Cendres

La langue chinoise possède une expression: 神游 , « le voyage de l’esprit », qui peut s’appliquer à ceux qui savent rester tranquillement chez eux, tout en voyageant par l’esprit aux quatre coins du monde.

有些人可以四海爲家地無拘無束,也有些人可以靜坐家中而神游四海。
« Il y a des personnes qui sont chez elles partout dans le monde, et d’autres qui, tout en restant à la maison, peuvent s’envoler par l’esprit aux quatre coins de l’univers. »

Anne Cheng rapporte à ce sujet dans son Histoire de la pensée chinoise que, selon Zhuangzi, la puissance spirituelle de « l’homme vrai » permet à celui-ci un « voyage de l’esprit », un envol mystique, une extase qui laisse le corps « comme motte de terre » ou « bois mort », et le cœur comme « cendre éteinte ».

Ces expériences ont été faites par toute la terre, depuis des temps anciens, et ont été documentées par nombre d’ethnologues et d’anthropologues, dont Mircea Eliade, qui en fit une étude fouillée. Le « voyage de l’esprit » a un rapport certain avec la transe.
Le chamanisme a pratiqué la transe pendant des millénaires. Les chamans sibériens sont capables, à volonté, d’expériences extatiques. De même, les sacrifices brâhmaniques de l’Inde ancienne permettaient l’ascension du muni, son « envol dans les airs ». L’Atharva Veda (X1, 5, 6) décrit le disciple emporté par la force magique de l’ascèse (tapas) : « En un clin d’œil, il va de la mer orientale à la mer septentrionale ». Le bouddhisme et le yoga tantrique connaissent de similaires extases.

A ce point, par un simple coup d’aile, je voudrais derechef m’envoler vers un autre horizon.
Dans un poème célèbre de Paul Celan, Todesfuge, « Fugue de mort », on trouve ce vers:
Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

« Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré »

Le mot « cendre » se retrouve souvent chez lui. Dans son poème Chymique, par exemple :

Alle die Namen, alle die mit-
Verbrannten
Namen. Soviel
Zu segnende Asche
.

« Tous ces noms, tous ces
noms avec
elle brûlés. Tant
de cendre à bénir. »

Ou encore :

Ich bin allein, ich stell die Aschenblume
Ins Glas voll reifer Schwärze.

« Je suis seul. Je mets la fleur de cendre
Dans le verre rempli de noirceur murie. »

Les scènes que Celan évoque sont dans les mémoires.
Mais le voyage de l’esprit n’est pas toujours un voyage de mort.
Les cendres laissent aussi monter la vie dans les nuages;
et elles laissent descendre la vie dans la terre.
Ces cendres ne sont pas grises, éteintes. Seuls les cœurs le sont.

Il y a d’ailleurs plusieurs sortes de cendres, nous enseigne le dictionnaire.
Il y a les cendres אֵפֶר
comme dans Gen. 8.27 : « Je ne suis que poussière et que cendre. » Ce sont les cendres pulvérisées par le temps ou les puissances.
Il y a les cendres דֶשֶׁן
comme dans Jer. 31.40 : « La vallée des cadavres et de la cendre ».
Ce sont les cendres qui résultent du feu et de l’incendie.
Et il y a les cendres פִּיחַ
Ce mot vient de la racine-verbe פּוּחַ , « souffler, dire ».
Ce mot rappelle que les cendres, fort friables, sont faciles à « souffler ». On peut aisément les disperser. Mais il est également possible d’y insuffler le « souffle » de l’esprit.

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