Prépuce coupé, époux de sang et infection génitale


 

Yahvé attaqua Moïse et chercha à le tuer. Et Sippora prit un caillou et elle coupa le prépuce de son fils et elle toucha ses pieds et elle dit « Tu es pour moi un époux de sang ». Alors il le relâcha. Elle dit alors : « Époux de sang à cause de la circoncision. »

Ex. 4, 24-26

Ce texte, assez énigmatique, ne permet pas de distinguer clairement si Sippora s’adresse à son fils ou à son mari par ces paroles : « Tu es pour moi un époux de sang ». Les deux interprétations sont possibles, et intéressantes à divers titres. Mais quelle est la plus profonde ?

D’après les uns, c’est son fils qu’elle vient de circoncire, que Sippora appelle : « époux de sang », parce qu’il saigne, ou encore parce que Moïse a manqué de perdre la vie à cause de son enfant, qu’il avait négligé de circoncire, raison pour laquelle Dieu voulait le faire mourir. Selon d’autres, ces paroles de Sippora s’adresse en fait à Moïse.

La première interprétation a la préférence de la majorité des commentateurs. Mais elle pose problème. On pourrait en déduire que Sippora effectue ainsi une sorte d’inceste nominal ou symbolique. La mère appelle deux fois son fils : « époux de sang » et « époux de sang à cause la circoncision ». Il y aurait sans doute là, pour la psychanalyse, une forme de symétrie avec le véritable époux, Moïse, qui a fait saigner Sippora lors de sa défloration. Moïse a déchiré l’hymen de Sippora, comme époux de chair. Sippora a coupé le prépuce de Eliézer, comme « époux de sang ». Symétrie symbolique, évidement lourde de conséquences analytiques, mais aussi acte salvateur. Juste après que Sippora a coupé le prépuce, Yahvé relâche Moïse, et c’est alors que Sippora précise: « Un époux de sang à cause de la circoncision. »

Mais alors pourquoi Sippora éprouverait-elle le besoin de « toucher » les pieds d’Eliézer avec son prépuce ? Cela n’a guère de sens.

La deuxième interprétation est peut-être plus intéressante. Sippora sauve la vie de son mari en circoncisant son fils Eliézer dans l’urgence, alors que Yahvé (ou son ange) s’apprête à tuer Moïse. Puis elle touche « ses pieds » avec le prépuce. Les pieds de qui ? Dans la seconde interprétation, ce sont les « pieds » de Moïse, et c’est à lui qu’elle s’adresse. Mais pourquoi les pieds ? Pourquoi toucher les pieds de Moïse avec le prépuce de son fils ?

Les pieds sont dans l’hébreu biblique une métaphore bien connue pour le sexe, comme dans Is. 7, 20 : « Il rasera la tête et le poil des pieds (du sexe) ». Sippora touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », parce que c’est aussi son sang qui a coulé, dans le sang de son fils, tout comme le sang de sa mère. La circoncision est la figure de nouvelles épousailles, non avec le fils (ce qui serait un inceste), mais bien avec Moïse, et ceci dans un sens symbolique, le sens de l’Alliance, qui se conclut physiquement dans le sang des deux époux, en tant qu’ils sont unis par le sang d’Eliézer.

Autrement dit, Sippora sauve la vie de Moïse (qui était incirconcis) en simulant sa circoncision. Elle touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils, qui vient d’être circoncis, et apaise ainsi la colère divine, qui était double : du fait de l’incirconcision du père et du fils.

Alors Yahvé « relâcha » Moïse. Cette traduction ne rend pas la richesse de l’hébreu. Le verbe utilisé rafah a pour premier sens « guérir » ; dans une acception seconde, il signifie « décliner, s’affaiblir, se désister, relâcher ». La guérison est un affaiblissement de la maladie. Il vaut la peine de noter ce double sens. Yahvé « relâche » Moïse, « se désiste » de lui, et ainsi il le « guérit ». Il « guérit » Moïse de sa faute capitale, et peut-être encore il « guérit » l’enfant qui saigne, et qui serait peut-être mort des suites de l’opération, réalisée avec un caillou en plein désert, sans trop d’hygiène, et dans l’urgence.

Il y a un autre angle encore à cette histoire. Rachi a commenté ce passage: « C’est pour s’être laissé à cette négligence qu’il méritait la mort. Une Baraïta nous apprend : Rabbi Yossé a dit : Dieu garde, Moïse ne s’est pas rendu coupable de négligence. Mais il s’était dit : Vais-je circoncire l’enfant et me mettre en route ? L’enfant sera en danger pendant trois jours ? Vais-je circoncire l’enfant et attendre trois jours ? Le Saint Béni soit-Il m’a pourtant ainsi ordonné : Va, retourne en Égypte. Pourquoi alors mériterait-il la mort ? Parce qu’il s’était occupé d’abord de son gîte à l’étape au lieu de procéder sans retard à la circoncision. Le Talmud, au Traité Nedarim (32a) dit que l’ange avait pris la forme d’un serpent, qu’il l’avalait en commençant par la tête jusqu’au hanches, puis le rejetait pour l’avaler à nouveau en commençant par les pieds jusqu’à l’endroit en question. C’est ainsi que Sippora a compris que c’était à cause de la circoncision. »

Rachi présente Moïse plongé dans les affres de la tergiversation. A quel commandement de Dieu faut-il obéir d’abord : celui de retourner en Égypte, ou celui de circoncire son fils ? Il tombe cependant dans la faute lorsqu’à l’étape il ne s’occupe pas immédiatement de la circoncision. Mais le Traité Nedarim va plus loin. Il présente Moïse avalé par un serpent, qui commence par la tête et s’arrête aux hanches (au sexe), et qui le rejette puis recommence à nouveau en commençant par les pieds.

On peut conjecturer que ce « serpent » est une maladie. Moïse, incirconcis, a pu être victime d’une infection, qui se traduisait par de fortes fièvres, les douleurs s’étendant jusqu’au sexe. Puis, après une rémission, l’infection reprenait à partir des « pieds » (ou du sexe). L’espèce de fellation effectuée par le « serpent » est une métaphore assez crue, très biblique, somme toute. En tout cas, les talmudistes y ont pensé allusivement, et ont estimé que c’était ainsi que Sippora comprit ce qu’il lui restait à faire.

Mais si Moïse était victime d’une infection due à son incirconcision, pourquoi Sippora a-t-elle opéré le sexe de son fils plutôt que celui de Moïse ?

Nous butons, chaque fois que nous voulons faire entrer cette histoire dans le cadre d’une logique prophylactique ou médicale, sur certaines inconsistances.

De tout cela reste cette belle image. Sippora touche le sexe de son mari avec le prépuce sanglant de son fils, et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », et lui sauve la vie.

Pour les effrontés rationalistes, pour les incroyants irréductibles, je propose cette dernière interprétation : le sang du fils contenait de précieux anticorps, des antibiotiques qui guérirent l’infection génitale de Moïse.

Qui est ce passant solitaire ?


Les coïncidences, quelles que soient leurs raisons profondes, cachées, donnent toujours à réfléchir. Il ne s’agit pas de « réfléchir » aux questions de déterminisme et de contingence tellement débattues, et non encore tranchées. Il s’agit plus simplement, plus poétiquement, de noter des convergences, de suivre des variations, de poser des hypothèses nouvelles sur les permanences de l’esprit à travers les âges, et à travers les peuples.

Pour illustrer ce point je voudrais rapprocher des pensées émises par deux poètes, l’un russe, l’autre indien, ayant vécu à peu près à la même époque, et ayant été actifs à l’orée du 20ème siècle, mais dans des contextes fort différents.

Vassili Rozanov écrit dans son livre Esseulement :

« Rien dans toute la littérature russe n’égale ces lignes de Nekrassov :

‘Marchant la nuit dans les rues sombres,

Ami solitaire !’ »

La citation est fort courte, et c’est un petit mystère de tenter de reconstruire l’idée initiale de Rozanov. Qui est cet « Ami » solitaire ? Pourquoi ces lignes transcendent-elles tout le reste de la littérature russe ? Il y a plusieurs interprétations.

Mais ce qui me frappe, c’est que j’ai trouvé, presque simultanément, et vraiment sans m’y attendre, un accent analogue dans le fameux recueil de poésies de Rabindranath Tagore, le Gitanjali :

« Dans cette rue déserte, tu es le passant solitaire.

Ô mon unique ami, mon vieux aimé,

Les portes de ma demeure sont ouvertes –

Ne disparais pas comme un songe. »

Ces deux textes sont très différents, il va sans dire, et pourtant s’en émane un indéfinissable parfum. Plus pratiquement ils partagent trois mots: rue, solitaire, ami.

Ces mots occupent, si l’on peut dire, les trois sommets d’un triangle d’antagonismes, s’opposant les uns aux autres. La rue est en principe un espace public, commun, où l’on passe, dans l’affairement, et non celui de la solitude, que l’on verrait plutôt associée soit à des lieux de nature éloignés des activités humaines, ou à l’enferment privatif du chez soi. Il n’est pas exceptionnel d’y rencontrer des amis, mais par essence la rue favorise plutôt l’anonymat ou l’indifférence.

Il faut donc privilégier une autre piste. Nous ne sommes certes pas dans une scène réelle. Il s’agit d’un songe, ou d’une remémoration, ou encore d’une hallucination.

Qui est l’Ami, cet unique ami, ce vieux aimé ? Qui est ce passant solitaire ?

Il me semble l’avoir moi aussi croisé un jour.

« Je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi »


nî man manam wa nî tou touyî nî tou manî

Je ne suis pas moi, tu n’es pas toi, et tu n’es pas moi

ham man manam wa ham tou touyî ham tou manî

Et pourtant je suis moi, et tu es toi, et tu es moi

man bâ tou chunânam aï nagâr khotan

Je suis ainsi à cause de toi, beauté de Khotan !

kândâr ralatham ki man tou am iâtou man

Et je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi.

(Rûmî)

Mille libertés


 

Yak boussa z tou khawastam wa shash dâdî

Un baiser de toi ai-je demandé – tu m’en as donné six

shagird ka boudi ka tchanin ustâdî

As-tu étudié pour ainsi surabonder

khoubî wa kourm tcha niku bounyâdi

En bonté et en générosité,  tu es source du bien, tu es fondation

Aï dounya râ z tou hazâr âzâdî

Hé! Dans ce monde, par toi, mille libertés !

(Rûmî)

« Voir Dieu »


 

Maïmonide use souvent des mots comme d’armes à double usage, positif et négatif, réel et métaphorique. Ainsi dans ce passage consacré à la « vision de Dieu », c’est le mot « voir » qui est mis fondamentalement en question :

Il a été dit : « Et Moïse cacha son visage, car il craignait de regarder vers Dieu » (Ex. 3,6), où il faut aussi avoir égard à ce qu’indique le sens littéral ; savoir, qu’il avait peur de regarder la lumière resplendissante (du buisson ardent), – non pas que les yeux puissent percevoir la divinité [qu’elle soit exaltée et élevée bien au-dessus de toute imperfection!]. Moïse mérita pour cela des éloges, et le Très-Haut répandit sur lui sa bonté et sa faveur tellement, que dans la suite il a pu être dit de lui ; « Et il contemple la figure de Dieu » (Nb. 12,8) ; car les docteurs disent que c’était là une récompense pour avoir d’abord « caché son visage afin de ne pas regarder vers Dieu » (Berakhot 7a). Mais pour ce qui concerne « les élus d’entre les fils d’Israël » (Ex. 24,11), ils agirent avec précipitation, laissant libre cours à leurs pensées ; ils perçurent (la divinité) mais d’une manière imparfaite. C’est pourquoi on dit d’eux : «  Et ils virent le Dieu d’Israël, et sous ses pieds, etc. » (ibid. v. 10), et on ne se borne pas à dire simplement : « Et ils virent le Dieu d’Israël », car l’ensemble de la phrase n’a d’autre but que de critiquer leur vision, et non pas de décrire comment ils avaient vu. Ainsi donc, on n’a fait que critiquer la forme sous laquelle ils avaient perçu (Dieu) et qui était entachée de corporéité, ce qui était le résultat nécessaire de la précipitation qu’ils y avaient mise avant de s’être perfectionnés. (…) « Les élus d’entre les fils d’Israël » ayant fait des faux pas dans leur perception, leurs actions aussi furent troublées par là, et ils penchèrent vers les choses corporelles, par le vice de leur perception ; c’est pourquoi l’Écriture dit : « Et ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent ». (Ex. 24,11)

Dans ce texte Maïmonide ne nie pas que les « élus d’entre les fils d’Israël » aient vu Dieu. Il ne fait que suggérer que cette vision était fortement entachée de « corporéité », de par la discrète métonymie qui survient en contrepoint. Des hommes qui auraient « vu Dieu » iraient-ils, sans transition, « manger et boire » ?

Maïmonide ne s’intéresse pas à ce que les « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » ou « ne pas voir ». Il ne cherche pas critiquer leur prétention à avoir « vu ». Il s’intéresse seulement au fait qu’ils ont « vu », « mangé » et «bu », presque dans le même mouvement, ce qui implique une forme d’homogénéité, d’intégration, d’unicité à ces trois types d’action, pourtant fort différentes. Le « manger » et le « boire » portent une ombre rétrospective, sur le « voir », dans ce contexte si particulier. Maïmonide ne nie pas leur « vision », il se contente de la dévaloriser implicitement, mais de façon radicale, en la matérialisant, en la banalisant, en la laminant en quelque sorte.

Mais il y a bien d’autres critiques possibles, plus radicales encore. Par exemple, Rachi estime dans son célèbre commentaire : « Ils ont regardé et ils ont contemplé, et pour cela ils ont mérité le châtiment mortel. » Il ajoute que le Saint, Béni soit-Il, attendit le jour de la dédicace du Tabernacle, et alors un feu de l’Éternel les brûla et les dévora à l’extrémité du camp. Dans un commentaire supplémentaire du commentaire de Rachi (édition de 1987 réalisée sous la direction de E. Munk), je lis aussi ceci : « Ils cherchaient à pouvoir glisser au moins un rapide coup d’œil sur la Divinité, en y jetant, en quelque sorte, un regard à la dérobée. »

Contemplation ou rapide coup d’œil? Peu importe. Le même châtiment attend ceux qui ont posé leur regard sur ce phénomène transcendant : la mort par foudroiement, – non pas sur le champ [pour ne pas gâcher la réception de la Torah, dit Maïmonide], mais un peu plus tard, après la fête du Tabernacle, et en dehors de la vue du peuple, à l’extrémité du camp. Une véritable exécution, dans le style maffieux, si j’ose dire. (Car s’il s’agissait pour Dieu de donner une leçon à son peuple, pourquoi ne pas le faire devant tous, pour mieux frapper les esprits?)

Mais poursuivons le questionnement. Quelle fut la faute la plus grande des « élus d’entre les fils d’Israël »? D’avoir « vu » la Divinité, de l’avoir « vue » à la dérobée, ou de l’avoir « vue », – puis d’avoir « mangé et bu » ? La réponse varie selon les commentaires, comme on a pu en juger.

Pour ma part, et bien modestement, je ferai un autre commentaire encore. Je note que Moïse lui-même, et plusieurs « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » Dieu et ne pas mourir sur le champ. C’est un point important à noter. Il est en effet dit ailleurs dans la Torah qu’on ne peut voir Dieu sans mourir. Il est donc possible, semble-t-il, de voir la Divinité et de survivre quelque temps.

Le cas de Moïse mis à part, on apprend donc que les autres « regardeurs » ont été châtiés un peu plus tard. Mais on peut aussi toujours imaginer que ceux qui avaient pu entr’apercevoir la Divinité (à supposer qu’ils aient en effet pu la regarder à la dérobée, – ce que nie Maïmonide, mais que reconnaît Rachi), les « regardeurs » auraient pu avoir la vie sauve, s’ils avaient prié, ou médité sur le phénomène en se demandant pourquoi ils avaient aussi vu les « pieds » de la divinité, ou s’ils avaient évité de « manger et boire » juste après avoir « vu », ou encore s’ils s’étaient livrés à quelque acte de repentance pour avoir cédé à ce désir, somme toute compréhensible, d’avoir jeté un regard dérobé sur un phénomène si extraordinaire ?

« J’ai abandonné la parole »


DORS

Toi qui ne connais pas l’amour,
Tu peux te le permettre: dors.
Va, son amour et son chagrin
Sont notre bien à tous, toi dors.

Chagrin de l’amant: un soleil,
Nous particules, particules.
Toi qui n’as pas vu dans ton cœur
S’élever ce désir, toi dors.

En cherchant à m’unir à lui,
Je m’écoule comme de l’eau.
Toi qui n’as pas cette tristesse
Du « Mais où donc est-il? », toi dors.

Il passe, le chemin d’amour,
Hors des soixante-douze voies.
Puisque ton, amour et ta foi
Ne sont que ruse et feinte, dors.

Son vin du matin, notre aurore,
Son charme seul, notre dîner.
Toi qui veux déjeuner de délices
Et te soucier du dîner, dors.

Dans notre recherche alchimique,
Comme le cuivre, nous flambons.
Toi, le lit est ton compagnon
Et ta seule alchimie, toi dors.

Comme enivré, à droite, à gauche,
Tu tombes, puis tu te relèves.
Maintenant la nuit est passée,
C’est le moment de prier, dors.

Le destin a clos mon sommeil,
Alors va-t’en, toi le jeune homme,
Car si le sommeil est passé,
on peut le rattraper, toi dors.

Tombés dans la main de l’amour,
Mais que va-t-il faire de nous?
Toi, tenu dans ta propre main,
Mets-toi sur ta main droite et dors.

Moi je suis un buveur de sang,
Toi, mon cher, mangeur de délices.
Puisqu’à la suite des délices
Le sommeil est naturel, dors.

Moi j’ai coupé toute espérance
De mon crâne et de ma pensée.
Toi qui conserves comme espoir
Une pensée humide et fraîche, dors.

J’ai déchiré l’habit du mot,
J’ai abandonné la parole,
Mais toi qui n’as pas le corps nu,
Tu as besoin d’un habit, dors.

Rûmî

Jamais ainsi avant


 

Je n’avais jamais été ainsi avant.

Je n’avais jamais été mis hors de mes sens, aliéné.

J’étais sage, jadis, comme vous,

Non pas fou, dément, cassé,

Comme aujourd’hui.

Je n’admirais pas une vie sans attache, sans existence.

J’avais l’habitude de demander :

Qui est-ce ? Qu’est-ce que cela ?

Et continuais de chercher sans cesse.

Pour vous qui êtes sages,

Qui êtes assis et qui pensez

Que probablement j’étais ainsi avant,

Je n’ai pas beaucoup changé.

Je cherchais à être meilleur que les autres.

Je n’avais pas été traqué,

par un Amour toujours croissant.

Je cherchais à m’élever au-dessus du ciel,

avec mon ambition,

et je ne savais pas,

que j’errais seulement dans le désert.

Finalement j’ai déterré

Du sol un trésor.

Rûmî. (Ghazal 1506)

Le faucon persan


Comme annoncé, je reviens à un ghazal de Rûmî dont j’avais cité les deux premiers vers il y a peu.

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

C’est une traduction de Christian Jambet. Fort bonne, naturellement, mais je la trouve cependant un peu précieuse, contournée, trop écrite, ‘française’. J’ai donc consulté quelques dictionnaires et plusieurs grammaires. Le persan est une langue fascinante, indo-européenne dans sa structure profonde, mais aussi fort mâtinée d’arabe. Sa graphie lui a été imposée par les conquérants. Il en résulte une langue qui est une étonnante synthèse de l’Inde, de l’Europe et de l’Arabie, et qui en fait unique au monde, par sa capacité à créer des ponts entre des mondes qui se côtoient.

Pour Rûmî, après réflexion et quelques recherches, je préfère tenter une traduction presque mot à mot, pour rester plus proche de la pensée initiale, me semble-t-il. Voici:

L’amour de mon Aimé m’a mis hors de mon âme – dans le froid.

عشق جانان مرا زجان ببريد

[‘ishq jânân marâ z jân bebarîd]

L’âme dans l’amour, dans sa profondeur – est hors d’elle, en liberté.

جان بعشق اندرون زجود برهيد

[jân b ‘ishiq androun z joud berhïd]

Il s’agit d’un poème d’amour mystique. Des mots comme « retrancher » paraissent trop loin du sujet.

Le ghazal continue ainsi :

Comme l’âme est nouvelle et l’amour éternel,

Elle reste ici, dans l’existence, mais là-haut est le point suprême.

L’amour de l’Aimé est semblable à l’aimant,

Il attire l’âme tout près de lui.

Il fait s’envoler loin de soi le faucon de l’âme.

L’âme perdue loin d’elle-même se met à vivre.

Après quoi elle revient.

Les liens de l’amour soudain l’enveloppent.

Il lui donne un suc à boire, fait de l’amour vrai.

Et il n’y a plus en elle d’autre foi.

C’est là le signe de l’amour qui commence.

Personne n’atteint le point où il finit.

Le pivot de la religion, selon Maïmonide


Le paradoxe de ce blog est le suivant. Il est des moments, où il vaudrait sans doute mieux se taire. Le psalmiste a dit quelque chose comme: lekha doumiâ tehilâ (Ps. 65,2). « Pour toi le silence est la louange ». Il y a des sujets sur lesquels il faut faire silence. Quoi que nous puissions en dire, nous ne pouvons que tomber dans l’approximation, ou l’erreur, ou provoquer l’offense, sans même nous en apercevoir, ou induire le sourire des sages, s’il en existe. Il vaudrait mieux se taire, sans pour cela cesser d’exercer ce qui nous est imparti d’intelligence, – par exemple le soir à la chandelle : « Pensez dans votre cœur, sur votre couche faites silence. » (Ps. 4,5)

Mais c’est plus fort que moi. Je ne peux penser « en silence », je ne peux penser sans écrire. L’écriture m’aide à penser, elle est à la fois compas, cap, mâture et voile. Le vent viendra d’où il viendra.

Par exemple de Maïmonide. Dans Le Guide des égarés, il considère quatre sortes de perfections recherchées par les hommes. La première espèce a le moins de valeur mais est particulièrement prisée par la plupart, c’est la perfection en matière de possession matérielle. Dut-on posséder des montagnes d’or et d’argent, rien de tout cela ne touche à l’essence même de l’homme. Elles n’offrent qu’une jouissance passagère, à la limite purement imaginaire. La seconde espèce de perfection, c’est la perfection du corps, de la constitution physique, de la beauté, de la santé. Là encore, peu d’impact sur l’âme. La troisième espèce de perfection consiste dans les qualités morales. C’est déjà mieux du point de vue de l’essence de l’homme. Mais les qualités morales ne sont pas une fin en soi. Elles servent seulement de préparation à quelque autre fin, bien supérieure. La quatrième espèce de perfection est la véritable perfection humaine, selon Maïmonide. Elle consiste à concevoir des choses intelligibles qui puissent nous donner des idées sur les sujets métaphysiques. C’est là la fin dernière de l’homme, par laquelle il obtient l’immortalité. C’est ainsi qu’il devient réellement homme.

Jérémie s’est aussi exprimé sur ce sujet, dans son style propre : « Ainsi a parlé l’Éternel : Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le fort ne se glorifie pas de sa force, que le riche ne se glorifie pas de ses richesses ; mais ce dont il est permis de se glorifier, c’est de l’intelligence et de la connaissance que l’on a de moi. » (Jér. 9, 22-23)

La sagesse par excellence, la fin dernière, s’identifie à cette connaissance toute spéciale, cette connaissance de ce qu’est l’essence de l’Éternel.

Mais comment la connaître ? Selon Maïmonide, par ses actions, qu’il faut prendre pour modèle, et qui sont ‘hesed‘ (la bienveillance), ‘michpat‘ (la justice),et ‘tsedaka‘ (l’équité), et il ajoute ensuite une autre idée essentielle, en disant : ‘sur la terre’.

Et « cette idée est le pivot de la religion », conclut Maïmonide, au dernier chapitre de son Guide des égarés.

La batterie de cuisine du chercheur de sagesse


« Quatre genres d’hommes s’assoient devant les sages : l’éponge, l’entonnoir, le filtre et le tamis. L’éponge absorbe tout ; l’entonnoir fait pénétrer d’un côté et fait ressortir de l’autre ; le filtre fait sortir le vin et retient la lie ; et le tamis fait sortir la farine et en retient la fleur. »

Pirqé Avot, Ch. 5, michna 15

Voilà un texte, drôle au demeurant, qui pique la curiosité. On est titillé. Quel est le meilleur de ces quatre genres d’hommes, pour ce qui relève de la sagesse ? A priori je pourrais dire le tamis, et peut-être, dans un autre genre de performance, l’entonnoir, ou encore l’éponge? Mais pas le filtre, qui ne retient que la lie des propos des sages !

Que nenni ! J’ai tout faux !

Rabbi Hayim de Volozyne propose une lecture plus incisive : « L’éponge » : dans une éponge pénètre toutes sortes de boissons et, lorsqu’on la presse, elle rejette un liquide unique qui est le mélange de toutes les boissons différentes qu’elle a absorbées ; de même le disciple qui a reçu de son maître plusieurs explications et plusieurs sujets, les uns après les autres, et qui ne sait pas énoncer chaque chose distinctement dans un ordre correct lorsqu’on l’interroge, mais mélange toutes les explications par incompréhension du contenu propre à chaque élément.

« L’entonnoir » est celui qui oublie régulièrement ce qu’il a entendu de son maître, aussitôt après l’avoir entendu.

« Le filtre fait sortir le vin et retient la lie », la parabole désigne celui qui a l’esprit droit et sélectionne les explications vraies et bonnes, puis les « sort » en les communiquant ; et il « retient la lie », c’est-à-dire qu’il ne dit pas ce qui n’est pas juste ni vrai, car il sait que parfois, dans l’étude de la halakha, se présentent au début à l’esprit maintes réflexions incorrectes et que ce n’est seulement qu’après étude que Dieu l’aide et l’éclaire pour le conduire à la vérité.

« Le tamis fait sortir la farine et retient la fleur », c’est l’inverse du filtre ; c’est-à-dire qu’il a l’esprit particulièrement tordu et qu’il lui semble que les réflexions fausses qui se présentent en premier à son jugement sont vraies, tandis que les réflexions véritablement justes qui lui viennent après étude il ne les communique jamais. La conséquence de notre explication est que le « filtre » est la meilleure des quatre mesures citées et le « tamis » la pire d’entre elles.

Maintenant à nous de jouer. Je voudrais prolonger ce jeu, et proposer d’autres métaphores, pour élargir le champ des « genres » de chercheurs de sagesse.

Sans trop prendre le temps, j’avance incontinent la râpe, le tire-bouchon, la cuiller, le couteau, la fourchette et la louche.

Je suis loin d’atteindre le centième de la science des Pères, mais on peut toujours tenter sa chance !

La « râpe » s’attaque au morceau de fromage, même lorsqu’il est très dur, et le réduit en filaments aisément consommables. Le « tire-bouchon » permet à l’évidence d’ouvrir la bouteille et d’en extraire le nectar. La « cuiller », quoi de mieux pour la soupe ? Le « couteau », comment ne pas faire l’éloge de sa fine lame ? La « fourchette » saisit correctement la nourriture dans l’assiette. La « louche » puise généreusement dans la soupière et distribue à tous sa juste portion.

Hmmm !… Voilà autant de bons et fidèles instruments !

Alors, quelle est la meilleure métaphore applicable au chercheur de sagesse ?

La « râpe » est parfaite pour le fromage, mais beaucoup moins indiquée pour la viande, le poisson ou le pain. Veut-on manger de la charpie ? Le « tire-bouchon » débouche, d’accord, mais ne retient rien par lui-même. Le nectar est pour les autres. La « cuiller » ne fonctionne correctement qu’à l’endroit. Si on y va avec le dos de la cuiller, il y a peu de chances de succès. Le « couteau » coupe et incise, certes, mais il lui manque encore la fourchette pour le faire proprement. Il est inutile, seul. Et que fait-il d’ailleurs des nourritures liquides ? La « fourchette » n’a pas son pareil pour porter la nourriture à la bouche, mais des civilisations entières, comme la chinoise ou l’indienne, l’ignorent et la méprisent comme barbare, lui préférant les baguettes. La « louche » est pratique et généreuse, mais elle manque singulièrement de finesse.

Que conclure ?

La sagesse a mille éclats divers. Que dis-je ! Elle peut être représentée comme des milliards et des milliards d’étincelles, ou autant de miroitements qu’il y a de grains de lumière dans l’univers – multipliés par leurs innombrables interactions, ou alors comme autant de torrents infinis de flamme pure, ou encore comme un fleuve lent, magmatique, de toutes les matières en fusion, ou encore comme une éblouissante mais douce lueur, un véritable oxymore de clarté et de secret.

Alors je ne vois pas quelle batterie de cuisine, tout entière assemblée, pourrait suffir au chercheur de toute cette sagesse.

« Accomplis son désir comme si c’était le tien »


« Ben Bag Bag dit : Tourne-la et retourne-la, car tout est en elle ; scrute-la, vieillis et use-toi en elle, et d’elle ne bouge pas car il n’est rien de mieux pour toi qu’elle. »

Il s’agit là de la michna 22 du chapitre 5 du Traité des Pères, le Pirqé Avot.

Dans ce court enseignement, on peut être frappé par l’ambiguïté délibérée, et même, osons-le dire, par la souple insinuation avec laquelle Ben Bag Bag introduit et cultive l’allusion érotique – prise comme métaphore d’un enseignement de haut vol, réservé aux âmes d’élite.

Le sens premier est clair. Cette figure (féminine?), « en laquelle » il faut « s’user » est la Torah.

Déjà, le Cantique des Cantiques nous avait habitué à l’idée que des métaphores érotiques, et même les plus prononcées, pouvaient s’appliquer à traduire les réalités spirituelles les plus élevées, et les plus profondes.

Rambam, autrement dit Maïmonide, commente ainsi Ben Bag Bag: « Il déclare au sujet de la Torah : examine-la dans tous les sens et médite-la, car tout est en elle. Et il ajoute « Scrute-la » (תחזי), car si tu la regardes avec l’œil de l’intelligence, tu verras en elle le vrai, comme est traduit en araméen la formule « et il vit » par וחזא. Puis il dit : « Vieillis et use-toi en elle » c’est-à-dire affaire-toi en elle jusqu’au terme de la vieillesse et ne la quitte pas pour autre chose. »

Le choix de la métaphore implique une allusion, une comparaison entre la sainte Torah et une femme, – une femme qu’on aime pour la vie, jusqu’à la vieillesse, et « en laquelle » il faut tourner, retourner, s’user, et « de laquelle » il ne faut plus bouger.

Une telle métaphore est-elle licite ? Aux yeux du sage, tout dire est possible, pourvu qu’on n’attente pas à l’intention profonde. La métaphore de l’amour fidèle, conjugal, consacré par une vie entière, n’est pas un mauvais choix, même si elle oblige ici l’esprit à évoquer certaines images, qui se trouvent transformées, puis magnifiées, par leur glissement même.

Dans le même Traité des Pères, la michna 4 du chapitre 2 enseigne: « Il disait : Accomplis son désir comme si c’était le tien, afin qu’il accomplisse ton désir comme si c’était le sien. Suspends ton désir en face du sien, alors il suspendra le désir des autres en face du tien. »

Il est inutile d’insister, mais précisons quand même. Rachi commente ici: « Accomplis son désir comme si c’était le tien », même lorsque tu réalises ton désir, fais-le pour le nom des cieux. « Afin qu’il accomplisse ton désir comme si c’était le sien », afin que des cieux, l’on te donne bien et largement. « Suspends ton désir en face du sien » : compare le préjudice du commandement à son salaire ; « alors il suspendra le désir des autres », qui se dressent contre toi pour te nuire.

L’hébreu est une langue très forte, très crue, où l’on dit les choses directement, avec toute leur force. Le verbe aimer רׇחַם s’emploie par exemple ainsi : « Je t’aimerai, Éternel, ma force. » (Ps. 18,2) Le même mot, sous sa forme substantive, signifie : « matrice, sexe, sein, entrailles », et aussi, « vautour, oiseau immonde » (– ce nom donné en raison de l’amour du vautour pour ses petits).

Le mot désir, רָצוֹן ratson, veut dire complaisance, contentement, agrément, faveur, joie, plaisir, mais aussi grâce. Tout l’arc des sens est toujours présent, du plus matériel au plus spirituel.

On pourrait conclure que les mots sont comme autant d’échelles de Jacob, que l’on peut emprunter pour monter au plus haut des cieux, ou pour en descendre.

Une histoire d’amour soufie


Vers le milieu du 13ème siècle, à Konya, un certain Rûmî – Jalal-od-Dîn de son prénom [« Splendeur de la religion »], tomba amoureux d’un soufi errant, Shams-od-Dîn [« Soleil de la religion »]. Le premier était originaire de Balkh dans le Khorassan, le second de Tabriz, aux confins de l’Iran et de l’Afghanistan. Leur première rencontre eut lieu au bazar. Shams-od-Dîn interpella Jalal-od-Dîn en lui demandant à brûle-pourpoint : « Qui est le plus grand, Muhammad ou Bâyazid ? » Rûmî s’étonna de la question. Muhammad n’était-il pas l’Envoyé de Dieu, le sceau des Prophètes ? Et Bâyazid, un simple mystique, un saint parmi tant d’autres ?

Shams-od-Dîn lui demanda alors comment il expliquait que le Prophète Muhammad ait dit à Dieu : « Je ne T’ai pas connu comme il fallait Te connaître. » , et que pour sa part, Bâyazid avait déclaré : « Gloire à moi ! Que haute est ma dignité ! »

On rapporte que Rûmî s’évanouit sur le champ.

Une petite explication s’impose, peut-être. D’un côté Muhammad possède, on le sait, un statut unique en Islam. Mais de l’autre, et de son propre aveu, Muhammad a avoué ne pas avoir « connu » la Divinité comme il le fallait, – alors que Bâyazid assume intégralement la reconnaissance de son union mystique avec Dieu. Il ne faut pas comprendre son « Gloire à moi ! » comme un cri d’orgueil, blasphématoire, sacrilège. C’était au contraire la révélation spontanée que le moi intérieur de Bâyazid s’était désintégré, qu’il avait entièrement fondu, comme neige au soleil de l’amour divin.

Shals-od-Dîn proposa d’autres paradoxes mystiques à son amant. « Je suis le secret des secrets, la lumière des lumières ; les saints eux-mêmes ne peuvent comprendre mon mystère. » Il se présentait comme s’il était une sorte de théophanie, une manifestation tangible de l’essence de la déité, une version visible de son mystère… Il était l’Aimé, et l’Amant par excellence, et l’incarnation du secret de l’Amour.

L’amour des deux soufis dura un peu plus d’un an, puis Shams-od-Dîn disparut, et Rûmî ne le retrouva pas malgré ses recherches désespérées, allant même jusqu’à Damas. La perte lui fut intolérable. Il en tira le suc et la moelle de sa poésie amoureusement mystique et mystiquement amoureuse.

Rûmî est connu pour être le fondateur du mouvement des derviches tourneurs. Mais il fut aussi un écrivain prolifique. Le Livre du Dedans ou Le Menesvi en témoignent.

Aujourd’hui je voudrais seulement évoquer quelques vers extraits du recueil de ses ghazals.

 

Pour moi, l’emploi c’est d’être sans emploi.

J’aime. De l’amour pour toi, nulle honte sur moi.

Depuis que le lion des chagrins que tu causes a fait de moi sa proie,

Sinon la proie de ce lion, je ne suis pas.

Au fond de cette mer, quelle perle éclatante tu es,

De sorte qu’à la façon des vagues je ne connais point le repos.

Aux lèvres de cet océan de toi, je demeure, fixé à demeure.

Ivre de tes lèvres, bien que d’étreinte pour moi il n’y ait pas.

Je fonde ma substance sur le vin que tu apportes,

Car de ton vin nulle mauvaise langueur ne me vient.

Ton vin descend pour moi du ciel.

Je n’ai pas de dette à l’égard du suc pressé de la vigne.

Ton vin tire la montagne de son repos.

Ne me fais pas honte si j’ai perdu toute dignité.

Je me saisis du royaume de ce monde comme fait le soleil,

Bien que je n’aie troupes ou cavaliers (…)

Commentaire : Pourquoi ce mot de « honte » (employé ici à deux reprises, mais dans deux sens différents)? Pourquoi cette « perte de dignité » ? L’Amant est complètement ivre. Son amour est aussi large, aussi brûlant, aussi universel que le soleil de l’univers. Alors, pourquoi évoquer la honte?

L’Amant se sent tout puissant, comme le soleil, mais il est seul, comme lui aussi.

Il me semble que la honte submerge l’Amant qui se désespère, dans la solitude, par faiblesse, malgré toutes les preuves (passées). L’Aimé a disparu soudain, sans prévenir, sans explication, sans retour. Pourquoi ? Comment ? Le doute percole. La morsure étreint. La souffrance ravage. Ce mouvement du cœur, irrésistible, ce manque de foi, irrémissible, est aussi faiblesse incommensurable, rapportée à la Seigneurie la plus élevée, au plus haut des cieux. D’où la honte. Et la confusion. Qui est le cœur? Où est-il ?

Une réponse gît peut-être dans ce second extrait:

Comme la rose, de tout le corps je ris et non par la bouche seule,

Car je suis, moi sans moi, avec le roi du monde, seul.

Ô porteur de flambeau, du cœur à l’aube ravisseur,

Conduis l’âme au cœur, ne reprends pas le cœur seul !

De colère et d’envie, l’âme ne rends pas étrangère au cœur,

Celle-là, ne la délaisse pas ici, celui-ci ne l’invite pas seul !

Lance un message royal, fais une convocation générale !

Jusques à quand, Sultan, celui-ci avec toi et celle-là seul ?

Comme la nuit dernière si tu ne viens pas ce soir, si tu fermes les lèvres,

Cent cris nous pousserons. Âme ! Nous ne lamenterons pas [sic] seuls.
Commentaire : Plusieurs voix s’élèvent dans ce poème. Plusieurs sujets parlent. Il y a le porteur de flambeau, le cœur, l’âme, – et le roi du monde. Le cœur, qui est comme la rose et qui rit, c’est aussi Shams-od-Dîn. L’âme c’est aussi Rûmî. Le porteur de flambeau est au service du roi du monde, qui n’est autre que la Divinité.

Voilà ce qui se joue. Le porteur de flambeau, qui incendie le cœur, l’a transporté à l’aube jusqu’au roi du monde. Alors l’âme restée seule gémit. Elle soupçonne le porteur de flambeau d’avoir succombé à la colère et à l’envie, et d’avoir ravi le cœur à l’âme, pour les séparer, les isoler. Le cœur retrouve sa place auprès du roi du monde.

Alors Rûmî apostrophe le porteur de flambeau : « Ne rends pas l’âme étrangère au cœur ! Ne la délaisse pas ici, pendant que tu invites le cœur, seul [à monter auprès du roi].»

Puis Rûmî s’adresse directement au roi du monde, au Sultan du ciel. « Lance une convocation royale et générale ! Que le cœur et l’âme ne restent pas seuls ! »

Mais le temps passe, et la journée prend fin. La prochaine fois je commenterai d’autres ghazals de Rûmî. L’un qui commence ainsi :

Par ce vin je ne sais comment je suis pure extinction de moi-même,

Par cette absence de lieu, je ne sais où je suis.

Et l’autre commence de cette façon :

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

(Trad. du persan: Christian Jambet, in  Jalâloddin RûmÎ, Soleil du Réel)

 

 

 

17 Juifs à Damas


En regardant la chaîne i24 ce soir, 2 mars 2016, j’apprends qu’il reste dix-sept Juifs dans le vieux quartier juif de Damas. Ils ont refusé d’émigrer en Israël, ayant toujours vécu en Syrie, et déclarant vouloir y mourir. Le reportage télé montre la vieille synagogue, dans laquelle les juifs pieux viennent prier tous les jours, ainsi que sa fontaine octogonale, de style « pré-islamique ». Les lieux ont été « miraculeusement » préservés de toute destruction. C’est la seule synagogue encore en activité en Syrie.

Il se trouve que cet après-midi, par le plus curieux des hasards, je lisais justement un ouvrage de Joseph Salvador, publié à Paris en 1860, et dont un chapitre est consacré à la communauté juive de Damas, en 1840.

Le contexte : Mahmoud II, sultan de l’empire ottoman, venait de mourir en 1839 à Constantinople. Toute la région était en pleine « transition ». Les puissances européennes, par le fumet alléchées, guettait l’occasion de venir approfondir leur présence effective dans la région.

Advint alors l’affaire de l’assassinat (présumé) d’un capucin. «  Aux premiers jours de l’an 1840 un moine, un révérend père capucin de Damas, ne reparut plus à son couvent. Il était d’origine française. On assure que le père avait été vu entrant dans le quartier des Juifs et que rien n’indiquait qu’il en était sorti. L’autorité représentant la France s’en émut et avec toute raison. Mais pour répondre à ses vœux, sans autre préliminaire et sans avoir constaté le corps même du délit, la mort réelle du moine, d’affreuse tortures furent employées contre un grand nombre de Juifs. (…) On déploya une véritable ferveur à publier de tous côtés que le révérend père était tombé victime du fanatisme déicide; qu’on l’avait tué, saigné, dépecé dans le but de mêler son sang avec le pain azyme que les Juifs ont coutume de manger dans leur solennité pascale. (…) Au sein de Paris et dans une partie considérable de l’Europe, on discuta, on plaida, on invoqua des textes, on s’excita hautement à la croisade, et tout cela au sujet de l’affaire de Damas. » (Paris, Rome, Jérusalem – ou la question religieuse au XIX ème siècle, tome II, pp. 194-195, 1860)

Joseph Salvador conclut : « L’année 1840 a mis à l’ordre du jour la question d’Orient, qui certainement est désormais la plus grande de toutes les affaires du monde. »

Il avait bien raison, sur la question d’Orient, mais que de choses ont changé à propos de son interprétation!

Cette célèbre affaire est résumée ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Damas

Imaginez qu’un moine capucin se fasse assassiner dans une ruelle de Damas, de nos jours. Quels seraient les coupables tous désignés (« sans autre préliminaire »)? Pensez vous que la France ou l’Europe parlent alors de partir en croisade ?

A vrai dire, en 1840, les violences alors avaient lieu plutôt entre chrétiens et druzes, ou chrétiens et musulmans.

La France se raidit sur sa position : les Juifs étaient coupables du meurtre. Les autres légations occidentales font pression sur le sultan ottoman et le pacha d’Égypte pour annuler le procès et les aveux obtenus sous la torture. Après avoir achevé sa mission auprès du vice-roi d’Égypte, un des représentants des groupes de pression, sir Moses Montefiore, se rend à Istanbul. Il obtient du nouveau sultan ottoman, Abdul Majid, qu’il proclame un décret de protection des Juifs de l’Empire ottoman contre les accusations de crimes rituels : « Et pour l’amour que nous portons à nos sujets, nous ne pouvons pas permettre à la nation juive d’être inquiétée et tourmentée par des accusations qui n’ont pas le moindre fondement de vérité… ».

Néanmoins, en 1851, le consul de France à Beyrouth, évoquant l’inscription gravée sur la pierre tombale du père Thomas à Damas, réaffirme dans un courrier adressé à son ministre que le moine a été « assassiné par les juifs ».

Curieuse époque… La France de 1840 rêvant de partir en croisade contre les Juifs de Damas, en rétorsion contre l’assassinat d’un capucin… Un sultan ottoman édictant un décret de protection des Juifs contre les accusations de crimes rituels…

Il serait facile de proclamer le relativisme des opinions, la variabilité des politiques, l’instabilité des régimes, la fugacité des représentations du monde.

Entre 1840 et 2016, que s’est-il passé, et qu’avons-nous appris? Et, surtout, qu’est-ce qui se profile à l’horizon des cinquante ou des cent prochaines années ? A entendre la rhétorique habituelle des « dirigeants » les plus en vue de la scène médiatique mondiale, il est clair qu’ils s’en contrefoutent. Excusez le mot. Pas de vision. Pas de distance. Pas de souffle. Pas de testicules. Pas d’ovaires non plus, d’ailleurs. Que du mou. Que du mot. Que du vain. Que du rien. Vous croyez que Trump va tromper le destin ?

Heureusement nous avons M. Hollande pour tenir la barre.