les autres et c’est pour cela que je ne le méprise pas.

Eh bien, mon père, homme supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison, respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les dévotes amies de ma mère.

Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu! vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part, il s’éloigne. ALFRED DE MUSSET.

Ici elle osait dire qu’elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs de la société. Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le coup de l’affreux mépris des salons?

Mais tout cela n’était rien encore, l’angoisse de Mathilde avait d’autres causes. Oubliant l’effet horrible sur la société la tache ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait écrire à un être d’une bien autre nature que les Croisenois, les de Luz, les Caylus.

Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il avec surprise et terreur. Il avait été un quart d’heure sans regarder en face son action de la nuit prochaine. Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie, cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est le plus cuisant des malheurs.

Jamais je ne l’ai vue plus semblable à une reine qui vient de descendre de son trône. Me mépriserait-elle? Il serait digne d’elle de se reprocher ce qu’elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma naissance.

O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d’orgueil qui avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel malheur intime et senti, il s’exagérait leurs plus petits avantages! Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!

Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant;
Mathilde, sûre d’être aimée, le méprisa parfaitement. Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce mépris occupait tout son cœur; il n’était plus question du mouvement qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à traiter Julien comme l’ami le plus intime, sa vue lui était désagréable. La sensation de Mathilde alla bientôt jusqu’au dégoût; rien ne saurait exprimer l’excès du mépris qu’elle éprouvait en le rencontrant sous ses yeux. Julien n’avait rien compris à tout ce qui s’était passé dans le cœur de Mathilde, mais sa vanité clairvoyante discerna le mépris. Il eut le bon sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais ne la regarda.

(Cette page nuira de plus d’une façon au malheureux auteur. Les âmes glacées l’accuseront d’indécence. Il ne fait point l’injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de Paris, de supposer qu’une seule d’entre elles soit susceptible des mouvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce personnage est tout à fait d’imagination, et même imaginé bien en dehors des habitudes sociales qui, parmi tous les siècles, assureront un rang si distingué à la civilisation du XIXe siècle. Ce n’est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait l’ornement des bals de cet hiver. Je ne pense pas non plus que l’on puisse les accuser de trop mépriser une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui assure une position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de l’ennui dans tous ces avantages, ils sont en général l’objet des désirs les plus constants, et, s’il y a passion dans les cours, elle est pour eux.

Plusieurs fois l’idée du suicide s’offrit à lui, cette image état pleine de charmes c’était comme un repos délicieux, c’était le verre d’eau glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de chaleur. Ma mort augmentera le mépris qu’elle a pour moi! s’écria-t-il. Quel souvenir je laisserai!

Elle va se fâcher, m’accabler de mépris, qu’importe? Je lui donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue…; mes lèvres toucheront sa joue avant que de mourir!

Dans les caractères hardis et fiers, il n’y a qu’un pas de la colère contre soi-même à l’emportement contre les autres; les transports de fureur sont dans ce cas un plaisir vif. En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d’accabler Julien des marques de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d’esprit, et cet esprit triomphait dans l’art de torturer les amours-propres et de leur infliger des blessures cruelles. Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l’action d’un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente. Loin de songer le moins du monde à se défendre en cet instant, son imagination mobile en vint à se mépriser soi-même. En s’entendant accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant d’esprit pour détruire toute bonne opinion qu’il pouvait avoir de soi, il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu’elle n’en disait pas assez.

Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de la vue du marquis qu’il avait oublié et la note secrète et la mission, pour ne songer qu’aux mépris de Mathilde.

Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante. —Bien! dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien! et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d’une admiration stupide. Ah! si j’eusse été ainsi, elle ne m’eût pas préféré Croisenois! Plus sa raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne pas les admirer, et s’estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne peut aller plus loin.

A minuit, lorsqu’elle prit le bougeoir de sa mère pour l’accompagner à sa chambre, Mme de La Mole s’arrêta sur l’escalier pour faire un éloge complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l’humeur, elle ne pouvait trouver le sommeil Une idée la calma: ce que je méprise peut encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.

Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l’hôtel de Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si célèbre! Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne m’amusera davantage. C’est, au fond, la seule comédie à laquelle je puisse être sensible. Oui couvrir de ridicule cet être si odieux, que j’appelle moi, m’amusera. Si je m’en croyais, je commettrais quelque crime pour me distraire.

Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui n’est, hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.

Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l’épisode Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas songer à lui. Son âme était en proie à de violents combats: quelquefois elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré elle, sa conversation la captivait. Ce qui l’étonnait surtout, c’était sa fausseté parfaite, il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les sujets.

J’ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle affreuse perspective j’avais alors! Je faisais ou je manquais ma fortune, dans l’un comme dans l’autre cas, je me voyais obligé de passer toute ma vie en société intime avec ce qu’il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant.

Ses bras se raidirent, tant l’effort imposé par la politique était pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon cœur ce corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère! Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l’en aimait cent fois plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine. L’impassible froideur de Julien redoubla le malheur d’orgueil qui déchirait l’âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d’avoir le sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu’il sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder; elle tremblait de rencontrer l’expression du mépris.

—Ainsi, s’écria-t-elle hors d’elle-même, non seulement vous êtes bien avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien, mépriser Mme la maréchale de Fervaques! Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie. La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.

—A défaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour m’attacher à la maréchale; elle m’a montré de l’indulgence, elle m’a consolé quand on me méprisait… Je puis ne pas avoir une foi illimitée en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais peut-être aussi bien peu durables. —Ah! grand Dieu! s’écria Mathilde.

LUI FAIRE PEUR s’écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin. L’ennemi ne m’obéira qu’autant que je lui ferai peur, alors il n’osera me mépriser. Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vérité, ce bonheur était plus d’orgueil que d’amour.

Dans le temps qu’il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu l’un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n’y songeait plus.

Non, il n’a pas le génie adroit et cauteleux d’un procureur qui ne perd ni une minute ni une opportunité… Ce n’est point un caractère à la Louis XI. D’un autre côté, je lui vois les maximes les plus antigénéreuses… Je m’y perds… Se répéterait-il ces maximes, pour servir de digue à ses passions? Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens par là. Il n’a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous respecte pas d’instinct… C’est un tort, mais enfin, l’âme d’un séminariste devrait n’être impatiente que du manque de jouissance et d’argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun prix.

J’ai été offensé d’une manière atroce; j’ai tué, je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon compte envers l’humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je ne dois rien à personne; ma mort n’a rien de honteux que l’instrument: cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières, mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus méprisable! Il me reste un moyen d’être considérable à leurs yeux: c’est de jeter au peuple des pièces d’or en allant au supplice. Ma mémoire, liée à l’idée de l’or, sera resplendissante pour eux.

Jusque-là il s’était senti pénétré d’un mépris sans mélange pour tous les hommes qui assistaient au jugement. L’éloquence plate de l’avocat général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse d’âme de Julien disparut devant les marques d’intérêt dont il était évidemment l’objet.

«Messieurs les jurés, L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’est révolté contré la bassesse de sa fortune. Je ne vous demande aucune grâce continua Julien en affermissant sa voix. Je ne me fais point illusion, la mort m’attend: elle sera juste……..

Mais j’ai le cœur facile à toucher; la parole la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les cœurs secs ne m’ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient que je demandais grâce: voilà ce qu’il ne faut pas souffrir.

Où est la vérité? Dans la religion… Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède… Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l’ont été?… Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi…

—Le pauvre Croisenois, disait-il à Mathilde, a été réellement bien raisonnable et bien honnête homme envers nous; il eût dû me haïr lors de vos imprudences dans le salon de madame votre mère, et me chercher querelle; car la haine qui succède au mépris est ordinairement furieuse…

—Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement Mathilde;

—Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise moi-même? J’ai été ambitieux, je ne veux point me blâmer; alors, j’ai agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le jour.

الزهر Hasard


Le mot hasard vient de l’arabe الزهر    , al zahr, par l’intermédiaire de l’espagnol.

La racine du mot  زهر, zahara, signifie briller, étinceler. Dans sa forme substantivée, زهر signifie fleurs mais aussi (à jouer). Quel rapport entre fleurs et dé ? Selon le Dictionnaire historique de la langue française,  la « fleur » (zahr) désignait la fleur que le dé portait sur l’une de ses faces.

 

Les traducteurs classiques  d’Aristote en français ont utilisé le mot hasard pour traduire le mot grec automaton, automaton, que le Philosophe emploie notamment dans le Livre II de sa Physique. Il y distingue en effet, parmi les différentes « causes », deux causes motrices, « accidentelles », le hasard (automaton) et la fortune (tukhê).

Aristote propose dans le même texte une étymologie assez directe et logique, du mot automaton : il est ce qui est cause (matê) de soi-même (auto), d’où son sens de hasard.

 

Platon, qui fut, rappelons-le, le maître d’Aristote, avait une interprétation très différente du mot automaton. Pour Platon,  l’âme elle-même est un automaton, en ce qu’elle est ce qui « se meut de soi-même ». Dans le Cratyle, Platon revient sur le sens profond du mot automaton et il explique qu’il signifie étymologiquement : « ce qui est à la recherche passionnée de soi-même ».

 

Si l’on plonge plus avant, on trouve d’ailleurs que c’est la racine ma- qui est au cœur du mot automaton. Dans la table des racines grecques du dictionnaire Bailly, on lui trouve deux séries de sens : 1. ma– = produire, nourrir, comme dans maïa, la mère, maïeuô, délivrer un femme en couche. 2. ma– = tâter, chercher, comme dans maiomai, désirer vivement, automatos, qui se meut de soi-même. Ce dernier sens de chercher, désirer vivement, est confirmé par Platon dans le Cratyle : « Hermogène : Le « nom », onoma : quelle raison a-t-il de porter ce nom ? Socrate : Dis-donc, y a-t-il quelque chose que tu appelles maïesthai ? – Herm. : Oui, sans doute, et c’est « chercher ardemment ». – Socr. : Eh bien ! onoma fait l’effet d’un nom forgé avec une phrase, énonçant que c’est la réalité qui fait l’objet d’une recherche ; et tu t’en rendrais compte davantage dans l’emploi d’onomastos, « nommable » ; car dans ce mot est clairement énoncé l’idée que l’onoma est l’on-hou-masma, « l’être dont il y a recherche passionnée».

 

Ces étymologies, métaphoriques et ironiques, proposées par Platon, n’ont pas eu l’heur de plaire à l’élève Aristote, qui décidément préférait une interprétation beaucoup plus conventionnelle.

 

Aujourd’hui, le sens attaché au mot automate est presque le contraire exact du mot âme. On pourrait en inférer sans doute que notre époque est décidément très loin d’être platonicienne. Cela ne veut pas dire qu’elle soit tellement plus aristotélicienne d’ailleurs, puis que le mot automate, qui connote un déterminisme rigide et limité diffère beaucoup du sens de hasard que lui donnait Aristote. La pauvreté sémantique du mot automate à notre époque est une sorte de témoignage bref et concentré de la grande décadence de la langue moderne.

A moins que cette pauvreté assumée ne traduise en réalité ce sur quoi toute la modernité s’est construite. J’en veux pour preuve que Luther, Calvin, Hobbes, Spinoza, Diderot, Voltaire, Schopenhauer, Nietzsche, Marx, Freud, Einstein partageaient tous cette idée « moderne », à savoir que tout est déterminé, et que le hasard n’existe pas.

 

 

 

Bibliographie

Anatole Bailly, Dictionnaire grec-français, 1901

Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, 1992

Platon, Cratyle 421a Trad. Léon Robin

Cendres


La langue chinoise possède une expression: 神游 , « le voyage de l’esprit », qui peut s’appliquer à ceux qui savent rester tranquillement chez eux, tout en voyageant par l’esprit aux quatre coins du monde.

有些人可以四海爲家地無拘無束,也有些人可以靜坐家中而神游四海。
« Il y a des personnes qui sont chez elles partout dans le monde, et d’autres qui, tout en restant à la maison, peuvent s’envoler par l’esprit aux quatre coins de l’univers. »

Anne Cheng rapporte à ce sujet dans son Histoire de la pensée chinoise que, selon Zhuangzi, la puissance spirituelle de « l’homme vrai » permet à celui-ci un « voyage de l’esprit », un envol mystique, une extase qui laisse le corps « comme motte de terre » ou « bois mort », et le cœur comme « cendre éteinte ».

Ces expériences ont été faites par toute la terre, depuis des temps anciens, et ont été documentées par nombre d’ethnologues et d’anthropologues, dont Mircea Eliade, qui en fit une étude fouillée. Le « voyage de l’esprit » a un rapport certain avec la transe.
Le chamanisme a pratiqué la transe pendant des millénaires. Les chamans sibériens sont capables, à volonté, d’expériences extatiques. De même, les sacrifices brâhmaniques de l’Inde ancienne permettaient l’ascension du muni, son « envol dans les airs ». L’Atharva Veda (X1, 5, 6) décrit le disciple emporté par la force magique de l’ascèse (tapas) : « En un clin d’œil, il va de la mer orientale à la mer septentrionale ». Le bouddhisme et le yoga tantrique connaissent de similaires extases.

A ce point, par un simple coup d’aile, je voudrais derechef m’envoler vers un autre horizon.
Dans un poème célèbre de Paul Celan, Todesfuge, « Fugue de mort », on trouve ce vers:
Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

« Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré »

Le mot « cendre » se retrouve souvent chez lui. Dans son poème Chymique, par exemple :

Alle die Namen, alle die mit-
Verbrannten
Namen. Soviel
Zu segnende Asche
.

« Tous ces noms, tous ces
noms avec
elle brûlés. Tant
de cendre à bénir. »

Ou encore :

Ich bin allein, ich stell die Aschenblume
Ins Glas voll reifer Schwärze.

« Je suis seul. Je mets la fleur de cendre
Dans le verre rempli de noirceur murie. »

Les scènes que Celan évoque sont dans les mémoires.
Mais le voyage de l’esprit n’est pas toujours un voyage de mort.
Les cendres laissent aussi monter la vie dans les nuages;
et elles laissent descendre la vie dans la terre.
Ces cendres ne sont pas grises, éteintes. Seuls les cœurs le sont.

Il y a d’ailleurs plusieurs sortes de cendres, nous enseigne le dictionnaire.
Il y a les cendres אֵפֶר
comme dans Gen. 8.27 : « Je ne suis que poussière et que cendre. » Ce sont les cendres pulvérisées par le temps ou les puissances.
Il y a les cendres דֶשֶׁן
comme dans Jer. 31.40 : « La vallée des cadavres et de la cendre ».
Ce sont les cendres qui résultent du feu et de l’incendie.
Et il y a les cendres פִּיחַ
Ce mot vient de la racine-verbe פּוּחַ , « souffler, dire ».
Ce mot rappelle que les cendres, fort friables, sont faciles à « souffler ». On peut aisément les disperser. Mais il est également possible d’y insuffler le « souffle » de l’esprit.