Le temple de l’encens


 

J’ignorais le temple où l’on serrait l’encens

J’ai marché quelques lis dans les pics nuageux

Personne sur le chemin entre les arbres anciens

Une cloche a sonné quelque part dans les collines

Le son d’une source étouffée par des rocs étranges

Des pins verts et froids dans la couleur du soleil

Au crépuscule, au bord d’un bassin vide,

En méditant, je calme le fier dragon.

(Wang Wei)

La vérité sur la Russie 2


C’est un « croquis » de Joseph Brodsky, ce poète condamné pour « parasitisme » qui obtint le prix Nobel.

Le laquais tremble. Rit l’esclave.

Le bourreau affûte sa hache.

Le tyran dépèce un chapon.

La lune envoie de froids rayons.

C’est la Patrie, une œuvre d’art.

Au lit, la Sotte et le Soudard.

La vielle gratte un flanc sans vie.

C’est un chromo, c’est la Patrie.

Le chien aboie et le vent passe.

Boris et Gleb, eux, se tabassent.

Au bal, des couples tournoyants.

Dans l’entrée, un tas d’excréments.

La lune luit, blessant la vue.

Dessous, tel un cerveau, la nue…

Pour l’Artiste, ce profiteur,

Qu’il aille se faire peintre ailleurs.

Plus grande la montagne ou plus petite?


 

Des mouches se disputent un grain de sucre

Comme un trésor. Le sucre ne s’en soucie guère.

Un oiseau se pose sur la montagne, puis s’envole.

Plus grande la montagne alors, ou plus petite ?

(Rûmî)

Je ne fais plus qu’un avec le ciel.


Laisse couler ton eau, et arrose l’arbre jeune.

Tourne-moi le dos, et me déracine.

J’étais une poussière sèche au pied de l’épine.

Tu m’as élevé, Lune. Je ne fais plus qu’un avec le ciel.

(Rûmî)

Les sages des temps anciens


fin d’année froide et triste

vêtu d’une toile grossière, je prends le soleil sur la terrasse

au sud dans les champs plus aucun épi

les branches nues peuplent le jardin au nord

du pot je me sers à boire, plus la moindre goutte

je regarde la cheminée, pas de fumée

mes livres de poèmes sont entassés dans un coin

le soleil a dépassé midi, je n’ai pas l’humeur d’étudier

je vis retiré, sans me retrouver dans l’embarras au pays Ch’en

quand insidieusement monte l’amertume,

comment me consoler le cœur ?

avec les sages des temps anciens

(Tao Yuan Ming)

En buvant du vin


 

il y a deux hôtes qui sont souvent ensemble

ce que l’un aime l’autre le rejette, deux mondes différents

l’un, le seul des deux, est tout le temps ivre

l’autre toute l’année sobre

celui qui est sobre et celui qui est ivre, les deux se raillent

chacun ne comprend rien aux paroles de l’autre

être pointilleux, n’est-ce pas stupide ?

être exalté, n’est-ce pas plus intelligent ?

Un conseil pour l’hôte dans l’ivresse,

quand le soleil se couche qu’il allume la bougie

 

 

Tao Yuan Ming (365-427)

 

Souvent le vin revient sous la plume de Rûmî, poète quelque part plus à l’ouest, à l’ouest de Damas même. La coïncidence m’a frappé. Par-delà les monts les mers les plaines les sables, par delà les âges et les terres qui les séparent, Rûmî et Tao Yuan Ming, mélangent le vin et l’encre, partagent le goût de la calame et de la coupe. Ce n’est qu’une métaphore, à qui veut l’entendre. Le railleur raille pourtant. Ces humbles mots courts traversent les vents, mieux que les harangues, les homélies, les sourates coupantes, les talmuds retors, les évangiles apocryphes. Le mistral des mots, le magistral maestro de l’histoire des mondes, assèche les encres fanées.

Mort écrasé par un autobus


Je suis toujours à la recherche de la sérendipité.

Fruit lourd des opacités.

Zigzags foudroyants.

Les étagères de l’Alcazar frémissent lentement, orangers en fleurs.

Tous ces livres endormis, poussiéreux, friables comme des prières.

Dans la lumière brillante de Marseille, je cherche Serendib.

Sur un de ces rayons, « Cent poèmes » de Kim Su-Yong, – mort écrasé par un autobus.

Il avait écrit : « Il faut m’efforcer surtout de n’être pas distrait. »

Son dernier poème, « L’herbe », couché sur le papier juste avant sa mort.

Serendib encore ?

« L’herbe s’incline

Effleurée par le vent d’Est chargé de pluie

L’herbe s’incline

Et pleure enfin

Par ce temps couvert

Elle pleure encore

Et s’incline à nouveau

L’herbe s’incline

Plus vite que le vent elle s’incline

Plus vite que le vent elle pleure

Plus tôt que le vent elle se redresse

Le ciel est couvert et l’herbe s’incline

Jusqu’aux chevilles

Jusque sous les pieds elle s’incline

Plus tard que le vent elle s’incline

Et plus tôt que le vent elle se redresse

Plus tard que le vent elle pleure

Et plus tôt que le vent elle rit

Le ciel est couvert et les racines de l’herbe s’inclinent »

Quand on a tout lu, il reste la poésie, la prémonition, la prophétie.

Le nom Serendib vient de l’arabe Sarandib, lui-même tiré du mot composé sanskrit Siṃhaladvīpa (“L’Île où demeurent les lions »), désignant l’île de Ceylan. Horace Walpole en a fait le symbole du hasard heureux, celui qui fait qu’on trouve ce qu’on ne cherchait pas, en cherchant ce qu’on ne trouve pas.

J’aime l’idée de ces racines d’herbe, humbles et pieuses.

Vue sans voix


J’ai dit à mon cœur, si tu as une chance de parler,

Dis à mon amour, entre les lignes, ma tristesse.

Le cœur répondit : « Quand je rencontre mon amour,

Sa vue me laisse sans voix. »

 

Ils sont déjà morts


A l’abattoir de l’amour, on ne tue que le plus précieux,

Les petits esprits, les mesquins, on les ignore.

Si tu aimes vraiment, tu ne sauveras pas ta vie.

Ils sont déjà morts, ceux qui ne reçoivent pas le couteau.

Assis en souriant


 

Je me suis vanté auprès d’eux de t’avoir connu.

Ils voient ton image dans tout ce que j’écris.

Ils viennent me demander : « Qui est-il ? »

Je ne sais que répondre : « Vraiment, je ne peux le dire. »

Ils me blâment et s’en vont pleins de mépris.

Toi, tu restes assis en souriant.

Je te raconte dans mes chants les plus longs.

Le secret s’écoule hors de mon cœur.

Ils viennent me demander : « Dis-nous ce que tu veux dire. »

Je ne sais que répondre :

« Ah ! Qui sait ce que cela veut dire ! »

Ils sourient et s’en vont pleins de mépris,

Et tu restes assis en souriant.

(Tagore)

Le Coran et la Croix


L’ami pour qui épine et fleur sont unes,

Pour qui le Coran et la Croix sont même foi –

Il n’en a cure. Pour lui tout est un :

Le cheval le plus vite, l’âne le plus lent.

(Rûmî)

La vraie foi


Ma foi ce sont ses yeux, et leur rire,

Leur joie ivre, ses cheveux sauvages, païens.

Ils disent que la vraie foi est tout sauf cela.

Et moi, la vraie foi je la trouve là.

(Rûmî)

Ils ne pleurent ni ne prient


Dis à la nuit qu’elle ne peut clamer le jour.

Aucune religion ne clame la foi sainte de l’amour.

L’amour est un océan, immense, sans rivage.

Quand ceux qui aiment se noient, ils ne pleurent ni ne prient.

(Rûmî)

« Les quatre mondes »


 

Les religions, elles ont toutes leurs repères propres, leurs condensations symboliques. Par exemple, pour les unes : Un. Pour d’autres : Trois. Ou alors : Sept. Ou encore : Douze. Qu’importe le nombre, la foi suffit. Pour le poète, qui n’est ni rabbin ni pape, c’est peut-être quatre ou même six. Comment en être sûr à présent ? Michaux dit : « Il existe quatre mondes (en dehors du monde naturel et du monde aliéné). Un seul apparaît à la fois. Ces mondes excluent catégoriquement le monde normal, et s’excluent l’un l’autre. Chacun d’eux a une correspondance nette, unique, avec un endroit de votre corps, qui est porté à un autre niveau d’énergie, et qui reçoit un ravitaillement, un rajeunissement et un réchauffement instantané. » (in Les Grandes Épreuves de l’Esprit)

Le corps humain, le vôtre, le mien, par plusieurs points précis, nœuds de passage, zones de convergence, où s’initient des passerelles spéciales, se relie à ces mondes.

Encore une histoire de shakra ? Non, non. Faut-il réduire l’écriture poétique à des mots usés, connotés, mal compris ? Le poète est trop ailleurs, dilaté, honnête, retranché. Il n’orientalise pas, il n’indianise pas. Plutôt, il paye de sa personne, prend des risques, et même des notes.

La drogue, il l’a prise froidement, comme un taxi, ou un ascenseur. Comment tutoyer les étoiles en pareils équipages ? Ce n’est pas donné à tous. Lui l’a su. Garder la tête froide quand le turbo tourne. Il y va, il en revient toujours, de ses tournées dans l’infini turbulent, dans l’espace incompressible. D’autres auraient péri, seraient devenus fous. Lui non. Il épaissit son sang, marque sa trace, accumule la réminiscence, vient la coucher sur le papier.

Coucher ? Avec l’ouragan ?

« Il existe encore deux autres « au-delà », tout aussi exclusifs, fermés, où l’on n’entre que grâce à une sorte de cyclone, et pour arriver à un monde qui est lui-même un cyclone, mais centre de cyclone, là où c’est vivable et où même c’est par excellence la Vie. On y accède par transport, par transe. »

Le cyclone : un phénomène météo dont la caractéristique est le tourbillon.

La Vie : un phénomène bio dont une image est la spirale.

La transe : un phénomène psycho dont la trajectoire est la parabole, ou peut-être l’ellipse. Ces figures mathématiques sont aussi des figures du discours. Alors de quoi la transe est-elle elle-même la figure ?

« Si l’étendue est un des caractères du divin, bien plus encore la tension. »

La transe est probablement la figure d’une tension transcendante ; elle est une figure de la transcendance tendue, étendue, entendue.

« L’insignifiance des constructions de l’esprit apparaît. Contemplation sans mélange. Les appartenances, on n’y songe plus, les désignations, les déterminations, on s’en passe ; du vent est passé par-dessus, un vent psychique qui défait avant qu’elles ne naissent les déterminations, les catégories. »

Constat d’impuissance sarcastique. L’esprit ne signifie rien de signifiant dans ses tours, ses détours et ses catégories. Et météo toujours: un « vent » passe au-dessus, défait ce qui n’est pas né encore. En échange, sans mélange, ce que Michaux appelle la « contemplation ». Défaire plutôt que faire, le lot du poète en chasse.

« Or tout homme est un « oui » avec des « non ». Après les acceptations inouïes et d’une certaine façon contre nature, il faut s’attendre à des retours de « non », cependant que quelque chose continue à agir, qui ne peut être effacé, ni revenir en arrière, vivant à la dérobée de l’Inoubliable.

Évolution en cours… »

L’homme est un « oui », avec des « non », et peut-être avec des « peut-être ». Assurément il est bien autre chose encore, que ni le « oui » ni le « non » ne peuvent saisir, et le « peut-être », moins encore. Il est ce « quelque chose ». Ce « quelque chose » qu’on dérobe, qu’on oublie, qui est vivant.

[Un mot sur la méthode ici employée. D’un texte du poète, j’extraie à coups de pelle, ou de canifs, des morceaux de diamants noirs. Posés sur la feuille blanche, je fais passer entre eux une chandelle, ou une allumette. J’en tire des variations, des couleurs et des ombres. On peut rêver seul, on peut penser à plusieurs.].

Mais où poser la tête ?


Une incitation permanente à relancer les dés, chez Michaux. À rebander l’arc des possibles, à changer de flèche et de cible. À viser l’invisable. Vers le bas, jamais. Vers le haut, toujours. Le plus haut, malgré la perte patente.

« Après le coup de grisou dans la tête, l’horreur, le désespoir après qu’il n’y a rien eu, tout dévasté, sabordé, toute issue perdue

un ciel glacialement ciel

Obstrué à présent, barré, bourré de débris ;

ciel à cause de la migraine de la terre

dépourvue de ciel

un ciel parce qu’il n’y a plus nulle part où poser la tête

Traversé, rétréci, rentré rogné, défait intermittent, irrespirable dans les explosions et les fumées

bon à rien

un ciel désormais irretrouvable »

– Non que, pour ma part, je veuille gagner ou perdre ! Seulement continuer le jeu, plus longtemps, toujours.

Seul sur cette barque, jouet de la mer et des nuits, je cherche dans l’ombre des éclats ténus, des scintillements infimes.

« Sur une étrave fendant une mer sans flot

un être debout penché sur l’avant

passent obliquement d’autres étraves

leur occupant pareillement penché

Pas de ports. Ports inconnus

Quelques signes parfois d’étrave à étrave

qui alors se rapprochent »

Il n’y a pas d’entrave à la bifurcation des caps. D’assez proches étraves convergent un temps, pour échanger seulement un signe ! On cherche diagonalement, à l’estime, des ports « inconnus », peut-être inconnaissables, et qui sans doute n’existent pas.

Dans la langue future, humble, je doute qu’il y ait une place pour le mot « port ». Et pour sa rime trop riche, parfaitement déplacée, inadéquate, le mot «  mort ». En revanche, il y aura le mot « envie », – qui, mieux que rime, rame avec « va ! ».

Fille de la montagne


 

Michaux, on peut s’y appuyer. Il ne cède. On peut le citer, il résiste.

« Vers l’au-delà qui apparaît, qui disparaît, qui reparaît. »

L’au-delà je n’en connais qu’un rayon. Apparu, portant, aigu, puissant, acide, placide, allié, plié. Je l’ai chevauché un jour et une nuit, en frôlant les gouffres, en éludant les cîmes. Au retour, longtemps je l’ai cherchée, l’image. Jamais retrouvée, à la vérité. Ici et là, des pistes, en des vers obscurs, des mots tendus, des silences opaques, des allusions entendues. Plusieurs décennies plus tard, par ricochet sur l’onde-mémoire, un écho possible peut-être, dont je crois pouvoir évoquer la résonance.

« Pour la fille de la montagne

secrète, réservée

l’apparition fut-elle une personne,

une déesse ? »

Ah ! Henri, dis tout, tout de suite, réponds sans fioriture à ta propre question :

« surtout lumière,

seulement lumière

comme lumière elle demeura ».

Ces simples mots se trouvent dans un texte dédié à Lokenath Bhattacharya, et publié, vous vous rendez compte, chez Gallimard en 1986. Que du solide.

Le couplet suivant fait chanter une autre corde.

« Simultanément

comme se déchire le sol des pentes d’un volcan qui se réveille

eut lieu le dégrafage général au-dedans d’elle et autour

retranchement singulier, inconnu

qui à rien ne se peut comparer

……….. »

Points de suspension dans le texte. Mais pourquoi ce mot : dégrafage ?

Il fait penser à des seins sanglés qu’on libère d’un seul coup, ou à quelque corset désuet. Comment l’appliquer au-dedans de l’âme ? Le poète prend son risque. Il raconte avec ses mots ce qu’il n’a point vu, qu’il a deviné. Et il s’engage dans des voies étroites, lui le poète célèbre, dans le Paris des avenues, des lumières. Il dit ces mots à majuscules:

« Dans le jeune et pur visage, le regard initié,

Miroir d’un Savoir

contemplation du Vrai, ignoré des autres »

Le Vrai ! Le Savoir ! Pas étonnant que Sartre et ses acolytes l’aient royalement ignoré, ce Michaux-là.

Et aujourd’hui, il y a tant d’inaudible que c’en est prévisible. Justement, c’est ce que je n’attends plus, le prévisible.

Coups au cœur


 

L’épais m’encrasse. J’attends le lavement. Il n’arrive que tard, peu détersif. Je regarde la forme. Et je m’envole. D’autres déjà aussi. Mais l’ont-ils compris? Ils parlent trop pour le savoir. En bas du ciel, il y a de la mémoire, ce qu’il en reste surtout, quelques éclats épars. Et autour du ciel, des vagues, immenses de froid, raides de peur, folles de rage, frémissantes de puissance insoumise, des vagues vagues, qui ne vont nulle part, qui s’étendent vite dans l’étendue liquide. Alors toujours plus haut, remonter aux citernes sacrées, qui pissent partout leurs juteuses onctions, leurs huiles essentielles, leur baume à tout faire, leur chrême brûlé.

Où est exactement le vau l’eau, que j’y aille et y plonge ?

Là, dans les hauteurs, il n’y a plus de matins, il n’y a plus que des villes de nuages. Pas de cages agitées, pas de myriades inemployées.

Des millions de milliards de myriades d’hommes blessés, masse purulente, qu’il faut écouter, sentir, et toucher encore. Pas un n’est seul, tous saignent, tous éclaboussés les uns par les autres. Il n’y a plus longtemps à attendre. Sur le corps de quelques rares solitaires, restés pourtant à l’écart, on trouve des éclaboussures, des vomissures.

Ils savent à peine lire, se veulent prophètes. Troupeaux maigres de solitude amère et consciente, ils surveillent la catastrophe proche, aménagent un point de vue panoramique et imprenable au-dessus de l’anéantissement.

Ils dominent un paysage barbare. On y attelle sous un joug commun, pour tirer des chariots vides, le goéland et l’élan, le pou et le loup, la baleine et le phalène.

Ils creusent des puits profonds comme le ciel, où l’on puise de quoi faire pleuvoir.

Ils chassent le nombre et la mesure. Ils aiment dessiner des aurores. La mathématique ne leur sied point. Ils préfèrent l’impensable, l’insaisissable. Ils écoutent des bruits omnivores. Ils stressent leurs nerfs à vif. Ils poussent très haut leurs voix, pour qu’elles retentissent, qu’elles ravissent, qu’elles s’insinuent dans les maisons tristes, dans les chambres sans lumière, dans les cœurs laissés à eux-mêmes.

S’en aller ? Mais où ? S’évader ? Tout est mur, comme l’horizon. S’enfouir ? Il faudrait une petite tête d’autruche.

Ils ne sortent pas de l’hominescence. Disjoints, ils sont toujours rejoints.