L’humanité zigue-zague

Aujourd’hui, les Dieux sont morts, disent-ils. Le monde semble linéaire ou circulaire. Assez ennuyeux, en fait. On a oublié de croire que tout est toujours possible, que tout peut arriver. Que tout arrivera d’ailleurs, sans doute, tôt ou tard.

On peut déjà prévoir de formidables transformations du monde réel, dans des avenirs assez proches. Et d’autres transformations, plus formidables encore, dans des avenirs plus éloignés. Mais au fond, rien de ce que l’on attend n’est vraiment radical ; pas de disruption. On n’a plus la tête à ça.

Des transformations phénoménales, oui. Mais l’idée d’une transformation de l’être, l’idée d’une métamorphose de la substance ontique elle-même, paraît difficile à intégrer, incongrue, impensable.

Les matérialistes ne voient absolument pas de quoi on parle. Les esprits les plus religieux ne pensent jamais à l’être en tant qu’être, à l’être en tant que substance et à ses possibles transformations. Les philosophes sont prudents et divisés en la matière. Il y a quelques exceptions. Heidegger a ouvert un programme de recherche sur le langage de la métamorphose, et les métamorphoses du langage. « Faire une expérience avec quoi que ce soit, une chose, un être humain, un Dieu, cela veut dire qu’il vient sur nous, nous atteint, nous tombe dessus, nous renverse et nous métamorphose.»i

L’Histoire est loin d’être terminée, et nous n’avons encore rien vu. Mais l’époque manque singulièrement d’imagination.

La vérité, c’est que l’espèce humaine tout entière est en train de se transformer, de se métamorphoser, dans l’indifférence complète de la presque totalité des vivants qui l’incarnent. Jürgen Habermas a eu cette formule : « L’ auto-transformation de l’espèce est aujourd’hui en cours ». Mais l’espèce s’en fout royalement. Tout cela se fait à l’insu de son plein gré.

L’espèce s’« auto-transforme », sans en être vraiment consciente. Elle modifie sans cesse l’environnement planétaire et l’ADN, les visions communes et les croyances singulières. L’humain a seulement vaguement conscience qu’il aura un jour la charge de la transformation de la nature humaine, et qu’il subira le poids de ses choix. Défi plastique par excellence.

Moïse emmena jadis son peuple vers une Terre promise. Quels Moïses, demain, emmèneront l’humanité vers quels exodes ? Elle est fort probable la migration, vers une trans-humanité décrétée, mais par qui, au nom de quoi ou de qui ? Défi politique par excellence.

Plastique et politique, couple infernal, absolument imprévisible, métastable.

Il faut se représenter l’humanité mondialisée comme étant poursuivie par les griffes et les crocs de ses catastrophes passées, scarifiée par des dissociations inguérissables. Il faut la suivre, livrée à l’errance plastique, dans des déserts sans sens et sans direction. Il faut la voir tendre confusément vers un horizon muet.

Nous ignorons où l’homme s’en va quand il se quitte lui-même. Déjà, il n’est plus là. Demain, il ne sera plus jamais toujours déjà-là. Déjà, sur le départ, et demain des milliers de chemins obscurs s’ouvriront sans cesse sous ses pas d’errant.

La route se rompt, au fur et à mesure. L’errance exige une veille perpétuelle. Des possibles, terrifiants, fantastiques, ou brisés, montrent leurs visages fugaces, là-bas, un peu plus loin.

La route est plus que sinueuse, plus que zigzagante, elle est hérissée de points de rebroussements, de queues d’hirondelle, constellée d’enfers béants, bordée de jungles piégées, de panoramas éblouissants, plombée de nuits sans fond.

La route même, métaphore éculée, pourrait bien se métamorphoser en tout autre chose, en balafres intérieures, en mouettes écartelées, en quilles éclatées, en chevelures d’étoiles, en magmas galactiques. Le zigzag cingle sans cesse ses Z et ses G. Se lovant à l’intérieur de lui-même, il est fractal en essence, jusqu’à atteindre les limites de la matière, ou de l’entendement.

Le zigzag est aussi éclair. Fort bref, il ne révèle rien, il fait seulement signe, comme jadis l’oracle. Il strie l’obscur, il aveugle plus qu’il ne guide. Le zag, cécité du zig, ou l’inverse.

Ces zigs, ces zags, où vont-ils ?

Quels carrefours convoitent-ils? Zigs et zags sont la forme du cheminement même. Ils fomentent à chaque pas le risque, le risque commun d’être et d’errer, le risque de la voie choisie, sur des routes qui se dérobent.

« L’être est le risque lui-même par excellence. Il nous risque, nous, les hommes. Il risque les êtres vivants. L’étant est, dans la mesure où il demeure ce qui est toujours à nouveau risqué », écrit Heidegger à propos de poètes comme Rilke.

Les poètes risquent, leur vie durant, des mots. Ils risquent une vie, tissée de mots. Ils risquent leur liberté, l’obscur de toute liberté.

 

Le chemin est lourd sous les pieds fatigués des mots.

Et file sans fin la longue métaphore des mots du chemin.

Le chemin est tout ensemble risque, péril, balance, mouvement. Du moins si l’on suit ses acceptions dans la langue allemande. «  Être dans le risque c’est être en balance (in der Wage). Le mot de Wage (de nos jours « balance ») signifiait encore au Moyen Age quelque chose comme « péril (Gefahr) » (…) Le mot Wage vient du verbe wägen, wegen : faire un weg, un chemin, c’est-à-dire aller, être en mouvement. Bewägen signifie mettre en route, en mouvement : peser (wiegen) ».ii

L’anglais est ici proche de l’allemand, way et weight équivalant à weg et wiegen.

En français, le mot « route » vient du latin ruptus, rompu. Car il faut rompre la route, pour l’ouvrir.

Cheminant, l’âme errante suit ses zigs et ses zags, et les soupèse. A tout instant, elle se balance, se rompt et se remet en route.

A la fin, elle est elle-même pesée, mise en balance, rompue et remise en route.

iHeidegger. Acheminement vers la parole

iiHeidegger. Acheminement vers la parole

 

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