La profondeur mutilée

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Au 2ème siècle de notre ère, l’Empire romain est alors à son apogée et domine une bonne partie du monde antique. Sur le plan religieux, l’époque est plutôt au syncrétisme. De son côté, le christianisme naissant commence à se diffuser autour de la Méditerranée et arrive à Carthage. Mais il a déjà fort à faire avec les sectes gnostiques et diverses hérésies.

Ceci étant dit, il valait mieux ne pas mélanger la religion et la politique. L’Empire n’aimait pas les revendications d’autonomie. La seconde guerre judéo-romaine (132-135), déclenchée par Bar-Kokhba, se termine par l’expulsion des Juifs hors de Judée. Jérusalem est rasée par Hadrien, et une ville nouvelle est bâtie sur ses ruines, Ælia Capitolina. La Judée est débaptisée et est appelée désormais Palestine, du mot « Philistin » dénommant un des peuples autochtones, d’ailleurs cité par la Bible (Gen. 21, 32 ; Gen. 26, 8 ; Ex. 13, 17).

L’empereur Hadrien meurt trois ans après la chute de Jérusalem, en 138, et l’on inscrit ces vers, dont il est l’auteur, sur sa tombe:

« Animula vagula blandula
Hospes comesque corporis
Quæ nunc abibis in loca
Pallidula rigida nudula
Nec ut soles dabis iocos ».

Ce qui peut se traduire ainsi : « Petite âme, un peu vague, toute câline, hôtesse et compagne de mon corps, toi qui t’en vas maintenant dans des lieux livides, glacés, nus, tu ne lanceras plus jamais tes habituelles plaisanteries. »

A peu près à la même époque, Apulée, écrivain et citoyen romain d’origine berbère, né en 123 à Madauros, en Numidie (actuelle Algérie), vint parfaire ses études à Carthage. Apulée devait devenir un orateur et un romancier célèbre, ainsi qu’un philosophe platonicien. Son platonisme l’incitait à croire qu’un contact direct entre les dieux et les hommes était impossible, et qu’il fallait donc qu’il y eût des êtres « intermédiaires » pour permettre des échanges entre eux.

Cela c’était la théorie. Sans doute pour tester les limites de la question du contact entre le divin et l’humain, Apulée a aussi raconté de façon détaillée la relation amoureuse, quant à elle plutôt directe et fusionnelle, du dieu Éros (l’amour divin) et de la princesse Psyché (l’âme humaine), dans un passage de ses célèbres Métamorphoses. Cette rencontre d’Éros et Psyché reçut un accueil extraordinaire et entra derechef dans le panthéon de la littérature mondiale. Elle a depuis été l’objet d’innombrables reprises par des artistes de tous les temps.

Mais les Métamorphoses sont aussi un roman à tiroirs, picaresque, érotique et métaphysique, avec une bonne couche de deuxième et de troisième degrés. Il y a plusieurs niveaux de lecture et de compréhension emmêlés, qui en assurent la modernité depuis presque deux millénaires. La fin du roman est centrée sur le récit de l’initiation de Lucius aux mystères d’Isis, effectuée à sa demande (et à grands frais) par le grand prêtre Mithras. Lucius ne peut rien nous révéler des mystères de l’initiation, bien entendu, si ce n’est quelques vers un peu cryptiques, seule concession au désir de curiosité des « intelligences profanes », qu’Apulée place dans sa bouche, juste avant que le héros s’avance dans l’édifice sacré, vêtu de douze robes sacerdotales, afin d’être présenté à la foule comme « la statue du soleil ».

Lucius nous confie : « J’ai touché aux confins de la mort, après avoir franchi le seuil de Proserpine, j’ai été porté à travers tous les éléments, et j’en suis revenu. » Métamorphoses, 11, 23

Et une descente aux Enfers, une. Le trip de descente dans l’Hadès était un must, à l’évidence. L’aventure ultime de l’initié. Il y avait déjà eu dans la littérature quelques prestigieux prédécesseurs, comme Orphée, ou dans un autre ordre de référence, moins littéraire et certes moins connu dans le monde gréco-romain, comme Jésus. L’époque était friande de ce genre de voyage au pays des morts. A la même période, vers 170, sous Marc Aurèle, parut d’ailleurs un curieux texte, les Oracles Chaldaïques, se présentant comme un texte théurgique, et donc avec une tonalité beaucoup plus sérieuse.

Là, le conseil est diamétralement opposé. Il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là.

« Ne te penche pas en bas vers le monde aux sombres reflets ; le sous-tend un abîme éternel, informe, ténébreux, sordide, fantomatique, dénué d’Intellect, plein de précipices et de voies tortueuses, sans cesse à rouler une profondeur mutilée ». Oracles Chaldaïques. Fr. 163 (tr. fr. E. des Places, Belles Lettres, 1996, p. 106).

Mille huit cent quarante cinq ans plus tard, où en sommes-nous ? Faut-il se pencher sur les profondeurs, les explorer ou surtout ne pas en parler ? Les religions principales du moment offrent une image fort confuse du problème, et semblent d’ailleurs faire davantage partie de ce dernier que d’une quelconque solution. Heureusement il nous reste les séries télé. Il y en a pour tous les goûts. Par exemple, Battlestar Galactica. Les Humains sont en guerre totale contre les Cylons, des robots jadis créés par les Humains, mais qui se sont révoltés et qui ont évolué fort rapidement, se reproduisant notamment sous forme de clones disposant d’un corps biologique, et indiscernables en apparence des êtres humains. Je passe les détails scénaristiques. Mais le contexte religieux y est le suivant. Les Humains sont alors adeptes d’une religion polythéiste. Ils prient « les dieux de Kobol » et errent dans l’espace à la recherche d’une planète mythique appelée Terre, dont personne ne sait exactement si elle existe ni où elle se trouve. Ils sont guidés par leur Présidente, qui a des visions, et qui sait déjà qu’elle mourra sans voir la Terre promise. Ils sont impitoyablement pourchassés par les Cylon qui ont déjà exterminé la quasi totalité de la race humaine. Les Cylon professent quant à eux, avec une grande énergie, leur foi en un dieu unique, qu’ils appellent « Dieu ». Les Cylon sont des robots fort intelligents. Ils n’ont pas peur de mourir, car ils disent (aux Humains qui les menacent), que si leur corps est détruit, alors leur esprit est téléchargé en ce « Dieu ».

Il y a un seul problème. La série abonde d’épisodes où les communications intergalactiques sont fort déficientes, et la question reste pendante. Que devient l’esprit d’un Cylon détruit, errant dans l’espace sans avoir pu être capté par un relais de communication ?

Ah, les intermédiaires. Problème sans fin.

Une réflexion sur “La profondeur mutilée

  1. Pingback: 11 February, 2015 16:50 | raimanet

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