Rudolf Kreis a été membre des jeunesses hitlériennes, puis il a servi comme officier dans les Panzer-divisions des Waffen SSi. Vers la fin de sa vie, en 2009, il a publié un ouvrage, Die Toten sind immer die anderen (« Les morts ce sont toujours les autres »), décrivant sa « jeunesse entre les deux guerres »ii. Peu après cette publication, Jan Assmanniii, un célèbre égyptologue allemand bénéficiant dans son pays d’une réputation de ‘grand intellectuel’, a fait paraître un articleiv dans lequel il propose à son tour une interprétation de la période historique incluant la préparation de la Grande Guerre de 14-18, la défaite allemande, les conséquences du Traité de Versailles, la République de Weimar, l’arrivée d’Hitler au pouvoir et ce qui s’ensuivit. Cet article se caractérise par une charge fort violente contre le christianisme, dans son esprit même. Jan Assmann ne recule pas devant les provocations délibérées et n’hésite pas non plus à oser quelques affirmations blasphématoires. Un autre ‘grand intellectuel’, Jean Bollackv, professeur de littérature et d’histoire de la pensée grecque à l’université de Lille, traducteur d’Empédocle et d’Héraclite, et enseignant dans les universités de Berlin, de Genève, de Princeton ainsi qu’à l’École Normale Supérieure de Paris, fit une recension fort complaisante de l’article de Jan Assmann. Ce dernier aurait parfaitement analysé « l’esprit qui a créé les conditions de l’accueil fait au ‘sauveur’ Hitler par les revanchards (« Sieg über alles ») déterminés à reprendre le combatvi ». Ce qui impressionne favorablement Jean Bollack, c’est « l’extension universelle et théologique » que Jan Assmann a su donner à ses idées. En effet, Assmann estime que le vrai coupable de la montée en puissance d’Hitler, c’est le Christ. Voilà, en effet, une véritable « extension universelle et théologique » des théories sur la naissance du nazisme en Allemagne. Jean Bollack résume ainsi le point de vue d’Assmann : « L’expansion occidentale depuis la conquête de l’Amérique s’est préparée avec Hitler une fin eschatologique. La vision s’ouvre sur la spéculation la plus totalisante. Le retour et l’inversion fatale de l’ouverture se sont incarnés dans la Révolution russe de 17 ; et l’agression de l’URSS est présentée comme une nécessité inéluctable ; c’était la mission de l’Allemagne. En deçà il y a eu la Passion du Christ, qui a marqué les esprits. Il n’est ni question d’éducation, ni de la position politique prise par les Églises, ni de leur adhésion à l’exaltation vitaliste, mais des méfaits séculaires, mieux : millénaires d’une « religion » (« la langue imagée d’Hitler est celle de la Passion et du Vendredi Saint »). Le despote sanguinaire est le témoin des méfaits propres du christianisme. Ainsi, l’histoire est diabolisée comme telle. Ce sont la croix et la Passion qui ont développé l’appétit sanguinaire ; l’héritage concerne l’éducation, la structuration des esprits. Encore y aurait-il à distinguer l’influence des prêtres ou des pasteurs, non moins que celle de l’école, quel qu’en soit le lieu. L’antisémitisme qu’elles entretenaient ou propageaient, s’adressait aux meurtriers de Jésus ; il devrait encore être considéré séparément ; il est ancien. Assmann, avec Kreis, élargit, aussi loin qu’il peut, historisant une projection philosophique. C’est toute la religion chrétienne qu’ils visent, depuis ses origines, accusée d’avoir développé l’instinct guerrier. C’est vrai, sans doute. Mais n’est-ce pas là le fait de tous les empires de l’histoire ? Assmann prétend trouver un esprit proprement allemand dans ces croyancesvii. » Méditons sur ces phrases d’Assmann, rapportées et soulignées par Jean Bollack : « La langue d’Hitler est celle de la Passion et du Vendredi Saint ». Hitler est le « témoin des méfaits propres au christianisme », – méfaits « millénaires ». C’est « toute la religion chrétienne » qui a « développé l’instinct guerrier » et « l’appétit sanguinaire » des Allemands. Il semble que Jan Assmann fasse ainsi écho aux souvenirs de l’officier SS Rudolf Kreis, apparemment repenti, et voulant régler ses comptes, sur la fin de sa vie, avec le christianisme, rendu coupable de cet « appétit sanguinaire » dont le nazisme a témoigné devant la face du monde. Jean Bollack semble prêter une oreille attentive, approbatrice, aux propos d’Assmann : « C’est vrai, sans doute », commente-t-il, avec componction. Jean Bollack souligne surtout cette idée essentielle émise par Jan Assmann : « Le christianisme entretient et propage l’antisémitismeviii ». L’antisémitisme serait donc consubstantiel au christianisme : il s’agit d’un antisémitisme paradigmatique, programmatique, et cela depuis « l’origine » de cette « religion » fondée en Judée-Samarie il y a deux millénaires par un certain Yehoshuah, un rabbin de petite condition, issu de Nazareth en Galilée. Avec Assmann et Bollack, le dossier d’accusation a d’emblée atteint le point Godwinix. Tentons de donner la parole à l’avocat de la « défense ». Quelle vérité contiennent les thèses soutenues par l’ancien SS Kreiss, l’égyptologue Jan Assmann et le philosophe Bollack ? Qu’est-ce qui est vrai dans ces thèses ?
Il n’y a pas d’avocat. Et l’accusé se tient en silence. Il ne prononce aucune parole.
iiRudolf Kreis, « Les morts ce sont toujours les autres » : « Die Toten sind immer die anderen ». Eine Jugend zwischen den Kriegen. Lebenserzählung, Berlin, 2009.
Nous vivons en des temps difficiles et cruels. Ce n’est pas nouveau, il en fut bien d’autres. La question reste, comme toujours: comment résister ? A ce sujet, je voudrais évoquer une courte anecdote, rapportée par Ferdynand Ossendowski dans son livre Beasts, Men and Gods, publié en 1922 à New York. En 1920, Ossendowski fuyait les tueurs du ‘Comité révolutionnaire’ (et bolchévique), lancés à sa poursuite pour l’assassiner. Il s’était réfugié dans les profondes forêts de la région de Krasnoïarsk, une immense taïga baignée par le fleuve Iénisséï. Il y rencontra par hasard un certain Ivan qui lui enseigna d’emblée comment survivre au froid sibérien. « C’était ma première nuit dans la forêt, à la belle étoile. Combien de nuits semblables étais-je destiné à passer ainsi pendant les dix-huit mois de ma vie errante ! […] Ivan amena deux troncs d’arbre, les équarrit d’un côté avec sa hache, les posa l’un sur l’autre en joignant face à face les côtés équarris, puis enfonça aux extrémités un gros coin qui les sépara de huit à dix centimètres. Nous plaçâmes alors des chardons ardents dans cette ouverture, et regardâmes le feu courir rapidement sur toute la longueur des troncs équarris placés en vis-à-vis. ‘Maintenant il y aura du feu, jusqu’à demain matin’, me dit-il. ‘C’est la naïda des chercheurs d’or. Nous, les chercheurs d’or, nous errons dans les bois, été comme hiver, et nous dormons toujours près de la naïdai. »
Que veut exactement dire le mot naïda ? Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire russe, du moins dans ceux que j’ai à ma disposition. Mais il a franchi les frontières de la Russie. Le poète Yves Bonnefoy l’a utilisé comme titre de l’un de ses poèmes en prose, mais sans le traduire ni en préciser le sens. Peut-être l’ignorait-il ? Ou bien le mot naïda gagnait-il à garder une part de mystère ? Des commentateurs de l’œuvre de Bonnefoy ont cru pouvoir avancer, mais à tort selon moi, que le mot naïda résulterait d’une déformation d’un autre mot russe, nadiéjda (надежда), qui signifie « espoir ». Il y aurait aussi dans le titre de ce poème de Bonnefoy, selon ces mêmes commentateurs, une allusion au roman Nadja d’André Breton, dont le titre évoque quant à lui le prénom d’une femme mystérieuse, dont Breton avait fait la connaissance le 4 octobre 1927. Elle s’était présentée à lui sous le nom de Nadja, “parce qu’en russe, c’est le commencement du mot espérance”, comme le raconte Breton. En réalité, naïda n’a rien à voir avec le surréalisme et il n’a qu’assez peu de rapport avec l’espérance. C’est un mot très réaliste, très concret, qui désigne un moyen éprouvé de survivre au froid, quand on doit passer de nombreuses nuits glaciales dans la taïga, sans abri et loin de toute civilisation. Naïda désigne, comme on l’aura compris, un feu qui couve lentement, mais ardemment, et protège les hommes en danger d’hypothermie. Cependant, on est libre de penser, si on a l’âme poétique, que ce mot évoque aussi une ‘espérance’, celle de survivre aux froids mortels qui endorment pour toujours les inconséquents et les ignorants dans leur sommeil. Ce bref préambule se veut une introduction au poème sur-idéaliste, méta-noétique et ultra métaphorique, que voici :
Naïda
Tu ruisselles et te consumes en moi,
Flamme galactique, et jusqu’aux étoiles, toxique,
Frêle nébuleuse, brûlante de regrets,
Soie gazeuse, tissée d’errances et de fleurs amères,
D’espérances et d’odeurs délétères,
De saveurs sures, de brûlures sévères —
Naïda, braise sereine, certaine
De ses morsures ocres et de ses crocs blêmes.
(6 novembre 2024)
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iFerdynand Ossendowski, Beasts, Men and Gods, New York, 1922, p.11
Depuis l’apparition de la vie sur terre, cinq « extinctions massives » ont affecté successivement la biosphère. Elles ont résulté de causes différentes, des périodes de glaciation ou de réchauffement climatique, des chocs de météorites géantes, des changements dans la composition chimique des océans ou de l’atmosphère terrestre, des éruptions volcaniques avec des émissions de gaz toxiques à l’échelle de la planète… Ainsi, il y a 445 millions d’années (pendant une période se situant entre l’Ordovicien et le Silurien), plus de 85 % des espèces biologiques ont disparu, suite à une grande glaciation recouvrant la terre. L’extinction du Dévonien, il y a 380 millions d’années, a été provoquée, quant à elle, par l’apparition d’un couvert végétal global, des variations répétées du niveau de la mer et l’anoxie des océans, avec pour résultat l’élimination de 75 % des espèces. L’extinction du Permien-Trias fut la plus massive, et a affecté plus de 80 % de la vie marine et 70 % de la vie terrestre. Aujourd’hui, une sixième extinction massive, dite de « l’Holocène », est en cours, et tout semble indiquer qu’elle va aller s’aggravant. Elle est essentiellement due au rôle perturbateur de l’activité humaine sur la Terre. Nul ne peut prévoir les niveaux catastrophiques qu’elle pourrait encore atteindre. Que le scénario soit pessimiste ou, au contraire, plus optimiste, la responsabilité de l’humanité est entièrement engagée. Les maux connus (surpopulation, urbanisation, industrialisation, pollution, destruction de la nature et de la biosphère terrestre et marine, crise climatique) et d’autres maux encore inconnus, mais latents, devront être combattus par des politiques publiques et l’engagement de chacun à l’échelle mondiale. La victoire est loin d’être probable. La défaite, à l’aune des tendances actuelles, est presque certaine. Dans ce contexte, il ne me paraît pas inutile de prendre un peu de recul, de franchir par la pensée les millions d’années, et de réfléchir à l’issue lointaine de l’Évolution sur Terre, et au rôle de l’Humanité quant à la préservation de la seule planète dont elle dispose, et quant à sa propre transformation. L’alternative est simple et radicale. Ou bien la Nature va continuer d’être saccagée, dans l’ignorance et l’incompétence des politiques économiques, sociales, et de par la veulerie de leurs responsables, ainsi que par les attitudes philosophiques et morales adoptées par tout un chacun, à l’échelle planétaire, et alors l’Humanité sera à brève échéance menacée de s’éteindre, à peine née. Si récemment apparue sur terre, l’Humanité finirait donc « mort-née » en quelque sorte, son évolution ayant avorté après quelques dizaines de milliers d’années seulement. Perdue dans un coin très reculé d’un Univers absurde et indifférent, elle n’aura alors représenté qu’une brève parenthèse, non viable et extrêmement mortifère pour toutes les espèces vivantes qui auront eu le malheur de la côtoyer sur terre. Ou bien, autre branche de l’alternative, s’opérera contre tout attente un sursaut de l’âme des peuples, accompagné d’une prise de conscience de chaque individu, en une sorte de réflexe de survie, s’étendant à l’échelle mondiale, et induisant une transformation des esprits et des consciences. Cette putative « ouverture », cette « voie de sortie » inespérée, improbable, impliquera pour l’Humanité un engagement sans restrictions, et une volonté de se lier psychiquement à d’autres idéaux, et d’autres devenirs, au sein d’un Univers grandiose et obscur, dont on pourrait penser qu’il « attend », d’une certaine manière, notre évolution, et qu’il promet d’autres surprises, comme la prise de conscience que l’on peut « se fieri » à sa cohérence et à son sens. La Vie, que ce soit sur cette Terre, ou ailleurs dans l’Univers, une fois dotée de conscience et capable de la pensée, ne peut plus continuer de se développer sans désirer « monter » toujours plus haut, et sans se complexifier sans cesse, dans un processus qui pourrait bien être sans fin. La Vie ne doit pas se contenter de seulement se reproduire et de survivre au milieu des aléas et des crises qu’elle subit dans son environnement, ou qu’elle s’impose à elle-même. Elle doit chercher toujours à se « dépasser », parce que c’est comme cela qu’elle a réussi à émerger, originairement, de la soupe chimique primordiale. Depuis la nuit des Temps, et sans doute jusqu’à leur fin, la Vie doit toujours chercher, non simplement à survivre, mais à « Sur-Vivre ». En grec, on pourrait dire « Meta-Zoeïn », en latin « Super-Vivere », en allemand « Über-Leben », en anglais « Over-Live ». Pour atteindre cette forme supérieure de vie et d’existence, tous les vivants doivent marcher, toujours plus avant, dans des directions où se dessine le maximum de probabilité de progresser encore davantage, sans jamais perdre la mémoire des véritables origines. La mémoire, consciente ou inconsciente, génétique ou cognitive, représente le fondement le plus fondamental. Elle permet de se représenter la force des liens entre l’histoire passée de l’Évolution et la vie présente, et, en conséquence, d’anticiper de possibles perspectives ou des impasses terminales. La mémoire s’exerce toujours au présent. Le présent, par exemple, c’est aussi ce moment où une responsabilité planétaire échoit à l’Humanité tout entière, y compris aux factions, aux partis et aux tribus qui s’y déchirent. Les signes abondent. La Terre se meurt. Pendant ce temps, les Nations se combattent. Les Peuples s’entretuent. Mais un espoir subsiste. « Peuples et civilisations parvenus à un tel degré, soit de contact périphérique, soit d’interdépendance économique, soit de communion psychique, qu’ils ne peuvent plus croître qu’en s’interpénétrant […] Sous l’influence combinée de la Machine et d’un surchauffement de Pensée, nous assistons à un formidable jaillissement de puissances inoccupées […] Comment ne pas voir dans ce double phénomène un pas nouveau dans la genèse de l’Espritii ! » L’aventure de l’Esprit, la « Noogénèse », monte irréversiblement vers un haut point d’évolution, que Teilhard appelait « le point Oméga ». Ce point n’est pas un but qu’il faudrait « atteindre », il indique une sorte de cap métaphysique sur lequel fixer sa route — une route dont rien ne dit qu’elle n’est pas sans fin. Les métaphores du « jaillissement », du « pas nouveau », de la « montée » vers le « point Oméga » sont à l’évidence très optimistes. Mais il faut bien se rendre compte que l’Évolution, telle qu’on l’observe sur Terre, ne peut pas continuer indéfiniment sur sa lancée actuelle. Elle va nécessairement passer par des moments de dissociation et de destruction radicale, et même par de nouvelles extinctions massives, qui interviendront sûrement, soit dans quelques dizaines de millions d’années, pour rester dans le rythme des extinctions passées, soit dans quelques dizaines d’années seulement, si l’Humanité continue de s’y prendre aussi mal qu’elle en donne actuellement les signes. Au regard de la succession des temps géologiques et des traces qu’ils ont laissées, le scénario du pire est fort probable, et même inévitable. Dans ce cas, cependant, une nouvelle quasi-extinction de la vie sur ce globe n’équivaudrait pas à la fin de la Vie. Elle s’y poursuivrait en reprenant d’autres directions d’évolution. Autrement dit, l’évolution à très long terme de la Noosphère est intrinsèquement imprévisible, et personne ne peut se l’imaginer. On peut avancer quelques hypothèses, explorer des pistes de réflexion. La fin du système solaire est évidemment inimaginable, mais elle aura lieu un jour, concomitamment avec la fin de la Voie Lactée. Comparée à l’évolution de la vie sur Terre qui a commencé il y a 3,8 milliards d’années, l’Humanité est si récente (moins de 100.000 ans) qu’on peut la dire nouvellement née. De même, entre les temps actuels et la fin effective de notre galaxie, s’étendra aussi une durée immense. Mais verra-t-on alors, inévitablement, « la fin de toute Vie sur notre globe, — la mort de la Planète, — la phase ultime du Phénomène humainiii. » Rideau ? Générique de fin ? Néant total ? Cela même est en réalité incertain.
Il se pourrait que la période à venir, se déployant sur les prochains milliards d’années, ne voie en aucun cas un ralentissement et un déclin de la nature profonde de l’Évolution, quelles que soient les vicissitudes rencontrées sur cette Terre, ou dans cette Galaxie, et ceci malgré la certitude d’une catastrophe finale, inévitable, à l’échelle galactique, et la transformation en un trou noir et géant. Malgré ce triste destin local (à l’échelle cosmique), il faut considérer sérieusement l’hypothèse d’une accélération de l’Évolution, d’un surpassement continu de la Conscience, d’une efflorescence de la Vie dans l’Univers. Alors, déclin et catastrophe finale, ici, et sublimation et renaissance, ailleurs ? Tout ce que l’on peut prédire avec quelque probabilité, et c’est déjà beaucoup, c’est que l’évolution du cosmos, au cours des prochains milliards d’années, prendra des formes absolument inimaginables. La plus sûre des prédictions, c’est que l’avenir fera certainement apparaître des transformations de l’Univers absolument inouïes, aujourd’hui inconcevables par les cosmologistes ou les théologiens, et sans aucune commune mesure avec ce que l’on peut aujourd’hui observer et connaître de son passé. Il suffit de comparer ce qu’était la vie sur Terre, il y a 3,8 milliards d’années et ses formes actuelles, pour concevoir la radicalité des futures métamorphoses qui interviendront, dans quelques millions ou milliards d’années, dans le système solaire, ou ailleurs, dans telles galaxies, ou telles nébuleuses. Il est certain — statistiquement certain — qu’au regard du chemin déjà accompli par la Vie dans l’Univers, l’évolution ne fait jamais que commencer.
Dans cette vision, on peut naturellement se demander si la vie terrestre sera un jour capable de franchir les limites du système solaire, et si elle pourra, sous une forme ou sous une autre, émigrer dans la Voie Lactée, et, pourquoi pas, selon des procédés à nous inconcevables, effectuer des voyages trans-galactiques. Il ne s’agit pas là de science-fiction, ni de métaphysique, mais d’un calme exercice, réflexif et méditatif, s’appliquant à la nature du monde et à son évolution cosmologique. Une émigration cosmique de la Noosphère pourrait n’être pas nécessairement d’une nature physique, elle pourrait avoir lieu sous forme psychique (le chamanisme en offre une préfiguration) ou spirituelle (voie explorée par les grands mystiques). Le point important est qu’elle ne concernera pas seulement quelques individus « élus » mais la totalité et l’entièreté des consciences, dans les inimaginables formes de développement qu’elles exploreront dans les prochains éons. On peut supputer qu’une réunion, ou même une sorte de « fusion » des foyers de conscience les plus avancés dans le cosmos aura un jour effectivement lieu. Quant à savoir si l’Humanité dans son ensemble sera un jour invitée à partager ce festin de la conscience, à l’échelle cosmique, je dirais que ce n’est pas impossible a priori, mais qu’il y a beaucoup de travail à entreprendre, et cela sans attendre. L’urgence est, au minimum, de faire de cette planète un lieu physiquement, psychiquement et spirituellement capable non seulement de survivre, mais de Sur-Vivre. Ceci obtenu, on pourra alors considérer comme possible la communication, puis la mutuelle fécondation de notre Noosphère avec d’autresiv… Dans ce scénario, ni la mort de la planète Terre, biologiquement dévastée, spirituellement exsangue, ni les déchirements internes de la Noosphère humaine, incapable de trouver en elle-même les ressources pour fonder son unité, ne seraient des coups d’arrêt définitifs. On pourrait ainsi imaginer, non pas un progrès continu, indéfini, de notre Noosphère — mais une ek-stasisv, hors de l’espace-temps de l’Univers visible, et un voyage dans des formes d’« au-delà » absolument autres. L’aventure de l’Être, de la Vie et de la Conscience n’en finira pas de nous surprendre, pourvu que nous sachions trouver le moyen d’y participer… L’Évolution pourrait se développer, aussi, au-delà du cadre de l’espace-temps. Après tout, les chamans, depuis l’aube de l’humanité, et des prophètes de grandes traditions religieuses (comme la Védique, l’Égyptienne-antique, l’Avestique, la Sumérienne, l’Akkadienne, l’Hébraïque et bien d’autres encore) ont déjà pu explorer cet au-delà du monde et en sont revenus pour en rapporter quelques éléments d’information. Il faut donc se projeter dans une nouvelle dimension. Il faut pressentir, que même en nos temps troublés, quand la violence, la folie, l’ignorance, la haine et le manque total de vison « stratégique » obscurcissent un grand nombre de cerveaux humains, une incroyable révolution mentale et psychique peut déjà se préparer, dans le tréfonds de la Noosphère. Dans cet abîme obscur et inconscient, mitonnent fiévreusement et bouillonnent en silence les puissances de l’élévation, de l’avancée et de l’approfondissement. Ces forces à la fois divergentes et convergentes préparent l’épigenèse d’une transcendance surhumaine et d’une immanence ultra-humainevi. En empruntant un autre vocabulaire, à connotation plus métaphysique que philosophique, on pourrait décrire cette évolution/révolution comme une union progressive du monde et du divin. Selon cette vue, il faudrait en déduire, logiquement, que Dieu n’est pas immobile, statique, mais qu’il s’achève sans cesse lui-même, qu’il s’accomplit et se complète éternellement, dans ses rencontres avec les Noosphères qui se constituent au sein de sa Création. Son ‘union’ avec le Monde lui apporte, peut-on conjecturer, quelque chose d’essentiel à sa propre divinité. Celle-ci pourrait se définir comme une divinité ne cessant jamais de se diviniser par sa fusion avec cet Autre, à l’œuvre dans la création. La métaphysique de l’Être doit désormais céder le pas à la métaphysique du Devenir. Une Métaphysique de l’Inaccomplissement doit se substituer à l’ancienne Métaphysique de l’Accomplissement. Avec la perspective de l’Union, à jamais inaccomplie, toujours en devenir, de l’Homme, du Cosmos et du Divin, nous pouvons dès lors nous concevoir avec quelque probabilité comme co-responsables et co-acteurs de la divinisation du Divin.
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i Pierre Teilhard de Chardin. Le Phénomène humain. Œuvres complètes,Tome I. Seuil. 1956, p.258 sq.
iv Idée évoquée par Pierre Teilhard de Chardin. Ibid, p.319
vLittéralement une « sortie hors de ». On parle d’expérience de sorties du corps (« Out of body experiences »), pourquoi ne pas imaginer des expériences de sorties de la Noosphère ?
vi Cf. Pierre Teilhard de Chardin. Comment je crois. Paris Seuil, 1969, p.291
Il n’y a pas de doute : l’ordre international n’offre plus qu’une série de façades vides, c’est un village à la Potemkine. Les institutions démocratiques perdent tous les jours en légitimité. Sur ces sujets, l’hypocrisie des médias règne, ainsi que le déni. Des abîmes politiques se laissent entrevoir, ils ouvrent leurs béances et effraient, à mort. Des slogans vénérables, comme « liberté » ou « égalité , suent maintenant l’équivoque ou le double langage. Quant à la « fraternité », ce mot fièrement affiché au fronton des mairies, elle se noie dans les flots avec les victimes de l’immigration. Ces idéaux républicains sont par trop incompatibles avec l’état du monde, avec la real-politik, avec le cynisme total et l’absence absolue de scrupules qui s’en exsude. Les philosophies contemporaines, quant à elles, s’éparpillent en archipels, ou s’isolent en ghettos clos. Que disent-elles d’intelligible et de pertinent, d’ailleurs, et qui les lit ? Pour qui désire encore croire en quelque idéologie, il y a toujours la possibilité de recourir aux vieilles antiennes du matérialisme (dialectique ou totalitaire) ou aux sirènes de l’idéalisme (platonicien, kantien ou transcendantal), mais il faut l’admettre, c’étaient là des idées pour d’autres temps. Et les temps changent plus vite que les idées, qui leur courent après, essoufflées. Quant aux principales religions, elles ont perdu depuis longtemps le sens de la transcendance qu’elles auraient dû garder comme leur bien le plus précieux. Elles ne se justifient plus que par elles-mêmes, par le conservatisme de leurs dogmes, les intérêts de leurs clergés et l’aveuglement de leurs fidèles. Elles murmurent des phrases usées, elles égrènent sans scrupule des perles de sagesse monotones, enfilées sur le chapelet de leurs reniements. Car le divin les dépasse absolument. Et la transcendance elle-même les laisse loin derrière elle. Elles sont comme ratatinées par l’accélération du devenir. Sans vision politique, sans philosophie et sans transcendance, le monde survit donc tant bien que mal, et plutôt mal que bien. Les peuples plongent dans une sorte d’immanence stupéfiée. On leur intime régulièrement de se fixer sur des « objectifs » et des « moyens » — ceux qui manquent (cruellement), ceux qu’il faudrait obtenir en payant (c’est-à-dire en empruntant, faute de moyens), et aussi tous ceux que l’on aurait bien de la peine à identifier (faute d’une réelle intelligence des fins). Les moyens, toujours les moyens ! Ils sont le nerf de la guerre, et plus encore, de la paix. Quant aux fins, personne n’y croit plus. On ne croit qu’à la peur de la « fin » elle-même, l’armageddonqui dessine ses menaces dans l’obscur. Des signaux faibles et forts décèlent celles-ci, pourtant, et l’on en visualise déjà les prolégomènes : la « crise » climatique bien sûr, et, plus grave, une nouvelle grande extinction des espèces, qui ne serait jamais, après tout, que la sixième depuis la naissance de la vie sur terre. La vie a la vie dure… Il y a surtout cette peur, latente, diffuse, tenace, envahissante, affolante. Mais la peur ne règne pas au sommet, chez les puissants, semble-t-il. Ou alors elle est bien cachée, étouffée par les euphémismes. Pour autant que l’on peut en juger, les politiques, les philosophes et les religieux vivent dans le faux-semblant, et continuent de « persévérer dans leur être », comme si tout était, au fond, gérable, sur la durée. Le mot d’ordre (politique et idéologique) est simple : il ne faut désespérer ni les banlieues, ni les quartiers, ni les campagnes, ni les classes moyennes, ni les riches (qui pourraient s’exiler fiscalement), ni le Nord, ni le Sud. Tout exploserait sinon (politiquement, et partant, socialement). Cela serait mauvais pour l’économie et pour le budget. CQFD.
Donc : Que faire ? Formule célèbre, forgée au 19e siècle par Tchernychevsky, et reprise par Lénine en 1902. Mais aussi formule intemporelle. Faire n’est d’ailleurs peut-être pas le bon mot. Il faudrait plutôt se défaire de toutes les idées fausses, bien que majoritaires (comme le matérialisme, le déterminisme, le positivisme, le scientisme, le réductionnisme). Ayant défait le vieux monde et ses idéologies, il faudrait s’efforcer de « prendre conscience » de la nature essentielle de ce monde, à la fois vieux et neuf, et du rôle que chaque conscience (individuelle) joue dans le Grand Jeu universel. Tout ce qu’on se fait à soi-même, on le fait aussi aux autres, et au monde, et réciproquement, tout ce que l’on fait aux autres et au monde, on se l’inflige à soi-même. Synchronicité et interrelation absolues de tous les points de conscience dans le monde… Il s’agit donc de prendre conscience que nous sommes tous entassés en une petite barque, errant en haute mer, et sans doute déjà en perdition. A moins que ? Les frontières géographiques, historiques, politiques, économiques, religieuse, culturelles, linguistiques, doivent d’urgence être surmontées, en adoptant un point de vue systémique, global, dynamique, spirituel et synchronique. A propos de ce genre d’utopie, le temps des ricanements et des lazzis a passé. L’urgence est maintenant extrême. Un symptôme aigu en est le remplissage de toutes les « salles d’attentes » (zones de guerre, camps de réfugiés, pays faillis, territoires perdus…) dont la surface de la Terre, cet hôpital qui se fout de la charité, se couvre. Tout ce monde divers, pluriel, blessé, affamé, souffrant, agonisant, mourant, attend sans fin et sans espoir, et toujours dans l’urgence. L’enjeu est simplement l’avenir de la vie ici-bas. Un plan de mobilisationmondiale est nécessaire, aujourd’hui même, et devrait s’imprimer sans fil dans toutes les consciences. « Mobilisation » ? Pour une autre guerre encore ? La guerre de qui contre qui ou contre quoi ? Il s’agit d’une mobilisation de tous, les jeunes et les vieux, les malades et les forts, les pauvres et les riches — pour conquérir un nouvel état de conscience. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes. Chacun, dans l’humanité, devra gagner sa conscience de haute lutte. Quelle sorte de conscience ? Pour quelle fin? Une conscience à la fois singulière et solidaire (un pour tous, tous pour un), pour que l’humanité puisse avoir une chance de survivre. Survivre ? Oui, survivre, tant la « fin » menace, tant l’incendie des idées ravage la surface des vies et le volume des rêves. Il faut absolument survivre, pour pouvoir sur-vivre. Sur-vivre, vivre au-dessus et par-delà la vie même.
Ce n’est pas du conspirationnisme. C’est une simple évidence. Les puissants qui gouvernent une bonne partie du monde, notamment « occidental », ont pensé et ont décidé que des populations entières peuvent être tuées impunément, afin de soutenir les intérêts de certaines autres populations, ou même seulement pour le plus grand profit de quelques groupes d’influence. Il a été décidé que des guerres, sanglantes, outrancières (et particulièrement absurdes dans le contexte d’une planète en crise profonde) sont possibles, et même nécessaires. Il a été décidé que ces guerres peuvent se continuer autant que cela sera jugé bon, et qu’elles pourront même s’étendre. Il a été décidé que des gens soient condamnés à mourir, par dizaines de milliers, puis par centaines de milliers, ou encore par millions. Pourquoi toutes ces morts ? Parce qu’il s’agit de maintenir, en dernière analyse, un système politique général, fondé sur l’inégalité – une inégalité certes économique et sociale, mais qui prétend aussi se fonder moralement, philosophiquement et même religieusement. Il s’agit en définitive d’une inégalité absolue, qui se traduit concrètement par une inégalité radicale du prix de la vie humaine.
Cette idée d’une politique de puissance et d’inégalité n’est pas nouvelle. Elle a été notamment théorisée par Thomas Hobbes, qui fut l’un de ses inventeurs avec son pessimisme anti-idéaliste et son matérialisme désillusionné. Héritier de Machiavel, s’appuyant sur une rhétorique nominaliste, il prôna la soumission volontaire de la multitude au « grand Léviathan », ce « dieu mortel » dont « le sang est l’argent i». Le mal est le maître du monde, dit Hobbes, et il n’y a pas de souverain bien. Les plus fortes des passions humaines sont la crainte de la violence et la peur de la mort. Ceci justifie le pouvoir absolu d’un Léviathan protecteur, pour repousser cette peur viscérale – chez les uns – mais pour l’installer en permanence – chez les autres.
C’est pourquoi s’est formée, depuis des décennies, chez ceux qui avaient les moyens de l’imposer, une « thanato-politique » — une politique de mort, destinée à faire savoir urbi et orbi que seule la mort des uns permet aux autres de vivre. Pour les maîtres de cette thanato-politique, l’exercice du pouvoir consiste à dicter comment certains peuvent continuer de vivre et comment d’autres doivent, pour cette raison, nécessairement mourir. La thanato-politique crée des « zones de mort » dans lesquelles de vastes populations sont soumises à des conditions de « sur-vie » qui en font des « morts-vivants ». Dans ces mondes de mort, les meurtres de masse, les tueries aveugles, la destruction systématique de l’habitat et de l’environnement, sont rendues aisées grâce à des capacités militaires « ultra-modernes » et surpuissantes. Leur impact n’est jamais ressenti directement par les citoyens des pays responsables de ces tueries, de ces massacres. Certes ils en supportent directement le coût par leurs impôts, prélevés afin de soutenir le complexe militaro-industriel, plutôt que d’être affectés à l’éducation, la santé ou aux services publics. Mais en sont-ils conscients ? Et s’ils le sont, n’approuvent-ils pas ces guerres, absolument asymétriques, qui confèrent une valeur encore plus grande à l’opinion qu’ils se font d’eux-mêmes ? Ceux d’entre eux qui croient en un Dieu (« saint », « juste », « bon ») s’estiment bénis par la Divinité elle-même, parce ce sont bien eux qui sont à l’évidence les « forts », ce qui implique aussi qu’ils sont « bons » et « justes ». Quant à ceux qui meurent, ils doivent à l’évidence mourir parce qu’ils sont « mauvais » et moralement « déchus , et non simplement parce qu’ils sont faibles, pauvres, abandonnés, sans défense.
La dévalorisation ultime de la vie de ces derniers, de ces « damnés », implique de les séparer de la vie des « bons ». Elle exige de séparer le monde du « droit » et de la « morale » en deux parties bien distinctes : il y a un monde dans lequel les « bons » vivent en sécurité et méritent d’être libérés de la faim, de la peur, de l’injustice et de la persécution, et un autre monde, sans droit ni loi, dans lequel les « mauvais », sont réputés avoir fait preuve de leur déchéance, et sont ravalés au rang d’« animauxii ».
Ces sont des « animaux », et par-dessus le marché, ces « animaux » sont « coupables ». C’est pourquoi les faiseurs de guerre affirment qu’il n’y a pas d’innocents à Gaza, et que le Hamas y est ubiquitaire. C’est pourquoi aussi, selon d’autres fauteurs de guerre, il n’y a pas non plus d’innocents en Ukraine, pays peuplé de néo-nazis, gouverné par une classe corrompue de fraudeurs et de maffieux. Il n’y a jamais d’innocents, dans ces pays-là. Tous sont nécessairement coupables. Ils ne sont pas comme « nous », qui sommes précisément innocents. Le Mal vit parmi « eux », et il se propage comme une épidémie qu’il faudra éradiquer par des moyens de plus en plus radicaux. Une fois que l’on aura bien inculqué aux bien-pensants à quel point il est dangereux et vain de s’identifier à ces « animaux » enragés, qui n’ont décidément plus rien d’humain, la propagande de la thanato-politique aura presque réussi sa mission. Il lui restera encore, pour sa victoire finale, totale, à s’en prendre à quiconque ose, où que ce soit, élever la voix, et demander que justice soit rendue, et que les coupables les plus haut placés soient jugés devant le tribunal du monde.
Méditer sur le devenir d’un monde éclaté, divisé, désillusionné, n’est-ce que naïf ? Est-il irrémédiablement vain de demander vers quoi évolue, dans le temps long, une humanité apparemment sans fin, sans utopie ? Cette humanité n’existe peut-être même pas, en tant que tellei. Seuls existeraient, alors, les peuples qui la composent, et qui, en conséquence, se pensent tous uniques, spéciaux. Croyant incarner à eux seuls l’essence de l’humain, ils agitent des couleurs criardes dans des parades. Leur satisfaction et leur certitude d’être ce qu’ils pensent qu’ils sont, leur suffisent pour porter la guerre chez d’autres peuples, qui se sentent tout aussi distincts, séparés. Ou bien, pris d’une haine intestine, animés d’une pulsion de division, ils portent la guerre contre eux-mêmes, pour vaincre leurs humiliations. Tous ces peuples ont-ils encore besoin de connaître, pour vivre, ou seulement survivre, l’essence de leur être — si celle-ci existe ? Ayant au moins en commun les traits répétés de leurs banales multitudes, de leurs passions petites, de leurs désirs étroits, ils suivent, renâclant ou enthousiastes, les indications de leurs « élus », ou bien ils obéissent à leurs inclinations, toujours en cela soumis à des intérêts spécieux, transitoires. Généralement vidées de tout espoir de vraie durée, les générations, quant à elles, passent, ignorant l’au-delà des siècles et l’intérieur de leurs rêves. Des moralistes faussement bien-pensants, de soi-disant philosophes, des publicistes véreux, des politiciens cauteleux, des religieux de toutes croyances et des maîtres d’obédiences hétéroclites, tonitruants ou relâchés, insinuants ou assertoriques, encouragent leurs passives audiences à n’être que ce qu’elles croient vouloir être, et à s’asservir toujours plus à l’abondance de leurs manques. La plupart de ceux qui leur parlent, clercs ou escrocs, savants ou sots, répètent que les intérêts des peuples sont d’autant plus élevés, sublimes même, qu’ils renforcent leur droit à un égoïsme existentiel, métaphysique, justifié par la nature des choses.
Les tendances du monde sont lourdes, et les courbes se rapprochent de leurs asymptotes. Les guerres d’aujourd’hui, qu’elles soient occasionnelles, opportunistes ou endémiques, correspondent d’abord à des « intérêts » —puissants, acerbes, vindicatifs. C’est pourquoi elles ne cesseront certes pas par l’étalage de simples vues de l’esprit. Elles tendront même à s’amplifier, à se généraliser dans les prochaines décennies, se nourrissant des crises, et les favorisant en retour. Les guerres locales ou régionales d’aujourd’hui contribuent déjà à rendre plus probable une guerre générale entre peuples, entre classes, entre religions, entre haines, entre croyances — une guerre toujours plus totale. Chacune des parties défendra demain avec encore plus de hargne et de haine des « intérêts » de plus en plus épars, de plus en plus dispersésii. Et l’on finira par atteindre l’étiage de ces « guerres zoologiquesiii », ces guerres existentielles de la survie biologique que se sont livrées depuis le Précambrien de nombreuses espèces d’animaux dans une planète surpeuplée. Insectes, rongeurs, carnassiers, tous autant qu’ils sont, veulent survivre à l’extinction pendante. La métaphore s’applique aussi à tous les « peuples », puisque l’idée même d’« humanité » n’est plus pertinente, étant considérée comme fallacieuse par les nominalistes au pouvoir. Les guerres qui se tiennent aux portes de l’Europe, en Ukraine ou au Proche Orient, menacent par la contagion de l’exemple le fondement de l’existence des peuples, leur ontologie même. Il faut voir à quel niveau de perfection, encore inconnu à ce jour, l’esprit de haine contre l’autre, la haine contre ce qui n’est pas soi, pourra encore être porté à l’avenir, chez des hommes désormais libérés de toute morale, s’en glorifiant même, et se traitant les uns les autres d’« animaux » (ce qui est évidemment une injure injustifiable faite à la gent animale).
La paix mondiale, si jamais elle doit advenir un jour, ne se fondera pas sur l’effroi anticipé des effets délétères des guerres. Elle se fondera seulement sur l’amour de la « paix », en tant que telle, la « paix » comme bien commun, indivis, la « paix » comme suprême valeur, d’essence divine. La paix dépendra de la transformation intérieure des âmes humaines, dans leur ensembleiv. La paix sera possible quand les peuples cesseront de mettre leur bonheur, triste et court, dans la possession de richesses qui diminuent d’autant plus qu’elles sont partagées. Elle ne sera possible que lorsque sera reconnue la valeur des biens qui n’augmentent que s’ils sont partagés. Renonçant à l’univers mortifère des « égoïsmes sacrés » et des entre-tueries perpétuelles du Talion, l’humanité doit en revenir à cette idée déjà concoctée il y a deux millénaires, celle d’un Bien se situant bien au-dessus et bien au-delà d’elle-même. Les passions humaines actuelles auront eu alors au moins ce mérite, le commencement de l’apprentissage, grâce à elles, de l’existence d’une sagesse qui puisse les transcender. Ceci adviendra, je n’en doute pas, mais pas avant qu’une nouvelle guerre totale ait apporté au monde son lot de malheurs et de morts. L’humanité qui, on l’a dit, n’existe pas, pour les nominalistes, n’apprend donc jamais rien, en tant que telle. L’histoire de l’humanité ne changera donc pas son cours pour des guerres qui ne durent que quelques années et qui ne tuent que quelques millions d’hommes. Il lui faudra une catastrophe plus totale, plus globale, pour prendre conscience d’elle-même. On peut me trouver pessimiste. Mais on peut aussi douter que la guerre devienne jamais assez horrible pour décourager ceux qui la préparent, ceux qui l’entretiennent et ceux qui en tirent profit, d’autant plus que ces derniers ne sont jamais ceux qui la font, au front.
Au front ! Et aujourd’hui est un jour de vote !
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iC’est là l’une des conséquences de la thèse fondamentale du nominalisme, idéologie fort en vogue, fort à la mode, depuis le commencement des temps modernes.
iiDans son analyse d’un contexte sensiblement analogue, celui de l’entre deux guerres, Julien Benda (La Trahison des clercs, 1927) cite Maurice Barrès :« Il faut défendre en sectaire la partie essentielle de nous-mêmes ».
Où va la nuit, quand le soleil brille ? Quand vient la nuit, dans quel abîme la lumière s’occulte-t-elle ? Dans ta propre connaissance, quelle ignorance se dissimule-t-elle ? S’éclipse-t-elle de ses lunes, ou se voile-t-elle simplement d’elle-même ? Dans ta passion, ton amour se révèle-t-il à lui-même ? Ou bien se couvre-t-il, et se dérobe ?
Saisis donc ton épée la plus incisive et participe, si tu le veux, à ces combats. Jette-toi dans l’arène intérieure, et questionne-toi, tant que ta vie dure. Vainc tes peurs, et viens, si tu le peux, en vainqueur, t’incliner alors et te soumettre en paix. Si tu as du courage, n’abandonne pas ce champ de bataille.
Car, la guerre aujourd’hui fait rage. La grande guerre contre le mensonge, le lucre, la colère, l’orgueil, la cupidité et les passions les plus viles. La grande guerre pour la vérité, la justice, l’équité, le bonheur et la pureté. Dans ces guerres-là, l’épée qui vibre des coups les plus forts est l’épée de Son Nom. Quel est ce Nom ? El ou Yah ? Yod, Hé ou Vav ? Ou bien Roï, qui signifie « ma vision » ? Kyū, quant à lui, dit ceci : « Qu’un seul homme courageux prenne position, et une armée de lâches prend la fuite. C’est un combat difficile et épuisant que la recherche de vérité. Toutes les guerres, qu’elles soient d’occupation ou de libération, justes ou abjectes, nobles ou ignobles, finissent toujours, par finir un jour – dans l’honneur ou l’infâmie. Quant au combat du chercheur de vérité, il se poursuit jour et nuit, dans l’éternité, et il ne cesse jamais. »
L’arbre ou l’animal n’ont reçu qu’une « âme » (végétale, ou animale), et de cette âme ils vivent. Par contraste, la Tradition enseigne que furent donnés à l’homme un « souffle » (ou un « esprit » – en hébreu, nechama) et une « âme » (nêfêch)i. Tout homme possède donc un corps, un esprit, une âme. Mais quels liens ces trois entités distinctes entretiennent-elles entre elles? Pour les Anciens, il semblait que l’âme, ce principe de vie, était une espèce de puissance intermédiaire résidant dans le corps. De même, et par analogie, ils pensaient que l’esprit demeurait, quant à lui, dans l’âme. Lucrèce, par exemple, compare l’âme à l’œil, et, prolongeant la métaphore, il compare l’esprit la pupille de cet œilii. Il emploie aussi l’expression « l’âme de l’âme » pour désigner l’esprit. Tentant de saisir la « substance de l’âme et de l’esprit », il distingue le souffle, la chaleur et l’air, et il pose en sus l’existence d’une « quatrième substance, dissimulée, caché, enfouie en nousiii », qui est une « force sans nom », et qui constitue « l’âme de toute l’âmeiv ». Quatre siècles plus tard, saint Augustin, troublé par l’emprise de ses rêves sur son âme, s’écrie : « Suis-je donc autre que moi-même, Seigneur, mon Dieu ? Il y a une telle différence entre moi et moi-même, de l’instant où je glisse au sommeil, à celui où je reviens à l’état de veillev ! » Dans son sommeil, était-il donc lui-même ou bien autre que lui-même ? Il était lui-même, et d’une autre manière, il ne l’était pas, « tant il y a de différence entre moi-même et moi-même ». Mais dans cette différence, une unique lumière demeurait, s’unissant intimement à son esprit, et lui donnant son essentielle unité : « Toi, ô Dieu, lumière de mon cœur, pain de la bouche intérieure de mon âme 64, vertu qui se marie à mon esprit, et sein de ma penséevi. » Bien avant ces auteurs de culture latine, et deux ou trois millénaires auparavant, les anciens Égyptiens s’étaient montrés être de véritables précurseurs dans la prise de conscience de la différence essentielle entre la « chair » et de l’« esprit ». Dans la cérémonie de l’embaumement des mortsvii, on voit objectivée par le rite même la séparation entre la « chair », dont les parties molles étaient jetées dans le Nil, et l’esprit, destiné à devenir, en tant qu’Osiris N., partie intégrante du Dieu suprême lui-même. Des textes de cette fort ancienne tradition disent expressément que ceux qui sont nés du sang et de la chair ne deviendront pas « enfants du Dieu ». Il semble que l’homme soit coupable en son principe même, en son principe de vie, par sa chair, et par son sang, ce sang qu’il fallait donc laisser derrière soi, ou verser en sacrifice, pour être « sauvé ». Le sang versé dans l’immolation « sauve ». Dans son essai sur les sacrifices, Joseph de Maistre note à ce propos : « Il faut remarquer que, dans les sacrifices proprement dits, les animaux carnassiers, ou stupides, ou étrangers à l’homme, comme les bêtes fauves, les serpents , les poissons, les oiseaux de proie, etc., n’étaient point immolés. On choisissait toujours, parmi les animaux , les plus précieux par leur utilité , les plus doux, les plus innocents, les plus en rapport avec l’homme par leur instinct et leurs habitudes. Ne pouvant enfin immoler l’homme pour sauver l’homme, on choisissait dans l’espèce animale les victimes les plus humaines, s’il est permis de s’exprimer ainsi; et toujours la victime était brûlée en tout ou en partie, pour attester que la peine naturelle du crime est le feu, et que la chair substituée était brûlée à la place de la chair coupableviii. » Il est notable que tous les peuples de l’antiquité ont partagé l’exigence du sang versé pour l’expiation des fautes capitales. Le sang versé par le coupable « purifie » aussi la population au sein de laquelle le crime été commis. N’échappait pas à cette loi universelle le peuple hébreu, pourtant notoirement porté à se distinguer de toutes sortes de manières des autres peuples. « Rien n’est plus frappant dans toute la loi de Moïse que l’affectation constante de contredire les cérémonies païennes, et de séparer le peuple hébreu de tous les autres par des rites particuliers; mais, sur l’article des sacrifices , il abandonne son système général; il se conforme au rite fondamental des nations; et non-seulement il se conforme , mais il le renforce au risque de donner au caractère national une dureté dont il n’avait nul besoin. Il n’y a pas une des cérémonies prescrites par ce fameux législateur, et surtout il n’y a pas une purification, même physique, qui n’exige du sangix. »
Les peuples de l’antiquité, qu’ils soient soumis à la « loi de Moïse » ou à d’autres lois religieuses, croyaient que tout crime capital liait la responsabilité du coupable avec celle de son peuple. Le coupable était donc considéré comme « sacré », c’est-à-dire « voué » à la Divinité, jusqu’à ce que, par le versement de son sang, il déliât son peuple de cette responsabilité.
Le mot français « sacré » est emprunté au latin sacer, qui avait dans cette langue une double acception, positive et négative. Ce qui est sacrum appartient au monde du divin, et diffère essentiellement du profānum, qui relève de la vie quotidienne des hommes. La notion de sacer n’avait rien à voir avec l’idée de « bon » ou de « mauvais ». Elle désignait tout ce qui ne peut être touché sans être souillé, ou sans souiller. De là le double sens de « sacré » et de « maudit »x. Un coupable est considéré comme sacer, c’est-à-dire qu’il est « consacré » et voué aux dieux de l’Enfer. Le nom sacrum désignait toute espèce de chose sacrée. Et sacrum facere, c’était « accomplir une cérémonie sacrée », d’où les mots sacrificūs, sacrificium, qui ont donné « sacrifice » en français.
Dans la langue grecque, le mot ὅσιος (hosios) possédait également le double sens de ce qui est saint et ce qui est profane. Il s’appliquait à la situation de l’homme dans son rapport au divin. Il désignait particulièrement tout ce qui est permis à l’homme, et donc éventuellement ses activités « profanes », et cela par opposition au mot hieros qui désigne ce qui n’appartient qu’à la Divinité.
De façon encore analogue, le mot anathème (en grec anathema) signifiait tout à la fois ce qui est offert à Dieu à titre de don, mais aussi ce qui est livré à sa vengeance.
Le mot sacré signifie donc , dans plusieurs langues anciennes, ce qui est livré à la Divinité, à quel titre que ce soit, et qui se trouve ainsi « lié ». Le supplice du criminel le « dé-sacre », ou le « délie » de ce lien sacré. Suivant les lois des XII tables, lorsque l’on prononce l’arrêt de mort, on dit : sacer esto (« qu’il soit sacré ») c’est-à-dire « voué » (au jugement du Divin). Et le coupable n’était « dé-voué » que par sa mise à mort. Dans cette mise à mort, qui est une « consécration », un « sacrifice », l’immolation de la victime et le versement de son sang jouent un rôle essentiel. De façon particulièrement spectaculaire, dans les sacrifices aztèques, le sacrificateur ouvrait la poitrine de la victime, en arrachait le cœur battant, et faisait couler le sang sur l’idole, puis les prêtres mangeaient la chair du sacrifié. Il est frappant qu’en tous temps et dans tous les lieux, les peuples ont pu croire que l’effusion du sang possédait cette éminente puissance d’expiation de la faute, dont étaient dépourvues d’autres types d’offrandes, comme celle des chairs brûlées dans l’holocauste, par exemple.
Le sang établissait donc un lien « sacré » avec le divin. Lien auquel contribuait la « communion » par la consommation du corps et du sang des victimes sacrifiées. Il était reconnu que tous ceux qui communiaient par la chair et le sang du sacrifice pouvaient s’élever jusqu’au Dieu suprême. Peut-on s’étonner d’une telle croyance en un tel prodige ? Se posant cette même question, Sénèque jugea qu’un prodige plus grand encore valait d’être noté, celui de la descente du Dieu vers l’homme au moment du sacrifice. Non seulement le Dieu descend, mais il entre en l’homme. Et, ainsi, tout homme [s’il est juste et bon] devient un temple habité par le Dieu. « Vous semble-t-il si étrange que l’homme aille trouver les dieux ? Dieu vient bien trouver les hommes et, qui plus est, il vient demeurer en eux. L’âme ne peut être bonne si Dieu n’est avec ellexi.» Dans une autre Lettre, Sénèque affirme que le « Dieu » réside en fait, en permanence, en chaque homme. « Dieu est près de toi ; il est avec toi, il est au-dedans de toi. Oui, mon cher Lucile, je dis qu’il réside au-dedans de nous un esprit sacré [sacer spiritus], qui observe et qui garde comme un dépôt le bien et le mal que nous faisonsxii. »
Mais quel est donc ce Dieu ? « Cela est incertainxiii » répond Sénèque… Est-on aujourd’hui plus avancé ? Je crains que non. Je crains même, au vu des effroyables effusions de sang innocent, à Gaza et ailleurs, qu’on ait même décidément bien régressé.
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iGn 2,7 : « L’Éternel-Dieu façonna l’homme, – poussière détachée du sol, – fit pénétrer dans ses narines un souffle de vie [נִשְׁמַת חַיִּים nichmat ḥayyim], et l’homme fut une âme vivante [נֶפֶשׁ חַיָּה nêfêchḥayah]. Cf. aussi Flavius Josèphe. Antiquités judaïques I, 1, §2 : « Dieu, pour façonner l’homme, prit de la poussière de la terre, et y inspira un souffle et une âme ».
iii« C’est pourquoi, je le répète, l’esprit et l’âme ne peuvent être composés que d’atomes aussi petits que possible, puisque leur fuite n’enlève rien au poids du corps humain. Ne croyons pas cependant que leur substance soit simple. Un léger souffle en effet, mêlé de chaleur, s’exhale des mourants ; or la chaleur entraîne l’air avec elle ; pas de chaleur sans de l’air qui l’accompagne. La chaleur n’étant pas de nature rigoureusement cohérente, comment ne se glisseraient pas en elle de nombreux atomes d’air ? Voilà déjà trois éléments découverts dans la substance de l’esprit. Et pourtant ce n’est pas assez pour créer le sentiment : car la raison n’admet pas qu’aucun d’eux soit capable de produire des mouvements de sensibilité qui provoquent à leur tour des mouvements de pensée. Une quatrième substance doit leur être adjointe, qui n’a pas encore reçu de nom. » Lucrèce. De Natura Rerum, III.
iv« La chaleur, l’air et le pouvoir invisible du souffle composent par leur mélange une seule substance, et aussi cette force mobile, initiatrice du mouvement distribué par lequel s’engendrent dans nos organes les mouvements sensitifs. Cette quatrième substance se trouve dissimulée, cachée, enfouie en nous ; rien n’est enfoncé plus intimement dans notre corps ; elle constitue vraiment l’âme de notre âme. De même qu’à travers nos membres et dans tout notre corps se mêlent et se dissimulent les forces de l’esprit et de l’âme, grâce à la petitesse et à la rareté de leurs particules, de même cette force sans nom, composée d’éléments infimes, se cache aussi ; elle est, pour ainsi dire, l’âme de toute l’âme et règne sur le corps entier. Il faut pareillement que souffle, air et chaleur existent entremêlés dans nos membres, mais que l’un de ces éléments prédomine aux dépens des autres, pour que de l’ensemble se dégage une certaine unité : car il ne faut pas que la chaleur et le souffle agissant d’un côté, la puissance de l’air agissant d’un autre, détruisent la sensibilité et rompent le faisceau de la vie. » Lucrèce. De Natura Rerum, III.
v« Numquid tunc ego non sum, domine deus meus ? et tamen tantum interest inter me ipsum et me ipsum, intra momentum, quo hinc ad soporem transeo vel huc inde retranseo ! » S. Augustin. Les Confessions, X, 30, 41,
vi« Deus, lumen cordis mei et panis oris intus animae meae et virtus maritans mentem meam et sinum cogitationis meae ». S. Augustin. Les Confessions, I, 13 (21)
vii« Après qu’ils avaient lavé dans le vin de palmier les intestins, les parties molles, en un mot tous les organes des fonctions animales, ils [les Anciens Égyptiens] les plaçaient dans une espèce de coffre qu’ils élevaient vers le ciel, et l’un des opérateurs prononçait cette prière au nom du mort : « Soleil, souverain maître de qui je tiens la vie, daignez me recevoir auprès de vous. J’ai pratiqué fidèlement le culte de mes pères; j’ai toujours honoré ceux de qui je tiens ce corps; jamais je n’ai nié un dépôt; jamais je n’ai tué. Si j’ai commis d’autres fautes, je n’ai point agi par moi-même, mais par ces choses. » Et tout de suite on jetait ces choses dans le fleuve, comme la cause de toutes les fautes que l’homme avait commises ; après quoi on procédait à l’embaumement. » Joseph de Maistre. Éclaircissement sur les sacrifices. In Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Tome II, 1854, p.335
viiiJoseph de Maistre. Éclaircissement sur les sacrifices. In Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Tome II, 1854, p.340
xCf. Alfred Ernout et Antoine Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latine. Ed. Klincksieck, Paris, 2001, p. 586.
xiSénèque. Lettre à Lucilius, 73. « Miraris hominem ad Deos ire ? Deus ad homines venit; immo, quod proprius est, in homines venit. Nulla sine Deo mens bona est. »
xiiSénèque. Lettre à Lucilius, 41. « Prope est a te Deus, tecum est, intus es ! Ita dico, Lucili ; sacer intra nos spiritus sedet, malorum bonorumque nostrorum observator et custos. »
De nos jours, comme de tout temps d’ailleurs, la véritable bataille, la bataille essentielle, reste celle de l’esprit. Loin de se limiter aux seuls conflits armés, elle fait aujourd’hui rage, sous nos yeux. Elle va durer longtemps encore. Il faut en prendre son parti, et réaliser que l’on ne peut rester spectateur. L’on se doit aussi de prendre parti. Avant de décider lequel, examinons les forces en présence. Notons que, dans toute guerre, c’est un avantage indéniable d’avoir YHVH de son côté. YHVH combat, et il écrase les ennemis, il les dépossède même de leurs terres et les donne à ceux qui Le servent. « Vous avez vu tout ce que YHVH votre Dieu a fait à cause de vous à toutes ces populations ; c’est YHVH votre Dieu qui a combattu pour vous. Voyez, j’ai tiré au sort pour vous, comme héritage pour vos tribus, ces populations qui restent, et toutes les populations que j’ai exterminées depuis le Jourdain jusqu’à la Grande mer à l’occident. YHVH votre Dieu les chassera lui-même devant vous, il les dépossédera devant vous et vous prendrez possession de leur pays, comme vous l’a dit YHVH votre Dieui. » Mais ce Dieu, si fort, capable d’un tel déploiement de puissance, pose aussi certaines conditions, extrêmement sévères, à ceux-là mêmes qui Le servent, ou qui prétendent le faire, dans tel combat ou telle guerre. Pour illustrer cette ancienne leçon, j’aimerais évoquer l’histoire de l’infortunée ville de Jéricho, que Josué voua jadis à l’anathème.
Josué, ou plus précisément Yehoshu‘a (יְהוֹשֻׁעַ), est un nom hébreu qui signifie littéralement ‘Il sauve’. Ce nom est parfois orthographié ‘Josué’, et parfois ‘Jésus’, en français, pour différencier divers personnages bibliques. Le premier de ces Yehoshu‘a était le successeur de Moïse. « Yehoshu‘a, fils de Nûn, était rempli de l’esprit de sagesseii, car Moïse lui avait imposé les mainsiii. » Ce détail importe. Le texte du Deutéronome ajoute immédiatement après l’annonce de cet adoubement, une sorte de restriction, qui peut valoir d’avertissement pour les générations futures : « Il ne s’est plus levé en Israël de prophète pareil à Moïse, lui que YHVH connaissait face à faceiv. » A la fin de sa vie, Yehoshu‘a donna ses derniers conseils quant à la conduite à tenir au milieu des populations étrangères qu’il s’agissait de dominer. « Montrez-vous donc très forts pour garder et accomplir tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi de Moïse sans vous en écarter ni à droite ni à gauchev, sans vous mêler à ces populationsvi qui subsistent encore à côté de vousvii. » Mais l’important est de savoir que YHVH est toujours là pour combattre, et faire le travail, et même s’il est un peu sale. « YHVH a dépossédé devant vous des populations grandes et fortes, et personne n’a pu, jusqu’à présent, vous tenir tête. Un seul d’entre vous pouvait en poursuivre mille, car YHVH votre Dieu combattait lui-même pour vous, comme il vous l’avait ditviii. » Mais attention, que cela soit bien entendu : pas de mélange, pas de mariage avec ces populations. « Mais s’il vous arrive de vous détourner et de vous lier au restant de ces populations qui subsistent encore à côté de vous, de contracter mariage avec elles, de vous mêler à elles et elles à vous, alors sachez bien que YHVH votre Dieu cessera de déposséder devant vous ces populations (« ces goyimix») : elles seront pour vous un filet, un piège, des épines dans vos flancs et des chardons devant vos yeux, jusqu’à ce que vous ayez disparu de ce bon sol que vous a donné YHVH votre Dieux. » Le peuple est dûment prévenu, s’il se rapproche de ces « populations », YHVH cessera de « déposséder » ces dernières de leurs bonnes terres… Yehoshu‘a ajouta encore ce dernier avertissement : « S’il ne vous paraît pas bon de servir YHVH, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir. » Le peuple répondit : « Loin de nous d’abandonner YHVH pour servir d’autres dieuxxi ! » Mais Yehoshu‘a n’était pas convaincu par une telle allégeance, qui lui semblait vide, purement verbale. Il dit d’ailleurs au peuple : « Vous ne pouvez pas servir YHVH car il est un Dieu saint, Luixii, il est un Dieu jaloux, Luixiii, qui ne tolérera pas vos transgressions ni vos péchésxiv. »
« Il est un Dieu saint, Lui ». Sous-entendu, vous le peuple, vous n’êtes certes pas des saints. Or tout est lié, en matière de sainteté, et en matière d’anathème, tout le monde se trouve lié par la terrible loi du hérêm. Il suffit d’un seul « non saint » pour que le peuple ne le soit plus dans son ensemble et que tous subissent alors les conséquences de l’anathème. Or c’est exactement ce qui se passa quand l’anathème fut prononcé sur la ville de Jéricho. On va voir comment la violation de l’anathème par Akân, de la tribu de Juda, fit que « la colère de YHVH s’enflamma contre les Israélitesxv ». Avant de lancer l’assaut final contre Jéricho, Yehoshu‘a l’avait en effet vouée à l’anathème. « La ville sera dévouée par anathème à YHVH, avec tout ce qui s’y trouve […] Mais vous prenez bien garde à l’anathème, de peur que, poussés par la convoitise, vous ne preniez quelque chose de ce qui est anathème, car ce serait rendre anathème le camp d’Israël et lui porter malheur.xvi »
Mot étrange, terrible, effroyable, que celui d’anathème.
Une ville vouée à l’anathème, en hébreu hérêm (חֵרֶם), subit un sort radical : les hommes, les femmes, les enfants et les animaux y sont tous mis à mort, et tous les objets précieux, l’or, l’argent et le bronze sont livrés au trésor du sanctuaire de Jérusalem. En français, le mot anathème signifie : « objet détruit ou victime immolée, offerts en expiation à une divinité ; objet de malédiction » et, par métonymie « acte par lequel un être est frappé de malédiction ». Il vient du grec ἀνάθημα, mot dont le sens littéral est « ce qu’on place par-dessus, ce qu’on offre en outre ». En hébreu, le mot חֵרֶם, ḥérêm, signifie « filetxvii ; destructionxviii ; chose consacréexix ». La racine en est le verbe ḥaram « se défendre la jouissance d’une chose en la sacrifiant ; consacrer, sacrifier ; détruire, extirper ». Ses acceptions mêlent intimement destruction et consécration.
Or, à Jéricho, Akân de la tribu de Juda prit des objets qui tombaient sous l’anathème. Sur le moment cela passa inaperçu. Mais bientôt après, l’armée conduite par Yehoshu‘a échoua à prendre la ville d’Aï, près de Bet-Avèn, et subit des pertes. Yehoshu‘a déchira ses vêtements, se prosterna face contre terre devant l’arche de YHVH, et se lamenta. YHVH lui dit : « Relève-toi ! Pourquoi rester ainsi prosterné ? Israël a péché, il a violé l’alliance que je lui avais imposée : Oui ! On a pris de ce qui était anathème, et même on l’a dérobé et même on l’a dissimulé, et même on l’a mis dans ses bagages. Eh bien, les Israélites ne pourront pas tenir devant leurs ennemis, ils tourneront le dos devant leurs ennemis parce qu’ils sont devenus anathèmes. Si vous ne faites pas disparaître du milieu de vous l’objet de l’anathème, je ne serai plus avec vous. Lève-toi, sanctifie le peuple et tu diras : Sanctifiez-vous pour demain, car ainsi parle YHVH, le Dieu d’Israël : L’anathème est au milieu de toi, Israël ; tu ne pourras pas tenir devant tes ennemis jusqu’à ce que vous ayez écarté l’anathème du milieu de vousxx. » L’affaire se termina fort mal pour Akân. Après avoir été découvert, il fut mis à mort ainsi que toute sa famille, sur l’ordre de Yehoshu‘a.
Un autre cas célèbre d’anathème vaut d’être rapporté. Il s’agit de Balthazarxxi, le dernier roi de Babylone, qui donna un grand festin pour ses vassaux, où il fit servir du vin. Ayant goûté ce vin, il se fit apporter les vases d’or et d’argent que son père Nabuchodonosor avait autrefois pris au sanctuaire de Jérusalem, pour y faire boire ses seigneurs, ses concubines et ses chanteuses. Tout le monde but dans ces vases, et fit louange « aux dieux d’or et d’argent, de bronze et de fer, de bois et de pierrexxii ». Cette profanation à peine commise, apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire quelques mots sur le mur du palais royal. Le roi se troubla. Il manda en criant devins, chaldéens et exorcistes. Mais nul ne sut lire l’inscription. La reine lui conseilla de faire appel à Daniel, surnommé Baltassar par le roi Nabuchodonosor. Daniel déchiffra alors les mots, écrits en hébreu, Mené, Mené, Teqel, et Parsin. Et il en donna l’interprétation suivante : « Mené : Dieu a mesuré ton royaume et l’a livré. Teqel : tu as été pesé dans la balance et ton poids se trouve en défaut. Parsin : ton royaume a été divisé et donné aux Mèdes et aux Persesxxiii. » Beau joueur, Balthazar récompensa Baltassar (Daniel) pour son interprétation. Mais cette nuit-là, Balthazar fut assassiné. Il ne fait jamais bon profaner les objets consacrés, les objets voués à l’anathème.
Maintenant appliquons ces leçons antiques à la situation actuelle. Imaginons que pour une raison ou pour une autre, YHVH ait décidé de combattre ou d’aider à combattre une guerre de « radhyation » contre un peuple particulier. Imaginons que YHVH exige en contrepartie que le peuple ainsi victime de l’ire divine soit voué en anathème, ou plutôt en ḥérêm. Mais alors, quel terrible malheur, et un malheur à double tranchant, tant pour le peuple qui est attaqué que pour celui qui l’attaque ! L’anathème lie, littéralement pour l’éternité, tout ce qui appartient au peuple attaqué et voué à l’anathème, toutes ses possessions, ses richesses, ses terres. Le ḥérêm oblige par conséquent le peuple attaquant, en l’occurrence Israël, à les respecter comme appartenant au sanctuaire de YHVH. Ah, quelle situation inextricable ! Quel sérieux, très sérieux et très sévère caveat… Toutes les vies, humaines et animales, de ce peuple, seront certes réputées pouvoir être sacrifiées à YHVH dans cette guerre « sacrée ». Mais toutes les richesses de ce peuple, et en particulier ses maisons (non encore détruites) et ses terres (même brûlées) devront être versées comme propriété inaliénable au trésor du Temple de YHVH. Attention, rien ne doit manquer. Yehoshu‘a nous a déjà prévenus. Si la moindre parcelle de terrain, ou la moindre maison, était, en violation de l’anathème, appropriée par un membre de la tribu de Juda ou de quelque autre tribu, alors le ḥérêm serait au milieu de toi, Israël.
En 1575, le poète italien Torquato Tasso, plus connu en France sous l’appellation Le Tasse, venait de terminer son fameux poème épique, LaJérusalem délivrée (La Gerusalemme liberata), un récit fictionnel autour du thème de la première croisade, alors appelée « peregrinatio ». Le Tasse envoya son manuscrit à son ami d’enfance, Scipion Gonzague, devenu cardinal à Rome, pour lui demander son avis. En effet, désireux d’obtenir le privilège du pape, Grégoire XIII, pour sa publication, il s’inquiétait de ce que son poème risquât de choquer les princes de l’Église, et d’alerter l’Inquisition. Gonzague rassembla quelques fins esprits qui décortiquèrent la Jérusalem et proposèrent des changements. Mais les doutes du Tasse sur son œuvre continuaient de le tarauder. Le 13 janvier 1577, il écrit à Gonzague : « Je ne peux plus vivre ni écrire… il me roule dans l’esprit un je ne sais quoi, — non posso vivere, nè scrivere. Mi si volge un non so che per l’animoi. » Des éditions pirates de son livre commencèrent cependant à circuler, à son grand désespoir. Le poème rencontra un franc succès mais s’attira aussi les critiques des milieux conservateurs. Tout cela sans grandes conséquences, sauf que, quelques années plus tard, Le Tasse devint fou.
Montaigne alla lui rendre visite à l’hôpital Sainte Anne, réservé aux aliénés à Ferrare. Dans ses Essais, on peut lire, à propos de cette rencontre, quelques phrases ambiguës, pleines d’une verve mélancolique sur le rapport entre génie et folie : «Aux actions des hommes insensés, nous voyons combien proprement la folie convient avec les plus vigoureuses opérations de notre âme. Qui ne sait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec les gaillardes élévations d’un esprit libre et les effets d’une vertu suprême et extraordinaire ? […] Infinis esprits se trouvent ruinés par leur propre force et souplesse. Quel saut vient de prendre, de sa propre agitation et allégresse, l’un des plus judicieux, ingénieux et plus formés à l’air de cette antique et pure poésie, qu’autre poète italien ait jamais été ! N’a-t-il pas de quoi savoir gré à cette sienne vivacité meurtrière? à cette clarté qui l’a aveuglé? à cette exacte et tendue appréhension de la raison qui l’a mis sans raison? à la curieuse et laborieuse quête des sciences qui l’a conduit à la bêtise ? à cette rare aptitude aux exercices de l’âme qui l’a rendu sans exercice et sans âme? J’eus plus de dépit encore que de compassion de le voir à Ferrare en si piteux état, survivant à soi-même, méconnaissant et soi et ses ouvrages; lesquels sans son su, et toutefois à sa vue, on a mis en lumière incorrigés et informesii. … »
Commentant ces lignes un peu dépitées et vaguement désenchantées, Victor Cherbuliez, un romancier et essayiste d’origine suisse, écrivit en 1864 dans un ouvrage consacré à la folie du Tasse : « C’est grand dommage, pensais-je, que Montaigne n’ait vu le Tasse qu’en passant. Liez d’amitié, ces deux hommes, le sage nous eût révélé le fou mais, faute d’en savoir davantage, l’avisé Périgourdin s’en est tenu à cette vérité générale que « des rares et vives agitations de nos âmes naissent les manies les plus détraquées » et que « si les mélancoliques sont plus disciplinaires et excellents, il n’en est point qui aient tant de propension à la folieiii ». »
La thèse de Cherbuliez, qui en vaut une autre, était que Le Tasse est devenu fou parce qu’il était né trop tard. « Trois fois heureux l’homme de génie qui naît et meurt à propos ! Heureux encore celui qui, né trop tôt, devance son temps ! Condamné par ses contemporains, il en appelle à la postérité. Les siècles à venir se lient d’amitié avec lui et le visitent dans son délaissement. Mais s’il est né trop tard, s’il est seul à représenter dans le monde quelque chose qui n’est plus, son malheur est sans ressource […] Torquato Tasso s’était trompé de date en naissant ; ce fut là le plus grand de ses malheurs, celui qui rendit tous les autres irréparables. En vain chercha-t-il à se faire illusion ; il eut la douleur de découvrir qu’il n’était pas de son temps, et cette amère découverte brisa son âme et troubla son esprit. »
En lisant la prose et la poésie dont n’est pas dénuée la Jérusalem délivrée, j’ai aussi le sentiment que Le Tasse n’est ni de son temps ni du nôtre. De quel temps est-il ? Je ne sais. En tout cas, il n’est pas non plus de celui des croisades ou des pèlerinages. Il appartient peut-être à un temps entièrement virtuel, qui vit possiblement d’une existence cachée dans quelque méta-monde à la fois méta-noétique et métapoétique. En réfléchissant sur le monde actuel, il m’arrive de penser que l’on se trouve aujourd’hui confronté à une situation comparable. Je me sens très divisé. Pour une part de moi-même, je suis bien de mon temps. Je suis l’actualité, et j’éprouve les douleurs cognitives et la déréliction psychique dont tout homme sensé peut souffrir, à considérer le laisser-aller mental, et même le n’importe quoi absolu, l’inanité intellectuelle et morale, dont l’humanité (dans son ensemble) exhibe aveuglément les prolégomènes. Pour une autre part, je me sens très différent de l’esprit du temps, tant j’aurais aimé vivre dans une époque plus amoureuse de poésie, de sagesse et de véritable science. Et pour une autre part encore de moi-même, la plus enfouie peut-être, je sens que ces questions de temps et d’époque n’ont aucune pertinence face à la question plus générale, et plus fondamentalement urgente, de l’éternité. Oui, de l’éternité. Celle qui est allée avec la mer et le soleil.
Vous croyez à l’éternité, vous ? Moi, j’y crois – pour des raisons de simple logique (une logique certes métaphysique, mais précise, solide, argumentée) et aussi parce que je suis traversé d’une sorte d’intuition profonde, une espèce de certitude immarcescible.
Je me sens, en ce sens, proche de ces adeptes de la peregrinatio, qui de tout temps, ont su que la vie était un infini voyage, et que par son dépassement même, dans la pleine sagesse, dans l’extase ou dans la folie la plus furieuse, on vainc enfin toutes les limites, dont la mort, pour s’en délivrer…
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iCité par Victor Cherbuliez. Le Prince Vitale : Essai et récit à propos de la Folie du Tasse. Paris, 1864, p.309
Pourquoi Heidegger n’a-t-il pas intrinsèquement tort ? Parce que ce philosophe, qui était, certes, alors nazi, sut écrire en 1938 des phrases comme celles-ci :
« Déclin de l’Occidenti ? – Pourquoi Spengler a-t-il tort ? Non parce que les optimistes héroïques ont raison, mais parce que ces derniers organisent les Temps nouveaux pour durer une éternité, et veulent élever cet âge de totale absence de questionnement au rang de situation définitive. Si l’on en arrive à cela, et tant que cela durera, il n’y a aucune ‘déclin’ à redouter : car le présupposé essentiel d’un tel processus, s’il est historial (l’abîmementii), c’est la grandeur – or la grandeur n’est possible que là où la dignité de question reconnue à l’être est, en une figure essentielle, le fondement de l’histoire. L’Occident, d’abord, ne vapas marcher à l’abîme, parce qu’il est déjà trop faible pour cela, et non pas parce qu’il serait encore trop fortiii. »
Nous voyons plus clairement encore l’abîme, 86 ans plus tard. Nous le voyons par l’incapacité fondamentale de l’« Occident » à résoudre des problèmes tant régionaux que globaux, générés avec sa complicité objective, active ou silencieuse. En témoigne sa guerre sans fin contre les ferments de sa propre purulence, cette décomposition politique et morale mise en lumière, non seulement par la guerre en Ukraine ou par la « radhyationiv » de Gaza, mais aussi par les génocides récents (Rwanda) ou en cours (Soudan).
L’Occident est en effet, plus d’un siècle après le livre de Spengler, bien trop faible pour seulement se rendre compte de la gravité de son état. Faible, il l’est même plus encore, quand il s’agit de mobiliser les ressources intellectuelles, philosophiques, spirituelles, pour en analyser les causes profondes. Il est faible, car il a perdu presque entièrement tant le sens de la question (« Pourquoi ce déclin ? ») que le sens même du questionnement (métaphysique).
Il ne s’agit, d’ailleurs, pas seulement de la question de l’Être (Sein) ou de l’« Estre » (Seyn). L’Occident a perdu toute capacité à reformuler en termes adéquats la question du Devenir.
Rares, vraiment rares, les esprits qui maintenant méditent l’abîmement annoncé.
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iTitre du livre Der Untergang des Abendlandes, publié par Oswald Spengler en deux tomes, entre 1918 et 1922.
iiTraduction proposée par F. Fédier pour le mot Untergang, que Heidegger associe à l’idée d’une « marche vers l’abîme ». Le sens courant de ce mot en allemand est « ruine, perte, décadence ».
iiiMartin Heidegger. Réflexions VI. Cahiers noirs (1931-1938), §105. Traduction de François Fédier. Galliamrd, 2018, p.486.
De quel fil est tissée la vraie Réalité ? De quoi se vêt la réalité la plus nue ? Quelle est son essence ? Elle ne se lit certes pas dans l’histoire volatile des flux du jour. Elle se devine sans doute plus sûrement dans la longue Histoire, celle qui coule lentement, par-delà les millénaires, vers des fins sans fin. Mais, pour nous, êtres éphémères qui manquons de temps, quelle est la vraie réalité d’aujourd’hui, cette réalité que l’on ne comprend pas, qui bafoue tous les jours l’intelligence, qui piétine l’esprit, mais qui sera un jour mieux comprise, rétrospectivement, dans cent ans, ou bien dans deux millénaires ?
La réalité réelle, telle que l’on peut l’entr’apercevoir en ces jours sombres, est que l’homme se tient en deçà de sa propre essence. Il se tient en dehors de ce qu’il est en réalité. Il vit d’apparences, et non dans son être même. L’être, ce noyau dur en lui, n’est plus qu’une sorte d’étant mou. L’homme a perdu le sens de son destin, et la claire vue de son vrai but. Il a refusé de se faire plus proche de son propre être pour se complaire dans quelque apparaître. L’Histoire, la grande Histoire, il n’en a cure. Il a laissé l’Être à sa solitude. Il a laissé à l’abandon la Pensée, jadis première. Il a oublié le Dieu dans sa Nuit. Il en a ri, de ce Dieu, et de tous les autres dieux ; il a raillé l’Être et tous les autres êtres. Triste créature que le Moderne secoué de rires. L’Être l’indiffère. Il ne jure que par l’Avoir et par l’Action. Il ne connaît plus le sens du mot « singulier ». Il ne voit plus que le « multiple », le « nombre », la Foule, ou plutôt les foules, dressées les unes contre les autres. Il se réjouit du spectacle de foules hypnotisées et goulues, de foules avinées et hurlantes, de foules en arme et fascisantes, de foules en sang, décimées et à terre, de foules enterrées dans le béton et le feu de la guerre, et de toutes les foules, haineuses de l’autre et satisfaites d’elles-mêmes.
La lumière n’est pas dans ces foules, mais elle consent à les éclairer toutes. Elle est seule, la lumière, elle est une, et elle brille au-dessus des multitudes. Elles profitent toutes de son éclat, mais n’ont cure de son pourquoi, elles n’ont soin de sa source, elles ne s’inquiètent de son être. La lumière éclaire le monde, mais qui éclaire la lumière ? Qui l’élucide ? Question métaphysique ? Non, c’est une question sur le questionnement même, dans un monde qui reste sans question. C’est une question qui porte en elle le mystère du sens de l’ombre et de la nuit. L’ombre du sens, la nuit de l’intelligence, l’abîme de la déraison. Où est la lumière quand elle est dans l’obscur ? Pourquoi manque-t-elle dans l’absence du sens ? La lumière, unique et solitaire, fait encore, dernier recours, face à l’obscurité des multiples foules, les unes ensanglantées et impuissantes, et les autres, bestiales, ricanantes, arrogantes. L’illumination tarde, dans l’obscur sépulcral. La lumière est entièrement seule. Mais, quant à elles, les ténèbres font nombre, elles font le fond du monde. Elle font fond sur un monde irrespirable, cérébralement décédé, spirituellement décérébré, traversé de slogans courts, irrigué d’idées vides. Un monde enténébré, pour lequel la vraie lumière fait tache. La lumière n’est plus, dans ce monde, qu’une faible luciole, une métaphore usée. Dans tout l’obscur, elle n’est qu’une fallace. Plutôt que douce et joyeuse, elle se fait torture et arme. Laser tueur, ou pixel trompeur. Quant au Dieu, il est dit « failli ». Ou alors, serait-Il « absent », occupé ailleurs, loin de cette Terre, tant le vaste Cosmos doit être continuellement doté de grâces nouvelles ? Quoi qu’il en soit, ce Dieu doit, à l’évidence, du moins à vue humaine, être désespéré par la manière dont sa « création » évolue. Comment son « amour » a-t-il pu engendrer autant de haine ? Comment sa « sagesse » a-t-elle pu laisser se multiplier la folie effluente et la bêtise hébétée de millions d’hommes plus sûrs de leurs « droits » que de leurs « devoirs » , plus imbus de leur dite « élection » que mortellement conscients de leur prochain « jugement » ? Le Dieu sait sans doute, dans sa silencieuse solitude, qu’Il a en quelque sorte « failli ». Le regrette-t-Il ? Ou, plutôt, cette « faillite », ou cette « faille », ne fait-elle pas, en réalité, partie de Son plan à long terme ? Cela expliquerait Son absence. Il est actuellement en cure de désintoxication – loin de l’Homme, objet de son addiction. Ce Dieu, alcoolique compulsif et impulsif, ivre de sa Création, est en sevrage. Il reviendra peut-être un jour, pour juger les vivants, les élus, les déchus et les morts. En attendant, l’homme reste seul. Il reste seul, au milieu de foules maraboutées par des mots vains et des idées pourrissantes.
Il restera encore longtemps seul, à moins que quelque fulguration, venant de la nuit des Temps, ne fulgure ? Dans le sombre, un éclair pourrait-il inopinément zébrer l’obscur de la conscience ? L’homme, certes, a oublié son être, mais cet être est toujours en lui, comme l’huître s’attache à sa nacre, comme la Saint-Jacques se coule en sa coquille. Un penseur, un sage, un poète ou un prophète, un vivant chaman ou un divin amant, pourrait, peut-être, dans une transe à nulle autre pareille, pousser sa plainte ou éructer son cri, et par un seul son, invoquer l’aide de légions d’anges mythiques et sympathiques ? Tout est possible. L’Être a sa propre profondeur, plus abyssale que notre mental. L’Homme est aujourd’hui tout en surface. Que n’a-t-il l’idée de jeter un regard sous ses pieds incertains, et peut-être verra-t-il alors l’ampleur de sa chute imminente ? Dans un fond sans fond où l’attend un saurien métaphysique, guettant le gnou dans le marigot ? S’il voit enfin ce fond sans fond béer, une décision doit être prise. L’Homme veut-il « être » ou « n’être pas »? Veut-il voir faillir encore le Dieu, ou lui venir en aide ? Le Dieu et l’Homme, distincts et séparés, peuvent-ils encore se faire signe ? Ils sont si loin l’un de l’autre, plus loin que le nuage de la terre desséchée. Mais qu’un éclair soudain scintille dans la nuit, et l’union sera possible… L’eau coulera à nouveau du ciel vers la terre. Le Dieu alors « défaillira ». Il tombera en pluie, une pluie arrosant des milliards de gosiers devenus trop secs à force de slogans sanglants. Sous cette pluie de grâces, en théorie, les cerveaux des foules humaines, ces mentaux lobotomisés, gorgés d’idées moisies, gangrenés d’infections délétères, renaîtraient-ils possiblement à la lumière ?
L’« être » a ceci de fascinant qu’il est, en soi, absolument immortel. L’Être est un trop gros morceau pour le Néant. Autrement dit, l’homme, ce néant bipède, ne représente qu’un bref instant dans l’Histoire longue de l’être. Que le Dieu faillisse une fois, mille fois ou plus encore, cela fait sans doute partie de son grand Jeu. Il est décidément l’Indéchiffrable. Et l’homme, s’il ne peut Le déchiffrer, ce Jeu, il peut tout au moins, du fond de son abîme, saisir l’incalculable chance qui lui est donnée, d’appliquer ce qu’il a d’intelligence pour commencer d’en déchiffrer l’Enjeu.
Lorsqu’en 1943, Raphaël Lemkin i forgea le mot « génocide », il invoqua la nécessité d’adopter de nouveaux termes lorsque « de nouvelles conceptionsii » apparaissent. C’est pourquoi il définit le « génocide » comme « la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique », bien qu’il s’agissait là, selon lui, d’une « vieille pratique ». Mais il lui semblait qu’il fallait signifier, par ce néologisme, « l’évolution moderne » de cette « vieille pratique ». Or, comme l’évolution moderne ne cesse d’évoluer, comment définit-on aujourd’hui un « génocide » ? Le Robert propose : « Destruction méthodique d’un groupe humain. ». Le Larousse le définit comme un « crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, le mot « génocide » se dit de la destruction méthodique ou de la tentative de destruction d’un groupe ethnique, et par extension, de l’extermination d’un groupe en peu de temps. Pour le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), il s’agit d’une « extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie ». Wikipédia, précise : « un génocide, dans son acception la plus répandue aujourd’hui dans la communauté académique, est un crime consistant en l’élimination concrète intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe national, ethnique ou encore religieux, en tant que tel ». La définition des Nations unies, adoptée par l’ensemble des pays signataires, dans le cadre de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 est :
« Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
Meurtre de membres du groupe ;
Atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe
La lecture de ces différentes définitions est instructive en ce sens qu’elle aide à comprendre la difficulté que semble rencontrer l’emploi de ce mot dans certains débats de grande actualité. Nombreux sont ceux qui utilisent le mot « génocide » pour qualifier, par exemple, les actions d’Israël dans la bande de Gaza. Mais nombreux, aussi, sont ceux qui récusent l’emploi de ce terme à ce propos. Il est possible que cette bataille sur l’emploi d’un mot fortement connoté, soit beaucoup plus de nature politique et idéologique, que sémantique et linguistique, bien qu’en l’occurrence tous ces champs sont liés. Il est aussi probable que l’existence même de ce débat révèle le fait que de « nouvelles conceptions » émergent effectivement sur le terrain, et que se font jour de nouvelles manières de « porter la guerre » chez l’ennemi. Il est donc également possible que soit nécessaire l’invention d’un néologisme pour désigner, de manière appropriée, singulière,ces nouvelles manières de faire la guerre, dans une étroite enclave, isolée du monde, et majoritairement (sur-)peuplée de civils non-combattants et démunis de tout. Avant de se livrer à la tâche périlleuse de l’invention d’un nouveau mot, peut-être faudrait-il commencer par demander à ceux que choque l’emploi du terme « génocide » dans le contexte de la guerre à Gaza, s’ils pourraient agréer des mots implantés depuis longtemps dans la langue française. Hécatombe ? Tuerie ? Massacre ? Carnage ? Crime [contre l’humanité] ? Ces mots bien ancrés dans la langue, et fort clairs dans leurs acceptions, conviendraient-ils ? Immédiatement, je l’imagine, des objections seraient soulevées de toutes parts.
– « Hécatombe » signifie originairement et littéralement, en grec, le « sacrifice de cent bœufs » (hekatos « cent » + bous, « bœuf »), et par extension, le « sacrifice d’un grand nombre d’animaux », puis par analogie le « massacre d’un grand nombre de personnes », selon le CNRTL. Ce mot pourrait donc convenir, en théorie, et aussi médiatiquement, puisque le ministre israélien de la Défense, Yoav Galant, a déclaré que les Palestiniens sont « des animaux humains ». Les comptes ne sont pas tout à fait terminés, mais on peut évaluer la somme totale des « animaux humains » déjà sacrifiés, à plusieurs centaines d’« hécatombes ». Évidemment, l’emploi d’un tel mot, dans un tel contexte, pourrait aussi apparaître extrêmement insultant pour les victimes, et pour leurs proches survivants, ainsi assimilées, ne serait-ce qu’étymologiquement, à des « animaux » menés à l’abattoir.
– « Tuerie » ? Il se trouve que l’on risque, là aussi, de créer des confusions. Dans le vocabulaire djeune, lorsque l’on dit que telle ou telle chose est « une tuerie », cela implique que cette chose est « géniale », « délicieuse » ou « renversante ». Il vaudrait peut-être mieux éviter ce risque de mécompréhension.
– « Massacre » ? Il me semble que cela risque d’évoquer un peu trop une atmosphère « gore », du genre « massacre à la tronçonneuse ».
– « Carnage » ? Pourquoi pas ? Mais dans notre époque très médiatisée, le mot évoque irrésistiblement le titre du film Carnage réalisé par Roman Polanski, et aussi celui de la pièce de théâtre, dont il est l’adaptation, Le Dieu du carnage de Yasmina Reza. Comme le sujet de la pièce est celui d’une lutte « arméeiii » entre deux enfants, et qu’elle s’est conclue par deux dents cassées, je pense que l’analogie avec la situation à Gaza serait donc impossible à faire admettre. Il vaut mieux écarter ce mot.
Il est évident que la seule solution est de créer un nouveau néologismeiv, si j’ose dire. Rappelons que le mot « génocide » a été forgé à partir de la racine grecque γένος, génos (« naissance », « origine », « genre », « espèce », « race », « peuple », « tribu », « nation ») et du suffixe –cide, qui vient du terme latin caedere, « tailler », « frapper », « abattre », « tuer », « massacrer ». D’un point de vue linguistique, la formation même de ce mot est donc un barbarisme, puisqu’elle conjoint (contre le bon usage) une racine grecque et une racine latine. Si l’on veut rester fidèle à la langue grecque, il faudrait donc trouver un suffixe grec qui remplace le suffixe latin –cide. Des équivalents grecs pour les notions de « massacre » et de « tuerie » sont σφαγή, sphagê du verbe σφάζω « égorger, abattre, immoler » et φόνος, phonos. Si l’on accouple ces termes à genos, cela donnerait : « génosphagie » et « génophonose ». Cela ne semble pas satisfaisant. On risque de confondre la sphagie (le massacre, la tuerie) et la phagie (qui vient d’une autre racine évoquant le fait de « manger »). Quant à la « génophonose », cela fait trop penser à quelque mystérieuse MST.
Une autre solution serait d’envisager de faire appel aux racines de la langue sanskrite, qui est la mère incontestable de toutes les langues indo-européennes. En sanskrit, la notion de « peuple » se rend par les mots जन jana, प्रजा praja, विश् vich. On pourrait aussi employer राष्ट् rastra qui signifie « nation ». Quant à la notion de « massacre », il y a les mots : परासन parasāna, निष्कृत् niśkrit. On pourrait aussi employer les verbes हन्ति hanti, « tuer, abattre », कषति kaśati, « exterminer », राध्यति rādhyati, «massacrer». De nombreuses combinaisons sont donc possibles. Je ne les énumérerai pas toutes de peur de lasser. Après mûre réflexion, j’opte pour les deux propositions suivantes : adjoindre au mot jana, « peuple » le mot rādhyati, «massacrer», ou bien le mot kaśati, « exterminer ». La short list se réduirait aux néologismes suivants, légèrement francisés à l’aide du suffixe –tion : «jana-kaśation » et «jana-radhyation ». Comme la lettre ś en sanskrit est une chuintante qui se prononce comme le ch de « chat », «janakaśation » serait difficile à prononcer. Je propose donc de préférer l’autre candidat et d’appeler ce qui se passe à Gaza une «jana-radhyation », ou pour faire plus court et percutant, la « radhyation » de Gaza.
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iRaphaël Lemkin a inventé ce terme pour qualifier non seulement les politiques nazies d’extermination systématique du peuple juif pendant l’Holocauste, mais aussi d’autres actions menées par le passé dans le but de détruire des groupes particuliers d’individus. Il a aussi été à la tête de la campagne appelant à faire du génocide un crime international et à le réprimer en tant que tel.
ii« De nouvelles conceptions supposent l’adoption de nouveaux termes. Par ‘génocide’, nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique. Ce nouveau mot, forgé par l’auteur pour signifier une vieille pratique dans son évolution moderne, […] ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d’une nation. » Raphaël Lemkin. Axis Rule in Occupied Europe, Chapitre IX, 1944
iiiAinsi qu’en témoigne cet extrait : « Véronique — […] Le 3 novembre, à dix sept heures trente, au square de l’Aspirant-Dunant, à la suite d’une altercation verbale, Ferdinand Reille, onze ans, armé d’un bâton, a frappé au visage notre fils Bruno Houllié. Les conséquences de cet acte sont, outre la tuméfaction de la lèvre supérieure, une brisure des deux incisives, avec atteinte du nerf de l’incisive droite. Alain — Armé ? »
ivCe n’est pas là un pléonasme. Il y a une nécessité de créer un nouveau mot qui signifie quelque chose qui soit de l’ordre du « génocide » sans que les connotations attachées à ce dernier mot soient immédiatement convoquées. Puisque ce mot est déjà employé pour d’autres usages, et qu’aucun des mots de la langue française ne peut rendre compte de la « conception nouvelle » de la guerre à Gaza, il faut inventer un nouveau néologisme, qui viendrait accompagner le mot « génocide » dans la liste des mots destinés à dénoter les horreurs absolues dont l’humanité se rend coupable.
[Explication: On ne peut vraiment pas représenter ni l’horreur brute, ni le désespoir nu, ni la douleur incandescente, ni la descente déshumanisée du monde « dé-civilisé » dans l’infamie absolue. On ne peut que tenter de représenter, par des métaphores et par des métonymies, par évocation et par allusion, cette impossibilité même. Les guerres d’aujourd’hui sont irreprésentables, en essence, dans leur cruauté, leur stupidité, leurs mensonges, et leurs viols impunis de l’esprit. Ceux qui les ont sciemment provoquées, ceux qui les ont justifiées par leur veulerie, et ceux qui les ont encouragées par leur passivité active, seront – un jour – torturés dans les sous-sols de l’Enfer et les geôles de la Géhenne. Parole de ZIWI.]
[Nota Bene: ZIWI est le nom d’un Dieu dont on aurait décalé les lettres vers la droite extrême. Comprenne qui pourra.]
Un éditorial du Guardian daté de ce jour (14 avril 2024) me paraît bien refléter quelques-uns des enjeux de la situation actuelle au Proche-Orient – situation qui pourrait rapidement dégénérer. En voici un extrait significatif :
« On peut supposer que si les drones et les missiles iraniens atteignent des cibles sur le territoire israélien ou frappent des villes israéliennes, le gouvernement de Benjamin Netanyahu répondra, comme il a menacé de le faire. La semaine dernière, Joe Biden a indiqué que les États-Unis soutiendraient et se joindraient éventuellement à toute action militaire israélienne de représailles. Israël, a-t-il dit, bénéficie du soutien « indéfectible » des États-Unis. Dans une telle situation, la pression exercée sur les alliés de l’Amérique et d’Israël pour qu’ils apportent leur aide en cas d’affrontements ultérieurs sera considérable. […] Ce qu’il faut avant tout, c’est garder son sang-froid. Netanyahou et ses alliés extrémistes ne sont pas réputés pour cette qualité. Il est donc d’autant plus important que les Américains et les Britanniques utilisent tous leurs pouvoirs de persuasion et tous les moyens diplomatiques disponibles pour tenter de modérer la réaction d’Israël et d’empêcher de nouvelles attaques de l’Iran. Le premier réflexe de Netanyahou, si Israël est durement touché, pourrait être d’attaquer les installations nucléaires iraniennes, ce qu’il a déjà menacé de faire par le passé, et peut-être aussi des cibles de la direction du régime à Téhéran. Agir de la sorte reviendrait à risquer un nouveau rebondissement dans la spirale de l’escalade, qui conduirait inexorablement à une guerre totale. Il est essentiel que cette conflagration soit éteinte le plus rapidement possible, faute de quoi elle pourrait rapidement se propager dans la région, enflammant la Cisjordanie occupée, qui couve déjà, et au-delà. Une telle calamité prolongerait la misère de Gaza, ferait échouer les négociations sur les otages et étendrait l’instabilité au Liban et peut-être à l’Irak.
Une confrontation ouverte entre les États-Unis et l’Iran diviserait les démocraties occidentales, freinerait l’économie mondiale, déstabiliserait les États arabes pro-occidentaux, stimulerait les ambitions géopolitiques de la Chine et mettrait en veilleuse la lutte contre l’agression russe en Ukraine, qui s’intensifie. Plus encore, ce serait un cadeau pour Netanyahu et ses alliés d’extrême droite, dont la seule politique est la guerre perpétuelle.
Dans le tumulte actuel, il ne faut pas oublier que cette attaque iranienne a été provoquée, du moins selon les dirigeants iraniens, par le bombardement non reconnu par Israël, le 1er avril, d’une annexe de l’ambassade iranienne à Damas, qui a tué plusieurs commandants de haut rang. Téhéran estime, non sans raison, que cette attaque a franchi une ligne rouge en visant des locaux diplomatiques. Pour le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, il s’agissait d’une attaque contre le territoire iranien souverain. Elle ne pouvait rester sans réponse. Une toile d’araignée complexe de calculs, d’ambiguïtés et de motifs cachés se cache derrière la confrontation de la nuit dernière. L’Iran a cherché à tirer parti de la guerre de Gaza en étendant son influence régionale par l’intermédiaire de forces supplétives en Syrie, en Irak, au Yémen et au Liban – l' »axe de la résistance ». Tout en niant avoir eu connaissance à l’avance des attaques du 7 octobre, il a maintenu son soutien au Hamas et applaudi les bombardements du Hezbollah sur le nord d’Israël qui ont suivi. Mais elle a évité, jusqu’à présent, toute confrontation directe avec Israël. Sa décision d’attaquer, ignorant finalement les supplications des ministres des affaires étrangères européens et arabes et une intervention directe de David Cameron, le ministre des affaires étrangères, reflète la domination à Téhéran des partisans de la ligne dure qui détiennent les leviers du pouvoir. Leur haine idéologique d’Israël et des États-Unis est viscérale. Pour eux, la confrontation avec l’Occident est la justification ultime, voire unique, des terribles sacrifices et des politiques désastreuses que la théocratie islamique, fondée après la révolution de 1979, a imposés au peuple iranien. Une dynamique similaire est évidente en Israël, où la coalition d’extrême droite de M. Netanyahou est au pied du mur. Sa conduite honteuse de la guerre de Gaza a jeté l’opprobre international sur le gouvernement d’Israël tout en ne parvenant pas à vaincre le Hamas. Les opposants affirment que M. Netanyahou prolonge – et étend – la guerre pour sauver sa peau. Selon cette lecture, l’attaque de l’ambassade de Damas était une escalade délibérée destinée à renforcer sa position politique, à débusquer l’Iran et à ramener les Américains, aveuglés, dans son camp. »
Dans le Crépuscule des idoles, Nietzsche posa cette question : « Que dire ? L’homme n’est-il qu’une méprise de Dieu ? Ou bien Dieu – une méprise de l’hommei ? » Heidegger, qui rapporta l’aphorisme, ajouta une troisième option : « Ou bien les deux seraient-ils une mé-prise de l’estreii ». C’était peut-être là une façon assez désinvolte de botter « Dieu » en touche, en mettant l’« estre » à sa place, ou plutôt en position de surplomb par rapport « aux deux » [l’Homme et Dieu]. La date de rédaction (en automne 1932) n’est pas non plus sans importance: Hitler s’apprêtait à prendre le pouvoir, et Heidegger était déjà membre du parti nazi. L’« estre », d’ailleurs, qu’est-ce que c’est, philosophiquement parlant ? Dans l’original allemand, on lit : Seyn. Heidegger a choisi de changer la graphie du verbe Sein (« être ») en Seyn pour signifier, par le réemploi de cette ancienne orthographe, sa volonté d’une nouvelle orientation philosophique. Il pensait ainsi effacer la question de la différence ontologique entre l’être de l’étant et l’être tout court, pour la remplacer directement par une nouvelle question, celle de l’estre, censé symboliser le fondement de la vérité qui restait à éclaircir. Mis à part ce jeu de mot Sein/Seyn, rendu en français par une astuce de traduction (l’emploi d’un s pour l’accent circonflexe), quelle valeur sémantique attacher à l’estre ? L’estre est en réalité le « métal », qu’il faut fondre « en un seul magma », pour asseoir la Terre et fonder le nouveau mondeiii…
L’idée philosophique de méprise ou de mé-prise invite, me semble-t-il, à penser d’abord celle de la prise. Dans le contexte de la relation entre le Dieu créateur et sa création, la notion de prise est d’emblée fort prégnante, et cela, dans tous les sens du terme. Les mystiques, qui, en cette matière, ont peut-être quelque longueurs d’avance, vont fort loin en ce sens. Ils sont pris, c’est-à-dire, ravis, transportés, emportésiv. Mais cette prise est-elle bien réelle ? Ou n’est-elle que symbolique, ou encore imaginaire ? Ne peut-elle donner lieu, précisément, à une méprise, ou même une fausse prise, une mé-prise, comme le laissent entendre Nietzsche et Heidegger, partageant une même sorte de distanciation et d’ironie ?
Pour ma part, j’aimerais moduler l’idée de prise, à l’aide d’autres préfixes : dé-prise, re-prise, sur-prise, entre-prise. Ces substantifs sont associés à des verbes qui indiquent un mouvement, une direction de l’action ou du sentiment : entre-prendre, dé-prendre, re-prendre, sur-prendre. On pourrait ajouter les verbes ap-prendre et com-prendre, qui évoquent aussi un mouvement, celui de cueillir, ramasser, regrouper.
Notre Temps, si vide, à la fois de pensée et d’être, préfère simplement « prendre » plutôt que de tenter de « comprendre », ou de chercher à « apprendre » (à penser et à être). C’est un temps, où l’important est la prise. Peu importe le risque de méprise ou de mé-prise. On relègue désormais ces nuances aux deux penseurs allemands déjà cités, et plus ou moins discrédités, d’ailleurs. Pour le « moderne », une prise est toujours bonne à prendre.
Face à cette modernité avaleuse, avide, attrape-tout, le philosophe, ou l’anthropologue, ou le poète , ou le théologien, peut se sentir en droit de reposer, à nouveau, la question de l’être ou de l’estre, ou de l’aître, et cela sur le mode apophatique. Si prendre, prendre le plus possible, est l’ordre du jour, ne faut-il pas envisager plutôt de déprendre, de se dé-prendre pour se sur-prendre ?
Dieu, on le sait, est un Dieu jaloux. El qanna’ (Ex. 34,14). S’il est jaloux, c’est que les tourments de l’amour ne lui sont pas inconnus. La question que Nietzsche posait, sans d’ailleurs y répondre, et que Heidegger reprenait laborieusement, pourrait être alors reformulée ainsi : Dieu s’est-il dépris de l’être humain ? Dépris après s’en être épris, et s’en éloignant, comme un amant déçu ?
Vu l’actualité, les tueries, le sang, la haine, tout cela au nom de ce « Dieu jaloux », je crois que je pourrais comprendre un autre Dieu, qui se déprendrait de l’Homme.
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iNietzsche. Crépuscule des idolesou Comment philosopher à coups de marteau (« Maximes et traits », n° 7). Galliamrd, 1974, p.14
iiMartin Heidegger. Réflexions VI. Cahiers noirs (1931-1938).Traduit de l’allemand par François Fédier. Gallimard, 2018, § 63, p. 461. Le traducteur signale que Nietzsche emploie ici le mot Fehlgriff, alors que Heidegger emploie le mot Mißgriff. Griff se traduit par « prise ». Fédier ajoute : « Fehlgriff est la prise qui lâche la proie pour l’ombre. Mißgriff accentue l’idée du manquement, au point qu’il faut presque entendre « mé-prise » comme disant l’échec de la tentative qui entendait se saisir de l’estre. »
iiiEn automne 1932, Heidegger écrit : « Nous sommes à l’aube d’un temps au sein duquel toutes les autorités et organisations, tous les élans et toutes les mesures vont être fondus en un seul magma ; et là, ce qui importe surtout, c’est que nous mettions en œuvre le vrai feu original et rendions fluide dans l’existence à venir le vrai métal idoine pour la refonte. Ce feu, c’est la ‘vérité’ en sa fervescence d’origine et l’incandescence alerte, avide et clarifiante du questionnement. Le métal, et la fermeté d’assise de la Terre, c’est l’estre. » Martin Heidegger. Réflexions III. Cahiers noirs (1931-1938).Traduit de l’allemand par François Fédier. Gallimard, 2018, § 163, p. 189
ivThérèse d’Avila explique que dans le ravissement, « vous vous trouvez saisi par un mouvement d’une force et d’une impétuosité inouïes. Vous voyez, vous sentez s’élever cette nuée ou, si vous voulez, cet aigle puissant vous emporter sur ses ailes […] De fait, on est emporté malgré soi. » (Vie, 20)
Du dégoût à en vomir. De la rage à en arracher la bouche, devant l’impuissance affaissée, la désertion de la raison, l’assèchement de la sagesse, l’effacement de la « loi » (mais, en revanche, le quintuple décuplement du talion), l’implosion de l’humanité, l’explosion de l’inhumain. L’humain réduit à bien moins que l’animal, rabaissé au caniveau d’une minérale inhumanité. Maintenant et encore – seulement du sang, de la mort, de la haine. Des vies massacrées par les missiles, traînées à répétition dans la boue sanglante des chars, dans l’orgie aveugle des drones, et l’assassinat par l’IA. Par-dessus le marché, l’effroyable destruction de toutes les valeurs. Des idées plurimillénaires froidement déchiquetées devant tous les yeux. Et surtout, cette haine à l’état pur, cette haine vive, qui va continuer de vivre, de prospérer, de propager ses futurs, de les asservir sans fin à son ordre au front bas, sans perspectives autres que des morts multipliées, de la mort toujours infligée, du sang en flaques coagulées et des haines neuves. Le cynisme le plus vorace, l’arrogance la plus impitoyable. Le mépris pour l’« autre » jusqu’à l’os, et jusqu’à ses cendres. La violence satisfaite d’elle-même, sûre de son « droit » (il n’y a plus de gauche depuis longtemps). Ce droit – un Droit divin, une Loi, disent-ils. Le droit de faire hurler la haine en l’humain. L’impunité absolue, dans les concerts mous, feutrés, suivistes, des lâchetés achetées. De quelque côté que l’on se tourne – l’humain avili. À nouveau avili. Ils n’ont rien vu, ils n’ont rien compris ? Ils ne savent pas ce qu’ils font ? Des profondeurs, je crie.
Le prix des perles noires, le cours des coraux blancs,
L’or rouge des regards, la nuit de toutes ces âmes,
Face au soleil palpable, je recompte chaque atome.
Les portes sont closes et les verrous tirés,
Tes clés jetées au ciel ouvrent les nuées,
Leurs dents de fer mugissent dans la lumière.
Ma chair est sans serrure, l’océan ne ferme plus,
Des marées de sang abreuvent les guerres,
La haine grouille dans les coins, les saints sont plus que nus.
Je suis asservi à la fuite des jours,
Ma gorge attend le couteau de leur maître.
Mais je sers un dieu mort d’une vie exsangue.
Son nom était-il Éli ou Lama Sabakhtani ?
Entre en ce désert sans ciel, et bois toutes les nues.
D’une seule rasade j’absorbe ce Sud,
Le Sud je l’exsude.
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iJalâloddin Rûmî (1207-1273) est l’auteur d’un Diwân empli de ghazals. Il vit le jour à Balkh dans le Khorassan. En 1244, à Tabrîz, il rencontra Shamsoddîn (« le Soleil de la religion ») Muhammad Ibn ’Ali Malek-dâd, un soufi errant. Shamsoddîn lui demanda tout de go : « Qui est le plus grand Muhammad ou Bâyazîd ? ». Rûmî, interloqué, ne sut quoi dire. Alors Shamsoddîn lui demanda pourquoi Muhammad avait dit à Dieu : « Je ne T’ai pas connu comme il fallait Te connaître ». Rûmî alors s’évanouit. Il est à noter que Bâyazîd, ou Abû Yazîd Bastamî (mort en 848) est une célèbre figure du soufisme. J’ai écrit ce texte, « Au sud de Rûmî », parce qu’il sut boire à la coupe en laissant tous les blâmes, qu’il avait le cœur doux et le soleil ardent.
Les propos de Hitler que l’on va lire ont été tenus en 1933, peu après son accession à la Chancellerie d’Allemagne. Rapportés par Hermann Rauschning, dans son livre Hitler m’a dit, paru en 1939, ils ne sont pas, me semble-t-il, sans évoquer d’étranges résonances avec certaines tendances latentes, ou même émergentes, de notre époque, quant à la nature même du fait religieux, et quant à ses interférences avec le « politique ».
« Derrière moi, la voix de Hitler s’éleva, stridente, pour répondre à un propos de Streicher, et je prêtais l’oreille.
« Les religions ? Toutes se valent. Elles n’ont plus, l’une ou l’autre, aucun avenir. Pour les Allemands tout au moins. Le fascisme peut, s’il le veut, faire sa paix avec l’Église. Je ferai de même. Pourquoi pas ? Cela ne m’empêchera nullement d’extirper le christianisme de l’Allemagne. Les Italiens, gens naïfs, peuvent être en même temps des païens et des chrétiens. Les Italiens et les Français, ceux qu’on rencontre à la campagne, sont des païens. Leur christianisme est superficiel, reste à l’épiderme. Mais l’Allemand est différent. Il prend les choses au sérieux : il est chrétien ou païen, mais non l’un et l’autre. D’ailleurs, comme Mussolini n’arrivera jamais à faire de ses fascistes des héros, peu importe qu’ils soient païens ou chrétiens. Pour notre peuple, au contraire, la religion est affaire capitale. Tout dépend de savoir s’il restera fidèle à la religion judéo-chrétienne et à la morale servile de la pitié, ou s’il aura une foi nouvelle, forte, héroïque, en un Dieu immanent dans la nature, en un Dieu immanent dans la nation même, en un Dieu indiscernable de son destin et de son sang. »
Après une légère pause, Hitler poursuivit : « Laissons de côté les subtilités. Qu’il s’agisse de l’Ancien Testament ou du Nouveau, ou des seules paroles du Christ, comme le voudrait Houston Stewart Chamberlain, tout cela n’est qu’un seul et même bluff judaïque. Une Église allemande ! Un christianisme allemand ? Quelle blague ! On est ou bien chrétien ou bien allemand, mais on ne peut pas être les deux à la fois. Vous pourrez rejeter Paul l’épileptique de la chrétienté. D’autres l’ont déjà fait. On peut faire de Jésus une noble figure et nier en même temps sa divinité. On l’a fait de tout temps. Je crois même qu’il existe en Amérique et en Angleterre, encore aujourd’hui, des chrétiens de cet acabit, qu’on nomme des « unitaires » ou quelque chose dans ce goût-là. Toute cette exégèse ne sert exactement à rien. On n’arrivera pas ainsi à se délivrer de cet esprit chrétien que nous voulons détruire. Nous ne voulons plus d’hommes qui louchent vers « l’au-delà ». Nous voulons des hommes libres, qui savent et qui sentent que Dieu est en eux. »
A une observation de Streicher, ou de Goebbels, que je n’entendis d’ailleurs point, Hitler reprit : « Ce serait folie de notre part de vouloir faire de Jésus un Aryen. Ce que Chamberlain a écrit là-dessus est tout simplement idiot ; encore suis-je poli. Ce que nous ferons ? Je vais vous le dire : nous empêcherons que les Églises fassent autre chose que ce qu’elles font à présent, c’est-à-dire perdre tous les jours un peu plus de terrain. Croyez-vous, par hasard, que les masses redeviendront chrétiennes ? Stupidité ! Jamais plus. Le film est terminé, plus personne n’entrera dans la salle, et nous y veillerons. Les curés devront creuser leur propre tombe. Ils nous vendront d’eux-mêmes leur bon Dieu ! Pour conserver leurs fonctions et leur misérable traitement, ils consentiront à tout. Et nous, quel programme devrons-nous suivre ? Exactement celui de l’Église catholique, lorsqu’elle a imposé sa religion aux païens : conserver ce qu’on peut conserver et réformer le reste. Par exemple, Pâques ne sera plus la Résurrection, mais l’éternelle rénovation de notre peuple. Noël sera la naissance de notre sauveur, c’est-à-dire de l’esprit d’héroïsme et d’affranchissement. Pensez-vous qu’ils n’enseigneront pas ainsi notre Dieu dans leurs églises, ces prêtres libéraux qui n’ont plus aucune croyance et qui exercent simplement une fonction ? Qu’ils ne remplaceront pas leur Croix par notre croix gammée ? Au lieu de célébrer le sang de leur Sauveur d’autrefois, ils célébreront le sang pur de notre peuple ; ils feront de leur hostie le symbole sacré des fruits de notre terre allemande et de la fraternité de notre peuple. Mais oui, je vous l’assure, ils mangeront ce pain-là, et alors, Streicber, vous verrez les églises de nouveau remplies. Si nous le voulons ce sera notre culte à nous qui sera célébré dans les églises. Mais ce n’est pas encore pour aujourd’hui. » Hitler se recueillit un instant. Mme Raubal [la sœur d’Hitler] me posa quelques questions à propos de ma famille, mais Hitler reprit aussitôt : « Pour le moment, on peut laisser les choses aller leur train. Mais cela ne durera pas. A quoi bon une religion unitaire; une Église allemande, détachée de Rome ? Ne voyez-vous pas que tout cela est déjà dépassé ? Chrétiens allemands Église allemande, chrétiens schismatiques ! Vieilles histoires que tout cela. Je sais bien ce qui doit fatalement arriver, et quand le moment sera favorable, nous nous en chargerons. Sans religion propre, le peuple allemand ne peut avoir de stabilité. Que sera cette religion ? Personne ne le sait encore. Nous le sentons, mais cela ne suffit pas. » Quelqu’un lui posa une question que je n’entendis pas et à laquelle il répondit : « Non, ces professeurs et ces ignorantins qui échafaudent des mythes nordiques ne valent rien pour nous. Ils me gênent dans mon action. Vous me demanderez pourquoi je les tolère ? Parce qu’ils contribuent à la décomposition, parce qu’ils provoquent du désordre, et que tout désordre est créateur. Si vaine que soit leur agitation, laissons-les faire, parce qu’ils nous aident à leur façon, comme les curés à la leur. Nous les obligerons, les uns comme les autres, à détruire eux-mêmes leurs religions par effondrement intérieur, en les vidant de toute autorité et de tout contenu vivant, en ne laissant subsister qu’un vain rituel de phrases creuses. Nous y arriverons, n’en doutez pas. »
La conversation devint plus calme. Goebbels s’assit à notre table. Hanfstängel entra dans le salon. Les deux Gauleiter bavarois dénoncèrent au Führer quelques exemples de résistance caractérisée de la part de l’Église catholique en Bavière. « Il ne faut pas que les hommes noirs se fassent des illusions, gronda Hitler. Leur temps est révolu. Ils ont perdu la partie. » Il déclara qu’il se garderait bien de faire comme Bismarck. « Je suis catholique. La Providence l’a voulu. En effet, seul un catholique connaît les points faibles de l’Église. Je sais de quelle manière on peut attaquer ces gens-là. Bismarck a été stupide. Il était protestant et les protestants ne savent pas bien ce que c’est que l’Église. Bismarck a eu ses décrets et son sergent de ville prussien, et il n’est arrivé à rien. Moi, je ne me lancerai pas dans un nouveau Kulturkampf, ce serait vraiment trop bête. Je ne tiens pas à ce que les hommes noirs puissent se parer de la couronne des martyrs devant de pauvres femmes. Mais, je saurai les mater, soyez-en sûrs. »
Hitler s’échauffait, retombait sans s’en apercevoir dans le dialecte viennois : « L’Église catholique, c’est une grande chose. Ce n’est pas rien pour une institution d’avoir pu tenir pendant deux mille ans. Nous avons là une leçon à apprendre. Une telle longévité implique de l’intelligence et une grande connaissance des hommes. Oh! Ces ensoutanés connaissent bien leur monde et savent exactement où le bât les blesse. Mais leur temps est passé. Du reste, ils le savent bien. Ils ont assez d’esprit pour le comprendre et pour ne pas se laisser entraîner dans le combat. Si toutefois ils voulaient entamer la lutte, je n’en ferais certainement pas des martyrs. Je me contenterai de les dénoncer comme de vulgaires criminels. Je leur arracherai du visage leur masque de respectabilité. Et si cela ne suffit pas, je les rendrai ridicules et méprisables. Je ferai tourner des films qui raconteront l’histoire des hommes noirs. Alors, on pourra voir de près l’entassement de folie, d’égoïsme sordide, d’abrutissement et de tromperie qu’est leur Église. On verra comment ils ont fait sortir l’argent du pays, comment ils ont rivalisé d’avidité avec les Juifs, comment ils ont favorisé les pratiques les plus honteuses. Nous rendrons le spectacle si excitant que tout le monde voudra le voir et qu’on fera de longues queues à la porte des cinémas. Et si les cheveux se dressent sur la tête des bourgeois dévots, tant mieux. La jeunesse sera la première à nous suivre. La jeunesse et le peuple. Quant aux autres, je n’ai pas besoin d’eux. Je vous garantis que, si je le veux, j’anéantirai l’Église en quelques années, tant cet appareil religieux est creux, fragile et mensonger. Il suffira d’y porter un coup sérieux pour le démolir. Nous les prendrons par leur rapacité et leur goût proverbial des bonnes choses. Je leur donne tout au plus quelques années de sursis. Pourquoi nous disputer ? Ils avaleront tout, à la condition de pouvoir conserver leur situation matérielle. Ils succomberont sans combat. Ils flairent déjà d’où souffle le vent, car ils sont loin d’être bêtes. Certes, l’Église a été quelque chose autrefois. À présent, nous sommes ses héritiers, nous sommes, nous aussi, une Église. Ils connaissent leur impuissance. Ils ne résisteront pas. D’ailleurs peu m’importe. Dès l’instant où j’ai la jeunesse avec moi, les vieux peuvent aller moisir au confessionnal si ça leur chante. Mais pour la jeunesse, c’est autre chose, et c’est moi que cela regarde. »
À l’époque où j’entendis cette conversation, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait de simples vantardises, d’une concession au pornographe Streicher. Cependant, elle m’avait profondément troublé. Je n’avais jamais encore pensé que Hitler pût faire preuve d’un tel cynisme. Je me suis souvent rappelé ces propos quand on a poursuivi plus tard les prêtres catholiques pour trafic de devises ou pour attentats aux mœurs afin de les représenter aux yeux de la masse comme des criminels et de leur enlever, par avance, la palme du martyre et le bénéfice de la persécution. Ce fut comme on peut le voir, une entreprise cynique et depuis fort longtemps préméditée dont Hitler, et Hitler seul, porte toute la responsabilité. Je n’entendis plus grand chose de la suite de la conversation. Je retiens cependant le mépris qu’il affichait pour l’Église luthérienne. Il ne partageait aucunement les conceptions et les espoirs d’un grand nombre de protestants combatifs et ennemis de Rome, qui voulaient détruire l’Église catholique à l’aide du national-socialisme, pour créer une Église unitaire allemande, essentiellement évangélique, et dans laquelle les fidèles catholiques auraient été incorporés de force et auraient formé une section spéciale. Je me suis entretenu plus tard, à plusieurs reprises, avec l’Évêque du Reich Muller, qui avait failli être mon prédécesseur à la présidence du Sénat de Dantzig. Ses plans ambitieux étaient orientés dans le sens que je viens d’indiquer. « Les pasteurs protestants, dit encore Hitler, n’ont même pas l’idée de ce qu’est une Église. On peut se permettre avec eux tout ce qu’on voudra, ils s’inclineront toujours. Ils sont habitués aux humiliations. Ils ont appris à les endurer chez leurs hobereaux, qui les invitaient le dimanche à venir manger le rôti d’oie. Mais ils n’avaient pas leur place à la grande table ; ils mangeaient avec les enfants ou les précepteurs. C’était déjà beau qu’on ne les eût pas obligés à partager le repas des domestiques. Ce sont de pauvres diables besogneux, soumis jusqu’au baisemain et transpirant de confusion quand on leur adresse la parole. Au fond, ils n’ont aucune foi qu’ils prennent au sérieux et ils n’ont pas non plus une grande position à défendre comme Rome. » La conversation, qui s’était un instant égarée sur des détails insignifiants et de faciles injures, redevint intéressante quand Hitler aborda le thème de notre paysannerie. Il prétendit que même chez nous, sous la carapace chrétienne, il y avait le vieil et éternel paganisme qui toujours, reparaissait à la surface. « Vous êtes bien agriculteur, n’est-ce pas ? me dit-il. Qu’en pensez-vous ? Comment les choses se passent-elles chez vous ? » Je me levais et m’approchais de lui. « Chez nous, répondis-je, la paysannerie est déjà très instruite. Elle a conservé bien peu de choses des anciennes coutumes. Cependant, si l’on grattait un peu la surface, il est probable qu’on en retrouverait les vieilles croyances ancestrales. «
– « Vous voyez bien, triompha Hitler. C’est là-dessus que je bâtis. Nos paysans n’ont pas oublié leurs croyances d’autrefois, la vieille religion vit toujours. Elle n’est que recouverte par la mythologie chrétienne, qui est venue se superposer, comme une couche de suif, et a conservé le contenu du pot. J’ai dit à Darré qu’il était temps d’aborder la vraie Réforme. Darré m’a fait des propositions étonnantes que j’ai immédiatement approuvées. Il remettra en honneur les anciennes coutumes par tous les moyens. Pendant la Semaine Sainte et dans les expositions agricoles mobiles, il fera connaître notre conception religieuse par l’image et d’une façon si expressive que le paysan le plus borné la saisira. On ne fera plus comme autrefois, on n’évoquera pas le passé avec des cavalcades et mascarades romantiques. Le paysan doit savoir ce que l’Église lui a dérobé: l’appréhension mystérieuse et directe de la Nature, le contact instinctif, la communion avec l’Esprit de la terre. C’est ainsi qu’il doit apprendre à haïr l’Église. Il doit apprendre progressivement par quels trucs les prêtres ont volé leur âme aux Allemands. Nous gratterons le vernis chrétien et nous retrouverons la religion de notre race. C’est par la campagne que nous commencerons, et non par les grandes villes, Goebbels ! Nous n’allons pas nous mêler à la stupide propagande marxiste de l’athéisme. Dans les masses des grandes villes, il n’y a plus rien. Là où tout est mort, on ne peut plus rien rallumer. Mais nos paysans vivent encore sur des croyances païennes et c’est en partant de là que nous pourrons un jour évangéliser les masses des grandes villes. Nous en sommes d’ailleurs encore bien loin. »
La conversation était terminée. Nous restâmes assis pendant quelques instants autour de la table. Hitler s’était assis avec nous. Mme Goebbels se montra particulièrement attentive à la santé du Führer. Elle décréta qu’il était l’heure de se retirer. « Vous avez derrière vous, mon Führer, une journée chargée, et une journée tout aussi chargée vous attend demain. »
Nous prîmes donc congé et je rentrais dans mon petit hôtel, près de la gare de Friedrichstrasse. »
«Tout ce que j’aime, tout ce que je pense et ressens, m’incline à une philosophie particulière de l’immanence, d’après laquelle la surréalité serait contenue dans la réalité même, et ne lui serait ni supérieure ni extérieure. Et réciproquement, car le contenant serait aussi le contenu. Il s’agirait presque d’un vase communicant entre le contenant et le contenui.» Le contenant, on l’a compris, c’est la réalité, et le contenu, c’est la surréalité. Mais en réalité, le contenant et le contenu sont la même chose – selon les surréalistes. André Breton jugea que la nature même de la réalité réside entièrement dans son immanence. Tout s’y résume, et tout en naît toujours. La réalité serait en quelque sorte enceinte de surréalité – elle l’engendrerait en permanence. Mais si c’est bien le cas, le préfixe [sur-] ne devrait pas ici faire illusion. Ce sur– n’a certainement pas le sens d’au-dessus. Il n’y a pas la moindre trace de transcendance dans l’immanence.
Je suis frappé par la fixation obstinée des surréalistes à refuser l’existence de quoi que ce soit de « supérieur » ou d’« extérieur » à la réalité. Leur surréalisme est un absolu réalisme, et aussi un radical matérialisme. En dehors de la « réalité » et de la « matière », il n’y a absolument « rien », selon eux. La transcendance n’existe tout simplement pas. Le surréalisme revient donc à un nihilisme de la pensée. De fait, la « spéculation pure », par exemple, est totalement bannie par les surréalistes. D’ailleurs, le pape Breton proclama dans son Second manifeste, peu après le krach d’octobre 1929, et donc au début d’une longue crise qui vit la fin d’un monde et la ruine de tant de petits comme de grands « épargnants » : « Nous combattons sous toutes leurs formes l’indifférence poétique, la distraction d’art, la recherche érudite, la spéculation pure. Nous ne voulons rien avoir de commun avec les petits ni avec les grands épargnants de l’esprit.» Cette allusion aux « épargnants » était évidemment une référence à tous ces autres « épargnants », au sens propre, qui venaient d’être proprement et brutalement soulagés de leurs petites et grandes économies. La crise née à Wall Street n’était pas seulement financière, elle semblait s’être propagée à toutes les formes de la réalité, y compris artistiques, intellectuelles et morales. Breton s’empressa d’empocher, en ces temps troublés, tous les bénéfices dont ses dons de prophétie cataclysmique le gratifiaient inopinément. Il prétendit avoir pressenti, avec son [premier] Manifeste du surréalisme, la crise totalement transversale qui se préparait alors, et qui se concrétisait maintenant. Le second Manifeste fut pour Breton l’occasion de rappeler la précision de son diagnostic (publié quatre ans auparavant), et de souligner toute la profondeur, la largeur et l’étendue de la catastrophe en cours, avec tous ses prolongements : « Le surréalisme ne tendit à rien tant qu’à provoquer, au point de vue intellectuel et moral, une crise de conscience de l’espèce la plus générale et la plus graveii ». La crise de 1929 était en effet patente. Mais n’était-elle qu’une crise de l’immanence ? Si elle était si « générale » et si « grave » qu’elle affectât la conscience même, il eut fallu peut-être envisager l’hypothèse que les visions ou les idéologies qui prévalaient dans des temps aussi sombres (y compris la vision surréaliste elle-même) n’étaient décidément ni explicatives ni opératoires ou salvifiques, dans leur essence. Cette essence, d’ailleurs, se résumait (selon l’idéologie surréaliste comme selon l’idéologie matérialiste) à leur seul « contenant », c’est-à-dire à la réalité elle-même. Un siècle après la publication du Manifeste surréaliste, on ne peut s’empêcher de noter quelques analogies entre la situation des années 1920 et 1930 (une crise générale sur de multiples fronts, une montée des idéologies ultranationalistes et autoritaires) et le paysage idéologique qui s’affirme de plus en plus en notre an de grâce 2024. N’avons-nous donc rien appris ? Il me paraît qu’il y avait alors, et qu’il y a toujours, probablement, bien autre chose à considérer et à analyser quant à la nature et à la texture du réel. Le cas Breton, j’y insiste, me semble être comparable au canari dans la mine. Breton témoignait alors, par son idéologie même, du danger « immanent », dont il clamait la prégnance. Fait révélateur, ses apostrophes éruptives n’allaient pas sans quelques fausses notes, et autres troublants trilles. Il allégua la nécessité de s’intéresser aux sciences de l’occulte, à l’astrologie et à la « métapsychique »: « Il y aurait tout intérêt à ce que nous poussions une reconnaissance sérieuse du côté de ces sciences à divers égards aujourd’hui complètement décriées que sont l’astrologie, entre toutes les anciennes, la métapsychique (spécialement en ce qui concerne l’étude de la cryptesthésie parmi les modernes. Il ne s’agit que d’aborder ces sciences avec le minimum de défiance nécessaire et il suffit pour cela, dans les deux cas, de se faire une idée précise, positive, du calcul des probabilitésiii.» L’alchimie lui était un modèle : « Je demande qu’on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent, avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but : la pierre philosophale n’est rien d’autre que ce qui devait permettre à l’imagination de l’homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatanteiv.» Plus grave, mais aussi position, ô combien révélatrice, il alla jusqu’à proférer une incitation aux meurtres collectifs, là encore non sans une fort troublante analogie avec nombre d’événements contemporains : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolver aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. Qui n’a pas eu, au moins une fois, envie d’en finir de la sorte avec le petit système d’avilissement et de crétinisation en vigueur a sa place toute marquée dans cette foule, ventre à hauteur de canon… » Breton était pleinement conscient de la violence de ses paroles pour le « bourgeois » [l’ennemi absolu] : « Cet acte que je dis le plus simple, il est clair que mon intention n’est pas de le recommander entre tous parce qu’il est simple, et me chercher querelle à ce propos revient à demander bourgeoisement à tout non-conformiste pourquoi il ne se suicide pas, à tout révolutionnaire pourquoi il ne va pas vivre en U.R.S.S.v.» L’apologie, véritablement « terroriste » de Breton, lui fut par la suite reprochée par Albert Camus dans L’homme révolté. En 1951, Raymond Queneau, dans Philosophes et voyousvi, la qualifia d’«acte SS» : « Le surréalisme sous cet aspect, au moins en parole, n’était pas sans rapport avec l’activité nazie […] Breton avait dit que l’acte surréaliste le plus valable était de descendre dans la rue et de tirer des coups de feu dans tous les sens sur les gens. Actes SS, il faut bien le reconnaître, maintenant que nous avons une expérience historique un peu ravivée, depuis celle qu’on avait héritée des Assyriensvii. » Queneau ajouta, pour faire bonne mesure, ces mots qui révèlent un autre angle de la question – la fascination répandue pour le nazisme dans les années 1930 : « L’attrait du nazisme — et pourquoi nier qu’il y eut une forte attirance pour le nazisme, indépendamment de raisons politiques, — tint à ce que c’était une civilisation de voyous. L’aspect ennuyeux fut soigneusement camouflé. Un des meilleurs livres (involontaire, prétendit-on) de la propagande allemande fut le Hitler m’a dit de Rauschning. Il parut durant la drôle de guerre : je crois que peu de français furent insensibles à son extravagance. Plus que l’ordre qu’il était censé apporter — et le bourgeois français en rabattit rapidement —, Hitler séduisit par sa voyoucratieviii. »
Comparaison est ici raison. Ces éléments d’une histoire point si ancienne valent d’être revisités, et compris pour ce qu’ils recèlent de permanent, de durable, de constitutif dans la nature humaine. Il n’y a personne qui ne le ressente profondément: les temps du jour sont d’un sombre, chaque jour plus sombre. Que faire ? Que penser ? Qu’espérer ? Je réponds ceci à ces trois questions : – Résister, partout, tout le temps, à tous ceux qui tuent l’âme et l’homme. Penser sans cesse, en commençant par critiquer la racine même de toutes les idéologies. Enfin, pressentir dans la nature humaine sa potentielle sur-nature, ou, pour parler grec, sa méta-physis.
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iAndré Breton. Le surréalisme et la peinture. 15 juillet 1925
iiAndré Breton. Second Manifeste du Surréalisme. Décembre 1929
i Les mots joie et joi furent, au 12e siècle, dans les chants des troubadours, employés sous ces deux formes, féminine ou masculine. Pourquoi faire ici revivre le mot joi , désormais oublié ? Parce que « je » rime avec jeu, tout comme le « soi » rime avec joi. De plus, le mot joi, selon une bonne spécialiste de la question, « dénote une jouissance, une force vitale, un élan embellissant et épurant, une ‘fête de l’être’. » (Julia Kristeva. Histoires d’amour, Folio, 1986, p. 349)
iiiJe me suis ici inspiré de vers attribués à Bertrand de Born, et j’ai repris une expression qu’il emploie (« de sa verge à l’âme »), mais en en modifiant la portée, et en en détournant le sens en vue d’une autre finalité de sens :
« Arnaud envoie sa chanson sur l’ongle et l’oncle
pour complaire à la cruelle qui de sa verge à l’âme
a son ami désiré dont la gloire en toute chambre entre. »
(Vers cités par Julia Kristeva. Histoires d’amour, Folio, 1986, p. 350)
iv J’emprunte le mot lame, dans ce contexte, à Marcel Proust : « La mort n’atteint pas uniformément tous les hommes, mais […] une lame plus avancée de sa montée tragique emporte une existence située au niveau d’autres que longtemps encore les lames suivantes épargneront ». Marcel Proust, Sodome,1922, p. 867
vJ’emprunte ici à Raimbaud d’Orange un mot (entrebec = entrelace) :
« Cars, bruns et teinz mots entrebec / Pensius pensans. »
(Rares, sombres et colorés, des mots j’entrelace, / Pensivement pensif.)
Le surréalisme eut jadis son heure de gloire. Passons ici à sa suite, et folâtrons un instant dans la suie simple de son incendie sans cendres, mais non sans décombres, ni sans décembres. Cent ans après « Rrose Sélavyi« , il est temps de révéler enfin ceci : « Éros en fait était rosse, et non rose ». Si, si, je vous assure. Il faut aussi savoir queue [sic] : « Éros hait la mort ». Ou encore, queue : « Éros, c’est le vit ». Ce dernier aphorisme est certes assez con, ou plutôt incomplet, à mon avis, du moins du point de vue de la vulve. Mais il vaut bien Sélavy. Je n’ai rien contre Éros, ni contre la Vie, le vit et tout ce qui s’ensuit. Bien au contraire. Mais la mort est de nos jours rien moins que surréelle. Ce qui, grammaticalement, veut dire qu’elle ne l’est pas du tout (surréelleii), n’en déplaise au pape Breton, André de son prénom – ce pape qui paria contre Dieu, qui gagna (dit-il) et qui en profita pour le traiter de « porciii ». Soit. Si Rrose Sélavy, Breton qu’est-ce ?, demandera-t-on. Aujourd’hui, malheureusement, les porcs grouillent et les tueurs abondent, il y en a plein les ondes, et ces assassins porcins ne sont ni divins ni surréels. Les morts en masse, vus du ciel, les assassinats collectifs, la destruction des peuples, les famines punitives, etc., non, ce n’est pas « lavy ». En ces jours, elle est bien trop réelle, la mort, elle est réelle à en vomir, et elle n’est certes pas surréelle, elle est seulement cernée par les mensonges, et lardée de veuleries.
Au siècle dernier, le surréalisme a montré toute son étendue et toutes ses limites. Son côté plaisantin, au fond vain, quoique remuant la vase. Cela ne convient plus à notre temps de charniers récurrents et de puanteurs patentes. Il faut autre chose. Quoi ? Visons le long terme. Comme une cuillerée de probiotique, versons une dose de sur-idéalisme, et une once de méta-réalisme, dans le brasier du vide, dans la sidérante vacuité des idées du jour (qui n’est qu’une nuit). Je me propose d’en théoriser la puissance et la grâce, mais une autre fois. Pour le moment, je dirai que, si le réel s’enraye, le surréel surenchérit et multiplie les rayures. Dans un temps de mort et de haine, est nécessaire une dose de sur-idéel, une once de méta-réel.
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iLe patronyme Rrose Sélavy a été utilisé comme pseudonyme par Marcel Duchamp à partir de 1920, notamment pour une série de portraits photographiques par Man Ray, dans lesquels Duchamp se travestit en femme. Il fut repris par Robert Desnos, en hommage à Duchamp, comme titre d’un recueil d’aphorismes « poétiques », en forme de calembours, publié dans la revue Littérature nouvelle, série 5 (1922). Il fallait alors lire Rrose Sélavy en détachant l’initiale R, et en élidant la deuxième syllabe de rose, ce qui donne : « Éros, c’est la vie ». On est libre, aujourd’hui, de détourner ce mot de maître, et se mettre en peine (Hisse ! et Ho!) de futurs contrepets, réels, surréels ou idéels.
iiBreton a défini le surréalisme ainsi : « SURRÉALISME, n.m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de tout autre manière, le fonctionnement réel de Ia pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » Manifeste du surréalisme (15 octobre 1924). Mon commentaire : La réalité, aujourd’hui, ne peut plus être pensée « automatiquement », et encore moins purement automatiquement. Elle ne peut plus simplement se passer de tout contrôle (de la raison ou de toute autre instance méta-cognitive).
iii«J’ai toujours parié contre Dieu et le peu que j’ai gagné au monde n’est pour moi que le gain de ce pari… Si dérisoire qu’ait été l’enjeu (ma vie) j’ai conscience d’avoir pleinement gagné. Tout ce qu’il y a de chancelant, de louche, d’infâme, de souillant et de grotesque passa pour moi par ce seul mot : Dieu. Dieu ! […] Quelqu’un se proposait dernièrement de décrire Dieu ‘comme un arbre’ et moi une fois de plus, je voyais la chenille et je ne voyais pas l’arbre. Je passais sans m’en apercevoir entre les racines de l’arbre, comme sur une route des environs de Ceylan. Du reste, on ne décrit pas un arbre, on ne décrit pas l’informe. On décrit un porc et c’est tout. Dieu, qu’on ne décrit pas, est un porc.» André Breton. Le surréalisme et la peinture (15 juillet 1925)
Jephté traversa le Galaad et Manassé. Il voulait faire la guerre aux Ammonites, et remporter une victoire totale. Animé de l’esprit de l’Éternel, il fit un vœu : »Si tu livres en mon pouvoir les enfants d’Ammon, la première créature qui sortira de ma maison au-devant de moi, quand je reviendrai vainqueur des enfants d’Ammon, sera vouée à l’Éternel, et je l’offrirai en holocauste. » Jephté marcha alors sur les Ammonites pour les combattre, et l’Éternel les livra en sa main. Vainqueur, il rentra dans sa maison à Miçpé. Il vit alors sa fille venir à sa rencontre, en dansant au son des tambourins. C’était son unique enfant; en dehors d’elle, il n’avait ni fils, ni fille. Dès qu’il la vit, il déchira ses vêtements et s’écria : « Ah ! ma fille, tu m’accables !, c’est toi qui fais mon malheur ! Je me suis engagé, moi, devant l’Éternel, je ne puis m’en dédire. » Elle lui répondit : « Mon père, tu t’es engagé devant Dieu, fais-moi ce qu’a promis ta bouche, maintenant que l’Éternel t’a vengé de tes ennemis, les Ammonites. Seulement, ajouta-t-elle, qu’on m’accorde cette faveur, de me laisser deux mois de répit, afin que j’aille, retirée sur les montagnes, pleurer avec mes amies sur ma virginité. » « Va », dit-il. Et il la laissa libre pour deux mois ; et elle s’en alla avec ses compagnes sur les monts, où elle pleura sa virginité. Au bout de deux mois, elle revint chez son père, qui accomplit à son égard le vœu qu’il avait prononcé. Elle n’avait jamais connu d’homme. Et cela devint une coutume en Israël : d’année en année, quatre jours de suite, les filles israélites se réunissaient pour pleurer la mémoire de la fille de Jephté le Galaaditei.
Que nous apprend ce récit du Livre des Juges ? Le général en campagne fait tout pour obtenir la victoire sur l’ennemi, y compris des vœux imprudents. Tout cela se termine par le sacrifice de sa propre fille, qui l’avait accueillie joyeusement et en dansant, et qui, par cela même avait créé la condition de son égorgement, sur l’autel de l’holocauste. Son père ne manqua pas d’honorer son vœu sanglant. Il trouva même le moyen de faire reposer sur sa fille la responsabilité de sa mort (« Ah ! ma fille, tu m’accables !, c’est toi qui fais mon malheur !)…
Aucun lien, bien sûr, avec des événements contemporains. Mais ceux qui, dans quelque guerre actuelle ou à venir, accueilleront la victoire finale avec joie et en dansant, qui sait de quels terribles vœux, ils devront ensuite payer le prix ?
Les métaphores me fatiguent. Leur pauvreté (stylistique et rhétorique), leur répétition (paresseuse, voire lymphatique), leurs biais (implicites, et parfois, retors, délibérés), me sont de plus en plus insupportables. Pourtant, elles envahissent les médias, fort complaisants à l’égard des polémistes qui en abusent ad libitum. La demande agonistique de l’époque l’exige sans doute. Une tribune d’Edgar Morin dans Le Monde, parue ce matini, en regorge. Le propos se veut catastrophiste (« nous allons vers de possibles catastrophes »), mais il s’empresse de récuser immédiatement le « Catastrophisme ». Il annonce, après tant d’autres, une « course vers le désastre », et surtout la « crise de l’humanité », qui est d’ailleurs une « polycrise » (à savoir « une crise écologique, économique, politique, sociale, civilisationnelle » laquelle, de plus, « va s’amplifiant »). En conséquence, Morin prône la « résistance » (de l’Esprit, naturellement, il ne s’agit pas encore de prendre les armes), – superbe formule, suivie d’un paragraphe gluant de métaphores convenues, entraînant vers les profondeurs du Mythe, et rappelant le combat éternel entre Éros et Thanatos (« La résistance préparerait les jeunes générations à penser et à agir pour les forces d’union de fraternité, de vie et d’amour que nous pouvons concevoir sous le nom d’Éros, contre les forces de dislocation, de désintégration, de conflit et de mort que nous pouvons concevoir sous les noms de Polemos et Thanatos »).
La première métaphore du texte de Morin (« Il est minuit ») avait déjà été employée en 1939. « S’il est minuit dans le siècle : lorsque Victor Serge a publié le livre qui porte ce titre, en 1939, année du pacte germano-soviétique et du dépeçage de la Pologne, il était effectivement minuit et une nuit irrévocable allait s’épaissir et se prolonger pendant cinq ans. N’est-il pas minuit dans notre siècle ? »
Pourquoi « minuit », et pas trois heures du matin ? La nuit n’est-elle pas déjà bien avancée ? Ou bien, faut-il comprendre que les petites heures de la nuit, qui restent encore à venir, verront des catastrophes bien pires encore que les deux guerres en cours, que Morin décrit ainsi : « Celle d’Ukraine a déjà mobilisé l’aide économique et militaire d’une partie du monde, avec une radicalisation et un risque d’élargissement du conflit. » Quant à l’autre guerre, Morin l’évoque comme n’étant qu’un « foyer »: « Un nouveau foyer de guerre s’est allumé au Proche-Orient après le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023, suivi par les bombardements meurtriers d’Israël sur Gaza. Ces carnages, accompagnés de persécutions en Cisjordanie et de déclarations annexionnistes, ont réveillé la question palestinienne endormie. Ils ont montré à la fois l’urgence, la nécessité et l’impossibilité d’une décolonisation de ce qui reste de la Palestine arabe et de la création d’un État palestinien. » Je ne peux m’empêcher de m’étonner, une fois encore, de l’importance de cette date du 7 octobre 2023, constamment répétée dans les médias, comme si tout partait de là, comme si Rabin n’avait jamais été assassiné et les accords d’Oslo sciemment torpillés, comme si le Hamas n’avait pas été délibérément créé et financé par le gouvernement d’Israël, comme si, réellement, la « question palestinienne » s’était « endormie » jusqu’à ce 7 octobre, – nouveau 11 septembre. Il fut pourtant un temps où la « question palestinienne » n’existait pas encore, en tant que telle. En revanche, on se rappelle que Karl Marx a écrit Sur la question juive en 1843, et, cent ans plus tard, Jean-Paul Sartre a publié Réflexions sur la question juiveii. Les questions se suivent et ne se ressemblent pas, ni les réponses que l’histoire leur a apportées. Cela n’échappe pas à Morin, qui a le mérite d’une certaine lucidité sur ce qui pourrait encore arriver, ou ne pas arriver : « Comme nulle pression n’est, ni ne sera, exercée sur Israël pour arriver à une solution à deux pays, on ne peut prévoir qu’une aggravation, voire un élargissement de ce terrible conflit. C’est une leçon tragique de l’histoire : les descendants d’un peuple persécuté pendant des siècles par l’Occident chrétien, puis raciste, peuvent devenir à la fois les persécuteurs et le bastion avancé de l’Occident dans le monde arabe. »
C’est là un problème grave, tragique, même, sans nul doute. Mais il y a beaucoup plus grave encore, malheureusement. C’est l’avenir même de l’humanité qui est aujourd’hui menacé. Menacé par quoi ? Pour commencer, elle est menacée par le progrès des sciences et des techniques. « Le progrès scientifique technique qui se développe de façon prodigieuse dans tous les domaines est la cause des pires régressions de notre siècle. C’est lui qui a permis l’organisation scientifique du camp d’extermination d’Auschwitz ; c’est lui qui a permis la conception et la fabrication des armes les plus destructrices, jusqu’à la première bombe atomique ; c’est lui qui rend les guerres de plus en plus meurtrières ; c’est lui qui, animé par la soif du profit, a créé la crise écologique de la planète. »
Elle est menacée, de surcroît, par la pensée elle-même, en pleine régression. « Notons – ce qui est difficile à concevoir – que le progrès des connaissances, en les multipliant et en les séparant par des barrières disciplinaires, a suscité une régression de la pensée, devenue aveugle. Lié à une domination du calcul dans un monde de plus en plus technocratique, le progrès des connaissances est incapable de concevoir la complexité du réel et notamment des réalités humaines. Ce qui entraîne un retour des dogmatismes et des fanatismes, ainsi qu’une crise de la moralité dans le déferlement des haines et des idolâtries. »
Comment ne pas être d’accord ? Morin est plus que centenaire, mais il a bon pied, bon œil, Dieu merci, et il a le mot juste, la formule qui frappe. Surtout, comme jadis déjà, au temps des bêtes brunes et blondes, il a le bon réflexe, celui de la résistance. « La première et fondamentale résistance est celle de l’esprit. Elle nécessite de résister à l’intimidation de tout mensonge asséné comme vérité, à la contagion de toute ivresse collective. Elle nécessite de ne jamais céder au délire de la responsabilité collective d’un peuple ou d’une ethnie. Elle exige de résister à la haine et au mépris. »
Je suis d’accord avec vous, Monsieur Edgar Morin. Que vos paroles éveillent mille âmes, qu’elles fassent éclore un million d’idées, et qu’elles incitent des légions d’anges (c’est là une métaphore, je le souligne, mais aussi une image, je n’en disconviens pas) à venir en aide à cette pauvre Humanité, en proie à une déshumanisation rampante et accélérée.
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iLa Rédaction du journal Le Monde a publié en ligne, ce lundi 22 janvier 2024, la « tribune » d’Edgar Morin avec ce chapô synthétique : « Multiplication des guerres, réchauffement climatique, essor des régimes autoritaires : le monde court au désastre, mais il nous faut résister à la haine, estime, dans une tribune au « Monde », le sociologue et philosophe. »
iiSur la Question juive est un article de Karl Marx écrit en 1843 et publié en 1844 à Paris sous le titre allemand Zur Judenfrage. L’essai de Jean-Paul Sartre Réflexions sur la question juive a été publié en 1946.
Dans l’ensemble infini des nombres entiers, chacun d’entre eux peut être considéré de façon singulière, avec sa propre identité, sa signification cachée, et sa charge symbolique. Les nombres les plus simples sont les plus lourds de sens et offrent la plus grande résonance. Le nombre 1 est le premier d’entre tous les nombres, et il est le symbole de l’unité. Sa valeur métaphysique n’a pas besoin d’être soulignée, puisqu’il résume à lui seul tout le credo des monothéismes. En un sens, il résume aussi toute la série des nombres entiers, car il les engendre tous, en s’ajoutant à lui-même. Il est donc à la fois le symbole de l’unité et de la totalité. Quelle responsabilité ! Les nombres suivants, le 2, le 3, ou le 4, qui s’en déduisent immédiatement, possèdent aussi des gammes de sens et des résonances symboliques fort étendues. Pythagore et Platon étaient particulièrement sensibles à la puissance imaginaire des nombres, au point de leur attribuer une portée métaphysique. Ils associaient notamment les premiers nombres entiers aux fonctions supérieures de l’âme. Le 1, qui représente à l’évidence l’« un » ou « l’unité », évoque aussi pour Platon l’intelligence, parce que celle-ci est tout entière « unifiée » dans sa volonté de compréhension, dans sa capacité d’intuition. En tant qu’elle est « une », l’intelligence est en mesure de saisir l’unité de ce qu’elle appréhende. En conceptualisant ce qu’elle « comprend », elle fait participer à sa propre unité essentielle l’objet de son intellection.
Le 2, qui symbolise le « deux » ou la « dualité », connote pour Platon la science, parce que celle-ci part d’un principe, ou d’une hypothèse pour en tirer une conclusion. Elle va de l’un pour aller vers l’autre, et ce faisant, par ce mouvement même de la pensée, elle engendre l’idée métaphysique du deux.
Le 3, qui incarne le « trois » ou la « trinité », est le nombre associé par Platon à l’opinion. L’opinion va de l’un vers le deux, parce qu’elle part d’un principe ou d’une hypothèse pour évoquer deux conclusions opposées – « l’une conclue, l’autre crainte », comme le dit Aristote, dans son commentaire de Platon. L’opinion ne ressortit pas à la science parce qu’elle introduit ainsi, entre le principe et la conclusion, un troisième élément, chargé d’une sorte d’ambiguïté, d’incertitude, la possibilité d’une autre conclusion, contraire à l’idée a priori reçue, bref l’idée du doute de la pensée elle-même sur elle-même.
Le 4, qui dénote le « quatre » ou la « quaternité », est associé par Platon au sens, ce mot sens étant pris au sens de « perception ». En effet, la quaternité « consiste en quatre angles ». Elle évoque donc l’idée de l’objet matériel, du corps sensible, et ce qu’il donne à percevoir.
Pour résumer, les quatre premiers nombres entiers symbolisent les quatre principes de toute connaissance, à savoir, l’intelligence, la science, l’opinion et le sens. Sur un plan plus métaphysique, ces quatre nombres symbolisent aussi le fait que l’âme participe intimement de la nature de l’unité, de la dualité, de la trinité et de la quaternité.
Platon en tire une conclusion supplémentaire, plus générale encore. Il en déduit que l’âme est « séparée » (du corps, et de la matière). Puisque l’âme participe intimement de ces quatre nombres inaltérables, éternels, et que ces nombres lui servent de principes constitutifs, essentiels, c’est là une preuve que l’âme est elle aussi « séparée » du monde de la matière, qui reste indiscriminée, confuse. C’est aussi un indice qu’elle est éternelle au même titre que les idées de l’un et du deux, ou du trois et du quatre.
La philosophie platonicienne baigne dans une ombre profonde, venue des temps les plus anciens. Mais cette antique obscurité n’en est pas moins zébrée de lueurs vives, d’éclairs incandescents. Il ne faut pas avoir la vue basse, et, à l’instar de cet oiseau des montagnes capable de fixer le soleil sans ciller, il faut avoir envie de s’élever vers les plus hautes des cimes. Les vues de Platon, d’ailleurs, n’étaient pas seulement les siennes propres. Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin reconnaît dans la construction de l’imaginaire platonicien le flux nourricier de Temps bien plus anciens, un temps immémorial où vécurent prophètes, aruspices, auspices, astrologues, mages, sibylles ou pythies. Ficin ajoute à cette longue liste une référence aux anciens prêtres égyptiens : « Quand l’âme de l’homme sera tout-à-fait séparée du corps, elle embrassera, les Égyptiens le croient, tout pays et toute époquei. »
Marsile Ficin était un philosophe de la première et florissante Renaissance italienne. Il avait pour sa part, comme d’autres en son temps, renoué avec les profonds mystères de l’Orient. Heureuse époque, qui croyait positive et constructive la « craseii » des cultures et des civilisations, l’embrassement de tout pays et de toute époque.
Combien désespérante et appauvrie me paraît, en parfait contraste, notre prétendue civilisation, si barbare, si dénuée de tout principe de mélange, d’alliage et d’alliance, et ceci dans les centres mêmes où elle est censée avoir initialement germé.
On parle de la prochaine « grande extinction » des espèces, dans le contexte de la crise climatique. Il faudrait aussi appliquer ce mot « extinction » à toutes les formes de la sagesse et de l’intelligence humaine. Nous sommes en danger imminent de mort intellectuelle et morale. Et ceci dans un orage d’hypocrisie, un monceau de mensonges, un tsunami de veulerie.
iiLe mot crase est emprunté au grec κρᾶσις, krãsis , « mélange, alliage », mais avec, ici, une nuance de sens un peu différente de celles que les dictionnaires proposent, lesquelles s’appliquent habituellement dans le contexte de la linguistique ou de la médecine. Comme des mots qui se suivent peuvent s’agglutiner et fusionner en partie dans la bouche qui les prononce, les civilisations et les cultures, surtout à leur stade initial ou terminal, ont tendance à se mélanger à d’autres qu’elles, pour en tirer quelque nouveau souffle, quelque inspiration ou une nouvelle façon d’articuler des bribes de sens.
La plupart des humains se considèrent comme destinés à retourner à la poussière et au néant. Comment les en blâmer ? N’en sont-ils pas originairement issus ? La mort, qui vient toujours les rejoindre à grands pas, ne les condamne-t-elle pas à disparaître sans retour de la surface de la terre ? Tout porte à croire que les hommes ne sont jamais qu’humus, que leur existence est en effet éphémère, que leur âme, si elle existe, n’est qu’une sorte de vent, une espèce de souffle. Ceux d’entre eux qui sont matérialistes doutent absolument de l’existence de tout ce qui n’est pas matière, et bien entendu, ils nient toute réalité au divin. Ils en rient même. Ils en voient trop l’absurdité, l’incohérence, l’inanité. La matière, dont on sait maintenant qu’elle n’est qu’une sorte de vide, leur paraît tangible et cela leur suffit.
Quant à ceux qui croient un tant soit peu qu’existe ‘quelque chose’, que croient-ils réellement ? Selon les époques et les modes, ils disent croire en un monde des esprits, un royaume des morts, un univers celé des idées et des intelligibles, un abîme du mystère, un système des sphères, un commencement d’avant les origines, un fond abyssal de l’être, un au-delà des ciels. Mais de tout cela, ils s’en sentent cependant séparés, et à tout le moins infiniment éloignés, à l’exception d’une poignée de chamanes, de cabalistes ou de visionnaires. Les hommes n’ont certes pas l’idée que leur propre nature ait au fond un véritable rapport avec la divinité. Comment s’en douteraient-ils seulement ? Ils ne savent presque rien de ce que cette nature tient en réserve, ils ne se connaissent déjà pas eux-mêmes. Ils n’ont jamais eu l’idée de tourner leur regard vers l’essence de leur être. La profondeur de leur nature, la capacité de leur esprit, la puissance de leur intelligence, la splendeur de leur âme, leur restent fondamentalement cachées. « Comment cela se fait-ce ? – me demanderez-vous. Si l’homme est aussi divin que vous le dites, comment n’est-il pas davantage conscient ce qu’il est ? Qu’est-ce qu’une divinité faite de poussière, et condamnée à retourner à la poussière ? Qu’est-ce qu’une divinité qui s’ignore tellement elle-même qu’elle ne croit même pas à elle-même ? »
En général, les hommes pensent peu à qui ils sont réellement. Ils pensent encore moins à l’essence de ce qu’ils sont. La vie leur prend tout leur temps, et il faut bien vivre avant d’en venir un jour à mourir. Ils se tournent quotidiennement vers la brume des images, le brouillard des sens, ils optent sans hésiter pour des représentations fallacieuses qui leur facilitent la vie, des théories creuses qui l’embellissent en apparence. Ils se satisfont trop facilement de quelques pépites découvertes (l’art, la science, les techniques), et les plus exigeants d’entre eux se contentent trop vite des éclats de quelques perles (qu’ils nomment avec fatuité « perles de sagesse »)…
Rares les hommes qui méditent sans cesse sur la mort, comme le conseille Platon. « De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassési. » Platon dit en somme que le moyen de s’approcher le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on peut en déduire que seule la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est là qu’on peut espérer la trouver, cette connaissance véritable. Sereinement, et même joyeusement, Socrate a fait d’ailleurs part de cet « immense espoir » à ses amis affligés, peu avant de boire la ciguë. Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Il s’appuie sur une idée folle : « Nous sommes des êtres divins », dit Socrate. Qu’est-ce qui justifie une telle assertion ? Un homme de la Renaissance italienne livre cette explication, dans le genre néo-platonicien : « Précisément parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste, et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleureii. » Cet espoir immense, fou, déraisonnable, se base assez paradoxalement sur la seule activité de la raison. Marsile Ficin l’explique : « L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espéreriii. » Cette idée « folle » a cependant été partagée au long des âges par des sages de haut vol et des philosophes sortant de l’ordinaire: Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Pythagore, Platon… Ils ont fait école. Leurs élèves, Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus, ont repris le flambeau, pendant quelques siècles. Mais aujourd’hui, les gazettes et les journaux télévisés ne traitent plus guère de ce qui fut matière à tant de réflexion. Que reste-t-il de ce passé qui semble avoir passé. Des livres peu lus? De cette ère de croyances, témoignent encore, cependant, et souvent fort malencontreusement, les éructations et les anathèmes, pleins de haine, de fondamentalistes « religieux ». De ceux-là, il vaut mieux surtout ne jamais les approcher. et s’efforcer de les fuir absolument.
Si l’on reste sur le plan philosophique, l’argument de Socrate paraît avoir une certaine portée. Selon lui, il n’y a que deux hypothèses à considérer: soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.
Un prophète hébreu a parlé jadis de la mort. C’est assez rare pour être noté. La Bible hébraïque ne traite pour ainsi dire jamais de ce qui se passe après la mort. Ce prophète, Daniel, a dit de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité iv. »
La prophétie de Daniel a une certaine saveur gnostique, avec sa référence aux « savants », aux « doctes ». Mais ce n’est pas d’un savoir cognitif dont il est ici question. Il s’agit essentiellement de savoir ce qu’est la justice, et comment on peut l’enseigner à « un grand nombre ». Apparemment, les humains de nos jours ne semblent guère s’y connaître en matière de justice. Il suffit de suivre l’actualité et d’observer le déferlement des injustices les plus criantes dans le monde. Aucune force, politique ou morale, ne paraît aujourd’hui capable de « rendre » la justice dans ce bas monde, semble-t-il. Il est vrai que la justice est d’une essence moins humaine que divine. Mais quand les dieux sont morts, la justice doit-elle aussi agoniser? Y a-t-il aujourd’hui un lieu dans le monde où règne la justice ? Je ne sais. Mais à l’évidence, il y a des lieux où la plus effroyable injustice se donne libre cours. Dans l’indifférence divine? La justice des hommes n’est que cendres et poussière. Elle porte la mort en elle. Et nous voulons la vie.
Tant de contradictions dans l’homme ? Homo, ce petit amas de boue éphémère, a su se multiplier si vite, huit milliards en 2023, et menace maintenant la Terre brune et bleue qui le fait encore vivre. Des limites partout enserrent la Terre. Seuls les rêves des hommes sont infinis. Dont ceux qui animent les guerres entre les hommes, partout, toujours ; guerres toujours absurdes et toujours raisonnées, aberrantes mais justifiées, intolérables mais tolérées.
Il n’y a aucun sens à tout cela. Pourtant cela est — incompréhensible.
« Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. Le nombre infini. Un espace infini, égal au finii. » Il y a deux possibilités à considérer. Tout ce qui est incompréhensible peut en effet le rester, demeurer toujours, éternellement, inconcevable, inexplicable. Ou alors, ce qui fut longtemps fut totalement impénétrable, inintelligible, peut un jour se trouver explicable, et même expliqué. Expliquer les trous noirs dans l’univers, qui avalent tout, sans retour, mais qui rayonnent encore, à leur surface ? Cela a été fait. La grande théorie unificatrice de toutes les forces, un jour réalisée ? Pas encore, mais cela ne saurait tarder. L’accord des peuples et la fin des idéologies ? Absolument impossible, ou théoriquement envisageable ? La synthèse de l’immanence et de la transcendance ? Contradiction dans les termes, ou vue supérieure de l’état des choses ?
Il n’est jamais impensable de pouvoir espérer penser l’impensable. « — Incroyable que Dieu s’unisse à nous. — Cette considération n’est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l’avez bien sincère, suivez-la aussi loin que moi, et reconnaissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de luiii. » Comment l’homme peut-il savoir quoi que ce soit sur « Dieu », alors qu’il ne sait même pas ce qu’il est lui-même. L’injonction de la Pythie de Delphes, « Connais-toi toi-même », connaît-on seulement ce qu’elle signifie ? N’est-elle pas essentiellement hors de notre portée ?
D’un côté, la présomption de l’homme est infinie, son orgueil et sa fatuité sans fin, et d’un autre côté, sa faiblesse lui est consubstantielle, et son humiliation structurelle. L’homo n’est-il pas humus ? Il rêve d’étoiles, il songe à conquérir des pans d’univers, sans voir que sa boue l’aveugle ni sentir qu’elle lui emplit la bouche.
Nous ne savons certainement pas qui nous sommes, et l’apprendrons-nous jamais un jour ? On peut en douter. Pascal dit : « Nous ne pouvons l’apprendre que de Dieuiii. » Et si Dieu n’existe pas, nous ne pouvons apprendre qui nous sommes de personne d’autre que de nous-mêmes. Mais pour ce faire, il faudrait dans quelque avenir que nous le sussions auparavant. D’où contradiction. Dans le matérialisme et le positivisme ambiant, comment douter que la machina sans Deus, que nous sommes désormais certifiés d’être, sera vite dépassée par une nouvelle machina, une mach-IA, beaucoup plus agile, bien plus intelligente, et certes débarrassée de la moindre conscience – ce fardeau inutile, et contre-productif.
Il y a une autre hypothèse à évaluer. Pascal l’a articulée avec brillance, et un tranchant de silex. « Voulant paraître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connaissance, en sorte qu’il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et non à ceux qui ne le cherchent pas. Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraireiv. »
Je dis ‘silex’, parce que cette métaphore emporte avec elle le souvenir des coups et des étincelles, du feu et de la guerre, du tranchant et du transperçant, et vaut donc pour ce qui touche à la religion et à ce qui s’ensuit. Toutes les guerres ont plusieurs fondements. L’argent, bien sûr. Le sang du Léviathan est « l’argent », a dit Hobbes, qui s’y connaissait. Il y a aussi le pouvoir (mais cela revient à la même chose exactement). Et il y a la religion. Tous les hommes d’argent et de pouvoir ne sont pas totalement athées, et beaucoup d’entre eux se targuent même de quelque religion. Il est temps d’en finir avec cette effroyable hypocrisie, ce mensonge mythologique et viscéral. Cette incroyable et incompréhensible arrogance de quelques hommes de boue finira dans la boue.
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iBlaise Pascal. Pensées. § 430. Edité par Léon Brunschvicg. 1904, Tome II
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