Le grand récit hermétique

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L’histoire des idées est riche de surprises en tous genres. Parmi les idées les plus saugrenues, les plus improbables, les plus déviantes, il en est qui ne cessent de surprendre aujourd’hui encore le plus blasé même, tant la démesure ou la folie semblent à l’œuvre, sous les apparences de la religion ou de la philosophie. Mais de quoi cette démesure est-elle le symptôme ? Cette question-là reste moderne.

J’aimerais ici interroger les rêves et les dérives de l’hermétisme depuis les âges les plus anciens, jusqu’à la modernité, et tenter de comprendre ce dont il témoigne, l’intuition fondamentale qui l’a fait jadis vivre dans l’esprit des plus grands, et ce qu’il révèle d’immanent dans les mécanismes de la pensée humaine.

L’abbé Lenglet Dufrennois a décrit dans son Histoire de la philosophie hermétique la longue histoire de ces idées venues d’un Orient reculé, éclaté, divers. Il remonte pour leur origine à Noé même, puis aux Égyptiens (avec Thôt, fils d’Osiris, et Siphoas, le « second Thôt », dit « Hermès Trismégiste »), à Moïse, aux Grecs, aux Arabes (Avicenne), aux Persans (Geber, qui passe d’ailleurs pour avoir été le premier « chimiste » de l’Histoire). Puis apparaît en occident toute une kyrielle de savants, philosophes et théologiens, préoccupés de ces anciennes questions: Morien, Roger Bacon, Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve, Thomas d’Aquin, Alain de Lisle, Raymond Lulle, le pape Jean XXII, Jean de Meun, Jean de Rupescissa, Nicolas Flamel, Jean Cremer, Basile Valentin, Jacques Cœur, Bernard Trevisan, Thomas Northon, le cardinal Cusa, Trithème, et à partir du 16ème siècle, Jean Aurelio Augurelli, Henri Corneille Agrippa, Paracelse, Georges Agricola, Denis Zacaïre, Edouard Felley, Jean-Baptiste Nazari, Thomas Erastus, Blaise de Vigenère, Michel Sendivogius. Cette litanie, fort partielle, possède, dirais-je, une sorte de poésie phatique.

Certains de ces noms sont fort connus, à juste titre. Ils se réfèrent à des découvreurs attestés, la plupart avec plusieurs cordes à leur lyre. Albert le Grand (1193-1280), par exemple, fut appelé « magicien », mais c’était aussi un grand philosophe et un plus grand théologien encore : « Albertus fuit Magnus in Magia, Major in Philosophia et Maximus in Theologia. » (Chronicon magnum Belgicum, 1480). D’autres noms semblent tirés artificiellement de la poussière des manuscrits, et n’évoquent plus grand chose.

Et pourtant ils partageaient tous une passion forte, une idée commune. Laquelle ?

Avant de répondre, j’aimerais prendre quelques précautions. Notre époque est peu propice au traitement, même distancié, de ces difficiles et ambitieuses questions. En 1854, Louis Figuier écrivait déjà: « L’Alchimie fût-elle le plus insigne monument de la folie des hommes, son étude n’en serait point encore à négliger. Il est bon de suivre l’activité de la pensée jusque dans ses aberrations les plus étranges. » (L’Alchimie et les alchimistes).

Mais il y a un autre aspect, le secret, le secret sacré. Il y a des choses qu’on ne peut pas révéler en public. Pourquoi ? Ces chercheurs de vérité entretenait tous soigneusement l’obscurité. Il fallait rester impénétrable, et l’on ne faisait pas mystère de la volonté de garder le mystère. La clarté était suspecte, l’obscurité propice. « Quand les philosophes parlent sans détours, je me défie de leurs paroles ; quand ils s’expliquent par énigmes, je réfléchis », dit Guy de Schroeder. Et Arnaud de Villeneuve a des mots encore plus durs : « Cache ce livre dans ton sein, et ne le mets point entre les mains des impies, car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut pas jeter cette perle aux pourceaux, car c’est un don de Dieu. » Quant à Roger Bacon, il avait pour principe « qu’on devait tenir cachés tous les secrets de la nature et de l’art que l’on découvrait, sans jamais les révéler, parce ceux à qui on les communiquerait, pourraient en abuser, ou pour leur propre perte, ou même au détriment de la société. »

On peut en dire un peu, mais ensuite motus. « J’ai maintenant assez parlé, j’ai enseigné notre secret d’une manière si claire et si précise, qu’en dire un peu plus, ce serait vouloir s’enfoncer dans l’enfer », confie Basile Valentin dans son Char de triomphe de l’antimoine.

L’idée fondamentale qui réunit depuis des siècles chimistes, alchimistes, philosophes, théologiens, poètes, est qu’il y a une « sagesse du monde », qui reste à découvrir. Avant de se récrier, notons que c’est encore, curieusement, mais exprimée dans le style ancien, la croyance implicite des scientifiques les plus réticents à toute pensée métaphysique. C’est l’idée qu’il y a un ordre caché, profond, indicible, qui fait tenir les choses ensemble. Einstein disait aussi que Dieu ne joue pas aux dés. Si un tel ordre n’existait pas d’ailleurs, le monde ne durerait pas plus d’un milliardième de seconde. Il volerait immédiatement en éclat. Il y a une « glu du monde » qui le fait durer. Quelle est cette « glu » ?

« La Philosophie hermétique n’est autre chose que la Cognoissance de l’Âme Générale du Monde déterminable en sa généralité et universalité » affirme M.I. Collesson dans L’idée parfaite de la philosophie hermétique (Paris, 1631). Les alchimistes ont cherché longtemps pour leur part, et sans succès il faut bien le dire, la « pierre philosophale ». Cette pierre philosophale n’était autre chose qu’une métaphore, ce n’était qu’un miroir dans lequel ils cherchaient à apercevoir la « sagesse du monde » déjà évoquée, et qui est un autre nom pour la « glu ». Thomas Norton écrit dans son Crede mihi: « La pierre des philosophes porte à chacun secours dans les besoins ; elle dépouille l’homme de la vaine gloire, de l’espérance et de la crainte ; elle ôte l’ambition, la violence et l’excès des désirs ; elle adoucit les plus dures adversités. » Noble programme.

A la même époque, Luther apporta sa caution à cette « science hermétique », « à cause des magnifiques comparaisons qu’elle nous offre avec la résurrection des morts au jour dernier. »

Les métaphores s’emballent vite dans ce contexte. Les esprits les plus différents y trouvent le miroir de leur désir. Luther considère la résurrection comme une opération alchimique, comme une transmutation d’un ordre supérieur. On peut tourner l’alchimie en dérision, et la résurrection aussi. Mais ce n’est pas mon sujet. Ici, mon propos n’est pas d’assener des vérités improbables. C’est de comprendre comment peut se créer une anthropologie du secret, une anthropologie des arcanes, une anthropologie des intuitions dernières. Projet presque impossible, voué aux railleries contemporaines. Pourtant il se rattache par mille fibres à des millénaires d’histoire humaine, il interroge quelques-unes des terreurs de l’âme et ses espoirs les plus fous. Curieuse époque, qui a presque complètement perdu le sens de la démesure, l’intuition des fins dernières, et le désir d’assouvir sa vision des premières de ces choses.

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