La religion du futur sera mondiale


Pourquoi la religion mazdéenne des adorateurs de Mithra, apparue en Perse plusieurs siècles avant J.-C., a-t-elle échoué à devenir la principale religion de Rome sous les Césars ? Elle était bien partie pour le devenir. Les armées romaines avaient contribué à disséminer le culte de Mithra dans toute l’Europe. On a établi que Mithra était célébré en Allemagne au 2ème siècle ap. J.-C. Les soldats de la 15ème Légion, l’Apollinaris, célébrait les mystères de Mithra à Carnuntum sur le Danube au commencement du règne de Vespasien.

On trouve les restes de temples consacrés à Mithra, les mithraea, en Afrique du Nord, à Rome (dans la crypte de la basilique Saint-Clément du Latran), en Roumanie, en France (à Angers ou à Nuits-Saint-Georges par exemple), ou en Angleterre, à Londres et le long du mur d’Hadrien. Le christianisme l’emporta pourtant, mais pas avant le 4ème siècle, lorsqu’il devint la religion officielle de l’Empire sous Théodose.

Les origines du culte de Mithra remontent aux temps les plus anciens. L’épopée de Gilgamesh (2500 avant J.-C.) fait référence au sacrifice du Taureau Primordial, que le culte de Mithra met aussi en scène avec le Tauroctonus Mithra (Mithra, égorgeur de taureau). Une scène conservée au British Museum montre que sortent de la gorge tranchée du Taureau, non des flots de sang, mais trois épis de blé. Dans le même temps, une écrevisse se saisit des testicules du Taureau. Métaphores aujourd’hui un peu obscures, mais c’est le propre des symboles que de réclamer la lumière de l’initiation.

Le Mithra chaldéo-iranien possède aussi des liens évidents avec le Dieu Mitra de la religion védique, le dieu de la Lumière et de la Vérité.

Pourquoi cette ancienne religion, aux racines profondes, s’est-elle éteinte à Rome ?

Le mithraïsme a atteint son apogée au 3ème siècle ap. J.-C., mais les invasions barbares en l’an 275 provoquèrent la perte de la Dacie, entre les Carpates, le Danube et le Pont, et les temples du mazdéisme furent détruits, ce qui n’était pas très bon pour la célébration du Soleil Invincible (Sol Invictus) qu’Aurélien venait d’ajouter (en l’an 273) aux rites mithraïques. Le Soleil ne cesse de briller, mais désormais, il rappelait à tous qu’il avait permis la victoire des Barbares. Lorsque Constantin se convertit au christianisme (en 312), le soleil avait si mauvaise presse que plus personne n’osait regarder le soleil levant ou couchant. Même les marins, rapporte-t-on, répugnaient à regarder les étoiles.

Une autre explication, si l’on en croit Franz Cumont (The mysteries of Mithra, 1903), est que les prêtres de Mithra, les Mages, formaient une caste très exclusive, fort jalouse de ses secrets héréditaires, et préoccupée de les tenir soigneusement cachés, loin des yeux des profanes. La connaissance secrète des arcanes de leur religion leur donnait une conscience élevée de leur supériorité morale. Ils se considéraient comme les représentants de la nation élue, destinée à assurer la victoire finale de la religion du Dieu invincible.

La révélation complète des croyances sacrées était réservée à quelques privilégiés triés sur le volet. Le menu fretin était admis à franchir quelques degrés d’initiation, mais n’allait jamais bien loin dans la pénétration des secrets ultimes.

Évidemment tout cela pouvait impressionner les gens simples. L’occulte vit sur le prestige du mystère, mais se dissout au soleil de la place publique. En contrepartie, lorsque le mystère ne fascine plus, tout tombe vite en déshérence.

Presque tout s’effondre, qui avait fasciné pendant des millénaires, mais il peut subsister des gestes, des symboles, véritablement immémoriaux. Dans le culte mazdéen, l’officiant consacrait le pain et le jus de l’Haoma (cette boisson enivrante analogue au Soma védique), et les consommait pendant le sacrifice. Le culte mithraïque faisait de même, en remplaçant le Haoma par du vin. Cela fait penser naturellement aux gestes suivis lors du rituel du shabbat juif et de la communion chrétienne.

En fait les analogies symboliques entre le mithraïsme et la religion qui devait le supplanter, le christianisme, abondent. Qu’on en juge :

Le culte de Mithra est un monothéisme. L’initiation comporte un « baptême » par immersion. Les fidèles sont appelés des « Frères ». Il y a une « communion » au pain et au vin. Le dimanche (Sunday), le jour du Soleil, est le jour sacré. On célèbre la « naissance » du Soleil le 25 décembre. Les règles morales prônent l’abstinence, l’ascétisme, la continence. Il y a un Ciel (peuplé d’âmes béatifiées) et un Enfer (avec ses démons). Le Bien s’oppose au Mal. La source initiale de la religion vient d’une révélation primordiale, et préservée d’âge en âge. On évoque un Déluge primordial. L’âme est immortelle. Il y aura un jugement dernier, après la résurrection des morts, suivie d’une conflagration finale de l’Univers.

Mithra est le « Médiateur », l’intermédiaire entre le Père céleste (le Dieu Ahura Mazda de la Perse avestique) et les hommes. Mithra est un Soleil de Justice, comme le Christ est Lumière du monde.

Comparaison n’est pas raison, certes. Cependant, tout ceci évoque une piste de recherche prometteuse. Les grandes religions qui dominent, aujourd’hui encore, l’espace mondial sont des compositions artificielles, nourries d’images, d’idées et de symboles plusieurs fois millénaires, et sans cesse ré-importés, concassés, réemployés, revisités. Il n’y a pas de religion pure. Elles sont toutes métissées, traversées de réminiscences, trans-pollinisées par des couches de cultures et des importations multi-directionnelles.

Ce constat devrait inciter à l’humilité, à la distance, à la critique, et à la largeur d’esprit.

A voir de nos jour les extraordinaires crispations, les frilosités identitaires, les incroyables fanatismes, les stupéfiants aveuglements, que les tenants les plus vociférants des religions A, B, C, ou D, ne cessent de projeter à la face du monde, on se sent fort loin de tout cela, l’humilité, la distance, la critique, et la largeur d’esprit. On a d’autant plus envie de prendre de la hauteur, du recul. On est pris du désir de plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, dans les abîmes du temps, pour y retrouver les pulsations lentes, pérennes, du sang vital, du sang infini, du sang immémorial qui coule à travers l’humanité, et qu’accompagne le souffle originel.

La religion du futur sera mondiale ou ne sera pas.

Pour une anthropologie du Djihad, de la décapitation et de la castration.


62

Un paradoxe qui donne à penser: depuis que la philosophie moderne a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est mise hors jeu du monde réel, ce monde où l’on fait des guerres interminables et sans merci, où l’on égorge les hommes, où l’on réduit les femmes à l’esclavage et où on enrôle les enfants pour en faire des assassins. La philosophie moderne (et occidentale?) se trouve désormais incapable de penser, de faire valoir sa pensée dans la grande bataille théologico-politique contre le fanatisme religieux. Elle a démontré que la raison n’a vraiment plus rien à dire à propos de la foi, ni non plus de légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme proclamé a donné le champ libre à tous les fanatismes religieux, qui se trouvent en quelque sorte libérés de toute prétention critique, la critique ayant elle-même reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit de pensable sur la croyance, et plus généralement sur l’impensable.

Pour ma part, afin de tenter, en franc-tireur, de penser l’impensable, j’ai choisi ici la voie anthropologique. Elle m’incite à aller revisiter d’anciennes croyances religieuses, à la recherche d’un lien profond, anthropologique, entre ce que des peuples de l’Indus ou du Nil, du Tigre ou du Jourdain, croyaient il y a 2500 ans ou même il y a 5000 ans, et ce que d’autres peuples croient aujourd’hui, dans les mêmes régions. Parmi ces croyances, il y en a assez qui mystifient les philosophes et les rationalistes, les politiques et les journalistes, par exemple celles qui font de la mort et de la haine les compagnes quotidiennes de millions de personnes vivant au 21ème siècle, à deux heures d’avion de la « modernité » sceptique et assoupie.

Au billet 61, je faisais allusion à la figure du sang qui coule, du sang sacrificiel, dans trois religions, très différentes extérieurement, le judaïsme, les mystères d’Atys et Cybèle et le christianisme.

Je voudrais dans ce billet faire un lien (anthropologique) entre la castration volontaire des prêtres de Cybèle, la religion égyptienne, plus précisément celle d’Osiris, et la foi explosive des fanatiques djihadistes, leur foi en la décapitation et en l’égorgement. Mon but ? Renforcer l’idée qu’il y a des constantes anthropologiques qui peuvent se traduire en figures religieuses, pérennes, profondes. Parmi elles, la castration, dans son lien avec l’« enthousiasme », me paraît une constante anthropologique, par sa dé-liaison radicale avec le sens commun, et parallèlement son lien projeté avec le divin.

J’ai évoqué plus haut le « jour du sang », où les prêtres de Cybèle s’émasculent volontairement et jettent leurs organes virils au pied de la statue de Cybèle. Des néophytes et des initiés, pris de folie divine, tombant dans la fureur de l’ « enthousiasme », les imitaient alors, et s’émasculaient à leur tour.

Quelle est la nature de cet « enthousiasme » ? Que nous dit-il sur la raison et la déraison humaine ?

Jamblique écrit à ce propos : « Il faut rechercher les causes de la folie divine ; ce sont des lumières qui proviennent des dieux, les souffles envoyés par eux, leur pouvoir total qui s’empare de nous, bannit complètement notre conscience et notre mouvement propres, et émet des discours, mais non avec la pensée claire de ceux qui parlent ; au contraire, c’est quand ils les « profèrent d’une bouche délirante » (Héraclite DK. fr. 92) et sont tout service pour se plier à l’unique activité de qui les possède. Tel est l’enthousiasme. » (Jamblique, Les mystères d’Égypte, III, 8).

Cette description de la « folie divine », de l’ « enthousiasme », par un contemporain de ces scènes orgiaques et de démesure religieuse me frappe par son empathie. Jamblique évoque ce « pouvoir total qui s’empare de nous » et « bannit notre conscience » comme s’il avait éprouvé lui-même ce sentiment.

Pour ma part, je fais l’hypothèse que cette folie et ce délire sont structurellement et anthropologiquement analogues à la folie et au délire fanatique qui occupent depuis quelque temps la scène médiatique et le monde.

Face à la folie, il y a la sagesse. Jamblique évoque dans le même texte le maître de la sagesse, Osiris. « L’esprit démiurgique, maître de la vérité et de la sagesse, quand il vient dans le devenir et amène à la lumière la force invisible des paroles cachées, se nomme Amoun en égyptien, mais quand il exécute infailliblement et artistement en toute vérité chaque chose, on l’appelle Ptah (nom que les Grecs traduisent Héphaistos, en ne l’appliquant qu’à son activité d’artisan) ; en tant que producteur des biens, on l’appelle Osiris. » (Ibid. VIII, 3)

Quel lien avec la castration ? J’y viens.

Plutarque rapporte avec de nombreux détails le mythe d’Osiris et d’Isis. Il ne manque pas, d’abord, d’établir un lien direct entre la religion grecque et l’ancienne religion égyptienne. « Le nom propre de Zeus est Amoun [dérivant de la racine amn, être caché], mot altéré en Ammon. Manéthon le Sébennyte croit que ce terme veut dire chose cachée, action de cacher ». Voici établi un lien entre Zeus, Amoun/Ammon, Ptah et Osiris.

Mais le plus intéressant est la narration du mythe osirien.

On se rappelle que Seth (reconnu par les Grecs comme étant Typhon), frère d’Osiris, le met à mort, et découpe son cadavre en morceaux. Isis part à la recherche des membres d’Osiris éparpillés dans toute l’Égypte. Plutarque précise alors : « La seule partie du corps d’Osiris qu’Isis ne parvint pas à trouver ce fut le membre viril. Aussitôt arraché, Typhon (Seth) en effet l’avait jeté dans le fleuve, et le lépidote, le pagre et l’oxyrrinque l’avaient mangé : de là l’horreur sacrée qu’inspirent ces poissons. Pour remplacer ce membre, Isis en fit une imitation et la Déesse consacre ainsi le Phallos dont aujourd’hui encore les Égyptiens célèbrent la fête. » (Plutarque, Isis et Osiris)

Un peu plus tard, Seth-Typhon décapite Isis. Il me semble qu’il y a là un lien, au moins métonymique, entre le meurtre d’Osiris, l’arrachement de son membre viril par Seth, et la décapitation de la déesse Isis par le même. Un acharnement à la déchirure, à la section, à la coupure.

Ici, une parenthèse. Quelques pages plus loin, Plutarque note que « les Égyptiens prétendent que Hermès naquit avec un bras plus court que l’autre, que Seth-Typhon était roux, qu’Horus était blanc et qu’Osiris était noir. » Et voilà pourquoi « Osiris est un Dieu noir » devint l’un des secrets de l’arcane. Notons que le rouge, le blanc et le noir sont aujourd’hui encore les couleurs du drapeau égyptien, et du drapeau syrien. Persistance des symboles.

Reprenons le fil. Seth-Typhon ne s’en tira pas si bien. Le Livre des morts (Ch. 17, 30, 112-113) raconte qu’Horus l’émascula à son tour, puis l’écorcha. Plutarque rapporte également que Hermès, inventeur de la musique, prit les nerfs de Seth pour en faire les cordes de sa lyre.

Conclusion : décapitation, émasculation, démembrement sont des figures anciennes, toujours réactivées, ce sont des signaux d’une forme de constance anthropologique. S’appliquant aux dieux anciens, mais aussi aux hommes d’aujourd’hui, la réduction du corps à ses parties, l’ablation de « tout ce qui dépasse » est une figure de l’humain réduit à l’inhumain.

Dans ce contexte, l’avalement du pénis divin par le poisson du Nil est aussi une figure vouée à la réinterprétation continue, et à sa transformation métaphorique.

Le prophète Jonas, יוֹנָה (yônah) en hébreu, fut également avalé par un poisson, comme avant lui le pénis d’Osiris. De même qu’Osiris ressuscita, Jonas fut recraché par le poisson trois jours après. Les Chrétiens ont également vu dans Jonas une préfiguration du Christ ressuscité trois jours après son ensevelissement.

Le ventre du poisson fait figure de tombeau provisoire, d’où il est toujours possible pour les dieux dévorés et les prophètes avalés de ressusciter.

Il reste que la décapitation, le démembrement, la castration, armes de guerre psychologique, font partie de l’attirail anthropologique depuis des millénaires. La mise au tombeau, la résurrection, la métamorphose et le salut, aussi. Pour les Égyptiens, tout un chacun a vocation à devenir Osiris N., donc démembré, castré, ressuscité. Osiris que, dans leurs hymnes sacrés, les Égyptiens appellent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ».

La modernité occidentale, oublieuse des racines du monde, coupée de son propre héritage, vidée de ses mythes fondateurs, se trouve brutalement confrontée à leur réémergence inattendue, dans le cadre d’une barbarie qu’elle n’est plus en mesure d’analyser, et encore moins de comprendre.

Surtout, la modernité occidentale n’a pas encore fait le deuil de sa triple faillite, et donc est encore loin de pouvoir avancer sur le chemin de sa propre résurrection.

Quelle triple faillite? Faillite du politique (de Sykes-Picot aux deux Bush, du Great Game à Sarkozy-BHL). Faillite du philosophique (renoncement proclamé et impuissance intrinsèque du « raisonnable » à penser « l’impensable »). Faillite du religieux (avec d’un côté l’irénisme et la fuite hors du monde, et de l’autre l’exacerbation de l’extrémisme, du tribalisme, de la haine de l’autre, du différent, et de l’essentialisme religieux, culturel et racial).

Tout est à reconstruire.

Cicéron, Herzl et Hitler


Les hommes se targuent de laisser des traces, des héritages, des souvenirs. Qu’en restera-t-il ? Bien peu. Ou rien du tout. L’histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, qui pouvait prétendre laisser un souvenir digne, et dont la mémoire est mâchonnée avec dureté, ironie ou indifférence par de lointains ou d’assez proches successeurs.

En appui de cette thèse, je voudrais citer quelques jugements à l’emporte pièce légués par leurs contemporains, à propos de personnages passés dans l’histoire.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l’excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d’autre part, pour user de ses propres mots « mou et sans rien dans les reins ». Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. » Ces paroles de Tacite (Dialogue des orateurs, XVIII,5-6) sonnent durement. Ces hommes glorieux, réduits à deux adjectifs ciselés, impitoyables. Quelle chute !

Dans un genre assez différent, et politiquement très incorrect, voici le jugement comparé de Victor Klemperer sur Adolf Hitler et Theodor Herzl. « Tous deux, Hitler et Herzl, vivent en grande partie sur le même héritage. J’ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c’est le romantisme rétréci, borné et perverti. Si j’ajoute le romantisme kitsch, alors la communauté intellectuelle et stylistique des deux Führer (sic) est désignée de la manière la plus exacte possible. » (Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIème Reich, Ch. 29, Sion, p.274)

Comparer Herzl à un deuxième Führer, la chose est osée. Mais l’approche de Klemperer est basée sur l’analyse des glissements de sens des mots de la langue allemande pendant le IIIème Reich. La manière dont le mot Führer a changé de sens entre 1896 ou 1904 (s’appliquant alors à Herzl, selon Klemperer) et 1933 ou 1945 (pour Hitler), est aussi un témoignage de la fragilité des mots à travers les temps, et de la volatilité de leurs connotations.

Un autre exemple, rapporté par Klemperer, vise le sens du mot « croire » ou « croyance », tel qu’employé pendant la montée du nazisme. Dans le chapitre 18 de LTI, intitulé « Je crois en lui », Klemperer porte ce jugement sur l’une des racines du phénomène quasi-religieux que l’ascension de Hitler a provoqué dans la conscience allemande : « Le Führer a toujours souligné son rapport particulièrement proche à la divinité, son « élection », le lien de filiation particulier qui le relie à Dieu, sa mission religieuse. »

Si l’hypothèse de Klemperer s’avère juste, on pourrait s’interroger sur le sens du mot « élection », et l’étendue de ses possibles dérives, non seulement pendant la montée du nazisme, mais à toutes les époques.

La même démarche critique pourrait s’appliquer au vocabulaire philosophique ou religieux, dans son ensemble.

Une spectrographie sémantique, pointant les variations de sens de mots interpellant le « divin », le « sacré » et les « mystères », est sans doute au-dessus des moyens de la recherche.

Mais il n’est pas interdit d’en rêver.

Le dieu conchié


Le philosophe et sociologue français Georges Sorel (1847-1922), polytechnicien défroqué et principal introducteur du marxisme en France, est surtout connu aujourd’hui pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire et ses thèses sur la violence. Mais il fut aussi l’un de ceux qui prirent la défense de Dreyfus, et il a par ailleurs consacré plusieurs études à l’histoire des religions et à la « ruine du monde antique ».

Son livre, Le système historique de Renan, est une réinterprétation marxisante des analyses du célèbre breton sur l’histoire d’Israël. Je voudrais en citer quelques extraits qui me paraissent intéressants dans une perspective plus longue, que je voudrais tenter de mettre en lumière.

Sorel, tout comme Renan, mais le génie en moins, considère les ensembles régionaux comme des creusets communs. « Je trouve des analogies nombreuses entre Iahvé et Assour (…)  On ne connaissait point de parents à cet Assour ; on ne lui érigeait pas de statues. » L’argument est mince mais significatif de son approche du phénomène.

Plus révélatrice encore est cette remarque : « Le grand fait de l’histoire religieuse d’Israël est la formation de la légende d’Élie, à la suite de la révolution sanglante qui remplaça la famille d’Achab par celle de Jéhu. »

Dans ce célèbre passage, raconté par le 1er Livre des Rois, il y a deux composantes de nature totalement différentes : la rencontre d’Élie avec Dieu (1 R. 19, 9-18) (que Sorel qualifie de « légende », et le contexte tumultueux mais bien réel de l’époque, avec les guerres araméennes et le dévoiement moral du roi d’Israël, Achab.

Sur la rencontre d’Élie avec Dieu, les océans de commentaires n’ont pas épuisé les interprétations. On lit que Dieu apparaît dans le « bruit d’une brise légère ». « Dès qu’Élie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau. » A ce moment précis, « légendaire », Élie incarne à lui tout seul, tout Israël. « Je suis resté moi seul et ils cherchent à m’enlever la vie. » (1 R. 19,10)

C’est ce moment que Sorel choisit comme le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël », pourquoi ?

Je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence de ce choix, mais la question reste intéressante en soi. Quel serait, en théorie du moins, si l’on devait y réfléchir, le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël » ? Y a-t-il des volontaires pour répondre ?

En attendant, continuons avec Sorel. Il parsème son texte d’anecdotes curieuses, comme celle-ci, provenant du Talmud de Jérusalem. Un certain Sabbataï de Oulam entra dans le temple de Péor, « accomplit un besoin et s’essuya au nez de Péor. Tous ceux qui l’apprirent louèrent l’homme pour cette action et dirent : Jamais personne n’a aussi bien agi que lui. »

Hmmm. Que penser de cela ? Le Talmud de Jérusalem semble considérer qu’il s’agissait là d’un acte d’un grand courage montrant le mépris d’un Israélite envers les idoles des Moabites, et allant jusqu’à déféquer sur l’idole et se torcher sur son nez.

Or, il n’y avait en fait rien de spécialement courageux de la part de ce Sabbataï. Selon les sources reconnues, le culte même de Péor, consistait précisément en cela. Rachi commente Nb. 25, 3 ainsi ceci : « PEOR. Ainsi nommé parce qu’on se déshabillait (פוערין ) devant lui et qu’on se soulageait : c’est en cela que consistait son culte. »

La remarque du Talmud (« Jamais personne n’a aussi bien agi que lui ») n’est donc pas issue des coreligionnaires de Sabbataï l’approuvant d’avoir désacralisé l’idole, mais vient plutôt des Moabites eux-mêmes s’étonnant de voir un Israélite non seulement suivre le culte de Péor, mais même de le transcender comme jamais auparavant en inventant un ultime perfectionnement.

Un dernier mot sur Péor. Ce nom vient de פָּעַר qui signifie « ouvrir la bouche largement » en hébreu. Le dieu Péor, c’est-à-dire Ba’al Pe’or, (plus connu en Occident comme Belphégor), est donc le « dieu de l’ouverture ». Que cette ouverture soit celle de la bouche ou celle de l’anus, reste secondaire, à mon sens. Cela pourrait aussi bien être la bouche de la Terre ou même celle de l’Enfer. D’ailleurs Isaïe emploie ce mot dans le contexte infernal: « C’est pourquoi le shéol dilate sa gorge et bée d’une gueule démesurée. » (Is. 5, 14)

On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. En l’occurrence je n’ai pas envie de rire aujourd’hui. Plutôt je voudrais simplement réveiller le sens de la distance et de la profondeur des choses cachées.

Un autre mot, très proche phonétiquement (פָּצַה), signifie « fendre, ouvrir largement », et dans un sens métaphorique « ouvrir les chaînes, délivrer ». Le Psalmiste l’emploie : «Délivre-moi et sauve-moi. » (Ps. 144,7).

J’aime assez cette idée fortement contre-intuitive, que ce Ba’al Pé’or, ce dieu de l’ouverture, sur lequel on pouvait impunément déféquer, est une sorte de préfiguration mystérieuse, non de la mort des idoles, mais de la possibilité d’un Dieu totalement, radicalement, humilié, méprisé, conchié. 

Terreur et religion mondiale


En ce dernier jour de l’année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d’Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l’un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d’être évoquée aujourd’hui parce qu’elle représente un modèle, un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m’appuierai ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D’un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

 

Ilu, El, Ilah


Oui, le monde est bien plus profond que toute la mémoire. Les nations sont des gouttes de pluie au soleil, les peuples disparus forment des monceaux de poussière, et toutes les religions, oui, toutes, sans exception, ne sont jamais que des instants vibrants dans la lumière des premiers matins. Alors un peu de modestie s’il vous plaît. Arrêtez les arrogantes assertions. Apprenez plutôt à mesurer l’incommensurable. Visitez un instant le haut parfum de chacune des langues de la terre. Calculez la fin des prophéties. Alors, vous n’aurez jamais fait que quelques pas sur la route d’un long voyage, plus long que le scintillement originaire des bosons, plus obscur que le creux des temps.

Il y a bien plus de choses dans la mémoire que n’en contiennent toutes les philosophies et les sagesses. Mais il y a aussi plus de choses cachées dans le temps que n’en contient la mémoire des dieux mêmes. Et il y a plus de choses dans le noir néant d’avant le temps que dans les temps tout entiers. En témoigne humblement la leçon du silence, zigourat dressée sur la plaine des mots.

Il y a si peu longtemps, vers la fin du 3ème millénaire avant notre ère, un poème sumérien fut composé pour célébrer Enlil, le Dieu souverain des dieux.

Comme je suis fatigué de notre temps sans mémoire, sans profondeur, et sans vision, je voudrais le citer ici, comme une première pièce du dossier à charge.

Dossier ? Oui, dans le procès contre les bigots, contre les extrémistes de l’appropriation divine, contre les terroristes de la Lettre, contre les haineux, contre la calotte et le goupillon, contre la gorge tranchée de l’agneau, contre la psalmodie automatique, contre la prosternation plate, la génuflexion écrasée, contre le dandinement vertébral, contre tous les corps sans esprit, contre tous les esprits sans âme, contre toutes les âmes aveugles, contre les lumières qui ne sont que des ombres.

Voici ces mots de plus de quatre mille ans :

« Enlil ! Son autorité porte loin,

Sa parole est sublime et sainte !

Ce qu’il décide est imprescriptible.

Il assigne à jamais la destinée des êtres !

Ses yeux scrutent la terre entière.

Et son éclat pénètre au fin fond du pays.

Lorsque le vénérable Enlil s’installe en majesté,

Sur son trône sacré et sublime,

Lorsqu’il exerce à la perfection ses pouvoir de Seigneur et de Roi,

Spontanément les autres dieux se prosternent devant lui et obéissent sans discuter à ses ordres.

Il est le grand et puissant souverain qui domine le Ciel et la Terre,

Qui sait tout et comprend tout. »

(Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder)

Comme deuxième pièce à charge, voici une prière en langue akkadienne de la fin du 2ème millénaire.

« Seigneur Marduk, ô Dieu suprême, à l’intelligence insurpassable,

Lorsque tu pars en guerre, les Cieux chancellent,

Lorsque tu hausses la voix, la Mer est perturbée.

Quant tu brandis ton épée, les dieux font volte-face.

Pas un seul ne résiste à ton choc furieux.

Seigneur terrifiant, en l’Assemblée des dieux, nul ne t’égale !

(Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »)

Les Sumériens étaient un peuple dont la langue ne se rapportait à aucune famille linguistique connue. Par contraste, les Akkadiens correspondaient à un ensemble de peuples sémites (hébreux, araméens, arabes). Ces deux populations si différentes par l’esprit (les deux prières évoquées ci-dessus résument, on l’aura compris, cette différence) se sont mêlées en Mésopotamie à partir du 4ème millénaire avant notre ère. Jean Bottéro (Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux) note que les Sémites (les « Akkadiens ») arrivèrent au Nord et au Centre de la Mésopotamie à cette époque, alors que les Sumériens étaient déjà présents au Sud. Le mélange est progressif, et un capital culturel commun se forme. Mais ce sont les Sumériens qui sont « les plus actifs et les plus inventifs » dit Bottéro. La naissance de l’écriture remonte aux environs de ~3000. Elle a été inventée pour les besoins de la langue sumérienne. A partir du 2ème millénaire, les Sumériens sont « absorbés » par les Sémites. L’Akkadien reste alors la seule langue parlée, mais le Sumérien ne disparaît pas pour autant. Il reste la langue de culture, liturgique, savante.

Nous disposons à propos de cette période d’une énorme documentation écrite, de plus de 500.000 documents en sumérien, particulièrement précieuse pour étudier l’univers religieux de ces peuples, leurs prières, leurs hymnes, leurs rituels, leurs mythes. Mais dans cette masse de documents, on ne trouve aucun texte dogmatique, normatif. Il n’y a pas de « saintes écritures », pas de « texte révélé ».

La religion imbibait la vie. Le sacré pénétrait le quotidien. Mais dans cette multitude de peuples assemblés, personne ne revendiquait le monopole d’une élection cognitive, la suprématie d’un savoir. Ces peuples, ces myriades, d’origines si diverses, partageaient le sens du sacré, l’intuition du mystère. Leurs grands prêtres restaient extrêmement modestes dans leurs formulations.

« Les pensées des dieux sont aussi loin de nous que le tréfonds du ciel.

Les pénétrer nous est impossible,

Nul ne peut les comprendre ! »

(Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature)

Pour représenter l’idée du divin en langue sumérienne, le signe cunéiforme utilisé était une étoile à huit branches : (prononciation dingir).

En akkadien, cette représentation se stylise ainsi : (prononciation ilu).

Il y a évidemment un lien de filiation entre cet Ilu originaire, le El (Dieu) des Hébreux et le Ilah (divinité) des Arabes (conduisant au nom d’Allah, littéralement al Ilah : « le Dieu ».

Le secret de Nabuchodonosor


En ce premier jour de l’année 2016, je vous souhaite à tous « lumière, intelligence et sagesse ».

Ces trois mots, proches mais non redondants, forment une belle expression, que l’on trouve employée à plusieurs reprises dans le Livre de Daniel. La reine, femme du roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, vante ainsi « l’esprit extraordinaire » de Daniel : « Il est un homme dans ton royaume en qui réside l’esprit des dieux saints. Du temps de ton père, il se trouva en lui lumière, intelligence et sagesse pareille à celle des dieux. » (Dan. 5,11).

Balthazar le fait alors venir et lui dit: « Est-ce toi qui es Daniel, des gens de la déportation de Juda, amenés de Juda par le roi mon père ? J’ai entendu dire que l’esprit des dieux réside en toi et qu’il se trouve en toi lumière, intelligence et sagesse extraordinaire. » (Dan. 5, 13-14)

Daniel avait connu une première heure de gloire à Babylone lorsqu’il avait expliqué les songes de Nabuchodonosor, et dévoilé leur « secret », leur « mystère ».

Dans le texte, le mot hébreu employé pour rendre « secret » et « mystère » est רָז (raz). Ce mot est d’origine persane, et on ne le trouve employé dans la Bible que dans ce seul Livre de Daniel (bien qu’on le retrouve aussi plus tard dans les textes de Qumrân).

M’intéressant aux rapports entre le secret et le sacré, entre le mystère et la mystique, je propose de passer un moment en ce premier jour de l’an, en compagnie de ce mot biblique et persan, רָז (raz).

« Alors le mystère fut révélé à Daniel dans une vision nocturne. » (Dan ; 2,19)

« Lui qui révèle profondeurs et secrets connaît ce qui est dans les ténèbres, et la lumière réside auprès de lui. » (Dan. 2,22)

« Le mystère que poursuit le roi, sages, devins, magiciens et exorcistes n’ont pu le découvrir au roi. » (Dan. 2,27)

« Mais il y a un Dieu dans le ciel, qui révèle les mystères et qui a fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui doit arriver à la fin des jours. Ton songe et les visions de ta tête sur ta couche, les voici. » (Dan. 2,28)

« A moi, sans que j’aie plus de sagesse que quiconque, ce mystère a été révélé, à seule fin de faire savoir au roi son sens. » (Dan. 2,30)

« Et le roi dit à Daniel : « En vérité votre dieu est le Dieu des dieux, et le maître des rois, le révélateur des mystères, puisque tu as pu révéler le mystère. » (Dan. 2,47)

Nabuchodonosor avait vaincu le royaume de Juda et détruit le temple de Jérusalem en ~587. Mais Daniel, par sa révélation du mystère, l’amena à résipiscence.

Le mystère, au fond, ne prend toute sa valeur, toute sa véritable signification, que lorsqu’il est mis au jour, lorsqu’il est « révélé », comme dans le verset : « C’est lui qui révèle les choses profondes et cachées. » (Dan. 2,22). הוּא גָּלֵא עַמִּיקָתָא, וּמְסַתְּרָתָא.

Le verbe hébreu employé pour « révéler » est גָלָה (galah) qui signifie : « Se découvrir, apparaître, découvrir, révéler, faire connaître ». Mais dans un sens second, il signifie, notons-le bien: « Émigrer, être emmené en captivité, être exilé, banni. »

Dans la forme Niph., il signifie « Être à découvert, à nu ; se découvrir, se révéler, être annoncé. »

Par exemple, « Les portes de la mort t’ont-elles été ouvertes ? » (Job 38,17), ou encore : « Là, Dieu s’était révélé à lui. » (Gen. 35,7), ou « La gloire de Dieu se manifestera. » (Is. 40,5).

C’est la « révélation » qui constitue la substance du secret, plus que le secret lui-même, dirons-nous. Un secret à jamais enfoui dans la profondeur des temps serait comme une graine qui jamais ne germerait.

Mais le dévoilement, la révélation, côtoient fort curieusement (en hébreu) une autre série de significations, tournant autour de l’émigration, de l’exil, du bannissement.

Tout se passe comme si l’accès au sens, la pénétration du secret, l’entrée dans le mystère évoquaient un départ vers une terre étrangère, une déportation, comme l’exil à Babylone…

Qu’il est curieux de voir un enfant de l’exil, un déporté de Juda, « révéler » son « secret » à celui-là même qui a « exilé » son peuple, c’est-à-dire, en somme, qui l’a « découvert », qui l’a fait « apparaître ».

Ironie et profondeur sublime de certains mots, qui disent bien plus que ce qu’ils sont censés contenir.

Le mot גָלָה (galah) « révéler » atteint ici lui-même une forme de mystère. En exprimant le sens de la « révélation », il repousse seulement d’un cran la profondeur d’un mystère dont il n’épuise pas le sens.

Terreur et religion mondiale


En ce dernier jour de l’année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d’Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l’un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d’être évoquée aujourd’hui parce qu’elle représente un modèle, un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m’appuierai ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D’un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

 

Le dieu conchié


Le philosophe et sociologue français Georges Sorel (1847-1922), polytechnicien défroqué et principal introducteur du marxisme en France, est surtout connu aujourd’hui pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire et ses thèses sur la violence. Mais il fut aussi l’un de ceux qui prirent la défense de Dreyfus, et il a par ailleurs consacré plusieurs études à l’histoire des religions et à la « ruine du monde antique ».

Son livre, Le système historique de Renan, est une réinterprétation marxisante des analyses du célèbre breton sur l’histoire d’Israël. Je voudrais en citer quelques extraits qui me paraissent intéressants dans une perspective plus longue, que je voudrais tenter de mettre en lumière.

Sorel, tout comme Renan, mais le génie en moins, considère les ensembles régionaux comme des creusets communs. « Je trouve des analogies nombreuses entre Iahvé et Assour (…)  On ne connaissait point de parents à cet Assour ; on ne lui érigeait pas de statues. » L’argument est mince mais significatif de son approche du phénomène.

Plus révélatrice encore est cette remarque : « Le grand fait de l’histoire religieuse d’Israël est la formation de la légende d’Élie, à la suite de la révolution sanglante qui remplaça la famille d’Achab par celle de Jéhu. »

Dans ce célèbre passage, raconté par le 1er Livre des Rois, il y a deux composantes de nature totalement différentes : la rencontre d’Élie avec Dieu (1 R. 19, 9-18) (que Sorel qualifie de « légende », et le contexte tumultueux mais bien réel de l’époque, avec les guerres araméennes et le dévoiement moral du roi d’Israël, Achab.

Sur la rencontre d’Élie avec Dieu, les océans de commentaires n’ont pas épuisé les interprétations. On lit que Dieu apparaît dans le « bruit d’une brise légère ». « Dès qu’Élie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau. » A ce moment précis, « légendaire », Élie incarne à lui tout seul, tout Israël. « Je suis resté moi seul et ils cherchent à m’enlever la vie. » (1 R. 19,10)

C’est ce moment que Sorel choisit comme le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël », pourquoi ?

Je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence de ce choix, mais la question reste intéressante en soi. Quel serait, en théorie du moins, si l’on devait y réfléchir, le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël » ? Y a-t-il des volontaires pour répondre ?

En attendant, continuons avec Sorel. Il parsème son texte d’anecdotes curieuses, comme celle-ci, provenant du Talmud de Jérusalem. Un certain Sabbataï de Oulam entra dans le temple de Péor, « accomplit un besoin et s’essuya au nez de Péor. Tous ceux qui l’apprirent louèrent l’homme pour cette action et dirent : Jamais personne n’a aussi bien agi que lui. »

Hmmm. Que penser de cela ? Le Talmud de Jérusalem semble considérer qu’il s’agissait là d’un acte d’un grand courage montrant le mépris d’un Israélite envers les idoles des Moabites, et allant jusqu’à déféquer sur l’idole et se torcher sur son nez.

Or, il n’y avait en fait rien de spécialement courageux de la part de ce Sabbataï. Selon les sources reconnues, le culte même de Péor, consistait précisément en cela. Rachi commente Nb. 25, 3 ainsi ceci : « PEOR. Ainsi nommé parce qu’on se déshabillait (פוערין ) devant lui et qu’on se soulageait : c’est en cela que consistait son culte. »

La remarque du Talmud (« Jamais personne n’a aussi bien agi que lui ») n’est donc pas issue des coreligionnaires de Sabbataï l’approuvant d’avoir désacralisé l’idole, mais vient plutôt des Moabites eux-mêmes s’étonnant de voir un Israélite non seulement suivre le culte de Péor, mais même de le transcender comme jamais auparavant en inventant un ultime perfectionnement.

Un dernier mot sur Péor. Ce nom vient de פָּעַר qui signifie « ouvrir la bouche largement » en hébreu. Le dieu Péor, c’est-à-dire Ba’al Pe’or, (plus connu en Occident comme Belphégor), est donc le « dieu de l’ouverture ». Que cette ouverture soit celle de la bouche ou celle de l’anus, reste secondaire, à mon sens. Cela pourrait aussi bien être la bouche de la Terre ou même celle de l’Enfer. D’ailleurs Isaïe emploie ce mot dans le contexte infernal: « C’est pourquoi le shéol dilate sa gorge et bée d’une gueule démesurée. » (Is. 5, 14)

On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. En l’occurrence je n’ai pas envie de rire aujourd’hui. Plutôt je voudrais simplement réveiller le sens de la distance et de la profondeur des choses cachées.

Un autre mot, très proche phonétiquement (פָּצַה), signifie « fendre, ouvrir largement », et dans un sens métaphorique « ouvrir les chaînes, délivrer ». Le Psalmiste l’emploie : «Délivre-moi et sauve-moi. » (Ps. 144,7).

J’aime assez cette idée fortement contre-intuitive, que ce Ba’al Pé’or, ce dieu de l’ouverture, sur lequel on pouvait impunément déféquer, est une sorte de préfiguration mystérieuse, non de la mort des idoles, mais de la possibilité d’un Dieu totalement, radicalement, humilié, méprisé, conchié. 

Les rires d’Abraham, de Sara, d’Ismaël, d’Isaac, – et les pleurs de Agar.


En résumé, tout le monde se marre sauf Agar. Pourquoi ?

Précisons le corpus des textes de la Genèse se rapportant aux rires de ces quatre personnages et aux pleurs de la cinquième personne..

« Abraham tomba sur sa face et rit. » Gen. 17,17

«Sara rit en elle-même.» Gen. 18,12

« Sara dit : ‘Je n’ai pas ri.’, car elle avait peur, mais il répliqua : ‘si, tu as ri’. » Gen. 18,15

« Quiconque l’apprendra rira avec moi. » Gen. 21,6

« Dieu a fait (un) rire de moi.» Gen 21,6. Notons que l’original hébreu n’emploie pas d’article indéterminé devant le substantif ‘rire’, et par conséquent cette phrase se prête à deux interprétations : – « Dieu a fait de moi (Sara) un objet de dérision (on rira de moi) », ou encore : « Dieu m’a donné un sujet de joie (m’a fait rire) ». Ces deux interprétations vont dans des sens opposés. Mais compte tenu du caractère de Sara, déjà esquissé en Gen. 18,15, il est probable que la première interprétation est la meilleure. Mais qui sait ?

« Le fils, né à Abraham de l’Égyptienne Agar, riait. » Gen. 21,9

« Isaac riait avec Rebecca sa femme. » Gen. 26,9. Dans ce verset, il y a là un jeu de mot intraduisible. Isaac signifie : « Il rit ». Ce nom est bâti sur la racine TS-HA-Q, dont le sens est « rire ». Au prétérit, la forme verbale devient M-TS-HA-Q qui signifie dans ce contexte « rire avec sa femme », « se réjouir avec elle », et en tant que substantif : « caresse conjugale ». Yts’aq mts’éq : « Isaac (Celui qui rit) rit, se réjouit (sexuellement). »

Face à ces quatre rires, celui d’Abraham, qui est un sourire de confiance et de reconnaissance, celui de Sara, qui est un rire moqueur et dubitatif, celui d’Ismaël, qui est ricanant et railleur, et celui d’Isaac, qui est concupiscent et jouisseur, il y a les larmes de Agar.

« Elle se disait : ‘Je ne veux pas voir mourir l’enfant’. Elle s’assit vis-à-vis et se mit à crier et à pleurer. » Gen. 21,16.

Comment interpréter cela ?

D’abord on peut dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Le malheur de Agar fait le bonheur de Sara. Mais cette explication est à demi valable, et même seulement valable pour un quart. Le malheur de Agar ne fait pas le bonheur d’Abraham, qui se chagrine des mauvaises paroles de Sara contre Agar (Gen. 21, 12). Il ne fait pas non plus le bonheur d’Ismaël, qui subit le même sort que sa mère et qui est chassé au désert, du fait de son propre rire, railleur et moqueur. Enfin le malheur de Agar n’a vraiment rien à voir avec les rires égrillards d’Isaac lutinant Rebecca.

Alors que comprendre ?

Je dirais que le texte nous montre qu’il peut y avoir une grande diversité de rires, de joies, avec des degrés fort différents, allant de la méchanceté à l’ironie ou à la joie pure. Il y a des rires vulgaires et méchants et il y a des rires lumineux.

En revanche, les larmes, en un sens, sont plus sincères. Les larmes ne peuvent pas être méchantes ni vulgaires ou ironiques. Il y a beaucoup plus de vérité dans le malheur que dans l’apparence du bonheur. Agar est malheureuse, profondément malheureuse. Mais dans son malheur, elle a quand même un bonheur, celui de voir, une fois encore, un ange qui vient la consoler. Elle a aussi un autre « bonheur » : elle pleure, certes, mais elle voit le monde tel qu’il est. Elle pleure, mais en compensation « Dieu dessilla ses yeux. » (Gen. 21, 19)

Être absolument moderne


Il faut être absolument moderne. Plonger dans les profondeurs du passé, ce n’est pas chercher l’obscur, l’ésotérique, c’est faire vibrer les fines cordes de la lyre du monde.

Je me sens absolument contemporain, au sens que Giorgio Agamben donne à ce mot. « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »

La soudaine disparition de Hénoch


Ce fut plutôt brutal. « Hénoch marcha avec Dieu, puis il ne fut plus, car Dieu l’enleva. » (Gen. 5, 24). Un vrai tour de passe-passe. La construction de la phrase est directe, sans nuances. Si l’on traduit mot à mot : « Hénoch marcha avec Dieu (ou : auprès des Seigneurs: at-Ha-Elohim), puis, ‘plus rien de lui’, car Dieu (Elohim) l’enleva (ou : le saisit, l’emporta). »

L’expression utilisée pour rendre le moment clé de la disparition de Hénoch (‘plus rien de lui’ – eïn-nou) évoque une sorte de néant, d’absence se substituant instantanément, sans transition, à la présence de Hénoch, sa présence marchante, pendant trois siècles, auprès de Dieu.

Au 11ème siècle ap. J.-C., Rachi commente ce verset ainsi : « Hénoch était un homme juste, mais faible dans sa conscience et facile à retourner pour faire le mal. Aussi Dieu s’est-il hâté de l’enlever de ce monde avant son heure. C’est pourquoi le texte s’exprime autrement en parlant de sa mort, et dit : ET IL NE FUT PLUS dans ce monde pour y achever ses années. »

Rachi ne croit donc pas que Hénoch fut enlevé au Ciel, comme Élie par exemple. Il ne s’agit selon lui que d’une métaphore, à vrai dire assez vigoureuse, qui traduit seulement la mort d’un « juste », certes, mais un peu « faible »…

Pour ma part, je trouve le commentaire de Rachi plutôt au-dessous du texte. D’abord ce n’est pas très gentil de rabaisser Hénoch en le traitant d’homme « faible et facile à inciter au mal ». Hénoch est d’abord un « juste ». Ce n’est pas rien. Ensuite « il marche avec Dieu ». Ce n’est pas, me semble-t-il, un signe de faiblesse. Ensuite, comment Rachi peut-il dire que Dieu « se hâta de l’enlever de ce monde avant son heure », alors que Hénoch marchait avec Dieu depuis trois cents ans (Gen. 5,22).

Si l’on ajoute les années que Hénoch avait vécues avant d’engendrer Mathusalem, Hénoch vécut au total trois cent soixante cinq ans. Cela fait long, pour un Dieu qui « se hâte ».

Non, il doit y avoir autre chose à comprendre. D’ailleurs, mille ans avant Rachi, Philon a une tout autre interprétation. Il écrit : « ‘Enoch fut agréable à Dieu, et on ne le trouvait pas.’ (Gen. 5,24). Où aurait-on regardé pour trouver ce Bien ? Quelles mers aurait-on traversées ? En quelles îles, sur quels continents ? Chez les Barbares, ou chez les Grecs ? N’y a-t-il pas jusqu’à nos jours des initiés aux mystères de la philosophie qui disent que la sagesse est sans existence, puisque le sage non plus n’existe pas ? Aussi est-il dit ‘on ne le trouvait pas’, ce mode d’être qui était agréable à Dieu, en ce sens que tout en existant bien, il est dissimulé aux regards, et qu’il se dérobe à notre rencontre là où il est, puisqu’il est dit aussi que Dieu l’enleva. » Mutatione Nominum, 34-38

J’aime mieux le commentaire de Philon. Il passe de la figure de Hénoch à la figure du Bien. Où trouver le Bien ? Où trouver la Sagesse ? Ce n’est pas parce qu’on ne les trouve pas, qu’ils ont soudainement disparu, qu’ils n’existent pas. Cette façon de voir est caractéristique de Philon : voir dans le texte une incitation à prendre son envol vers les idées, les abstractions. Sans doute une influence de Pythagore et de Platon. Philon incarnait la rencontre d’Israël et de la Grèce.

Mais aujourd’hui, que peut-on voir dans ce texte ?

D’abord, le nom de Hénoch n’est pas le moindre des indices. Il signifie « l’initié », « celui qui est dédié ». Le mot hanukah possède la même racine. Bien avant de signifier la fête du même nom, plus tardive puisqu’elle commémore les victoire des Macchabées, ce mot avait le sens générique d’« inauguration », de « dédicace » : la dédicace de l’autel (Nb. 7,11) ou l’inauguration du temple (Ps. 30,1).

Hénoch était une « dédicace » vivante. Il s’était « dédié » à Dieu. Il était un sacrifice en marche (comme plus tard Isaac). Il était le don même qu’il faisait en sacrifice sur l’autel de sa propre vie. Dieu agréa ce sacrifice. Dieu marchait jusqu’alors « avec lui ». Mais soudainement, il « l’emporta » avec lui.

Pourquoi à ce moment précis ?

Je dirai que cela coïncidait avec le jour où Hénoch eut 365 ans. C’est-à-dire une année d’années. Je pense qu’une « année d’années » est une bonne métaphore pour signifier la perfection du temps accompli dans la vie d’un juste.

Et pourquoi ne le trouva-t-on plus, pourquoi ne le vit-on plus, soudainement ? C’est que lorsque Dieu « se saisit » d’une âme, l’opération se fait en une picoseconde, voire une femtoseconde. Et que reste-t-il à voir quand Dieu vous saisit ?

« Je ne suis qu’un errant sur une terre étrangère. »


« Tous ceux que Moïse appelle sages sont décrits comme des étrangers résidant. Leurs âmes ne constituent jamais une colonie établie hors du ciel ; mais elles ont coutume de voyager dans la nature terrestre pour satisfaire leur envie de voir et de connaître. » écrit Philon d’Alexandrie dans son De Confusione Linguarum (§77)

Le thème de l’errance et de la migration est l’un des thèmes les plus importants pour l’avenir du monde. Non pas simplement parce que les futures migrations, dues à la guerre ou aux bouleversements environnementaux prendront sans doute des dimensions apocalyptiques (au sens propre du mot : la révélation de la fragilité de l’humanité).

Philon, philosophe juif, hellénisant, alexandrin, aux confins de trois continents en crise, avait, juste avant l’apparition du christianisme, une vue particulièrement aiguë de capacité dynamique de l’être étranger.

« Abraham dit aux gardiens des morts : « Je suis chez vous un étranger et un hôte » (Gen. 23,4), lit-on au § 79. La métaphore de l’étranger s’applique à son propre corps même. Les § 81-82 formulent ce sentiment du sage d’être en fait un étranger à lui-même : « Le sage séjourne comme sur une terre étrangère dans le corps sensible, tandis qu’il est comme dans sa patrie parmi les vertus intelligibles, qui sont quelque chose qui ne diffère pas des paroles divines. Moïse de son côté dit : « Je ne suis qu’un errant sur une terre étrangère. » (Ex. 2,22)

Il ne faut pas prendre cette déclaration de Moïse au sens propre.

La loi commune de tous les êtres


Le célèbre Hymne de Cléanthe à Zeus, écrit au 3ème siècle avant J.-C., et dont je donne ci-après la traduction par Alfred Fouillée, me semble fort caractéristique des passages possibles entre panthéisme et monothéisme. Je ne crois pas que la stricte distinction qu’on impose d’habitude entre ces deux manières de concevoir le divin soit toujours pertinente. Autrement dit, les monothéistes ont leurs propres tendances panthéistes, sous forme d’« émanations », d’ « anges » ou de « noms de Dieu ». Réciproquement, les antiques religions polythéistes, à commencer par celle du Véda ou, plus proches de nous, les religions grecques et romaines, possèdent généralement une certaine intuition de l’Un, un sentiment du Dieu Unique, résidant supérieurement derrière la prolifération de ses avatars, qui sont seulement des images de ses attributs, qu’ils soient d’intelligence, de sagesse, de puissance ou de bonté.

Qu’on en juge :

« Salut à toi, ô le plus glorieux des immortels, être qu’on adore sous mille noms, Jupiter éternellement puissant ; à toi, maître de la nature ; à toi, qui gouvernes avec loi toutes choses ! C’est le devoir de tout mortel de t’adresser sa prière ; car c’est de toi que nous sommes nés, et c’est toi qui nous as doués du don de la parole, seuls entre tous les êtres qui vivent et rampent sur la terre. À toi donc mes louanges, à toi l’éternel hommage de mes chants ! Ce monde immense qui roule autour de la terre conforme à ton gré ses mouvements, et obéit sans murmure à tes ordres… Roi suprême de l’univers, ton empire s’étend sur toutes choses. Rien sur la terre Dieu bienfaisant, rien ne s’accomplit sans toi, rien dans le ciel éthéré et divin, rien dans la mer ; hormis les crimes que commettent les méchants par leur folie… Jupiter, auteur de tous les biens, dieu que cachent les sombres nuages, maître du tonnerre, retire les hommes de leur funeste ignorance ; dissipe les ténèbres de leur âme, ô notre père, et donne-leur de comprendre la pensée qui te sert à gouverner le monde avec justice. Alors nous te rendrons en hommages le prix de tes bienfaits, célébrant sans cesse tes œuvres ; car il n’est pas de plus noble prérogative, et pour les mortels et pour les dieux, que de chanter éternellement, par de dignes accents, la loi commune de tous les êtres. »

Ce texte peut, je crois, être lu par un monothéiste tolérant, capable de comprendre la profondeur des intuitions, comme une prière au Dieu Un, suprême et bienfaisant.

J’en conclus qu’il faut prêter attention à la démarche comparatiste. Elle permet de rapprocher les cultures, de comprendre leurs liens cachés, profonds, qui sont révélateurs de constantes anthropologiques. La pensée du religieux a été bien entendu fort diverse sur cette planète. Ce serait vain de vouloir ramener cette miroitante diversité à quelques idées simples.

Cependant, il vaut la peine de rechercher patiemment les points communs entre les religions qui ont traversé les siècles. Il y a des religions qui continuent de vivre réellement, et qui témoignent aujourd’hui encore de ce qu’elles furent jadis, et il y a des religions fort anciennes qui continuent de vivre virtuellement, si on fait l’effort de les recréer par la pensée, par l’imagination, et par l’analogie avec des croyances modernes, si on s’efforce non des visiter simplement comme des musées de croyances disparues, mais de les magnifier comme des symboles des passions et des pulsions qui sont toujours à l’œuvre dans la psyché humaine, quels que soient les lieux, les temps et les âges.

Cent septième jour

107

A propos de l’humiliation d’une femme enceinte, et de quatre visions divines


 

On n’est jamais si bien servi que par soi-même… Mais dans le contexte biblique, c’est une tout autre histoire.

Agar, servante de Sara, a conçu – à la demande de cette dernière – un fils avec Abraham. Et les choses se compliquent d’emblée.

Agar est chassée au désert par Sara qui tire aigreur de sa grossesse. On peut noter que le nom de Agar veut précisément dire « émigration », ce qui n’est certes pas un hasard.

Agar, enceinte et en fuite, rencontre un ange près d’une source dans le désert.

Notons – c’est important – que ce n’est pas le premier ange qu’elle voit.

Rachi rapporte que Agar a vu des anges à quatre reprises, notamment « dans la maison d’Abraham », et il précise « qu’elle n’en a jamais eu la moindre frayeur », car « elle était accoutumée à les voir ».

Le passage de la Genèse 16, 7-14 raconte en détail cette rencontre avec l’ange. Deux versets en condensent le mystère :

« Elle proclama le nom de l’Éternel [YHVH]qui lui avait parlé : « Tu es le Dieu [El] de la vision car, dit-elle, n’ai-je pas vu, ici même, après que j’ai vu ? » C’est pourquoi on appela ce puits : « le puits du Vivant de ma vision » ; il se trouve entre Cadès et Béred. » (Gen. 16, 13-14)

[J’ai traduit ces versets mot à mot, en m’aidant de plusieurs versions disponibles. La version de la Bible de Jérusalem, aux Éditions du Cerf, est presque inutilisable car elle se contente de reproduire pour le nom de Dieu une transcription de l’hébreu, et suggère de plus en note que le texte est sans doute « corrompu » (!). La traduction du Rabbinat français est meilleure mais elle ajoute des mots qui ne sont pas littéralement dans le texte original. Elle traduit la fin du verset 13 ainsi : « Tu es le Dieu de la vision car, dit-elle, n’ai-je pas revu, ici même, la trace du Dieu après que je l’ai vu ? ». Pour ma part je n’ai pas trouvé trace du mot trace dans le texte hébreu.]

Ce court texte appelle des commentaires, à la fois du point de vue de l’image et du son.

Parlons d’abord du son. Sara proclame le nom de l’Éternel, non en prononçant le nom imprononçable [YHVH], mais en l’appelant « El Roÿ » (Dieu de la Vision). Elle traduit la vision qu’elle vient d’avoir à l’aide d’un nom prononçable. Puis elle appelle l’Éternel une seconde fois avec un autre nom : «Haÿ Roÿ » (Le Vivant de la Vision), et se sert de ce nom pour nommer le puits.

Et puis il y a l’image. Dans le verset Gen. 16, 13 Agar emploie deux fois le mot « vision » et une fois le verbe « voir », et elle dit avoir eu une vision après avoir eu la première.

Il y a bien raccord entre la bande son et l’image : deux noms différents de Dieu pour deux visions successives.

Le premier nom est fort original. On ne le trouve dans la Bible que dans la bouche d’Agar : « El Roÿ ». Le second nom est tout aussi original : « Haÿ Roÿ ».

C’est pas mal, pour une servante chassée, de pouvoir trouver deux noms de Dieu !

Les deux visions successives de Agar, et le nom même qu’elle lui donne la seconde fois, témoignent que la vision est fort « vivante », qu’elle ne disparaît pas comme un songe, mais qu’elle vit dans son âme, comme l’enfant s’agite dans son sein.

Le texte, pris littéralement, indique que Agar a bien eu deux visions successives. Mais Rachi fait une autre analyse dans son commentaire du verset 9 : « L’ANGE DU SEIGNEUR LUI DIT. Pour chaque parole, c’était un autre ange qui lui avait été envoyé. C’est pourquoi pour chaque parole on répète le mot UN ANGE. »

Dans le texte, « l’ange » prend la parole à quatre reprises. Agar, si l’on suit Rachi, a donc eu quatre visions. Mais alors, si on ajoute les autres visions déjà vues dans la maison d’Abraham, Agar en a eu au moins sept ?

Alors ? Deux, quatre ou sept visions ? Je ne sais. En tout cas, plusieurs.

Autre chose à propos du son. L’ange qui parle la quatrième fois dit à Sara: « Tu mettras au monde un fils, tu le nommeras Ismaël, parce que Dieu a entendu ton affliction. » (Gen. 16, 11)

Ismaël peut en effet se traduire par « Dieu a entendu ».

Agar voit une vision et entend la voix divine, mais Dieu, lui aussi, « entend » Agar.

Mais pourquoi le texte ne dit-il pas que Dieu a « vu » son affliction ?

Mon interprétation est la suivante : Dieu, « voyant » Agar, ne la voit pas séparément de son fils à naître, et voyant ainsi la mère et le fils, il ne voit pas de raison d’affliction, car il voit la vigoureuse poussée de vie à l’œuvre dans le sein de la mère, et sa joie contenue.

L’affliction de Agar n’a en effet rien à voir avec sa grossesse, mais elle a tout à voir avec « l’humiliation » que lui impose Sara. C’est cette humiliation que Dieu a « entendue ».

Mais alors, pourquoi l’ange qui prend la parole la deuxième fois lui dit-il : « Retourne chez ta maîtresse et humilie-toi sous sa main. » (Gen. 16,9) ?

Pourquoi est-ce que Dieu qui a « entendu » l’affliction et l’humiliation de Agar, lui demande-t-il de retourner et de s’humilier davantage encore ?

Question fort difficile.

La réponse la plus courte, la plus dense, que je puisse concevoir, est que Dieu, sans doute, réserve aux humbles, aux humiliés, une plus grande gloire. Car le Très-Haut, le Tout-Puissant, n’a sans doute que faire de l’orgueil des hommes et de l’arrogance des maîtres.

Trois hommes, deux anges, un Dieu.


On peut fouiller les textes à l’infini. On trouve toujours quelque chose. Est-ce nourrissant ? Extravagant ? Vain ? Non. C’est un chemin, ou une sorte de danse.

Par exemple, pourquoi « trois hommes » rencontrent-ils Abraham à midi, dans les plaines de Mamré, au chapitre 18 de la Genèse, et pourquoi seulement « deux anges » rencontrent-ils ensuite Loth le soir même, à Sodome, au chapitre 19 ?

Pourquoi trois hommes à midi, puis deux anges le soir?

Une première interprétation vaut d’être citée, celle de Philon d’Alexandrie.

« Alors que trois étaient apparus pourquoi l’Écriture dit-elle « Les deux anges vinrent à Sodome le soir » ? (Gen. 19,1). Trois apparaissent à Abraham et à midi, mais à Loth, deux et le soir. L’Écriture fait connaître la différence au sens profond qu’il y a entre l’être parfait et celui qui progresse, à savoir le parfait a l’impression d’une triade, nature pleine, continue, à qui il ne manque rien, sans vide, entièrement pleine, mais celui-là a l’impression d’une dyade qui a séparation, coupure et vide. L’un a accueilli le Père qui est au milieu et est servi par les deux premières puissances, tandis que l’autre a accueilli les puissances servantes sans le Père, car il était trop faible pour voir et comprendre celui du milieu, roi des puissances. L’un est illuminé d’une lumière très éclatante, lumière de midi et sans ombre, tandis que l’autre l’est d’une lumière changeante, aux limites de la nuit et du jour, car le soir a reçu en partage d’être un espace intermédiaire : ce n’est ni la fin du jour, ni le commencement de la nuit. » (Quaestiones in Genesium, Livre IV, 30)

L’interprétation de Philon (« Les trois anges sont le Père, servi par les deux premières puissances »), est un peu gênante du point de vue d’une position strictement monothéiste. Par contre, elle est compatible, au moins métaphoriquement, avec l’interprétation trinitaire du christianisme. Philon est né en 25 av. J.-C., mais il vivait à Alexandrie, alors en plein bouillonnement d’idées, notamment néo-pythagoriciennes et néo-platoniciennes, et par ailleurs ville sujette à d’autres influences encore, venues de Chaldée ou de Perse.

Plus de mille ans après Philon d’Alexandrie, le célèbre Rachi, de Troyes en Champagne, fournit une explication très différente de ces variations.

A propos du verset 2 du chapitre 18, Rachi commente: « ET VOICI TROIS HOMMES. Dieu envoya des anges à forme humaine. Un pour annoncer la bonne nouvelle concernant Sara. Un pour détruire Sodome. Un pour guérir Abraham. Car un même messager n’accomplit pas deux missions à la fois. »

A propos du verset 1 du chapitre 19, Rachi note: « LES DEUX. Un pour détruire Sodome et un pour sauver Loth. C’était ce dernier qui était venu guérir Abraham. Le troisième qui était venu pour annoncer à Sara la naissance de son fils, une fois sa mission remplie, s’en est allé. – LES ANGES. Plus haut (18,2) on les appelle DES HOMMES. Lorsque la Che’hina était avec eux, on les appelle des hommes. Autre explication : précédemment, auprès d’Abraham dont la force était grande et qui était habitué aux anges autant qu’aux hommes, on les appelle des hommes. Tandis qu’auprès de Loth on les appelle des anges. »

Il y a un point commun entre Philon et Rachi; ils s’accordent sur le fait qu’Abraham était parfait, fort, et que Loth était faible. Ils en déduisent tous les deux que voir la Che’hina au milieu des hommes est un signe de force, voir des anges (en l’absence de la Che’hina?) est un signe de faiblesse.

Mais d’autres questions surgissent. Pourquoi est-ce que l’ange qui avait annoncé la prochaine naissance d’un fils à Abraham et Sara, s’en est-il allé sa mission accomplie, laissant ses deux compagnons continuer vers Sodome et Gomorrhe? Prise autrement, la question pourrait être : pourquoi l’ange chargé de détruire Sodome et Gomorrhe est-il présent lors de la rencontre de Mamré, alors qu’il s’agissait d’annoncer une naissance, et selon Rachi, de compléter la guérison d’Abraham?

A cela on peut répondre qu’il était là pour écouter les arguments d’Abraham en faveur des habitants des deux villes menacées d’extermination. C’est donc avec cet ange-là, l’ange exterminateur, qu’Abraham a son longue plaidoirie (18, 23-33) pour intercéder en faveur des habitants de Sodome et Gomorrhe. Mais cet ange exterminateur est aussi appelé du nom de Dieu (YHVH), puisque c’est ainsi que le texte le nomme lors de ses échanges avec Abraham.

Ce chapitre est compliqué, obscur, difficile à éclaircir. D’un côté il y a trois hommes, chargés de trois missions différentes (une annonce, une guérison et une extermination). Ces trois hommes sont en fait trois anges, mais en réalité ils sont tous ensemble un seul et même Dieu, nommé à plusieurs reprises YHVH par le texte, et qui s’exprime d’ailleurs à la 1ère personne du singulier, comme étant le Seigneur, comme étant l’Éternel YHVH. Les trois hommes prennent successivement la parole, le premier pour annoncer la naissance, le second pour se parler à lui-même, en quelque sorte en aparté (« Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire? » Gen.18, 17), et le troisième pour débattre de la prochaine extermination avec Abraham.

Puis le Seigneur (YHVH) « s’en va », lorsqu’il a fini de parler avec Abraham (Gen. 18, 33). Et tout de suite après (Gen. 19, 1), « Les deux anges arrivèrent à Sodome le soir ».

Résumons. Dieu était bien présent, en tant que Ché’hina, au milieu des trois hommes en visite chez Abraham, à Mamré, puis tout au long de la route jusqu’aux portes de Sodome. Puis Dieu s’en va, et il ne reste que les deux anges, l’un pour exterminer les villes, l’autre pour sauver Loth et sa famille. Dieu s’en est allé juste avant l’extermination.

Le chapitre rapporte des échanges de paroles entre Dieu, Abraham, et même Sara, mais aussi toute une gestuelle, un ballet de mouvements, fait de courses, de prosternations, de marches, de stations debout.

Je voudrais consacrer ici quelques lignes à l’analyse de la mise en scène de ces mouvements dans le chapitre 18, l’analyse des déplacements réciproques de Dieu et d’Abraham, ce que j’appellerai leur « tango ».

Lorsque Abraham lève les yeux, alors qu’il était assis à l’entrée de sa tente, « il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui ; dès qu’il les vit, il courut de l’entrée de la tente à leur rencontre et se prosterna à terre. » (Gen. 18,2)

Comment se fait-il qu’Abraham courre vers des hommes qui se tenaient déjà près de lui ?

Il faut bien entendu voir là un sens spirituel. Abraham voit trois hommes debout, et lui il est assis. Ils sont près de lui, mais lui, Abraham, est loin d’eux. Il faut donc qu’il se lève, pour se mettre à leur niveau, et qu’il se mettre à courir, pour se rapprocher d’eux, autant que ceux-ci se sont déjà approchés de lui.

Tout ceci n’est pas à comprendre au niveau matériel, physique, mais au niveau spirituel, métaphysique.

Mais ce n’est pas fini.

Ensuite, Abraham « se hâte vers la tente » (18,6), puis « il courut au troupeau » (18,7). Puis, lorsqu’ils mangeaient, « il se tenait debout » (18, 8). Après cela, « s’étant levés, les hommes partirent de là et arrivèrent en vue de Sodome. Abraham marchait avec eux pour les reconduire. » (18, 16). Suit une sorte de soliloque de Dieu. Enfin, l’équipée reprend pour terminer sa marche: « Les hommes partirent de là et allèrent à Sodome. YHVH se tenait encore devant Abraham. » (18, 22)

Devant Sodome même, il y a un long échange entre Dieu et Abraham, lequel tente d’intercéder en faveur des habitants de la ville, au nom des « justes » qui sont en son sein. Puis Dieu s’en va. Et Abraham retourne chez lui (18, 33).

Et tout de suite après les deux anges entrent dans Sodome (19,1).

Dans ces quelques lignes, Abraham est assis, puis il court à plusieurs reprises, vers les hommes, vers sa tente, vers le troupeau, vers sa tente à nouveau, puis il se tient debout, puis il marche vers Sodome, s’arrête, repart, arrive devant Sodome, discute avec Dieu, voit Dieu s’en aller, et s’en retourne chez lui.

Comment expliquer tout ce mouvement chez un vieil homme qui vient d’être circoncis, et qui se remet avec peine de sa convalescence ?

Là encore, la simple description de faits physiques ne paraît pas suffisante. Il s’agit d’une mise en scène spirituelle. Tout ce mouvement traduit le bouillonnement intérieur d’Abraham.

Je crois que la clé se trouve au verset 18, 3 : « Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas ainsi devant ton serviteur. » Abraham s’agite et court beaucoup, afin que Dieu ne passe pas, pour qu’il s’arrête chez lui.

Que conclure de tout cela ?

D’abord, et quoi qu’en disent les dogmatistes, on note dans ce texte crucial, que le divin peut prendre trois figures, la figure de l’Un (YHVH), la figure du Trois (« les trois hommes »), et la figure du Deux (« les deux anges »). Ceci me paraît extrêmement important à souligner.

Ensuite, ce texte nous apprend que les mouvements du corps sont des métaphores des mouvements de l’âme. C’est comme dans le tango. Il faut aussi être deux pour se parler. Trois hommes plus Abraham font quatre. Mais quand Dieu et Abraham se parlent ils sont deux. Et leurs attitudes, leurs positions, doivent être coordonnées, comme dans la danse. Il leur faut des mouvements conjoints. D’un côté (pour Abraham), se lever, courir, se prosterner, etc., et de l’autre (pour Dieu) « ne pas passer ».

La circoncision des oreilles


Le Livre des morts et les autres textes des Pyramides en Égypte, les plus anciens textes des Védas et des Upanishads en Inde, le Zend Avesta en Iran, le Tao Te King en Chine, la Genèse et les autres textes de la Thora, les Évangiles, l’Apocalypse, peuvent-ils être considérés comme de vastes mystifications, s’étalant dans les siècles et à travers les continents ?

Pour certains esprits rationalistes, matérialistes, ces textes peuvent être étiquetés en bloc comme autant de rêveries ésotériques, compilées par des faussaires pour égarer le commun. L’ésotérisme est vu comme une pratique tribale ou clanique, ou même nationale, et surtout comme l’expression d’une volonté de prise de pouvoir temporel et spirituel, favorisée par la mise en scène de « secrets » artificiellement composés, et durablement installés dans l’esprit des peuples.

Ces témoignages anciens, si on les prend comme un ensemble compact issu de l’esprit humain, et non comme une succession de tentatives diverses, hétérogènes, les unes apparemment vouées à l’échec après quelques millénaires de suprématie locale, et d’autres apparemment plus pérennes, mieux placées dans la marche universelle, ces témoignages apparaissent aux yeux du spectateur équitable comme étant nimbés d’une pulsion commune, d’une énergie latente, d’un génie propre.

Il est certes fort aisé de succomber au scepticisme, aujourd’hui, avec le recul du temps, la disparition des miracles, la froideur des foules, l’exacerbation des passions viles.

Mais nous n’emprunterons pas cette voie, d’ailleurs fort encombrée.

Nous préférons cheminer méditativement, entre les fleurs de la pensée humaine, en tentant d’en sentir le parfum supérieur, la montée générale de la sève.

L’ésotérisme est un mot devenu assez malsonnant. Qui s’y intéresse est immédiatement considéré comme un marginal dans la grande société rationnelle. Ce mot a pourtant plusieurs sens divergents, et même contradictoires..

Par exemple, la Kabbale juive, qui se veut une tentative de révélation du sens « ésotérique » du Testament de Moïse, peut être considérée comme ésotérique dans un double sens.

Il y a l’ésotérisme qui s’oppose à l’exotérisme. Dans ce sens l’ésotérisme est une mesure de protection. Certains textes ne doivent pas être divulgués à la foule, qui ne s’y intéresse pas, ou qui en déformerait profondément le sens, ou qui projetterait à l’occasion sur eux la boue du mépris, les lazzis moqueurs, les crachats de la haine.

Il y a aussi un ésotérisme qui cultive systématiquement le secret. Un texte ésotérique est réputé contenir des sens secrets, que seule l’initiation, préparée dans de strictes conditions, peut révéler à des impétrants triés sur le volet, après de longues épreuves. C’est là un ésotérisme de méthode.

Mais je voudrais évoquer un autre ésotérisme encore. R. Schwaller de Lubicz dans ses Propos sur ésotérisme et symbole le définit ainsi : « L’enseignement ésotérique n’est donc qu’une « Évocation » et ne peut être que cela. L’Initiation ne réside pas dans le texte, quel qu’il soit, mais dans la culture de l’Intelligence du Cœur. Alors rien n’est plus « occulte », ni « secret », parce que l’intention des « illuminés », des « Prophètes » et des « Envoyés du Ciel » n’est jamais de cacher, au contraire. »

Dans ce sens l’ésotérisme n’a absolument rien de commun avec une volonté de secret. Il s’agit de dévoiler, de révéler, de publier ce que de libres esprits peuvent, par un effort commun, sincère, découvrir au sujet de la nature de l’Esprit.

L’Esprit ne peut se découvrir que par l’Esprit. Cela a l’air d’une tautologie, d’une évidence. Cela ne l’est pas. La matière est radicalement incapable de « comprendre » l’esprit. L’esprit est sans doute mieux armé pour « comprendre » la matière. Et si la matière peut se fondre ou se confondre avec la matière, seul l’esprit peut mesurer l’infinie profondeur et comprendre l’incompréhensible hauteur de l’Esprit, non directement, mais au moins par analogie avec son propre fonctionnement. L’esprit est une métaphore de l’Esprit, alors que la matière n’est pas une métaphore de la Matière, mais n’en est qu’une image, d’ailleurs invisible à elle-même, noyée dans sa propre immanence.

Pour reprendre le terme de « Kabbale », la Kabbale juive, qui s’est développée dans le moyen âge européen, a d’évidents liens de filiation avec l’ancienne « kabbale » égyptienne, laquelle entretient aussi des liens avec la « kabbale » brahmanique. Je m’empresse de concéder que la nature de la mission juive traduit sa spécificité dans la Kabbale, mais les liens de filiation avec des kabbales plus anciennes apparaissent néanmoins comme des sujets de réflexion pour le comparatiste.

Les diverses « kabbales » du monde, développées sous des climats divers, à des époques sans rapports entre elles, sont ésotériques selon les trois sens déjà proposés. Le plus intéressant de ces sens est le dernier, l’Intelligence sincère, l’Intelligence du cœur, la vision radiale du noyau mythique, l’intuition des causes, la sur-conscience, la métamorphose, l’ex-stase, l’intelligence des commencements et la perception des fins. Je pourrais aligner ici les mots, je ne pourrais pas épuiser le sens. Il me faut d’autres métaphores pour exprimer ce qui doit être exprimé.

L’Égypte pharaonique n’est plus, c’est entendu. Mais le Livre des Morts parle encore aux vivants dont je suis. Pourquoi ? La fin de l’Égypte ancienne n’était que la fin d’un cycle, et non la fin d’un monde. Osiris et Isis sont sortis de leurs tombes pour entrer dans les vitrines. Mais Osiris, Isis, ou leur fils Horus, produisent encore d’étranges effluves, de subtiles émanations, qui pour le poète ou pour le voyageur renvoient au Christ, au Saint-Esprit ou à Marie. Il y a toujours un temps dans le monde pour la naissance d’un Enfant-Dieu, un Enfant de l’Esprit. Car l’Esprit ne cesse d’enfanter, ne le voyez-vous pas ? La chute du Verbe dans la matière est une métaphore transparente. D’où vient la pensée qui m’assaille et me féconde ? De l’imbroglio neuronal ? Du chaos synaptique ?

Le roulement profond des mondes n’est pas terminé, d’autres Égyptes naîtront encore, de nouvelles Jérusalem aussi, des pays et des villes, faites non de mots, ou de pierres, mais d’esprit. L’Esprit n’a pas dit son dernier mot, son Verbe est sans fin. Mieux vaut ouvrir les oreilles, et se les faire circoncire, comme on dit.

Les déesses mises à nu, et le Dieu prostitué


Sous Marc-Aurèle, vers l’an 150, apparaît dans le monde méditerranéen la figure de Numénius, originaire de Syrie, et néo-pythagoricien. C’était un philosophe, un poète, un maître en métaphores. On a conservé de lui quelques « fragments ». J’utiliserai ici leur édition par le père jésuite E. des Places en 1973.

« Un pilote qui vogue en pleine mer, juché au-dessus du gouvernail, dirige à la barre le navire, mais ses yeux comme son esprit sont tendus droit vers l’éther, sur les hauteurs, et sa route vient d’en haut à travers le ciel, alors qu’il navigue sur mer. De même aussi le démiurge, qui a noué des liens d’harmonie autour de la matière, de peur qu’elle ne rompe ses amarres, et ne s’en aille à la dérive, reste lui-même dressé sur elle, comme sur un navire en mer; il en règle l’harmonie en la gouvernant par les Idées, regarde au lieu du ciel, le Dieu d’en haut qui attire ses yeux; et s’il reçoit de la contemplation son jugement, il tient son élan du désir. » (Fragment 18)

Il faut savoir que Numénius distingue le Dieu Premier du Démiurge, comme le cultivateur et le planteur. « Celui qui est sème la semence de toute âme dans l’ensemble des êtres qui participent de lui ; le législateur, lui, plante, distribue, transplante en chacun de nous les semences qui ont été semées d’abord par le Premier Dieu. » (Fragment 18)

Pourquoi un tel dédoublement de l’entité divine ?

En fait Numénius propose un double dédoublement, pour faciliter l’analyse..

« Quatre noms correspondent à quatre entités: a) le Premier Dieu, Bien en soi ; b) son imitateur, le démiurge, qui est bon ; c) l’essence, qui se dédouble en essence du Premier et essence du Second ; d) la copie de celle-ci, le bel Univers, embelli par sa participation au Beau. » (Fragment 16)

Comme on voit, les dualismes complémentaires (non antagonistes) abondent dans ce dense et court fragment: le Bien et le Bon, l’être et l’essence, le Premier et le Second, l’original et la copie, le Beau et l’Univers.

Le divin ne reste pas seul, puisque l’Univers existe. Il faut seulement arriver à penser les liens probables entre ce qui est « en soi », au-delà de toute pensée, et ce qui arrive dans ce monde de l’existence, par participation aux essences qu’il nous est donné, malgré tout, de concevoir : le Bien, le Bon, le Beau.

Quels sont les liens entre le Premier Dieu et le démiurge?

« Numénius fait correspondre le Premier Dieu à « ce qui est le vivant » et il dit que ce premier intellige en utilisant additionnellement le second ; il fait correspondre le second Dieu à l’Esprit et dit que ce second crée en utilisant à son tour le troisième ; il fait correspondre le 3ème dieu à l’Esprit qui use de l’intelligence discursive (τόν διανούμενον) ». (Fragment 22)

On voit une possible analogie avec la théorie de la Trinité chrétienne : le Premier Dieu est analogue à Dieu le Père. Le démiurge qui est l’Esprit créateur est analogue au Fils. Le 3ème Dieu, l’Esprit (noos) qui use de l’intelligence discursive (logos) est analogue au Saint Esprit.

Je disais que Numénius était poète. Il avait lu Homère, et en tirait de curieuses analogies. « Les deux portes d’Homère sont devenues chez les théologiens le Cancer et le Capricorne ; pour Platon c’étaient deux bouches : le Cancer est celle par où descendent les âmes ; le Capricorne, celle par où elles remontent. » (Fragment 31)

« L’Ulysse de l’Odyssée représentait pour Homère l’homme qui passe par les générations successives et ainsi reprend place parmi ceux qui vivent loin de tout remous, sans expérience de la mer : « Jusqu’à ce que tu sois arrivé chez des gens qui ne connaissent pas la mer et ne mangent pas d’aliment mêlé de sel marin.(Od. 11,122) » (Fragment 33)

Comme Platon jadis, dans son Cratyle, Numénius aimait explorer les mots, leurs sens cachés, et donc révélateurs. On le voit dans ce texte de Macrobe (Saturn. I, 17.65) : « On appelle Apollon « Delphien » parce qu’il montre en pleine lumière ce qui est obscur (« il fait voir l’invisible »), ou, selon l’opinion de Numénius, comme étant seul et unique. En effet, la vieille langue grecque dit « delphos » pour « un ». Par suite, dit-il encore, le frère se dit « adelphos », du fait que désormais il est « non un ». » (Fragment 54)

E. des Places commente ce passage un peu ésotérique et ramassé ainsi : « Cette étymologie suppose un ἀ- privatif. La seule valable unit un ἀ- copulatif avec psilose par dissimulation d’aspirés et un terme qui désigne le sein de la mère (δελφύς, matrice) ; le mot signifie donc « issu du même sein ». Cf. Chantraine. Mais l’étymologie de Numénius est celle de l’époque. »

C’est précisément cela qui nous importe. Si l’Apollon Delphien était alors compris par tous comme étant l’Apollon Un, cela éclaire autrement la réputation de polythéisme généralement attachée à la religion grecque. Sous le miroitement des apparences luit une seule lumière.

Numénius, peut-être de par son origine syrienne, était un pont entre l’Orient iranien et l’Occident grec. « Les Perses, dans leurs cérémonies d’initiation, représentent les mystères de la descente des âmes et leur sortie d’ici-bas, après avoir donné à leur lieu d’exil le nom de caverne. La caverne offrait à Zoroastre une image du monde, dont Mithra est le démiurge. » (Fragment 60).

J’ai noté particulièrement ce fragment parce que mon propre nom (Quéau) qui vient de l’espagnol cueva, grotte, caverne, me rappelle en permanence mon passage dans la caverne du monde.

Mais il ne faut pas trop en dire sur ces sujets. Des risques existent. « Numénius, lui qui parmi les philosophes témoignait trop de curiosité pour les mystères (occultorum curiori) apprit par des songes, quand il eut divulgué en les interprétant les cérémonies d’Eleusis, le ressentiment de la divinité : il crut voir les déesses d’Eleusis elles-mêmes, vêtues en courtisanes, exposées devant un lupanar public. Comme il s’en étonnait et demandait les raisons d’une honte si peu convenable à des divinités, elles lui répondirent en colère, que c’était lui qui les avait arraché de force au sanctuaire de leur pudeur et les avait prostituées à tout venant. » (Fragment 55 -Tiré de Macrobe, Comm. In Somn. Scipionis I,2,19)

Bravons la colère des dieux. Dans le monde d’aujourd’hui, indifférent et fanatique, il me semble urgent, et c’est la tâche que je m’assigne ici, de montrer dans toute la mesure possible les divinités nues, exposées publiquement comme des prostituées, ou selon la novlangue du jour, comme des « travailleuses du sexe ». J’aime montrer les mystères, non pour provoquer ceux qui veulent les garder obscurs, mais bien parce qu’il me semble qu’ils s’approfondissent avec la lumière.

La religion du futur sera mondiale


Pourquoi la religion mazdéenne des adorateurs de Mithra, apparue en Perse plusieurs siècles avant J.-C., a-t-elle échoué à devenir la principale religion de Rome sous les Césars ? Elle était bien partie pour le devenir. Les armées romaines avaient contribué à disséminer le culte de Mithra dans toute l’Europe. On a établi que Mithra était célébré en Allemagne au 2ème siècle ap. J.-C. Les soldats de la 15ème Légion, l’Apollinaris, célébrait les mystères de Mithra à Carnuntum sur le Danube au commencement du règne de Vespasien.

On trouve les restes de temples consacrés à Mithra, les mithraea, en Afrique du Nord, à Rome (dans la crypte de la basilique Saint-Clément du Latran), en Roumanie, en France (à Angers ou à Nuits-Saint-Georges par exemple), ou en Angleterre, à Londres et le long du mur d’Hadrien. Le christianisme l’emporta pourtant, mais pas avant le 4ème siècle, lorsqu’il devint la religion officielle de l’Empire sous Théodose.

Les origines du culte de Mithra remontent aux temps les plus anciens. L’épopée de Gilgamesh (2500 avant J.-C.) fait référence au sacrifice du Taureau Primordial, que le culte de Mithra met aussi en scène avec le Tauroctonus Mithra (Mithra, égorgeur de taureau). Une scène conservée au British Museum montre que sortent de la gorge tranchée du Taureau, non des flots de sang, mais trois épis de blé. Dans le même temps, une écrevisse se saisit des testicules du Taureau. Métaphores aujourd’hui un peu obscures, mais c’est le propre des symboles que de réclamer la lumière de l’initiation.

Le Mithra chaldéo-iranien possède aussi des liens évidents avec le Dieu Mitra de la religion védique, le dieu de la Lumière et de la Vérité.

Pourquoi cette ancienne religion, aux racines profondes, s’est-elle éteinte à Rome ?

Le mithraïsme a atteint son apogée au 3ème siècle ap. J.-C., mais les invasions barbares en l’an 275 provoquèrent la perte de la Dacie, entre les Carpates, le Danube et le Pont, et les temples du mazdéisme furent détruits, ce qui n’était pas très bon pour la célébration du Soleil Invincible (Sol Invictus) qu’Aurélien venait d’ajouter (en l’an 273) aux rites mithraïques. Le Soleil ne cesse de briller, mais désormais, il rappelait à tous qu’il avait permis la victoire des Barbares. Lorsque Constantin se convertit au christianisme (en 312), le soleil avait si mauvaise presse que plus personne n’osait regarder le soleil levant ou couchant. Même les marins, rapporte-t-on, répugnaient à regarder les étoiles.

Une autre explication, si l’on en croit Franz Cumont (The mysteries of Mithra, 1903), est que les prêtres de Mithra, les Mages, formaient une caste très exclusive, fort jalouse de ses secrets héréditaires, et préoccupée de les tenir soigneusement cachés, loin des yeux des profanes. La connaissance secrète des arcanes de leur religion leur donnait une conscience élevée de leur supériorité morale. Ils se considéraient comme les représentants de la nation élue, destinée à assurer la victoire finale de la religion du Dieu invincible.

La révélation complète des croyances sacrées était réservée à quelques privilégiés triés sur le volet. Le menu fretin était admis à franchir quelques degrés d’initiation, mais n’allait jamais bien loin dans la pénétration des secrets ultimes.

Évidemment tout cela pouvait impressionner les gens simples. L’occulte vit sur le prestige du mystère, mais se dissout au soleil de la place publique. En contrepartie, lorsque le mystère ne fascine plus, tout tombe vite en déshérence.

Presque tout s’effondre, qui avait fasciné pendant des millénaires, mais il peut subsister des gestes, des symboles, véritablement immémoriaux. Dans le culte mazdéen, l’officiant consacrait le pain et le jus de l’Haoma (cette boisson enivrante analogue au Soma védique), et les consommait pendant le sacrifice. Le culte mithraïque faisait de même, en remplaçant le Haoma par du vin. Cela fait penser naturellement aux gestes suivis lors du rituel du shabbat juif et de la communion chrétienne.

En fait les analogies symboliques entre le mithraïsme et la religion qui devait le supplanter, le christianisme, abondent. Qu’on en juge :

Le culte de Mithra est un monothéisme. L’initiation comporte un « baptême » par immersion. Les fidèles sont appelés des « Frères ». Il y a une « communion » au pain et au vin. Le dimanche (Sunday), le jour du Soleil, est le jour sacré. On célèbre la « naissance » du Soleil le 25 décembre. Les règles morales prônent l’abstinence, l’ascétisme, la continence. Il y a un Ciel (peuplé d’âmes béatifiées) et un Enfer (avec ses démons). Le Bien s’oppose au Mal. La source initiale de la religion vient d’une révélation primordiale, et préservée d’âge en âge. On évoque un Déluge primordial. L’âme est immortelle. Il y aura un jugement dernier, après la résurrection des morts, suivie d’une conflagration finale de l’Univers.

Mithra est le « Médiateur », l’intermédiaire entre le Père céleste (le Dieu Ahura Mazda de la Perse avestique) et les hommes. Mithra est un Soleil de Justice, comme le Christ est Lumière du monde.

Comparaison n’est pas raison, certes. Cependant, tout ceci évoque une piste de recherche prometteuse. Les grandes religions qui dominent, aujourd’hui encore, l’espace mondial sont des compositions artificielles, nourries d’images, d’idées et de symboles plusieurs fois millénaires, et sans cesse ré-importés, concassés, réemployés, revisités. Il n’y a pas de religion pure. Elles sont toutes métissées, traversées de réminiscences, trans-pollinisées par des couches de cultures et des importations multi-directionnelles.

Ce constat devrait inciter à l’humilité, à la distance, à la critique, et à la largeur d’esprit.

A voir de nos jour les extraordinaires crispations, les frilosités identitaires, les incroyables fanatismes, les stupéfiants aveuglements, que les tenants les plus vociférants des religions A, B, C, ou D, ne cessent de projeter à la face du monde, on se sent fort loin de tout cela, l’humilité, la distance, la critique, et la largeur d’esprit. On a d’autant plus envie de prendre de la hauteur, du recul. On est pris du désir de plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, dans les abîmes du temps, pour y retrouver les pulsations lentes, pérennes, du sang vital, du sang infini, du sang immémorial qui coule à travers l’humanité, et qu’accompagne le souffle originel.

La religion du futur sera mondiale ou ne sera pas.

La volonté sombre du Mal


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Jacob Boehme est un cas spécial. Visionnaire, mystique, « théosophe », inventeur de mythes grandioses sur l’origine du monde, il eut une énorme influence en Allemagne, en particulier sur la formation de la métaphysique idéaliste allemande. Fichte, Hegel, Schopenhauer, Schelling s’en sont inspirés. On l’a surnommé Philosophus Teutonicus.

Il avait un sentiment aigu de l’existence du mal dans le monde. Il pensait par oppositions, antithèses, antinomies. Chaque chose se constitue, et ne peut se révéler, que par une autre qui lui résiste: la lumière par les ténèbres, le bien par le mal, l’esprit par la matière. Dieu est Amour et il est aussi Colère, Courroux.

C’était là un tour d’esprit qui fait immédiatement penser à une influence gnostique.

Mais Boehme n’était pas gnostique; il ne divinisa pas le Mal, opposé à un Dieu Bon. Le Mal fait pourtant partie de la volonté de Dieu, mais qui n’est pas Dieu. « Le Mal n’est possible que parce qu’il existe en Dieu quelque chose qui n’est pas Dieu, parce qu’il existe en Dieu une volonté sombre », résume Nicolas Berdiaev, l’un des philosophes contemporains à s’être penché sur le cas Boehme. La « volonté sombre », Boehme situe son origine dans l’Ungrund, c’est-à-dire le « sans-fond », l’abîme, l’abysse.

Je vais revenir dans un instant sur cet Ungrund.

Ajoutons ici que Boehme fut un penseur de la liberté, ce qui est naturellement parfaitement contradictoire avec son imprégnation de la culture luthérienne, particulièrement virulente en ce début de 17ème siècle. Luther a écrit Du serf-arbitre et croyait en l’absolue prédétermination de toutes choses et de toutes âmes par Dieu. Boehme rejeta l’idée de prédestination. Il était prêt à renoncer à l’idée de l’omniscience et de l’omnipotence de Dieu pour permettre la liberté de l’homme. Il fut en conséquence quelque peu persécuté par les luthériens de son époque pour ses idées.

Dans l’introduction à sa traduction de l’œuvre majeure de Jacob Boehme, Mysterium Magnum, Nicolas Berdiaev cite un poème d’Angelus Silesius qui le caractérise bien:

Le poisson vit dans l’eau, la plante dans la terre,

L’oiseau dans le ciel, le soleil au firmament,

La salamandre devait prendre naissance dans le feu,

Et Jacob Boehme trouve dans le Cœur de Dieu son élément.

Revenons maintenant au sujet de ce billet : l’Abîme, l’Abysse, le Sans-Fond, l’Ungrund. C’est le mystère infiniment profond, sombre et insondable, indéfini et indéterminé, qui précède l’apparition de l’être, qui est même avant le temps, avant l’avènement du monde – et avant le mal. C’est là que réside la source libre, sans origine, sans raison et sans pourquoi, mais pas sans souffrance, de la liberté.

La plongée exploratoire effectuée par Boehme dans l’Abysse est une tentative de comprendre la création du monde à partir de la libre volonté de la Divinité, accompagnée – parce que libre – de la « volonté sombre ». « L’Intelligence éternelle de la divinité est une libre volonté qui n’est pas née du Quelque Chose ou par Quelque Chose, elle est son propre siège et réside purement et simplement en elle-même, sans pouvoir être saisie par rien. »

Le « chaos » originel est la liberté, la racine de la nature, la volonté de l’Indéterminé. L’être se fonde d’abord dans la liberté. Lucrèce avait déjà dit quelque chose de ce genre, le clinamen faisant office d’absolu Indéterminé.

Mais Boehme est le premier à voir la Liberté comme une substance primordiale, divine, et à la voir (poétiquement) à l’œuvre dans les Ténèbres, à l’œuvre dans le Néant même dont elle est tissée. « Car dans les ténèbres apparaît l’éclair et dans la liberté apparaît la lumière avec la majesté ».

Le Mysterium Magnum explicite :

« 53. L’entendement dira : Si l’homme possède une volonté libre, Dieu n’est pas omnipotent sur lui, en sorte qu’il puisse faire de lui ce qu’il lui plaît. La libre volonté ne connaît pas de commencement non plus que de motif, elle n’est saisie en rien ou formée par rien : Elle est sa propre origine issue du Verbe de la force divine, de l’amour et de la colère de Dieu ; elle se forme dans sa propre volonté elle-même un principe qui lui serve de siège, elle s’engendre dans le premier principe pour devenir feu et lumière ; sa véritable origine se place dans le néant, là où le Néant, sous forme de Δ/ , ou si l’on veut développer cette figure, d’A.o.v 1, s’introduit en une envie de contemplation ; et l’envie se transforme en volonté et la volonté en désir et le désir en essence.

Or, l’intelligence éternelle, en tant que Dieu, est le juge de l’essence ; si l’envie (qui se détourne de lui) s’est introduite en une mauvaise essence, elle juge l’essence et la condamne à rentrer en son principe ; dans quelque énergie ou propriété ou dans quelque être que l’envie se soit introduite à partir du Δ/ effacé en un principe, dans ceux-ci la volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif.

L’indéterminé juge ce qui s’introduit dans un motif et sépare le bon qui s’est introduit dans un bon être en Bon, c’est-à-dire l’amour divin, et le Mauvais (qui s’est introduit en un être mauvais et s’est institué et formé à partir d’un principe central en mauvais esprit et mauvaise volonté) dans sa colère et son courroux. »

(Trad. N. Berdiaev)

Dans la traduction anglaise, l’avant-dernière phrase (« La volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif ») est rendue ainsi: « The universall Eternall free-will which is the Abysse, and Cause of all Bysse, doth confirm and settle it. The Abyssal judgeth That which doth introduce it selfe into Bysse. »

Dans l’original allemand (édition de l’année 1623): « Der allgemeine Ewige freye Wille, welcher ist der ungrunde und unsache alles grundes. Das ungründliche ureheiler das jenige das sich in grunde einführet. »

L’Un-Grund de Boehme est pour le traduire en un mot anglais tiré du grec, l’A-Bysse, avec l’a privatif accolé à la « Bysse », du grec buthos, profond. L’Un-Grund, le Sans-Fond est la Cause libre, éternelle, de toute « Bysse », de tout « fond », de toute profondeur, de toute origine, de toute raison, de tout motif, la libre Cause de toutes les causes.

C’est dans cette liberté infinie, absolue, éternelle, que sommeille la « volonté sombre », celle qui est aussi la cause du Mal. Pourquoi une « volonté sombre » réside-t-elle au sein du Néant primordial, dans les profondeurs abyssales ?

Pour répondre de façon lapidaire, c’est cette volonté sombre qui permet la « liberté ». La liberté s’origine du choc chaotique de la volonté sombre et de l’éclair divin.

La liberté, tissée de néant, se constitue comme origine, comme substance abyssale, s’érige contre la volonté sombre, comme le feu jaillit du silex.

1Monogramme de Jéhovah

Les larmes et la salive de Dieu


 

Mâït (ou Maât) est la fille du Dieu Râ, le Dieu unique et suprême. Elle en est l’œil. Elle est le rayon solaire, pour ceux qui pensent avec les yeux. Elle est le Rayon divin, elle est la Vérité, pour ceux qui voient avec le cœur.

J’ai choisi de citer un extrait qui rend compte d’une théophanie de la Vérité, en tant qu’elle vivifie la Création, selon la croyance de l’Égypte ancienne.

« Mâït est venue, pour qu’elle soit avec toi. Mâït est en toute place qui est tienne, pour que tu te poses sur elle ; voici qu’apparaissent vers toi les cercles du ciel ; leurs deux bras t’adorent chaque jour. C’est toi qui as donné les souffles à tout nez pour vivifier ce qui fut créé des deux bras ; c’est toi ce Dieu qui crée des deux bras ; excepté toi, nul autre n’était avec toi. Salut à toi ! Munis-toi de Mâït, auteur de ce qui existe, créateur de ce qui est. C’est toi le Dieu bon, l’aimé ; ton repas c’est quand les dieux te font l’offrande ; tu montes avec Mâït, tu vis de Mâït, tu joins tes membres à Mâït, tu donnes que Mâït se pose sur ta tête, qu’elle fasse son siège sur ton front. Ta fille Mâït, tu rajeunis à sa vue, tu vis du parfum de sa rosée (…) ton œil droit est Mâït, ton œil gauche est Mâït, tes chairs et tes membres sont Mâït, les souffles de ton ventre et de ton cœur sont Mâït. Tu marches sur les deux régions en portant Mâït ; ta tête est ointe de Mâït, tu marches les deux mains sous Mâït, ta bandelette asnit est Mâït, le vêtement de tes membres est Mâït, ce que tu manges est Mâït, ta boisson est Mâït, tes pains sont Mâït, ta bière est Mâït, les résines que tu respires sont Mâït, les souffles pour ton nez sont Mâït. Toum vient à toi portant Mâït. Toi, par exception, tu vois Mâït. (…) Toi, qui es l’unique, toi qui es le Ciel d’en-haut, ô Ammon-Râ, Mâït s’unit à ton disque solaire, toi qui es haut et grand, le maître des dieux assemblés. Mâït vient à toi combattre tes ennemis : elle fait la grande couronne sur ta tête. (…) Mâït est avec toi quand tu éclaires les corps des cercles infernaux et que tu montes dans une demeure cachée. »

(Ch. 42, « L’offrande Mâït ». Cité d’après les papyrus de Berlin in Rituel du culte divin journalier en Égypte. A. Moret, 1902)

Le nom de Mâït s’écrit avec le hiéroglyphe mâ, représenté par une règle ou une mesure de longueur qui évoque l’idée de « justesse », et aussi avec le hiéroglyphe , représentant la plume, associée à la « lumière ». Mâït, émanation divine, est à la fois la Lumière et la Vérité.

La puissance de l’œil de Dieu est la métaphore de la puissance de la Vérité. De façon analogue, la voix du Dieu est créatrice. Le monde est créé par sa Parole, et il est vu par son Œil. Le Verbe divin crée l’univers, et la Vision divine le révèle. Création et révélation sont deux émanations distinctes mais conjointes, comme l’Être et l’Intelligence…

Deux mille ans plus tard, la Bible juive usera d’une formule analogue, associant parole et vision. « Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne. » (Gen, 1, 3-4). Dieu dit et Il voit. Il s’agit de deux opérations distinctes et simultanées. Comment les comprendre ?

Selon le Rituel égyptien, le Dieu Râ « a créé les hommes avec les pleurs de son œil et il a prononcé les mots qui appartiennent aux dieux ». Autrement dit, les hommes sont issus de l’œil divin, et les « dieux » (ou les « paroles divines ») se manifestent sur sa bouche.

La création, la vie, sont des larmes, émanées du Dieu unique. De façon analogue, la sagesse des paroles divines peut être considérée comme la salive du Dieu. Car la salive est à la bouche ce que les larmes sont à l’œil.

Que la larme et la salive soient des métaphores de la Vie et de la Sagesse, et que les métaphores de l’œil et de la bouche du Dieu aient été utilisées dans le Rituel d’une religion apparue il y a plus de cinq millénaires, donne à réfléchir.

Il y a deux millénaires, un certain Rabbin à qui on avait amené un sourd, « lui mit les doigts dans les oreilles et avec sa salive lui toucha la langue. Puis levant les yeux au ciel, il poussa un gémissement et lui dit : « Ephphata !» c’est-à-dire « Ouvre-toi ! ». Et ses oreilles s’ouvrirent et aussitôt le lien de sa langue se dénoua et il parlait correctement. » (Mc, 7, 34-35).

Les millénaires passent. Les larmes et la salive restent. Toujours, il faut ouvrir les yeux et délier la langue.

Les larmes d’Horus et le parfum de l’âme


Dans la période archaïque de l’Égypte ancienne, on ne momifiait pas les corps. On dépeçait les chairs, on mettait le cadavre en morceaux, on disloquait le squelette. Un fois le squelette désarticulé on en rassemblait les fragments pour le reconstituer, et lui donner la position d’un embryon – comme l’attestent les cadavres retrouvés dans les nécropoles archaïques. Une inscription datant de Pépi 1er, qui régna de -2289 à -2255 av. J.-C., dit ceci : « Mout te donne ta tête, elle te fait cadeau de tes os, elle assemble tes chairs, elle t’apporte ton cœur dans ton ventre. (…) L’œil d’Horus a mis en ordre les os du Dieu et rassemblé ses chairs. On offre au Dieu sa tête, ses os, on établit sa tête sur ses os par-devant Seb. »

Il s’agit de la reconstitution du corps du Dieu Osiris, démembré par son meurtrier, Seth. C’est le fils d’Osiris, Horus, le Dieu épervier, qui procède à cette reconstitution. Pendant ce temps, l’âme d’Osiris est réfugiée dans l’œil d’Horus.

Le rituel d’Abydos, dans son 12ème tableau, donne plus de détails encore. « Horus est venu plein de ses humeurs pour embrasser son père Osiris ; il l’a trouvé à sa place, au pays des gazelles, et Osiris s’est empli de l’œil qu’il a enfanté. Ah ! Ammon-Râ, je suis venu vers toi ; sois stable ; emplis-toi de fard sorti de l’œil d’Horus, emplis-toi de lui : il ordonne tes os, il réunit tes membres, il assemble tes chairs, il laisse aller toutes tes humeurs mauvaises à terre. Tu as pris son parfum, il est doux son parfum pour toi, comme Râ quand il sort de l’horizon (…) Ammon-Râ, le parfum de l’œil d’Horus est pour toi, aussi les dieux suivants d’Osiris sont-ils gracieux pour toi. Tu as pris la couronne, tu es muni des formes d’Osiris, tu es lumineux là-bas plus que les lumineux, d’après l’ordre d’Horus lui-même, le seigneur des générations – Ô cette huile d’Horus, ô cette huile de Seth ! Horus a offert son œil qu’il a enlevé à ses adversaires, Seth ne s’est point caché en lui, Horus s’en emplit, muni de ses formes divines ; l’œil d’Horus unit son parfum à toi. »

Thoth est parti à la recherche de l’œil d’Horus. Il le trouve, et le lui rapporte. Horus, remis en possession de son œil, peut l’apporter à son père Osiris, et lui rendre son âme, restée cachée dans l’œil d’Horus.

Horus embrasse le Dieu Osiris et le couronne roi du Ciel.

Qu’est-ce que cela signifie ?

A la mort du Dieu Osiris, comme à la mort de tout autre dieu et de tout homme, l’âme s’enfuit et prend résidence dans l’œil solaire, l’œil d’Horus. Après les cérémonies et la momification, vient le moment de rendre l’âme au corps. Pour cela, il faut retrouver l’âme qui est dans l’œil envolé et la rendre à Horus.

La plupart du temps c’est Thoth qui est chargé de cette tâche. C’est au moment où Horus et Thoth embrassent le Dieu, que son âme lui est rendue.

Rien de tout cela n’est mécanique, automatique. On a affaire à des corps démembrés et en voie de décomposition avancée, ne l’oublions pas. Nous sommes aux limites du supportable. C’est dans cette puanteur, pourtant, que le divin se révèle. « Le Dieu vient, muni de ses membres qu’il avait cachés dans l’œil de son corps. Les résines du Dieu sortent de lui pour parfumer les humeurs sorties de ses chairs divines, les sécrétions tombées à terre. Tous les dieux lui ont donné ceci, que tu te livres parmi eux comme un maître de la crainte. »

L’odeur de ce corps, qui n’est plus en putréfaction, parce qu’il a été momifié, atteste de la divinité du processus, du miracle qui se déroule, de par le respect des rites.

Il faut revenir aux phénomènes les plus terre-à-terre du processus de la mort. Voici un cadavre ; s’en exhalent des humeurs, et en suintent des jus, des « résines ». Le génie égyptien voit là à l’œuvre une présence divine.

« Le parfum de la résine et la résine elle-même sont des dieux qui, confondus avec la divinité, résidaient aussi dans l’œil d’Horus. »

Dans la langue arabe, l’œil est considéré comme une source. Dans la culture du désert, l’humeur vitrée que contient le globe oculaire est assimilée à une eau pure, une eau qui permet de voir. L’eau de l’œil est la source de la vision.

Ce qui importe aux anciens Égyptiens va bien au-delà de l’eau, de l’œil et de la vision. La « résine » exhalée par le mort, son parfum, l’onctuosité de ce « jus », de cette humeur, et son odeur, sont eux-mêmes des « dieux ». On en déduit que c’est le processus même de l’action de la transcendance divine qui est approché par ces métaphores. Le souffle, la respiration, l’odeur, la sécrétion, le parfum n’ont rien de visible. Nous sommes dans l’invisible, dans l’impalpable. L’œil ne voit pas le souffle, il voit pas l’invisible. Il ne voit pas ce qui est caché et encore moins ce qu’il cache. « L’œil d’Horus te cachait dans ses larmes ».

J’aime cette image, qui me paraît transcender les époques et les âges, les civilisations et les religions.

« L’œil d’Horus te cachait dans ses larmes, et son parfum vient vers toi, Ammon-Râ, seigneur de Karnak, il s’élève vers toi parmi les dieux. Parfum divin, deux fois bon, élève-toi comme un dieu. »

Au-delà de la vision, cachée dans l’eau des larmes, souffle le parfum de l’âme.

A propos de ce qui nous attend après la mort


N. n’est personne en particulier. C’est le paysan du Nil, le bâtisseur de pyramides, la fille du Pharaon ou le soldat de son armée. Ou Pharaon lui-même. N., c’est tout le monde. Car tout le monde doit en passer par là.

Le défunt N. vient de mourir. Il est mis en présence du Dieu. Il prend la parole et s’adresse à Lui.

« Hommage à toi qui est venu, Dieu Atoum, créateur et ordonnateur des dieux. Hommage à toi, Roi des dieux, qui fais resplendir ta [tuau (?)] avec ta beauté.

Hommage à toi qui viens dans tes splendeurs, autour de ton disque. »

Alors la prière des officiants accompagnant la cérémonie s’élève:

« Ô Soleil, Seigneur de la lumière, surgi de l’Orient, brille sur le visage du défunt N. !

Que l’âme du défunt N. soit à tes côtés dans ta barque en traversant le Ciel (…)

Ton parfum n’est pas connu. Et incomparable est ta splendeur. »

Ces extraits du « Grand papyrus égyptien de la Bibliothèque Vaticane » (Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888), donnent une première idée de la manière dont les morts sont introduits devant le Dieu, pour plaider leur cause et être admis à la transformation divine.

Le rituel funéraire des anciens Égyptiens était d’une grande sophistication. On a gardé les traces des prières accompagnant chaque phase de la «manifestation au jour », c’est-à-dire la « transformation lumineuse de l’âme ». Par exemple, Emmanuel de Rougé a traduit en 1864 un Rituel Funéraire égyptien qui comprend plus de cent chapitres, chacun correspondant à une prière spécifique adaptée à une action particulière en faveur de l’âme du défunt, et formant une subtile gradation.

Faute de temps, je ne livre ici que quelques-unes de ces étapes :

« Prendre la forme de l’épervier divin » (Ch. 78), « Prendre la forme du Dieu » (Ch. 80), « Ouvrir le lieu où est Thoth et devenir un esprit lumineux dans Ker-Neter » (Ch. 96), « S’asseoir parmi les grands dieux » (Ch. 104), « Recevoir le bonheur dans la demeure de Ptah » (Ch. 106), « Avancer dans la manifestation de la porte des dieux de l’Occident, parmi les serviteurs de Râ, connaître les esprits de l’Occident » (Ch. 107), « Connaître les esprits de l’Orient » (Ch. 109).

Quelques précisions : Ker-Neter est le séjour des morts, Atoum est le Soleil de la Nuit, Râ le soleil du Jour.

Je voudrais retenir ceci :

  1. Chaque âme est admise devant le Dieu suprême, et peut plaider sa cause.
  2. Le défunt N. a vocation à être admis à « traverser le Ciel » en compagnie du Dieu Atoum lui-même.
  3. N. a vocation à entreprendre alors un long voyage spirituel dont on a énuméré quelques étapes.
  4. Atteindre le « bonheur de la demeure de Ptah » n’est que l’une de ces étapes. Les marches les plus élevées comprennent la connaissance des esprits de l’Occident, puis celle des esprits de l’Orient.

Il me semble que c’est là une religion généreuse, ouverte à tous, et promettant après la mort un grand nombre de rebondissements.

D’où vient que les religions subséquentes, apparues plus de deux mille ou trois mille années après, comme le judaïsme, le christianisme et l’islam, pour ne citer que des religions qui se targuent d’occuper le haut du pavé, aient si peu à nous dire sur ce qui nous attend après la mort ?

A propos de l’amour en Egypte et en Israël


On a souvent écrit que la civilisation de l’Égypte ancienne était centrée sur la mort. Moins connu est son profond penchant pour l’amour. Le Papyrus de Turin contient un recueil de poèmes amoureux, de facture originale. Trois arbres prennent successivement la parole pour chanter l’amour des amants.

C’est le vieux sycomore qui commence. « Mes graines sont l’image de ses dents, mon port est comme ses seins. Je demeure en tout temps, quand la sœur s’ébattait [sous mes rameaux] avec son frère, ivres de vins et de liqueurs, ruisselant d’huile fine, parfumée. Tous passent – sauf moi, dans le verger (…) »

Ensuite le figuier « ouvre la bouche et son feuillage vient dire : « Je viens vers une maîtresse – qui certes est une reine comme moi – et n’est pas une esclave. Moi donc je suis le serviteur, prisonnier de la bien-aimée ; elle m’a fait mettre dans son parc ; elle ne m’a pas donné d’eau, mais le jour où je bois, mon ventre ne s’emplit pas d’une vulgaire eau d’outre. (…) ».

Enfin « le petit sycomore, qu’elle a planté de sa main, ouvre la bouche pour parler. Ses accents sont doux comme une liqueur miellée – d’un miel excellent ; ses touffes sont gracieuses, fleuries, chargées de baies et de graines – plus rouges que la cornaline ; ses feuilles sont bariolées comme de l’agate. Son bois est de la couleur du jaspe vert. Ses graines sont comme les tamaris. Son ombre est fraîche et éventée de brise (…). Allons passer chaque jour dans le bonheur, matin après matin, assise à mon ombre (…) Si elle lève son voile sous moi – la sœur pendant sa promenade, moi j’ai le sein fermé et ne dis point ce que je vois – non plus que ce qu’ils disent. » (Trad. G. Maspéro. Études égyptiennes, tome I, 1886).

Le Papyrus Harris n° 500 a préservé pour notre plaisir un chant d’amour poétique, passionné, puissant, précis, percutant :

« Ton amour pénètre en mon sein de même que le vin se répand dans l’eau, de même que le parfum s’amalgame à la gomme, de même que le lait se mêle au miel ; tu te presses d’accourir pour voir ta sœur comme la cavale qui aperçoit l’étalon, comme l’épervier (…). Le ventre de ma sœur est un champ de boutons de lotus, sa mamelle est une boule de parfums, son front est une plaque de bois de cyprès (…) Je n’ai point pitié de ton amour. Ma baie de loup, qui engendre ton ivresse, je ne la jetterai point pour qu’on l’écrase à la Veillée de l’Inondation, en Syrie avec des bâtons de cyprès,, en Éthiopie avec des branches de palmier, dans les hauteurs avec des branches de tamaris, dans les plaines avec des tiges de soucher. Je n’écouterai pas les conseils de ceux qui veulent que je rejette ce qui fait l’objet de mon désir (…) »

« Que ma sœur soit pendant la nuit comme la source vive dont les myrtes sont semblables à Phtah, les nymphéas semblables à Sokhit, les lotus bleus semblables à Aditi, les [lotus roses] semblables à Nofritoum (…) La villa de ma sœur a son bassin juste devant la porte de la maison : l’huis s’ouvre, et ma sœur sort en colère. Que je devienne portier afin qu’elle me donne des ordres et que j’entende sa voix (…). »

A titre de comparaison, et pour mettre en quelque sorte en regard le génie d’Israël avec le génie de l’Égypte ancienne, je voudrais citer ici quelques extraits du Cantique des Cantiques. Ce célèbre texte incorporé dans la Bible a été écrit vers le 5ème ou le 4ème siècle avant J.-C., soit sept ou huit siècles après les poèmes d’amour égyptiens que je viens de citer.

J’ai choisi quelques versets qui, me semble-t-il, offrent des correspondances que je qualifierai de subliminales avec les poèmes égyptiens.

« L’arôme de tes parfums est exquis ; ton nom est une huile qui s’épanche. » Ct 1,3

« Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. » Ct 1,13

« Que tu es beau, mon bien-aimé, combien délicieux ! Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès. » Ct 1,16-17

« Qu’est-ce là qui monte du désert, comme une colonne de fumée, vapeur de myrrhe et d’encens et de tous parfums exotiques ? » Ct 3, 6

« Tes dents, un troupeau de brebis à tondre qui remontent du bain. Chacune a sa jumelle et nulle n’en est privée. » Ct 4,2

« Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue ; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban. Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée.» Ct 4,11-12

« J’entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait. » Ct 5,1

« Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisins, le parfum de ton souffle, celui des pommes. » Ct 7,8-9

Je suis frappé par la fréquence des mots similaires : Sœur, sein, source, jardin, parfum, myrrhe, cyprès, palmier, dents, vin ,lait, miel, huile, brise. On dira, oui, mais ces mots appartiennent au vocabulaire universel de l’amour ! Non, ces mots appartiennent d’abord à une aire géographique qui s’étend du Nil au Tigre. Ils font partie d’une époque plusieurs fois millénaire où l’amour était d’abord un parfum, une douceur, un goût.

Le monopole des mystères et la haine religieuse


« Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d’Israël, sauveur ! » Is. 45,15

« Pourquoi caches-tu Ta Face ? » Ps. 44,24

L’idée du Dieu caché est profondément inscrite dans le judaïsme. Le Saint des Saints est entièrement vide. Aucune image n’est admise pour le représenter, ce Dieu transcendant.

Contrairement aux apparences, cette idée juive n’était pas en soi franchement nouvelle, ni spécifique au judaïsme, à l’époque où elle fut adoptée en son sein. La très ancienne civilisation égyptienne avait depuis longtemps une conception comparable et originale du Dieu suprême : le Dieu Râ se cache dans sa propre apparence. Le disque solaire n’est pas le Dieu, mais un voile mystérieux qui le cache. Ceci est aussi vrai de tous les autres Dieux du panthéon égyptien, qui ne sont en réalité que des apparences du Dieu unique. « Les formes extérieures dont les Égyptiens revêtaient la divinité étaient uniquement des voiles conventionnels, derrière lesquels se cachaient les splendeurs du Dieu unique. », analyse F. Chabas, dans sa présentation du Papyrus magique Harris (1860).

Le terme Ammon signifie le « caché » (occultatus) dans la langue des hiéroglyphes. Ce mot dérive de amen, « cacher ». Une adresse au Dieu Ammon-Râ résume le mystère : « Tu es caché dans le grand Ammon ». Cela revient à dire au Dieu Râ qu’il est caché dans le caché, il est caché dans le mystère de son apparence brillante. Râ n’est pas un Dieu-soleil, comme on a voulu l’interpréter fautivement. Le disque solaire n’est que son symbole. Le Dieu réside derrière l’abstraction que forme ce « disque », épuré.

Il suffit de lire la prière d’adoration d’Ammon-fa-Harmachis du Papyrus Harris (IV 1-5) pour se convaincre de la conception abstraite, grandiose et transcendante que les Égyptiens se faisaient du Dieu Ammon-Râ. Cette conception est éloignée de l’idolâtrie qu’on a voulu par la suite attacher à une foi attestée en Haute Égypte, plus de deux millénaires avant le départ d’Abraham de la ville d’Ur en Chaldée…

Voici les invocations de cette prière d’adoration :

« Salut à toi, l’Unique qui s’est formé.

Vaste est sa largeur, il n’a pas de bornes.

Chef divin jouissant de la faculté de s’enfanter lui-même.

Uraeus ! grandes flamboyantes !

Vertu suprême, mystérieuse de formes.

Âme mystérieuse, qui a fait sa terrible puissance.

Roi de la Haute et de la Basse Égypte, Ammon Râ, Vie saine et forte, créé de lui-même.

Double horizon, Épervier de l’Orient, brillant, illuminant, éclatant.

Esprit, plus esprit que les dieux.

Tu es caché dans le grand Ammon.

Tu te roules dans tes transformations en disque solaire.

Dieu Tot-nen, plus vaste que les dieux, vieillard rajeuni, voyageur des siècles.

Ammon permanent en toutes choses.

Ce Dieu a commencé les mondes par ses plans. »

Note : Le nom Uraeus, que l’on trouve dans ce texte comme une épithète du Dieu Râ, est une transposition latinisée de l’original égyptien Aarar, qui désigne l’aspic sacré, le serpent royal Uraeus, et dont un second sens est « flammes ».

Ces invocations ne sentent pas l’idolâtrie, me semble-t-il, mais témoigne plutôt d’une très haute conception du mystère divin, plus de deux mille ans avant le judaïsme. Il importe d’insister sur ce point. Le Dieu mystérieux, caché, secret, qui peut se l’approprier en toute propriété ? Ne plane-t-il pas très haut, au-delà du Ciel et de toutes les apparences? Il faut faire confiance au génie de ces hommes nourris des profondeurs du temps, et qui passaient leur vie à méditer sur le mystère de leur propre être à l’existence fort fugace, et qui se confrontaient à la permanence des grands secrets, en s’efforçant d’inventer leurs propres métaphores à propos du Dieu indicible.

Loin de railler cette foi première, comme trop souvent les « monothéismes » plus tardifs s’empressèrent de le faire, à des fins apologétiques, goûtons plutôt le suc de leurs anciennes intuitions.

Le Papyrus Harris fournit cette autre prière (ch. V):

« Ammon qui se cache dans sa pupille !

Âme qui brille dans son œil, ses transformations saintes on ne les connaît pas.

Brillantes sont ses formes. Son éclat est un voile de lumière.

Mystère des mystères ! Son mystère n’est pas connu.

Salut à Toi au sein de Nut !

Vraiment tu as enfanté les dieux.

Les souffles de la vérité sont dans ton sanctuaire mystérieux. »

Ce qui me touche dans ces courtes phrases, c’est la simplicité « biblique », si j’ose dire, dont je trouve qu’elles sont empreintes pour traiter de ces hauts mystères.

De plus l’image de « l’éclat » du Dieu qui est « un voile de lumière » fait irrésistiblement penser à la vision du buisson ardent par Moïse.

Je ne suis pas en train de suggérer que Moïse, élevé à la cour des Pharaons, aurait pu emprunter telle ou telle métaphore à la culture dont il venait. C’est fort possible, d’ailleurs, mais mon intention est différente. Personne n’a le monopole des hauts mystères.

L’humanité a accumulé pendant des millénaires une incomparable expérience des limites, du sacré, du mystère, et même, par moments, elle a pu, dit-on, lever un peu le voile, ou du moins en apercevoir la brillance insoutenable, par l’entremise de quelques-uns de ses enfants.

Pour quiconque s’intéresse à ce fait massif, pluri-millénaire et profondément ancré dans l’humain, le spectacle contemporain des haines religieuses désole et désespère.

Une odeur de graisse au Ciel, et le goût du vin divin


Osiris est ce Dieu mort assassiné par son frère Seth, lequel le découpe ensuite en morceaux, qu’il répartit dans toute l’Égypte. Le papyrus Jumilhac dit que la tête était à Abydos, les mâchoires en Haute Égypte, les intestins à Pithom, les poumons à Béhemet du Delta, le phallus à Mendès, les deux jambes à Iakémet, les doigts dans les 13ème et 14ème nomes, un bras dans le 20ème nome et le cœur à Athribis du Delta. Plutarque, qui raconte plus tardivement l’histoire d’Osiris donne une répartition complètement différente. Mais ce n’est pas un problème. Osiris, Dieu mort et ressuscité, est au cœur de la croyance des Égyptiens anciens en la résurrection des morts et en la vie éternelle.

Il s’agit d’un paradigme fondateur, dont on ne peut s’empêcher d’apprécier l’analogie avec la figure de Jésus Christ, Dieu crucifié et ressuscité.

Des papyrus précieux racontent la saga du Dieu Osiris, ses nombreuses péripéties. Meurtres, ruses, trahisons, transformations magiques abondent. Les lire aujourd’hui, dans une époque à la fois désenchantée et avide de passions religieuses dévoyées, peut se concevoir comme une sorte de plongée plusieurs millénaires en arrière, une plongée dans l’aube d’un sentiment naissant, qu’il serait vain de ne pas reconnaître comme profondément religieux, dans toutes les acceptions de ce terme ambigu.

Le papyrus Jumilhac, conservé à Paris, raconte un épisode intéressant, celui de la vengeance du fils d’Osiris, Anubis, qui s’est lancé à la poursuite de Seth, l’assassin de son père. Seth, se sachant menacé, prend la forme d’Anubis lui-même, pour tenter de brouiller les pistes, puis il est amené à prendre bien d’autres formes encore.

« Alors Imakhouemânkh marcha à la tête des dieux qui veillent sur Osiris ; il trouva Demib et lui coupa la tête, si bien qu’il fut oint de son [sang]. [Seth] vint à sa recherche, après s’être transformé en Anubis (…) Puis Isis dépeça Seth enfonçant ses dents dans son dos, et Thot prononça ses charmes contre lui. Rê dit alors : « Qu’on attribue ce siège au « Fatigué » ; comme il s’est régénéré ! Comme il est beau ! Et que Seth soit placé sous lui en qualité de siège. C’est juste, à cause du mal qu’il a fait à tous les membres d’Osiris. » (…) Mais Seth s’enfuit dans le désert et fit sa transformation en panthère de ce nome. Anubis, cependant, s’empara de lui, et Thot lut ses formules magiques contre lui, de nouveau. Aussi tomba-t-il à terre devant eux. Anubis le lia par les bras et les jambes et Seth fut consumé dans la flamme, de la tête aux pieds, dans tout son corps, à l’Est de la salle auguste. L’odeur de sa graisse ayant atteint le ciel, elle se répandit dans ce lieu magnifique, et Rê et les dieux la tinrent pour agréable. Puis Anubis fendit la peau de Seth, l’arracha et mit sa fourrure sur lui (…)

Seth fit sa transformation en Anubis afin que les portiers ne pussent pas le reconnaître (…) Anubis le poursuivit avec les dieux de sa suite, et le rejoignit. Mais Seth prenant l’aspect d’un taureau rendit sa forme méconnaissable. Anubis cependant le lia par les bras et les jambes, et lui coupa le phallus et les testicules (…)

Après quoi Anubis entra dans la Ouâbet pour vérifier l’état de son père, Osiris, et il le trouva sain et sauf, les chairs fermes et fraîches. Il se transforma en faucon, ouvrit ses ailes derrière son père Osiris, et derrière le vase qui contenait les humeurs de ce Dieu (…) il étendit les ailes en qualité de faucon pour voler grâce à elles, à la recherche de son propre œil, et il le rapporta intact à son maître. »

Seth se transforme sans cesse, en Anubis, puis en panthère, enfin en taureau. Mais Anubis l’emporte toujours, avec l’aide de Thot. Et alors Seth est à nouveau transformé par les dieux, en « siège » d’Osiris ou en « fourrure » d’Anubis. Mais c’est la transformation finale qui est agréable au Dieu suprême, Rê, lorsque Seth fut consumé en flammes, et en odeur de graisse, car alors il se répand dans le Ciel magnifique.

Il est intéressant de comparer la transformation finale de Seth en flammes et en odeur à celle d’Anubis qui prend la forme du faucon. Ce faucon, Horus, est l’une des divinités les plus anciennes, les plus archaïques du panthéon égyptien. Il représente, dans le cadre osirien, le fils posthume d’Osiris et d’Isis, qui vole au-dessus de son père mort, à la recherche de son œil, et contribue à lui rendre la vie.

Le papyrus Jumilhac évoque la légende d’Horus en son chapitre XXI, et le compare à une vigne. « Quant au vignoble, c’est le cadre qui entoure les deux yeux pour les protéger ; quant au raisin, c’est la pupille de l’œil d’Horus ; quant au vin qu’on en fait, ce sont les larmes d’Horus. » (XIV,14,15, Trad. Jacques Vandier).

Je ne veux certes pas faire de comparaison sans raison, mais la métaphore du vin représentant les larmes du fils du Dieu Osiris, assimilé à une « vigne » me font inévitablement penser au vin, symbolisant le sang du Christ, fils sacrifié du Dieu vivant.

A propos d’un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen


Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, et cela plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Philon et Josèphe sont de bons exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe d’Alexandrie, et sensible à ces idées venues d’ailleurs. Le pharisaïsme et l’essénisme qui fleurissaient à cette époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens « imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse ». Par exemple, ils croyaient à la résurrection des morts, tout comme un certain Rabbi, nommé Jésus, qui par ailleurs ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », les traitant de « sépulcres blanchis ».

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors. Contre les Pharisiens, il y avait aussi les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, des « Vieux-Croyants » qui niaient quant à eux la résurrection.

Cette idée de la résurrection n’est effectivement pas juive, originairement. Elle avait sa source dans l’hellénisme, le pythagorisme, la palingénésie, la métempsycose. Tout cela venait d’un Orient plus lointain. L’Iran. L’Inde. Le vaste monde avait bien d’autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », selon Isidore Lévy (in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927).

Certes, le judaïsme pharisien avait adapté et modifié ce concept de résurrection, de palingénésie. Il le conçoit non comme un habitus récurrent des âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l’Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte encore du judaïsme de ces temps difficiles, ce sont des Hassa’im, des « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l’intérieur donne l’impression d’un mystère effrayant. » (Bellum II, VIII, 5, §132).

Ce sont des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu’à la mort. »

C’était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume ainsi la croyance de la secte des Esséniens: « L’âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l’âme, comme affranchie d’une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » (Bell. II, VIII, §155-157)

D’autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel…

Dans ce monde ouvert à l’influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux… Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d’Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : ils savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs femmes, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, Salomé. Ce fait est en soi « extrêmement remarquable », si l’on tient compte du contexte et de l’époque. Seul Pythagore a obtenu un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d’un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s’est efforcé de concilier Moïse et Pythagore. L’époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions d’idées.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l’Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d’Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le « flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse. »

I. Lévy interprète ainsi « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l’essentiel n’avait été introduit à Jérusalem qu’un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d’autres, par la carrière d’Apollonius de Tyane et d’Alexandre d’Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu’il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d’un passé indo-européen. » (Op.cit.)

Tout cela sonne curieusement à mon oreille du XXIème siècle, façonnée aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations. Voilà un Jésus, rabbin décrié, et condamné comme « roi des Juifs », qui réapparaît maintenant comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d’un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, « l’essentiel » de la religion sortie de Palestine, le christianisme donc, est tout ce que l’on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d’après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n’était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d’hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu’indo-européen, pourrions-nous dire. Il n’est certes pas indifférent, aujourd’hui, de ne vouloir voir en lui qu’un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

A moins que l’on dise, et cela pourrait mieux correspondre à l’intuition profonde du chercheur désintéressé, qu’il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, bref, transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.

Voir la Mort et couper au plus court


Ils sont tous descendus aux Enfers, les héros humains. Il y a eu la katabase pythagoricienne, la vision de Hénoch, le voyage de Moïse dans la Géhenne, raconté par Philon, Josèphe et l’Apocalypse de Baruch, la descente d’Orphée dans la région de l’Achéron, celle de Siosiri à l’Amanthès, celle de Mithrobarzane dans la Nécyomantie, et celle, fameuse grâce au pouvoir d’évocation de Virgile, du troyen Énée conduit par la Sibylle.

Ces visites ne sont pas d’un grand profit pour nous autres simples mortels. Les explorateurs de la mort sont tenus de garder le silence sur les secrets qu’ils ont été amenés à découvrir dans l’Autre Monde.

Les héros en visite dans les abysses du Temps partagent des traits communs. Leur naissance fut miraculeuse, leur intelligence fort vive et précoce, et tous ils descendent aux Enfers, font la découverte de secrets, ont leur apothéose, et puis ils disparaissent.

Il s’agit donc d’un type, d’un paradigme. Pour tous les raconter, ces voyages infernaux, il suffit d’en évoquer un, plus poétiquement narré.

Virgile raconte l’Enéide. La prêtresse de Phébus et d’Hécate, la Sibylle de Cumes s’écrie : « C’est le moment d’interroger les destins. Le Dieu, voici le Dieu ! ». Énée prend la parole et adresse sa prière. Mais « la prophétesse résiste encore à l’étreinte du Dieu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante, et cherche à secouer hors de sa poitrine le Dieu tout puissant. »

Énée insiste et lui demande de visiter les Enfers. Il veut revoir son père. C’est un privilège. « Moi aussi, je suis de la race du souverain Jupiter. »

La Sibylle répond qu’il est aisé de descendre à l’Averne. C’est revenir sur ses pas, remonter à la lumière d’en haut qui est la dure épreuve. Il y a les boues de l’Achéron, les eaux noires du Cocyte, les flots du Styx, le sombre Tartare, la nuit muette du Phlégéton avec ses torrents de flamme. Il faut franchir ces obstacles deux fois. Énée et Sibylle s’enfoncent dans les profondeurs de la terre. « Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte, à travers l’obscurité et les vastes demeures de Pluton et son royaume de simulacres. »

Après moult péripéties, comme on dit, Énée retrouve son père Anchise. Le contact n’est pas facile. « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois, vainement saisie, l’ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole. » Énée interroge son père, il veut savoir pourquoi il y a tant d’âmes « qui aspirent de nouveau à rentrer dans les liens épais du corps ». Anchise lui expose alors « tous ces beaux secrets ».

« Et d’abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l’astre Titanique du soleil, sont pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répandu dans les membres du monde, l’esprit en fait mouvoir la masse entière et transforme en s’y mêlant ce vaste corps. »

C’est de ce principe que naissent tous les hommes, les animaux, les oiseaux, et les monstres de l’Océan. Tous les germes de vie doivent leur vigueur à leur céleste origine. Mais les âmes connaissent les craintes, les désirs, les douleurs, les joies, et restent emprisonnées dans leurs ténèbres et leurs geôles aveugles, même au jour suprême quand la vie les quitte. Il faut des milliers d’années de souffrance et de châtiments pour que le principe de l’âme retrouve sa pureté, l’étincelle du feu céleste.

Anchise décrit ensuite avec précision le destin des descendants d’Énée et celui de Rome. Tout a été dit.

Le retour à la lumière se fait presque instantanément. Anchise reconduit Énée et Sibylle à la porte « d’ivoire éclatant », que les Mânes n’utilisent que pour envoyer vers le Monde d’en haut « les fantômes illusoires ». C’est par cette porte qu’Énée passe, « coupant au plus court ».

La descente de Moïse aux Enfers


« Ceux qui avoisinent le trône du Très-Haut tremblèrent quand Il prit Moïse près de lui. Il lui enseigna les lettres de la Loi (…), lui montra les mesures du feu, les profondeurs de l’abîme et le poids des vents, le nombre des gouttes de pluie, la fin de la colère, la multitude des grandes souffrances et la vérité du jugement, la racine de la sagesse, les trésors de l’intelligence, la fontaine du savoir, la hauteur de l’air, la grandeur du Paradis, la consommation des temps, le commencement du jour du jugement, le nombre des offrandes, les terres qui ne sont pas encore advenues, et la bouche de la Géhenne, le lieu de la vengeance, la région de la foi et le pays de l’espoir. »

Ce texte est tiré de l’Apocalypse de Baruch (Ch. 59, 3-11), écrit par Baruch Ben Neriah peu après la seconde destruction du Temple, en 70 ap. J.-C.

La Jewish Encyclopaedia (1906) estime que l’auteur était un Juif maîtrisant la Haggadah, mais aussi la mythologie grecque et la sagesse orientale. Le texte trahit également des influences venant de l’Inde. En témoigne l’allusion faite à l’oiseau Phénix, compagnon du soleil, image fort similaire au rôle de l’oiseau Garuda, compagnon du dieu Vishnou. Le rôle de l’archange Michel décrit dans les chapitres 11 à 16 de l’Apocalypse est, toujours selon la Jewish Encyclopaedia, remarquable par sa ressemblance avec Jésus, notamment par sa fonction de médiateur entre le Dieu absolument transcendant et les hommes.

Baruch a pu être un Juif sensible à certains enseignements gnostiques, et plus généralement il a été soumis à de multiples influences venues de l’Orient.

Ceci m’amène à une considération générale. Les temps étaient alors propices à la recherche et à la fusion d’idées et d’apports venant de cultures et de pays divers.

Le judaïsme n’échappa pas à cette influence profonde. Qu’on en juge !Les éléments de la vie de Moïse, dont l’Apocalypse de Baruch rend compte, sont attestés par d’autres auteurs juifs, Philon et Josèphe, et avant eux par le Juif alexandrin Artanapas. Soulignons fortement que ces éléments échappent au modèle biblique, et s’inspirent en revanche de la Vie de Pythagore, telle que rapportée par la tradition alexandrine. La descente de Moïse aux Enfers est calquée sur la descente de Pythagore dans l’Hadès. Isidore Lévy fait à ce propos le diagnostic suivant : « Ces emprunts du judaïsme d’Egypte aux Romans successifs de Pythagore ne constituent pas un fait superficiel de transmission de contes merveilleux, mais révèlent une influence profonde du système religieux des pythagorisants : le judaïsme alexandrin, le pharisaïsme (dont la première manifestation ne paraît pas antérieure à l’entrée en scène d’Hérode) et l’essénisme, offrent, comparés au mosaïsme biblique, des caractères nouveaux, signes de la conquête du monde juif par les conceptions dont la légende de Pythagore fut l’expression narrative et le véhicule. » (La légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927)

Il y a plusieurs exemples de tels « voyages dans l’Autre Monde » et de telles « visions infernales » dans la littérature juive. Mais ils sont manifestement empruntés dans tous leurs détails à la « katabase pythagorisante » dont Lucien et Virgile ont décrit les péripéties. Isidore Lévy donne ces exemples d’emprunt: Moïse est conduit, comme on vient de voir, à travers l’Éden et l’Enfer, Isaïe est instruit par l’Esprit de Dieu sur les cinq régions de la Géhenne, Élie est mené par l’Ange, l’Anonyme du Darké Teschuba est dirigé par Élie, Josué fils de Lévi est accompagné par les Anges ou par Élie, ce qui reproduit le thème du Visiteur de la Katabase de Pythagore.

On peut d’ailleurs étendre l’idée de cette fusion multi-culturelle de thèmes, et considérer les fortes proximités et analogies entre la légende de Pythagore et celle de Zoroastre, desquelles celle de Moïse s’inspire.

Dans la langue du Zend Avesta, qui correspond au texte sacré de l’antique religion de l’Iran ancien, la « Gloire Divine », celle-là même que Moïse a vu de dos, est nommée Hravenô. James Darmesteter, spécialiste du Zend Avesta, rapporte comment les Zoroastriens décrivaient la venue de leur prophète : « Un rayon de la Gloire Divine, destiné par l’intermédiaire de Zoroastre à éclairer le monde, descend d’auprès d’Ormuzd, dans le sein de la jeune Dughdo, qui par la suite épouse Pourushaspo. Le génie (Frohar) de Zoroastre est enfermé dans un plant de Haoma que les Amshaspand transportent au haut d’un arbre qui s’élève au bord de la rivière Daitya sur la montagne Ismuwidjar. Le Haoma cueilli par Pourushaspo est mélangé par ses soins et par ceux de Dughdo à un lait d’origine miraculeuse, et le liquide est absorbé par Pourushaspo. De l’union de la dépositaire de la Gloire Divine avec le détenteur du Frohar, descendu dans le Haoma, naît le Prophète. Le Frohar contenu dans le Haoma absorbé par Pourushaspo correspond à l’âme entrée dans le schoenante assimilé par Khamoïs (=Mnésarque, père de Pythagore), et le Hravenô correspond au mystérieux élément apollinien ».

Dans l’être spirituel de Zoroastre, il y a donc deux éléments distincts, le Hravenô, plus sublime, et proprement divin, et le Frohar.

Hravenô et Frohar correspondent respectivement à « l’Intelligence » et à « l’âme ».

En grec, ils se traduisent par noos et psychè. Les équivalents hébreux seraient néphesh et ruah.

Qu’en ressort-il ? Une intuition continue, sur plusieurs milliers d’années, et dans une aire géographique qui va du bassin de l’Indus à la vallée du Nil, semble réunir les religions de l’Inde, de l’Iran, d’Israël et de l’Égypte autour de la double nature de l’être « envoyé » par « Dieu ».

Délire bacchique, dépeçage des corps et métamorphose divine


« Voici les chœurs des Bacchantes, les pierres ruisselant de vin, les grappes distillant le nectar, les mottes de terre toutes reluisantes de l’éclat du lait, voici le lierre à la tige rampante, les serpents dressant la tête, les thyrses et les arbres d’où le miel s’échappe goutte à goutte.

Voici ce sapin étendu sur le sol, sa chute est l’œuvre de femmes violemment agitées par Dionysos ; en le secouant, les Bacchantes l’ont fait tomber avec Penthée qu’elles prennent pour un lion ; les voilà qui déchirent leur proie, les tantes détachent les mains, la mère traîne son fils par les cheveux (…)

Harmonie et Cadmos sont présents. Déjà les extrémités inférieures, depuis les cuisses, se transforment en serpents, tout disparaît sous les écailles depuis les pieds jusqu’aux hanches ; la métamorphose gagne les parties supérieures. Harmonie et Cadmos sont frappés d’épouvante ; ils s’embrassent mutuellement, comme si, par cette étreinte, ils devaient arrêter leur corps dans sa fuite et sauver du moins ce qui leur reste encore de la forme humaine. » (Philostrate l’Ancien, Les Tableaux, XVII).

Les Bacchantes sont, dans l’antique religion dionysiaque, ce qu’il y a de plus sauvage, de plus extrême. Il s’agit d’abord de s’enivrer par le vin, par le nectar, et de prendre part à l’orgie générale de la nature où les buissons de thyrses sont trempés de miel gouttant, les serpents dressent leurs têtes et dardent leur langue gonflée de venin, et les mottes sontimprégnées de lait. Métaphores, métaphores ! Ensuite, dans l’ivresse exacerbée, on se précipite sur les victimes que l’on dépèce à mains nues, on leur arrache les membres, on fouaille les organes internes, les mains gluantes de sang on décapite enfin l’infortuné tombé sous les coups de la folie religieuse.

Enfin, il y a la métamorphose. Il y en a plusieurs sortes. Celle d’Harmonie, bien mal nommée, vu son sort funeste, et de Cadmos est particulièrement spectaculaire. Des écailles de serpent recouvrent progressivement le corps.Les pieds d’abord, les jambes, les hanches, le sexe même se métamorphosent en serpents sifflants, hideux. Puis c’est le reste du corps qui à son tour est atteint de cette mutation monstrueuse. A l’évidence, ce n’est pas une religion de tout repos. On n’est à l’abri d’aucune terreur, d’aucun choc psychique et corporel. Mais la métamorphose est la phase essentielle, celle qui vient après le vin de l’ivresse et le partage des membres de la victime sacrifiée.

L’amateur de religion comparée peut à juste titre se poser des questions. Peut-on y voir un lien obscur avec le sacrifice du Christ, la consommation de son sang et de sa chair partagée entre les fidèles ? Peut-être. Sans doute y a-t-il dans les profondeurs de la mémoire anthropologique quelques lointaines souvenances des sacrifices anciens. Peut-être le sacrifice du Christ tel que célébré par l’Église est-il une version très évoluée, très intellectualisée, d’un paradigme sacrificiel éminemment plus sauvage, plus barbare, célébré jadis au nom du Dieu Dionysos, en souvenir de sa naissance sanglante et brûlante.

Nous ne pouvons pas répondre à ces questions, mais nous pouvons les poser. Il s’agit de s’émerveiller devant la puissance de l’esprit humain capable de concevoir des paradigmes qui renversent toutes les valeurs, non pour les abolir, mais pour faire voir leur nécessaire métamorphose.

La religion dionysiaque est l’un de ces paradigmes. Il vaut mieux en être conscient. Il est aussi permis de réfléchir à la manière dont le paradigme dionysiaque s’incarne dans l’humanité contemporaine.