Ainsi riait Zarathoustra


« Surhomme » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Ainsi riait Zarathoustra

Ainsi parlait Zarathoustra, riant des yeux et du ventrei.

Ainsi parlait Zarathoustra, et il riait d’amour et de maliceii.

Ainsi parlait Zarathoustra, le cœur soulagé, et il reprit en riant son cheminiii.

Tous rient de Zarathoustra

Tout le peuple rit de Zarathoustraiv.

Le saint rit de Zarathoustrav.

Les voici devant moi, disait-il à son cœur, ils rient ; point ne m’entendentvi.

Et maintenant ils regardent et rient, et en riant, encore me haïssent. De la glace est dans leur rirevii.

Ta chance fut qu’on ait ri de toi ; et, à vrai dire tu parlais comme un pantinviii.

Et de mille grimaces d’enfants, d’anges, de hiboux, de bouffons et de papillons aussi grands que des enfants, rire et sarcasme et tumulte contre moi se ruèrentix.

Et longuement je réfléchis et je tremblais. Mais à la fin je dis ce que d’abord j’avais dit : Point ne veux ! Lors éclata un rire autour de moi. Malheur ! Comme ce rire me déchira les entrailles et en morceaux brisa mon cœurx !

« Zarathoustra ! » crièrent tous ceux qui étaient ensemble assis, comme d’une voix, et lors éclatèrent d’un grand rirexi.

La caverne tout à coup se fit pleine de vacarme et de rire […] « Ils s’amusent, dit Zarathoustra, et qui sait ? Peut-être au dépens de leur hôte ; et si je leur appris à rire, ce n’est pourtant pas mon rire qu’ils apprirent. Mais qu’importe ? Ce sont de vieilles gens ; ils guérissent à leur façon, ils rient à leur façonxii. »

Rire de ceux qui ne rient pas

Je vis un solennel, un pénitent de l’esprit : de sa hideur, oh ! Comme a ri mon âme ! Encore il n’avait appris ni le rire ni la beauté. Sombre, du bois de la connaissance s’en revenait ce chasseurxiii.

Il faut que d’abord vienne quelqu’un, ‒ quelqu’un qui de nouveau vous fasse rire, un bon joyeux pantin, un danseur, et un vent, et un ouragan, un quelconque joyeux bouffonxiv.

Zarathoustra rit des hommes

Après un court moment, de nouveau il riait déjà, et dit, apaisé : « Il est pesant de vivre avec des hommes, car il est bien pesant de se taire. Singulièrement pour un bavard. » Ainsi parlait Zarathoustraxv.

Pour la première fois à votre égard j’eus un œil bienveillant, et de bons désirs ; en vérité, c’est nostalgie au cœur que je venais. Cependant que m’advint-il ? Quelle que fût mon angoisse, ‒ je ne pus que rire. Jamais mon œil ne vit pareille bigarrure ! J’ai ri et j’ai ri, cependant que mon pied encore vacillait […] Oui, vous me faites rire, vous mes contemporains ! Et singulièrement quand de vous-mêmes vous-mêmes vous étonnez ! Et malheur à moi si je ne pouvais rire de votre étonnementxvi.

En vérité, ô vous les gens de bien et les justes ! Que de choses en vous prêtent à rire ! […] Ô vous les hommes les plus hauts qu’aient rencontrés mon œil, voici sur vous mon doute et mon rire secret : je devine que mon surhomme ‒ c’est diable que vous le nommeriezxvii !

Je les adjurai de rire de leurs grands maîtres de vertu, et de leurs poètes et de leurs saints et rédempteurs du monde. De leurs sinistres sages, je les adjurai de rirexviii.

Ne sommes-nous toujours assis à une grande table de raillerie et de jeuxix ?

C’est de la beauté saint rire et tremblement. De vous, ô les vertueux, riait ce jour d’hui ma beautéxx.

Le sage rit

De la sorte parla le sage : « Dix fois, il te faut rire, et sereine garder l’âme […] Et que furent les dix réconciliations et les dix vérités, et les dix éclats de rire dont bien se réjouit mon cœur ? Sur moi qui ainsi compte, et que bercent quarante pensées, soudain tombe le sommeil, le non appelé, le maître des vertusxxi. » […] Lorsque Zarathoustra ouït ainsi parler le sage, il rit en son cœur car de la sorte un lumière pour lui s’était levée. Et lors il dit à son cœur : C’est un bouffon pour moi, ce sage avec ses quarante penséesxxii.

Et criait, et riait, ma sage nostalgie, qui est née sur des montagnes, une sauvage sagesse en vérité ! ‒ma grande nostalgie aux ailes bruissantes. Et souvent elle m’arracha et m’emporta là-haut, là-bas et en plein rire ; lors j’ai volé, avec un vrai frisson d’effroi, comme une flèche, dans le ravissement d’un soleil ivrexxiii.

Rire de soi

Ton soi rit de ton je et de ses fiers élansxxiv.

Comme je me raille de si souvent haleter ! Comme je hais celui qui vole ! Là-haut comme je suis lasxxv !

Même encore lorsque jusqu’à mon lit je rampe, alors rit et fanfaronne encore mon heur recroquevillé ; rit encore mon rêve menteurxxvi.Son cœur rit de la sottise qu’il avait faitexxvii.

Ô vous les hommes supérieurs, n’êtes-vous tous ‒ manqués ? […] De vous-mêmes apprenez donc à rire, comme rire se doitxxviii.

Vers mon ultime péché ? Criait Zarathoustra, et de son propre mot avec colère il ritxxix.

Mais lorsqu’en ce miroir je regardai ce n’est moi que j’y voyais, mais grimace et ricanement de diablexxx.

Rire en soi

Paisible est le fond de ma mer : que s’y cachent des monstres railleurs, qui donc le soupçonnerait ?Imperturbable est ma profondeur : mais de nageantes énigmes elle étincelle, et de nageants éclats de rirexxxi.

Au matin Zarathoustra rit en son cœurxxxii.

Hélas ! Hélas ! Comme elle soupire, comme elle rit en son rêve, la profonde mi-nuitxxxiii !

Le surhomme rit

Tel doit être l’homme pour le surhomme : un éclat de rire ou une honte qui fait malxxxiv.

Non plus un pâtre, non plus un homme, ‒ un métamorphosé, un transfiguré, un être qui riait ! Jamais encore sur Terre n’a ri personne comme celui-là riait ! Ô mes frères, j’ai ouï un rire qui d’homme n’était rire ‒ et à présent me ronge une soif, une nostalgie qui jamais ne s’apaisera. Me ronge de ce rire la nostalgiexxxv.

Dans le coin de soleil de ma montagne d’oliviers je chante et je me ris de toute compassionxxxvi.

Il faut que viennent à moi les signes que soit arrivée mon heure, ‒ c’est-à-dire le lion qui rit et l’essaim de colombesxxxvii.

« Sardonique était ton rire, en sorte que de toi nous eûmes peurxxxviii ».

De plus hauts déjà vers moi sont en chemin, ‒ […] il faut que viennent des lions rieursxxxix !

« Le signe vient », dit Zarathoustra […] et chaque fois qu’une colombe effleurait le naseau du lion, le lion secouait la tête et riaitxl.

Rire au sommet

Qui de vous tout ensemble peut rire et se tenir sur les sommets ? Qui gravit les plus hautes cimes se rit de toutes les tragédies jouées et de toutes les tragédies vécuesxli.

Je vous ris à la face, de mon rire des cimesxlii.

Lorsque Zarathoustra eut atteint le sommet, il se vit seul et alors il rit de tout son cœurxliii.

Ici ne manque pas de rire, ô ma claire saine malice ! Du haut de ces montagnes lance vers le bas le scintillement de ton rire moqueurxliv !

Rire et mourir

En vérité, c’est tel un rire d’enfant mille fois multiplié que vient Zarathoustra en tous caveaux mortuaires, se riant de ces veilleurs de nuit et de ces gardiens de tombeaux […] De ton rire tu les épouvanteras et à terre les jetteras […] En vérité tu déployas le rire même comme un multicolore firmament au-dessus de nous. A présent, des sépulcres toujours rire d’enfant sourdraxlv.

Or se tordit mon cœur de rire, et fut près de se rompre, et ne sut où donner, et m’enfonça le diaphragme. En vérité, ce sera encore ma mort de m’étouffer de rire en voyant ânes ivres et en oyant veilleurs de nuit ainsi douter de Dieuxlvi.

Au bord de leur grande allée tombale je m’assis, moi-même près de la charogne et des vautours ‒ et j’ai ri de tout leur autrefois et de sa pourrissante, de sa croulante majestéxlvii .

Garde-toi de moi ‒ répondis-je durement, sors du cadavéreux crépuscule de mon âme ‒ prends garde, nain et abomination ! Car je suis en colère ! garde-toi qu’un jour je ne te chatouille à mourir avec mes éclats de rirexlviii.

Avec les anciens dieux c’en est fini depuis longtemps ; ‒ et, en vérité, ils eurent bonne et joyeuse fin de dieux ! Avant leur mort ils ne connurent « crépuscule » ‒ mensonge que cela ! Bien plutôt quelque jour sont morts eux-mêmes ‒ de rire ! Le jour où de la bouche d’un dieu même sortit de toutes paroles la plus digne d’un sans-dieu : « Il n’existe qu’un seul dieu ! N’aie d’autre dieu que moi ! » ‒ un vieux barbon de dieu, un dieu jaloux de la sorte s’oublia ; ‒ Et tous les dieux alors de rire et de branler sur leurs sièges et de crier : « N’est-ce justement divinité qu’il existe des dieux, mais que Dieu n’existe pasxlix ? »

En l’homme déchirer le dieu / Comme en l’homme le mouton, / Et, tout en déchirant, rirel.

Rire tue

Ce n’est pas par ire, c’est par rire qu’on tue. Courage ! Tuons cet esprit de pesanteurli.

Mais sûre est une chose , je l’ai appris de toi un jour, Zarathoustra : « Qui veut tuer le plus foncièrement, celui-là rit. Ce n’est pas par ire, c’est par rire qu’on tue », ainsi tu parlais jadislii. »

Rires et larmes

Même quand [le petit dieu] pleure, encore il prête à rire ! Et, les larmes aux yeux, à une danse il doit vous inviter ; et pour accompagner sa danse je veux moi-même chanter un chant. Un chant de danse et de raillerie contre l’esprit de pesanteur, mon très haut diable et très puissantliii.

Risibles, véritablement, sont en amour ma bouffonnerie et ma simplesse ! Ainsi parlait Zarathoustra, et, ce faisant, il rit à nouveau ; mais lors il lui souvint de ses amis laissés […] et sitôt il advint que le rieur pleurait ; ‒ d’ire et de nostalgie amèrement pleurait Zarathoustraliv.

Ô mon âme, de ta mélancolie j’entends bien le sourire […] Ta plénitude regarde au-dessus des mugissantes mers, et elle cherche et elle attend : dans le ciel rieur de tes yeux brille la nostalgie de l’excessive richesse ! Et, en vérité, ô mon âme, qui verrait ton sourire et ne fondrait en larmes ? Les anges mêmes fondent en larmes devant l’excessive bonté de ton sourirelv.

Tu as perdu le but, hélas ! Comment de cette perte vas-tu rire et pleurerlvi ?

Rires insondables

Dans la source de mon plaisir jetez seulement vos yeux purs, vous mes amis ! Comme se pourrait-il qu’elle en fût troublée ? C’est le rire de sa pureté qu’elle doit vous renvoyerlvii !

En ton œil j’ai regardé naguère, ô vie ! Et dans l’insondable il me sembla que je me noyais. Mais […] railleusement tu ris quand insondable je te nommai. […] Ainsi elle riait, l’incroyable, mais je ne crois jamais en elle ni en son rire, quand méchamment elle parle d’elle-même […] Lors elle rit méchamment et ferma les yeuxlviii .

Je lui dis en riant : « Tu t’irrites, chien de feu : c’est que contre toi j’ai raison ! Et pour que je conserve encore raison, écoute ce que je dis d’un autre chien de feu, de qui la voix effectivement sort du cœur de la terre […] Le rire qui sort de lui voltige comme une nuée multicolore […] Mais son or et son rire ‒ du cœur de la Terre il les reçoitlix. »

Rire cosmique

En vérité, ainsi je leur fis voir de neuves étoiles, avec des nuits nouvelles, et par-dessus nuées et jours et nuits, je tendis encore le rire comme une tente multicolorelx.

Si jamais quelque souffle me vint du souffle créateur et de cette céleste nécessité qui à danser des rondes d’astres force encore des hasards ; si j’ai ri jamais du rire de l’éclair créateur, auquel succède le long tonnerre de l’actelxi.

Jésus ne rit pas

Encore il ne connut que larmes et hébraïque mélancolie, avec la haine des gens de bien et des justes, ‒ l’hébreu Jésus : lors de mourir eut nostalgie ! Que ne fût-il resté dans le désert et loin des gens de bien et des justes ! Peut-être il eût appris à vivre et à aimer la Terre ‒ et le rire par surcroîtlxii !

Soit fausse pour nous toute vérité où il n’y ait un seul éclat de rirelxiii !

Que fut ici sur Terre, jusqu’à ce jour, le péché le plus grand ? Ne fut-ce pas la parole de qui disait : « Malheur à ceux qui ici-bas rientlxiv » ? Ne trouva-t-il lui-même sur Terre aucune raison de rire ? […] Celui-là n’avait assez d’amour ; sinon il nous aurait aimés aussi, nous qui rionslxv !

Rire sanctifie

Toutes bonnes choses rientlxvi.

Si riante malice est ma malice, à l’aise sous des tonnelles de roses et des haies de lilas ; ‒ car dans le rire ensemble se mélange tout mal, mais par sa propre béatitude absous et sanctifiélxvii.

Cette couronne du rieur, cette couronne de roses je l’ai ceinte, moi-même j’ai sanctifié mon éclat de rirelxviii.

Louange à cet esprit de tous les libres esprits, la rieuse tempêtelxix

Apprenez donc encore à rire au-dessus et au-delà de vous-mêmes ! Haut les cœurs, ô vous qui dansez bien ! Haut, toujours plus haut ! Et ne m’oubliez non plus de bien rire ! Cette couronne du rieur, cette couronne de roses, à vous mes frères, je lance cette couronne ! J’ai sanctifié le rire ; ô vous, les hommes supérieurs, apprenez donc à rirelxx !

Désapprendre le rire

Ô Zarathoustra, à présent tu désappris déjà toute ta danse et tout ton éclat de rire en dansantlxxi !

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iFrédéric Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra. Traduction par Maurice de Gandillac. Gallimard-Folio. 1971, p 351

iiIbid. p. 360

iiiIbid. p. 332

ivIbid. p. 26

vIbid. p 23

viIbid. p. 28

viiIbid. p. 30

viiiIbid. p. 33

ixIbid. p. 186

xIbid. p. 201

xiIbid. p. 389

xiiIbid. p. 397

xiiiIbid. p. 161

xivIbid. p. 359

xvIbid. p. 194

xviIbid. p. 164

xviiIbid. p. 197-198

xviiiIbid. p. 260

xixIbid. p. 376

xxIbid. p. 129

xxiIbid. p. 41-42

xxiiIbid. p. 43

xxiiiIbid. p. 260

xxivIbid. p. 49

xxvIbid. p. 61

xxviIbid. p. 230

xxviiIbid. p. 321

xxviiiIbid. p. 376

xxixIbid. p. 419

xxxIbid. p. 113

xxxiIbid. p. 161

xxxiiIbid. p. 218

xxxiiiIbid. p. 409

xxxivIbid. p. 24

xxxvIbid. p. 214

xxxviIbid. p. 233

xxxviiIbid. p. 259

xxxviiiIbid. p. 319

xxxixIbid. p. 363

xlIbid. p. 417

xliIbid. p. 58

xliiIbid. p. 137

xliiiIbid. p. 308

xlivIbid. p. 310

xlvIbid. p. 187

xlviIbid. p. 242

xlviiIbid. p. 260

xlviiiIbid. p. 480

xlixIbid. p. 242

lIbid. p. 385

liIbid. p. 59

liiIbid. p. 403

liiiIbid. p. 149

livIbid. p. 208

lvIbid. p. 291-292

lviIbid. p. 353

lviiIbid. p. 135

lviiiIbid. p. 149-150

lixIbid. p. 182

lxIbid. p. 261

lxiIbid. p. 300

lxiiIbid. p. 102

lxiiiIbid. p. 276

lxiv(Luc 6,25) « Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans les larmes et le deuil. »

lxvIbid. p. 377

lxviIbid. p. 378

lxviiIbid. p. 302

lxviiiIbid. p. 378

lxixIbid. p. 380

lxxIbid. p. 380

lxxiIbid. p. 480

La métaphysique du singe, 2. Hallucinations et expériences de mort imminente.


L’Aï est beaucoup moins « paresseux » qu’il n’en a l’air. Il semble dormir, mais son cerveau du moins travaille en permanence! Il passe son temps sous l’influence d’alcaloïdes qu’il consomme en quantité. Mais à quoi rêve-t-il, pendant ces heures sans fin? Des études systématiques s’appuyant sur l’imagerie par résonance magnétique nucléaire, ou sur des techniques bien plus sophistiquées qui apparaîtront sans nul doute un jour, permettront de trouver des pistes.

En attendant, qu’il me soit permis de faire des hypothèses, et de raisonner par analogie, ou par induction.

Niant sa peur ancestrale, l’Aï rêve-t-il de dévorer des jaguars, ou d’avaler quelque boa?

Se livre-t-il à l’émotion onirique et sans pareille d’un saut idéal, d’un bond magique, platonicien, allant bien au-delà de la cime des arbres, atteignant le ciel impavide?

Ou bien, imitant l’aigle qui toujours menace, aspire-t-il à planer sans fin au-dessus de la canopée ?

Songe-t-il à grimper jusqu’aux sources de la pluie, et jusqu’au soleil?

Ou bien fait-il des cauchemars inéluctables, se rappelant l’angoisse du bébé-aï en équilibre instable accroché au dos de sa mère ? Se revoit-il s’écraser au sol, saisie d’une peur primale, tombant de toute la hauteur des arbres les plus élevés de la forêt primaire, le cerveau soudain crépitant d’adrénaline et de DMT ?

Ou rêve-t-il des rêves jadis faits par d’innombrables générations d’Aï avant lui, et stockés quelque part dans quelques plasmides mémoriels, trans-générationnels ?

Pour le moment, ce que l’on peut dire, c’est que si l’Aï se drogue jour après jour et qu’il dort si intensément, c’est que ses rêves doivent être plus fascinants que sa vie éveillée. La vraie vie de l’Aï est à l’évidence dans ses rêves…

Il prend tous les risques (et surtout celui de se faire manger) pour se livrer à son délice vital: se droguer aux alcaloïdes et explorer jour après jour la puissance de leurs stimulations !

Appliquons les principes du grand Darwin.

Si l’Aï existe encore comme espèce c’est que cette manière très particulière de vivre en se droguant et en dormant a subi avec succès le grand test de l’adaptation.

C’est donc que tous les risques encourus non seulement n’empêchent pas l’Aï de survivre depuis des millions d’années, mais que la mémoire collective de l’espèce ne cesse de s’enrichir des rêves individuels, générations après générations, et permet sans doute de renforcer le patrimoine mémoriel (et immémorial) de l’Aï, par l’intense et permanente visitation et remémoration des mémoires de tous lors des rêves de chacun…

L’Aï n’est pas fondamentalement différend de l’Homo Sapiens à cet égard. En matière de rêve il lui est même supérieur, car il s’y livre à fond… Il rêve sa vie en permanence, parce qu’il trouve en ses rêves plus que ce qu’il trouve dans la vie dite « réelle », la vie de tous les jours.

Or, comme il ne vit que très peu de choses « réelles », c’est donc que ce qu’il rêve doit venir d’ailleurs. D’où ?

Nous savons que les visions et les hallucinations dues aux alcaloïdes ne peuvent pas venir directement de l’activité des molécules elles-mêmes. Albert Hofmann, le célèbre chimiste suisse qui a synthétisé le LSD et découvert par hasard ses propriétés hallucinogènes, l’a attesté formellement, après des années de recherches. Les molécules actives des drogues hallucinogènes sont rapidement métabolisées, en moins d’une heure, mais leurs effets peuvent se faire sentir bien longtemps après leur ingestion, jusqu’à douze heures ou plus encore.

C’est donc que ce ne sont pas les molécules des alcaloïdes qui « contiendraient » elles-mêmes la « source » des perceptions et des hallucinations qu’elles provoquent. Elles ne font que faciliter la disposition à les percevoir.

Ces molécules psychoactives ne font que débloquer certaines clés permettant d’ouvrir les « portes de la perception » pour reprendre l’expression popularisée par le livre d’Aldous Huxley.

Dans le cas de l’Aï, qui a une vie « réelle » réduite au minimum, les images hallucinatoires ne peuvent donc venir que de l’immense réservoir d’expériences collectives de l’espèce. Par exemple, des innombrables expériences de mort imminentes (EMI) subies dans la suite innombrable des générations ayant survécu à de non moins innombrables attaques par des prédateurs, ou d’innombrables accidents, telle la chute du bébé singe vers sa mort « imminente » et apparemment inéluctable (les bébés-singe qui meurent effectivement ne transmettent pas leur patrimoine génétique…).

Qu’on se représente la scène. Le bébé-aï tombe, il « sait » qu’il va mourir. Il a ce savoir dans sa mémoire profonde. Une décharge d’adrénaline met son système nerveux sympathique en action, il « sait » qu’il faut tenter de se raccrocher à quelque branche salvatrice. Son corps tout entier fourmille de molécules de DMT. Sauvé ! Il est arrivé à éviter la mort. Il a subi la nième EMI de l’espèce, et a surmonté l’épreuve. Il est « initié » désormais. Il va engrammer cette expérience fondamentale dans son propre ADN, renforçant ainsi la mémoire collective des Aï. Et il va aussi, comme consommateur quotidien et expert d’alcaloïdes, tenter de revivre ces instants primordiaux, et de chercher à les dépasser…

Nombreux sont les Homo Sapiens, depuis des dizaines et même des centaines de milliers d’années, qui ont vécu des expériences comparables : tant des expériences de mort imminente (la vie au Paléolithique n’était pas un long fleuve tranquille) que des expériences hallucinatoires après ingestion d’alcaloïdes puissants, sous forme de champignons hallucinogènes ou de végétaux tel le soma védique ou l’ayahuasca en Amérique latine.

D’après les nombreux témoignages, anthropologiques, ethnologiques, historiques, culturels et personnels (récemment médiatisés), les effets de drogues hallucinogènes peuvent aller dans les cas les plus remarquables jusqu’à des « visions » ineffables, transcendantes, allant bien au-delà de toute pré-conception, et semblant même atteindre la compréhension ultime de la structure de l’univers, et semblant permettre d’entrer dans la présence du « divin », c’est-à-dire de comprendre en soi-même (et non pas par des témoignages rapportés ou des textes sacrés) la nature profonde de ce que furent les expériences d’un Abraham, d’un Moïse ou d’un Ézéchiel, d’un Zarathoustra, d’un Bouddha, d’un Orphée ou d’un Platon…

Ces expériences uniques, et pourtant sans cesse vécues à nouveau de mille façons et cela depuis des milliers de générations, n’évoquent absolument rien de ce que l’on peut rencontrer dans la vie habituelle, dans les rêves les plus oniriques ou dans les imaginations les plus délirantes.

Le sceptique matérialiste dira : ces expériences « ne sont que » la transmutation subconsciente d’expériences déjà éprouvées, mais tellement modifiées, tellement métamorphosées par l’effet hallucinogène, qu’elles n’ont plus rien à voir avec l’expérience effectivement vécue, bien qu’elles ne soient au fond que sa « transposition ».

Pour quiconque a survolé la masse des témoignages anciens et récents dûment compilés, il est difficile d’accorder crédit aux positions du sceptique matérialiste, vu la puissance inimaginable, indicible, des visions vécues et rapportées.

Elles vont bien au-delà de l’imagination habituelle, du vécu antérieur.

Au-delà de l’au-delà même.

Ces visions ne peuvent donc pas venir de l’imagination personnelle du sujet. En aucune façon elles ne peuvent venir de ce qui a été acquis dans le cours de la vie normale.

Alors d’où viennent-elles ?

Deux hypothèses :

Soit elles viennent du plus profond de la mémoire interne de l’organisme, non pas la mémoire individuelle, mais la mémoire immanente de l’espèce humaine, la mémoire collective qui a été « engrammée » depuis des centaines de milliers d’années, ou même des millions d’années, si l’on tient compte de la mémoire profonde d’autres espèces précédentes, dont l’Homo Sapiens a hérité. Cette mémoire de l’espèce est sans doute celée dans l’ADN même ou bien elle s’exprime par épigenèse et à travers des processus neurochimiques de re-mémorisation, susceptibles d’être transmis de génération en génération.

-Soit ces visions viennent de « l’extérieur », le cerveau n’étant alors qu’une sorte d’« antenne » recevant son information d’ailleurs, lors de l’extase hallucinatoire. Cette dernière hypothèse a été formulée explicitement par William James dans un texte célèbre (Human Immortality: Two Supposed Objections to the Doctrinei), et reprise par Aldous Huxley (Les portes de la perception), puis tout récemment par le chercheur et professeur agrégé de psychiatrie clinique Rick Strassman (Le DMT, la molécule de l’esprit)…

Je développerai dans un prochain article les conséquences que l’on peut induire de ces deux hypothèses.

Je montrerai notamment qu’elles ne sont pas incompatibles…

i Publié en 1898 by Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge. Disponible en ligne.

De l’absence de l’Absence et de la présence de la Présence


Le nom Zarathoustra signifierait « Celui qui a des chameaux jaunes », selon l’orientaliste Eugène Burnoufi qui fut l’un des premiers savants, après Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron, à s’intéresser à la religion de l’Avesta et à sa langue. En langue avestique (ou zend), zarath a pour sens: « jaune« , et ushtra: « chameau« . Vingt-deux siècles plus tôt, Aristote s’était aussi intéressé à Zoroastre, et il avait donné dans son Traité de la magie une autre interprétation. Le nom Ζωροάστρην (Zoroastre) signifierait selon lui: « Qui sacrifie aux astres« .

On a pu par ailleurs arguer que le mot ushtra se rapproche du sanskrit ashtar, qui a donné « astre«  en français et « star«  en anglais. Comme zarath signifie aussi « doré«  ou « d’or« , Zarathoustra aurait alors pour sens « astre d’or« , ce qui convient bien au fondateur d‘une religion versée dans la cosmologie. Selon une autre étymologie, on pourrait rapprocher ushtra du sanskrit ast, « joncher, couvrir« . Zarathoustra, le « couvert d’or »?

Le Zend Avesta, dont Zarathoustra/Zoroastre est « l’auteur », au même titre que Moïse est dit être « l’auteur » de la Torah, comprend le Vendidadii, ainsi que le Yaçnaiii. On y trouve de nombreuses prières adressées au Seigneur de l’Univers (Ahura), et à la Sagesse (Mazda).

« Adorateur de Mazda, sectateur de Zoroastre, ennemi des dêvasiv, observateur des préceptes d’Ahura, j’adresse mon hommage à celui qui est donné ici, donné contre les dêvas, ainsi qu’à Zoroastre, pur, maître de pureté, au Yaçna, à la prière qui rend favorable, à la bénédiction des maîtres, et aux jours, aux heures, aux mois, aux saisons, aux années, et au Yaçna, et à la prière qui rend favorable, et à la bénédiction ! »v

Comme on voit, l’hymne avestique est une prière qui s’adresse au Seigneur mais aussi, de façon répétitive, et auto-référentielle, c’est une prière adressée à la prière elle-même, une invocation à l’invocation, une bénédiction de la bénédiction.

La religion du Zend Avesta est un théisme, et proclame l’existence du Dieu suprême, Ormuzd [contraction de Ahura Mazda, le « Seigneur de Sagesse »]. « Je prie et j’invoque le grand Ormuzd, brillant, éclatant de lumière, très parfait, très excellent, très pur, très fort, très intelligent, qui est le plus pur, au-dessus de tout ce qui est saint, qui ne pense que le bien, qui est source de plaisirs, qui fait des dons, qui est fort et agissant, qui nourrit, qui est souverainement absorbé dans l’excellence. »vi

La prière s’adresse à Dieu et à toutes ses manifestations, dont l’une des plus importantes est le Livre sacré lui-même (le Vendidad), qui est la Parole de Dieu et la Loi.

« Je t’invoque et te célèbre, toi Feu, fils d’Ormuzd, avec tous les feux.

J’invoque, je célèbre la Parole excellente, pure, parfaite, que le Vendidad a donnée à Zoroastre, la Loi sublime, pure et ancienne des Mazdéiens. »vii

On comprend que la « prière » s’adresse au Dieu suprême, qui a pour nom Ahura ou Mazda, deux de ses attributs (la « seigneurie » et la « sagesse »).

Mais pourquoi adresser une prière à la « prière » elle-même?

Pourquoi la prière avestique s’adresse-t-elle aussi au Livre sacré de l’Avesta, le Vendidad? « Je prie et j’invoque le Vendidad donné à Zoroastre, saint, pur et grand. »viii ?

D’un point de vue structurel, si l’on peut dire, il importe de prêter attention à cette inversion de la transmission de la parole.

Autrement dit, le Livre (le Vendidad) est antérieur à toutes ses manifestations terrestres. C’est le Livre qui a communiqué la Parole divine à Zoroastre, — et non l’inverse.

C’est le Livre qui est l’auteur de la révélation divine, et non le prophète qui n’en est que l’agent de transmission.

Il est fort tentant, si l’on s’intéresse à l’anthropologie comparée des religions, de noter l’analogie entre le Vendidad, la Torah et le Coran. Ces textes sacrés de religions ‘révélées’ ne sont pas à proprement parler les œuvres de Zoroastre, Moïse ou Muhammad, respectivement. Ces trois ‘prophètes’ ne sont pas les auteurs du texte sacré, ils n’en sont que les « porte-paroles ».

Ces textes (Vendidad, Torah, Coran) ont donc un statut ‘divin’, attesté dans ces trois religions ‘monothéistes’ix. Par contraste, le statut des textes sacrés d’une autre religion monothéiste, le christianisme, est fort différent.

Si l’on conserve un point de vue ‘structurel’, ‘anthropologique’, il faut souligner cette différence entre les trois religions avestique, judaïque et islamique, et le christianisme, qui n’est pas la religion d’un Livre. Certes, le christianisme reconnaît comme « livres » la Torah et les Prophètes. Il y ajoute ses propres « livres », les Évangiles. Mais le christianisme assume parfaitement le fait que les Évangiles sont d’origine humaine, et non divine. Ils n’ont pas été ‘dictés’ par Dieu aux évangélistes, Matthieu, Marc, Luc, Jean, alors que la Torah a été ‘dictée’ à Moïse, le Coran a été ‘dicté’ à Muhammad et le Vendidad a ‘donné’ la parole à Zoroastre.

Les Évangiles sont des témoignages humains, non des textes divins – ils ont été écrits par des contemporains de Jésus, qui rapportent, chacun dans son style, des évènements auxquels ils ont été mêlés. Les Évangiles ne sont pas des émanations divines, mais des récits humains.

Dans le christianisme, ce n’est pas un « Livre » qui incarne la parole divine, mais une « Personne », qui s’appelle aussi le « Verbe ». Le christianisme n’est pas une religion du « Livre ». C’est une religion du « Verbe ».

Ce n’est pas une simple question de nuance. A l’évidence, la différence entre le « Livre » et le « Verbe » mène à des conséquences profondes, non seulement sur le plan théologique, mais sur le plan anthropologique.

D’abord, le fait de ne sacraliser ni un « Livre », ni la langue dans laquelle il a été ‘écrit’, permet d’éviter de succomber à une sorte d’idolâtrie du savoir ou de la connaissance. Puisqu’il n’y a pas de texte ‘révélé’, ‘sacro-saint’ au iota près, ni de langue ‘divine’, alors on peut éviter la concupiscence intellectuelle (libido sciendi) et les excès d’interprétation. Il est aussi désormais possible, par principe, de traduire, sans perte de sens excessive, les textes originaux dans toutes les langues de la terre.

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Ensuite, le fait de reconnaître l’incarnation du divin dans une ‘personne’ (le Christ), et non dans un ‘livre’ (le Vendidad, la Torah ou le Coran), met en relief une différence radicale entre l’ontologie de l’écrit (un sacré littéralement figé) et l’ontologie de l’oral (une parole vivante, avec ses clartés, ses obscurités, ses fulgurations et ses profondeurs).

Enfin, notons l’absence (dans le christianisme) de toute trace ou preuve matérielle, autre que mémorielle ou spirituelle, transmise dans l’esprit des hommes, de ce qui fut jadis attesté être une incarnation divine (il y a deux mille ans).

Cette absence s’oppose significativement à la densité objective, massive, intouchable, des textes ‘révélés’ du judaïsme, de l’islam ou de la religion avestique, qui se présentent comme des traces ou des preuves palpables, quoique diverses et quelque peu divergentes, de l’incarnation textuelle du divin.

Concluons, d’un point de vue strictement anthropologique, dénué de toute considération apologétique. Dans l’absence d’un Texte, décrété ‘divin’ par essence, l’infini de ses possibles ré-interprétations, auto-engendrées par leur puissance propre, se clôt d’avance comme une impasse, au fond…

C’est un allègement et une libération. Une autre voie de recherche s’ouvre.

Évidence de l’absence – et présence à la Présence.

iEugène Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, l’un des livres religieux des Parses. Ouvrage contenant le texte zend. 1833

iiContraction de Vîdaêvo dâta, « donné contre les démons (dêvas) »)

iii« Sacrifice »

ivLa religion du Zend Avesta assimile les dêvas à des « démons », sans doute pour se démarquer radicalement de la religion du Véda, dont elle est probablement issue, qui pour sa part voit dans les dêvas des « dieux ».

vZend Avesta, tome 1, 2ème partie

viZend Avesta, tome 1, 2ème partie

viiZend Avesta, tome 1, 2ème partie

viiiZend Avesta, tome 1, 2ème partie

ixOn part du point de vue que la religion du Zend Avesta est de structure fondamentalement ‘monothéiste’, puisqu’elle ne reconnaît qu’un seul « Seigneur Dieu suprême », Ahura Mazda. Tous les autres dieux n’y sont que des « dieux » mineurs, comme on rencontre dans le judaïsme ou l’islam sous formes d’ « anges ».

Les religions du « Livre » et la religion du « Verbe »


La haute antiquité de la langue zend, contemporaine de la langue des Védas, est bien établie. Eugène Burnoufi estime même qu’elle présente certains caractères d’antériorité, dont le système vocalique témoigne. Mais cette thèse reste controversée. La science avestique était encore dans l’enfance au 19ème siècle. Il fallait user de conjectures. Par exemple, Burnouf a tenté d’expliquer la signification supposée du nom de Zarathoustra, non sans péril. Selon lui, zarath signifie « jaune » en zend, et uchtra, « chameau ». Zarathoustra, le fondateur du zoroastrisme, aurait donc pour nom : « Celui qui a des chameaux jaunes » ?

Burnouf, avec toute sa jeune science, contredit donc Aristote qui, dans son Traité de la magie, dit que le mot Ζωροάστρην (Zoroastre) signifie « qui sacrifie aux astres ».

Aristote avait sans doute raison. En effet, le mot vieux-perse Uchtra peut être rapproché de l’indo-européen ashtar, qui a donné « astre » en français et « star » en anglais. Et zarath peut signifier « doré » ou même « d’or ». Zarathoustra signifierait alors « astre d’or », ce qui est peut-être plus convenable à un fondateur de religion.

Ces questions de noms ne sont pas d’ailleurs si essentielles. Qu’il soit l’heureux possesseur de chameaux jaunes, ou l’incarnation d’un astre brillant comme l’or, Zoroastre est avant tout l’auteur mythique du Zend Avesta, dont font partie le Vendidad ainsi que le Yaçna.

Le nom de Vendidad est la contraction de Vîdaêvo dâta, « donné contre les démons (dêvas) ».

Le Yaçna (« sacrifice avec prières ») est un recueil de prières avestiques.

J’en propose ici un extrait qui me paraît significatif.

« Adorateur de Mazda [la « Sagesse »], sectateur de Zoroastre, ennemi des dêvas [les démons], observateur des préceptes d’Ahura [le « Seigneur »], j’adresse mon hommage à celui qui est donné ici, donné contre les dêvas, ainsi qu’à Zoroastre, pur, maître de pureté, et au yaçna [sacrifice], et à la prière qui rend favorable, et à la bénédiction des maîtres, aux jours, aux heures, aux mois, aux saisons, aux années, et au yaçna, et à la prière qui rend favorable, et à la bénédiction ! »

Cette prière s’adresse au Seigneur, Ahura. Mais elle s’adresse aussi à la prière elle-même.

De façon répétitive, auto-référentielle, c’est une prière au yaçna, une prière priant la prière, une invocation à l’invocation, une bénédiction de la bénédiction. Un hommage de la médiation à la médiation.

Cette formule de style, la « prière à la prière », est intéressante à analyser.

Notons d’emblée que le Zend Avesta reconnaît nettement l’existence d’un Dieu suprême, auquel s’adresse toute prière.

« Je prie et j’invoque le grand Ormuzd [=Ahura Mazda, le « Seigneur de Sagesse »], brillant, éclatant de lumière, très parfait, très excellent, très pur, très fort, très intelligent, qui est le plus pur, au-dessus de tout ce qui est saint, qui ne pense que le bien, qui est source de plaisirs, qui fait des dons, qui est fort et agissant, qui nourrit, qui est souverainement absorbé dans l’excellence. »ii

Mais la prière avestique peut s’adresser aussi, non seulement au Dieu suprême, mais aux médiations qui permettent de l’atteindre, comme le livre sacré lui-même: « Je prie et j’invoque le Vendidad donné à Zoroastre, saint, pur et grand. »iii

La prière s’adresse au Dieu et à toutes ses manifestations, dont le Livre (le Vendidad) fait partie.

« Je t’invoque et te célèbre, toi Feu, fils d’Ormuzd, avec tous les feux.

J’invoque, je célèbre la Parole excellente, pure, parfaite, que le Vendidad a donnée à Zoroastre, la Loi sublime, pure et ancienne des Mazdéiens. »

Il importe de noter que c’est le Livre sacré (le Vendidad) qui donne la Parole divine à Zoroastre, et non l’inverse. Le Zend Avesta sacralise et divinise ce Livre, et le reconnaît comme acteur de la révélation divine.

Il est tentant de rapprocher cette divinisation du Livre par le Zend Avesta de la divinisation de la Torah dans le judaïsme et du Coran dans l’islam.

La divinisation de textes sacrés (Zend Avesta, Torah, Coran) dans ces divers monothéismes invite à poser l’hypothèse de l’existence d’un lien entre l’affirmation de la transcendance absolue d’un Dieu suprême et la nécessité d’une médiation entre le divin et l’humain, une médiation qui doit être elle-même « divine » .

Il est intéressant de souligner, par contraste, l’origine humaine des témoignages évangéliques dans le christianisme. Les Évangiles ont été écrits par des hommes, Matthieu, Marc, Luc, Jean. Les Évangiles ne sont pas des émanations divines, mais des témoignages humains. Ils ne sont donc pas de la même essence que la Torah (« révélée » à Moïse), ou le Coran (« dicté » à Muhammad, par ailleurs illettré) ou encore le Zend Avesta (« donné » à Zoroastre). 

En revanche, dans le christianisme, c’est le Christ lui-même qui incarne en sa personne la médiation divine. C’est l’Oint, le Christ, le Messie, qui incarne le Verbe divin.

Suivant cette piste, il faudrait en conclure que le christianisme n’est pas une « religion du Livre », comme le veut la formule trop simple qui englobe habituellement les trois monothéismes sous une même expression.

Cette formule convient certes au judaïsme et à l’islam, comme au Zend Avesta. Mais, le christianisme n’est pas une religion du « Livre », c’est une religion du « Verbe ».

iEugène Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, l’un des livres religieux des Parses. Ouvrage contenant le texte zend. 1833

iiZend Avesta, tome 1, 2ème partie

iiiZend Avesta, tome 1, 2ème partie

Un commentaire sur les « religions du Livre »


 

La haute antiquité de la langue zend, contemporaine de la langue des Védas, est bien établie. Eugène Burnoufi estime même qu’elle présente certains caractères d’antériorité, dont le système vocalique témoigne.

Mais cela est sujet à controverse. La science avestique était encore dans l’enfance au 19ème siècle.

Par exemple, Burnouf explique ce qu’il pensait être la signification du nom de Zarathoustra. Selon lui, zarath signifie « jaune » en zend, et uchtra, « chameau ». Quoi ! Zarathoustra, fondateur du zoroastrisme, « celui qui a des chameaux jaunes » ?

D’autres interprétations sont possibles. Aristote, dans son Traité de la magie, dit que le mot Ζωροάστρην signifie « qui sacrifie aux astres ».

Le mot vieux-perse Uchtra peut se rapprocher de l’indo-européen ashtar, qui a donné « astre » en français et « star » en anglais. Et zarath peut signifier « doré » ou même « d’or ». Zarathoustra signifierait alors « astre d’or », ce qui est peut-être plus convenable à un fondateur de religion.

Qu’il soit possesseur de chameaux jaunes, ou l’incarnation humaine d’un astre d’or, Zoroastre est surtout l’auteur du Zend Avesta, dont font partie le Vendidad (contraction de Vîdaêvo dâta, « donné contre les démons (dêvas) »), ainsi que le Yaçna.

Le Yaçna (« sacrifice avec prières ») est un recueil de prières avestiques.

Voici un extrait significatif.

« Adorateur de Mazda [la « Sagesse »], sectateur de Zoroastre, ennemi des vas [les démons], observateur des préceptes d’Ahura [le « Seigneur »], j’adresse mon hommage à celui qui est donné ici, donné contre les dêvas, ainsi qu’à Zoroastre, pur, maître de pureté, et au yaçna [sacrifice], et à la prière qui rend favorable, et à la bénédiction des maîtres, aux jours, aux heures, aux mois, aux saisons, aux années, et au yaçna, et à la prière qui rend favorable, et à la bénédiction ! »

C’est une prière qui s’adresse au Seigneur mais aussi, de façon répétitive, et auto-référentielle, une prière à la prière elle-même, une invocation à l’invocation, une bénédiction de la bénédiction. Un hommage de la médiation à la médiation.

C’est un point intéressant à analyser.

Le Zend Avesta reconnaît indubitablement un Dieu suprême.

« Je prie et j’invoque le grand Ormuzd [=Ahura Mazda, le « Seigneur de Sagesse »], brillant, éclatant de lumière, très parfait, très excellent, très pur, très fort, très intelligent, qui est le plus pur, au-dessus de tout ce qui est saint, qui ne pense que le bien, qui est source de plaisirs, qui fait des dons, qui est fort et agissant, qui nourrit, qui est souverainement absorbé dans l’excellence. »ii

Par auto-référence, la prière avestique peut s’adresser aussi au livre sacré lui-même: « Je prie et j’invoque le Vendidad donné à Zoroastre, saint, pur et grand. »iii

La prière s’adresse au Dieu et à toutes ses manifestations, dont le Livre (le Vendidad) fait partie.

« Je t’invoque et te célèbre, toi Feu, fils d’Ormuzd, avec tous les feux.

J’invoque, je célèbre la Parole excellente, pure, parfaite, que le Vendidad a donnée à Zoroastre, la Loi sublime, pure et ancienne des Mazdéiens. »

Il importe de noter que c’est le Livre sacré (le Vendidad) qui donne la Parole divine à Zoroastre, et non l’inverse. Sacralisation et divinisation du Livre, acteur même de la révélation divine.

Il est tentant de rapprocher ceci du cas de la Torah et du Coran.

La divinisation de textes sacrés (Zend Avesta, Torah, Coran) semble une constante anthropologique forte, attestée dans plusieurs monothéismes.

Il est d’autant plus intéressant de souligner, par contraste, l’origine humaine des témoignages évangéliques – écrits par Matthieu, Marc, Luc, Jean. Les Évangiles ne sont pas des émanations divines, mais des témoignages humains. Tout se passe comme si c’était le Christ lui-même qui incarnait le Livre sacré du christianisme, son Verbe.

Suivant cette piste, il faudrait en conclure que le christianisme n’est pas une « religion du Livre », comme le veut la formule trop simple qui recouvre habituellement les trois monothéismes.

Cette formule convient certes au judaïsme et à l’islam (comme au Zend Avesta). Mais, pour ce qui concerne le christianisme, elle ne convient pas.

iEugène Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, l’un des livres religieux des Parses. Ouvrage contenant le texte zend. 1833

iiZend Avesta, tome 1, 2ème partie

iiiZend Avesta, tome 1, 2ème partie