L’ange et la fange


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Nous ne sommes jamais en repos, toujours nomades, et sans nomos.

Nous ne sommes jamais en paix, toujours insatisfaits.

Le Voyage est sans fin. L’errance sans sens, sans signe. Par la fenêtre, des paysages et des cours défilent, et nous n’y avons pas de racines, ni de sœurs. Les mers ne comblent pas. Les océans vident. Les ciels, bas ou clairs, décolorent. Les soleils, pâlis comme des lunes. Les lunes clignent comme des lucarnes. Les patries sont petites, et nous respirons le temps.

On tend ses forces et l’arc se bande. Le doigt vibre. Mais de flèche, il n’y en a pas d’assez aiguisée. A quoi bon viser les étoiles ? Nous regardons déjà l’au-delà du fonds diffus. De cela, Hubble ne peut rien dire. La cosmologie est une prison vaste, finie, et nous sommes déjà las des multivers.

L’âme inquiète « poursuit une Italie qui se dérobe », mais Énée n’est pas notre aîné, et Virgile n’est pas notre vigile. Nous ne sommes pas deux à Troie, ni mille à Vintimille. Rome n’est pas notre home. Athènes s’est éteinte. Jérusalem est loin d’être terrestre. Sept milliards dorment sur la Terre « promise ».

Nous avons soif de parfums, nous désirons l’odeur des nectars. Nous buvons chaque soir l’eau des Léthés et des Cocytes. Nous nous brûlons la nuit au feu des Phlégéthons. Nous goûtons la peau des miroirs. Nous comptons les cheveux des montagnes pileuses et les oranges amères. Nous suivons la courbe dure des framboises et des ananas. Le cœur cogne, le corps est aux aguets. D’un instant à l’autre, la nuit couvrira le soleil. Et l’oubli viendra.

Euripide appelait la vie « le rêve d’une ombre » (Médée, 1224). Mais cette ombre a des ailes. Pas six bien sûr. Deux. L’intelligence et la volonté, dit Platon. Par l’une, nous aspirons, nous respirons tout. Le monde vient en nous. Par l’autre, nous volons vers toutes choses, nous allons librement n’importe où. Quand les deux ailes battent ensemble, tout désir est possible. On peut entreprendre Dieu même. Comme dit Ficin : « Animus noster poterit deus quidam evadere ».

Il faut savoir qu’il y a dans l’âme un curieux principe. Elle trouve ce qu’elle aime. Elle devient ce qu’elle cherche. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Platon, c’est Porphyre, c’est le roi David. Ou même Zoroastre. Et Paul ajoute cette luciole dans la nuit : « Nous qui, sur nos visages découverts, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image.»

Ceci est un grand mystère. Le mot mystère vient du grec μύω, fermer, se fermer. Ce mot s’emploie originairement pour les yeux, ou pour les lèvres. Le sens religieux (les mystes, les mystères) en est dérivé. Comment ce qui est fermé pourrait-il être ouvert, le grand ouvert ? C’est cela même qui est fermé qui contient l’ouvert.

Zoroastre le formule ainsi : « L’âme des hommes enserre pour ainsi dire Dieu en elle-même, quand, ne conservant rien de mortel, elle s’enivre tout entière de la divinité ». (Or. Chald. V. 14.21)

Mais qui lit encore Zoroastre aujourd’hui ? Nietzsche, en bon barbare, lui a enlevé le nez, les dents et la barbe.

Il y a deux sortes de penseurs, dit Ficin : les atrabilaires, qui distillent leur venin, leurs soupçons, leur désespérance, comme Héraclite, Aristote, Chrysippe, Zénon de Cittium, Avempace ou Averroës.

Et il y a les optimistes, Pythagore, Socrate, Platon, Varron ou Apollonius de Thyane. Ils croient en la vie et tout ce qui s’ensuit.

Je suis d’accord avec Ficin, sauf pour ce qui concerne Héraclite. Voyez le fragment 18 : « Sans l’espérance, vous ne trouverez pas l’inespéré, qui est introuvable et inaccessible. »

Dans la boue du soupçon, l’or de l’espoir. Dans la fange, l’ange.

La blancheur de la raison (petite phénoménologie de la lumière, dans tous ses états)


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Platon a étudié en son temps tous les « mystères » qui occupaient alors les esprits les plus élevés, dans une époque de forte activité intellectuelle et spirituelle. Il en a fait la matière de ses textes majeurs, et en a proposé plusieurs interprétations, philosophique, métaphysique ou théogonique, qui culminent en une vision intégrée, impressionnante, sans équivalent, toujours indépassée depuis lors.

« Le divin Platon » a vraiment mérité son surnom…

De façon complémentaire, il s’est aussi penché sur « la tyrannie de la fantaisie », et sur « l’empire de la raison pieuse ».

L’esprit des mystères, et le mystère de l’esprit. Deux facettes de la même question.

Hier comme aujourd’hui, l’âme est à l’évidence un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer des mystères qui sont bien loin hors de son atteinte, alors qu’elle n’est pas capable de se lire, et encore moins d’échapper à la « tyrannie » de sa propre imagination ?

Dans le Timée, Platon étudie la puissance que l’âme exerce sur le corps. Dans le Phèdre, il fait un pas de plus, et aborde le thème de l’âme libérée du corps. L’âme a toujours la charge du corps, dans son intégralité. Mais, ajoute-t-il, « une fois libre [de ce corps], elle parcourt tout le ciel, et gouverne le monde en union avec les âmes célestes ».

Il est intéressant de se rapporter au texte du Phèdre (246 b,c), qui traite de cette question de façon apparemment explicite, mais en réalité franchement énigmatique. Qu’on en juge: « D’où vient que les noms de mortel aussi bien que d’immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu’il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d’âme et, d’autre part, circule dans l’univers entier, en s’y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu’elle est parfaite et qu’elle a ses ailes, c’est dans les hauteurs qu’elle chemine, c’est la totalité du monde qu’elle administre. »

Toute âme, dit Platon, est appelée à administrer la « totalité du monde », « lorsqu’elle a ses ailes ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Marsile Ficin qui a commenté ce passage évoque à ce sujet un autre texte de l’Epinomis (982 b) où Platon affirme que « la nécessité de l’intelligence et de l’âme unie à l’intelligence dépasse toute nécessité. »

Autrement dit, l’âme, une fois libre, profite de cette liberté pour s’unir nécessairement à l’intelligence. C’est alors qu’elle est en mesure d’administrer « la totalité du monde ».

De cette union nécessaire (l’union de l’âme libre unie nécessairement à l’intelligence), il résulte donc une nécessité qui « dépasse toute nécessité ».

Apparence d’explication. En réalité, le mystère s’épaissit.

Deux mille ans après Platon, en pleine Renaissance, Marsile Ficin proposa une lecture et une réinterprétation « néoplatoniciennes » de ces questions difficiles. « Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure : spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance spirituelle est un rayon de l’intelligence supérieure projeté sur l’âme et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage, est blancheur. » (Théologie platonicienne, 13,4)

Cette glose néoplatonicienne est une belle image du mythe même… Le rayon, la lumière et la blancheur sont comme trois états différents de la puissance de l’esprit se mêlant progressivement au monde, et à la matière. Le rayon est divin, la lumière est spirituelle, et la vie est blancheur.

De même, le Logos, le mythe, et la raison (philosophique).

L’Ange et la molécule


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Platon explique comment les âmes choisissent leur destin ou plutôt leur genre de vie, juste avant de descendre sur la terre, avant d’être incarnées dans des corps. L’âme, pour Platon, n’est donc absolument pas servile, elle est libre. Il lui revient de décider au moment le plus important de sa vie quel « génie » lui servira de tutelle pendant son bref séjour terrestre. Cette idée va bien sûr totalement à l’encontre des « modernes », qui prônent le déterminisme et le matérialisme.

Il est difficile pour les « modernes » de comprendre le monde platonicien. Et il nous est presque impossible de comprendre aujourd’hui dans quel monde intellectuel et spirituel vivaient les Égyptiens de la période pré-dynastique, les Mages chaldéens ou les tenants de Zoroastre. Ce n’est pas que nous manquions de sources écrites ou archéologiques. Mais ces sources n’alimentent en fin de compte que le marigot de nos propres a priori, et se perdent dans les marécages des sédiments accumulés par 5000 ans d’histoire mal digérée.

C’est pourtant une tâche qui vaut la peine d’être entreprise, que de chercher à pénétrer ces idées anciennes, tant la « modernité » reste muette, silencieuse, coite, sur toutes les questions essentielles, les questions de vie et de mort.

Prenons par exemple la question de la formation de l’esprit dans le cerveau de l’enfant nouveau-né. L’épigenèse, dit-on, forme progressivement l’esprit humain en connectant les neurones, suivant des milliards d’interactions avec le monde « réel ». Il n’y aurait donc pas de substance primordiale, il n’y aurait donc pas d’âme originelle, tapie sous les neurones, mais seulement une succession de connections mi-programmées, mi-contingentes, qui finiraient par aboutir miraculeusement, par une sorte de hasard neurobiologique, à l’esprit d’un Mozart ou d’un Platon, ou de vous et moi.

Au minimum, dirai-je, l’argument manque de preuves patentes. Personne ne peut prouver à l’aide d’arguments neurobiologiques que l’âme n’existe pas ; inversement, ceux qui assurent qu’elle existe ne sont plus très audibles. Résultat : les « modernes » errent dans des paysages intellectuels dévastés, comme après une guerre civile.

« Qu’est-ce qui empêche qu’une pensée angélique se glisse dans les puissances raisonnables, bien que nous ne voyions pas comment elle s’y insinue ? » Cette phrase de Marsile Ficin, dans sa Théologie platonicienne, paraît aujourd’hui surréaliste, anticipant l’Ange du bizarre de trois siècles. Cet ange Poe-tique, l’Anche ti Pizarre, n’avait pas d’ailes. Ce n’était pas un « poulet ». Sa seule fonction, comme le rapport Edgar Allan Poe, est « d’amener ces accidents bizarres qui étonnent continuellement les sceptiques ».

Poe ne crut pas un mot de ce que lui racontait cette Ange perturbateur. Bien mal lui en prit. Peu après, « rencontrant ma fiancée dans une avenue où se pressait l’élite de la cité, je me hâtais pour la saluer d’un de mes saluts les plus respectueux, quand une molécule de je ne sais quelle matière étrangère, se logeant dans le coin de mon œil, me rendit, pour le moment, complètement aveugle. Avant que j’eusse pu retrouver la vue, la dame de mon cœur avait disparu, irréparablement offensée de ce que j’étais passé à côté d’elle sans la saluer. » C’était un coup de Jarnac de l’Ange.

Les Poe sceptiques abondent. Moins nombreux sont ceux qui sont en mesure de détecter ces subtiles interférences entre des mondes parallèles. On dirait aujourd’hui des « branes » pour faire in, mais ces branes ne se réfèrent encore qu’à des univers matériels, tant les physiciens manquent d’imagination.

Il y a des conditions pour voir ces phénomènes. Il faut être libre, être en « vacance ». « Dans quel cas l’âme est-elle en vacance au point de remarquer ces influences ? demande Ficin. Il y a sept genres de vacances : le sommeil, l’évanouissement, l’humeur mélancolique, l’équilibre de la complexion, la solitude, l’admiration, la chasteté. »

Aujourd’hui les « vacances » ne sont plus que de trois sortes : les longues, les ponts et les RTT.

Pauvre modernité.

La « crase » des civilisations


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Pythagore et Platon ont attaché leurs noms à la puissance imaginaire des nombres. Chaque nombre porte sa charge symbolique. Les plus simples sont les plus lourds de sens. Le 1 résume tout, mais il y a aussi le 2, le 3, ou le 4. Leur gamme symbolique est très grande. Ils peuvent être notamment associés aux fonctions supérieures de l’âme.

Le 1, ou « l’unité », évoque l’intelligence parce que celle-ci est tout entière unifiée dans l’intuition. Elle saisit l’un par une seule appréhension.

Le 2 , ou « dualité », connote la science, parce qu’elle part du principe, pour atteindre la conclusion. Elle va de l’un à l’autre.

Le 3, ou « trinité », est le nombre associé à l’opinion. L’opinion va de l’un au deux, parce qu’elle part du principe pour atteindre deux conclusions opposées, « l’une conclue, l’autre crainte », comme le commente Aristote. Elle introduit entre le principe et la conclusion un troisième élément, l’idée d’une conclusion contraire d’où une sorte d’ambiguïté.

Le 4, ou « quaternité », est associé au sens. La première des quaternités est en effet l’idée du corps, « qui consiste en quatre angles ».

Toutes choses se connaissent par ces quatre principes, à savoir, par l’intelligence, la science, l’opinion et le sens.

Le 1, le 2, le 3 et le 4 symbolisent le fait que l’âme participe à la nature de l’unité, de la dualité, de la trinité et de la quaternité. Platon en conclut que l’âme est « séparée », puisqu’elle est composée de ces nombres inaltérables, éternels, qui sont aussi ses principes essentiels.

Cela vaut ce que cela vaut, mais au moins il y a une certaine logique. Tout Platon est fait de cette alliance de rigueur et d’imagination mythique, qui lui permet de résister aux siècles par ses « grands récits » sur l’âme, Dieu et le monde.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin évoque l’apport incontournable des devins, des prophètes, des aruspices, des auspices, des astrologues, des Mages, des Sibylles et des Pythies dans la construction de l’imaginaire platonicien. La philosophie platonicienne baigne dans une ombre profonde, venue des temps les plus anciens.

« Quand l’âme de l’homme sera tout-à-fait séparée du corps, dit ainsi Ficin, vingt siècles après son maître, elle embrassera, les Égyptiens le croient, tout pays et toute époque. »

Ficin, en pleine Renaissance, renoue avec les profonds mystères de l’Orient. Heureuse époque, qui croyait encore non au « clash », mais à ce que j’aimerais appeler la « crase » des civilisations.

Multivers, super-cordes, branes et Platon


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D’un côté, les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent l’existence des multivers. Il y en aurait 10500, si l’on compte tous les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau, chacun voguant dans des branes parallèles. En réalité il pourrait y en avoir même bien plus encore, totalement déconnectés de notre univers, improuvables, indétectables, pures vues de l’esprit, mais nécessaires à la belle super-symétrie voulue par les mathématiques des super-cordes, et ne tenant leur existence fantomatique que de cette supposée nécessité.

De l’autre, des physiciens plus conservateurs, post-einsteiniens, jugent que cette théorie ne relève pas de la science mais de la féerie ou du délire abstrait de chercheurs trop épris de la force propre des mathématiques, qu’ils tiennent d’ailleurs pour « réelles ».

Platon aussi croyait que les mathématiques possédaient une forme de réalité, et de mystère. Mais il y avait au-dessus d’elles, d’autres mystères encore. Quant à l’existence d’une infinité de mondes parallèles, si allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, il répond nettement, avec les moyens de son temps : la réflexion métaphysique. « Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. » (Timée, 31b)

A la réflexion, je constate que ces problèmes complexes se ramènent en fait à une intuition fort simple. Soit nous sommes dans un ou des multivers infinis, dominés par les mathématiques (on se demande d’ailleurs pourquoi). Soit nous sommes dans un seul univers.

Le principe d’Ockham, qui recommande de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, me donnerait envie de privilégier l’unicité de l’univers à toute démultiplication infinie d’univers parallèles.

Mais alors pourquoi cet univers si spécial ? Pourquoi cette extraordinaire, incroyable, déroutante, précision des constantes que la physique détecte, et qui sont comme des données immanentes venues d’ailleurs pour structurer cet unique univers selon des lois qui rendent possibles les galaxies et la vie même ?

La précision de la constante cosmologique est ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une série de chiffres. La moindre variation de la constante cosmologique ferait exploser l’univers ou le rendrait totalement inapte à la vie. Or nous sommes bien là pour en parler. Le principe anthropique, à savoir l’existence d’une pensée humaine, logée dans un coin de l’univers, élimine donc a priori le hasard inimaginable d’un univers ne devant son existence qu’à l’existence d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse.

Reste une autre hypothèse. Celle de Platon.

Le sens du mystère


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Il y a des phrases comme ça, qui stupéfient.

« On pourrait dire, en résumé, que tout ce qui agit dans le temps, soit corps, soit âme, reçoit continuellement la puissance d’opérer peu à peu, mais ne la possède jamais absolument tout entière. C’est pourquoi les Platoniciens jugent que l’âme non seulement existe toujours, mais même est toujours engendrée, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure qu’elle puise sa force, elle déploie des formes intrinsèquement différentes et varie continuellement ses désirs et ses lois. »

Ce qu’il y a de stupéfiant pour un lecteur moderne (ou soi-disant moderne), c’est que cette phrase de Marsile Ficin, l’un des premiers « modernes » de la Renaissance – soit dit en passant, cette phrase n’a absolument aucun sens repérable dans le référentiel étriqué dans lequel les « modernes » évoluent depuis cinq ou dix décennies.

L’époque est absolument incapable de comprendre aujourd’hui ce qui était la production de la fine pointe de l’intelligence au début de la Renaissance. Belle leçon de relativisme, non ?

L’idée sous-jacente, principale, de Ficin est celle de la mobilité intrinsèque, permanente, continuelle, de « l’âme ». Cette mobilité incessante est paradoxalement assez moderne dans son principe. Mais les modernes ne connaissent pas « l’âme », ils ne reconnaissent que la matière. D’où la stupéfaction dont je parlais, puis le dédain, le mépris, le haussement d’épaule. Comment appliquer un principe moderne (la mobilité incessante) à une substance non-moderne (l’âme) ? Réponse : c’est impossible, et démodé.

Les modernes disent en revanche, et très volontiers, que la matière est intrinsèquement mobile. Cette mobilité de la matière pourrait être un succédané à la mobilité de l’âme. Il suffirait d’observer le mouvement incessant des quarks, ou le stridulement des super-cordes. On aurait alors compris le secret des choses…

La matière incarne pour les modernes le rôle de la substance et celui de l’âme, tout à la fois. Pour eux, tout est mélangé, la forme et la matière, la mobilité et le repos. Ces catégories anciennes, classiques, l’âme et la matière, sont aussi mélangées, c’est-à-dire confondues. Plus de discrimination, plus de séparation, plus d’intelligence. A la place, simplement des assertions. Des dogmes.

Mais la matière, les dogmes, n’épuisent pas le mystère. Les modernes sont un peu courts sur la distance. Prenez simplement les nombres, ou les figures (par exemple le cercle d’Euler). Rien de matériel en cela. Seulement des idées, des concepts. De pures abstractions. Pourquoi la droite d’Euler d’un triangle réunit-elle en elle l’orthocentre, le centre de gravité, le centre du cercle circonscrit et le centre du cercle d’Euler ? Il n’y a aucune réponse « moderne » à cette question. Mais les modernes se fichent complètement de la géométrie et plus encore de la philosophie.

Pour Platon et Pythagore, c’était tout le contraire. Les nombres et les figures leur apparaissaient comme des puissances imaginaires, des forces divines (Timée 31b-32c). Cette puissance des nombres et des formes représente l’essentiel du mystère pythagoricien, et platonicien.

Mais les modernes ont perdu tout sens du mystère. Ils ne soupçonnent même plus que le mystère fut physiquement et intellectuellement perçu par ces grands anciens. Ils ne comprennent même plus le sens de ce mot.

Analogies illimitées et limitées


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Dans le Philèbe, Platon définit cinq genres de l’Être. L’idée est que l’on peut engendrer tous les êtres à partir d’une composition appropriée de ces cinq genres. Il y a en premier lieu l’Infini et le Fini, deux genres distincts. Un troisième genre résulte du Mélange de ces deux premiers genres. Le quatrième genre d’Être n’est pas une substance mais un principe : il correspond à la Cause qui produit le Mélange des deux premiers genres. Le cinquième est, à l’inverse, le pouvoir d’opérer la Discrimination des genres.

On ne peut qu’être frappé par le caractère fort hétérogène de ces cinq genres, les uns surplombant les autres, les uns causes, les autres effets, les uns substances, les autres principes d’union ou de séparation. C’est précisément cette hétérogénéité fondamentale qui justifie qu’on puisse en faire des genres premiers, susceptibles de décrire toute chose.

L’Être est manifestement un genre premier. Platon en propose d’autres. Dans le Sophiste, il en énumère cinq : l’Être, le Repos, le Mouvement, le Même et l’Autre. L’Être exprime l’essence de chaque chose, et définit aussi son existence. Le Même indique que chaque chose coïncide avec elle-même, mais peut aussi coïncider en partie avec d’autres choses. L’Autre montre qu’il y a des différences en chaque chose, et que les choses diffèrent aussi entre elles. Le Repos rappelle que toute chose conserve nécessairement pendant un certain temps son unité. Le Mouvement signifie que toute chose résulte d’un passage de la puissance à l’acte, dans le domaine de l’être ou dans le domaine de l’action.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin note que Platon appelle Dieu : « l’Illimité », dans le Parménide (137d) – et qu’il l’appelle « Limite » dans le Philèbe (16d-23c). « Illimité » parce qu’il ne reçoit aucune limite de quoi que ce soit, et « limite », parce qu’il limite toutes choses selon leur forme et leur mesure.

Il est intéressant de remarquer que la matière imite Dieu en cela même : « Elle représente, autant qu’il lui est possible, à la manière d’une ombre, l’infinité du Dieu unique », dit Ficin. L’infinité de la matière, l’infinité des choses peut se décrire par les trois genres que sont l’essence, l’autre et le mouvement. Le monde de la matière engendre en effet à l’infini les essences, les altérations, transformations et mouvements.

A l’inverse, la limite des choses se ramène également à trois genres qui sont l’être, le même et le repos.

L’infinité et la limite des choses miment comme des ombres, Dieu, en tant qu’il est « Illimité » et qu’il est « Limite ».

L’horreur éternelle


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C’est le prophète Daniel qui parle de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité. » (Dan. 12,3)

Cette prophétie a une certaine saveur gnostique, faisant référence aux « savants », aux « doctes ». Ce n’est pas d’un savoir vain dont il est ici question, il s’agit de la justice, chose moins humaine que divine. Comment atteindre cette sorte de connaissance? Comment accéder à ces parages lointains? Beaucoup « doutent naturellement de leur propre divinité, pour n’avoir jamais tourné leur regard vers la splendeur divine de l’intelligence », dit à ce propos Marsile Ficin, mais ils le tournent « vers la brume mortelle des images corporelles répandues dans l’âme par les sens. »

Il y a une manière d’y arriver, cependant, c’est de méditer sans cesse sur la mort, comme le conseille Platon. « De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassés. » (Phédon, 66 e) Pour Platon, le moyen d’être le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on déduit que seule la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est d’ailleurs « l’immense espoir » dont fait part joyeusement Socrate à ses amis affligés, peu avant de boire le poison.

Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Sur une idée folle : « Nous sommes des êtres divins ». Pourquoi ? « Précisément parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleure. » (M. Ficin, Théolog. Plat. Livre XVI)

Cet espoir immense, fou, déraisonnable, ne se base paradoxalement que sur la seule activité de la raison. Marsile Ficin explique : « L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espérer. » (Ibid.)

Ces idées « folles » ont été au long des siècles partagées par Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon… Puis leurs écoles : Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus. Que du beau monde.

Aujourd’hui, l’actualité ne nous renvoie plus beaucoup d’idées de ce genre, excepté le pape François et les moudjahidines suicidaires.

Si l’on reste sur le plan strictement philosophique, l’argument de Socrate me paraît avoir une certaine portée : la raison philosophique nous dit qu’il n’y a que deux hypothèses : soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.

L’horreur absolue ressemble donc un peu à ceci : voir clairement avec les yeux de la raison pure l’absurdité et l’inanité d’une condition humaine, capable de raison, et capable d’en tirer les hypothèses les plus folles.

 

Pourquoi les âmes sont-elles enfermées?


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Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? Cette ancienne question a reçu de nombreuses réponses au long des âges. Après tant de siècles de questionnements, il n’y a certes pas de consensus à ce sujet. La question même n’aurait aucun sens pour les uns, puisqu’elle suppose un dualisme de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, selon les idées de Platon. Mais les idées platoniciennes ne sont pas partagées par les matérialistes, qui estiment que l’âme n’est qu’une sorte d’épiphénomène du corps, une excroissance générée par épigenèse. Dans l’approche matérialiste, l’âme n’est pas « enfermée », puisqu’elle est consubstantielle à la chair : elle s’épanouit pleinement en elle et la vivifie, et reçoit réciproquement d’elle toute sa sève. Mais il faut reconnaître qu’il y a aussi beaucoup d’indices qui permettent de révoquer en doute l’approche strictement matérialiste. Le principe spirituel ne se laisse pas évacuer si facilement. Dans l’hypothèse spiritualiste on est alors fondé à se demander comment un principe spirituel peut coexister avec un principe matériel.

Cette question de la nature du lien entre l’âme et le corps a été traitée par Descartes qui voyait en la glande pinéale le lieu de l’union de l’âme au corps. Cette petite glande endocrine, appelée aussi épiphyse, est selon Wikipédia, « localisée au contact du sillon cruciforme de la lame quadrijumelle constituant la région dorsale du mésencéphale, et appartient à l’épithalamus. Elle est reliée au diencéphale de chaque côté par les pédoncules antérieurs et latéraux dans l’écartement desquels, appelés triangle habénulaire, se logent les habenula. » Poésie brute des mots. Le triangle habénulaire écartent les pédoncules. Tout un programme.

Dans le Véda, la glande pinéale est associée au cakra « ājnā », ou bien encore au cakra « sahasrara » (voir billet précédent).

Mais je voudrais surtout citer ici le point de vue de Marcile Ficin, qui estime que si les âmes sont « enfermées » dans les corps, c’est « pour connaître les singuliers ». Ficin est néo-platonicien, ce qui explique son a priori en faveur du dualisme âme/corps. Les âmes, d’origine divine, ont besoin de s’incarner, pour compléter leur éducation. Si elles restaient en dehors du corps, alors elles seraient incapables de distinguer les particuliers, de sortir du monde des idées générales.

« Considérons l’âme de l’homme au moment même où elle émane de Dieu et n’est pas encore revêtue d’un corps (…) Que saisira l’âme ? Autant d’idées qu’il y a d’espèces de créatures, une seule idée de chaque espèce. Que comprendra-t-elle par l’idée d’homme ? Elle ne verra que la nature commune à tous les hommes, mais ne verra pas les individus compris dans cette nature (…) Ainsi la connaissance de cette âme restera confuse, puisque la progression distincte des espèces vers les singuliers lui échappe (…) et son appétit de vérité sera insatisfait.  Si l’âme, dès sa naissance, demeurait en dehors du corps, elle connaîtrait les universaux, elle ne distinguerait les particuliers ni par sa puissance propre, ni par le rayon divin saisi par elle, parce que son intelligence ne descendrait pas au-delà des idées ultimes et que la raison se reposerait sur le regard de l’intelligence. Mais dans ce corps, à cause des sens, la raison s’accoutume à se mouvoir parmi les particuliers, à appliquer le particulier au général, à passer du général au particulier.» (Marcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 1)

Mais il y a autre chose. Plotin, et bien avant lui les Égyptiens, pensaient que l’âme, de par sa nature, participe à l’intelligence et à la volonté divines. « C’est pourquoi, d’après les Égyptiens, on ne devrait pas dire que tantôt elle séjourne là, et tantôt passe ailleurs, mais plutôt que maintenant elle donne la vie à la terre, puis ne la donne pas. » (Ibid. Ch.5)

La vie est une sorte de combat, de bataille, où les âmes sont engagées, ignorant le sort qui leur sera réservé. Cette bataille, personne ne peut nous expliquer pourquoi elle a lieu, ni le rôle dévolu à chacune des âmes. « Les morts ne reviennent pas, on ne les voit pas, ils ne font rien (…) Mais au fait, pourquoi un vieux soldat qui a fait son temps retournerait-il au combat ? ».

Les métaphores guerrières sont toujours dangereuses, parce qu’elles sont tellement anthropomorphes qu’elles nous privent de la qualité d’invention dont nous aurions besoin pour imaginer ce qu’il en est réellement.

Les platoniciens ont une autre métaphore, plus paisible, celle de l’intermédiaire.

« Puisque la vie humaine est intermédiaire entre la vie divine et la vie des bêtes, l’âme, en menant la vie intermédiaire, touche aussi aux deux vies extrêmes. »

Ce court-circuit entre la bête et le divin c’est tout l’homme. A l’évidence, il y a de quoi péter les plombs, tant la différence de potentiel est énorme. Souvent l’on débranche l’un des côtés, ou bien on met le rhéostat au plus bas, pour limiter l’intensité.

Concluons. L’âme veut connaître les singuliers pour parfaire sa connaissance implicite du général. L’âme de l’enfant nouveau-né ne sait rien du monde, mais elle est capable de tout apprendre. Ses synapses se connectent et se reconfigurent plusieurs dizaines de millions de fois par secondes. On peut désormais observer ces phénomènes en temps réel sur des écrans. Cette intense activité (quasi-électrique, pourrions-nous dire, justifiant les métaphores ci-dessus) est intrinsèquement liée à la rencontre de l’esprit en cours de formation avec la succession infinie des singularités, les caresses ou les chocs du toucher, le miroitement des images, la vibration des sons, le chatoiement des goûts, le suc ds saveurs. On conçoit que le passage dans les corps est une condition nécessaire de l’épigenèse des âmes.

Cakra sacrés


69

La langue sanskrite, souple et savante, comporte des mots pour chacun des septs « cakra » qui ponctuent le corps humain, de l’anus à l’occiput. Ces mots sont aussi des points de départ pour des séries de dérivations analogiques, qui forment une vision du monde, systémique, intégrée, structurante. On ne peut qu’admirer cette architecture de sens, bâtie sur des métaphores, des métonymies, des catachrèses et des synecdoques, et visant un but supérieur, qui est de relier le corps humain à l’univers tout entier.

Les sept cakra sont liés au sept sens de l’aperception humaine (l’odorat, le goût, la vue, le toucher, l’ouïe, le mental, et la « vision »). Ils sont aussi reliés aux états élémentaires qu’offre l’univers (la terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther, l’esprit, l’union divine). Ils représentent une gradation physique qui est l’image d’une gradation morale.

Le premier cakra est le « muladhara » (littéralement « support du fondement »). C’est l’anus, et il est lié à l’odorat, et donc à la terre. Il symbolise l’éveil incitateur.

Le second cakra s’appelle « svadhisthana » (littéralement « le siège du soi »). Il s’agit du sexe. Il est lié au goût, et à l’eau. Il symbolise la jouissance de soi.

Le troisième cakra est nommé « manipura » (littéralement « abondant en joyaux »). C’est le plexus solaire. Il est lié à la vue. Il est associé au feu. Il évoque la force vitale.

Le quatrième cakra s’appelle « anahata » (littéralement « ineffable »). C’est le cœur. On le relie au toucher, et on l’associe à l’air. Il symbolise le son subtil.

Le cinquième cakra a pour nom « visuddha » (littéralement « très pur »). C’est le larynx, qui est lié à l’ouïe. On l’associe à l’éther. Il symbolise le Verbe sacré.

Le sixième cakra est « ājnā », (littéralement « l’ordre »). C’est le front, lié au mental. On lui associe l’esprit, et il symbolise la vérité.

Le septième et dernier cakra est « sahasrara », (littéralement le cakra « avec mille rayons »). C’est l’occiput, qui est lié à la « vision » et au kudalin yoga. Il symbolise l’union divine.

L’exercice intéressant consiste à rêver sur les catachrèses et les synecdoques qui fourmillent dans ce tableau général. S’il paraît évident de lier l’anus à l’odorat, puis à la terre, la liaison du plexus avec la vue et le feu, ou celle du cœur avec le toucher et l’air est déjà moins claire. Le lien du larynx à l’ouïe est lié à la phonation, et l’éther et non pas l’air semble être le médium du sens.

On peut exercer sa réflexion sur les détails des relations. Mais ce qui me frappe, c’est la volonté de faire système, de connecter le corps au cosmos, et d’inscrire dans la chair même les cercles successifs de la conscience.

Cicéron, Herzl et Hitler


Les hommes se targuent de laisser des traces, des héritages, des souvenirs. Qu’en restera-t-il ? Bien peu. Ou rien du tout. L’histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, qui pouvait prétendre laisser un souvenir digne, et dont la mémoire est mâchonnée avec dureté, ironie ou indifférence par de lointains ou d’assez proches successeurs.

En appui de cette thèse, je voudrais citer quelques jugements à l’emporte pièce légués par leurs contemporains, à propos de personnages passés dans l’histoire.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l’excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d’autre part, pour user de ses propres mots « mou et sans rien dans les reins ». Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. » Ces paroles de Tacite (Dialogue des orateurs, XVIII,5-6) sonnent durement. Ces hommes glorieux, réduits à deux adjectifs ciselés, impitoyables. Quelle chute !

Dans un genre assez différent, et politiquement très incorrect, voici le jugement comparé de Victor Klemperer sur Adolf Hitler et Theodor Herzl. « Tous deux, Hitler et Herzl, vivent en grande partie sur le même héritage. J’ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c’est le romantisme rétréci, borné et perverti. Si j’ajoute le romantisme kitsch, alors la communauté intellectuelle et stylistique des deux Führer (sic) est désignée de la manière la plus exacte possible. » (Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIème Reich, Ch. 29, Sion, p.274)

Comparer Herzl à un deuxième Führer, la chose est osée. Mais l’approche de Klemperer est basée sur l’analyse des glissements de sens des mots de la langue allemande pendant le IIIème Reich. La manière dont le mot Führer a changé de sens entre 1896 ou 1904 (s’appliquant alors à Herzl, selon Klemperer) et 1933 ou 1945 (pour Hitler), est aussi un témoignage de la fragilité des mots à travers les temps, et de la volatilité de leurs connotations.

Un autre exemple, rapporté par Klemperer, vise le sens du mot « croire » ou « croyance », tel qu’employé pendant la montée du nazisme. Dans le chapitre 18 de LTI, intitulé « Je crois en lui », Klemperer porte ce jugement sur l’une des racines du phénomène quasi-religieux que l’ascension de Hitler a provoqué dans la conscience allemande : « Le Führer a toujours souligné son rapport particulièrement proche à la divinité, son « élection », le lien de filiation particulier qui le relie à Dieu, sa mission religieuse. »

Si l’hypothèse de Klemperer s’avère juste, on pourrait s’interroger sur le sens du mot « élection », et l’étendue de ses possibles dérives, non seulement pendant la montée du nazisme, mais à toutes les époques.

La même démarche critique pourrait s’appliquer au vocabulaire philosophique ou religieux, dans son ensemble.

Une spectrographie sémantique, pointant les variations de sens de mots interpellant le « divin », le « sacré » et les « mystères », est sans doute au-dessus des moyens de la recherche.

Mais il n’est pas interdit d’en rêver.

Courte Bible et temps vraiment longs


67

D’après la Bible juive le monde a été créé il y a environ 6000 ans. D’après les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais l’Univers pourrait être en fait bien plus ancien, le Big Bang n’étant pas nécessairement unique et originel, mais pouvant fort bien être cyclique. Le temps de l’Univers pourrait alors remonter à l’infini selon certaines interprétations des données disponibles.

Dans La pérégrination vers l’Ouest, ce fameux roman chinois, d’inspiration bouddhique, il y a un récit de la création du monde, qui décrit poétiquement la formation d’une montagne, « au moment où le pur se séparait du turbide ». Dès son apparition, cette montagne, appelée mont des Fleurs et des Fruits, « domine le vaste océan ». Les plantes et les fleurs jamais ne s’y fanent. « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Cette montagne est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières », et elle est surtout « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa. »

Voilà donc une autre indication de temps. Une immuabilité de dix mille kalpa. Qu’est-ce qu’un kalpa ? C’est un mot sanskrit utilisé pour définir les durées longues de la cosmologie. Pour se faire une idée approximative de la durée d’un kalpa, on recourt à diverses métaphores. Prenez un cube de 40 km de côté et emplissez-le à ras bord de graines de moutarde. Retirez une graine tous les siècles. Quand le cube sera vide, vous ne serez pas encore au bout du kalpa. On peut prendre aussi une gros rocher et l’essuyer une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors vous ne serez pas encore au bout du kalpa.

Alors : 6000 ans ? 14 milliards d’années ? 10.000 kalpa ?

On peut faire l’hypothèse assez raisonnable que ces temps ne veulent rien dire de très assuré. En effet, de même que l’espace est courbe, le temps est courbe aussi. La théorie de la relativité générale établit que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Voici comment un cosmologiste, Brian Greene, formule la chose : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » Cette tendance, du point de vue d’Einstein, est exactement comparable au fait que les objets « tombent » quand on les lâche.

Autrement dit, pour des objets de l’Univers qui se rapprochent des singularités de l’espace-temps qui y prolifèrent, alors le temps se ralentit toujours davantage. Ce n’est pas de dix mille kalpa dont il faudrait disposer, mais de milliards de milliards…

Une vie humaine n’est qu’une scintillation ultra-fugace, une sorte de femto-seconde à l’échelle des kalpa, et la vie de toute l’humanité n’est qu’un battement de cœur. Ceci est une bonne nouvelle. Cela implique assez logiquement que les énormes, les inouïs récits qui se cachent dans la profondeur des kalpa, les infinies narrations que le temps recèle, ne sont épuisés par aucune vision. Autrement dit, l’infini des temps possède sa propre architecture. Les mystiques, dans le genre Plotin ou Pascal, ont raconté leur vision admirable, mais celle-ci n’est elle-même qu’un instantané infiniment infime. Il faut désormais prendre conscience du paysage de l’infini, de ses points de vue, dont certains méritent le détour, et d’autres valent même l’infini voyage.

L’amour perdu


66

La critique a trouvé chez Gérard de Nerval des « éléments de chamanisme ». Il serait l’un des promoteurs de « l’orphisme des Romantiques ». Son Voyage en Orient en témoignerait, et surtout sa poésie, légèrement ironique et volontairement visionnaire, à la fois.

« Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte » (Antéros).

Les quatre fleuves de l’Enfer, qui est capable de franchir leur muraille liquide ? Traverser ces barrières amères, ces masses sombres, convulsives, un poète pâle en est-il vraiment capable ?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. » (El Desdichado)

Toute l’œuvre de Nerval est influencée, ouvertement ou secrètement, par la figure tutélaire d’Orphée, prince des poètes, des amoureux et des mystiques – et explorateur des profondeurs. Orphée, lorsqu’il fut démembré vivant par les Bacchantes en folie, continua de chanter depuis la bouche de sa tête décapitée. Son chant divin avait déjà, auparavant, persuadé Hadès de le laisser librement repartir avec Eurydice. La condition était qu’il ne la regardât pas, jusqu’à la sortie du monde des morts. Mais inquiet du silence de l’aimée, il tourna la tête alors qu’ils étaient presque arrivés au bord du monde des vivants, et il perdit à nouveau, et à jamais, Eurydice qu’il aimait. Il ne pouvait pas la regarder selon la requête de Hadès. Il aurait pu lui parler, et la tenir par la main, ou bien respirer le parfum de son corps, pour s’assurer de sa présence? Mais non, il fallait qu’il la vît. Il s’ensuivit qu’elle mourut.

Qu’ont-ils donc, ces héros et ces poètes, à vouloir aller affronter l’Enfer ? Ce qui les hante, c’est le désir de savoir si la mort est réelle, ou imaginaire. Ce qui les pousse, c’est le désir de retrouver les êtres aimés, censément perdus à jamais. Dans ces difficiles circonstances, il faut se doter de pouvoirs spéciaux, de capacités magiques. Orphée avait la musique, le chant et la poésie dans sa manche. Pas de quoi faire tapis à Las Vegas, mais chez Hadès il avait encore une chance.

La musique, et même simplement le « son » est un moyen d’imposer non seulement à l’Enfer, mais au Chaos même, une certaine forme, et au-delà des formes, la silhouette d’un sens. Il chanta sans doute des choses qui ressemblaient à cela :

« Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert. » (Myrto)

Gérard de Nerval était inspiré. Par quoi ? Nul ne le sait. Il faut se contenter de ramasser les miettes, pour reconstituer le pain qui l’a nourri. Tentons notre chance :

« Homme, libre penseur ! Te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

(…)

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d’amour dans le métal repose.

(…)

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres. » (Vers dorés)

C’est de l’immanentisme ? Du chamanisme ? Cela y ressemble un peu. Mais je crois que le poète partait perdu dans la bataille théologique. Il avoue sa défaite dans ses vers, chargés de faux espoirs :

« Ils reviendront ces Dieux que tu pleures toujours !

Le temps va ramener l’ordre des anciens jours,

La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin

Est endormie encor sous l’arche de Constantin

Et rien n’a dérangé le sévère portique. » (Delfica)

Bon, il faut voir. Vous croyez vraiment que « l’ordre des anciens jours » va revenir, et que « la sibylle au visage latin » va se réveiller sous le portique antique? Qui sait ? Orphée a le temps pour lui. Cocteau a repris à son compte le thème orphique il n’y a pas si longtemps. Et à la Renaissance, Marsile Ficin en fait un éloge appuyé :

« Orfée en l’Argonautique imitant la Théologie de Mercure Trismégiste, quand il chante des principes des choses en la présence de Chiron et des heroës, c’est-à-dire des hommes angéliques, met le Chaos devant le monde, & devant Saturne, Iupiter et les autres dieux, au sein d’icelluy Chaos, il loge l’Amour, disant l’Amour être très antique, par soy-même parfaict, de grand conseil. Platon dans Timée semblablement descrit le Chaos, et en iceluy met l’Amour. »

Donc le Chaos est avant tous les dieux, et avant le Dieu souverain même, Jupiter ! Mais, surprise, au sein du Chaos, Amour est « logé ».

« Finalement en tous l’Amour accompagne le Chaos, et précède le monde, excite les choses qui dorment, illumine les ténébreuses : donne vie aux choses mortes : forme les non formées, et donne perfection aux imparfaites. » Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

Cette bonne nouvelle, c’est à Orphée qu’on la doit.

« Mais la perpétuelle invisible unique lumière de Soleil divin, par sa présence donne toujours à toutes choses confort, vie et perfection. De quoy a divinement chanté Orfée disant

Dieu l’Amour éternel toutes choses conforte

Et sur toutes s’épand, les anime et supporte. »

Concluons. Orphée a été chanté par Gérard de Nerval et filmé par Jean Cocteau. Mais ce qui compte c’est ce qu’il nous a légué, à savoir que « l’amour est plus antique et plus jeune que les autres Dieux ».

« L’amour est le commencement et la fin. Il est le premier et le dernier des dieux. » Merci Marcile. Parfait, Orphée.

Concrètement, qu’est-ce que cela nous apprend ? Ficin précise : « Il y a doncques quatre espèces de fureur divine. La première est la fureur Poëtique. La seconde est la Mystériale, c’est-à-dire la Sacerdotale. La tierce est la Devinaison. La quatrième est l’Affection d’Amour. La Poësie dépend des Muses : Le Mystère de Bacchus : La Devinaison de Apollon : & l’Amour de Vénus. Certainement l’Âme ne peut retourner à l’unité, si elle ne devient unique. » (Ibid., Oraison 7, Ch. 14).

L’Un. L’Amour. L’unité. Voilà le message d’Orphée.

Le problème, c’est qu’Orphée a perdu son Eurydice. Et nous, qu’avons-nous perdu?

Le problème du monothéisme et la fleur du souvenir


65

Le philosophe Alain Badiou, dans son livre sur S. Paul, La fondation de l’universalisme, détermine l’existence de quatre discours possibles sur la question de l’Un – du moins à l’époque concernée, au 1er siècle de notre ère. Il y a le discours du Juif, celui du Grec et le « discours chrétien », auxquels s’ajoute un quatrième discours, « qu’on pourrait appeler mystique », dit Badiou.

Qu’est-ce que le discours juif ? C’est celui du prophète, qui réquisitionne les signes. C’est « un discours de l’exception, car le signe prophétique, le miracle, l’élection désignent la transcendance comme au-delà de la totalité naturelle ».

Qu’est-ce que le discours grec ? C’est celui du sage, en tant qu’il s’approprie « l’ordre fixe du monde », et qu’il apparie le logos à l’être. C’est un « discours cosmique » qui dispose le sujet dans « la raison d’une totalité naturelle ».

Ces deux discours semblent s’opposer. « Le discours grec argue de l’ordre cosmique pour s’y ajuster, tandis que le discours juif argue de l’exception à cet ordre pour faire signe de la transcendance divine. »

Mais en réalité, ils sont « les deux faces d’une même figure de maîtrise ». C’est cela « l’idée profonde » de Paul, tel qu’interprété par Badiou. « Aux yeux du juif Paul, la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. Il en résulte premièrement qu’aucun des deux discours ne peut être universel, puisque chacun suppose la persistance de l’autre. Et deuxièmement, que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans l’univers la clé du salut, soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque), soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). »

Ni le discours grec, ni le discours juif ne sont donc « universels ». L’un est réservé aux «sages», l’autre aux «élus». Or le projet de Paul est de « montrer qu’une logique universelle du salut ne peut s’accommoder d’aucune loi, ni celle qui lie la pensée au cosmos, ni celle qui règle les effets d’une exceptionnelle élection. Il est impossible que le point de départ soit le Tout, mais tout aussi impossible qu’il soit une exception au Tout. Ni la totalité ni le signe ne peuvent convenir. Il faut partir de l’événement comme tel, lequel est acosmique et illégal, ne s’intégrant à aucune totalité et n’étant signe de rien. »

Paul tranche net. Il part seulement de l’événement, unique, improbable, inouï, incroyable, jamais vu. Cet événement sans hier et sans pair, n’a aucun rapport avec la loi, et aucun rapport avec la sagesse. Ce qu’il introduit dans le monde est absolument nouveau.

Paul casse les baraques, la séculaire et la millénaire. « Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle ? (…) Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus méprisées, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. » (Cor. 1, 1, 17sq.) On ne peut nier que ces paroles soient proprement révolutionnaires, évidemment « scandaleuses » pour les uns, clairement « folles » pour les autres, mais indubitablement « nouvelles », et radicalement subversives.

Et puis il y a le quatrième discours, « mystique ». mais de celui-là on peut à peine dire que c’est un discours. L’allusion, chez Paul, est brève comme l’éclair, et voilée, lapidaire : « Je connais un homme (…) qui entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer. » (Cor. 2, 12)

L’ineffable est cousin de l’inaudible. Plutarque rapporte qu’il y avait en Crète une statue de Zeus sans oreilles. « Il ne sied point en effet au souverain Seigneur de toutes choses d’apprendre quoi que ce soit d’aucun homme », explique l’historien grec.

Revenons à l’Un, dont on sait maintenant qu’il n’a pas d’oreilles. Badiou apporte quatre réponses à la question du discours sur l’Un. Deux d’entre elles ne sont pas « universelles », une troisième l’est (parce qu’incluant structurellement les fous, les faibles, les vils et les méprisés), et de la quatrième on ne peut rien dire.

Mais il y a d’autres réponses encore, sans doute. J’imagine idéalement qu’il doit bien y avoir un point de vue spécial qui consisterait à rendre compossibles toutes ces réponses, à raccorder tous ces points de vue spécifiques selon une logique plus profonde. On peut estimer que ce point de vue serait le point de vue de l’Un, lui-même.

Comme je n’en suis pas à une métaphore près, je vais tenter de me faire comprendre à l’aide d’une recette, celle du parfum qu’employaient les prêtres égyptiens. Ce parfum sacré, appelé Kyphi, était composé de seize substances : miel, vin, raisins secs, souchet, résine, myrrhe, bois de rose, séséli, lentisque, bitume, jonc odorant, patience, petit et grand genévrier, cardamone, calame. Il y a d’autres recettes chez Galien, chez Dioscoride, ou dans le texte d’Edfou et le texte de Philae, mais ne nous égarons pas. Le point est ailleurs.

Baudelaire nous met sur la piste :

« Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise. »

Ces paroles poétiques fleurent le mysticisme décalé d’un visionnaire écartelé entre la fleur du souvenir, et le fruit de l’avenir.

Qui a tué Osiris?


64

Les chaînes humaines, les passages de relais qui permettent la transmission d’un savoir acquis au-delà des âges, sont fascinants. De l’un à l’autre, on remonte alors toujours plus haut, aussi loin que possible, comme le saumon le torrent. Pour prendre un exemple, partons de Clément d’Alexandrie, mon auteur favori du 2ème siècle. Grand écrivain, profonde culture, sagesse large. C’est grâce à lui que l’on a pu sauver de l’oubli vingt-deux fragments de Héraclite (les fragments 14 à 36 selon la numérotation de Diels-Kranz). C’est beaucoup : vingt-deux sur un total de cent trente-huit… Merci Clément.

Voici le fragment N° 14 : « Rôdeurs dans la nuit, les Mages, les prêtres de Bakkhos, les prêtresses des pressoirs, les trafiquants de mystères pratiqués parmi les hommes. » On est en plein dans le sujet : la nuit, la Magie, les bacchantes, les lènes, les mystes, et bien sûr le dieu Bakkhos.

Le fragment N°15 décrit brièvement l’une de ces cérémonies mystérieuses et nocturnes: « Car si ce n’était pas en l’honneur de Dionysos qu’ils faisaient une procession et chantaient le honteux hymne phallique, ils agiraient de la manière la plus éhontée. Mais c’est le même, Hadès ou Dionysos, pour qui l’on est en folie ou en délire. »

On notera au passage la réserve implicite de Héraclite à l’égard des délires bacchiques et des hommage orgiaques au phallus, qui choquaient, semble-t-il, les sages et les philosophes.

Mais on soulignera surtout le lien fait par lui entre la folie, le délire, la mort et Dionysos/Bacchus. Bacchus est dans l’imaginaire associé à l’ivresse, et l’on a en mémoire des Bacchus rubiconds, faisant bombance sous la treille. Mais Bacchus, nom latin du dieu grec Bakkhos, est aussi Dionysos, que Héraclite assimile également à Hadès, le Dieu des Enfers, le Dieu des morts.

On sait par ailleurs que Dionysos était étroitement assimilé à Osiris. En tout cas c’était déjà une évidence pour Hérodote au 5ème siècle av. J.-C. Plutarque, qui a étudié la question sur place, 600 ans plus tard, rapporte que les prêtres égyptiens appellent le Nil, Osiris, et la mer, Typhon. Osiris est le principe de l’humide, de la génération, ce qui va bien avec le culte phallique. Typhon est le principe du sec et du brûlant, et par métonymie du désert et de la mer. Et Typhon est aussi l’autre nom de Seth, le frère assassin d’Osiris, qu’il a découpé en morceaux.

On voit par là que les noms de dieux circulent entre des sphères fort éloignées. Ils peuvent aussi s’interpréter, à un niveau plus profond, comme les dénominations de concepts abstraits. D’ailleurs, Plutarque, qui cite dans son livre Isis et Osiris des références venant d’un horizon plus oriental encore, comme Zoroastre, Ormuzd, Ariman ou Mitra, avait bien compris ce mécanisme anagogique, que les antiques religions avestique et védique pratiquaient abondamment. Zoroastre avait montré le chemin. Les noms des dieux incarnent des idées, des abstractions. Les Grecs furent en la matière les élèves des Chaldéens et des anciens Perses. Plutarque condense plusieurs siècles de pensée grecque, d’une manière qui évoque les couples de principes zoroastriens: « Anaxagore appelle Intelligence le principe du bien, et celui du mal, Infini. Aristote nomme le premier la forme, et l’autre, la privation1. Platon qui souvent s’exprime comme d’une manière enveloppée et voilée, donne à ces deux principes contraires, à l’un le nom de « toujours le même » et à l’autre, celui de « tantôt l’un, tantôt l’autre »2. »

Plutarque n’est pas dupe des mythes grecs, égyptiens ou perses. Il sait qu’ils cachent des vérités plus abstraites, et peut-être plus universelles. Mais il faut se contenter d’allusions de ce genre : « Dans leurs hymnes sacrés en l’honneur d’Osiris, les Égyptiens évoquent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ». » Quant à Typhon, déicide et fratricide, Hermès l’émascula, et prit ses nerfs pour en faire les cordes de sa lyre.

Mais il faut ici conclure. Plutarque se sert, méthode ancienne, de l’étymologie (réelle ou imaginée) pour faire passer ses idées : « Quant au nom d’Osiris, il provient de l’association de deux mots : ὄσιοϛ, saint et ἱερός, sacré. Il y a en effet un rapport commun entre les choses qui se trouvent au Ciel et celles qui sont dans l’Hadès. Les anciens appelaient saintes les premières, et sacrées les secondes. »3

Osiris, osios-hiéros, unit en son nom le Ciel et l’Enfer, il conjoint le saint et le sacré.

Le sacré ? C’est ce qui est séparé.

Osiris est donc vainqueur de la mort, et unit les mondes, mêmes ceux qui sont les plus « séparés ». On pourrait dire que le Christ est une figure osirienne, ou qu’Osiris est une métaphore christique, par anticipation. Mais cela n’épuise pas le mystère.

1 Aristote, Metaph. 1,5 ; 1,7-8

2Platon. Timée 35a

3Plutarque, Isis et Osiris.

Israël, l’Iran et Qumran


63

Des ministres d’importance (dit-on) se réunissent en ces jours à Lausanne autour du cas de l’Iran et de sa bombe, atomique et putative. Je voudrais revenir à cette occasion sur certains aspects de l’antique culture iranienne (perse), qui n’ont (certes) absolument aucun rapport avec les centrifugeuses, mais qui me paraissent néanmoins pertinents, du point de vue de la grande image, de l’arrière-plan profond.

Henry Corbin, orientaliste français, qu’il n’est pas besoin de présenter, a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à l’islam iranien, en particulier du point de vue de ses aspects spirituels et philosophiques. Dans un livre, consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse, il prend notamment et directement parti pour les shî’ites contre les sunnites.

Je ne sais si c’est ‘politiquement correct’, et à vrai dire, je me sens très loin de cette notion assez périssable, mais voici la manière partisane dont il introduisit alors son sujet : « A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » H. Corbin, En islam iranien, p. III.

Corbin revient longuement sur l’aventure exceptionnelle « d’un jeune penseur génial, originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî, qui devait mourir à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause (1191) ».

Ce « penseur génial » avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. » (Ibid. p.IV)

Si je cite ici les travaux de Corbin, c’est qu’ils me permettent de mettre en lumière l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait, au 12ème siècle après J.-C., réinjecter la sagesse des Mages hellénisés dans la Perse islamique .

Mais, plus d’un millénaire auparavant, et en sens inverse, les sectes esséniennes de Qumran (dont on a retrouvé entre 1947 et 1956 les manuscrits, dans des grottes près de la Mer Morte, en Israël – mais alors en Transjordanie) avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

Citant les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa aborde la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy. Il rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » S. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

Les querelles de chapelle, si j’ose dire, m’indiffèrent absolument. Il me paraît autrement plus fructueux de reconnaître ouvertement les multiples fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et structurant la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

Les rodomontades des ministres d’un jour me fatiguent de leur inanité mafflue, de leur arrogance inepte, de leur ignorance calculée. Il nous faut monter de plusieurs crans au-dessus de leurs stratégies électorales, dérisoires et vaines. Il y a plus à apprendre en observant les destins de ces peuples moyen-orientaux, unis depuis toujours dans la même recherche.

Pour une anthropologie du Djihad, de la décapitation et de la castration.


62

Un paradoxe qui donne à penser: depuis que la philosophie moderne a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est mise hors jeu du monde réel, ce monde où l’on fait des guerres interminables et sans merci, où l’on égorge les hommes, où l’on réduit les femmes à l’esclavage et où on enrôle les enfants pour en faire des assassins. La philosophie moderne (et occidentale?) se trouve désormais incapable de penser, de faire valoir sa pensée dans la grande bataille théologico-politique contre le fanatisme religieux. Elle a démontré que la raison n’a vraiment plus rien à dire à propos de la foi, ni non plus de légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme proclamé a donné le champ libre à tous les fanatismes religieux, qui se trouvent en quelque sorte libérés de toute prétention critique, la critique ayant elle-même reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit de pensable sur la croyance, et plus généralement sur l’impensable.

Pour ma part, afin de tenter, en franc-tireur, de penser l’impensable, j’ai choisi ici la voie anthropologique. Elle m’incite à aller revisiter d’anciennes croyances religieuses, à la recherche d’un lien profond, anthropologique, entre ce que des peuples de l’Indus ou du Nil, du Tigre ou du Jourdain, croyaient il y a 2500 ans ou même il y a 5000 ans, et ce que d’autres peuples croient aujourd’hui, dans les mêmes régions. Parmi ces croyances, il y en a assez qui mystifient les philosophes et les rationalistes, les politiques et les journalistes, par exemple celles qui font de la mort et de la haine les compagnes quotidiennes de millions de personnes vivant au 21ème siècle, à deux heures d’avion de la « modernité » sceptique et assoupie.

Au billet 61, je faisais allusion à la figure du sang qui coule, du sang sacrificiel, dans trois religions, très différentes extérieurement, le judaïsme, les mystères d’Atys et Cybèle et le christianisme.

Je voudrais dans ce billet faire un lien (anthropologique) entre la castration volontaire des prêtres de Cybèle, la religion égyptienne, plus précisément celle d’Osiris, et la foi explosive des fanatiques djihadistes, leur foi en la décapitation et en l’égorgement. Mon but ? Renforcer l’idée qu’il y a des constantes anthropologiques qui peuvent se traduire en figures religieuses, pérennes, profondes. Parmi elles, la castration, dans son lien avec l’« enthousiasme », me paraît une constante anthropologique, par sa dé-liaison radicale avec le sens commun, et parallèlement son lien projeté avec le divin.

J’ai évoqué plus haut le « jour du sang », où les prêtres de Cybèle s’émasculent volontairement et jettent leurs organes virils au pied de la statue de Cybèle. Des néophytes et des initiés, pris de folie divine, tombant dans la fureur de l’ « enthousiasme », les imitaient alors, et s’émasculaient à leur tour.

Quelle est la nature de cet « enthousiasme » ? Que nous dit-il sur la raison et la déraison humaine ?

Jamblique écrit à ce propos : « Il faut rechercher les causes de la folie divine ; ce sont des lumières qui proviennent des dieux, les souffles envoyés par eux, leur pouvoir total qui s’empare de nous, bannit complètement notre conscience et notre mouvement propres, et émet des discours, mais non avec la pensée claire de ceux qui parlent ; au contraire, c’est quand ils les « profèrent d’une bouche délirante » (Héraclite DK. fr. 92) et sont tout service pour se plier à l’unique activité de qui les possède. Tel est l’enthousiasme. » (Jamblique, Les mystères d’Égypte, III, 8).

Cette description de la « folie divine », de l’ « enthousiasme », par un contemporain de ces scènes orgiaques et de démesure religieuse me frappe par son empathie. Jamblique évoque ce « pouvoir total qui s’empare de nous » et « bannit notre conscience » comme s’il avait éprouvé lui-même ce sentiment.

Pour ma part, je fais l’hypothèse que cette folie et ce délire sont structurellement et anthropologiquement analogues à la folie et au délire fanatique qui occupent depuis quelque temps la scène médiatique et le monde.

Face à la folie, il y a la sagesse. Jamblique évoque dans le même texte le maître de la sagesse, Osiris. « L’esprit démiurgique, maître de la vérité et de la sagesse, quand il vient dans le devenir et amène à la lumière la force invisible des paroles cachées, se nomme Amoun en égyptien, mais quand il exécute infailliblement et artistement en toute vérité chaque chose, on l’appelle Ptah (nom que les Grecs traduisent Héphaistos, en ne l’appliquant qu’à son activité d’artisan) ; en tant que producteur des biens, on l’appelle Osiris. » (Ibid. VIII, 3)

Quel lien avec la castration ? J’y viens.

Plutarque rapporte avec de nombreux détails le mythe d’Osiris et d’Isis. Il ne manque pas, d’abord, d’établir un lien direct entre la religion grecque et l’ancienne religion égyptienne. « Le nom propre de Zeus est Amoun [dérivant de la racine amn, être caché], mot altéré en Ammon. Manéthon le Sébennyte croit que ce terme veut dire chose cachée, action de cacher ». Voici établi un lien entre Zeus, Amoun/Ammon, Ptah et Osiris.

Mais le plus intéressant est la narration du mythe osirien.

On se rappelle que Seth (reconnu par les Grecs comme étant Typhon), frère d’Osiris, le met à mort, et découpe son cadavre en morceaux. Isis part à la recherche des membres d’Osiris éparpillés dans toute l’Égypte. Plutarque précise alors : « La seule partie du corps d’Osiris qu’Isis ne parvint pas à trouver ce fut le membre viril. Aussitôt arraché, Typhon (Seth) en effet l’avait jeté dans le fleuve, et le lépidote, le pagre et l’oxyrrinque l’avaient mangé : de là l’horreur sacrée qu’inspirent ces poissons. Pour remplacer ce membre, Isis en fit une imitation et la Déesse consacre ainsi le Phallos dont aujourd’hui encore les Égyptiens célèbrent la fête. » (Plutarque, Isis et Osiris)

Un peu plus tard, Seth-Typhon décapite Isis. Il me semble qu’il y a là un lien, au moins métonymique, entre le meurtre d’Osiris, l’arrachement de son membre viril par Seth, et la décapitation de la déesse Isis par le même. Un acharnement à la déchirure, à la section, à la coupure.

Ici, une parenthèse. Quelques pages plus loin, Plutarque note que « les Égyptiens prétendent que Hermès naquit avec un bras plus court que l’autre, que Seth-Typhon était roux, qu’Horus était blanc et qu’Osiris était noir. » Et voilà pourquoi « Osiris est un Dieu noir » devint l’un des secrets de l’arcane. Notons que le rouge, le blanc et le noir sont aujourd’hui encore les couleurs du drapeau égyptien, et du drapeau syrien. Persistance des symboles.

Reprenons le fil. Seth-Typhon ne s’en tira pas si bien. Le Livre des morts (Ch. 17, 30, 112-113) raconte qu’Horus l’émascula à son tour, puis l’écorcha. Plutarque rapporte également que Hermès, inventeur de la musique, prit les nerfs de Seth pour en faire les cordes de sa lyre.

Conclusion : décapitation, émasculation, démembrement sont des figures anciennes, toujours réactivées, ce sont des signaux d’une forme de constance anthropologique. S’appliquant aux dieux anciens, mais aussi aux hommes d’aujourd’hui, la réduction du corps à ses parties, l’ablation de « tout ce qui dépasse » est une figure de l’humain réduit à l’inhumain.

Dans ce contexte, l’avalement du pénis divin par le poisson du Nil est aussi une figure vouée à la réinterprétation continue, et à sa transformation métaphorique.

Le prophète Jonas, יוֹנָה (yônah) en hébreu, fut également avalé par un poisson, comme avant lui le pénis d’Osiris. De même qu’Osiris ressuscita, Jonas fut recraché par le poisson trois jours après. Les Chrétiens ont également vu dans Jonas une préfiguration du Christ ressuscité trois jours après son ensevelissement.

Le ventre du poisson fait figure de tombeau provisoire, d’où il est toujours possible pour les dieux dévorés et les prophètes avalés de ressusciter.

Il reste que la décapitation, le démembrement, la castration, armes de guerre psychologique, font partie de l’attirail anthropologique depuis des millénaires. La mise au tombeau, la résurrection, la métamorphose et le salut, aussi. Pour les Égyptiens, tout un chacun a vocation à devenir Osiris N., donc démembré, castré, ressuscité. Osiris que, dans leurs hymnes sacrés, les Égyptiens appellent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ».

La modernité occidentale, oublieuse des racines du monde, coupée de son propre héritage, vidée de ses mythes fondateurs, se trouve brutalement confrontée à leur réémergence inattendue, dans le cadre d’une barbarie qu’elle n’est plus en mesure d’analyser, et encore moins de comprendre.

Surtout, la modernité occidentale n’a pas encore fait le deuil de sa triple faillite, et donc est encore loin de pouvoir avancer sur le chemin de sa propre résurrection.

Quelle triple faillite? Faillite du politique (de Sykes-Picot aux deux Bush, du Great Game à Sarkozy-BHL). Faillite du philosophique (renoncement proclamé et impuissance intrinsèque du « raisonnable » à penser « l’impensable »). Faillite du religieux (avec d’un côté l’irénisme et la fuite hors du monde, et de l’autre l’exacerbation de l’extrémisme, du tribalisme, de la haine de l’autre, du différent, et de l’essentialisme religieux, culturel et racial).

Tout est à reconstruire.

Le jour du sang


61

 

Le 25 décembre, les chrétiens fêtent Noël. Pourquoi cette date ? Elle fut empruntée au culte de Mithra. De même, la date de la fête chrétienne de Pâques a été empruntée au culte d’Atys et de Cybèle. Pâques coïncide avec l’équinoxe du printemps et avec la grande fête de ce culte à mystères. Cette grande fête païenne, d’origine phrygienne, commençait le 24 mars. Elle était appelée le « jour du sang ».

C’était aussi le jour où les prêtres impétrants et néophytes devaient s’émasculer volontairement. « Ils jetaient ces parties retranchées d’eux-mêmes sur la statue de la déesse Cybèle. On enterrait ces instruments de fertilité dans la terre, dans des chambres souterraines consacrées à Cybèle. » explique James George Frazer (Atys et Osiris. Etude de religions orientales comparées. 1926).

On procédait également aux cérémonies d’initiation. « Le fidèle couronné d’or et entouré de bandelettes descendait dans une fosse recouverte d’une grille. On y égorgeait un taureau. Le sang chaud et fumant se répandait en torrents sur l’adorateur. » (Ibid.)

L’initié passait la nuit, seul, dans la fosse sanglante.

Le lendemain, le 25 mars, on célébrait la résurrection divine.

Les prêtres châtrés d’Atys étaient appelés les « galles », en référence au fleuve Gallus en Galatie. D’autres déesses étaient aussi servies par des prêtres eunuques, comme Artémis d’Éphèse ou Astarté à Hiéropolis en Syrie.

Divinité phrygienne, Atys est à la fois le fils et l’amant de Cybèle. On peut le comparer à Adonis, associé à Aphrodite-Astarté ou à Tammuz, parèdre d’Ishtar.

La mythologie nous renseigne sur l’origine de ce culte sanglant. Zeus a donné naissance à l’hermaphrodite Agdistis, en laissant couler son sperme à terre, ensemençant ainsi Gaïa, la Terre. Mais les autres dieux effrayés par cet étrange hermaphrodite, à la fois homme et femme, l’émasculent. Privé de son sexe mâle, Agdistis devient alors Cybèle.

Pausanias raconte que du sang qui coula de la blessure de l’émasculation, naquit l’amandier. Puis, d’une amande de cet arbre, Nana, fille du dieu-fleuve Sangarios, conçoit Atys. Atys devient un beau jeune homme. Cybèle, qui est en quelque sorte son géniteur, par amande interposée, tombe amoureuse de lui. Mais Atys devait épouser la fille du roi de Pessinos. Jalouse, Cybèle le frappe de folie. Alors Atys s’émascule lui aussi.

Regrettant son acte, Agdistis-Cybèle obtint de Zeus que le corps d’Atys ne se décompose jamais.

Le mythe d’Atys et Cybèle n’a rien à voir avec le christianisme, à l’évidence. Pourtant, les chrétiens décidèrent de fixer la fête de Pâques, elle-même empruntée au judaïsme, à la date des mystères d’Atys et Cybèle. Il y avait en effet une assez lointaine analogie, qu’il convenait d’utiliser au mieux, en des temps de compétition forcenée entre paganisme et christianisme.

De même que le Christ avait été mis à mort, que son sang avait coulé, et qu’il avait été mis au tombeau pour ressusciter le 3ème jour, de même le sacrifice du taureau (lui-même hérité de traditions plus anciennes) fait couler le sang sur l’initié qui doit passer la nuit dans ce caveau aux allures de tombeau, pour ressusciter symboliquement le lendemain en tant qu’initié aux mystères.

Pâques elle-même était une fête instituée par les Juifs en souvenir du sacrifice d’Isaac par son père Abraham à la demande de YHVH.

Cette référence biblique à d’anciens sacrifices humains atteste d’une pratique religieuse, qui dut prendre d’autres formes au long des milénaires et dans différentes parties du monde.

Heureusement, avec l’heureuse issue du sacrifice d’Isaac, le judaïsme confirmait la fin du sacrifice humain.

Le culte d’Atys et de Cybèle ne demandait pas le sacrifice de l’homme, mais seulement celui de ses parties.

Il y a seulement un point commun entre le judaïsme, les mystères d’Atys et de Cybèle, et le christianisme : le sang y coule.

Le sang du bélier, le sang du sexe tranché, le sang du Christ.

Analogie, que ne fait-on pas en ton nom !

Le sang coule et Dieu se tait


60

Dans un essai écrit il y a environ quarante ans, Les gnostiques, Jacques Lacarrière s’en prend violemment au christianisme des premiers siècles, et de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit, par contraste, de faire l’éloge appuyé du gnosticisme. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens. »

Lacarrière prend fait et cause pour les gnostiques, se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et proclame avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais, et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire pourrait générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, entièrement voué au mal.

Tous les signes, tous les symboles sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde ». Les gnostiques en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques ont des noms divers, énumérés par Épiphane, les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Si Lacarrière est fasciné par les gnostiques, il a cependant beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec des musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), avec des danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, explique Lacarière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en faisant appel à la nécessité, aujourd’hui, d’un « nouveau gnosticisme ». Le « gnostique d’aujourd’hui » doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent du début des années 1970. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu un peu de sa signification profonde. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme. Des fous fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à sa racine occupent désormais la une des médias.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, on vient de faire couler le sang des touristes. Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes absolument résolus, et méprisant la vie, celle des autres comme la leur propre ?

La guerre entre la démocratie et le terrorisme peut empirer, s’embraser. L’histoire ne manque pas de références possibles d’analogies tentantes. Par exemple, je propose d’interpréter l’irréductible combat entre les chrétiens et les gnostiques comme une métaphore de cette guerre présente. Ce que les gnostiques représentaient jadis d’absolument radical, contre les païens, les juifs et les chrétiens d’alors, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du « monde », le monde occidental, le monde des démocraties riches ou non, alertes ou assoupies, centrées sur leurs petits univers, leurs étroites références, leurs consciences bonnes, courtes et satisfaites, ou bien capables encore de rêves transcendants.

L’histoire est toujours en train de se faire, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Nous sommes des êtres de chair et de sang, et notre destin est fondamentalement lié à cette essence charnelle, sanguine. Le sang coule dans nos veines, parcourt sans cesse notre corps, et c’est donc une possibilité très haute qu’il puisse aussi couler au-dehors de ce corps, si le mal, la volonté du mal s’acharne à le répandre.

Nous payons notre nature humaine au prix du sang qui coule. Car nous ne sommes ni des pierres, ni de purs esprits. Lacarrière cite pour se justifier Marguerite Yourcenar, qui écrit dans l’Œuvre au noir : «La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. »

Le sang coule, dans l’indifférence du monde et de ce Dieu-là.

Quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu du monothéisme ou le Dieu du djihad ? Le Dieu universel, dit « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes? Ou tous ces Dieux mis ensemble, pour n’en former qu’un, le Dieu Unique ?

Notre cœur bat, notre sang coule. Et Dieu se tait. Pourquoi ?

Soit il n’existe pas, soit il est indifférent (comme Yourcenar le propose). Mais il y a une troisième possibilité : sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Pour percevoir et entendre, il faudrait être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

Noms de Dieu (suite…)


59

Dans les livres de l’Avesta, les prières, les louanges, les hommages d’admiration sont adressés aux Gâthâs, qui font office de divinités intermédiaires. Ainsi le Yasna (chapitre 54) dit : « Tous les mondes, les corps, les os, les forces vitales, les formes, les forces, la conscience, l’âme, la Phravai, nous les offrons et présentons aux Gâthâs, saints, seigneurs du temps, purs ; aux Gâthâs qui sont pour nous des soutiens, des protecteurs, une nourriture de l’esprit. »

Mais la religion de l’Avesta possède aussi un Seigneur des seigneurs, un Dieu, qui règne fort au-dessus des Gâthâs. C’est Ahura Mazda, appelé également, en pehlevi, ou moyen persan, Ormuzd.

En avestique, la langue iranienne ancienne, Ahura signifie « seigneur ». Mazda signifie « grandement savant ». Burnouf décompose mazda en maz – dâ. Maz est un superlatif, et signifie « connaître ». En persan moderne, dânâ signifie « savant ». Il y a aussi un équivalent en sanscrit : « mêdhas ».

Dans le premier Yast, interrogé par Zoroastre sur son nom (un peu comme le fera, quatre ou cinq siècles plus tard, Moïse sur la montagne, face à YHVH), Ahura Mazda déclare lui-même : « Mon nom est le souverain, mon nom est le grand savant ». Tout se passe donc comme si toute la sagesse, toute la connaissance résidait dans le Nom de Dieu.

On appelle souvent Ahura Mazda d’un autre nom, Spenta Mainyu, soit mot à mot : « le Saint Esprit ».

La question des noms de Dieu est fort importante. Zoroastre continue d’interroger Ahura Mazda. Il le presse de révéler ce qu’il y a de plus puissant, de plus efficace contre les démons, rangés sous la bannière de l’Esprit du Mal, Ara Mainyu (en pehlevi, Ahriman). Ce sont, répond Ahura Mazda, les noms que je porte. « Mon nom est Celui qu’il faut interroger ; je m’appelle en deuxième lieu le Chef des troupeaux ; le Propagateur de la loi ; la Pureté excellente ; le Bien d’origine pure ; l’Intelligence ; Celui qui comprend ; le Sage ; l’Accroissement ; Celui qui s’accroît ; le Seigneur ; Celui qui est le plus utile ; Celui qui est sans souffrance ; Celui qui est solide ; Celui qui compte les mérites ; Celui qui observe tout ; l’Auxiliateur ; le Créateur ; l’Omniscient (le Mazdâ) (…).

Retiens et prononce ces noms jour et nuit. Je suis le Protecteur, le Créateur, le Sustenteur, le Savant, l’Être céleste très-saint. Mon nom est l’Auxiliaire, le Prêtre, le Seigneur ; je m’appelle Celui qui voit beaucoup, Celui qui voit au loin. Je m’appelle le Surveillant, le Créateur, le Protecteur, le Connaisseur. Je m’appelle Celui qui accroît ; je m’appelle le Dominateur, Celui qu’on ne doit pas tromper, Celui qui n’est pas trompé ; je m’appelle le Fort, le Pur, le Grand ; je m’appelle Celui qui possède la bonne science.

Celui qui retient et prononce ces noms échappera aux attaques des démons. »1

Je n’insiste pas sur l’analogie évidente avec des textes comparables, mais beaucoup plus tardifs, du judaïsme, et plus tardifs encore de l’islam.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’indubitablement l’Avesta est une religion révélée. C’est un dieu qui l’a initialement révélée aux Mazdéens. Et le grand réformateur du mazdéisme, Zoroastre, dont les travaux les plus récents attestent qu’il vécut antérieurement à Abraham, entre 1400 et 1100 av. J.-C., transforma le dualisme initial et la multiplicité de dieux divers du mazdéisme, en un monisme absolument transcendantal, après en avoir discuté directement avec Ahura Mazda.

Conclusion provisoire:

De deux choses l’une.

Ou bien ce monde d’en-haut, ce monde spirituel, dont je tente ici de cerner les variations, les analogies et les anagogies, les ressemblances et les échos, n’existe tout simplement pas, et les guerres, les morts, le sang répandu aujourd’hui, hier et demain, constituent une sinistre farce, imputable à quelques cyniques, à des fous et à des criminels de guerre, qui devraient être pourchassés sur la surface de cette terre sans sens, sans passé et sans avenir.

Ou bien ce monde d’en-haut, par quelque mystérieuse raison, existe en effet, mais échappe à notre perception, à notre compréhension et à notre intellection, mais alors toutes les religions qui sont apparues depuis l’aube des temps, le shamanisme, le Véda, l’Avesta, le zoroastrisme, la magie chaldaïque, l’ancienne religion égyptienne, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, sont autant d’instances diverses de ce monde-là, plus ou moins adaptées à leur époque et à leur zone initiale d’apparition.

Il me paraît aussi évident que vu le chaos du monde, aucune de ces religions citées n’est en mesure de réclamer la vérité pour elle seule.

D’un point de vue anthropologique, tout se passe comme si quelque chose se jouait depuis des millénaires, dans une partie sidérale, qui nous échappe manifestement, mais à laquelle il est cependant possible de prendre une part modeste. Nous, qui transitons comme des insectes dans la lumière, un soir d’été, nous ne pouvons qu’appréhender intuitivement, « imaginalement » comme dirait Corbin, cet indicible enjeu.

Tout ce que nous pouvons faire, et c’est déjà beaucoup, c’est de refuser de nous laisser prendre dans la nasse des idées toutes faites, c’est de refuser les sectarismes, les dogmatismes, les prisons de la pensée et de l’idée. Tout ce que nous pouvons faire c’est contribuer logiquement à l’édification lente, fragile et provisoire de la religion de l’humanité entière.

1Cité par Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.

La lumière vient de Tyr


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Les Phéniciens ont inventé l’alphabet, mais peuple concret, marchand et voyageur, ils ne nous ont laissé presque aucune trace écrite. Le seul monument écrit qu’ils nous ont légué est un fragment attribué à Sanchoniaton, qui était prêtre de Tyr, selon Philon de Byblos, son traducteur. Sanchoniaton a vécu avant la guerre de Troie, quelque 2000 ans avant J.-C. En copte ancien Koniath signifie la demeure sainte, ou encore l’endroit où sont déposées les archives. Ernest Renan propose pour étymologie le mot grec Σαγχων, « qui habite », et Sanchoniaton serait alors celui « qui habite avec le collège saint ».

Le fragment de Sanchoniaton est particulièrement précieux, parce qu’il est l’un des rares témoignages qui nous restent d’une époque fabuleuse, où les esprits orientaux ont pu effectivement converger.

C’est une leçon pour nos âges sanglants.

En ces temps-là, l’Avesta, d’ailleurs infusé par le Véda, la Genèse, qui était encore en genèse, et en gésine, les théogonies de Sanchoniaton et d’Hésiode marquaient spécifiquement des phases différentes d’une même histoire, et non les revendications séparées de peuples divergents, à la recherche d’une vaine prééminence originaire. « Le feu sacré était universellement révéré chez les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Perses. » 1 L’idée du Dieu Unique était présente chez les Hébreux, mais aussi dans la religion orphique, dans le mazdéisme, dans la religion de la magie chaldaïque, et plus originairement encore, cette idée avait été perçue et nommée dans le Veda et dans le Zend Avesta.

Dans Homère, qui arrive plus de mille ans plus tard, on trouve des réminiscences de ces intuitions premières. Les dieux y abondent, mais ce n’est qu’une apparence. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le Ciel et la Terre sont liés, et bien reliés. L’humain et le divin se confondent. Les hommes sont des descendants des dieux, et les héros sont faits de leur étoffe.

On a des traces de la mémoire longue de la région. Sous Ptolémée Philadelphe, Manéthou, un prêtre de Sébennytus, compile l’histoire des dynasties égyptiennes, et les fait remonter jusqu’à 3630 av. J.-C., en en comptant trente et une, de Ménès à Alexandre. Notre Champollion national, d’après les indications recueillies dans les tombes de Thèbes, fait remonter à l’année 3285 av. J.-C. l’institution du calendrier égyptien de 365 jours. On peut estimer que les connaissances astronomiques de cette antique époque étaient donc déjà fort supérieures à celles des peuples nomades qui comptaient encore par mois lunaires.

Mais revenons à notre phénicien de Tyr, Sanchoniaton, d’il y a quatre mille ans. Nous avons de sa plume ce fragment décalé, renversant quelques idées acquises, et d’ailleurs plus tardives. C’est à propos du dieu Thôt, qui sera identifié bien plus tard, à Hermès, Mercure, Idrîs et Henoch, d’autres noms pour le même « dieu ». Sanchoniaton l’appelle pour sa part Taut, et nous livre cette description succincte: « Taut excite au combat les Elohim, compagnons de El, en leur chantant des hymnes guerriers. »2

Sanchoniaton nous apprend aussi que Taut était fils de Misor, autrement dit Misr ou Misraïm, qui dénommaient les colonies égyptiennes de la Mer noire, dont la principale fut Colchis.

Moreau de Jonnes explique que Taut (ou Thôt) a reçu aussi le nom de Mercure, Her-Koure, le Seigneur des Koures. « Ce nom dérive de Kour, le soleil. Les Courètes et les Coraïxites habitaient la Colchide. Le fleuve Kour, Dioscurias, le Gouriel rappellent cette dénomination générique. Her-Koure fut le Dieu des trafiquants et des navigateurs (emblème du poisson), ancêtres des phéniciens. Les Corybantes (Kouronbant) étaient selon Strabon originaires de la Colchide. »3

Entre parenthèses, la Colchide, aujourd’hui appelée Abkhazie, arrachée depuis peu à la Géorgie, et où fleurissent sur la côte de la mer Noire, les magnifiques villas des oligarques russes et des silovniki du FSB…

Mais revenons à notre sujet. Eusèbe de Césarée rapporte que le début du Sanchoniaton a été traduit ainsi par Philon: « Il y avait au commencement du monde un air ténébreux et l’Esprit – ou le Souffle – ténébreux, et il y avait le Chaos troublé et plongé dans la nuit. »

Cela, écrit plusieurs siècles avant Abraham. Qu’est-ce que ce prêtre de Tyr nous dit? Que l’Esprit souffle sur les ténèbres, depuis le commencement du monde. Il s’oppose au Chaos et à la Nuit. Il est donc Lumière. C’est plutôt une bonne nouvelle, n’est-ce pas?

1A.C. Moreau de Jonnes. Les temps mythologiques. Essai de restitution historique. Cosmogonies. Le livre des morts. Sanchoniaton. LA Genèse. Hésiode. L’Avesta. Paris, 1876.

2Ibid.

3Ibid.

Un philosophe exécuté à Alep parle.


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Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, faisant des bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices. Voilà un exemple frappant. En lisant aujourd’hui un livre de Henry Corbin, je tombe sur ce paragraphe bref, large, immense même. Il résume excellemment une des facettes de mon propre rêve, entrepris il y a plusieurs années. C’est Sohravardî, ce philosophe trentenaire, mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, qui parle : « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie-Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. » (En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35)

Ce que je retiens ici, c’est l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, qui relient l’Indus à la mer Égée en y incluant l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Les fleuves verticaux n’accompagnent pas servilement les routes horizontales des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts. Peu importent les routes et les ponts, la parole court, circule, insémine. Et surtout, c’est cela qui m’intéresse, ce fil, cette intuition, cette sagesse réduisent la diversité des religions, qui s’égrènent dans les millénaires, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, mais aussi, n’en doutons pas, le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, ou shi’ite), en les faisant participer comme levains de la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend, à mon humble avis, urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve (j’ai quelques heures de vol au-dessus des nids de coucou à mon actif), ni irénique (je ne crois pas à la paix des mots sans la justice des choses). Il s’agit d’une autre tâche, bien décrite par Corbin, d’ailleurs.

Pour faire court et conclure, elle consiste à retrouver le sens originaire de l’Orient, l’Ishraq.

Un secret bien gardé, qui gagne à être connu.


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Le propre du secret est d’être tu, et de rester tu. Mais les possesseurs de secrets cèdent parfois à la tentation non de les révéler, mais de se vanter d’en avoir, des importants, des essentiels, des divins. C’est là que le bât blesse. Tout le paradoxe du secret a été bien résumé par Voltaire dans une formule ironique et légère, qui touche le fond de la chose: « Faites-nous donc voir quelque secret de votre art, ou consentez à être brûlé de bonne grâce », écrit-il à l’article « Magie » de son Dictionnaire philosophique. La magie, le secret et la religion, ont souvent été associés, au long des siècles, dans des relations parfois chaotiques, contradictoires et même conflictuelles. Ceux qui assuraient connaître des clés supérieures de compréhension du monde, et qui refusaient de les partager, s’exposaient aux jalousies, à la hargne, à la haine et finalement à la violence, sous prétexte de fraude, ou d’hérésie, tant la connaissance de choses ultimes, mais non avouables ouvertement, pouvaient être source de clivage, de suspicion et de révolte.

Je vais m’exercer aujourd’hui à un effort de dévoilement d’un possible secret, assez ancien, plutôt profond, et sans grande importance aujourd’hui, sauf si l’on pense que le passé est une préfiguration de l’avenir, et qu’un mystère n’est que l’ombre d’une vérité.

Les rois Mages, qui vinrent d’un Orient lointain (en gros la Mésopotamie ou l’actuel Iran) pour rendre hommage à un enfant nouveau-né, apportaient dans leurs bagages de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Sans doute, devaient-ils être aussi porteurs de lourds secrets, dont comme il se doit, nous ne savons rien. Mais, rien n’empêche d’en rêver. En tant que Mages, ils devaient avoir hérité d’une bonne part du trésor de la tradition zoroastrienne et des mystères de Mithra.

Cette tradition et ces mystères avaient été largement influencés par l’Inde védique, mais en avaient parfois pris le contre-pied systématique. Franz Cumont écrit que dans le Véda, Indra est un « deva » c’est-à-dire un « être de lumière ». Dans l’Avesta, en revanche, les textes attribués à Zoroastre en font un « daêva ». Mais les « daêvas » d’Iran, bien qu’ayant le même nom que les « dévas » de l’Inde, ne sont plus des « dieux », mais des « diables », des esprits mauvais, hostiles à la puissance bienfaisante d’Ahura Mazda, le Dieu Bon et Tout-Puissant du zoroastrisme. Cette inversion des « dieux » en « diables », qui pourtant gardent le même nom, a pu être interprétée comme une conséquence du tribalisme ou du nationalisme ombrageux qui après avoir emprunté aux voisins leurs dieux et leur religion, décident de les nier symboliquement.

Mais pour nous, qui lisons ces textes anciens, qui réfléchissons sur la genèse et la décadence de ces croyances presque oubliées, il apparaît lumineusement qu’elles forment un jalon essentiel pour la compréhension des idées et des croyances qui furent développées plus à l’Ouest, et notamment dans le cadre du judaïsme et du christianisme. Les indices sont fragiles, mais ils évoquent des pistes possibles de réflexion.

Par exemple, Mithra est un « Dieu des Armées », ce qui fait penser à l’Elohim Tsabaoth des Hébreux. Il est aussi Époux et Fils d’une Mère Vierge et Immaculée. Il est un Médiateur – comme le Logos. A ce titre il est l’Intermédiaire entre la Toute-Puissance divine et le monde créé. Ces idées ont été reprises par le christianisme et la Kabbale juive. Dans le culte de Mithra, on use de sacrements, où le vin, l’eau, le pain constituent l’occasion d’un banquet mystique. Cela est fort proche des rites de partage du Shabbat ou de la Communion chrétienne.

Je n’insisterai pas davantage. Mais il me semble que cela indique assez clairement qu’il n’y a pas de solution de continuité entre l’Indus, l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Sur cet arc immense, se croisent et se rejoignent les croyances fondamentales, les intuitions premières, ensemençant les peuples, à travers des symboles étrangement proches.

Ce message a ensuite été transmis vers la Grèce puis Rome. Dionysos, selon une étymologie qui emprunte ses sources à la langue de l’Avesta (l’avestique), doit se lire comme : div-an-aosha, soit : « le Dieu de la boisson d’immortalité ».

Ce qui me frappe, dans la barbarie des temps présents, c’est qu’elle est sans mémoire.

Religion, blasphème et musique


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La musique joue un rôle spécial dans toutes les religions. De façon marquante, la musique volontairement dissonante de flûtes et de tambourins accompagnait les thiases dionysiaques. Platon a présenté une théorie de la musique dans ses rapports avec la philosophie et la religion, à partir des idées égyptiennes, introduites en Grèce par Orphée et développées par Pythagore. Mais cette science même était soumise au secret. Pythagore explique ouvertement la partie théorique du système musical à utiliser mais il reste silencieux quant au caractère fondamental de cette science de la musique sacrée, en réservant la connaissance aux initiés. Ces initiés n’avaient accès à ces mystères qu’après de douloureuses épreuves, et après avoir juré le silence à leurs propos. Le poète Eschyle avait été soupçonné d’avoir dévoilé publiquement un sujet censé être couvert par les Mystères dans une de ses pièces mise en scène au théâtre. Il n’échappa que de peu à la fureur du peuple qui voulait sa mort pour avoir commis ce blasphème. Antoine Fabre d’Olivet1 écrit que selon Aristote, Eschyle ne put être absous de ce crime qu’en prouvant qu’il n’avait pas été initié. Il se défendit d’avoir dévoilé les Mystères en disant ignorer que ces choses ne devaient pas être dites.

Mais selon Clément d’Alexandrie, au contraire, il admit avoir été initié, ce qui lui donnait, à la différence de ses accusateurs, la capacité de démêler ce qui pouvait être dit à propos des Mystères et ce qui devait être tu.

Fabre d’Olivet rapporte aussi que la tête de Diagoras fut mise à prix pour la même raison. De même celles d’Andocidès et d’Alcibiade. Diagoras de Melos était surnommé « l’athée ». « Il discréditait les Mystères en les divulguant, les expliquant, et allait jusqu’à singer les petits mystères ; il récitait le Logos orphique, dévoilait les Mystères d’Eleusis et ceux des Cabires. »

Les temps n’étaient pas propices à la liberté de pensée contre les dogmes admis par la religion. Aristote n’échappa qu’avec grande peine aux poursuites de l’hiérophante Eurymédon. Bien avant Galilée, Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos furent accusés publiquement et traînés devant le tribunal, l’un pour avoir dit et l’autre pour avoir écrit que la Terre n’était pas au centre de l’univers.

Philolaos était indubitablement un initié. C’est par son entremise que Platon avait pu acquérir les livres de Pythagore, et donc acquérir les bases de sa propre initiation à « l’évangile pythagoricien ». Si cette initiation comportait des révélations touchant à la négation du géocentrisme, dès le 5ème siècle avant J.-C., on ne peut que souligner la pertinence de cet enseignement secret.

L’initiation était censée apporter une compréhension profonde des mécanismes régissant l’univers. La musique était l’un des éléments de cette initiation. Elle était exotérique (par sa manifestation publique) mais ésotérique (par sa véritable signification, devant rester cachée).

Curieusement, on retrouve des traces de ce culte du mystère aujourd’hui encore, au cœur même du solfège.

Ainsi les notes (Ut, Re, Mi Fa, Sol, La, Si) ont reçu leur nom de Guy d’Arezzo, qui utilisa pour les dénommer les premières syllabes d’un hymne sacré adressé à saint Jean :

Ut queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum

Famuli tuorum

Solve polluti

Labli reatum

Sancte Iohannes

Notons que le Si est formé des initiales de Sancte et de Iohannes.

Cet hymne se traduit ainsi :

« Afin que tes serviteurs

puissent chanter à gorge déployée

les actions merveilleuses,

dissous la souillure

de leurs lèvres pécheresses,

Saint Jean ! »

Qu’Ut ait été remplacé par Do ne change pas grand chose sur le fond. Do est la première syllabe de Dominus, le « Seigneur ».

1Antoine Fabre d’Olivet (1767-1825) in La musique expliquée comme science et comme art et considérée dans ses rapports analogiques avec les mystères religieux, la mythologie ancienne et l’histoire de la terre.

Petit voyage de la Syrie à l’Afghanistan en passant par l’Égypte, à la recherche de l’encre dans le sable


Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs). C’est un philosophe néo-platonicien. Il pense que l’humanité est composée d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et Plotin qui restèrent strictement sur le plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie, comme Syrianos et Proclos. L’âme est appelée, par des pratiques religieuses poussées, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase mystique, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges. Le but est de tenter de s’unir progressivement à l’Un, au Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, Jamblique passe en revue tout ce qu’il sait de la sagesse chaldéo-égyptienne. Il utilise l’idée d’une « dégradation » progressive, d’une chute à partir du Dieu ineffable. Il y a une hiérarchie descendante qui inclut des êtres divins, et comprend les archanges, les anges, les « démons », les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines. Il décrit deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Jamblique croit qu’un contact avec le divin est possible, mais certes pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. » (Les Mystères d’Égypte, I,3). Cette expérience mystique est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. » (Ibid.) Jamblique use des métaphores et des symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des iamges simples mais très efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. » (Ibid. VII, 2)

Et voilà ! Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explication. Il suffit de contempler le Nil et d’en tirer les observations appropriées. D’où vient ce pouvoir anaphorique, anagogique des images égyptiennes ? C’est sans doute que ces images sont d’abord des images des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. » (Ibid. VII, 4)

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, mais dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. » (Ibid. VII, 4)

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, celle de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, multiplient les noms de Dieu, comme si chacun de ces noms divers était une manière unique d’en connaître (c’est-à-dire d’en séparer) un des aspects.

Ici, je voudrais souligner une idée essentielle. Les hommes sont libres d’user de telles ou telles invocations, prières ou formules. Les religions diffèrent d’ailleurs sur ce point et laissent libre cours à leur imagination propre. Ce qui compte vraiment ce n’est pas la lettre même. Ce qui compte c’est de se placer sur le terrain de la langue divine, la langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Mais nous en avons quelques traces, infimes, telles que les « noms » divins, les images, les symboles.

Cela me fait penser à une belle histoire, presque incroyable, de traces infimes perdues dans le sable.

Au début des années 1970, un archéologue français, Paul Bernard, qui dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase. Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard a retrouvé « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »1

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

1Cf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.

Outrepasser l’humain, dit Dante


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« Ne parle plus comme un homme qui rêve » intime Béatrice à Dante (Purgatoire, XXXIII). Ce conseil séculaire est toujours bon dès que l’on s’attaque aux questions les plus difficiles, les plus hautes, les moins accessibles. Sous cet angle, on peut lire la Divine Comédie comme un reportage précis, aussi éloigné du rêve que de la fiction. Il y a certainement plusieurs manières d’interpréter le texte de Dante. J’en privilégierais une, celle qui consiste à prendre Dante pour un homme qui ne rêve pas. Lorsqu’il raconte ses visions, j’opterais sans hésiter pour la thèse qu’il a vraiment vu ce qu’il dit avoir vu, et qu’il ne l’a donc pas inventé. « Dans le ciel qui prend le plus de sa lumière je fus, et je vis des choses que ne sait ni ne peut redire qui descend de là-haut ; car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut plus l’y suivre », explique-t-il dans le chant immédiatement suivant (Paradis, I). Je trouve que ces mots ont un accent de vérité qui ne trompe pas. Il y a cette idée que la mémoire est toujours en retard, en quelque sorte, sur l’esprit qui va et qui explore, qui s’enfonce dans les plus invraisemblables profondeurs, sans qu’aucun logiciel de sauvegarde puisse jamais enregistrer ces moments abyssaux. Alors, au retour, privé de sa mémoire vive, l’intellect se prend à douter de ce qu’il a vu: « N’ai-je pas rêvé », se dit-il ?

Il faut inventer une solution à cette question apparemment indépassable. Rêve ou pas rêve ? Dans le même chant, Dante révèle de façon cryptique sa propre technique d’investigation. « Dans sa contemplation je me fis moi-même pareil à Glaucus quand il goûta de l’herbe qui le fit dans la mer parent des dieux. Outrepasser l’humain ne se peut signifier par des mots ; que l’exemple suffise à ceux à qui la grâce réserve l’expérience ». L’herbe de Glaucus, c’était quoi ? Du hash ? Du Sôma ? De l’Haoma ? Une quelconque concoction shamanique ? Une herbe des dieux en tous cas. Cette herbe permet d’« outrepasser » l’humain. Dante forge ici un néologisme, trasumanar, pour signifier plus adéquatement ce dépassement de l’humain par l’humain. On pourrait aussi traduire trasumanar par « transhumer », à condition de prendre cette « transhumance » dans un sens ontologique, métaphysique. Dans un billet précédent, « Le même est la mort », je citais un terme de Teilhard qui en est un autre équivalent, la noogénèse. La « noogénèse » c’est “l’irremplaçable marée cosmique qui, après avoir soulevé chacun de nous jusqu’à soi-même, travaille maintenant, au cours d’une pulsation nouvelle, à nous chasser hors de nous-mêmes: l’éternelle “montée de l’Autre” au sein de la masse humaine.” Toujours la transhumance, l’exode, la sortie de l’Égypte, cette Égypte métaphorique qu’est chacun pour chacun.

Les films de science fiction abondent en transmutations et autres solutions de continuité dans l’aventure humaine. On peut s’en inspirer, ou tout au moins prendre ces fictions comme de simples symptômes anthropologiques. Il y a bien sûr une autre théorie, c’est que rien ne change jamais. Akhénaton, Moïse, Zoroastre, Hermès, Jésus, Cicéron, Néron, Platon, avaient un cerveau comme le nôtre. Rien n’a changé depuis, et rien ne changera jamais, selon cette thèse-là. Je pense que cette théorie est assez courte. Elle manque de puissance explicative, et ne rend pas compte du passé, ni du nécessaire futur. Il faut bien que l’on ait évolué un peu depuis l’huître, la moule et l’oursin. Il faudra bien que l’on continue à grandir. L’homme a nécessairement déjà muté un certain nombre de fois, et cela n’est pas fini. La question est plutôt : quand la prochaine mutation adviendra-t-elle, quelle sera sa forme (biologique, génétique ou psychique?) et pour quel résultat ? Cette question n’est pas théorique. Il y a une urgence palpable. La « montée de l’Autre » prophétisée par Teilhard pendant la Guerre Mondiale, s’est accélérée pendant la Deuxième Guerre mondiale et aggravée pendant les totalitarismes. Mais rien n’est fini. Aujourd’hui, la compression planétaire vire au rouge. La crise de l’anthropocène a à peine commencé. Les formes de néo-fascisme que l’on peut déjà diagnostiquer représentent un premier avertissement. Les choses peuvent rapidement empirer. Ce qui est sûr c’est que l’on se met à ressentir un besoin général d’outrepasser cet humain-là, noyé dans ses limites, perclus de peurs, aveuglé d’idées fausses. L’herbe de Glaucus, le trasumanar de Dante, prendront demain telle ou telle forme adaptée. Lesquelles ? Je ne sais. Mais il est évident que quelque chose va arriver.

Qu’est-ce qui me fait parler ainsi ? Au nom de quoi ? La réponse courte c’est mon goût pour la poésie. La grande, qui révèle. D’où Dante, qui me permet de parler avec sa langue, pour citer des mots comme ceux-ci : « Comme le feu qui s’échappe du nuage, se dilatant si fort qu’il ne tient plus en soi, et tombe à terre contre sa nature, ainsi mon esprit dans ce banquet, devenu plus grand, sortit de soi-même et ne sait plus se souvenir de ce qu’il fit » (Paradis, XXIII). Comme la foudre tombe à terre, l’esprit de Dante fait l’inverse et monte au ciel. L’échelle de Jacob, encore. Dante ne se souvient plus de ce qu’il fit, mais heureusement Béatrice est là pour le guider dans son oubli de soi. « Ouvre les yeux, lui dit-elle, regarde comme je suis : tu as vu des choses qui t’ont donné la puissance de supporter mon rire. » Et Dante ajoute, penaud : « J’étais comme celui qui se ressent d’une vision oubliée et qui s’ingénie en vain à se la remettre en mémoire. »

Ici il y a un rapport profond entre le rire et l’oubli. Béatrice rit, d’un rire difficile à supporter. Pourquoi ? Parce que ce rire incarne tout ce qu’il fallait voir et tout ce que Dante a oublié. Ce rire est donc tout ce qui lui reste. Mais ce rire est aussi tout ce qui est nécessaire pour retrouver le fil de la mémoire. Toute la poésie du monde n’atteindrait pas « au millième du vrai » de ce qu’était ce « saint rire », ajoute Dante. Rire dense, donc, rire-danse.

Il y a d’autres exemples de rire métaphysique dans l’histoire. Homère parle du « rire inextinguible des dieux » (Iliade I, 599, et Odyssée, VIII, 326). Et Nietzsche glose sur le rire de Zarathoustra. Il y a sans doute des analogies entre tous ces rires-là. Ils fusent tous comme des éclairs. La même image, encore. Dante dit : « Ainsi je vis des foisons de lumière, fulgurées d’en haut par des rayons ardents, sans voir la source des éclairs. »

On voit l’éclair, mais pas sa source. On voit le rire, mais on a oublié à quoi se rire se réfère. On voit les effets, mais pas la cause.

Il y a une leçon dans ce fil : voir, oublier, rire. Le transhumain doit passer ces étapes, et aller au-delà de ce rire-là, qui est comme une porte de la mémoire. Mais attention, il faut que le rire soit « saint ». Ce n’est pas évident. C’est presque un oxymore. D’ailleurs, Dante nous avertit : « On prêche à présent avec des facéties et des quolibets, et pourvu qu’on rie bien, le capuchon se gonfle et ne demande rien ». (Paradis, XXIX). Le capuchon en question est celui des prêcheurs du moyen âge. De nos jours les capuchons ne manquent pas, ils ont d’autres formes. Les quolibets et les facéties fusent. Les éclairs tombent. Or, il s’agit de faire le contraire, non pas tomber, mais monter, non pas rire, mais retrouver la mémoire.

Le grand récit hermétique


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L’histoire des idées est riche de surprises en tous genres. Parmi les idées les plus saugrenues, les plus improbables, les plus déviantes, il en est qui ne cessent de surprendre aujourd’hui encore le plus blasé même, tant la démesure ou la folie semblent à l’œuvre, sous les apparences de la religion ou de la philosophie. Mais de quoi cette démesure est-elle le symptôme ? Cette question-là reste moderne.

J’aimerais ici interroger les rêves et les dérives de l’hermétisme depuis les âges les plus anciens, jusqu’à la modernité, et tenter de comprendre ce dont il témoigne, l’intuition fondamentale qui l’a fait jadis vivre dans l’esprit des plus grands, et ce qu’il révèle d’immanent dans les mécanismes de la pensée humaine.

L’abbé Lenglet Dufrennois a décrit dans son Histoire de la philosophie hermétique la longue histoire de ces idées venues d’un Orient reculé, éclaté, divers. Il remonte pour leur origine à Noé même, puis aux Égyptiens (avec Thôt, fils d’Osiris, et Siphoas, le « second Thôt », dit « Hermès Trismégiste »), à Moïse, aux Grecs, aux Arabes (Avicenne), aux Persans (Geber, qui passe d’ailleurs pour avoir été le premier « chimiste » de l’Histoire). Puis apparaît en occident toute une kyrielle de savants, philosophes et théologiens, préoccupés de ces anciennes questions: Morien, Roger Bacon, Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve, Thomas d’Aquin, Alain de Lisle, Raymond Lulle, le pape Jean XXII, Jean de Meun, Jean de Rupescissa, Nicolas Flamel, Jean Cremer, Basile Valentin, Jacques Cœur, Bernard Trevisan, Thomas Northon, le cardinal Cusa, Trithème, et à partir du 16ème siècle, Jean Aurelio Augurelli, Henri Corneille Agrippa, Paracelse, Georges Agricola, Denis Zacaïre, Edouard Felley, Jean-Baptiste Nazari, Thomas Erastus, Blaise de Vigenère, Michel Sendivogius. Cette litanie, fort partielle, possède, dirais-je, une sorte de poésie phatique.

Certains de ces noms sont fort connus, à juste titre. Ils se réfèrent à des découvreurs attestés, la plupart avec plusieurs cordes à leur lyre. Albert le Grand (1193-1280), par exemple, fut appelé « magicien », mais c’était aussi un grand philosophe et un plus grand théologien encore : « Albertus fuit Magnus in Magia, Major in Philosophia et Maximus in Theologia. » (Chronicon magnum Belgicum, 1480). D’autres noms semblent tirés artificiellement de la poussière des manuscrits, et n’évoquent plus grand chose.

Et pourtant ils partageaient tous une passion forte, une idée commune. Laquelle ?

Avant de répondre, j’aimerais prendre quelques précautions. Notre époque est peu propice au traitement, même distancié, de ces difficiles et ambitieuses questions. En 1854, Louis Figuier écrivait déjà: « L’Alchimie fût-elle le plus insigne monument de la folie des hommes, son étude n’en serait point encore à négliger. Il est bon de suivre l’activité de la pensée jusque dans ses aberrations les plus étranges. » (L’Alchimie et les alchimistes).

Mais il y a un autre aspect, le secret, le secret sacré. Il y a des choses qu’on ne peut pas révéler en public. Pourquoi ? Ces chercheurs de vérité entretenait tous soigneusement l’obscurité. Il fallait rester impénétrable, et l’on ne faisait pas mystère de la volonté de garder le mystère. La clarté était suspecte, l’obscurité propice. « Quand les philosophes parlent sans détours, je me défie de leurs paroles ; quand ils s’expliquent par énigmes, je réfléchis », dit Guy de Schroeder. Et Arnaud de Villeneuve a des mots encore plus durs : « Cache ce livre dans ton sein, et ne le mets point entre les mains des impies, car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut pas jeter cette perle aux pourceaux, car c’est un don de Dieu. » Quant à Roger Bacon, il avait pour principe « qu’on devait tenir cachés tous les secrets de la nature et de l’art que l’on découvrait, sans jamais les révéler, parce ceux à qui on les communiquerait, pourraient en abuser, ou pour leur propre perte, ou même au détriment de la société. »

On peut en dire un peu, mais ensuite motus. « J’ai maintenant assez parlé, j’ai enseigné notre secret d’une manière si claire et si précise, qu’en dire un peu plus, ce serait vouloir s’enfoncer dans l’enfer », confie Basile Valentin dans son Char de triomphe de l’antimoine.

L’idée fondamentale qui réunit depuis des siècles chimistes, alchimistes, philosophes, théologiens, poètes, est qu’il y a une « sagesse du monde », qui reste à découvrir. Avant de se récrier, notons que c’est encore, curieusement, mais exprimée dans le style ancien, la croyance implicite des scientifiques les plus réticents à toute pensée métaphysique. C’est l’idée qu’il y a un ordre caché, profond, indicible, qui fait tenir les choses ensemble. Einstein disait aussi que Dieu ne joue pas aux dés. Si un tel ordre n’existait pas d’ailleurs, le monde ne durerait pas plus d’un milliardième de seconde. Il volerait immédiatement en éclat. Il y a une « glu du monde » qui le fait durer. Quelle est cette « glu » ?

« La Philosophie hermétique n’est autre chose que la Cognoissance de l’Âme Générale du Monde déterminable en sa généralité et universalité » affirme M.I. Collesson dans L’idée parfaite de la philosophie hermétique (Paris, 1631). Les alchimistes ont cherché longtemps pour leur part, et sans succès il faut bien le dire, la « pierre philosophale ». Cette pierre philosophale n’était autre chose qu’une métaphore, ce n’était qu’un miroir dans lequel ils cherchaient à apercevoir la « sagesse du monde » déjà évoquée, et qui est un autre nom pour la « glu ». Thomas Norton écrit dans son Crede mihi: « La pierre des philosophes porte à chacun secours dans les besoins ; elle dépouille l’homme de la vaine gloire, de l’espérance et de la crainte ; elle ôte l’ambition, la violence et l’excès des désirs ; elle adoucit les plus dures adversités. » Noble programme.

A la même époque, Luther apporta sa caution à cette « science hermétique », « à cause des magnifiques comparaisons qu’elle nous offre avec la résurrection des morts au jour dernier. »

Les métaphores s’emballent vite dans ce contexte. Les esprits les plus différents y trouvent le miroir de leur désir. Luther considère la résurrection comme une opération alchimique, comme une transmutation d’un ordre supérieur. On peut tourner l’alchimie en dérision, et la résurrection aussi. Mais ce n’est pas mon sujet. Ici, mon propos n’est pas d’assener des vérités improbables. C’est de comprendre comment peut se créer une anthropologie du secret, une anthropologie des arcanes, une anthropologie des intuitions dernières. Projet presque impossible, voué aux railleries contemporaines. Pourtant il se rattache par mille fibres à des millénaires d’histoire humaine, il interroge quelques-unes des terreurs de l’âme et ses espoirs les plus fous. Curieuse époque, qui a presque complètement perdu le sens de la démesure, l’intuition des fins dernières, et le désir d’assouvir sa vision des premières de ces choses.

La profondeur mutilée


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Au 2ème siècle de notre ère, l’Empire romain est alors à son apogée et domine une bonne partie du monde antique. Sur le plan religieux, l’époque est plutôt au syncrétisme. De son côté, le christianisme naissant commence à se diffuser autour de la Méditerranée et arrive à Carthage. Mais il a déjà fort à faire avec les sectes gnostiques et diverses hérésies.

Ceci étant dit, il valait mieux ne pas mélanger la religion et la politique. L’Empire n’aimait pas les revendications d’autonomie. La seconde guerre judéo-romaine (132-135), déclenchée par Bar-Kokhba, se termine par l’expulsion des Juifs hors de Judée. Jérusalem est rasée par Hadrien, et une ville nouvelle est bâtie sur ses ruines, Ælia Capitolina. La Judée est débaptisée et est appelée désormais Palestine, du mot « Philistin » dénommant un des peuples autochtones, d’ailleurs cité par la Bible (Gen. 21, 32 ; Gen. 26, 8 ; Ex. 13, 17).

L’empereur Hadrien meurt trois ans après la chute de Jérusalem, en 138, et l’on inscrit ces vers, dont il est l’auteur, sur sa tombe:

« Animula vagula blandula
Hospes comesque corporis
Quæ nunc abibis in loca
Pallidula rigida nudula
Nec ut soles dabis iocos ».

Ce qui peut se traduire ainsi : « Petite âme, un peu vague, toute câline, hôtesse et compagne de mon corps, toi qui t’en vas maintenant dans des lieux livides, glacés, nus, tu ne lanceras plus jamais tes habituelles plaisanteries. »

A peu près à la même époque, Apulée, écrivain et citoyen romain d’origine berbère, né en 123 à Madauros, en Numidie (actuelle Algérie), vint parfaire ses études à Carthage. Apulée devait devenir un orateur et un romancier célèbre, ainsi qu’un philosophe platonicien. Son platonisme l’incitait à croire qu’un contact direct entre les dieux et les hommes était impossible, et qu’il fallait donc qu’il y eût des êtres « intermédiaires » pour permettre des échanges entre eux.

Cela c’était la théorie. Sans doute pour tester les limites de la question du contact entre le divin et l’humain, Apulée a aussi raconté de façon détaillée la relation amoureuse, quant à elle plutôt directe et fusionnelle, du dieu Éros (l’amour divin) et de la princesse Psyché (l’âme humaine), dans un passage de ses célèbres Métamorphoses. Cette rencontre d’Éros et Psyché reçut un accueil extraordinaire et entra derechef dans le panthéon de la littérature mondiale. Elle a depuis été l’objet d’innombrables reprises par des artistes de tous les temps.

Mais les Métamorphoses sont aussi un roman à tiroirs, picaresque, érotique et métaphysique, avec une bonne couche de deuxième et de troisième degrés. Il y a plusieurs niveaux de lecture et de compréhension emmêlés, qui en assurent la modernité depuis presque deux millénaires. La fin du roman est centrée sur le récit de l’initiation de Lucius aux mystères d’Isis, effectuée à sa demande (et à grands frais) par le grand prêtre Mithras. Lucius ne peut rien nous révéler des mystères de l’initiation, bien entendu, si ce n’est quelques vers un peu cryptiques, seule concession au désir de curiosité des « intelligences profanes », qu’Apulée place dans sa bouche, juste avant que le héros s’avance dans l’édifice sacré, vêtu de douze robes sacerdotales, afin d’être présenté à la foule comme « la statue du soleil ».

Lucius nous confie : « J’ai touché aux confins de la mort, après avoir franchi le seuil de Proserpine, j’ai été porté à travers tous les éléments, et j’en suis revenu. » Métamorphoses, 11, 23

Et une descente aux Enfers, une. Le trip de descente dans l’Hadès était un must, à l’évidence. L’aventure ultime de l’initié. Il y avait déjà eu dans la littérature quelques prestigieux prédécesseurs, comme Orphée, ou dans un autre ordre de référence, moins littéraire et certes moins connu dans le monde gréco-romain, comme Jésus. L’époque était friande de ce genre de voyage au pays des morts. A la même période, vers 170, sous Marc Aurèle, parut d’ailleurs un curieux texte, les Oracles Chaldaïques, se présentant comme un texte théurgique, et donc avec une tonalité beaucoup plus sérieuse.

Là, le conseil est diamétralement opposé. Il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là.

« Ne te penche pas en bas vers le monde aux sombres reflets ; le sous-tend un abîme éternel, informe, ténébreux, sordide, fantomatique, dénué d’Intellect, plein de précipices et de voies tortueuses, sans cesse à rouler une profondeur mutilée ». Oracles Chaldaïques. Fr. 163 (tr. fr. E. des Places, Belles Lettres, 1996, p. 106).

Mille huit cent quarante cinq ans plus tard, où en sommes-nous ? Faut-il se pencher sur les profondeurs, les explorer ou surtout ne pas en parler ? Les religions principales du moment offrent une image fort confuse du problème, et semblent d’ailleurs faire davantage partie de ce dernier que d’une quelconque solution. Heureusement il nous reste les séries télé. Il y en a pour tous les goûts. Par exemple, Battlestar Galactica. Les Humains sont en guerre totale contre les Cylons, des robots jadis créés par les Humains, mais qui se sont révoltés et qui ont évolué fort rapidement, se reproduisant notamment sous forme de clones disposant d’un corps biologique, et indiscernables en apparence des êtres humains. Je passe les détails scénaristiques. Mais le contexte religieux y est le suivant. Les Humains sont alors adeptes d’une religion polythéiste. Ils prient « les dieux de Kobol » et errent dans l’espace à la recherche d’une planète mythique appelée Terre, dont personne ne sait exactement si elle existe ni où elle se trouve. Ils sont guidés par leur Présidente, qui a des visions, et qui sait déjà qu’elle mourra sans voir la Terre promise. Ils sont impitoyablement pourchassés par les Cylon qui ont déjà exterminé la quasi totalité de la race humaine. Les Cylon professent quant à eux, avec une grande énergie, leur foi en un dieu unique, qu’ils appellent « Dieu ». Les Cylon sont des robots fort intelligents. Ils n’ont pas peur de mourir, car ils disent (aux Humains qui les menacent), que si leur corps est détruit, alors leur esprit est téléchargé en ce « Dieu ».

Il y a un seul problème. La série abonde d’épisodes où les communications intergalactiques sont fort déficientes, et la question reste pendante. Que devient l’esprit d’un Cylon détruit, errant dans l’espace sans avoir pu être capté par un relais de communication ?

Ah, les intermédiaires. Problème sans fin.

« Il est Kenji »


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Kenji Goto, le journaliste japonais qui a été égorgé puis décapité par ISIS le 30 janvier 2015, s’était converti au christianisme en 1997, à l’âge de 30 ans. Il avait couvert comme journaliste de guerre de nombreux conflits en Afrique et au Moyen-Orient, et publié notamment des enquêtes sur les « diamants du sang » et les « enfants-soldats ». Il s’attachait à rendre compte de la vie des gens ordinaires pris dans des situations exceptionnelles. Il était retourné en Syrie en octobre 2014, malgré de nombreuses mises en garde du gouvernement japonais, et bien que sa femme vînt d’accoucher d’un second enfant. Il avait décidé, par sa connaissance du terrain, de tout faire pour venir en aide à son ami, Haruna Yukawa, qui était déjà prisonnier d’ISIS. Il fut enlevé le lendemain de son arrivée en Syrie. On connaît la suite.

À propos de sa foi chrétienne, il avait déclaré à la publication japonaise Christian Today: «  J’ai vu des endroits horribles et j’ai risqué ma vie, mais je sais que d’une certaine façon Dieu me sauvera toujours. » Il avait alors ajouté qu’il n’entreprenait cependant jamais rien de dangereux, citant un verset de la Bible : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. »

En regardant les photos de Kenji Goto et de Haruna Yukawa, vêtus de la fatale tunique orange, on est frappé par le visage émacié, taillé à la serpe de Goto, et son regard ferme, intense, ouvert.

Il y a plusieurs angles d’analyse possibles de cette affaire. Le courage d’un homme qui tente une dernière chance pour venir en aide à un ami en danger de mort. La naïveté de croire que le Japon offre à ses ressortissants un passeport de neutralité au Moyen Orient, parce qu’il ne bombarde pas les belligérants, à l’instar de certains pays occidentaux. La mise en abyme du journaliste professionnel qui se tient toujours en quelque sorte hors de l’événement pour pouvoir le saisir et le commenter, et qui oublie de voir à quel point son propre corps supplicié peut faire tout l’événement souhaitable à des fins qu’il n’imagine même pas.

L’un des messages Twitter de Kenji Goto, publié en septembre 2010, donne une idée de l’homme :« Fermez vos yeux et soyez patients. Si vous vous mettez en colère et hurlez, c’est fini. C’est presque comme prier. Haïr n’est pas du ressort des hommes, juger est du domaine de Dieu. Ce sont mes frères arabes qui m’ont enseigné cela. »

Le public japonais a été particulièrement touché par la double décapitation de ses deux ressortissants. Je suis frappé par le peu d’écho relatif en France à ce sujet, et à tout le moins, par une absence complète d’analyse et de mise en perspective de ce sujet, dans le contexte de l’après Charlie. Il me semble qu’il y a là un symptôme de plus de l’effarante incompréhension de ce qui se joue sous nos yeux.

Le Dieu sacrifié


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Les textes les plus anciens, les plus sacrés, de civilisations éloignées, sont aussi, sans surprise, ceux qui sont les plus difficiles à traduire et à interpréter. Malgré ces difficultés bien réelles, il est possible d’en tirer (parfois) des leçons assez claires. De plus, et de façon complètement inopinée, ces textes peuvent même fleureter avec l’universalité et avec l’immortalité. Alors, pour le chercheur, par-delà la satisfaction technique, liée à l’analyse, s’ouvrent de toutes nouvelles perspectives, des horizons stupéfiants. Apparaît soudain possible un saisissement transversal, diagonal, axial. Se dessine ce qui ressemble à un paradigme, qui unit les cultures, les religions, les philosophies, par-delà les temps.

Je voudrais proposer un cas intéressant d’une telle rencontre. Et ouvrir la discussion.

Le Rig Véda est l’un des textes les plus sacrés de l’Inde ancienne. Il a été traduit en plusieurs langues occidentales, avec des variations significatives. Un hymne fameux (chez les indianistes) du Rig Véda est dédié à Purua (l’Homme), c’est l’hymne X, 90. Dans la traduction de Louis Renou, en voici les deux premiers versets :

« 1. L’Homme a mille têtes. Il a mille yeux, mille pieds. Couvrant la terre de part en part, il la dépasse encore de dix doigts.

2. L’Homme n’est autre que cet univers, ce qui est passé, ce qui est à venir. Et il est le maître du domaine immortel parce qu’il croît au-delà de la nourriture. »

Dans la traduction de A. Langlois, qui fut aussi la première traduction en français, et qui numérote cet hymne comme le 5ème dans la section VIII, Lecture IV, cela donne :

« 1. Pourousha a mille têtes, mille yeux, mille pieds. Il a pétri la terre de ses dix doigts, et en a formé une boule, au-dessus de laquelle il domine.

2. Pourousha, maître de l’immortalité, fort de la nourriture qu’il prend, a formé ce qui est, ce qui fut, ce qui sera. »

Langlois préfère donc ne pas traduire Purua, ou Pourousha dans la graphie du 19ème siècle. Pourquoi ? Sans doute le terme accumule-t-il les ambivalences et les complexités.

Purua, पुरुष se traduit dans le dictionnaire de Huet par : « homme, mâle, personne ; héros ». Au sens philosophique, ce mot signifie « l’humanité ». C’est aussi un nom propre, et il se traduit alors par: « l’Être ; l’esprit divin ; le macrocosme». Dans le dictionnaire de Monier-Williams, on trouve les traductions suivantes : « the primaeval man as the soul and original source of the universe ; the personal and animating principle in men and other beings, the soul or spirit; the Supreme Being or Soul of the universe. »

Passons aux versets 6 et 7, particulièrement singuliers.

Renou traduit ainsi :

« 6. Lorsque les dieux tendirent le sacrifice avec l’Homme pour substance oblatoire, le printemps servit de beurre, l’été de bois d’allumage, l’automne d’offrande.

7. Sur la litière, ils aspergèrent l’Homme – le Sacrifice – qui était né aux origines. Par lui les dieux accomplirent le sacrifice, ainsi que les Saints et les Voyants.»

Langlois donne :

« 6. Quand les Dévas avec Pourousha sacrifièrent en présentant l’offrande, le beurre forma le printemps, le bois l’été, l’holocauste, l’automne.

7. Pourousha ainsi né devint le Sacrifice, accompli sur le (saint) gazon par les Dévas, les Sâdhyas et les Richis. »

On note de sérieux contresens chez Langlois et une réticence manifeste à traduire les noms liturgiques.

Dans le recueil Essays on Transformation, Revolution and Permanence in the History of Religions (S. Shaked, D. Shulman, G.G. Stroumsa), un article est consacré au sacrifice de soi dans le rituel védique (« Self sacrifice in Vedic ritual ») et traite de ce même hymne au Purua (Rig Veda X, 90). « By immolating the Purua, the primordial being, the gods break up the unchecked expansiveness of his vitality and turn it into the articulated order of life and universe ». En immolant le Purua, l’Être primordial, les dieux brisent l’expansion immaîtrisée de sa vitalité, et la transforme dans l’ordre articulé de la vie et de l’univers. Et de citer le verset 6 : « With sacrifice the gods sacrificed sacrifice, these were the first ordinances. » Avec le sacrifice, les dieux sacrifièrent le sacrifice, ce furent les premières offrandes.

« Avec le sacrifice, les dieux sacrifièrent le sacrifice ». Cela se présente comme une énigme, une sorte de devinette (riddle) sacrée. Quel en est le sens ? D’abord, l’Homme est le sacrifice. Les dieux sacrifient l’Homme, et ce faisant ils sacrifient le sacrifice.

Cette formulation fait irrésistiblement penser au sacrifice du Fils de l’homme par Dieu son père, afin de sauver l’Homme par ce sacrifice.

Mais poursuivons.

Les versets 11, 12, 13, 14 donnent ceci chez Renou:

« Quand ils eurent démembré l’Homme comment en distribuèrent-ils les parts ? Que devint sa bouche, que devinrent ses bras ? Ses cuisses, ses pieds, quel nom reçurent-ils ?

Sa bouche devint le Brāhmane, le Guerrier fut le produit de ses bras, ses cuisses furent l’Artisan, de ses pieds naquirent le Serviteur.

La lune est née de sa conscience, de son regard est né le soleil, de sa bouche Indra at Agni, de son souffle est né le vent.

L’air sortit de son nombril, de sa tête le ciel évolua, de ses pieds la terre, de son oreille les orients. Ainsi furent réglés les mondes. »

Soudain on semble passer d’un coup d’aile de la vallée de l’Indus dans la vallée du Nil. On croit lire dans le Rig Véda une sorte d’analogie du mythe osirien. Plutarque rapporte qu’après le meurtre d’Osiris par son frère Seth, ce dernier déchira le corps d’Osiris en quatorze morceaux et les dispersa. « Son cœur était à Athribis, son cou à Létopolis, sa colonne vertébrale à Busiris, sa tête à Memphis et à Abydos ». Et Plutarque de conclure : « Osiris ressuscita comme roi et juge des morts. Il porte le titre de Seigneur du monde souterrain, Seigneur de l’éternité, Souverain des morts. »

Il me semble évident que le sacrifice de Purua, la mise à mort et le démembrement d’Osiris, la crucifixion du Christ et la communion de son Corps et de son Sang, partagent une profonde analogie structurelle.

Le Dieu, l’être primordial, est sacrifié puis démembré. Sacrifié sur l’autel ou sur la croix, son « démembrement » permet la communion universelle.

Les détails varient. La structure est étrangement analogue.