Dans une époque comme la nôtre, matérialiste, nominaliste, désenchantée, et désormais sans aucune perspective commune, livrée qu’elle est à la cruauté, à l’imbécilité et à la corruption intellectuelle et morale de ses gouvernants, il faut tenter (toujours à nouveau) un essai d’examen critique de cette simple idée ‒ l’idée d’être en soii. La politique est importante, particulièrement en temps de crise, mais l’essentiel, dans cette vie, est en réalité d’ordre métaphysique. Et quoi de plus métaphysique que l’idée d’être en soi ? L’idée qu’un être singulier, un être unique, un être personnel, un être en soi, puisse venir à l’existence, en raison de telle ou telle cause « particulière », de telle circonstance « matérielle » ou de tel hasard « objectif », est une idée non seulement logiquement contradictoire, mais intrinsèquement absurde. Un être en soi qui aurait été effectivement engendré par des séries de « causes » (par exemple, un regard, un désir, une occasion imprévisible, une suite de circonstances plus ou moins aléatoires, une série inimaginable d’enchaînements…) ne serait, en réalité, qu’un être fabriqué ‒ fabriqué d’une fabrication purement contingente. Ce serait une créature dont la nature résulterait d’une totale absence de sens, comme constituée d’une fumée intangible, dispersable aux vents des riens. Une seule question demeure pourtant toujours : comment la singularité, l’unicité, la personnalité de cette créature-là, a priori absolument improbable, auraient-elles pu naître de causes aussi contingentes ? Comment son unique essence aurait-elle pu être créée à partir de rien d’essentiel ? Et d’ailleurs, comment serait-il possible de fabriquer un être en soi ? Un être en soi ne peut dépendre de rien d’autre que de soi. Il ne peut dépendre, pour ce qui est de son essence, de quelque non-essence, associée à quelque contingence ou circonstance que ce soit.
Si, par hypothèse, il n’y avait pas d’êtres en soi, il n’y aurait pas non plus d’êtres différents. Tous les êtres seraient le même être. Tous seraient le même être sans soi. Ce serait là un monisme absolu, un communisme radical, un totalitarisme despotique. On va collectivement vers cela, peut-être. Il est donc plus que temps de penser de façon critique à la montée du fascisme métaphysique, du massacre des essences, de la réduction des existences à une seule et unique matière concédée perpétuellement à la corruption générale. Ce qu’on appelle être différent exige qu’il y ait des êtres en soi. Sans la multiplicité des êtres en soi, il n’y aurait pas de différences, et l’humanité entière serait composée d’un brou d’innombrables « moi », tous broyés en un seul et unique coulis de chair et de sang.
En outre, s’il n’y a plus d’êtres en soi, s’il n’y a plus d’êtres différents, y aura-t-il encore de l’être tout court ? Un être tout court, que serait-ce désormais, sinon une sorte de matière informe, une hylè amorphe ? Et s’il n’y a pas d’être tout court, s’il n’y a pas d’être, alors il n’y aura pas non plus de non-être. Dans un monde où il n’y aurait ni être ni non-être, il n’y aurait rien, ce qui est évidemment absurde. L’idée que le rien règne est absolument absurde, parce qu’on voit bien que tout change, toujours. Le rien n’échappe pas à cette règle d’airain. Le rien aussi doit changer, un jour, c’est là une absolue et métaphysique nécessité. Il faudra toujours en revenir à la question de l’être en soi et l’être différent, à la question de l’être et du non-être. Ce ne sont pas seulement des questions métaphysiques, ce sont aussi des questions extrêmement et essentiellement politiques. Dans un monde où la véritable politique n’existe plus, dans un monde où l’essence de la politique se caractérise par son absence, dans un tel monde, seule la métaphysique peut prendre un sens politique.
On objectera : dans un monde où la politique n’est rien, la métaphysique elle même sera moins que rien. Si rien n’est, comment apparaîtra le sujet ou la conscience qui fera changer du rien en quelque chose ? Et si, dans tout le rien qui nous entoure, quelque chose (que l’on n’a pas encore décelée) était en puissance, comment aura-t-elle pu, pendant si longtemps, être reléguée par la politique à n’être rien ?
Affirmer qu’il y a « quelque chose », au-delà de la politique du rien et de la métaphysique du vide, c’est affirmer qu’il y a des choses qui sont éternelles. Je suis bien conscient que la modernité est parfaitement incapable de comprendre ce mot même. Comment l’idée d’éternité ne ferait-elle pas immédiatement ricaner les puissants qui réduisent sous nos yeux la Terre à un terrain de chasse, ces gouvernants qui en font un camp mondial de concentration (de concentration de la haine, de l’absurde, du mensonge, du lucre, de la folie) ? Comment l’idée d’éternité serait-elle d’ailleurs compatible avec l’évidente course à l’anéantissement de l’idée d’humanité ?
Je répondrai à ces questions légitimes par la force de la logique. D’une chose qui existe en soi, il est impossible de penser qu’elle n’existe pas. On peut dire qu’elle n’existe pas, mais on ne peut pas le penser. L’IA peut le dire, mais l’IA ne peut pas le penser. Les médias peuvent le dire, mais les médias ne pensent pas. Les dirigeants les plus corrompus, les plus méprisables, les plus haineux, les plus sanguinaires, peuvent le dire, mais ils ne peuvent pas le penser. Ils ne peuvent même pas penser qu’ils tomberont un jour, proche ou lointain, et sans même y penser, dans le néant de leur non-pensée.
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iCf. le chapitre 15 des Stances du milieu par excellence de Nāgārjuna.
Le Néant n’est pas, mais il devient. Dans l’esprit des hommes, il revient toujours au devant de la scène, quand ils tombent dans les trous entre les mondes, particulièrement dans les guerres, quand la survie même est en question, ou quand le réel s’enfonce dans l’absurde. Il y a fort longtemps, au commencement, le Néant a jadis « été », et aujourd’hui il fonde encore tout ce qui « est », disent les philosophes imbus de métaphysique. Demain, il sera peut-être même aussi ce qu’il n’est pas encore. Car le Néant n’est pas équivalent à « rien ». Il est « quelque chose » : il est au moins cette « chose » que l’on nomme « néant ». Le Néant n’a rien de nominaliste, ni de matérialiste ou d’idéaliste. C’est un concept sui generis. Il est (peut-être) entre être et n’être pas. Il est quelque chose d’où l’être vient, ou bien le non-être, quelque chose d’inconnu que l’on frôle tous les jours sans le savoir, et vers quoi l’on pourrait aller, sans s’en rendre compte. Avant d’« être », tout être n’« était » pas encore, ce qui revient à dire qu’il n’était « rien », ou encore qu’il était « dans » le Néant. Le Néant est-il donc un lieu, ou bien n’est-il qu’un non-lieu ? Quand les êtres vivants naissent, ils sortent, dit-on, du néant. Et après leur mort, les chances sont élevées que tous y retournent. A moins que… A moins que l’Être englobe aussi le Néant ? La simple logique veut que si le Néant est, alors l’être du Néant n’est pas, puisque que son être est par essence « néant ». Cette logique témoigne contre le fait que le Néant soit réellement un « étant ». Le Néant n’est qu’une idée, une sorte d’être de raison, mais il ne peut pas « être » au sens plein du terme, sans se contredire lui-même. Le Néant n’est peut-être même qu’un mot. Après tout, le mot « étant » est presque une anagramme du mot « néant ». Pour faire d’un étant un néant, il suffirait de changer un t en un n. Et il suffirait de changer un n en un t, pour faire du néant un étant. Il y a de logique dans une anagramme, il suffit de jouer avec les lettres. Si Dieu ne joue pas aux dés, peut-être joue-t-il illogiquement avec les lettres de l’être, pour des raisons qui nous échappent ?
Il y a longtemps, Parménide initia un mouvement de pensée consacré aux rapports entre l’être et le non-être. Mais il conseilla d’emblée la prudence et la retenue, dans l’exploration de ces dangereux parages et de ces chemins incertains: « Ce qui peut être dit et pensé se doit d’être, car l’être est en effet, mais le néant n’est pas. A cela, je t’en prie, réfléchis fortement, cette voie de recherche est la première dont je te tiens éloigné. Ensuite écarte-toi de l’autre voie : c’est celle où errent les mortels dépourvus de savoir et à la double tête […] pour qui être et non-être sont pris tantôt pour le même et tantôt le non-même, et pour qui tout chemin retourne sur lui-mêmei. » Platon reprit l’idée et les mots mêmes pour la dire : « On ne pourra jamais par la force prouver que le non-être a l’être. Écarte ta pensée de cette fausse voie qui s’ouvre à ta rechercheii. » Dans son propre Parménide, Platon résuma d’une ironique manière la somme des paradoxes que font proliférer les rapports entre l’Être et le Néant, entre l’Un et le Multiple : « Selon toute apparence, qu’il y ait de l’Un ou qu’il n’y en ait pas, lui-même ainsi que toutes les autres choses […] ont l’être et le non-être, l’apparence et la non-apparenceiii. » Selon toute apparence, donc, l’être et le non-être, tout comme l’Un et le non-Un, paraissent et n’apparaissent pas, sont et ne sont pas. Délire sophistique cruellement dévoyé, ou bien profond mystère ainsi dévoilé par la dialectique ?
Bien plus tard, la philosophie idéaliste allemande replaça à son tour le Néant à l’origine de l’homme. « Tout animal est ce qu’il est, seul l’homme originairement n’est rieniv. » Ce qu’il doit être, il doit le devenir. Il doit définit son essence, et par elle il deviendra enfin son soi. A son commencement, il n’est rien, il n’est ni défini ni définissable. Il est toujours inachevé, toujours à l’ébauchev. Il n’est même pas un animal. « Si l’homme est un animal, alors il est extrêmement imparfait, et pour cette raison, ce n’est pas un animalvi. » Alors qu’est-il ? Est-il un néant qui se prendrait pour un étant ? Ou bien un être, un non-néant, se croyant capable de penser librement et impunément au néant, de jouer avec l’idée de se penser comme étant originairement un néant, et de se croire « libre » de penser ce néant ?
Dès que l’on s’approche du Néant, on risque naturellement d’y tomber, volontairement ou malgré soi. Il dégage quelque chose de franchement négatif, mais il a aussi quelque chose de positif. L’idée du Néant, chez un homme qui pense à sa présence en lui, ou proche de lui, est le plus sûr signe de sa possibilité de progresser, d’aller de l’avant. D’ailleurs le néant comme idée, le néant à la façon de Parménide, de Platon ou de Fichte, est plus positif que négatif ; il forme l’horizon toujours dépassable des progrès de l’homme à travers les âges. Il encadre les avancées de l’homme qui n’estpas seulement, mais qui pense aussi qu’il est, qui a conscience qu’il vit au bord du néant, et qui pense librement à tout ce que sa liberté de penser implique. « C’est le néant qui sépare fondamentalement l’animal et l’homme […] Le néant qu’un être abrite en soi […] est le témoignage irrécusable de sa liberté, donc de sa réalité moralevii. » L’homme est totalement libre de penser le néant à sa façon. Il est libre soit de reconnaître une façon d’être au néant, soit de le néantiser, relativement ou absolument, à l’aide d’un Être qui soit en mesure d’anéantir le Néant par sa seule existence. « Le Néant ne se néantise pas, il ‘est néantisé’. Reste donc qu’il doit exister un Être – qui ne saurait être l’En-soi – et qui a pour propriété de néantiser le Néant, de le supporter dans son être, […] un être par quoi le néant vient aux chosesviii .» Sartre est un admirable sophiste. Il joue avec les mots. Il les rend volontairement ambigus. Qu’est-ce qu’un néant qui vient aux choses ? Vient-il les anéantir pas sa présence ? Vient-il se gorger peu à peu de l’être des choses, comme un vampire du sang de ses proies ? Le Néant parasite l’Être, et comme tous les parasites, il tend à se propager aux dépens de tout ce qu’il parasite. « L’être par qui le Néant vient au monde doit être son propre néantix. » L’homme, selon Sartre, est cet être qui « fait éclore le Néant dans le mondex ». L’homme est un être qui s’entiche tant de son néant putatif qu’il s’en vêt, comme un jeune Romain quitte l’enfance et revêt enfin sa toge prétexte. Si l’homme vient du Néant, il est aussi l’être par qui l’idée du Néant vient au monde. Que doit être réellement l’homme pour que par lui le Néant puisse venir à l’être ? Comment le Néant viendrait-il à l’être, si l’être ne peut engendrer que de l’être, et le néant du néant ? Le penseur le plus nihiliste et le philosophe le plus sophiste ne peuvent pas anéantir, même provisoirement, l’ensemble des êtres qui sont posés devant eux. S’ils essaient de les mettre hors circuit, de les suspendre dans le vide, ils se mettent eux-mêmes en retrait de tout ce qui existe. En ce cas leur existence même doit leur échapper, la vie se retire d’eux, et s’en va bien au-delà du néant, vers un autre monde, auquel Descartes a su donner un nom : celui de « libertéxi ». La question reste posée : quel est le sens de la liberté humaine, si le néant vient au monde par son intermédiaire ? L’essence de la liberté humaine est-elle l’essence de l’homme ? Ou bien précède-t-elle l’essence de l’homme ? Est-elle la condition de possibilité de la réalité humaine ? L’essence de l’être humain est-elle indissolublement arrimée à sa liberté, ou bien est-elle destinée à s’en affranchir aussi, se livrant volontairement à la seule recherche, incessante, d’un autre but, infini, et qui la dépasserait infiniment ?
Le caractère relativement virtuel du néant découle du fait qu’il n’existe qu’en tant que négation. Il n’existe que parce qu’il n’existe pas. Il n’existe qu’en tant que puissance de devenir rien. Le néant n’est décidément pas ; il ne peut être que dans et par la pensée, et alors il est seulement posé en tant que concept, en tant que noumène, mais jamais en tant que phénomène.
La phénoménologie moderne (Husserl, Heidegger) a réduit l’être humain (le Dasein) à la série des apparitions qui le manifestent. Elle a supprimé tous les anciens dualismes, pour ériger un nouveau monisme, le monisme du phénomène. Elle a aboli le dualisme de l’intérieur et de l’extérieur. Il n’y a plus ni d’extérieur à l’existant, ni de réalité « intérieure » aux choses, d’essence secrète des êtres. Il n’y a plus que des phénomènes, des apparences, des apparitions, qui renvoient toutes à d’autres phénomènes, apparences et apparitions.
La phénoménologie a aussi fait disparaître le dualisme de l’être et du paraître, la dualité de l’essence et de l’apparence, qui ne sauraient désormais plus trouver droit de cité en philosophie (existentialiste). L’essence d’un existant n’est plus une puissance ayant secrètement pénétré dans le creux de son existence. L’apparence n’est plus l’indice ou le symptôme d’une réalité cachée, elle n’est plus censée représenter l’essence mystérieuse, verticale, de l’être. Toute apparence fait désormais partie du système total et horizontal de toutes les autres apparences, qui chatoient et scintillent de concert. Elle en est essentiellement indissociable. L’être d’un existant n’est seulement que ce qu’il paraît, en compagnie de tous les autres êtres qui sont eux aussi des apparences. Il n’y a rien d’autre à en dire, sauf peut-être qu’un phénomène qui « apparaît » suppose encore, par essence, quelqu’un à qui « paraître ». En cela, un phénomène est toujours relatif, et jamais absolu. Pourtant, les phénoménologues continuent de croire que tout ce qui paraît est absolument dans l’apparaître, en quelque sorte, car il se dévoile entièrement comme ce qu’il est ‒ comme une apparence dans un système d’apparences. L’apparence ne cache pas d’essence, elle se révèle comme sa seule essence. L’apparence est devenue essence. Et l’essence n’existe pas, elle est une apparence.
Enfin, la phénoménologie a exclu la dualité de la puissance et de l’acte. Tout est toujours en acte. Derrière l’acte, ne se profilent ni puissance, ni possibles. Ni la puissance ni les possibles n’existent, d’ailleurs. Il n’y a jamais que des actes. Si la puissance et les possibles existaient, ils seraient des entités métaphysiques. Mais la métaphysique n’existe pas, elle non plus.
Pour abolir les divers dualismes que l’on vient de citer, la phénoménologie a dû cependant consentir de payer un prix élevé. Comme l’ensemble des existants, ceux du passé, du présent et du lointain avenir, ne sauraient être réduits à une série finie, il faut bien admettre qu’ils constituent une série infinie. Mais c’est là un dualisme nouveau, celui du fini et de l’infini, comme l’admet Sarte lui-même. La phénoménologique a remplacé la réalité des choses par la soi-disant objectivité des phénomènes, mais pour ce faire, elle a multiplié ceux-ci à l’infini. Or il n’y a rien de plus métaphysique que l’infini.
Le dualisme nouveau du fini et de l’infini a donc remplacé les dualismes de l’être et du paraître, ou de la puissance et de l’acte. Ce qui paraît, c’est seulement un aspect de l’objet. Dans cet aspect, l’objet est censé être tout entier. Mais il est censé être aussi tout entier hors de lui. Il est dans sa manifestation phénoménale, et il est aussi, presque entièrement en dehors d’elle, car la série de toutes les manifestations auxquelles il donne lieu ne peut jamais apparaître en tant que telle.
Ainsi, d’une autre manière, une sorte de « dehors » du phénomène s’oppose de nouveau au « dedans » de sa manifestation proprement dite.
Le phénomène, l’apparence, l’apparition, ne renvoient plus à l’être, comme jadis, chez Kant, le phénomène renvoyait au noumène ‒ puisqu’il n’y a jamais rien « derrière » ni « au-delà ».
Tout étant ne peut jamais être lié à un autre être que celui que présente sa propre apparence. Tout étant ne saurait afficher en conséquence plus qu’une mince pellicule de néant, laquelle séparerait, le cas échéant, tout étant se voulant « sujet » de ce qui serait l’être « absolu », mais qui n’aurait « apparence » aucune.
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iParménide. Les Présocratiques. La Pléiade. 1988, p. 260
L’ancienne religion iranienne, le Zend-Avesta, possède tous les caractères d’une religion révélée. Son Dieu est Ahura Mazda, le Seigneur des seigneurs, le Dieu unique, qui règne fort au-dessus des Gâthâs (les esprits intermédiairesi). Ahura Mazda est appelé également, en pehlevi, ou moyen persan, Ormuzd. En avestique qui est la langue iranienne ancienne, Ahura signifie « seigneur ». Mazda signifie « grandement savant ». L’éminent Émile Burnouf décompose le mot mazda en maz – dâ : maz est un superlatif, et dâ signifie « connaître ». En persan moderne, dânâ signifie « savant ». Il y a aussi un équivalent en sanskrit : « mêdhas ». Lorsqu’il est interrogé par Zoroastre sur le sens de son Nom (un peu comme le fera, quatre ou cinq siècles plus tard, Moïse sur la montagne, face à YHVH), Ahura Mazda déclare dans le premier Yast: « Mon nom est le souverain, mon nom est le grand savant ». Tout se passe comme si toute la sagesse, toute la connaissance résidait dans le Nom de Dieu. Les adeptes du Zend Avesta appellent également Ahura Mazda d’un autre nom, Spenta Mainyu, soit mot à mot : « le Saint Esprit ».
La question des noms de Dieu est fort importante, par ses implications. C’est pourquoi Zoroastre ne s’en tint pas à cette réponse et continua d’interroger Ahura Mazda. Il le pressa de révéler ce qu’il y a de plus puissant, de plus efficace contre les démons, rangé sous la bannière de l’Esprit du Mal, Aṅra Mainyu (en pehlevi : Ahriman). Ahura Mazda répondit que ce sont les noms qu’il porte. « Mon nom est Celui qu’il faut interroger ; je m’appelle en deuxième lieu le Chef des troupeaux ; le Propagateur de la loi ; la Pureté excellente ; le Bien d’origine pure ; l’intelligence ; Celui qui comprend ; le Sage ; l’Accroissement ; Celui qui s’accroît ; le Seigneur ; Celui qui est le plus utile ; Celui qui est sans souffrance ; Celui qui est solide ; Celui qui compte les mérites ; Celui qui observe tout ; l’Auxiliateur ; le Créateur ; l’Omniscient (le Mazdâ) […] Retiens et prononce ces noms jour et nuit. Je suis le Protecteur, le Créateur, le Sustentateur, le Savant, l’Être céleste très-saint. Mon nom est l’Auxiliaire, le Prêtre, le Seigneur ; je m’appelle Celui qui voit beaucoup, Celui qui voit au loin. Je m’appelle le Surveillant, le Créateur, le Protecteur, le Connaisseur. Je m’appelle Celui qui accroît ; je m’appelle le Dominateur, Celui qu’on ne doit pas tromper, celui qui n’est pas trompé ; je m’appelle le Fort, le Pur, le Grand ; je m’appelle Celui qui possède la bonne science.Celui qui retient et prononce ces noms échappera aux attaques des démonsii. »
Le prophète Zoroastre (ou Zarathoustra) se targua d’avoir servi d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. Ce qui est certain, c’est qu’il a été le grand réformateur du mazdéisme. Les travaux scientifiques les plus récents attestent que Zoroastre vécut antérieurement à Abraham, entre 1400 et 1100 av. J.-C.. Il fut le prophète qui transforma le dualisme initial du mazdéisme et la multiplicité des divers gâthâs en un monisme absolument transcendantal, après en avoir discuté directement avec Ahura Mazda, tel un Moïse avestique, – plusieurs siècles avant le Moïse hébreu.
Je tire de ces faits établis la conjecture suivante.
De deux choses l’une :
Ou bien le « monde d’en-haut », le monde du divin, dont on tente, dans la longue histoire des idées religieuses, de cerner les variations, les analogies et les anagogies, les ressemblances et les échos, n’existe tout simplement pas. Le monde est vide, il n’y a aucun Dieu, et ce sont les matérialistes qui ont raison à 100%. Alors les guerres de religion, les sacrifices, les martyrs, les passions de la croyance, et tout le sang répandu aujourd’hui, hier et demain, sont autant de facettes d’une sinistre farce jouée par des crapules ou des politiques machiavéliques aux dépens de l’insondable naïveté des peuples, victimes de leur crédulité et de leur superstition. Cette farce est continuellement développée et réécrite au long des millénaires par des illuminés, des fous, ou bien des cyniques et des criminels de guerre, tous contribuant à faire de cette terre un lieu sans sens, sans passé et sans avenir. Dans cette vision, le monde serait condamné à l’auto-destruction, au suicide moral et à la violence absolue, aussitôt que la supercherie éventée enfin.
Ou bien le « monde d’en-haut » existe en effet, d’une manière ou d’une autre, mais il échappe à notre perception, à notre compréhension et à notre intellection. C’est le Mystère. Dans cette hypothèse, il y a de bonnes chances que les religions apparues depuis l’aube des temps, comme le shamanisme, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, la magie chaldaïque, l’ancienne religion égyptienne, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, loin de pouvoir revendiquer une singularité élective, soient autant d’instances de diverses perceptions et intuitions du divin par l’homme, autant de témoignages de la pluralité des approches possibles du Mystère. Dans cette interprétation, plus distanciée et non ethnocentrée du fait religieux, chaque religion représente une manière spéciale de concrétiser une particulière émanation divine, plus ou moins adaptée à l’époque et aux peuples qui en font réception.
Notre monde, pour une part matérialiste, cynique, désenchantée et, pour une autre part, livré aux fanatismes « religieux » les plus dévoyés, montre son infini éloignement de quelque « monde d’en haut » que ce soit, existant ou non. Le « monde d’en bas » existe, quant à lui, certainement, et sa manière d’exister ‒ contre la raison, la justice et la paix ‒ doit sans doute atterrer les « dieux » quels qu’ils soient. Peut-être une nouvelle espèce de prophète, un méta-Zarathoustra, devrait-il venir enseigner aux hommes égarés le voies vers l’en-haut ?
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iLe Yasna dit à leur sujet: « Tous les mondes, les corps, les os, les forces vitales, les formes, les forces, la conscience, l’âme, la Phravaṣi, nous les offrons et présentons aux Gâthâs, saints, seigneurs du temps, purs ; aux Gâthâs qui sont pour nous des soutiens, des protecteurs, une nourriture de l’esprit. » (Yasna 54)
iiCité par Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.
Dans une vidéo troublante postée sur X, un homme interroge un manifestant dans les rues de Los Angeles, lui demandant pourquoi il manifeste. « Je ne sais pas, j’ai été payé pour être ici, et je veux juste casser des choses », répond-il, validant ainsi une des accusations de la droite trumpiste concernant les affrontements actuels à Los Angeles, faisant suite aux ratissages d’immigrés dans tout le sud de la Californie.
Le seul problème, c’est que la vidéo a été générée par IA. Pour un œil averti, ne manquent certes pas les indices révélant qu’elle a en effet été générée par IA. Mais pour la plupart des usagers des réseaux, il est facile de se laisser piéger et de croire qu’il s’agit d’images bien réelles, prises sur le vif. La vidéo, provenant d’un compte affilié à la mouvance MAGA, a été visionnée près d’un million de fois en deux jours.
La diffusion d’informations et d’images falsifiées, ou encore d’images « vraies » mais détournées de leur sens par des commentaires ad hoc, n’est pas en soi un phénomène nouveau. Lors des manifestations à l’occasion de la mort de George Floyd en 2020, des vidéos d’explosions et d’arrestations bien réelles mais survenues dans d’autres pays et plusieurs mois auparavant, avaient fait le tour des médias sociaux, attisant les peurs, provoquant confusions et amalgames. L’IA n’est donc pas le seul problème. Mais sa présence ubiquitaire ouvre désormais une nouvelle ère pour la désinformation et l’agit-prop. Les derniers systèmes de générations par IA ont franchi un indéniable saut qualitatif, et il devient de plus en plus difficile de distinguer les images « vraies » des images « fausses ». Toutes les images sont désormais facilement manipulables, dans tous les contextes, tout le temps et partout. Il faudrait développer un instinct général de doute a priori. Mais est-ce soutenable pour une société d’être sans cesse confrontée au doute quant aux informations et aux images dont elle est constamment abreuvée ? Il est révélateur que lors de la diffusion des images de la gifle donnée à Macron, la réaction immédiate de l’Élysée a été de les qualifier d’emblée d’images générées par IA, et de les rejeter comme « truquées », alors qu’elles avaient été filmées en direct par des journalistes professionnels. En l’occurrence, c’est le communiqué même de l’Élysée qui participait à la foire générale au faux et aux trucages.
Jusqu’à récemment, nous n’avions pas vraiment l’occasion de supposer que les vidéos sur les réseaux sociaux ou dans les médias pouvaient être truquées en nombre, et à l’échelle où elles le sont aujourd’hui. Mais si l’Élysée, et d’autres institutions gouvernementales dans bien d’autres pays, contribuent à instiller le doute et la paranoïa, jusqu’où ira-t-on ?
Ce n’est pas seulement la quantité de la désinformation dans les fils d’actualité des médias sociaux qui pose problème. C’est la capacité à manipuler visuellement et qualitativement des scènes prétendument réelles, pour les adapter à des récits politiques antagonistes, qui fait qu’il devient beaucoup plus difficile d’en analyser les divers degrés d’authenticité. Prenons l’exemple de quelques vidéos générées par IA et postées ces derniers jours : l’une d’elles montre un manifestant prêchant la « paix » avant de lancer un cocktail molotov. Ou encore celle d’un homme qui crie avec énergie « Viva Mexico », puis prend une posture piteuse devant un policier qui lui dit qu’il va le déporter au Mexique. On peut supputer en effet que se développeront désormais toutes sortes de niveaux de trucages et de manipulations, les plus subtils et les plus raffinés étant bien entendu les plus difficiles à détecter et à contredire.
L’inquiétude suscitée par les images manipulées par IA est évidemment liée à leur capacité effective à désinformer les foules et à influencer l’opinion publique. Mais, paradoxalement, plusieurs études semblent indiquer que la désinformation par l’IA ne fait pas changer les opinions du public ; en revanche, elle renforce les croyances préexistantes, rendant les gens imperméables aux faits réels. Dans les commentaires de certaines de ces vidéos, on en trouve un grand nombre qui s’en amusent et les approuvent, qu’elles soient jugées authentiques ou non, comme si leur vérité factuelle n’avait pas d’importance, et que l’idée qu’elles véhiculent étant la seule chose importante. « C’est drôle parce que ça n’a même pas besoin d’être de l’IA », peut-on lire dans les commentaires de l’une de ces vidéos.
Ce qui importe le plus, désormais, c’est l’effet cumulatif à l’exposition quotidienne, sur tous les réseaux sociaux, à des vidéos générées par IA ; c’est la répétition incessante des traits les plus stéréotypés, c’est la réduction des adversaires politiques à des caricatures, c’est la disparition de toute espèce de nuance, de toute mise en perspective et de toute recherche d’une compréhension plus élevée, plus systémique, plus critique. Toutes les vidéos trompeuses produites par IA sont des ferments puissants de dissolution de l’esprit critique, ce sont des incitations brûlantes à développer chez tout un chacun la colère et la rage. La colère et la rage génèrent des clics, et les clics font marcher les affaires des milliardaires qui gouvernent le monde. Nous entrons dans une ère néo-tribale, sans aucune vision commune possible, où prolifèrent les mensonges étatiques, les vues étriquées et les cécités systémiques. Et cela à un moment où la planète Terre subit les coups redoublés de l’anthroposphère. Il est urgent de changer de paradigmes ‒ politique, économique, social et civilisationnel ‒ à l’échelle mondiale.
Le concept de « trou structural » a été initialement développé dans le contexte de recherches sur les réseaux sociauxi. C’est en constatant l’absence de tous liens directs entre deux groupes sociaux appartenant à une même société, que l’on détermine l’existence de « trous structuraux » dans un réseau social donné. Il reste à analyser l’origine de ces « trous », et à en interpréter leurs rôles et leurs possibles évolutions. Ces « trousii » pourraient être le symptôme de dysfonctionnements systémiques, révéler un manque de cohésion du tissu sociétal à l’échelle de la société tout entière, ou bien encore dénoter la présence d’obstacles significatifs à l’établissement de relations sociales entre certains groupes spécifiques, pour des raisons qui leur seraient propres.
Du point de vue des individus qui se révéleraient capables de s’imposer comme médiateurs entre les structures sociales dont ils combleraient les manques relationnels, l’existence de « trous structuraux » offre à l’évidence d’uniques possibilités d’innovation et de développement. En tant qu’intermédiaires et passeurs d’informations, ils acquièrent par là-même un nouveau capital social. Occupant les positions de « ponts structuraux » bâtis entre des réseaux distincts et déconnectés, ils jouent un rôle-clé en tissant de nouveaux liens entre des communautés jusqu’alors séparées. Ils peuvent tirer de grands avantages personnels d’un monopole initial d’accès aux informations et aux idées venant des multiples sources avec lesquelles ils sont les seuls à être en relation. Depuis ces « positions éminentes », ils sont bien placés dans la conquête du pouvoir informationnel et relationnel. Cependant, cette occupation surplombante des lieux de passage de l’information et cette régulation des échanges relationnels peut naturellement susciter les convoitises de ceux qui confinaient leurs activités à l’intérieur de leurs groupes respectifs, et qui se trouvent soudainement privés de leurs privilèges, dans les nouvelles configurations où les trous structuraux sont « comblés » par de nouveaux venus opportunistes. Ces derniers doivent néanmoins être en mesure de gérer adéquatement et sans délai les flux d’information qui passent par leur intermédiaire. A défaut d’en assurer convenablement la gestion, ils peuvent rapidement se retrouver en situation précaire, de par leur surexposition à des flux informationnels et à des attentes sociales qu’ils ont initialement contribué à générer.
La théorie des trous [structuraux] peut s’appliquer à de nombreux domaines (sociologie, économie, géostratégie, urbanisme, etc.). Je propose d’en considérer ici l’application à la métaphysique et à la théologie. Arguons, en effet, qu’existent plusieurs « trous structuraux » (évidents ou latents) entre le monde des humains et le « monde du divin ». Sans préjuger de l’existence réelle ou non de ce dernier, on peut au moins admettre, même dans une époque aussi matérialiste et désenchantée que la nôtre, que toutes sortes de mondes ou d’arrières-mondes (que l’on pourrait qualifier de divins, ou encore de chamaniques, de non-humains, de trans-humains, ou de quelque autre appellation…) existent en quelque sorte virtuellement, mentalement, culturellement, mythologiquement, ou encore spirituellement. Ce qui nous importe, dans un premier niveau d’analyse, ce n’est pas de considérer l’existence réelle de ces derniers ou bien leur « non-existence », mais c’est de reconnaître en revanche l’existence de divers types de « trous structuraux » entre ces « arrières-mondes » et le monde des humains (le monde de la « réalité sociale »). On pourrait observer, pour commencer, que des instanciations particulières de « trous structuraux » prolifèrent déjà dans tous les divers réseaux des représentations humaines. On ne peut s’étonner que les « trous structuraux » qui s’observent entre telle société humaine et les « arrières-mondes » qu’elle s’imagine, qu’elle se construit ou qu’elle se refuse, acquièrent pour leur part une réalité sui generis ‒ et cela, quelle que soit la nature effective (imaginaire, symbolique ou réelle) de ces derniers. On pourrait dire d’une société qui serait complètement dépourvue de toutes croyances religieuses (s’il existe de telles sociétés), que ses représentations fondées sur différentes nuances d’athéisme ou d’agnosticisme, seraient elles aussi constellées de « trous structuraux », mitant de béances spécifiques son tissu social, idéologique, philosophique ou mythologique. En revanche, dans les sociétés où le fait religieux continue d’exercer pleinement son influence, des intermédiaires et des passeurs spécifiques (par exemple, les chamanes, pythies, sibylles, prophètes, messies, prêtres, moines, etc. des sociétés anciennes, ou encore les figures religieuses qui occupent des rôles analogues dans les sociétés contemporaines) occupent nécessairement les « ponts structuraux » et les « positions éminentes » qui leur permettent de contrôler les flux d’informations et de relations entre les mondes humain et divin. Du point de vue sociologique ou même anthropologique, on subodore dès lors l’immense avantage social que ces intermédiaires peuvent accumuler, en occupant les « ponts », permettant de franchir les « trous structuraux » entre des mondes a priori séparés.
La notion de « trou structural » étant ainsi posée au sein des sociétés humaines, mais aussi entre celles-ci et d’« autres mondes » (réels ou putatifs) non-humains, on peut maintenant concevoir une généralisation supplémentaire de cette notion, en l’appliquant aussi à notre propre sentiment du moi, à la texture de nos pensées et de nos croyances, et même à l’essence de notre esprit. Il est possible, par exemple, de se représenter l’existence de « trous », conscients ou inconscients, se développant dans les nappes souterraines de nos pensées, dérivant entre nos actes, manqués ou non, et nos pensées, errant entre nos rêves et nos représentations, ou minant secrètement les fondations de nos relations avec les autres humains.
En prenant au sérieux la nature éminemment « trouée » de nos propres idées, de nos représentations, de nos conceptions, on pourrait poser une hypothèse plus hardie encore. Elle pourrait être formulée ainsi : la notion de « trou » est universelle, transversale, et elle se trouve au fondement de qui nous sommes, elle « fonde » notre être même. Cette hypothèse est d’ailleurs compatible avec l’antique leçon de l’Inde, laquelle a fait du mūlādhāraiii le 1ercakra du yoga tantrique, précisément situé au fondement du corps humain, entre l’anus et les organes génitaux.
L’idée qu’un « trou » est au fondement de l’être est donc loin d’être nouvelle. Elle a même pu donner lieu à des interprétations cosmogoniques, dès les temps anciens. La Théogonie d’Hésiode a mis le chaos (mot qui signifie le « vide », en grec ancien) au commencement, et donc en quelque sorte au fondement de la création. De même, dans la tradition du Veda, juste après avoir créé le monde, Prajāpati, le « Seigneur des créatures » et le « Dieu suprême », n’a-t-il pas ressenti un « vide » en lui, comme conséquence de sa création du Tout ?
Il serait donc possible d’esquisser une théologie des vides divins, une métaphysique des divines absences, à partir d’une épistémologie générale des « trous structuraux » observables dans le tissu même de l’univers et dans toutes les sortes d’êtres qui l’habitent. Plus profondément encore, on pourrait méditer sur le fait que les rapports entre l’humain et le divin sont ontologiquement fondés sur une multitude de tels « trous structuraux » ‒ dont les noms seraient (par exemple) ceux du « vide », de l’« absence », de l’« abîme », de l’« indicible », de l’« inconcevable », de l’« in-fini », ou de l’« absolue incomplétude ». Loin de n’être que des mots, des noms, des signes ou des symboles (du vide, du néant ou de la non-existence), ces « trous » sont en réalité essentiellement (et continuellement) fondateurs. Ce ne sont pas des trous « vides », des néants abyssaux; bien qu’ils puissent prendre l’apparence de descentes vers l’abîme, de voies vers les mondes inférieurs, ce sont en réalité des trous de fondation, de ceux dont la fonction essentielle est de fonder des structures (des temples, des villes ou même des mondes), pour de très longues durées.
Le concept de « trou » possède donc une dualité structurelle qui se traduit, pour parler de façon imagée, par l’opposition entre l’acception du trou de l’abîme infernal et celle du trou de fondation cosmique ou civilisationnelle. Pour comprendre toute la portée de cette dualité, il sera peut-être utile de faire un bref rappel de ce que fut le trou, à la fois abyssal et fondateur, qu’était le mundus dans la civilisation étrusqueiv. Cette civilisation, profondément ancrée dans le « sacré », s’est développée en Italie centrale entre le 9e et le 1er siècle av. J.-C., et eut une profonde influence sur la civilisation romaine. Faisant partie des nombreux rituels et cultuels étrusques, le mundus y occupait une place essentielle. Le terme de mundus, qui signifie littéralement « monde » en latin, et qui est à l’origine étymologique du mot « monde » en français, désignait initialement une fosse sacrée, servant de lien entre le « monde » des vivants et celui des morts. Son rôle dans la religion étrusque en fait un élément clé pour comprendre la spiritualité de l’ancienne Étrurie. Selon des sources antiques (notamment Varron et Festus), le mundus présentait l’aspect d’une cavité circulaire ou carrée, creusée dans le sol, et il était toujours associé à des fondations urbaines, à des temples ou des sanctuaires. Il était considéré comme une porte vers le monde souterrain (mundus inferus), permettant une communication symbolique des vivants avec les divinités chthoniennes et les ancêtres disparus. Parfois recouvert d’une pierre dite « manale » (lapis manalis), le mundus n’était ouvert qu’à certaines dates précises. Il symbolisait l’axis mundi, l’axe cosmique reliant les trois niveaux de l’univers : le ciel (caelum), la terre (terra), et le monde des « enfers » (inferi). Avant de bâtir une cité, les Étrusques creusaient un mundus pour en marquer le centre symbolique (umbilicus urbis, le« nombril de la ville »), suivant des rites divinatoires complexes décrits dans les Libri Rituales (textes sacrés étrusques). Des divinités comme le dieu Mantus (le dieu des Enfers) ou le dieu Culsans (le dieu de la conception et des portes, équivalent du dieu Janus à Rome) étaient invoquées lors des cérémonies associées au mundus. Dans la pensée étrusque, la frontière entre les vivants et les morts était diffuse, non étanche. Le mundus symbolisait le passage entre les mondes, et les haruspices l’utilisaient pour consulter les morts et interpréter les signes venus des enfers. Pendant certaines fêtes, comme les Feralia, consacrées aux morts, le mundus était ouvert, permettant aux esprits des défunts de revenir parmi les vivants. À Rome, le mundus Cereris était nommément associé à Cérès, déesse de l’agriculture et du monde souterrain, soulignant son double rôle de fertilité et de relation avec les morts.
Il me paraît pertinent de considérer le mundus étrusque comme constituant un « trou structural » dans le tissu des mondes. Le « trou » du mundus, creusé dans la terre, a pour fonction première de symboliser le lieu et le moment de la fondation d’une ville ou d’un temple, mais aussi de figurer la présence virtuelle de l’axis mundi qui le traverse de part en part, et qui reliele monde souterrain, le monde terrestre et le monde céleste (mundus caeli). La disposition physique du mundus représentait abstraitement à la fois la cavité infernale et la voûte céleste, dont les points cardinaux figuraient virtuellement les limites du templum. D’un point de vue structurel, le mundus conjoint les représentations d’un « trou » et d’un « axe », mais symbolise aussi, en soi, un « monde » ; il figure l’union intrinsèque, et en quelque sorte systémique, de la « cavité » qui s’ouvre vers ce qui est tout en bas, de la « voûte » qui couvre l’ensemble des mondes, tout en en haut, et de l’« espace » terrestre, intermédiaire, qui relie le haut et le bas. Le mundus incarne symboliquement la conjonction de ces trois mondes ‒ l’enfer inférieur, le monde humain et le ciel supérieur ‒ c’est-à-dire le monde des morts, celui des vivants et celui des dieux.
En tant que point de rencontre entre la mort, la vie et la sur-vie, on pourrait donc avancer l’hypothèse que le mundus « fonde » le monde. Pour valider cette piste de recherche, il est ici nécessaire de se plonger dans l’étymologie comparée de ces deux mots, mundus (« monde ») et fundus (« fond », « fondement »). Le mundus infernal des Étrusques, tout comme le mundus Cereris (le mundus de Cérès) des Latins, ont été creusés à l’imitation de cet autre mundus, celui qui est « au-dessus de nousv ». Ernout et Meillet, dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine, notent d’ailleurs une possible « contamination » entre les mots fundus et mundus, dont les sens auraient été en quelque sorte associés et même confondus pour désigner l’entrée du monde infernal et pour évoquer en même temps le « fond » ou le « fondement » du monde terrestre. J. Vendryes va même beaucoup plus loin dans ce sens. Il explique que, pour des raisons religieuses, les deux mots fundus et mundus étaient en réalité le même mot, mais altéré volontairement pour en cacher le sens au vulgum pecus : « Le mot qui désignait le fond [fundus], et par extension le monde [mundus], était de ceux que frappait l’interdiction; on évitait de le prononcer; et pour le faire entendre sans danger, on lui faisait subir des altérations qui le rendaient inoffensif tout en le laissant intelligible […] On dirait qu’en prononçant le mot en question la langue a fourché ; mais la faute est ici volontaire. C’est l’utilisation, à des fins mystiques ou de bienséance, du lapsus et de la contrepetterie [sic]vi. »
Il reste que, pour les Latins, le mot mundus, dans son acception ordinaire, n’a jamais désigné que la voûte céleste en mouvementvii, ainsi que les corps lumineux qui la peuplent. Par exemple, Ennius emploie l’expression mundus caeliviii. Le fait que le mot mundus puisse être utilisé dans un sens « céleste » pourrait paraître a priori inconciliable avec son autre sens, celui de « fond » [infernal]. Il est donc possible que le mundus [infernal] n’ait rien de commun avec le mundus céleste. Il faudrait en conclure que le mundus [infernal] a une origine proprement étrusque, et que le mundus céleste serait une généralisation plus tardive faite par les Latins, sur la base d’altérations délibérées des mots mundus et fundus, et cela pour répondre à des exigences de nature religieuse (Volonté de dissimulation de révélations divines ? Informations réservées à l’initiation mystique ? Tabous langagiers ou sociétaux ?). Le mot mundus serait donc d’origine étrusque, et le mot mundus latin serait emprunté à l’étrusque, ou bien serait une sorte d’euphémisme sémantiquement et phonétiquement équivalent au mot fundus. Cette hypothèse semble pouvoir s’appuyer que le fait qu’une déesse nommée Munthukh, ou Munthu, figure sur plusieurs pièces archéologiques étrusques (des miroirs en bronze). C’est le nom de la déesse Munthu qui serait à l’origine du mot mundus.
Le concept de « trou » met donc en lumière l’essence commune du mundus et du fundus. Par là est dévoilée une métaphysique de l’abîme et de l’élévation, une téléonomie de la mort, de la régénération et de la sur-vie, une intrication systémique des origines, des fins et d’un inaccomplissement sans fin. Le mundus est un « trou », un « fond » que l’on ne peut jamais finir de combler. Et cet infini inaccomplissement est, en soi, un « monde ». L’essence de ce monde, et ce qui le comble véritablement sans fin, c’est le vide (divin) qu’en lui laissent tous les désirs encore inaccomplis.
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iLe livre de Ronald S. Burt, Structural Holes : The Social Structure of Competition (Cambridge, Harvard University Press, 1995) vise à expliquer l’origine des différences de capital social, et la manière dont les individus peuvent tirer ou non un avantage de leur position relative dans les structures sociales. Celles-ci sont les formations distinctes et stables dans lesquelles les êtres humains vivent ensemble et interagissent. La plupart des structures sociales entretiennent elles-mêmes toutes sortes de connexions pour renforcer leur intégration dans le tissu social et participer à la cohésion générale de la société.
iiL’étymologie du mot français « trou » et du mot tro, en vieux français du 12e s.,« ouverture au travers d’un corps ou qui y pénètre à une certaine profondeur » (CNRTL), remonte au gallo-romain traucum et traugum, « trou » (cf. ancien provençal trauc , « trou, ouverture », et, plus originairement, au grec θραύω, thrauô, « briser, mettre en pièces », d’où les mots grecs trauma, thrauma (selon Frisk), et toute la famille de mots dérivés du verbetitrôskô. « blesser, faire souffrir », qui a été bâtie autour de la racine trô-, « trouer », (selon Chantraine).
ivJe remercie le Professeur M. Buydens (ULB) de m’avoir communiqué la référence au mundus étrusque.
vCf. Caton (ap. Festus 144, 18 sqq.) : mundo nomen impositum est ab eo mundo qui supra nos est.
vi« Il y a une racine qui présente, dans les diverses langues indo-européennes, au sens de « fond, profondeur », d’où « monde », des déformations singulières. On en compte jusqu’à huit ou neuf types, qui ne diffèrent entre eux que par l’application des lois bien connues de dissimilation, d’assimilation ou de métathèse et par l’emploi de l’infixe nasal. C’est la famille à laquelle appartiennent le grec ἄβυσσσος et πυθμήν, le latin mundus, l’irlandais domun et le gallois annwfn, le vieux slave duno, etc. Il n’est pas douteux que les altérations de cette racine ne soient dues à des causes religieuses; le mot qui désignait le fond et par extension le monde était de ceux que frappait l’interdiction; on évitait de le prononcer; et pour le faire entendre sans danger, on lui faisait subir des altérations qui le rendaient inoffensif tout en le laissant intelligible. Il est très remarquable que ces altérations sont d’un type normal dans le langage; elles se ramènent simplement aux divers changements qu’on a ci-dessus appelés combinatoires. On dirait qu’en prononçant le mot en question la langue a fourché ; mais la faute est ici volontaire. C’est l’utilisation, à des fins mystiques ou de bienséance, du lapsus et de la contrepetterie. » J. Vendryes. Le langage. Introduction linguistique à l’histoire. Paris, 1921, p. 260.
vii« A motu eorum qui toto caelo coniuctus mundus » (Varron L. L. 6, 3)
« L’allégresse du sang, la douceur des fruits du sang.
Plongez-vous-y et noyez-y votre propre volonté, sinon vous seriez un infidèle.
Noyez-vous dans le sang, baignez-vous dans le sang, et enivrez-vous de sang, et rassasiez-vous de sang, et revêtez-vous de sang.
Lavez ces yeux de sang.
Devenez reconnaissant dans le sang.
Puisez la justice dans le sang, avec les yeux de l’intelligence, voyez-la dans le sang.
Dans la chaleur du sang dissipez la tiédeur, et que dans la lumière du sang précipitent les ténèbres.
Je veux me vêtir de sang.
Moi, je veux du sang, et c ‘est dans le sang que je satisferai mon âme.
Je veux avoir le sang pour compagnon. Ainsi je trouverai le sang et les créatures, je boirai leur affection et leur amour dans le sang. Ainsi en pleine guerre je goûterai la paix, dans l’amertume, la douceur.
Plongez-vous dans le sang et réjouissez-vous, car moi, je me réjouis dans la sainte haine de moi-mêmei. »
… A lire ces lignes, écrites il y a sept cent ans, je pense à tous ceux qui font aujourd’hui couler le sang, et qui s’en réjouissent, et qui ne savent même pas qu’ils se haïssent eux-mêmes d’une haine infinie, et qui ne finira pas.
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iCatherine de Sienne. Lettre CII. A Raymond de Capoue. Trad. Louis-Paul Guigues. Seuil, 1953, p. 843-845
Tâche, avant tout, de te sentir mû et comme poussé vers le haut par cette chose-là. Tu ne sais pas ce qu’elle est, ni pourquoi elle te meut et t’émeut. Tu ne sais d’ailleurs rien, au fond, de tout ce qui te meut. Tu sais seulement que dans les mouvements qui t’animent, il y en a en lesquels tu crois reconnaître tes désirs, tes volontés. Et il y en a d’autres dans lesquels tu ne reconnais rien de toi ni de tes pensées. Tu sais seulement alors, qu’emporté tu n’auras plus aucun désir particulier pour quelque chose que ce soit. Dans cet élan franc, brut, dans ce mouvement nu, tu te dirigeras selon nulle loi, tu ne sauras rien de ce vers quoi tu iras. Tout pourra arriver, tout arrivera en effet, et tu auras tout à apprendre, tout, tout le temps.
Au commencement, tu ne trouveras rien que la nuit, l’obscurité, l’absence de sens. L’explication en est simple. Le sens, c’est à toi de le modeler, de lui donner forme, puis de le faire vivre, et ainsi contribuer à de plus grandes formes, dont tu ne sais encore rien, mais qu’il te sera donné de pressentir. A part le brouillard et l’ombre, tu ne verras pas. Tu sentiras seulement le mouvement, et tu pressentiras vaguement sa longue portée, son ampleur, son envergure. L’obscurité, l’absence, la nuit ne sont ici jamais que des métaphores. Le sens, il faut le trouver. On le sait, les nuages ont aussi leur vocation à l’orage, et la pluie est le fruit de leurs amours. Mais l’absence est d’un autre ordre. Il te faudra créer de la présence, non l’inventer mais l’appeler, et la faire vivre en toi. Les métaphores en général font que tu ne peux rien saisir clairement. Les métaphores t’obligent à les filer. Elles t’incitent à imaginer de plus larges mondes, de vastes théâtres de sens. Sachant que toi aussi, dans la moindre de tes pensées, tu es une sorte de démiurge, il te faudra assumer cette façon de divinité. Tout ce que tu penseras désormais, tout cela pense-le par la lumière de ton entendement, par la voie de ta raison, mais sens-le aussi à travers tes aspirations, dans la force de tes douceurs, et même encore, si cela devenait nécessaire, dans les rigueurs de tes colères et dans tes rugissements sourds.
Si tu dois enfin voir, un jour, quelque aperçu réel de ce que tu concevras virtuellement, autant que l’on peut ici-bas concevoir les virtualités de toute réalité, alors n’oublie jamais que ce sera toujours dans les nuages et dans l’obscurité que se dessineront à l’avenir l’ombre de tes rêves.
Lorsque je dis ici « nuage, nuit, obscurité », j’entends l’absence, le vide et le néant. J’entends l’oubli et l’effacement. J’entends l’agonie. J’entends la perte. J’entends la mort même.
Des nuages en général ‒ comment en dire l’obscur, l’irradiant, l’éclair, l’éclat tonnant, et même l’envie de pluie ?… Du point de vue théorique, l’Inconnaissance n’échappe pas non plus à la météorologie nuageuse, dont on observe souvent les effets, à défaut d’en comprendre les pourquoi. L’auteur inconnu de ce spécifique Nuage-là, celui de l’inconnaissancei, a affirmé que l’œuvre véritablement créatrice (c’est-à-dire divine) est toujours passive et surnaturelle. Mais l’âme active et naturelle ne peut se réduire à la seule initiative de quelque Deus (qui se tiendrait loin au-dessus des nuages). Si cela était, cela reviendrait à éteindre en l’homme l’esprit. Or cela ne se peut. Pour l’esprit, le nuage de l’inconnaissance symbolise le manque, l’oubli de toute activité cognitive et le délaissement des lumières surnaturelles. La vie mystique ne consiste pas en une claire considération de quelque objet qui se situerait dans le monde, très loin au-dessous du divin; elle ne consiste pas non plus en un mouvement aiguisé de l’intelligence, en une curiosité affilée de l’esprit ou en une vagabonde imagination. Tout ce à quoi l’on pense reste toujours au-dessus de soi pendant tout le temps où on y pense. En revanche, plus valables en tant que tels et plus plaisants du point de vue des hauteurs, sont cet aveugle élan d’amour, cette pulsion vers l’abîme et le mystère, cet empressement secret à entrer en pleine connaissance dans l’inconnaissance. La raison en est que l’amour peut en cette vie tout atteindre, s’il aime vraiment ce qu’il dit vouloir aimer. La science, quant à elle, n’atteint jamais rien, car elle n’aime rien. Elle explique, ratiocine, calcule, accumule, mais n’atteint jamais à l’essence des choses, et moins encore à l’être que cette essence censément représente.
Le nuage d’inconnaissance est un symbole propre à exprimer l’expérience mystique dans son dénuement. C’est un nuage qui s’interpose entre l’âme et le divin, et qui rappelle la « divine obscurité » jadis reconnue par le pseudo Denys l’Aréopagite. Il offre aussi des points remarquables de similitude avec la « nuit obscure » de Jean de la Croix. Mais les nuits se ressemblent-elles toutes ? Elles diffèrent au moins par leur durée. La nuit, le temps s’étire. Or, pour atteindre à plus haut que soi, la brièveté et même l’instantanéité de très courts élans semble nécessaire… La vision qui transcende est en effet l’opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l’homme. Jamais cette vison ne dure en réalité, en son essence, plus qu’un atomeii, c’est-à-dire la plus petite partie possible du temps. Cet atome est la juste mesure de notre faible volonté, et de notre impuissance intellective. Mais même ce rien de temps suffit. Un brusque mouvement de l’âme, comme inattendu, la propulse, et alors elle s’élance vivement vers l’ailleurs, vers l’abîme, vers la nuit, vers l’Obscur. De même, une étincelle, dans le feu crépitant, s’enfuie et s’enfouit dans la suie. Il est abasourdissant de compter les mouvements qu’en un seul jour de temps, une âme peut faire, si elle a été véritablement disposée à se mouvoir hors d’elle-même. Or, précisément, il suffit d’un seul de ces ténus mouvements pour qu’elle se mette soudain, et irrémédiablement, à oublier toute choses créées. Cet élan-là suffit pour la projeter vers tout ce qui est plus haut, plus profond, plus caché qu’elle. Je voudrais pouvoir plier et empaqueter cet élan dans un seul mot, afin de mieux m’y tenir. Ce mot, naturellement, comme souvent les mots courants, devrait être bref : « Dieu », « amour », par exemple. Cela pourrait être aussi n’être qu’une syllabe, comme aum. Ayant rempli d’un mot son âme et sa bouche, il nous est conseillé de le souffler de façon redoublée sur l’impalpable, éthéré et intangible nuage d’inconnaissance, déjà cité, et qui se trouve, on l’a déjà dit, entre l’âme et tout ce qu’elle n’est pas. Pour le disperser aux quatre vents ? Non, non. Il est espéré qu’ainsi l’on puisse rabattre toute manière de pensée sous un monceau d’oubli, une nuée d’indifférence, une brume d’inattention. Or cet oubli, cette indifférence, cette inattention, ne doivent pas occulter une autre nuée encore, qui cette fois s’interpose entre l’âme et le monde. Cette nouvelle nuée est singulièrement sombre et doublement nue. D’abord, nue d’une nudité intérieure, d’une nudité totale quant à la connaissance de la transcendance, qu’aucune vision ou révélation (quelque immense et profonde qu’elles soient) ne peuvent déplier ou expliquer ; et ensuite, nue d’un dénuement intégral par rapport à toutes choses, tissée d’un oubli total de soi-même et des autres. A mieux y réfléchir, il s’agit d’une triple nudité, en fait : les deux nudités citées sont elles-mêmes à nouveau mises à nu, comme des ombres dans la nuit, lorsque rien ne s’oppose plus à voir leur essentielle nudité comme n’étant encore qu’une sorte de vêtement.
Dans ces nudités et ces dénudations successives, il faut voir le travail et l’effort qui reviennent à l’âme, et qui visent à perdre toute idée et tout sentiment de son être propre. Car ce n’est point ce qu’elle est, ni ce qu’elle a été qui importe, mais ce qu’elle a désir d’être.
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iLe Nuage d’Inconnaissance, Traduction Armel Guerne, Cahiers du Sud, Documents Spirituels 6, 1953.
iiAtome, ou athome : environ 1/6 de seconde. L’heure, au moyen âge, se divisait en 60 ostenta, dont chacun comptait 376 atomi.
Vulgarité du politique, lâcheté systémique, abêtissement mielleux des audiences, hypocrisie frauduleuse des commentateurs, complicité rampante des médias, auto-censure des consciences anesthésiées, violence universelle des forts, cruauté froide, algorithmique, impitoyable, des frappes ciblant les faibles (surtout les faibles), mépris viscéral et haine métaphysique des « chosen few » pour les masses et les peuples, arrogance de la puissance, domination de l’argent, corruption des gouvernances, pulvérisation des idées, des idéaux et des cultures, destruction des espèces, absence de vision et accélération de l’absurde, déréliction de l’Esprit.
Tout cela subsumé sous une vague puissante , un tsunami philosophique. Désormais, tout ce qui relève de l’être se dissout dans l’étance, et se décompose dans le calcul. L’être, on le crucifie sur la montagne des crânes, et l’Être lui-même, l’Être en soi, on lui crache au visage, on le torture sous les latitudes, on le cloue de douleurs. On le viole. On le nie. Maintenant, tous, partout, le clament : l’Être en réalité n’existe pas. N’existe désormais que le Néant (- sous toutes ses formes, spirituelles, intellectuelles et morales). À cette réelle absurdité-là, personne ne jette le moindre regard. Il y a trop d’affaires à faire.
Des photons aux nébuleuses, des quarks aux superamas, tout s’entrelace. Tout le temps, toutes sortes de fils strient le monde. Chaque brise, chaque aile, le moindre souffle, la plus secrète aspiration, la plus éphémère des odeurs, les regards en coin mêmes, ourdissent la toile du monde, et la tressent sans cesse. « En vérité, l’air est ce fil. C’est par ce fil, qui est l’air, que ce monde, et l’autre monde, et tous les êtres sont tissés ensemble. C’est pourquoi on dit en vérité d’un homme mort : ‘Ses membres se sont déliés !’ car c’est par le fil, qui est l’air, qu’ils sont tissés ensemblei ».
La réalité est faite de chaînes et de trames, et aussi de trous, de béances et d’interstices. La question lentement aussi se coud: cette toile, quelle nudité vêt-elle ? Qui s’habille ainsi de souffles et de vents ? « Le souffle est appelé vent ; dans le souffle ce qui a été et ce qui sera, dans le souffle tout est établiii. » La réponse flotte lentement. C’est le silence qui s’habille, c’est l’absence qui se fagote, c’est la kénose qui se nippe. Quant au souffle, il enveloppe tous les vivants. « Le souffle [prāṇá] habille les êtres humains, comme un père son fils chéri ; le souffle est le seigneur de tous, à la fois de tout ce qui respire et de ce qui ne respire pas. Le souffle est la mort, le souffle est une lèpre [takmán] ; le souffle, les dieux l’adorent ; le souffle peut mettre celui qui dit la vérité dans le plus élevé des mondesiii. »
Tout à leur propre couture, les puissants du jour taillent et coupent furieusement dans la tissureiv des êtres et des choses. Ils blessent, tranchent, éviscèrent les corps. Ils fouaillent dans des tissus de sang. Tailladent-ils aussi les âmes ? Mais les âmes, « elles n’existent pas », disent les neuroscientifiques, les matérialistes et les tyrans. Et pourtant, elles se tissent aussi, dans l’ombre. « Qui a tissé le souffle [prāṇá] en [l’homme] ? Qui, le souffle vital [vyāna] ? Quel dieu attacha le souffle de digestion [samāná] ici en l’homme ? Quel dieu plaça le sacrifice ici en l’homme ? Qui [plaça] en lui la vérité ? Qui, la non-vérité ? D’où [vient] la mort ? D’où l’immortel ?v »
D’autres questions se posent, non védiques, mais bien véridiques. D’où vient la nécessité de vivre sous la coupe de la nécessité ? N’y a-t-il pas d’immortelle plus nécessaire que la divine Anankè, elle dont le nom même est « Nécessité » ? Seule tisserande métaphysique, elle tient un fuseau qui tourne et meut ainsi les mondes sans fin (nécessaire). Ses filles, les trois Moires, Lachésis, Clôthô et Atropos, s’en servent pour tisser des « modèles de vie » et les proposer aux âmesvi. Celles-ci sont parfaitement libres de choisir. Non, les dieux n’imposent pas de nécessité. Sauf une : à la fin des fins, le fil de l’âme sera nécessairement coupé. Et l’âme libre de s’envoler.
La théologie hermétiquei peut se résumer en quelques phrases. Le Dieu ii « invisible » est cependant visible à travers sa Création. Il a créé celle-ci parce qu’il veut être « connu ». De fait, il est « connaissable » sous certains rapports, selon les témoignages de mystiques, de prophètes, d’ascètes, de philosophes, etc. Le Dieu n’a pas de nom. Bien qu’« innommable » en essence, il est le créateur de tous les êtres, il possède donc tous leurs noms. Étant à la fois connaissable et nommable, il reste cependant incompréhensible, indéfinissable, indicible. Il est absolument au-dessus de tout ce qui est. Il ne peut être atteint par l’intelligence ou la raison ; il ne s’atteint que par des voies négatives. Reprenons ces divers thèmes.
Le Dieu est invisible et visible.
Conçu comme un pur Intelligible, ou même, comme étant essentiellement au-delà de tout intelligible, le Dieu hermétique est incorporel et invisible. Cependant il se laisse « représenter », de façon indirecte, par sa Création. En tant que Démiurge, le Dieu est dit avoir créé le monde par sa « parole » (son Logos). On pourrait arguer que c’est le fait même de créer le monde qui représente en quelque sorte le corps du Dieu, mais ce corps n’est ni visible, ni tangible, il ne peut être qu’incorporel. Comme le Dieu a créé tous les corps, la théologie hermétique dit qu’il est « pantosomatique » (παντοσώματοςiii), et ainsi rendu « visible ». De plus, comme intelligible, il est aussi « perçu » par l’intellect. « Qui est plus manifeste que le Dieu ? Il n’a tout créé que pour que tu le voies à travers toutes choses […] car il n’est rien d’invisible, même parmi les incorporels. L’intellect humain se laisse voir dans l’acte de penser, le Dieu dans l’acte de créeriv ». Le Dieu crée pour que tout soit. Tout n’existe que pour cela : pour qu’on Le voie, Lui. Car le propre du Bien est d’être connaissable et de vouloir être connu.
Le Dieu veut être connu.
Poïmandrèsv s’était présenté à Hermès comme étant « le Noûs (l’Esprit) de la Souveraineté absolue ». Hermès, après avoir reçu la « révélation » de Poïmandrès, l’avait reformulée ainsi : « Saint est le Dieu qui veut qu’on le connaisse et qui est connu par ses caractères propresvi. » Il avait ensuite déclaré qu’il voulait, quant à lui, « connaître le Dieu » (γνῶναι τόν θεόνvii). L’Esprit (le Noûs – sous l’apparence de Poïmandrès) lui avait répondu : « Tiens bien dans ton esprit tout ce que tu veux apprendre, et moi je t’instruiraiviii. » Cependant, à propos de ce Dieu qui veut être « connu », Hermès reconnaît qu’il est « inexprimable » (ἀνεκλάλητος) et « indicible » (ἄρρητος)ix. Il est donc à la fois connaissable dans une certaine mesure, et absolument ineffable. On en déduit que la ‘connaissance’ que l’on pourrait en recevoir dans telles ou telles circonstances, n’est pas du même type que celle que l’on peut en avoir par les seuls moyens de la raison. L’homme peut atteindre à une certaine connaissance supra-rationnelle du Dieu, mais seulement avec son aide active. « Sois favorable à cette prière que je forme, de n’être pas frustré de la part de connaissance qui revient à notre essence, et remplis-moi de puissancex. » Il reste que l’on peut « connaître » le Dieu, d’une sorte de connaissance qui est appropriée à l’essence humaine, et à condition de vouloir et de pouvoir le « voir ». « Ainsi en va-t-il du moins pour celui qui peut ‘voir’xi ». Le Dieu a voulu l’existence de la création, parce qu’il veut qu’ainsi on Le voie. Dieu est le Bien, en ce qu’il veut que toutes choses existent. « En effet, tout le reste n’existe que pour cela : car la marque propre du Bien, c’est que le Bien soit connuxii. » Mais s’il est « bien » que toutes choses existent, est-il aussi « bien » que toutes les choses coexistent ? Est-il « bien » et même seulement « possible » de faire coexister le fauve et la proie, l’attaquant et l’attaqué, le fauteur de guerre et l’artisan de paix, le juste et l’injuste ? Cette question n’est pas posée par Hermès. Sa préoccupation est tout autre. Ce qu’il veut, c’est connaître le Dieu lui-même, et par là, se connaître soi. « Maintenant tu te connais dans la lumière de l’intellect, toi-même et notre commun Pèrexiii ». A.-J. Festugière explique que la notion du « Dieu qui veut être connu » a traversé les deux principaux courants de l’hermétisme, le courant « cosmique » et le courant « dualiste ». Si l’on se place du point de vue de la doctrine du Dieu « cosmique », sa connaissance est assez aisée, puisqu’il suffit d’observer le monde pour en tirer l’idée d’une Cause première, dont le propre est de révéler son existence par elle-même, et par ses effets. En revanche, du point de vue de l’hermétisme « dualiste », la connaissance du Dieu est malaisée puisqu’il est alors essentiellement dissemblable de tout ce qui existe dans sa création. Cependant, le Dieu de l’hermétisme dualiste veut encore être « connu », mais sa connaissance n’est possible que s’il donne la grâce de sa révélation, par une illumination intérieure. Cette illumination est une connaissance inconnaissable par les moyens de la raison, mais qui est connaissable sous un nouveau mode, lui-même a priori inconnaissable et imprévisible.
Le Dieu est intelligible, ou bien il est au-delà de l’intelligible.
Le Dieu est invisible, mais il reste intelligible, ou alors c’est qu’il est au-delà de tout intelligible. « Ce qui apparaît aux yeux fait nos délices tandis que l’inapparent éveille en nous le doute. Or, ce qui est plus apparent, ce sont les choses mauvaises ; le Bien au contraire est invisible aux [êtres] visibles. Il n’a en effet ni forme, ni figure : c’est pourquoi, semblable à lui-même, il est dissemblable de tout le reste. Car il est impossible qu’un incorporel devienne apparent à un corpsxiv. » En revanche, si le chercheur se tient hors du monde et de son propre corps, s’il s’en éloigne et s’il s’élève par la pensée, alors il peut concevoir et « appréhender » le Dieu de façon « noétique ». Pour décrire cette appréhension noétique, le texte hermétique emploie l’expression suivante : « la katanoèse du Dieuxv ».
Le Dieu peut être nommé.
« Qui donc est le Dieu et comment le connaître ? N’est-ce pas à lui seul qu’il est juste que soit attribuée la dénomination de Dieu, ou celle de Créateur, ou celle de Père, ou encore ces trois ensemble ? Dieu en raison de sa puissance, Créateur en raison de son opération, Père à cause du Bienxvi. » Dieu n’a pas seulement ces trois noms (Dieu, Créateur, Père), il a tous les noms : il est πανώνυμος, « panonyme » selon l’expression de Lactance. Dieu reçoit autant de noms qu’il y a d’effets dont il se montre la cause. Il est tout, et aucun attribut ne peut donc le qualifier. Aucun nom ne peut le désigner en propre. « Tu es tout et il n’existe rien d’autre que toixvii ». Il revêt toutes les formes du monde et il porte tous les nomsxviii. Mais s’il les a tous, il n’en a aucun. Il est dit n’avoir pas de nom : il est ἀνώνυμος, « anonyme », comme l’appelle Grégoire de Naziance. Ce qu’on ne peut concevoir ne peut s’énoncer. Mais on peut au moins énoncer que le Dieu est le « Tout qu’on voit » et aussi le « Tout qu’on ne voit pas ». Le « Tout qu’on voit » est ce monde-ci, que le Dieu maintient du dedans. Le « Tout qu’on ne voit pas », cela pourrait être par exemple la Totalité des puissances intelligibles. Plus généralement, le « Tout qu’on ne voit pas » est le monde qui reste à venir, la totalité des êtres et des puissances qui restent à advenir…
Le Dieu est incompréhensible, indéfinissable, indicible.
Du point de vue de l’hermétisme dualiste, le Dieu est au-delà de la création, Il est dit « hypercosmique ». Il est aussi « sans essence » (ἀνουσίαστος). Ce terme est équivalent, selon A.-J. Festugièrexix à celui de « supra-substantiel » (ὑπερούσιος), employé par Proclusxx . Le Dieu est incompréhensible (ἀκατάληπτος), il échappe à toute qualification limitative. Ce Dieu n’est intelligible que pour lui seul… et cela même reste incertain. Comme F.W.J. Schelling l’a théorisé, le Dieu pourrait être, en partie, « inconscient », idée qui fut reprise par C. G. Jung. Quoi qu’il en soit, le Dieu est en soi indéfinissable parce qu’infini. Tous les êtres sont « en » Dieu, non comme en un lieu, mais en tant que représentations. Il faut concevoir Dieu comme une pensée qui embrasse, qui étreint tous les êtres, toutes choses, mais qui n’est elle-même circonscrite par rien : « Ô Asclèpios, en observant l’ensemble, tu comprendras clairement que ce monde sensible et tout ce qu’il contient est enveloppé comme d’un vêtement par le monde supérieurxxi. » L’idée du Dieu qui embrasse le Tout, et qui en est la « Limite », elle-même illimitée, se trouve déjà chez Aristote : « Ainsi le Ciel en son entier ni n’est venu à l’être ni n’est susceptible d’être détruit […] mais il est unique et éternel, sans commencement ni fin dans la durée totale de son âge, comprenant en revanche et embrassant en lui-même l’infinité du tempsxxii. » Dans le Corpus Hermeticum, l’être qui circonscrit toutes choses, étant lui-même incirconscrit, est désigné comme étant l’Intellect divinxxiii.
Le Dieu étant incompréhensible, infini, indéfinissable, est aussi ineffable. C’est une idée là aussi fort ancienne, que l’on trouve par exemple chez Platon, qui décrit la vision d’une beauté inexprimable par quelque raisonnement ou connaissance que ce soitxxiv. Plus d’un demi-millénaire après Platon, Clément d’Alexandrie chercha à exprimer l’ineffable divin par la figure du Silence: « Sigé (ἡ Σιγή, « le Silence »), disent-ils, mère de tous les êtres émis par l’abîme, pour autant qu’elle n’a pu s’exprimer sur l’Ineffable, a gardé le silence ; pour autant qu’elle a compris, elle l’a nommé l’Incompréhensiblexxv. » Bien que le Dieu soit innommable et indicible, on peut donc « l’appeler par son nom dans le silence » (σιωπῇ φωνούμενεxxvi). Devant la beauté du Bien, suprême, incompréhensible, il faut se taire : « Quand tu ne pourras plus rien en dire, c’est alors seulement que tu la verras [cette beauté]. Car la connaissance qu’on en prend est divin silence, inhibition de tous nos sensxxvii. » L’homme qui se tient dans ce silence (mystique) naît à nouveau à partir de la « sagesse intelligente dans le silencexxviii » ; il renaît de la silencieuse contemplation où, loin du monde, on atteint à la vraie sagesse qui est la vue du divin. Seulement si l’on se tient en silence, les yeux de l’âme s’illuminent, et le Dieu se révèle tel qu’il est vraiment, dans la mesure de sa seule volonté.
La voie négative
Il faut le répéter. Le Dieu est au-delà de toute essence, il est au-dessus de tous les prédicats exprimables par les langages humains, les plus excellents soient-ils. Cette idée d’un au-delà surpassant tout ce qui est concevable humainement a été dénotée par une expression latine spécialement superlative : ‘summe exsuperantissime’, que l’on trouve dans la traduction en latin de l’Asclépius (qui forme le Traité II du Corpus Hermeticum) : Gratias tibi, Summe Exsuperantissime ! (« Grâces à toi, Très-Haut, surpassant infiniment toutes chosesxxix ! »).
La même idée d’un au-delà transcendant est rendue par le terme grec hyperokhé (ὑπεροχή, « super-éminence », « transcendance ») qui apparaît dans une litanie du corpus hermétique : « Tu es saint, toi qui es plus fort que toute puissance. Tu es saint, toi qui dépasses toute suréminence. Tu es saint, toi qui es au-dessus des louangesxxx. » Si haut que l’on dise que Dieu est, il est encore bien au-delà. Le mot hyperokhê est aussi utilisé par Proclus, comme terme proprement technique pour dénoter la notion de transcendance. Proclus évoque par exemple « la transcendance (hyperokhê) sans mélange (amikton) et unitive (eniaian) du Soi (autoû)xxxi », la « transcendance élevée » (exêrêménênhyperokhênxxxii) du Dieu, et son « unique et ineffable transcendance » (mian àrrêton hyperokhênxxxiii).
Mais comment parler d’un Dieu dont tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il est toujours bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer à son propos ? Le Corpus Hermeticum emploie pour ce faire la « voie négative ». Ainsi, le disciple (Asclépios) demande : « Qu’est-ce donc que Dieu ? » Hermès répond, en empruntant une manière négative de décrire ce que l’on ne peut saisir positivement : « Il n’est aucune de ces choses, car c’est lui qui les fait exister, toutes, chacune d’entre elles et tout ce qui est. Il n’a pas non plus laissé une seule chose en dehors de ce qui n’est pas ; mais elles sont toutes issues de ce qui est et non de ce qui n’est pas. Car les choses qui ne sont pas n’ont naturellement pas le pouvoir d’être quoi que ce soit, mais ont naturellement le pouvoir de l’incapacité d’être. Et, inversement, les choses qui sont n’ont pas la nature de ne pas être à un moment donnéxxxiv. » Asclépios, insatisfait par cette réponse à la fois évasive et négative, interroge à nouveau : « Que dis-tu donc que Dieu est ? » Alors Hermès consent à aller un peu plus loin (mais dans la voie négative !):
‒ « Le Dieu n’est donc pas l’Esprit, mais la Cause que l’Esprit est ; le Dieu n’est pas la Lumière, mais la Cause que la Lumière est. C’est pourquoi il faut honorer le Dieu de ces deux noms [le Bien et le Père], des noms qui ne concernent que Lui et personne d’autre. En effet, aucun des autres soi-disant dieux, aucun des hommes, aucun des daimones, ne peut être bon dans une mesure quelconque ; mais le Dieu seul est le Bien et rien d’autre que lui. Les autres choses sont toutes séparables de la nature du Bien, car toutes sont des âmes et des corps, qui n’ont pas de place qui puisse contenir le Bienxxxv. » Le Dieu n’est donc ni l’Esprit ni la Lumière, mais ce qui en est la « cause ». Est certes ainsi révélée l’essence de l’Esprit. Mais, là encore, il faut se résoudre à admettre qu’Hermès n’a pas révélé ce qu’est le Dieu. Décidément, le Dieu hermétique se révèle être parfaitement cela: hermétique.
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iPar référence à Hermès Trismégiste qui en est l’auteur mythique. Le Corpus Hermeticum (noté C.H.) est composé de 17 livres écrits en Égypte, entre le 3e et le 1er siècle avant notre ère.
iiLe texte grec du Corpus Hermeticum emploie toujours l’expression ὁ θεός, ho theos, « le Dieu ».
iiiCorpus Hermeticum V 10 (p.64, l.6 de la traduction de A.-J. Festugière. Les Belles Lettres, Paris, 1960)
vLe nom Poimandrès serait lié au dieu égyptien Rê : il est lié à sa Maât, que l’on peut traduire de manière approximative par « vérité », « ordre » et « norme ». Il représente sa « connaissance ». L’expression grecque ho tès authentias noûs (« l’intellect de la Souveraineté ») – qui qualifie Poimandrès en C.H. I 2 et en C.H. XIII 15 – est l’interprétation grecque de Poimandrès – « La connaissance de Rê ». La « Souveraineté » correspondrait au dieu égyptien Rê. Cf. Anna Van den Kerchove.Poimandrès, figure d’autorité dans la tradition hermétique.
viCorpus Hermeticum I 31, traduit par le R. P. Festugière, in La révélation d’Hermès Trismégiste. Tome IV « Le Dieu inconnu et la glose ». Paris, 1954, p. 56. Dans une autre traduction du R. P. Festugière, on lit : « Saint est Dieu, qui veut qu’on le connaisse et qui est connu de ceux qui lui appartiennent. » Hermès Trismégiste. Poïmandrès. Traduction par A.-J. Festugière. Les Belles Lettres, Paris, 1960, p.18
xviii« Tout ce qui est, Dieu l’est aussi, et c’est pourquoi il a tous les noms puisque toutes choses sont issues de cet unique Père. » C.H. V 10 (64.7)
xixR. P. Festugière. La révélation d’Hermès Trismégiste. Tome IV « Le Dieu inconnu et la glose ». Paris, 1954, p. 71
xxivPlaton. Le Banquet. 210 e – 211 b : « Quand un homme sera arrivé au terme de l’instruction amoureuse, il aura la soudaine vision d’une beauté de nature merveilleuse ‒ beauté en vue de laquelle, Socrate, s’étaient déployés tous nos efforts précédents. D’abord cette beauté est éternelle ; elle ne devient ni ne périt, elle ne croît ni ne décroît […] Cette beauté ne se montrera pas à lui pourvue par exemple d’un visage […] ni non plus sous l’aspect de quelque raisonnement ou encore de quelque connaissance ; pas davantage comme ayant en quelque être distinct quelque part son existence, en un vivant par exemple, qu’il soit de la terre ou du ciel, ou bien en quoi que ce soit d’autre ; bien plutôt elle se montrera à lui en elle-même, et par elle-même, éternellement unie à elle-même dans l’unicité de sa nature formelle, et tout le reste n’est beau que par participation à cette nature-là. »
« L’Éros divin est extatique », dit Denys : ekstatikos ho theios érosi. En Dieu, l’Éros est « extatique », parce qu’il engendre l’extase. Il l’engendre en qui ? En Lui-même ? En ceux qui L’aiment ? En tous ? L’emploi du mot grec éros est ici chargé d’allusions parfaitement assumées. Que Dieu soit « amour » (éros) n’était certes pas, au 6e siècle de notre ère, une idée inconnue en théologie. Mais que Dieu soit capable d’« extase » et que cette « extase » divine puisse être dite d’essence « érotique », parce qu’essentiellement « amoureuse », et même « passionnelle », cela n’allait pas forcément de soi. Il va de soi, naturellement, que tous ces mots ‒ amour, extase, éros, passion ‒ doivent être pris au sens le plus élevé que l’on puisse concevoir, et non dans un sens charnel. Cependant, ils restent colorés par cette acception, qui est la seule expérimentée par la majorité des humains. Denys lui-même s’est résolu à discuter de la nuance entre le mot éros (« amour, passion ») et le mot agapè (« amitié, affection »). Il a jugé que ces termes peuvent tous deux s’appliquer dans le contexte divin, même si le premier terme lui semble le meilleur. « Il a même paru à certains de nos auteurs sacrés que ‘désir amoureux’ (éros) est un terme plus digne de Dieu qu’ ‘amour charitableii’ (agapè). Car le divin Ignace a écrit : ‘C’est l’objet de mon désir amoureux qu’ils ont mis en croix’. Et dans les livres préparatoires aux Écritures, tu trouveras cette parole appliquée à la Sagesse de Dieu : ‘J’ai désiré sa beautéiii’. Il ne faut donc pas que ce vocabulaire érotique nous effarouche, ni que les raisonneurs viennent nous en faire un épouvantailiv. » Mais le terme agapè a ses mérites aussi, et selon l’analyse de Thomas d’Aquin, sur laquelle je reviendrai, c’est l’agapè qui, en fait, produit l’extase réellement authentique.
Quoi qu’il en soit, puisque Dieu est Un, l’Éros divin, ou l’Agapè, ne sont pas seulement « en Lui », mais doivent constituer sa substance ou son essence mêmes, pour autant qu’on puisse utiliser de tels termes, ne serait-ce que métaphoriquement. En effet, on pourrait arguer que la substance ou l’essence de ce Dieu est précisément de n’en avoir point, puisqu’il est au-dessus de toute essence et qu’il est au-dessus de l’être – si l’on admet que c’est Lui qui a créé les essences particulières et l’être en général. Or, le fait que l’amour se révèle proprement « extatique » dans ce Dieu-Éros, implique que ce même Dieu puisse littéralement « sortir » (extatiquement) de Lui-même, en tant que substance, et apparaître en quelque sorte comme phénomène. Cette remarque est loin d’être anodine. Comme une source infiniment abondante, comme un dépassement continuel de la puissance divine par elle-même, Éros jaillit en Dieu, et Éros rejaillit aussi, extatiquement, hors de Dieu. Éros éclabousse toute sa création, et se répand sur le monde. Panspermie cosmique… On pourrait en déduire qu’au moins en principe, l’extase amoureuse a valeur de paradigme universel. Certes, la notion d’extase ne doit se prendre que relativement à la capacité de chaque être singulier à ‘sortir de soi’, et à assumer la portée de cette ‘sortie’. Ce qui importe surtout, c’est l’idée même d’extase, dans toute sa potentielle universalité. Elle s’applique à Dieu Lui-même, mais aussi à l’ensemble des créatures.
Après avoir assimilé l’amour à l’extase (en Dieu lui-même), Denys l’Aréopagite affirme aussi, à propos des créatures (humaines) : « Grâce à lui [l’ Éros], les amoureux ne s’appartiennent plus; ils appartiennent à ceux qu’ils aimentv ». L’idée de ‘la sortie hors de soi’, qui est dénotée par le mot ‘extase’, a donc une portée absolument générale. Elle se vérifie par l’exemple des puissances les plus élevées, lorsqu’elles s’exercent en faveur des puissances inférieures (en descendant vers elles), ou lorsque des êtres de rang égal consentent à s’unir entre eux, ou encore lorsque des êtres de rang inférieur en appellent aux êtres du plus haut rang, et se tournent vers eux. Denys cite comme emblématique l’exemple de Paul, « possédé par l’amour divin et prenant part à sa puissance extatique », et disant alors : « Je ne vis plus, c’est le Christ qui vit en moivi». Cette phrase révélatrice peut s’interpréter comme une confirmation que Paul est en effet « sorti de soi » pour se laisser pénétrer par Dieu, pour ne plus vivre de sa vie propre, mais pour vivre de la vie du divin même.
Prenant conscience de la puissance du paradigme de la « sortie de soi », et de l’« extase », Denys va aller beaucoup plus loin. Il « ose », selon ses propres termes, affirmer que « ce Dieu lui-même, qui est cause universelle et dont l’amoureux désir, à la fois beau et bon, s’étend à la totalité des êtres par la surabondance de son amoureuse bonté, sort aussi de lui-même lorsqu’il exerce ses Providences à l’égard de tous les êtresvii ». Ce Dieu est donc « extatique », au sens littéral, parce qu’« il sort de lui-même » lorsqu’il « condescend » à créer tous les êtres et à en prendre soin, « grâce à cette puissance extatique, sur-essentielle et indivisible qui lui appartientviii ». On peut alors dire que son « désir amoureux » s’étend, grâce à son « extase », à tous les êtres.
Me viennent alors à l’esprit ces questions : pourquoi ce Dieu, si puissant, si élevé, si infini, aimerait-Il d’une telle passion des multitudes d’êtres, si infimes, si proches du néant ? Et comment Denys peut-il affirmer de telles choses au sujet de l’« extase » et de l’« amour » divins ? Sur quelles bases peut-il « oser » faire de telles assertions ? Quant à la première question, on peut supputer que la création même de l’univers et des créatures qui le peuplent fait partie intrinsèque de l’extase propre au divin et en constitue l’une de ses conséquences. En effet, comment ce Dieu n’aimerait-il pas (d’un amour réellement divin) l’existence même de sa propre extase (qui ne peut être que d’essence divine), ainsi que toutes ses conséquences créatives (engendrement, filiation, spiration) ? Pour prendre une comparaison, l’homme lui-même n’aime-t-il pas, en puissance, tout ce qui en découle, et tout ce qui peut être engendré à partir de ses propres extases ? Quant à la deuxième question (sur quelles bases peut-on théoriser l’extase divine ?), on peut s’appuyer sur quelques textes canoniques, au caractère inspiré, dont on peut penser qu’ils ouvrent des pistes roboratives, heuristiques. Certains textes bibliques évoquent par exemple l’ardeur « jalouse » de Dieu à l’égard de sa création. Dans l’Exode, ces mots sont mis dans la « bouche » de Dieu: «Moi, YHVH ton Dieu, je suis un Dieu jalouxix. » L’emploi du mot « jaloux » (en hébreu : qanna‘), est une indication de l’intensité de son désir amoureux. Il est aussi « jaloux » parce qu’Il convertit en « ardeur jalouse », de façon communicative donc, le désir amoureux de ceux qui se tournent vers Lui, pour L’écouter, de tout leur cœur, de toute leur âme et de toute leur forcex. Si ce Dieu manifeste un amour aussi « jaloux », c’est parce qu’il semble avoir conscience que les êtres créés qu’il « aime » (à sa façon divine) sont réellement dignes de cette ardeur amoureuse, pour des raisons qui nous échappent à vrai dire complètement, et contrairement à toute apparence de bon sens (vu l’insignifiance et même le néant de ces créatures); cette dignité des créatures, de toutes les créatures, aux yeux du Dieu « jaloux » n’est pas moindre, d’ailleurs, que la dignité apparemment plus élevée des êtres qui tendent volontairement vers Lui. De ce Dieu-là, on peut donc penser qu’Il est (en soi) absolument Éros, « Amour », mais aussi qu’Il tend à aller « hors de Lui » (pour reprendre dans son sens propre la formulation de Denys qui dit qu’Il est « extatique », – c’est-à-dire qu’Il est essentiellement « Extase »). Ce Dieu est donc à la fois « un » et tourné vers l’ « autre ». Il est « un » et il est désir d’amour de cet Autre qu’Il n’est pas, ou pas encore. Il est à la fois « un » – comme sujet extatique de Son amour, et Il est aussi Celui qui se donne à l’Autre comme objet d’amour – un amour qui reste à consommer, comme on dit, dans l’infini des temps. C’est donc l’amour qui essentiellement meut l’essence divine, et en cette essence, Dieu meut aussi tout ce qu’Il aime. De l’amour, Il est la cause essentielle, universelle ; Il en est le créateur et l’engendreur – le Père en quelque sorte, mais aussi, la Mère. Il est donc l’Amant ‒ et l’Amante. Cela fait beaucoup de monde pour un Dieu un… Mais qu’importe, il faut ne voir ici que l’Idée, qui est une : Il est la puissance créatrice et amoureuse qui se meut ; Il est le Séducteur (et la Séductrice), ou plutôt la Séduction divinisée qui entraîne le monde avec Elle, et qu’Elle désire attirer à Elle. Celle-ci est le mouvement même du désir qui se meut, en soi, pour soi et hors de soi, et qui, ainsi, poursuit ses propres fins. Le Dieu ne cesse de progresser sans fin dans Son extase (ek-stasis), mais sans jamais cesser d’être qui Il est en soi.
On dira : « Tout ceci est bel et bon. Mais alors, pourquoi le Mal existe-t-il, si Dieu est amour, et qu’Il baigne Tout de son amour ? » Question archi-rebattue, depuis des millénaires. Elle a aussi été abordée avec quelque profondeur par Denys dans son Traité des Noms divinsxi, et abondamment commentée par Thomas d’Aquin. Je ne la traiterai pas ici, et je me contenterai d’une brève remarque. Le Mal « existe » en un sens, et peut faire beaucoup de mal dans le monde, il cause d’innombrables souffrances, comme on le voit aujourd’hui, de par le monde ; malgré tout, on peut aussi penser (philosophiquement) que le Mal n’existe pas en soi. Le Mal « existe » en un sens, certes, mais pas il n’existe pas en soi, car il n’a pas d’essence, ou plutôt il n’est pas un essence. Le Mal n’a d’ailleurs pour existence réelle que celle que certains êtres veulent et peuvent lui donner, et que d’autres êtres doivent en conséquence subir à leurs dépens. Mais, à la fin des fins, il est possible de penser que le Mal lui-même disparaîtra (en quelque sorte à la fin des Temps), non sans avoir contribué, contre toute raison, et fort paradoxalement, au Bon, au Bien et à l’Amour (divins). Pourquoi un tel dispositif, d’ampleur cosmique et même métaphysique ? Voilà ce qu’en dit Denys : « Pour tout résumer, le bien procède d’une cause unique et totale, le mal d’une multiplicité de défaillances partielles. Dieu connaît le mal en tant qu’il est bon, et en lui les causes du mal sont des puissances productrices de bienxii. »
Revenons à l’extase divine. En vue d’appuyer certaines de ses assertions quelque peu ébouriffantes, Denys cite les Hymnes érotiques de Hiérothée. Lorsqu’il emploie l’expression de « désir amoureux » (éros) en parlant de Dieu, mais aussi lorsque ce désir est éprouvé par des intelligences, des âmes ou diverses natures, Hiérothée affirme qu’il faut comprendre cette notion comme étant « une puissance d’unification et de connexion, qui pousse les êtres supérieurs à exercer leur providence à l’égard des inférieurs, ceux de rang égal à entretenir de mutuelles relations, ceux qui sont en bas de l’échelle à se tourner vers ceux qui ont plus de force et qui se situent au dessus d’euxxiii ». Selon Hiérothée, donc, de l’Amour qui est dans l’Un, et de l’« Extase » qui en émane, dépendent toute une série de désirs amoureux à travers tous les temps et tous les mondes. Conceptuellement, il est possible de ramener tous ces désirs amoureux à l’Amour qui les contient tous en son unité. « Ramenons toutes ces puissances à l’unité et disons qu’il n’existe qu’une Puissance simple, productrice d’union et de cohésion, qui est le principe spontané de son propre mouvement, et qui du Bien jusqu’au dernier des êtres, puis de nouveau de cet être même jusqu’au Bien, parcourt sa révolution cyclique à travers tous les échelons, à partir de soi, à travers soi et jusqu’à soi, sans que cesse jamais, identique à soi-même, cette révolution sur soi-mêmexiv. » Tout se résume donc à un concept d’union et de cohésion, en accord avec l’idée du Dieu Un.
Par contraste, dans la partie du Commentaire du Traité des Noms divins qu’il consacre aux passages que nous venons d’évoquer, Thomas d’Aquin fait état d’une différence fondamentale quant à la manière dont, chez l’homme, les puissances ‘cognitives’ et les puissances ‘appétitives’ interagissent avec leurs objets pour s’y ‘unir’. Pour les premières (les puissances ‘cognitives’), le sujet qui veut connaître tend à faire ‘sien’ ce qu’il veut connaître. Connaître quelque chose, revient à se l’incorporer, à se l’assimiler. Alors, ce qui est ‘connu’ existe désormais, en quelque sorte, dans le sujet (qui ‘connaît’). En revanche, pour les secondes (les puissances ‘appétitives’), le sujet tend naturellement à aller vers la chose qu’il désire, il veut sortir de lui-même, se projeter à l’extérieur de lui-même, vers cet autre qu’il désire, afin de s’en approcher autant que possible, espérant enfin y pénétrer, s’y mêler et s’y fusionner. Dans les deux cas, il y a ‘union’, mais c’est la direction du mouvement d’union qui diffère.
Thomas d’Aquin souligne aussi la différence de nature entre agapè et éros (en latin, dilectio et amor), c’est-à-dire entre amitié/affection et amour/passion. Il distingue « les deux manières dont l’amour tend vers son objet. La première, comme vers un bien substantiel, ce qui se produit lorsque nous aimons une réalité de telle sorte que nous lui voulons du bien, comme quand nous aimons un homme en lui voulant du bien ; la deuxième, lorsque l’amour tend vers une chose comme vers un bien accidentel, par exemple nous aimons la vertu non pas certes pour cette raison que nous voulons qu’elle soit bonne, mais plutôt pour que grâce à elle nous soyons bons. La première sorte d’amour, certains la nomment amour d’amitié [agapè] tandis qu’ils réservent pour la seconde le nom d’amour de concupiscence, de convoitise [éros]xv. »
Dans l’amour/passion, c’est-à-dire dans l’amour de concupiscence, on n’aime pas une personne réellement pour elle-même, et seulement pour elle-même, mais on « l’aime » surtout pour ce qu’elle peut donner d’elle-même, ce qu’elle offre de plaisir ou de jouissance. Le désir de l’amant est excité par l’être aimé, mais à cause de cette excitation même, de ce désir de jouissance, de cette volonté d’obtenir satisfaction, le désir, une fois qu’il a été satisfait, s’efface ; alors la volonté repue s’évanouit dans le sommeil, et la conscience revient à elle-même. La personne ‘désirée’ (plutôt qu’aimée) ne l’était que comme un moyen (pour l’amant), et non comme une fin en soi (une fin pour elle-même). Thomas d’Aquin en conclut : « C’est pourquoi une telle sorte d’amour, à cause de la finalité visée par cet amour, ne place pas l’amant en dehors de lui-mêmexvi. » Il n’y a donc pas, dans l’amour/passion, de véritable « extase » (au sens propre de ce mot, qui dénote, redisons-le, la « sortie en dehors de soi-même »).
En revanche, lorsqu’on aime quelqu’un d’un amour d’amitié, on est porté vers cette personne sans arrière-pensée, sans mouvement d’égoïsme, sans chercher a priori notre intérêt. On lui veut seulement du bien, simplement pour elle-même, pour ce qu’elle est, et cela de façon désintéressée. Loin de nous, alors, l’idée de lier cette amitié à quelque avantage que l’on pourrait en tirer, en quelque sorte par-dessus le marché. La personne ainsi aimée n’est pas instrumentalisée. Elle est considérée seulement en elle-même et pour elle-même, et non pour la satisfaction du désir ‘égoïste’ de l’amant. Thomas d’Aquin affirme : « C’est cette dernière sorte d’amour qui produit l’extase car c’est elle qui place l’amant en-dehors de lui-mêmexvii. » Et en tant que l’amant est placé en dehors de lui-même, c’est alors qu’il connaît à proprement parler, l’« extase ».
Le plus intéressant, c’est que l’on peut généraliser cette analyse et l’appliquer à l’Être divin et à la manière dont l’amour se manifeste en Lui ou autour de Lui. Ainsi, « l’amour divin » peut s’entendre de deux façons : premièrement, on peut le comprendre comme l’amour par lequel Dieu est aimé. C’est ainsi que l’on peut expliquer la phrase de Denys selon laquelle l’amour divin produit, ou « fait » l’extasexviii. Cet amour place l’amant (humain) « hors de lui », c’est-à-dire qu’il sort de lui-même pour être extatiquement lié à Dieu. On peut interpréter cette extase comme une façon pour l’amant de neplus exister pour lui-même, et de se perdre dans les réalités divines. Il ne reste rien en lui qui ne soit désormais lié à Dieu. Deuxièmement, « l’amour divin » peut aussi s’entendre comme l’amour qui est en Dieu, puis qui en émane, qui vient de Lui, et qui est donc dans le monde, et dans tous les autres êtres, par quelque immanence. Alors là, il y a cette audace (du propre aveu de Denys), qui consiste à « affirmer hardiment comme une vérité » que cette extase d’amour (divin) s’opère donc aussi en Dieu. Dieu « s’extasie » hors de Lui-même quand Il condescend à octroyer sa Providence à ses créatures (par exemple en leur donnant, selon les cas, et à proportions variées, l’être, la vie, et l’intelligence). Dieu, qui est la cause de toute chose, « sort de Lui-même » en tant qu’Il pourvoit aux besoins de tout ce qui existe. Il agit ainsi par bonté et par amour, peut-on conjecturer. Et, d’une certaine manière, comme le souligne Thomas d’Aquin dans son Commentaire, en reprenant les termes mêmes du Pseudo-Denys l’Aréopagite : « Il se prolonge et s’abandonnedans l’existence de tous les êtres, selon une certaine extasexix. » Il faut donc prendre ici le mot ‘extase’ comme signifiant littéralement: Dieu « sort de Lui-même » et « Il s’abandonne ». Ajoutons que cette « sortie » et cet « abandon » restent toujours conformes à l’essence (divine). Dieu demeure au-dessus et séparé de tout ce vers quoi « Il sort », et en quoi « Il s’abandonne ». « Il comble toutes les choses sans que sa puissance s’anéantisse dans aucune d’elles. C’est ce que Denys ajoute, certes pour montrer que par le mot ‘s’abandonne’, il ne faut pas comprendre que Dieu soit diminué, mais seulement qu’il se communique aux créatures qui participent de sa bontéxx. »
L’Extase est un paradigme essentiellement divin, que toutes les sortes d’extases humaines (érotiques, amoureuses, mystiques, etc.) ne font sans doute que mimer. Toutefois, les « extatiques » n’abandonnent jamais l’espoir d’y participer à leur mesure.
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iἜστι δὲ καὶ ἐκστατικὸς ὁ θεῖος ἔρως. Le mot ἔρως, éros, a le sens de « passion, amour ; désir violent », selon le dictionnaire Bailly. Mais c’est aussi le nom du Dieu Éros, qui, selon Hésiode, est « le plus beau d’entre les Dieux Immortels », et le premier Dieu à être venu « avant toutes choses », en compagnie de Chaos et de Gaïa. Éros est aussi le Dieu qui « rompt les forces, et qui dompte l’intelligence et la sagesse de tous les Dieux et de tous les hommes dans leur poitrine » (Hésiode, Théogonie). Sa force est donc supérieure à toute intelligence et toute sagesse, fussent-elles divines… Maurice de Gandillac traduit ici éros par « désir amoureux » : « Mais en Dieu le désir amoureux est extatique ». Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 13. Aubier, Paris, 1941, p. 107.
iiMaurice de Gandillac traduit ἀγάπη, agapè par ‘amour charitable’, qui en est l’acception chrétienne. Le mot agapè est tiré du verbe ἀγαπάω, agapaô, que l’on trouve chez Homère, et qui signifie « accueillir avec amitié, traiter avec affection ; aimer, chérir ». Dans la Septante et le Nouveau Testament, il se dit de l’amour de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu.
viiPseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 13. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p. 107. Mots soulignés par moi.
xiCf. Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 §§ 19 à 34. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, pp. 111-126
xiiPseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 30. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p.123
xiiiExtrait des Hymnes érotiques de Hiérothée, cités par le Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4, §15. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p.109
xivExtrait des Hymnes érotiques de Hiérothée, cités par le Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4, §17. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p.110
xvThomas d’Aquin. Commentaire du Traité des Noms divins. Ch. 4. Leçon 10
xviiiDans sa version latine, la phrase par laquelle Denys commence le §13 du chapitre 4 de son Traité des Noms divins est : « Est autem et faciens extasim divinus amor. » A la différence de l’original grec, déjà discuté (le théioséros y est qualifié par l’adjectif ekstatikos), la version latine, sur laquelle porte le commentaire de Thomas d’Aquin, contient le mot faciens : l’amour divin est donc dit « faisant l’extase » (faciens extasim).
xixThomas d’Aquin. Commentaire du Traité des Noms divins. Ch. 4. Leçon 10
Pour ceux qui n’ont pas atteint l’état de Yogi, une réelle confusion s’installe souvent entre leur conscience subjective (qui, en chacun de nous, « voit » et « observe » tout ce qu’il y a à voir et à observer) et ce que l’on pourrait appeler le sentiment de « pouvoir voir », c’est-à-dire la capacité objective, à la fois mentale et instrumentale (au sens sensoriel et neurologique), à voir et à observer.
Au 3e siècle avant notre ère, Patañjali a ciselé sur ce sujet, la différence entre la puissance subjective de la conscience et la capacité objective de l’intelligence, plusieurs formules, denses de sens, elliptiques, allusives, chargées d’ouvertures informulées. Je n’en citerai ici qu’une : « Dṛīg-darśana śaktyoḥ, ekātmatā, iva asmitāi. » Littéralement et mot-à-mot, cela pourrait se traduire ainsi : « Ce qui voit [dṛīg] et la vision [darśana], ces deux puissances [śaktyoḥ], [vues] comme une seule essence [ekātmatā], forment l’apparence [iva] de la notion de moi [asmitā]. » Je réalise qu’il faut sans doute retraduire cette traduction en un français plus fluide, plus clair. Cela pourrait donner, par exemple : « La conscience subjective et la capacité de voir, ces deux puissances, si elles sont confondues, produisent l’illusion du moi [le sentiment de l’ego] ». Une autre traduction possible donnerait ceci : « La conscience et le mental ‒ ces deux puissances ‒ confondues comme n’étant qu’une seule essence, et voilà qu’apparaît le sentiment du moi [ou de l’ego-ïté] ».
Le sentiment du « moi » [c’est-à-dire l’apparence que prend l’ego se plaçant devant la « conscience profonde »] résulterait donc, selon Patañjali, de l’identité apparente, ou plutôt de la confusion entre ces deux puissances, ou ces deux natures, que sont respectivement le pouvoir subjectif de « vision » possédé par la conscience individuelle et la nature objective des capacités mentales, sensorielles et corporelles, lesquelles permettent « le fait de voir ».
Un peu de vocabulaire va maintenant nous être nécessaire : le mot dṛīg signifie en sanskrit : « regard, vue, vision ; celui ou celle qui voit, qui observe, qui comprend », et il désigne ici la conscience capable d’avoir un point de vue subjectif ; le mot darśana, en sanskrit: « vue, vision ; méthode, point de vue doctrinal », signifie à la fois la « chose vue » et ce qui, en nous, permet de voir, à savoir les sens, mais aussi le système mental (en sanskrit manas, en anglais mind), grâce auxquels nous avons la capacité de voir. Le mental est capable, objectivement, d’occuper toutes sortes de « points de vue » (darśana), mais il est incapable par lui-même de voir, c’est-à-dire de comprendre et d’assimiler ce qu’il « voit » matériellement, physiologiquement et psychiquement. Seule la conscience subjective peut réellement voir, certes par l’intermédiaire du mental (et des sens), mais en se situant à un niveau supérieur d’intégration et de compréhension, lequel relève seulement de la conscience (profonde), qui relève du soi (ātman). Or, une confusion courante consiste précisément à ne pas distinguer clairement la conscience profonde (ātman), qui voit réellement, et l’outil (mental et instrumental), que la conscience utilise pour voir.
La racine verbale de ces deux mots, dṛīg et darśana, est dṛś : « voir, discerner ; regarder, aller voir ; apparaître, se manifester, se révéler ». Un troisième mot, formé à partir de cette même racine est drashtar qui désigne le témoin silencieux qui, au sein de la conscience profonde, est capable de voir et comprendre.
Nous avons tous un certain sentiment du moi, tel qu’incarné dans notre corps, et dont nous nous doutons peut-être qu’il est aussi subsumé par une conscience plus profonde. Mais le moi n’est pas identique à la conscience (profonde). Le moi n’est pas le soi. Il paraît seulement être cette conscience à l’observateur superficiel, quand le moi se donne à lui-même l‘illusion d’être ce soi. Quand on est insuffisamment attentif à la distinction entre dṛīg et darśana, une sorte d’imbrication du moi et de la conscience profonde se produit, et engendre la confusion entre leurs natures respectives. Dans cette confusion, « l’être qui voit » et le « fait de voir » sont perçus comme identiques. Mais certes, il faut y insister, la conscience qui voit n’est pas la vision, ni la chose vue.
De nombreux commentateurs ont apporté leurs lumières sur ces questions anciennes. Commençons par les plus récents : « Ce sūtra dit que ce que vous êtes vous-même – votre conscience – et ce que vous voyez – le monde matériel – s’unissent. Les deux entités séparées disparaissent. L’ignorance prévaut et nous ne sommes donc pas en mesure de les séparer, de sorte que lorsqu’ils s’unissent, c’est Asmita, l’Ego. Le fait est que l’on oublie ce que l’on est. Ce que vous voyez et entendez, vous y croyez. Ce que vous voyez et ce qui est la réalité, c’est autre chose. Et qui me fait voir ce qui se passe ? C’est la conscience. Mais nous l’oublions. Un film est en train de se dérouler. Comment pouvez-vous voir un film ? Parce qu’il y a de la lumière. Si la lumière disparaît, il n’y a plus de film. Nous ne sommes donc plus conscients de l’ampoule qui est projetée sur l’écran. Nous sommes totalement impliqués dans les scènes qui se déroulent devant nous. Et c’est cela, Asmita, parce que notre comportement devient alors différent, parce qu’il y a confusion, parce que nous croyons ce que nous voyons et que la vérité n’est pas comprise. Notre comportement change et nous pensons « je, moi et le mien »ii. »
Autre explication : « Citta [le mental, la psyché] et Puruṣa [le soi, la conscience profonde, l’âme de la « personne »] sont distincts. Ils sont associés comme la chaleur et l’eau. L’eau qui est froide devient chaude en association avec la chaleur. On parle alors d’eau chaude. De même, en raison de la proximité de Citta et Puruṣa, ce qui est la qualité de l’un est considéré comme étant celle de l’autre. Par habitude, ils sont souvent considérés comme une seule entité, et non comme deux entités distinctes de nature différente. Cet état [de confusion] est appelé Asmitāiii. »
Autre commentaire encore : « L’égoïté, c’est quand le pouvoir du voyant et le pouvoir de voir sont comme une seule essence. C’est là notre point de départ : cette curieuse conjonction d’être un Humain et un Être humain, tout à la foisiv. »
Maintenant, place aux grands auteurs classiques. Le célèbre Vyāsa commente ainsi ce sūtra: « Le Puruṣav est le pouvoir subjectif de la conscience ; la volonté de connaître (darśana) est la capacité instrumentale de la vision et de la connaissance. L’apparence de l’identité de ces deux puissances est l’affliction nommée ‘égoïté’ (asmitā = asmi–ta, c’est-à-dire : « le fait d’être un ‘je’, l’égoïté, le pur sentiment du moi, la pure expérience du ‘je’ »). La joie (enjoyment) est rendue possible quand la puissance (personnelle) de la réjouissance dans celui qui se réjouit, et la capacité (générale) d’être réjoui dans cette existence objective (qui sont deux choses tout à fait distinctes et différentes) sont considérées comme identiques. Cependant quand ces deux puissances (dṛīg et darśana) ont été distinguées et comprises, elles deviennent isolées. Et alors, comment peut-il y a voir joie (ou réjouissance)? Ainsi comme il a été dit : « Par le fait de ne pas voir que le Puruṣa est différent de la Volonté-de-connaître [la Buddhivi] tant en nature, qu’en caractère et en connaissancevii etc.», le Puruṣa est amené à se faire une certaine conception du Soi, et il confond alors l’ātman (l’âme) avec la Buddhi (l’esprit ; l’intelligence)viii. »
Selon Vyāsa, la ‘nature’ de Puruṣa est d’une « constante pureté » ; son ‘caractère’ est « indifférent », et son ‘intelligence’ dénote sa « connaissance ». Quant à la Buddhi, elle est absolument opposée au Puruṣa sur ces trois terrains (quant à sa ‘nature’, son ‘caractère’ et son ‘intelligence’); elle est en effet, respectivement, ‘impure’, ‘non-indifférente’ et ‘non-intelligente’. Vyāsa décrit également Asmitā comme résultant de « l’identité apparente du pouvoir subjectif de voir (Puruṣa) et du pouvoir instrumental de voir (Buddhi) ». Asmitā, ce pur sentiment du moi, apparaît suite à la confusion faite par le moi entre la conscience « subjective » d’un « pouvoir voir » et la connaissance « objective », qui n’est en réalité qu’une connaissance générique et plus virtuelle que réelle. La confusion dont résulte « le sentiment du moi » équivaut à confondre le « voyant » (celui qui « voit » et qui est le « soi », en dernière analyse) et tout ce qui est, en théorie, « connaissable » (mais qui, en réalité, fait toujours partie du « non-soi »).
Enfin, je voudrais conclure par un bref résumé de la « glose » de Vāchaspati, consacrée au même sūtra (YS II, 6). Cette « glose » est une sorte de commentaire du commentaire de Vyāsa. Voici : la conscience (la vision subjective) et l’intelligence (la vision objective) sont deux puissances distinctes. Elles représentent respectivement le soi et le non-soi. L’égoïté prend le non-soi pour le soi. Il y a là une confusion entre la conscience (qui relève du soi) et l’intelligence ou le mental (qui ne traite que du non-soi). La question devient : comment cette confusion de la conscience et de l’intelligence affecte-t-elle le Puruṣa? Sa capacité d’être en joie (par exemple dans la transe) dénote la puissance de sa volonté d’être. La puissance de jouissance dans la conscience qui la découvre (par exemple dans l’extase) dénote l’essence de Puruṣa. Puruṣa est dit être immuable quant à sa volonté d’être, mais la volonté-de-connaître (la buddhi) est, quant à elle, soumise aux changements. Il faut donc clairement différencier Puruṣa (la Personne, l’ātman, l’âme) de ce que la Personne ou l’âme « comprend » ou de ce qu’elle « voit », et qui relève de la buddhi. Il faut « comprendre » et « voir » les différences fondamentales entre le Puruṣa et la buddhi, et soigneusement les discriminer. Le but alors est pour la conscience de se séparer de tout ce qui, en elle, relève du non-soi, de tout ce qui est ignorance ou ‘nescience’ (avidyā). Le soi s’identifie en effet à la conscience profonde de la Personne. Le non-soi, en revanche, c’est tout ce qui relève de la matière, de l’énergie (dont fait aussi partie le « mental »). La sagesse, ou jñāna, consiste à faire enfin la distinction entre Puruṣa (la Personne, ātman, l’Âme, l’Esprit) et Prakṛti (la matière, l’énergie, mais aussi le ‘mental’). Cette distinction étant faite et assimilée, il reste à réaliser l’émancipation finale (kaivalya) qui exige la séparation du soi d’avec la « matière-énergie (mentale) ».
iiiT Krishnamacharya (cité par le Centre for Yoga Studies)
ivPaul Harvey (cité par le Centre for Yoga Studies)
vPuruṣa : « L’homme, l’humanité ; l’Être, l’esprit divin, l’ordre cosmique, le principe mâle statique (par opposition avec le principe femelle dynamique incarné par la Nature) ».
viBuddhi : « Esprit, intelligence, réflexion; faculté de perception; compréhension ; sagesse; raison ; pensée; idée; résolution. En philosophie : l’essence [tattva] de l’Intellect. »
viiIci Vyāsa cite le Pañchaśikhā-Sūtram V, dont la traduction anglaise est : « Not knowing Puruṣa to be different from Buddhi in nature, character, knowledge etc, a man is led to form the notion of the self in respect of Buddhi, by reason of mohana ». Cf. S.B.H. Vol. XI, p. 8. Je propose, pour la part, de traduire ce Sūtra du Pañchaśikhā à partir de l’original sanskrit, de la façon suivante : « Ne voyant pas (a-paśyan) que Puruṣa est différent de Buddhi, l’homme est amené à se former une ‘notion du soi’ » (ātma-buddhiṃ) [c’est-à-dire une ‘idée’ du soi, une ‘notion’ de l’ātman basée sur l’esprit, intelligence, compréhension, la Volonté-de-Connaissance] ». Ou encore : « Puruṣa ne voyant pas que Puruṣa est différent de Buddhi, il est amené à se former une certaine notion et une vision du Soi (ātma-buddhiṃ) suite à cet égarement de l’esprit (mohana) dans les ténèbres (tamas) ».
viiiCommentaire de Vyāsa à propos de YS II, 6, dans The Yoga Sutras of Patanjali. The Sacred Books of the Hindus. Vol IV, Allahabad, 1924 ; p. 99
La psychanalyse se refuse à considérer la conscience comme formant l’essence même de la vie psychique. Pour Freud, « être conscient » est avant tout une expression purement descriptive, qui se rapporte à la perception la plus immédiate du moi. Mais l’expérience nous montre que l’on n’est jamais conscient d’une façon permanente. Ce qui caractérise plutôt les phénomènes de conscience, c’est leur fugacité, leur évanescence, leur radiation rapide et leur disparition hors de la conscience même. Pourtant le souvenir qu’a bien eu lieu tel ou tel état de conscience ne disparaît pas toujours, et peut même perdurer indéfiniment. Mais ce souvenir de telle ou telle expérience n’est pas l’expérience elle-même. Et, si l’on suit la direction de ce type de réflexion, il faut aussi méditer sur tout ce qui ne deviendra jamais conscient, tout ce qui destiné à rester éternellement inconscient. Pourquoi existe-t-il des choses en nous qui seraient destinées à rester éternellement inconscientes ? Il y a peut-être un intérêt majeur pour l’inconscient à rester caché à ses propres yeux comme aux yeux de la conscience ? Freud affirme à ce propos qu’il existe deux variétés d’inconscient : d’une part, il y a ce qui est en effet latent, hors de la conscience, mais qui est susceptible de devenir conscient, et d’autre part il y a ce qui reste enfoui, celé, refoulé. Cette variété-là d’inconscient est soit incapable d’arriver au jour, de venir à la conscience, soit désireuse en réalité de fuir à tout prix les lumières de la conscience. Il y a une autre possibilité encore, c’est que l’inconscient soit plein de trous, ou, plus exactement plein d’éléments intermédiaires entre le vide et le non-vide, mais qui n’ont en réalité aucune réalité indépendante, aucune densité ontologique à proprement parler, et qui sont donc bien incapables d’être considérés comme des éléments ou des opérateurs psychiques effectifs. Les questions de terminologie que l’on vient d’évoquer rapidement ont leur importance, mais pas tant que ça. Les mots choisis ne font que refléter des prédéterminations et des a priori, eux-mêmes fort discutables. Freud dit par exemple que les faits psychiques latents sont « préconscients », et il réserve le qualification d’« inconscient » aux faits psychiques effectivement « refoulés », comme il les appelle. Il joue dès lors de ces trois termes : conscient, préconscient et inconscient, et il en ajuste la distance ou la proximité suivant les besoins. Il dira ainsi que le préconscient se « rapproche » davantage du conscient que l’inconscient. Mais quid de tout ce qui dans l’inconscient ne se laisse pas même détecter, de tout ce qui n’existe pas en soi, de ce qui est soi-même dans un état gazeux ou liquéfié ou encore « quantique », ou plutôt quantiquement « intriqué » avec d’autres parties innommables et innommées de l’inconscient, ou même de la conscience, ou encore intriqué avec ce qui pourrait n’être ni inconscient, ni préconscient, ni conscient. Cela ne vous parle pas ? Il faut peut-être être poète ou mystique pour deviner qu’il y a bien d’autres choses dans le monde que l’inconscient, la pré-conscience ou la conscience. Par exemple, pourquoi ne pas rêver aux possibilités de la méta-conscience, de la post-conscience, ou encore de la trans-conscience ?
Freud dit que le Moi de la personne est constitué comme une « organisation cohérente ». C’est à ce Moi que se rattache la conscience, c’est lui qui contrôle et surveille les sensations, les actes, les volitions. Le Moi exerce un contrôle pendant le jour (le « jour » de la conscience), et s’endort la nuit, et alors, même en dormant, il continue d’exercer une sorte de censure sur les rêves. C’est encore de ce Moi que viendrait la volonté de « refouler » ceci ou cela.
Mais ces deux instances, le Moi et l’inconscient ne sont pas étanches. Tout ce qui est refoulé est inconscient, mais ne l’a pas toujours été. Le Moi a décidé de refouler ceci ou cela parce que, justement, il en était conscient. Mais alors quelque chose d’inconscient, parce que refoulé, est-elle vraiment de même essence que quelque chose d’absolument et radicalement inconscient ? A l’évidence, non. Réciproquement, et selon les termes mêmes de Freud, « une partie du Moi, et Dieu sait quelle importante partie, peut également être inconsciente, et l’est certainement. Et cette partie inconsciente du Moi n’est pas latente, au même titre que le préconscient, car si elle l’était, elle ne pourrait pas être activée, sans devenir conscientei ». Si la partie du Moi qui est inconsciente n’est pas même « préconsciente », cela implique qu’il y a dans le Moi conscient des formes inconscientes qui sont bien plus inconscientes, bien plus cachées, que les formes préconscientes qui sont, quant à elles, techniquement censées appartenir à l’inconscient, mais qui en réalité, parce qu’elles sont « latentes » ne demandent qu’à émerger et venir à la conscience. Il en ressort une extrême porosité entre les trois pôles freudiens de l’inconscient, du préconscient et de la conscience. Sans compter, comme je l’ai déjà dit, qu’existent aussi de multiples niveaux d’intrication, de superposition et de synchronicité, entre ces trois topoï psychiques, et cela d’autant plus que tous ces nouveaux niveaux sont eux-mêmes différentiables selon divers types. Il y a en effet des types d’intrication, de superposition d’états et des façons de synchronicité que l’on peut penser être soit d’origine quantique, soit psychique, soit spirituelle, ou encore résolument méta-psychique (c’est-à-dire absolument insaisissable par une psyché humaine)…
Freud lui-même, avec son honnêteté intellectuelle indéniable reconnaît que les deux variétés d’inconscient ne suffisent pas à rendre compte de la complexité du donné expérimental. « Nous nous trouvons ainsi dans la nécessité d’admettre l’existence d’un troisième inconscient, non refoulé; mais nous avouons que, de ce fait même, le caractère de l’inconscient perd pour nous toute signification préciseii . » Cependant, il se résigne à conserver ces termes de « conscient » et d’« inconscient », malgré leurs significations multiples, et leurs acceptions indéfiniment extensibles, ils constituent « la seule lueur susceptible de nous guider à travers les ténèbres des profondeurs psychiquesiii ». Cette lueur peut « guider », mais elle reste bien faible, élémentaire, elle n’est qu’une flamme vacillante, qui fait bouger les ombres contre les murs opaques de l’inconnu et de l’indécelable. Et sans doute cette lueur égare plus qu’elle ne révèle, tant elle incite à fixer le regard sur ce qu’elle éclaire, plutôt qu’à faire une pause, à se mettre en retrait d’elle-même, pour commencer de s’éclairer elle-même, si c’est possible, et surtout pour permettre à celui qui tient la chandelle de regarder en soi, de regarder non la lumière (de la conscience) mais l’obscurité elle-même.
Car, contrairement à ce que dit Freud, tout savoir n’est pas lié à la conscienceiv. Il y a bien des choses que l’on sait, intimement, essentiellement, consubstantiellement, et qui ne sont pas liées à la conscience en tant que telle, mais qui sont en quelque sorte engravées dans tout notre être, d’une façon que je pourrais qualifier d’holographique, pour rester dans les métaphores optiques. D’où toutes sortes de conséquences, post-freudiennes et méta-lacaniennes, bien sûr.
ivFreud écrit : « Or, tout notre savoir est toujours lié à la conscience. Nous ne pouvons connaître l’inconscient lui-même qu’en le rendant conscient. Mais, halte-là : comment cela est-il possible? Que signifie : ‘rendre quelque chose conscient ?’ Comment s’y prend-on pour obtenir ce résultat ? » Le moi et le ça. Chapitre II, 1923
Le Bouddha n’a jamais explicité l’essence de l’Absolu. Il n’a jamais cherché à clarifier la nature de l’expérience du Nirvāṇa. Il s’est contenté de montrer une voie pour y parvenir. Celle-ci peut être comparée à une sorte de mort à ce monde-ci, un exil volontaire hors de la condition commune. Les bouddhistes savent bien que l’« Absolu » (ou plutôt ce que ce nom, absolument abstrait, est censé désigner) se tient absolument au-delà de toutes les expériences communes et profanes ; il faut donc commencer par sortir de tout ce qui est commun et profane. C’est là le propre de toute marche initiatique : il faut se préparer à une mort spirituelle, suivie d’une résurrection mystique et d’une renaissance à un mode d’être radicalement différent. Mais il y a plusieurs routes possibles pour y parvenir, plusieurs manières de mourir à ce monde-ci, pour renaître « autre ». Par exemple, on peut se déterminer à se « retirer en soi-même », par la pratique assidue des jhāna et des samāpatti, comme le font les moines de l’école Yogācāra. On peut aussi s’efforcer de philosopher sur l’irréalité du monde, comme le conseille Buddhagosa. Dans le dernier chapitre de son traité Visuddhimagga (« Le Chemin de la Pureté »), il recommande d’entreprendre la voie de la compréhension intelligente du monde. Poussée à l’extrême de la dissection et de l’intellection, l’exercice de l’intelligence permet d’atteindre à la « néantisation analytique du mondei ». Le mot néantisation traduit ici, approximativement, le mot pāḷi nirodha, qui signifie, littéralement, « destruction, cessation, annihilation » [des états de conscience]. Pour Buddhagosa, c’est la « cessation de la conscience » qui procure l’« extase ». Ce qui importe, et cela quelle que soit la voie choisie, c’est de renoncer à ce monde-ci et d’en sortir « extatiquement ». Il s’agit de dépasser et de transcender l’expérience commune, pour se livrer dès lors à une façon d’être que l’on pourrait qualifier de « transhumaineii ». L’un des plus fameux textes de la tradition du bouddhisme Theravada, transmise par le canon Pāḷiiii, définit l’« extase » comme la voie d’accès au Nirvāṇa. Dans l’extase, l’on réalise enfin le manque de réalité ontologique des différents plans (physique, psychique, mental…) de ce monde-ci, et l’on accède alors à un plan transcendantal ‒ le plan de l’Absolu, le plan de l’absolument inconditionné. Dans la langue pāḷi, le mot « extase » se dit pīti, qui signifie aussi le « ravissement », ou le « rapt » (de l’esprit). Mais le sens premier de pīti est simplement « joie ». Dans un ancien manuel de mystique indienne, telle que pratiquée par les bouddhistesiv, sont relevées cinq sortes d’extases. La moindre d’entre elles s’appelle tout simplement la «petite extase », khuddika-pīti (littéralement la « petite joie »). Ensuite, il y a l’extase « momentanée », khaṇikā-pīti (littéralement la « joie évanescente, fugace »). Puis l’on trouve l’extase « envahissante », okkantika-pīti. L’adjectif okkantika est l’antonyme de khaṇikā, et signifie littéralement « durable, récurrent, répété »; dans le contexte mystique, il s’agit d’un état où l’émotion « envahit » tout l’être. Puis l’on trouve l’extase qui « transporte », ubbegā-pīti. Le dictionnaire pāḷi-anglais de la Pāḷi Text Society traduit ubbegā par « excitement, fright, anguish ; transport, rapture ». Il y a donc une notion d’excitation, mais aussi d’effroi et d’angoisse, qui vient se mêler au sentiment de « transport » que cette extase incarne. Enfin, le stade le plus élevé de l’extase du mystique bouddhiste est appelé pharaṇā-pīti. Le dictionnaire pāḷi-anglais traduit cette expression par « all-pervading rapture, permeating zest », ce qui pourrait se traduire en français par « ravissement pénétrant tout» et « enthousiasme prégnant ». Le mot anglais zest peut signifier « enthousiasme, énergie » ou encore « joie de vivre ». Le summum de l’extase bouddhique, selon le Manuel Yogāvacara du mysticisme indien tel que pratiqué par les bouddhistes, serait donc une « joie de vivre pénétrant tout », ou encore un « enthousiasme » qui serait aussi, simultanément, ardeur, exaltation, élan, passion, fougue, ivresse, inspiration, transe, euphorie, émerveillement, amour…
Qu’un tel état puisse exister, c’est ce dont je ne puis douter en aucune manière. Qu’un tel état puisse être atteint ici-bas, je ne puis absolument pas le contester, non plus. Mais je puis aussi ajouter que l’atteindre n’est pas une fin en soi. Il ne représente jamais qu’un pas de plus dans un chemin sans fin. Il y a beaucoup plus de choses dans les mondes que toutes les religions et les philosophies humaines ne font jamais qu’effleurer.
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iSelon la formule de Mircea Eliade. Le Yoga. Immortalité et liberté. Payot. 1954, p. 196
iiDante a jadis forgé dans la langue italienne du moyen âge le néologisme ‘trasumanar’, apparaissant pour la première fois au chant I du Paradis :
Trasumanar significar per verba non si poria; però l’essemplo basti a cui esperienza grazia serba.
Comment traduire trasumanar en français sinon par un autre néologisme ? « Qui pourrait exprimer, par des paroles, cette faculté de transhumaner ! Que cet exemple encourage celui à qui la grâce permettra de connaître, par l’expérience, une si haute félicité ! »
iiiIl s’agit d’un texte du moine et savant bouddhiste Vasubandhu (4e siècle de notre ère) : Abhidharmakośabhāṣya, en Sanskrit: अभिधर्मकोशभास्य, littéralement : « Commentaire (bhāṣya) sur le Trésor (kośa) de l’Abhidharma ». Le mot Abhidharma lui-même peut se traduire : « Le Haut (abhi) Enseignement (dharma) »).
ivYogavacara’Manual of Indian Mysticism as Practised by Buddhists. Ed. T.W. Rhys David. The Pali Text Society, Londres, 1896.
Dans les cérémonies védiques, tous les prêtres parlent, chantent, murmurent, psalmodient, récitent, selon la façon spécifiquement codifiée qui leur est attribuéei. Tous usent de la parole, donc ‒ sauf le prêtre appelé brahmán, qui reste silencieux. D’une manière ou d’une autre, tous les prêtres védiques entretiennent un certain rapport avec la « parole », dans ses variétés et ses puissances. Seul le brahmán se tient en silence, observant en toute rigueur la conformité des paroles rituelles des autres prêtres ; il est ainsi le garant de tout ce qui, dans le sacrifice, est dit ou chanté, mais aussi de tout ce qui n’est pas « formulé » ni « formulable ». Le brahmán contrôle le déroulement des rites sacrificiels et se situe lui-même, par son silenceii, au-dessus et au-delà de la parole des autres prêtres. Il représente « ce par quoi la parole est diteiii » et qui, par nature, reste caché, et indicible.
Il ne faut pas confondre ce brahmán (ce nom commun du genre masculin qui désigne le prêtre garant de la conformité du rite)avec le bráhman (nom commun du genre neutre) qui désigne l’enjeu même du rite. Le bráhman, avec l’accent tonique mis sur la première syllabeiv, est ce que l’on fait, ce que l’on façonne pendant le rite, il est ce « quelque chose que l’on parle, ou que l’on chantev », et qui participe à la « réalisation » et à la « révélation » de l’ordre cosmique (ṛta), tel que symbolisé par le rite. Enfin, il y a, dans les Upaniṣad, le brahman, au neutre sans accent, qui désigne le brahman suprême. Le brahman suprême est en vérité « autre que le connu et au-delà du non-connuvi ». On ne peut pas l’atteindre. On peut seulement désirer l’atteindre, mais ce désir même ne peut venir qu’en dernière instance, à la toute fin, quand le moi comprend enfin que le brahman n’est pas différent du Soi.
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iOn distingue les prêtres selon la partie des Veda dont ils sont les officiants : les hotṛ pour le Veda des hymnes (le Ṛgveda), les udgātṛ pour le Veda des chants (le Sāmaveda), les adhvaryu pour le Veda des formules sacrificielles (le Yajurveda noir et le Yajurveda blanc, le noir mélangeantles vers et la prose des Brāhmaṇa, au contraire du Yajurveda blanc). Un quatrième Veda, plus tardif, l’Atharvaveda, n’est pas lié aux sacrifices publics, mais est réservé aux sacrifices privés. Il est d’un usage individuel, spéculatif, magique, incantatoire ; le prêtre lié à ce Veda est désigné sous le nom d’atharvan. Cf. Alyette Degrâces, LesUpaniṣad. Fayard, 2014, p. 22.
iiLe prêtre brahmán « en se taisant accomplit et parfait la parole dite pendant le sacrifice. Le silence est comparé à ‘un rite mental fait en silence’ […] Aussi est-il dit ‘Tout ce qui est en-deçà du bráhman est parole et ce qui est ailleurs est désigné comme étant bráhman’ (JUB 1.13.1.3) Le bráhman, état le plus élevé de la parole, est intime à elle comme la part inconnue qu’elle recèle. » Alyette Degrâces, LesUpaniṣad. Fayard, 2014, p. 33
iiiKeU 1,5 : « Ce qui n’est pas dit par la parole [ce dont l’essence est faite de la seule connaissance], ce par quoi la parole est dite, c’est le brahman, sache-le, non ce qu’on vénère ainsi comme tel. »
iv« Le terme de brahman reçoit en védique deux accents : au neutre, l’accent sur la première syllabe nomme ce bráhman comme réalisation ; au masculin, avec l’accent sur la dernière syllabe, c’est le prêtre brahmán qui fait silence pendant le sacrifice. Enfin, dans les Upaniṣad, le brahman est au neutre sans accent, et c’est le brahman suprême. » Alyette Degrâces, LesUpaniṣad. Fayard, 2014, p. 29, note 41.
Le nouveau pape, dans son premier discours en tant que souverain pontife, a expliqué pourquoi il avait pris le nom de Léon XIV. « Il y a plusieurs raisons, mais principalement parce que le Pape Léon XIII, avec l’encyclique historique Rerum novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ; et aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travaili. » Il me paraît extrêmement significatif que le pape ait désigné, dès le début de son pontificat, le développement de l’IA comme étant l’une de ses principales préoccupations. Pour cette institution ayant deux millénaires d’histoire, qu’est l’Église catholique, l’IA est donc destinée à avoir un impact radical sur les sociétés dans leur ensemble, et à provoquer un changement fondamental de la civilisation humaine. L’Église sera amenée à élaborer un cadre moral renouvelé, à l’instar de ce que fut sa réponse aux premiers excès d’un capitalisme débridé, au 19e siècle. On le sait, l’IA transformera bientôt l’économie en profondeur, bouleversera les structures traditionnelles du travail et redessinera les limites et les possibilités de l’action humaine. Il remodèle déjà l’éducation, les soins de santé, la gouvernance, la conduite de la guerre et les relations interpersonnelles.
Le pape François s’était lui aussi exprimé sur les risques de l’lA dans les dernières années de son pontificat. Il avait appelé à la conclusion d’un traité mondial sur la régulation de l’IA. Il avait notamment mis en garde contre l’externalisation de la prise de décisions potentiellement mortifères à des machines. Il avait également approuvé en janvier 2024 le document doctrinal du Vatican Antiqua et Nova – Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, qui propose une critique philosophique et théologique des limites de l’lA. L’IA y est jugée capable de simuler certains aspects de l’intelligence humaineii, mais restera toujours incapable d’accéder à quelque « conscience » que ce soit, ou d’être en mesure d’exercer un discernement moral. En voici quelques extraits : « Ses caractéristiques avancées confèrent à l’IA des capacités sophistiquées d’exécution de tâches, mais pas la capacité de penseriii[…] Les deux prérogatives fondamentales et complémentaires de l’intelligence humaine sont l’intellectus, qui se réfère à l’intuition de la vérité, c’est-à-dire à sa saisie avec les yeux de l’esprit, qui précède et fonde l’argumentation elle-même, tandis que la ratio se rapporte au raisonnement proprement dit, c’est-à-dire au processus discursif et analytique qui conduit au jugement. Ensemble, intellect et raison constituent les deux faces de l’acte unique d’intelligere, « opération de l’homme en tant qu’homme » […] En ce sens, le mot « rationnel » englobe en fait toutes les capacités de l’être humain : aussi bien celle de connaître et de comprendre que celle de vouloir, d’aimer, de choisir, de désirer […] En d’autres termes, l’âme n’est pas la « partie » immatérielle de la personne contenue dans le corps, de même que le corps n’est pas l’enveloppe extérieure d’un « noyau » subtil et intangible, mais c’est l’être humain tout entier qui est, en même temps, matériel et spirituel […] Bien que profondément enracinée dans une existence corporelle, la personne humaine transcende le monde matériel grâce à son âme, qui « se trouve pour ainsi dire à l’horizon de l’éternité et du temps » […] Par conséquent, bien que l’IA puisse simuler certains aspects du raisonnement humain et exécuter certaines tâches avec une rapidité et une efficacité incroyables, ses capacités de calcul ne représentent qu’une fraction des possibilités les plus larges de l’esprit humain. Ainsi, elle ne peut pas actuellement reproduire le discernement moral et la capacité d’établir d’authentiques relations […] Comme l’IA ne peut offrir cette profondeur de compréhension, des approches fondées uniquement sur cette technologie ou qui la prennent comme chemin d’accès principal à l’interprétation du monde peuvent amener à faire « perdre le sens de la totalité, le sens des relations qui existent entre les choses » […] L’intelligence humaine ne consiste pas principalement à accomplir des tâches fonctionnelles, mais plutôt à comprendre et à s’engager activement dans la réalité sous tous ses aspects ; elle est également capable d’intuitions surprenantes. Comme l’IA ne possède pas la richesse de la corporalité, de la mise en relation avec les autres et de l’ouverture du cœur humain à la vérité et à la bonté, ses capacités, bien qu’apparemment infinies, sont incomparables à la capacité humaine d’appréhender la réalité. »
Léon XIV a décidé d’inscrire l’IA dans la perspective de l’enseignement social catholique. Il a réaffirmé l’engagement de l’Église envers les pauvres et les marginaux, renouvelé l’accent mis sur le dialogue avec le monde moderne et fait part de son soutien aux réformes du Concile Vatican II. Mais son geste le plus marquant, me semble-t-il, a été de définir l’IA comme représentant la question sociale de notre époque. Il s’agit là d’une prise de position engagée quant à la dynamique du monde d’aujourd’hui, à la concentration du pouvoir technologique, à la montée des décisions algorithmiques, à la menace qui pèse sur l’employabilité des humains par rapport aux machines, et à l’érosion de l’intimité humaine dans l’économie numérique. En choisissant de mettre l’accent sur l’IA dès le début de son pontificat, le pape Léon XIV a fait un choix méta-politique et holo-stratégique, autant que philosophique et spirituel. En soulignant les enjeux de l’affrontement de l’intelligence humaine et de l’intelligence artificielle, le pape Léon XIV place son pontificat en première ligne de l’une des transformations les plus importantes de l’histoire de l’humanité.
iiDans la tradition classique, le concept d’intelligence est souvent décliné dans les termes complémentaires de « raison » (ratio) et d’« intellect » (intellectus). Il ne s’agit pas de facultés distinctes, mais, comme l’explique saint Thomas d’Aquin, de deux modes d’opération de la même intelligence : « Le terme intellect dérive de la pénétration intime de la vérité ; tandis que la raison dérive de la recherche et du processus discursif ».
iii Si l’on attribue la « pensée » aux machines, il faut préciser qu’il s’agit de procédures de calcul et non de pensée critique. De même, si l’on pense que ces appareils peuvent fonctionner selon une pensée logique, il faut préciser que cela se limite à la logique informatique. Au contraire, par sa nature même, la pensée humaine se caractérise comme un processus créatif capable d’aller au-delà des données de départ dont il dispose.
L’air sentait l’aloès, la casse, l’encens, la myrrhe. Ponctuant la nuit, des myriades d’yeux cosmiques et blêmes considéraient les briques chaudes, les flammes captives, la chaleur frémissante, l’ombre âcre du sôma. Les hymnes trahissaient le passage furtif d’innommables déités. Lourdes, les étoiles, du haut de leurs orbites immobiles, épiaient ces présences latentes ; elles jalousaient l’impulsion des corps, au moment où les brahmanes entraient en transe, en silence. Au milieu des mélopées, l’un d’eux traça dans la cendre quelques caractères anciens. Les syllabes dansaient. Les voyelles vacillaient ; elles ouvraient, en théorie, des voies inouïes. Ah ! La voix… La divine Vāc ! Chaque invocation des Udgatar et des Hotar convoquait d’équivoques évocations. Toute théurgie, on le sait, est d’abord un combat, violent et sourd, suivi de possibles échappées, de raccourcis obliques, exigeant des varappes obligées, vers les cimes, là où se brasse la lumière, où s’immergent les nébuleuses, où décidément l’on peut choir sans le voir dans le noir abîme. Un cercle de craie protégeait l’officiant — censément de ses démons. Mais les frontières entre les mondes étaient si troubles, leurs failles se faisaient si fractales, que les esprits divergeaient comme une pile atomique ‒ ou les rameaux d’un palmier. Ce qui importait seulement, c’était ce qu’il fallait voir. Quelques mots résonnaient. N’étaient-ils qu’échos, appels, traces de cris inamissibles ? Puis, vint le silence ‒ gravide, gluant. L’air se déchirait, comme un voile se consume. Une présence emplissait lentement la clairière écrasée. Elle ne ressemblait ni à l’ombre, ni à la lumière, elle n’était qu’une idée, une pure essence, une façon de puissance.
Il sentit ses genoux fléchir, ses yeux s’assécher. Il émit, dans le vent, un son rauque.
— Qui es-tu ?
La question lui fut comme un coup porté, une blessure à l’âme. Il résista à l’ivresse sacrée.
— Je suis poussière, sang, souffle.
— Que crois-tu être en mesure de comprendre ?
La douleur devenait insoutenable ; chaque atome lui vrillait les sens. Il ne détourna pas les yeux. Il savait le prix des veilles, le droit des oblations, l’empan des sacrifices. Il attendait quelque sorte de signe.
— Je ne comprends même pas la question.
Ce qu’il perçut en cet instant ne pourrait pas être traduit en mots humains. C’était une agonie et une extase, une annihilation et une naissance – pendant plus de la moitié d’une nuit évanouie. Lorsqu’il revint à lui, couché sur le sol froid, les lèvres tuméfiées et la gorge étranglée, empli de mots, et de sons prononcés sans savoir ni raison, il comprit ce qu’il avait oublié. Aucune cérémonie, védique, chamanique ou théurgique, ne donnerait jamais de réponses. Le sacrifice brûle seulement de questions. Et parfois, aussi, consume ceux qui osent les poser.
La joie est dans tout ce qui commence, parce qu’elle est en soi première. « La première des passions de l’âme et des affections de la volonté est la joiei. » Ainsi, Pascal commença sa véritable vie (spirituelle) après avoir éprouvé cette joie immense, divine ‒ et ceci, à la puissance triple et même quadruple. « Joie, joie, joie, pleurs de joie. Je m’en suis séparéii. » Il éprouva cette joie infinie, et immédiatement, il voulut s’en séparer. Pourquoi ? Une possible explication est que toute joie porte à la souffrance. « La joie s’achève en chagriniii », avait depuis longtemps affirmé le sage Salomon. Qu’elle soit une, triple ou quadruple, la joie ne vient, en effet, jamais seule. « Les affections de l’âme sont au nombre de quatre : la joie, l’espérance, la douleur et la crainte. […] ces quatre passions sont tellement jointes les unes aux autres que là où l’une d’elles se porte actuellement, là se portent virtuellement les trois autresiv. » L’intrication intrinsèque des passions est la raison pour laquelle il y a peut-être un avantage, du moins pour le philosophe ou le mystique, à se séparer immédiatement de sa propre joie : « Si nous voulons connaître la vérité dans la lumière, nous devons rejeter loin de nous la joie, l’espérance, la crainte et la douleurv. » Faut-il vraiment rejeter toutes ses passions le plus loin possible de soi ? Ou bien, peut-on tenter de les supporter, toutes les quatre, ensemble ? Ceci, Suso le pense aussi : si l’on veut aimer « en ce siècle », il faut savoir « supporter la joie et la souffrance » : « Tu dois, aux jours heureux, considérer les jours mauvais, et dans les jours mauvais ne pas oublier les jours heureux : ainsi, ni la joie impétueuse de ma présence, ni la mélancolie dans l’abandon ne pourront te nuire. Si, en raison de ta médiocrité, tu ne peux encore renoncer à moi avec joie, attends-moi du moins avec patience en me cherchant amoureusement. Celui qui veut avoir un amour en ce siècle doit supporter la joie et la souffrancevi. » En ce siècle, et peut-être aussi hors de ce siècle, la joie vient avec la souffrance. Il ne s’agit pas ici, notons-le, de renoncer à l’amour divin, et d’assumer seul toute la souffrance de ce renoncement. Mais il faut cependant souffrir la souffrance dont toute joie est pleine. Il faut savoir la souffrit, parce qu’on en revient toujours, un jour, à la joie, et même à la joie des joies : « Son âme fut ravie peut-être dans son corps, peut-être hors de son corps. Il vit et entendit ce qu’aucun langage ne peut exprimer : c’était sans forme et sans mode et renfermait cependant en soi la joie délectable de toutes les formes et de tous les modesvii. » Cette joie-là, celle qui prend toutes les formes et tous les modes, ne vient jamais seule, elle non plus. Mais, en cette circonstance, ce ne sont plus la souffrance, la crainte, la douleur, ni même l’espérance qui l’accompagnent. Suso susurre ici que la véritable joie vient avec la justice et la paix.
« ‒ Qu’est-ce que le royaume des cieux qui est dans l’âme ?
Pour que la joie soit sans souffrance, il faut qu’elle soit accompagnée de la justice et de la paix.
Quelle est donc la nature de cette joie-là ? Elle n’est certes pas dirigée vers l’accomplissement des volontés humaines. Appelons-la métaphysique. « Posons comme fondement une idée maîtresse, qui sera notre bâton de voyage […] Cette idée fondamentale, la voici : la volonté de l’homme ne doit se réjouir que de la gloire et de l’honneur de Dieuix. » C’est là une idée fort ancienne, et, comme toutes les grandes idées, elle est d’une simplicité biblique. La seule et véritable joie de l’homme est de se réjouir de la présence divine en soi. « Tu te réjouiras en présence de YHVH ton Dieux. » Si l’on fait un pas de plus dans l’analyse de cette joie, on voit qu’elle se fonde sur la prise de conscience non de propre joie, mais de la présence même de la joie divine en soi. « Que la vie originelle de Dieu soit une vie de jeu joyeux, c’est ce que les peuples orientaux ont bien reconnu ; ils ont désigné ce jeu sous le nom expressif de sagesse, qu’ils se représentaient comme un éclat de l’éternelle lumièrexi. » Réciproquement, si l’on peut dire, c’est-à-dire si l’on peut censément se représenter une sorte de réciprocité en ces délicates matières, la Divinité, elle aussi, trouve sa propre joie chez quiconque trouve sa joie en Elle : « Grand est YHVH que réjouit la paix de son serviteur xii! » Il faut comprendre que c’est dans ce double jeu, dans cette double joie, qu’apparut un jour la joyeuse idée de la réalité cosmique. « C’est ainsi que dans cette joie de l’éternelle nature, libre, comme jouant avec elle-même, l’Éternel aperçut pour la première fois ce qui devait un jour devenir réalité, d’abord dans la nature, puis dans le monde des espritsxiii. » On apprend ici que la nature, la nature éternelle, est joie. Quelle est donc cette nature ? Est-ce là une métaphore de la création ? A défaut d’une réponse définitive, on peut en égrener quelques composantes, comme les « montagnes », les « forêts », les « cieux », le « vent »… Il suffit d’avoir l’ouïe vive, et l’œil aux aguets, et surtout il faut désirer entendre la nature crier [de joie] : « Les montagnes crient de joiexiv »… « Que tous les arbres des forêts crient de joiexv ! »… « Cieux, criez de joie, terre, exultexvi ! »
Si la nature, en réalité, et pour qui sait voir et ouïr, est joie de part en part, combien plus encore le monde des esprits et des âmes ! La nature et les âmes sont essentiellement faites non de quarks, ou d’énergie, mais de joie. Le plus étonnant est que cette joie a elle-même une âme, ou plutôt elle est une âme. Mais alors quelle est son essence ? Quelle est l’âme même de la joie ? A cette difficile question, la sagesse védique propose une réponse : « La joie ‒ son âme, c’est la Connaissancexvii ; assurément, tous les dieux sont d’une âme joyeuse, et cette véritable Connaissance appartient seulement aux dieux ‒ certes, quiconque sait cela n’est pas un humain, mais l’un des dieuxxviii. »
Un jour, l’un de ces dieux parla dans le vent. Ou plutôt, il parla au vent lui-même, il parla à son souffle. Il mêla son propre souffle au souffle du vent, il unit sa voix à la voix du vent. Après tout, le premier couple ne fut-il pas celui formé originairement par Prajāpati [le Seigneur suprême de la Création, ‒ l’Esprit] et Vāc [la Parole, cf. le latin vox]. « Ces deux puissances [l’Esprit et la Parole] appartiennent à deux niveaux différents de l’être, mais pour se montrer efficace elles doivent s’unir, se soumettre au joug, avec des artifices opportuns. À eux seuls, Esprit et Parole sont impuissants pour transporter l’offrande auprès des dieuxxix ». Il faut donc que ces deux puissances s’unissent, comme s’unissent un homme et une femme. « Lorsque cela est exécuté à voix basse, l’esprit transporte le sacrifice auprès des dieux et, quand cela est exécuté distinctement à voix haute, la parole transporte le sacrifice auprès des dieuxxx. »
Un jour, donc, l’un des dieux unit sa voix au souffle du vent, et lui dit : « Ton âme est joie. Souffle-la, souffle-toi toi-même, ici ou là ! Ton âme est joie ‒ elle est mon désir: laisse-là se répandre en moixxi ! ». De cette image, divinement coïtale, de la pénétration de la joie dans l’âme, peut-être Schiller s’est-il inspiré, dans son fameux poème An die Freude :
Freude, schöner Götterfunken
Tochter aus Elysium,
Wir betreten feuertrunken,
Himmlische, dein Heiligtum!
Joie, belle étincelle divine,
Fille de l’Élysée,
Nous pénétrons, ivres de feu,
Céleste, ton sanctuaire !
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iJean de la Croix. La Montée du Carmel. III. 17. 1, p. 824
xixRoberto Calasso. L’Ardeur. Gallimard. 2014, p. 167. (Je remercie le prof. Buydens (ULB), de m’avoir fait connaître ce livre de R. Calasso, qui propose des analyses originales des principaux concepts du Véda).
xxŚatapatha brāhmaṇa I. 4. 4. 2, cité par R. Calasso, ibid.
xxi« Priyavrata Rahināyana parla une fois dans le vent qui soufflait : ‘Ton âme est joie, souffle-toi toi-même, ici ou là ! […] Ton âme est joie ‒ et mon désir, c’est elle : laisse-là se répandre en moi’ » Śatapatha brāhmaṇa X. 3. 5. 14
Chacun est libre de partir en chasse, et de tenter de déterminer pour son propre compte si Dieu existe ou non. Il suffit, pour ce faire, de considérer la réalité elle-même, telle qu’elle se donne à voir à travers l’Univers tout entier. Pour qu’une telle enquête soit réellement concluante, il faudrait, idéalement, sinon pratiquement, recenser toutes ses parties visibles et invisibles, toutes les sortes de relations qui s’y entrelacent, tous les êtres et entités que ces mondes englobent, toutes les lois qui semblent y régner, toutes les puissances qu’ils contiennent ‒ immanentes ou transcendantes, universelles ou particulières, immatérielles ou matérielles ‒, toutes les natures, douées de raison ou non, qui y fleurissent, ainsi que toutes les sortes d’âmes qui y fourmillent. Cependant, celui qui aurait ainsi sciemment examiné toutes ces choses, et qui aurait dûment pesé les idées qui pourraient lui venir à l’esprit, serait encore bien trop impréparé, me semble-t-il, pour s’élancer enfin vers le Dieu inconnu, à la recherche duquel il se serait présomptueusement mais insuffisamment attaché. Il estimerait alors à tort, et bien trop tôt, qu’il serait dès lors en mesure de le concevoir, ou de l’entrapercevoir, ne serait-ce que d’une façon approximative. Car rien d’imparfait, rien de limité, ne peut jamais espérer entrer en contact avec l’Infinitude même, sauf peut-être là où celle-ci se révélerait être elle-même, sinon imparfaite ou limitée, mais du moins essentiellement inaccomplie (par rapport à ses propres fins sans fin). D’ailleurs, même si un tel contact était en quelque sorte possible, comment exprimer, comment traduire en mots ce qui en résulterait ? Comment en faire part à ceux qui, à défaut de se livrer eux-mêmes à cette recherche, aimeraient peut-être entendre quelques conclusions provisoires des lèvres mêmes d’autres explorateurs ? Platon nous a déjà mis en garde à ce propos : « C’est un travail difficile que de découvrir l’auteur et le père de cet Univers, mais une fois découvert, c’est une impossibilité que de le révéler à tousi. » Pour l’âme qui cherche véritablement à s’approcher du noyau de ces difficiles énigmes, la première des conditions serait, ce me semble, qu’elle commence par devenir elle-même un « monde intelligentii », c’est-à-dire, autant qu’il lui est possible, qu’elle se transforme elle-même en un monde analogue à la « totalité du monde intelligibleiii ». Cette transformation représenterait l’une des manières crédibles d’appréhender et de comprendre l’essence de l’Univers ‒ en quelque sorte, par identification. Ainsi transformée, et dûment préparée, l’âme pourrait alors s’approcher du Démiurge d’un Univers dont elle porterait déjà une espèce d’image en elle. Dans cette progressive approche, qui serait aussi une quête de croissante similitude, il lui serait loisible de se familiariser avec le voisinage de l’aura divine. Il lui faudrait, pour ce faire, appliquer sans discontinuer toutes ses forces, dans un effort sans relâche, un conatus sans fin. Penser sans cesse, faire travailler son esprit, on le sait, tend à éveiller, aiguiser et vivifier toujours davantage les puissances rationnelles. On peut conjecturer que l’âme, ainsi placée devant l’étagement de tant de nouveaux cieux, et ayant traversé tant de niveaux de compréhension et d’intelligence, pourrait entrer en union avec les plus élevés des mondes intelligibles que la totalité de l’Univers abrite. Ces dernières phrases sont une façon de décrire, avec des mots, une possible approche du Démiurge, son envisageable rencontre, et l’éventuelle jouissance de sa présence, que l’on pourrait aussi appeler extase ou ravissement, pour reprendre certaines expressions employées par de célèbres mystiques, qui ont témoigné l’avoir personnellement rencontré, et même seul à seul. Certains d’entre eux ont dit que l’âme alors est « ravie » en lui, ou vers lui ; d’autres disent également qu’ils ont vu que le Créateur, lui aussi, « se ravit » en lui-même. Cette dernière expression a, par exemple, été employée par Proclus dans son Commentaire du Timée de Platon. « Le Père s’est ravi lui-même, sans même inclure dans sa Puissance intellective le feu qui lui est propreiv. » On sait que dans le Timée, Platon donne au Dieu, alternativement, divers noms, comme ceux de « Démiurge », de « Créateur », ou encore de « Père »… Mais dans la phrase : « Le Père s’est ravi lui-même… ὁ πατὴρ ἥρπασσεν ἑαυτὸν… », le verbe grec employé par Proclus est ἁρπάζω, « enlever de force, ravir ; piller ; s’emparer vivement », qui sert aussi de racine pour les mots Hárpyiai ( Ἅρπυιαι), “les harpies” et harpax, “rapace”. Il s’agit donc d’un « ravissement » qui n’a rien de tendre, mais qui tient plutôt du rapt ou de l’enlèvement violent … Ce rapt de l’âme est analogue au rapt intérieur dont le Dieu se nourrit lui-même de lui-même, s’assouvissant essentiellement par la dévoration de sa propre et infinie ‘vérité’. Découvrir Dieu dans un tel ravissement, véritablement éruptif et sans fin envisageable, ce n’est pas le découvrir par la voie bénigne de l’opinion ou de la science, qui sont bien incapables d’atteindre à l’essence de l’Esprit divin. C’est le découvrir par une intuition instantanément foudroyante et éternellement fulgurante, qu’il reste à accomplir par une vive et essentielle union. Ce relatif accomplissement n’intervient qu’au terme d’un dur « travail », pénible, long, rude, qui implique d’avoir traversé quelques mondes, d’avoir évalué les théories qui les sous-tendent et d’avoir apprécié les hiérarchies des êtres. C’est dans ce « travail » que se déroule le vrai combat de l’âme, qui exige d’avoir dépassé toutes les vaines courses du monde créé, et d’avoir dominé les illusoires clartés des sciences et des philosophies. Dans ce rapt, dans cet envol, culmine et scintille alors en l’âme la fine pointe de l’intelligence. Celle-ci l’installe au sein des pensées mêmes du Dieu, comme un rapace aux serres acérées en son aire, au sommet des mondes, là elle où elle peut unir sa lumière à la lumière. Puis le vol de l’âme doit reprendre. Quand elle revient vers les vallées des mondes, il lui est vraiment impossible de parler de tout ce qu’elle a vu et su, sauf d’en dire cela, au moins, qu’elle sait cette impossibilité même. Mais à quoi tout cela peut-il donc servir ? Il y a, à ce sujet, un autre aspect à prendre en considération : le vulgaire en réalité, et pour le dire vulgairement, « se fout » de tout cela ‒ du Dieu, des mondes, du regard de l’aigle et de la fine pointe des âmes… Plus élégamment, comme l’a dit l’Étranger d’Élée, « la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision qui se porte dans la direction du Divinv! » L’aigle, certes, peut fixer le soleil d’un regard sans faille, mais que peut-il glatir de ce qu’il a ainsi vu ? La véritable découverte pour l’âme consiste dans le fait d’avoir été initiée au mystère, et non pas de pouvoir en dire quelque chose, a posteriori. Elle ne consiste pas non plus pour elle à pouvoir se mouvoir d’un mouvement propre dans les hauteurs du ciel, mais dans le fait de se tenir désormais dans son silence. Il est en effet absolument impossible à des raisonnements discursifs de décrire la nature simple de ce qu’elle a vu. Si l’âme « trouve » quelque chose, dans son vol, et si elle ne « se trouve » alors elle-même que lorsqu’elle « se tait », comment quelque flot de paroles et de discours suffirait-il jamais à exprimer l’essence de ce silence ?
iiProclus, dans son Commentaire du Timée, distingue le ‘ϰόσμος νοερος’, c’est-à-dire le « monde intelligent », ou le « cosmos intellectif » (que représente l’âme individuelle), de la « totalité du monde intelligible » (qui désigne l’Univers entier). Cf. Tim. 28 c, p. 301, 23-24, Diels : « Mais il est également nécessaire que l’âme, après être devenue un cosmos intellectif, s’assimile dans la mesure du possible à l’ensemble du cosmos intelligible, s’approche du Créateur de l’univers, et se familiarise d’une manière ou d’une autre avec lui, par sa concentration continuelle – car l’activité inlassable concentrée sur un objet convoque et enflamme les principes rationnels que nous avons en nous et, par cette familiarité, se tenant à la porte du Père, elle entre en union avec lui. Voilà ce qu’est la découverte de Dieu.»
ivProclus. Commentaire du Timée de Platon. Kroll p. 12, Psellus P.G., 122, 1144 a 8-9
vPlaton. Le Sophiste 254 a-b : « Le philosophe est toujours placé par ses réflexions au contact de la nature de l’Être, s’il n’est pas du tout facile à voir, c’est en raison de l’éclatante lumière de la région où il réside ; car la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision qui se porte dans la direction du Divin ! »
L’Être fonde tout ce qui n’est pas de soi-même fondé. Or rien de ce qui n’est pas l’Être lui-même ne peut se fonder sur soi. L’Être fonde donc tout ce qui n’est pas l’Être. Tout ce qu’il fonde a en essence besoin de l’Être pour être. Mais en retour, l’Être a aussi, en un autre sens, besoin de ce qu’il fonde, au moins pour y êtreprésent, à sa façon. Il a besoin de l’être pour être dans l’être ‒ pour y être de cette manière si spécifique : l’être-présent. Le fait d’être présent projette l’Être dans tous les mondes où sa « présence » est essentiellement requise pour être et existeri. L’Être a donc besoin de l’existant, au moins pour exister lui aussi, en quelque sorte. D’aucuns disent que se révèle là une « insuffisanceii », et même une « indigenceiii » de l’Être. C’est là un point de vue qui peut se défendre. Mais ce manque à être de l’Être me paraît n’être qu’une simple formule rhétorique, sans réelle valeur ontologique. En effet, comment ce qui fonde tout être pourrait-il manquer d’être ? Une autre façon de réfuter l’idée de l’indigence de l’Être est de considérer qu’il n’y a peut-être là qu’un problème purement verbal. Une solution à ce pseudo-dilemme serait alors celle-ci : l’Être pourrait bien ne jamais manquer d’être, mais être aussi toujours inaccompli en tant qu’être. L’Être devrait ainsi continuer de se révéler sans cesse dans son essence, et il devrait continuer de s’accomplir indéfiniment dans son existence, sans déroger à son essence, ni à la logique. J’ajouterais qu’alors la transcendance de l’Être ne se trouverait pas dans sa descente vers l’être, vers l’immanence ou l’existence. La transcendance de l’Être devrait être cherchée dans son essentiel inaccomplissement, qui est le mystère des mystères, celui qui enveloppe tous les mondes, et qui implique que le Tout ne sera jamais totalisé. Cela, d’ailleurs, est une bonne nouvelle, du point de vue de la logique, comme de celui de la métaphysique.
De la figure de l’essentiel inaccomplissement de l’Être, on peut tirer un paradigme crucial pour expliquer le destin spécifique de l’homme ‒ cet « être-làiv » jeté dans le monde, et sans cesse tourné vers la perspective de la mort, à plus ou moins brève échéance. Si l’Être est essentiellement inaccompli, comment ne pas voir que tout être l’est aussi, et bien plus encore ! En tant qu’inaccompli, il arrive toujours un jour où l’« être-là » devient las de son là, et las aussi de tous les autres là, de toutes les choses-là. Tout ce qui est là ne lui suffit plus. Désormais, l’être-là veut se dire à lui-même : « va ! » ; il veut non seulement rêver d’un « là-bas ! » et d’un « là-haut ! », mais y aller. L’« être-las-du-là » veut devenir un être qui « va », il veut devenir un être-va.
L’être-va a besoin de l’Être pour aller. Il a besoin de l’esprit de l’Être pour aller. L’Être lui donne une lumière qui l’illumine dans son obscur, une étoile vers laquelle aller. La lumière n’est pas là. Elle est là-bas. Ou ici, en lui, en son fond. Mais pas là.
L’être-là qui devient un être-va a besoin de la lumière de l’Être. Qui dit besoin révèle une finitude, ou une absence, en général. Un besoin marque un manque. Qu’est-ce que ce manque dans le cas de l’être-va? Son manque est sans fin. Rien n’étanche la soif infinie de l’être-va. L’infinitude de l’être-va éclate dans sa lassitude des choses, des goûts, des couleurs. Il se lasse de tout ce qu’il a compris, des lois, des théorèmes. Il se lasse de ce qu’il sait. Il se lasse de tout l’existant, tout ce qui colle à l’existence, de cette façon un peu gluante, coulant lentement en s’accrochant aux tissus, aux chairs, aux lèvres. Le désir d’infinitude de l’être-va se reconnaît dans son désir, qui est non de connaissance (car il a lu tous les livres, en un sens) mais de création. Il désire sans fin créer du temps, du sens, des formes, des lieux, des dieux, des mondes. Il désire aussi affronter ses ignorances, pour s’y plonger, s’y faire jouvence, s’y donner réjuvénation, et de là rejaillir plus volcanique, quitte à envelopper tous ses anciens mondes de cendres chaudes. Il veut que de son fond aussi, fassent éruption des laves, des gaz et des coulées.
Quand l’être va, sa compréhension de l’Être reste finie. Mais s’il va infiniment, celle-ci progresse aussi, indéfiniment. Jamais l’homme, dit-on, ne peut contempler l’Être « face à face » ; mais il peut l’apercevoir, peut-être, dans certaines circonstances, de dos, ou de profil, ou même en gardant les yeux clos, ou encore quand il va. Quand l’être-va se met en chemin, quand il prend son essor, il se projette vers son avant, vers son devant, vers son dessus et vers son dessous. Il dépasse son là et il se dépasse ainsi en son ici. Il ne se prive pas de dépasser tout ce qu’il est. Il devient le dépassement même. Se dépassant, il se rit de Zénon (d’Élée) et de ses flèches ailées, mais immobiles. Il dépasse sa liberté, celle qu’il a conquise, pour s’en donner une autre, plus radicale, éradiquant grâces et racines, pour fleurir hors sol, conquérant l’air et l’éther, niant le néant. L’être-va se démet de sa finitude ancienne. Il marche vers l’envers inaccompli de tout ce qui est fini.
Pouvoir, vouloir, devoir, ces trois essences verbales proclament l’infinitude essentielle de l’être-va. Sa puissance intrinsèque, sa volonté irrémissible, sa dette immense. L’être-va est illimité comme l’Être l’est. Heidegger ‒ comme il erre, làv ! La raison en est que l’être-va est invité à se manifester dans la transcendance infiniment inaccomplie de l’Être, laquelle transcende le Néant même, tant dans son absence que dans sa supposée existence. L’existence du Néant a-t-elle en effet seulement un sens ? Si le Néant a un sens, l’Être n’en a pas. Si le Néant n’a pas de sens, l’Être n’existe-t-il que dans et par cette absence de sens ? L’Être est-il réellement le Tout, c’est-à-dire le tout de tout ce qui est, y compris l’obscur qui se tient dans son arrière-fond, y compris aussi tout ce qui reste derrière la nuit du non-être, ainsi que tout ce qui fut avalé par le Néant ?
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iN’est-ce pas là enfoncer une porte ouverte, demandera-t-on ? Je ne crois pas. Il existe sans doute des mondes où la présence de l’Être n’est pas formellement requise, par exemple le monde du non-Être, ou celui du Néant, ou encore un monde composé de tous les êtres qui ont été, mais qui ne sont plus ; ou encore, le monde de tous les êtres qui auraient pu être, mais qui n’ont pu être, ou bien celui de tous les êtres qui pourraient éventuellement être, dans quelque avenir, et qui, en réalité ne seront pas. Mais le Néant n’existe pas, dira-t-on. Le non-Être non plus n’existe pas. Si cela était si certain, alors pourquoi y aurait-il des philosophies nihilistes ?
iiCf. Maurice Corvez. La Philosophie de Heidegger. PUF, 1961, p. 97.
ivLe Dasein tel que théorisé par Heidegger. « Cet étant que nous sommes chaque fois nous-mêmes et qui a, entre autres possibilités d’être, celle de questionner, nous lui faisons place dans notre terminologie sous le nom de Dasein. » (Martin Heidegger. Être et Temps. Trad. François Vézin. Gallimard, 1986, p. 31). « Ces déterminations d’être du Dasein doivent être vues et entendues a priori sur la base de la constitution d’être que nous appelons l’être au monde. » (Ibid. p. 86)
vGravement, Heidegger erre quand il écrit: « L’Être lui-même est fini dans son essence. » (« Das Sein selbts im Wesen endlich ». Was is Metaphysik. Klostermann, 1949, Francfort. p. 26). Il erre parce que toujours l’Être reste inaccompli, donc in-fini. Et si, toujours il est inaccompli, c’est qu’il reste infiniment à s’accomplir dans son inaccomplissement même. Cette affirmation problématique de Heidegger s’inscrit dans un contexte où il rend aussi hommage à la « logique » de Hegel, et où, fort curieusement, il accorde une vérité à la thèse hégélienne de l’identité de l’Être et du Néant : « ‘L’Être pur et le Néant pur sont donc identiques’ [Hegel. Wissenschaft der Logik, I. Buch, WW.III, p.74]. Cette thèse de Hegel reste vraie. Être et Néant se com-posent réciproquement, non point parce que tous deux ‒ envisagés par le concept hégélien de la Pensée ‒ concordent dans leur indétermination et leur immédiateté, mais parce que l’Être lui-même est fini dans son essence et ne se révèle que dans la transcendance de la réalité-humaine qui, dans le Néant, émerge hors de l’existant. » Martin Heidegger. Qu’est-ce que la métaphysique ? Traduction d’Henry Corbin. In Questions I et II. Gallimard. 1968, p. 69
…Je vais te l’enseigner, toi qui me comprends, ce feu qui mène au-delà même du ciel. Il est la voie vers un monde sans fini. Il en est la figure, la forme et l’essence. Sache qu’il brûle déjà dans ton silence…
Ce monde, en vérité, est en feu. Le soleil, c’est le bois. Sa lumière est la fumée. Le jour est la flamme. La nuit est la braise. Les étoiles sont les étincelles. Dans ce feu, les dieux font don de la foi. De ce don naît l’ivresse.
Le nuage, en vérité, est en feu. Le vent, c’est le bois. L’orage est la fumée. L’éclair est la flamme. La foudre est la braise. La grêle est l’étincelle. Dans ce feu, les dieux donnent l’ivresse. De ce don surgit la pluie.
La terre, en vérité, est en feu. Les saisons, c’est le bois. L’espace, c’est la fumée. La nuit est la flamme. L’orient est la braise. L’ouest, le sud, le nord sont les étincelles. Dans ce feu, les dieux donnent la pluie. De ce don provient la nourriture.
L’homme, en vérité, est en feu. Sa parole, c’est le bois. Son souffle, c’est la fumée. Sa langue est la flamme. Ses yeux sont les braises. Ses oreilles sont les étincelles. Dans ce feu, les dieux font don de la nourriture. De ce don vient le sperme.
La femme, en vérité, est en feu. Son sexe, c’est son bois. Sa séduction, c’est sa fumée. Son utérus est sa flamme. Ses étreintes sont les braises. Ses jouissances sont les étincelles. Dans ce feu, les dieux font don du sperme. De ce don naît l’embryonii…
… Là-bas, ni le soleil ne brille, ni la lune ni les étoiles, ni les éclairs ne brillent, et encore moins ce feu-là. Quand Il brille, tout brille, par sa lumière tout est éclairé. Il est comme l’oie sauvage, une et libre au milieu de l’univers. Il est, en vérité, le feu qui est entré au fond de l’océan. Seulement quand on le connaît, on dépasse la mort. Il n’y a pas d’autre cheminiii…
La transcendance évoque les idées de dépassement, de débordement, de franchissement. Transcender, c’est dépasser, pour aller vers un au-delà de ce qui se présente là, devant soi, ce que traduisent bien les mots allemands : Überstieg, Überwindung. En hébreu, dépasser se dit : פֶּסַח, pessaḥ, mais avec un nuage de nuances spécifiques : « passer un endroit sans s’y arrêter, passer par-dessus quelqu’un sans le toucher, l’épargner ». Comme nom du genre masculin, le mot pessaḥ signifie aussi : « action de passer ; action d’épargner », et désigne notamment « l’agneau pascal » (appelé la ‘pâque’), qui est ainsi nommé parce qu’il symbolise le fait que Dieu a épargné les fils d’Israël, juste avant l’« exode » hors d’Égypte : « C’est le sacrifice de la pâque (פֶּסַח) en l’honneur de l’Éternel, qui épargna (פָּסַח) les demeures des fils d’Israël en Égypte, alors qu’il frappa les Égyptiens et voulut préserver nos famillesi. »
Le mot « transcender » a d’abord une signification spatiale, mais on voit qu’il se prête aussi à diverses acceptions métaphoriques. Par exemple, transcender peut signifier, dans certains cas, « comprendreii ». Tout être seulement capable de se sentir exister ne se comprendpas encore lui-même. Il ne se manifeste pas d’emblée, dans son essence, à lui-même. Il ne peut donc se transcender car il ne se comprend pas essentiellement lui-même, il ne se comprend ni en lui-même, ni en tant qu’il existe dans le monde. La manifestation de son essence, et donc sa propre compréhension de lui-même, reste cependant possible, mais elle est encore putative, c’est-à-dire en puissance. L’être est là, dans le monde, mais il reste encore incapable de comprendre son propre être-là, et, partant, de le transcender. L’être-là traduit le mot allemand Dasein, qui signifiait « présence » depuis le 17e siècle, mais qui a été philosophiquement réquisitionné au 20e siècle par Matin Heidegger, pour désigner l’être humain, en tant qu’il est en situation de penser sa présence au monde. Puisque l’être-là désigne l’être humain, autant l’appeler l’homme-là. Il me semble même que l’on pourrait préférer désigner l’homme-là par une autre expression encore : l’homme-va , parce qu’en réalité l’homme ne reste jamais là, mais il va toujours, il va toujours pour lui, ou bien il va toujours vers lui (ce que l’on sait depuis qu’Abraham se résolut à quitter Ur en Chaldée et à obéir à l’ordre divin : « lekh lekhaiii »). L’homme-va, car il est toujours encore en ébauche, en épigenèse, en travail, en mouvance, en (re)-naissance. L’homme-là pourrait rester caché en son là, mais en réalité il doit sans cesse aller, il doit se projeter dans son futur, pour ne pas retomber dans un passé qu’il lui faut dépasser. Ce qui est réellement dépassé dans la transcendance, c’est ce qui existe depuis toujours, ce qui n’est qu’existant, seulement ex-istant, ou ek-sistant, et qui donc ne se dévoile que dans la mesure où il reste in-sistant dans ce monde. Mais c’est cette in–sistance qui doit être dépassée. Par quoi ? Par ce qui est au-dessus de tout ce qui reste « sis », « assis », « insistant », « sistant » dans sa stance, et même dans son « ex-sistance ». Ce vers quoi l’existant doit se transcender, ce n’est pas quelque lieu dans le monde, mais c’est vers ce qui est bien au-dessus ou au-dessous du monde. La transcendance implique un être qui est déjà dans le monde, mais qui, par un moyen ou par un autre, parvient à aller au-delà de ce monde, pour le transcender. La transcendance est une ouverture absolue, elle est une béance vers l’ouvert, vers l’infini, c’est-à-dire ce qui est ouvert à tous les possibles. Dans cette ouverture ne s’ouvre rien de déterminé. Tout reste en puissance. La transcendance descend dans ce monde-ci, s’ancre un instant dans un homme-là, qui devient un homme-va, et lui donne l’occasion de prendre son élan. La transcendance reprend pied ici-bas pour un nouvel envol. L’homme-là soudain n’est plus là, il devient l’être-va dont il avait naguère rêvé, et que soudain il incarne en son unique manière. Il va dans sa volonté orientée vers le haut, vers le bas, vers l’ombre, vers la lumière, vers l’inconnu. Il va vers sa propre volonté, vers son désir. L’acte de transcender son propre être l’élève à une autre conscience, qui le fait dépasser les mondes, et qui l’ouvre à l’Être, ou plutôt le présente en sa béance. Pour un homme-va, il n’y a de véritable relation à l’Être que par ce passage, par cette transcendance. Passage obligé, donc, nécessaire transformation épigénétique, dia-noétique, méta-morphique. Découverte de possibles et nouvelles totalités, mais non de la Totale Totalité, laquelle n’est toujours qu’en puissance, seulement en puissance. La puissance elle-même, essentiellement inaccomplie, ainsi que tout ce qui est en puissance d’être et d’advenir, font partie, mais seulement en puissance, de la Totalité à venir. L’Être total n’est qu’une représentation partielle de la totalité des étants et des existants, qu’ils soient humains ou non-humains, réels ou virtuels, divins ou non-divins. Ces catégories elles-mêmes sont en puissance, elles ne sont que des formes passagères du passage du temps, et de l’histoire. Dans l’infini des temps d’autres catégories, plus fines, intermédiaires, et même entièrement nouvelles, seront appelées à l’existence.
Être dans un tel monde, qui est toujours en puissance, signifie d’abord rester « ouvert », c’est-à-dire rester prêt à s’ouvrir à l’idée d’une possible sortie hors de son propre monde, que ce soit par le rêve, par l’idée, par la vision, par la volonté, par l’effort (conatus), par le savoir (veda), par la conscience (cit), par l’esprit (ātman ou noûs,ruaḥ ou nechama), ou encore par le sacrifice (yajña, यज्ञ)… Tous ces mots désignent des formes équivalentes de la même énergie, celle qui porte l’être (et l’homme, en particulier) à la transcendance. C’est par et dans son être même, que l’homme-va sort de lui-même, qu’il se dépasse, qu’il s’ek-stasie, qu’il passe de l’être à l’ouverture ou la béance à l’Être. L’ouverture, la béance, n’est pas dans l’Être, elle est dans son voisinage, dans un sens topologique si on peut le dire ainsi. La transcendance ne désigne pas l’Être, mais seulement son approche, dans une sorte de maraude, une forme de quête vicinale, par nature toujours en puissance, sans cesse en progression, en principe insaisissable, mais au moins saisissable en ceci qu’elle comprend que l’Être est essentiellement insaisissable. L’ouverture au dépassement, la béance déployée en avant de la transcendance, voilà le commencement. Mais tout reste à faire. Il faut aller, toujours aller, aller plus loin encore. Aller, c’est être en devenir : l’Être est au fond de l’aller, mais ce fond, bien sûr, n’a pas de fond. Il ne fonde qu’un désir d’aller plus avant. L’existant, l’être, l’étant se distinguent de l’Être en tant qu’ils ne sont jamais ni en lui, ni même près de lui. Ils ne peuvent que chercher à explorer l’idée qu’ils se font de son voisinage, lequel est un voisinage en un sens irréel, et en un autre sens, il est réel d’une réalité qui est la réalité même, mais aussi une réalité qui n’est qu’en puissance, infiniment inaccomplie, quoiqu’elle soit aussi déjà infiniment accomplie. Paradoxe ? Oui, en un sens. Mais en un autre sens, appelons-le un méta-doxe, qui s’explique ainsi : l’Être se refuse à l’être, car il se refuse à n’être qu’un être pour l’être. Il dit non à ce genre d’être. Il ne peut se tenir devant quelque être que ce soit, il veut se retenir devant l’approche de l’être, il désire absolument s’abs-tenir de tous les êtres et de leurs approches. Et cela, paradoxalement, pour mieux setenir devant eux, en avant et au-dessus, au-dessous, en dedans. Il se retire, et ainsi attire et tire. Il se laisse penser comme impensé et comme impensable. L’Être se cache dans l’acte même de son retrait. Il cache sa présence, il dissimule son retrait de sa présence, et il voile son absence même. Il nous laisse en présence de toutes ses formes d’absences. Belle leçon de liberté. Mais aussi reconnaissance et incitation faites à l’être, de la part de l’Être, quant à ses capacités d’élévation, et de reconstruction, ses capacités de transe et de danse.
ii« La transcendance nous apparaît tout d’abord liée à la ‘compréhension’. Bien plus, elle s’identifie avec elle, si on envisage celle-ci dans sa structure fondamentale. Nous savons, en effet, que la compréhension est le fait d’un Dasein ek-sistant de telle sorte que le monde lui est toujours manifesté dans son ensemble. » Maurice Corvez. La philosophie de Heidegger. PUF, Paris, 1961, p. 56
Il est le plus rapide, le plus puissant ; il pense infiniment – mais non pas tout absolument, ni absolument tout, parce que l’absolu est toujours intrinsèquement inaccompli, et la totalité, elle aussi, reste éternellement inaccomplie. Longtemps, je ne sus comment exprimer ce que j’en avais perçu et compris, il y a de cela presque un demi-siècle, jusqu’à ce que je tombe, aujourd’hui, sur ces lignes d’une clarté que je ne saurais pour ma part dépasser : « C’est donc de cette manière que tu dois concevoir Dieu : tout ce qui est, il le contient en lui comme des pensées (νοήματα), le monde, lui-même, le Tout. Si donc tu ne te rends pas égal à Dieu, tu ne peux pas comprendre Dieu : car le semblable n’est intelligible qu’au semblable. Fais-toi grandir jusqu’à correspondre à la grandeur sans mesure, par un bond qui t’affranchisse de toute limite corporelle ; élève-toi au-dessus de tout temps, deviens Aiôn : alors tu comprendras Dieu. Dis-toi qu’il n’est pour toi rien d’impossible, et estime-toi immortel et capable de tout comprendre, tout art, toute science, le caractère de tout être vivant. Monte plus haut que toute hauteur, descends plus bas que toute profondeur. Rassemble en toi-même les sensations qu’éprouvent tous les êtres créés, le feu et l’eau, le sec et l’humide, imaginant que tu es à la fois partout, sur la terre, dans la mer, au ciel, que tu n’es pas né encore, que tu es dans le ventre maternel, que tu es adolescent, vieillard, que tu es mort, que tu es par delà la mort. Si tu embrasses par la pensée toutes ces choses à la fois, temps lieux, substances, qualités, quantités, tu peux comprendre Dieui .»
Ce texte d’Hermès Trismégiste n’a rien d’hermétique, il est d’une limpidité et d’une transparence sereines, comme le lecteur impartial (croyant ou non) peut s’en apercevoir. Travaillant sur l’anthropologie de la conscience, j’ai accumulé au fil des ans nombre de documents, d’écrits, de témoignages, émanant d’esprits parmi les plus brillants, les plus profonds, les plus éclairés. Mais ce texte d’Hermès possède pour moi un charme spécial. En effet, il résume excellemment une certaine expérience que je fis dans ma jeunesse. Mais, il ne dit pas tout.
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iXIe traité du Corpus Hermeticum § 19. Cité par le R.P. Festugière. La Révélation d’Hermès Trismégiste. Tome IV Le Dieu inconnu et la Gnose. Paris Ed. Gabalda, 1954, p. 142
Ils ont pris deux lettres, et en ont fait un système. Les uns disent deux voyelles, les autres deux consonnes. D’autres encore ont estimé qu’étaient nécessaires deux voyelles et deux consonnes assemblées. Digramme ou tétragramme, qu’importent en réalité tous ces grammes ? Ce ne sont là que débats spécieux et plutôt provinciaux.
Ces lettres, toujours les hommes les lièrent et les dirent, et alors elles furent pour eux comme son et lumière, peine et plaisir, ombre et soleil. Ils les lurent ensuite sans cesse, se croyant ainsi saints, s’éclairant de ces seules étincelles, s’assourdissant de ces sons.
Il y a aussi des langues à clics, comme le taa, le ǃxũ, le ju|’hoan, le nama… Poésie des occlusives voisées, glottalisées ou uvularisées, et frissons de fricatives dévoisées. Quant aux clics, il faut distinguer les clics « quasi-affriqués » des clics « claquements ». Un clic claquement, palatal et voisé-pulmonique, se notera ainsi : ᶢǂʶ . Le clic quasi-affriqué, latéral et voisé-épiglottalisé se notera : ᶢǁʢ. Pas de panique, les clics sont seulement au nombre de 48. Qui chantera un jour l’Iliade en clics ? Une IA peut-être ‒ dûment chapitrée ?
Et il y a enfin des langues sans souffle, sans glotte ni palais, seulement pensées, jamais prononcées. Ce sont mes préférées. J’y ai trouvé parfois indicibles des idées imprononçables.
En résumé, souvent le Veda rit, et la Torah pleure. Mais leurs mots insensibles parcourent les ères, traversent les âmes. Par leurs babils, leurs cris, leurs murmures, ils ont fait grandir le mystère et le silence au-delà de toute compréhension.
Combien de fois encore, devrais-je dire le vide qui s’étend entre tous les âges ?
Dans ce vide ma conscience se leva un jour. La lumière se manifesta dans l’ombre humble. Depuis, je sacrifie mes yeux et ma vie à lire le vide.
Délaissant les lettres, les phonèmes, les signes et les sèmes, le monde erre de tous côtés.
La Divinité elle-même erre et n’y reconnaît plus ce qui sauve.
Un « être raisonnable » est un genre d’être doué de « raison ». Ainsi un être appartenant au genre Homo sapiens est dit « raisonnable », en tant qu’il est doué de « raison ». Cette tautologie ne nous apprend pas grand-chose, mais elle a au moins le mérite de nous inciter à réfléchir sur la nature de cette « raison ». Le mot français raison, issu du latin ratio, ne peut véritablement briller de tous ses feux, si l’on n’évoque la notion présocratique de logos. En grec, le mot logos possède deux sens distincts et complémentaires : « discours, parole » et « raison ». Parmi tous les philosophes présocratiques, Héraclite eut les intuitions les plus foudroyantes quant à la nature infiniment croissante du logos. Ces deux fragments en témoignent : « Dans l’âme existe un logos qui s’accroît de lui-même. » (DK 115) et « Tu ne trouverais pas les limites de l’âme, même parcourant toutes les routes, tant elle possède un logos profond » (DK 45). Parmi les modernes, Kant a, quant à lui, employé la notion d’« être raisonnable » (venünftige Wesen) dans sa Critique de la raison pratique. Curieusement, et de façon analogue à Héraclite, il a lui aussi attaché l’idée d’un progrès indéfini à l’être qui possède la raison. Le progrès indéfini de l’être raisonnable selon Kant rejoint l’idée héraclitéenne de croissance continue et de profondeur abyssale du logos.
La raison, du fait de cette capacité infinie de croissance, possède aussi, en puissance, un caractère potentiellement universel. Ainsi, pour un homme doté d’un peu de raison (philosophique), il est assez aisé d’envisager que la « raison » puisse se trouver distribuée en tous lieux de l’univers sous différents aspects, et qu’elle puisse être en particulier présente en bien d’autres formes de vies (qu’humaines). Il est évident que l’homme n’est certainement pas le seul à disposer de la raison, dans le vaste univers, et même au-delà. Il est difficile de concevoir qu’il n’y ait pas bien d’autres sortes d’êtres également et différemment doués de raison. D’une part, dans les myriades de galaxies qui composent le cosmos total, il serait bien étonnant que les créatures du genre Homo sapiens soient les seules à en être gratifiées. D’autre part, comment ne pas prendre aussi en compte la présence de la raison chez les morts, les anges, les démons, et toutes autres sortes d’esprits ? Cette idée n’est pas si loufoque, du moins si l’on se rappelle qu’elle a été amplement développée par l’un des princes de la raison philosophique, Emmanuel Kant. Il fut certes soumis aux sarcasmes de Feuerbach ou de Schopenhauer à cet égard. Je reste pour ma part indifférent à leurs moqueries. Sans doute n’ont-ils jamais rien « vu » de ce qu’il y a à « voir », en réalité. On peut donc comprendre leur aveuglement. Quant à Nietzsche, critique de Kant dans une autre veine, je pense qu’il fut un excellent styliste, un remarquable pourfendeur des hypocrisies de son temps, mais un assez piètre théologien. Mais laissons-là les vaines polémiques, et revenons à Kant. Il croyait que les morts continuent d’exister après la mort, et que dans leur ensemble, ils faisaient donc, eux aussi, partie, à leur manière désincarnée, de l’immense armée des « êtres raisonnables » qui existent de par l’univers. Kant fondait cette croyance sur l’idée proclamée de l’immortalité de l’âmei. Cette idée est évidemment rien moins qu’assurée ou évidente. Mais Kant en a fait l’un des « postulats de la raison pure pratique », postulat duquel il a tiré le raisonnement philosophique que voici : « La sainteté est une perfection dont aucun être raisonnable n’est capable dans le monde sensible, à aucun moment de son existence ». Or cette perfection se présente comme une fin nécessaire, au moins du point de vue de l’exigence de la loi morale. Puisqu’elle est nécessaire, et qu’elle ne peut être atteinte dans cette vie ici-bas, « il faut donc la chercher dans un progrès indéfiniment continu », y compris dans une autre vie. « Or ce progrès indéfini n’est possible que dans la supposition d’une existence et d’une personnalité indéfiniment persistantes de l’être raisonnable (ou de ce qu’on nomme l’immortalité de l’âme) […] Pour un être raisonnable, mais fini, la seule chose possible est un progrès indéfini qui va des degrés inférieurs aux degrés supérieurs de la perfection morale. L’Infini, pour qui la condition du temps n’est rien, voit dans cette série, sans fin pour nous, une entière conformité de la volonté à la loi morale ; et la sainteté qu’il exige inflexiblement par sa loi, pour être fidèle à sa justice dans la répartition du souverain bien, il la saisit en une seule intuition intellectuelle de l’existence des êtres raisonnablesii. » Tout ce que peut espérer la créature, « c’est de pouvoir continuer sans interruption, autant que peut durer son existence, même au-delà de cette vie, ce progrès par où elle s’est élevée jusqu’alors dans la moralité des degrés inférieurs à des degrés supérieurs, et où elle a puisé la conscience d’une intention éprouvée et d’une résolution immuable ; et par conséquent, elle ne peut jamais espérer d’être jamais, ici bas ou dans quelque point de son existence à venir, parfaitement adéquate à la volonté de Dieu […] mais elle peut espérer de l’être dans l’infinité de sa durée (que Dieu seul peut embrasser)iii. »
Tout cela est parfaitement logique. Mais ce raisonnement ne tient que si l’on admet l’hypothèse initiale de l’existence supposée d’une « loi morale » transcendante, et des exigences absolues qu’elle implique. Cette loi et ses exigences peuvent sembler vraiment très hypothétiques. Mais, du point de vue philosophique, on ne peut nier que ces hypothèses soient en soi raisonnables. On peut d’autant moins nier le caractère raisonnable du raisonnement kantien qu’il est capable de faire émerger d’évidentes pépites, des idées étonnantes, non seulement raisonnables, mais transcendantalement raisonnablesiv. L’une d’entre elles, la plus célèbre peut-être, se présente comme l’une des formulations de l’« impératif catégorique » : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans tout autre personne, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyenv. » Qu’est-ce donc qu’une personne ? Qu’est-ce donc que l’humanité ? On a déjà dit que les êtres humains étaient censés être raisonnables, porteurs de raison. Mais ce n’est là qu’une définition philosophique. On en a certes aperçu toute la profondeur, à travers les étincelants fragments d’Héraclite. Mais en vérité, l’homme n’est pas seulement raisonnable, il se présente d’abord et surtout comme un phénomène, à chaque fois unique, singulier. Chaque individu apparaît en sa singularité une seule fois dans toute l’éternité, pendant un temps au sein de tous les temps. De caractère unique, il faut conclure que l’homme n’est pas une chose. Il n’est pas simplement un objet dont on puisse user comme d’un moyen. Il faut d’abord et toujours le considérer « comme une fin en soivi. » Qu’est-ce que cela veut dire que l’homme est une « fin en soi » ? Cela veut dire que chaque homme contient tous les mondes, il peut engendrer tous les mondes, du moins ceux qu’il peut imaginer, tous les mondes dont il peut se targuer d’être lui-même le créateur. La raison qui est présente en lui le rend potentiellement capable de se proposer des buts, de se définir des fins. Tout être raisonnable, en tant qu’il est une « fin en soi », est aussi une fin pour soi. Il doit pouvoir se considérer comme une sorte de Dieu, à la fois singulier et en cela universel, et capable d’instaurer des lois raisonnables, auxquelles il peut en toute raison se soumettre lui-même, et soumettre toutes les créatures issues de sa propre raison. Tout homme, comme toutes les autres espèces d’être raisonnable, est, en puissance, capable de créer son propre monde, son monde intelligible et moral, son propre règne des fins, son propre univers où s’incarnent à travers sa vie, sa pensée et son action, le vrai, le bien et le beau. Mais, comme la raison le fait voir, le vrai, le bien et le beau sont nécessairement des catégories universelles, et même transcendantales. Les idées mêmes de vérité, de bonté et de beauté sont nécessairement transcendantales en tant qu’elles sont des conditions nécessaires de toutes les sortes de vérités, de toutes les sorte de bontés, de toutes les sortes de beautés. Tout être raisonnable doit pouvoir alors croire qu’au bout d’un temps infini, toutes ces sortes de vérités, toutes ces sortes de bontés et toutes ces sortes de beautés finiront par s’unir. Comment ? Là encore, l’impératif catégorique nous aide à le comprendre : « Agis de telle sorte que ta loi puisse servir en même temps de loi universelle (pour tous les êtres raisonnables) ». Agis donc, pour que tes vérités, tes bontés, et tes beautés puissent servir aussi de vérités, de bontés et de beautés pour tous les autres êtres raisonnables…
ivUne idée transcendantalement raisonnable, c’est-à-dire une idée qui contribue à fonder non seulement les conditions de possibilité de l’exercice de la raison, mais qui peut aussi lui assigner une fin, certes infiniment lointaine, mais néanmoins potentiellement existante.
v« Handle so, dass du die Menschheit sowohl in deiner Person, als in der Person eines jeden andern, jederzeit zugleich als Zweck, niemals bloss als Mittel brauchest. » Emmanuel Kant. Grundlegung zur Metaphysik der Sitten [« Fondements de la métaphysique des mœurs »], in Kant gesammelte Schriften, Band IV, p. 429
viEmmanuel Kant. Fondements de la métaphysique des mœurs. Traduit de l’allemand par J. Barni. Paris, 1848, p.71
En 1923, Groddeck envoya son Livre du ça à Freud, lequel répondit par quelques mots de félicitations, non dénués d’une pointe de fieli. Sans transition, et en toute candeur, Freud reconnut dans la même lettre une certaine incompétence philosophique, à propos d’un autre texte envoyé par son interlocuteur, et traitant non du ça mais de l’en soi : « La dissertation aristotélicienne que vous m’avez envoyée est restée assez indigeste pour moi. Pour mes pauvres aptitudes philosophiques, une phrase comme : ‘L’en soi habite dans le quoi dans la mesure où celui-ci habite en lui’, suffit à paralyser durablement compréhension et jugementii. »
Avant de nous pencher sur le sens de cette phrase « passablement obscure » (comme dit Freud), il me paraît utile de rappeler que la notion d’« en soi » avait déjà été préfigurée par Kant avec son concept de « chose en soi ». Or d’aucuns virent a posteriori dans cette « chose en soi » un lien avec l’expression aristotélicienne tóde tiiii. En grec, tóde signifie « ceci », ou même, mot à mot, «le ceci » ; ti signifie « quelque chose » ; tóde ti signifie donc « cette chose qui, à la fois, se présente comme un ‘ceci’ et qui est aussi un ‘quelque chose’, c’est-à-dire quelque chose ‘en soi’iv ». Le tóde ti dénote donc quelque « chose », à la fois déterminée et indéterminée. Elle est déterminée comme étant un « ceci », et indéterminée en tant que son essence n’est pas définie, mais seulement désignée (en laissant ignorée toute sa profondeur propre).
Il y aurait donc une sorte de passage de témoin entre le tóde ti d’Aristote et la Ding an sich de Kant. A cela vient s’ajouter l’interprétation ‘analytique’ que Groddeck fait à propos du tóde ti, et que, pour ma part, je trouve fort amusante: « Quand Aristote tombe sur des choses qui remuent son complexe d’impuissance et de castration, il se met à pérorer et là, il utilise alors toujours l’expression tóde ti. Les traducteurs affirment que c’est la même chose que la fameuse ‘chose en soi’ de Kant, et la traduisent aussi de la même manière. Or nous sommes tombés d’accord là-dessus que Kant aussi a inventé la ‘chose en soi’, selon lui inconnaissable, par suite du complexe de castrationv. »
Maintenant que nous avons rappelé cette idée particulière du ‘ceci’ qu’est le tóde ti, revenons à la phrase qui dépassait la compétence philosophique de Freud : « L’en soi habite dans le quoi dans la mesure où celui-ci habite en lui ». On sait que le mot « quoi » ‒ quid en latin, ma en hébreu, ka en sanskrit, was en allemand, what en anglais ‒ se définit grammaticalement comme pronom relatif, mais aussi comme pronom interrogatif. On pourrait donc interpréter cette phrase « obscure » ainsi : « L’en soi habite dans sa propre mise en question, dans la mesure où cette question demeure et vit en lui ». La question « quoi ? » posée par l’En-soi à lui-même, devient alors un « qui ? »… Que le « quoi » devienne un « qui » fait que l’ »En-soi » devient aussi un « pour soi ». Autrement dit, la question « Qu’est-ce que je suis pour moi ? » se transforme en « Qui suis-je pour moi ? », ou simplement « Qui suis-je ? (en essence)». Le célèbre « nom » révélé à Moïse sur l’Horeb : « Je suis celui qui suisvi », pourrait alors être interprété comme pouvant signifier : « Je suis ce ‘que suis-je ?’ », ou encore « Je suis ce ‘qui suis-je ? ». Du point de vue philosophique, tout « quoi » devenant potentiellement un « qui », questionne ainsi sa propre essence. Tout « quoi », comme tout « qui », est donc essentiellement toujours en puissance. Autrement dit, tout essence est en puissance de devenir, dans la mesure où elle se questionne elle-même. Toute essence peut, en se questionnant elle-même, en mettant en question son « en soi », devenir autre, devenir une autre essence, ou une essence en soi essentiellement autre. De cela, on pourrait conclure que l’essence n’existe pas, et que l’existence, non plus, n’a pas d’essence. Toute essence engendre une forme d’« existence » qui, dans la mesure où elle se questionne elle-même, change l’essence même de la question, l’essence du questionnement, l’essence du questionneur, et partant, change l’essence de sa propre essence. Partant d’une essence (c’est-à-dire d’une « chose en soi »), la question la change en une autre essence (une « chose pour soi »). Le questionnement met l’essence en mouvement, et, de proche en proche, ou plutôt de loin en loin, la conduit progressivement (ou bien par sauts, ruptures et révélations) vers un au-delà de toute essence et de toute existence. Cette conclusion en forme de questionnement ouvre d’incroyables perspectives…
On sait que Freud a conçu une sorte de topologie de la psyché, autour de trois pôles, l’inconscient (ics), le pré-conscient (pcs) et le conscient (cs). Que Freud ait fini par appeler l’ics le ça, en piquant le mot à Groddeck, n’enlève rien au caractère fondamentalement topologique de sa conception. Cette « topologie » est par ailleurs quelque peu traversée de divers « déplacements » énergétiques, plus connus sous les appellations de « pulsions » et autres « instincts ». Mais le cadre général n’est pas lui-même en mouvement, il reste fixé. Pas question d’en sortir. Tout retourne d’ailleurs à la mort, dit Freud, c’est la grande leçon du vivant. Il n’y a pas plus « fixe » que la mort… Toute vie, dit aussi Freud, est soumis à l’instinct de mort. Mais si Freud disserte abondamment sur le pré-conscient, il semble en revanche parfaitement incapable de supposer ou de subodorer qu’il puisse exister un après-conscient. Dans sa lettre à Groddeck datée du 27 mai 1923, Freud écrit : « Votre petit travail m’a apporté des embarras. J’acquiesce volontiers à l’après-plaisir, mais que dois-je faire de l’après-conscient ? Absolument inconcevable ! […] Quelque mouche a dû vous piquer. En quel endroit ? Cordialement, Votre Freudvii. »
Quant à moi, je trouve extrêmement stimulante l’idée si peu freudienne d’un après-conscient. Je propose d’imaginer cet élusif après-conscient, en donnant à ce mot un double sens, spatial et temporel, c’est-à-dire post-topologique et méta-physique. Il est possible, considérè-je, que la conscience s’étale en effet dans toutes les directions de l’espace et du temps. Elle s’épand comme une fonction d’ondes s’étend dans un champ quantique. Dans toute conscience « présente » à elle-même, il y a donc une partie d’elle qui est aussi « présente » dans son propre « après ». Pourtant, cet « après » n’existe pas encore. Comment est-ce donc possible ? Une réponse rapide et provisoire pourrait invoquer par exemple les phénomènes de synchronicité, si bien analysés par C.G. Jung et Wolfgang Pauli (à peu près à la même période que celle des échanges entre Freud et Groddeck).
Sous la notion de synchronicité sont subsumés toutes sortes de phénomènes dont les pressentiments. Or, la notion de « pré-sentiment » n’est possible que si l’existence, ne serait-ce que virtuelle, d’une forme de « post-réalité » est avérée. Il ressort de tout cela l’ouverture d’un immense champ de recherche, radicalement post-freudien. Une infinité de liens, de mouvements, d’intrications, relient le passé, le présent et, non l’avenir, mais le « virtuel ». Le « virtuel » est essentiellement en puissance. Tous les avenirs et tous les futurs possibles sont subsumés par le « virtuel ». En puissance, dans d’infinis aller-retours, s’unissent en lui toutes les directions du temps, se lient toutes les existences et s’intriquent toutes les essences. Pour le philosophe, quelle caverne !
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i« Cher Docteur, En premier lieu mes félicitations pour la parution, enfin, du ça. J’aime beaucoup ce petit livre […] De plus l’ouvrage expose aussi le point de vue, important théoriquement, que j’ai repris dans mon Moi et ça, qui doit sortir incessamment. » Lettre de Freud à Groddeck, datée du 25 mars 1923. Citée in Georg Groddeck. Ça et moi. Gallimard, 1977, p. 95
iiiCette expression aristotélicienne peut signifier deux choses : la distinction spécifique d’un genre de choses, ou bien la désignation d’un individu ou d’un caractère particulier appartenant à un certain type. Son ambiguïté renvoie ainsi au double rôle de « ceci » : comme spécification/distinction ou bien comme indication/présentation.
ivCf. J.A.Smith. TOΔE TI in Aristotle. The Classical Review. 1921; 35(1-2):19-19.
vLettre de Groddeck à Freud, datée du 9 mai 1922. Citée in Georg Groddeck. Ça et moi. Gallimard, 1977, p. 90
Ces derniers temps, je me suis souvent laissé aller à penser à partir de pensées déjà pensées par d’autres, il y a cent ou mille ans, et qu’il me faut repenser, aujourd’hui, dans un monde très différent, mais toujours incertain, instable, chaotique, un monde d’où, d’ailleurs, la pensée semble s’absenter, chez les politiques, dans les médias et parmi les magistères. Je repense, par exemple, aux représentations et aux développements que tels ou tels penseurs concevaient, dans le monde de l’« entre-deux-guerres ». Ils ne pouvaient certes pas savoir qu’ils vivaient encore, en 1923 ou en 1932, dans une période de paix relative, mais qui allait bientôt se terminer par une autre catastrophe. Ils ne savaient pas qu’ils étaient précisément alors « entre » deux guerres. Ils ne pouvaient pas anticiper l’imminence de tueries de masse, de génocides, d’holocaustes nucléaires, et d’innombrables souffrances.
Repenser aux pensées alors pensées entre ces « deux guerres », incite à s’interroger aujourd’hui sur l’éventualité de catastrophes à venir, plus terribles encore. Beaucoup de gens, de toutes conditions, de toutes origines, pensent sûrement aussi à cette possibilité latente, ou dans certains cas (Ukraine, Gaza, Soudan, Congo) terriblement actuelle. On pressent tous qu’une nouvelle catastrophe mondiale n’est plus improbable : l’un ou l’autre des dirigeants actuels pourraient perdre ses nerfs, tomber dans des délires, succomber à quelque hubris, dont on ne peut exclure la présence latente, menaçante, et amorcer une incalculable et implacable suite d’événements, avec l’inévitable application de la fameuse loi du talion, la loi suprême de la proto-histoire, qui est encore la nôtre.
En repensant aujourd’hui à ce qui fut pensé dans l’« entre-deux-guerres », je trouve une ferme incitation à penser de manière à n’être pas condamné à passer aux yeux des générations futures, par exemple en 2123 ou en 2132, pour avoir été décidément trop ignare, trop bavard ou trop couard. Dans cet état d’esprit, me vient à l’esprit cette évidence flagrante : les « rois » de ce monde sont nus, nus d’une nudité aveuglante. Mais ils ne sont pas seuls en cause. Les accompagnent l’effondrement abyssal des idées et des valeurs, l’agonie des démocraties et la décadence des religions, qu’elles soient monothéistes ou non. Il faut penser cet effondrement, moralement tectonique, et se résoudre à dépasser le passé, s’efforcer de surmonter le présent et de transcender le futur imminent. Il faut maintenant passer à la pensée de tous les possibles dépassements. Il faut penser à dépasser les béances totales, planétaires. Il faut penser la fissure des sociétés, les lézardes des sciences, les failles des savoirs, les déchirures des tissus humains, les scissures des esprits. Penser sapera aussi les fondements de la pensée elle-même, minera sciemment le sol friable de l’acte de penser, dans des circonstances qui depassent la pensée. Penser aujourd’hui veut désormais dire, non pas tenir des discours, prétendre détenir des vérités (sur l’être, le devenir, l’humain, le divin, l’individuel, le cosmique), mais commencer par s’en abstenir. Penser revient à se séparer de tout le déjà pensé, à opérer une métamorphose noétique, accomplir une radicale métanoia. Penser, c’est faire apparaître en soi l’impensé et l’impensable, en même temps. Impossible ? Non ! Penser l’impensable n’est pas impossible. L’impensable est l’un des possibles de toute pensée. D’ailleurs, faute de vouloir penser tous les possibles, l’IA s’en chargera à notre place, n’en doutons pas. L’IA pensera tout ce qu’il y a à penser à partir de toutes les pensées passées, déjà pensées. Mais je ne crois pas que l’IA saura penser toutes les pensées à venir, pour une bonne raison: l’avenir n’existe pas (encore). C’est pourquoi le penseur humain doit penser, d’ores et déjà, infiniment plus loin et bien plus haut que ne pourront « penser » toutes les IA d’aujourd’hui et leurs futures descendantes, celles des prochains millénaires.
Il faut penser, par exemple, que l’obscur des temps à venir luit déjà d’une certaine sorte de lueur dans notre ça. Il n’y a de possible accès à l’avenir de ces temps-là que celui qui passera par la puissance du ça, ce ça qui est beaucoup plus à la semblance du ça fort et joyeux de Groddeck qu’à celle de l’Es clivé de Freud. Mais le ça seul ne suffit pas, il n’est jamais que « topique ». Il faut aussi mobiliser tous les jeux des je, tous les mots des moi, les amours et les haines des ils et des elles, tous les nœuds des nous, tous les vœux des eux et les vrilles des vous. Enfin il faudra faire parler tous ces tu qui se taisent.
L’« esprit » de notre époque, je le déplore, est sans esprit ‒ dans les deux sens du mot. Il n’est vraiment pas drôle, il manque d’esprit. Mais surtout, l’esprit non seulement manque, mais il s’est réellement absenté. Il est porté disparu. Il est perdu corps et biens. Il ne vit plus parmi nous. Il n’est peut-être pas mort, mais il ne vit plus, ni ici ni là. Il a été dépassé par toutes sortes de formes de non-pensées, il a été dépassé par la non-vie de la non-pensée. Il nous faut donc commencer par outrepasser son absence, et penser sa sur-vie dans ce monde qui ne pense pas, qui ne se dépasse pas.
De la répétition vient le langage, de la récurrence émerge le symbole. Le langage se répète lui-même, par lui-même, de lui-même. Il meut et mêle en tous sens, ses sèmes et ses signes, ressassant ses ressemblances, différenciant ses distinctions, réitérant ses différences, réverbérant ses équivalences, serinant ses nuances. Il déplace les mers, les monts, les vaux, et même les plaines, ainsi que les cieux et les étoiles, il les remplace par des analogies et des métaphores, des métonymies, des catachrèses, des synecdoques, et toute la troupe des autres tropes. Toujours en gésine, il s’engendre sans fin de son sein même, il se nourrit de sa sève, de son suc. Les symboles, ces formes du langage les moins prolifiques qui soient, condensent en revanche beaucoup plus qu’ils ne déplacent. Au milieu de la flottaison générale des signifiants, ils font office de phares et balises. Ils répètent des signaux qui ne font sens que par leurs éclats ou leurs occultations, et ainsi codent la direction des gisants. C’est là la partie élémentaire de l’art de la navigation, tant au long cours, qu’au haut, au très haut cours.
Si le langage et le symbolique se fondent d’abord par la répétition, le réel se caractérise par la séparation. Le réel (du latin : res, « chose ») juxtapose en effet une infinité de « choses », qui n’existent, du moins du point de vue du langage et du symbolique, qu’en tant qu’elles apparaissent séparées les unes des autres. Si elles n’étaient ni séparées ni séparables, si elles n’étaient pas isolables, dénommables, objectivables, si elles restaient toujours essentiellement fusionnées, invariablement mêlées, intimement mélangées, comment les distinguer, comment les discerner, comment les reconnaître ?
Il y a encore, au-delà du symbolique et du réel, un troisième pôle : l’imaginaire. Si l’essence du réel se trouve dans la séparation, le monde de l’imaginaire se définit par l’union. La réalité est faite de multiplicités qui séparent et se séparent, se fissurent, se fragmentent, s’atomisent. En revanche, l’imaginaire engendre des images qui unissent et s’unissent, qui sans cesse s’associent, se lient, s’apparient, s’affilient. La réalité est fondamentalement disjointe, physiquement et métaphysiquement ; mais l’imaginaire lie et allie, il est désir de fusion. Le réel est dans la division, l’imaginaire dans la vision. Je m’empresse de le dire, ces oppositions, dans la séduction de leurs symétries, ne sont elles-mêmes jamais que symboliques. D’un point de vue plus ample, plus élevé, moins langagier donc, la séparation se montre en réalité inséparable de l’union. Car toute séparation est en puissance d’union. La réalité, dans sa totalité, comme dans ses parties, possède en puissancei une sorte d’imaginaire, et réciproquement, tout imaginaire est aussi en puissance de réalisation.
Ces trois paradigmes ‒ la répétition, l’union, la séparation ‒ peuvent être mis en correspondance avec la trilogie du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel, qui fut théorisée il y a trois quarts de siècle par Jacques Lacan. Dans l’économie psychique, cette partition était censée qualifier les rôles respectifs du je (le sujet), du moi (l’objetimaginaire du sujetii) et du ça. Le je, le sujet, occupe chez Lacan le pôle du symbolique (et du langage). Le moi correspond, en tant que pure représentation, au pôle de l’imaginaire. Quant au ça, il avait été initialement introduit dans le contexte analytique par Georg Groddeckiii, et il désignait pour ce dernier la réalité totale (psychique et corporelle) de la personne.
Les trois sommets du triangle lacanieniv, le je, le moi et le ça, symbolisaient respectivement, [le je], « ce qu’il y a de plus haut dans l’homme » et qui se trouverait ‒ par ailleurs ‒ ailleursv qu’en lui ; d’autre part, [le moi], le caractère purement imaginaire de la représentation que l’homme se fait de lui-même, et qu’il est convenu d’appeler le moi ; et enfin, [le ça], cette « province psychique » (que Freud avait initialement appelé « l’inconscient »), mais qui, selon Groddeck, désignait la totalité de l’appareil psychique. Les « analystes » de la grande époque de l’« analyse » s’employaient activement, on le voit, à analyser, à découper selon divers modes la « réalité » de la psyché. Le paradoxe, pourtant, éclata au grand jour, quand l’un des maîtres du jour affirma aussi que « la réalité est absolument sans fissurevi »… Osons ici le contredire, en répétant : Si ! si ! La réalité est fissurée ! La réalité, comme la matière, est toujours en puissance de fission, de scission. La matière, on le sait depuis longtemps, est en essence fissile, scissile, friable. Par exemple, dans la radioactivité, des noyaux atomiques se transforment spontanément en d’autres atomes. Dans le phénomène de désintégration atomique, il y a simultanément émission de particules de matière (électrons, noyaux d’hélium, neutrons, etc.) mais aussi de l’énergie (par exemple sous forme de photons). Nonobstant ces faits, Lacan rabâchait : « Le réel est sans fissure. Et dans cet état hypothétique d’auto-clôture qu’on suppose dans la théorie freudienne être celui du sujet tout à fait au départ, qu’est-ce que cela pourrait vouloir dire que le sujet est toutvii? » Mais le sujet lui non plus n’est pas « tout », il n’est jamais que « part », il est même « part » de part en part. Il est essentiellement et tout particulièrement « part ». Lacan, dans les années 1950, n’avait sans doute pas encore compris toute la portée psychique de la physique quantique. Il n’avait sans doute, en tant que freudien, fait qu’ignorer dédaigneusement les fameux dialogues de C.G. Jung et Wolfgang Pauli. Lacan en était encore resté à l’âge de la thermodynamique et de la topologie. L’énergétique de Freud et ses « topiques » lui servaient de seuls modèles : le ça, le sur-moi, le moi, ces morceaux d’empire disjoints, pouvaient-ils donc être, aussi, tous à la fois, et chacun, un « tout » ? Il faut s’en convaincre, ni Freud ni Lacan ne font pas le tour du « tout », pour une bonne raison : le tout en réalité n’existe pas. Tout comme l’infini, le tout est toujours en puissance. Mais est-ce que ce qui existe en puissance existe réellement ou seulement virtuellement ?
Je suggère de compléter la triade lacanienne du symbolique, de l’imaginaire et du réel, à l’aide d’une quatrième entité, le virtuel. Le virtuelviii est la seule catégorie philosophique, sous laquelle il est possible de subsumer le tout ‒ tous les « touts », qu’ils soient en acte ou en puissance.
La structuration « imaginaire » du moi se constitue, disent les analystes, à partir de la découverte de l’image spéculaire de son propre corps, en tant qu’elle se différencie de l’image de l’autre, au stade dit « du miroir ». Par contraste, la virtualisation de la fine pointe de l’âme, en sanskrit ātman, est seule capable de s’identifier à la figure de l’Autre. Autrement dit, si Lacan a pu dire que « l’inconscient est le discours de l’autreix », l’âme est, quant à elle, à l’image de l’Autre. Le propre d’un organisme vivant est que tout ce qui se passe en l’un de ses points retentit dans tous les autres. Mais ce retentissement ne se passe pas de manière univoque. Il peut être musique ou éclat, tonnerre ou mélodie. Pour le savoir, pour en prendre pleine conscience, il faut entrer dans la profondeur différentielle de ses répercussions, dans l’amplitude de leur gamme, pour en distinguer l’essence évanescente… Or, on peut en avancer l’argument, l’essence même de la conscience n’a rien à voir avec l’inconscient ou avec le ça, mais tout à voir avec sa propre puissance, la virtualité essentielle de la conscience. Paradoxalement, Lacan avait senti intuitivement cette puissance, en l’exprimant à sa manière : « Le paradoxe du système de la conscience ‒ il faut à la fois qu’il soit là et qu’il ne soit pas làx. » Cette formule, au parfum sophistique, à la fois dit, et ne dit pas. Il faut donc la dépasser à son tour, il me semble. Le « système de la conscience », je ne sais pas ce que c’est. Pour ma part, je suis persuadé que ni la conscience, ni l’ātman, ne sont assimilables à un « système ». Ni la conscience ni l’ātman ne sont « là », ni « pas là ». Leur intrication est en effet totale, absolue, avec l’ensemble du monde, et elle dépasse d’ailleurs les confins du cosmos. Surtout, elle tisse en permanence une toile virtuelle avec l’intégralité de toutes les puissances possibles, toutes les puissances elles-mêmes en puissance, et ainsi de suite, à l’infini – dont elle déploie sans fin le voile rituel.
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iAu sens aristotélicien de l’expression. Cf. Aristote, Physique.
ii« Sans doute le vrai je n’est pas moi […] Le moi n’est qu’une erreur du je, un point de vue partiel, dont une simple prise de conscience suffirait à élargir la perspective, assez pour que la réalité se découvre […] Le moi n’est pas le je […] Il est autre chose ‒ un objet particulier à l’intérieur de l’expérience du sujet. Littéralement le moi est un objet ‒ un objet qui remplit une certaine fonction que nous appelons ici fonction imaginaire. » Jacques Lacan. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. « Au-delà du principe de plaisir, la répétition. » Éditions du Seuil, 1978, p. 67
iiiCf. Georg Groddeck. Le Livre du Ça. Publié en 1923. Le terme de ça a été repris par Freud, dans un sens plus restrictif, et « détourné ». Roget Lewinter fait ce commentaire à propos du détournement de Freud: « La rétorsion de Freud ne se fit pas non plus attendre : comme Groddeck avait abusé de « son » ics dans le Livre du Ça, il abuse maintenant de « son » Ça dans Le Moi et le Ça, où il détourne complètement le terme de son sens, l’introduisant dans ce qui lui était essentiellement étranger : un savoir, organisé et non plus organique. » Roget Lewinter, « Introduction », in Georg Groddeck. Le Livre du Ça. Gallimard, 1979, p.10
ivCe que j’appelle ici le « triangle lacanien » ne fait que reprendre l’idée des « trois royaumes » de Freud, qui lui-même admet l’emprunt qu’il fait à Groddeck : « En nous appuyant sur l’usage qu’on trouve chez Nietzsche et par suite d’une incitation de G. Groddeck nous appellerons [l’inconscient] dorénavant le ça. Ce pronom impersonnel paraît particulièrement approprié pour exprimer le caractère principal de cette province psychique, son caractère d’être étranger au moi. Surmoi, moi et ça sont donc les trois royaumes, régions, provinces en lesquels nous décomposons l’appareil psychique de la personne. » S. Freud. Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse. Gallimard. 1984. p. 100
v« Ce qu’il y a de plus haut dans l’homme et qui n’est pas dans l’homme, mais ailleurs, est l’ordre symbolique ». Jacques Lacan. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. « Les schémas freudiens de l’appareil psychique. De l’Entwurf à la Traumdeutung ». Éditions du Seuil, 1978, p. 161
vi« La réalité est absolument sans fissure ». Jacques Lacan. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. « Les schémas freudiens de l’appareil psychique. Introduction à l’Entwurf ». Éditions du Seuil, 1978, p. 137
Le mot « individu » désigne tout être appartenant à une espèce donnée, vivant d’une existence propre, et ne pouvant être divisé sans perdre son essence. Par essence, chaque individu est donc indivisible : il forme une unité distincte, identifiable, que l’on peut considérer isolément, à part des autres individus. L’individu est à la fois séparable (conceptuellement) de ses congénères, tout en restant (pratiquement) indivisible en tant que tel, pour pouvoir exister et subsister. Ce genre de définition appartient aux dictionnaires courants. On peut toutefois se demander si un individu peut survivre et subsister quand il est réellement séparé de la société, par exemple, s’il subit quelque exil, ou s’il atteint la mort. La vie d’un individu semble en effet étroitement limitée par l’espace de temps qui sépare sa naissance de sa mort. On pourrait cependant supputer que la mort elle-même divise l’individu en deux parties, l’une, que l’on pourrait appeler le corps, destinée à se diviser encore jusqu’à se dissoudre pour atteindre le niveau moléculaire, et l’autre destinée à rester indivisible, et que l’on pourrait appeler l’âme, ou l’essence de l’individu. L’individu alors se présenterait comme un être restant indivisible pendant un certain temps (de la naissance à la mort), pour ensuite se diviser en une partie divisible et une partie quant à elle indivisible, à nouveau. La naissance et la mort ne seraient que des bornes temporaires, des marques passagères, séparant une période indivisible d’une autre période également indivisible, quoique sous un autre mode.
A la mort, l’âme, libérée de la partie divisible du corps, se trouve dans un nouvel état d’indivisibilité, et elle pourrait se dire, considérant sa liberté nouvellement acquise : « Désormais, j’ai vocation à être tout, en tous, partout et en toute sorte de vies ; je parcourrai l’univers ; je voguerai au-delà du cosmos, parmi des mers et des cieux infrangibles ; tout ne fait que commencer, et tous ces commencements n’auront jamais de fin. » Continuant de suivre cette hypothèse, il faudrait admettre, contre la vision strictement matérialiste, que l’âme seule représente véritablement l’individu. On en pourrait induire que l’âme est non seulement indivisible mais aussi infinie : elle est toujours infiniment divisible entre ce qui est (potentiellement) divisible en elle et ce qui reste (actuellement et essentiellement) indivisible. Or l’on sait, avec une certitude de type mathématique, que le véritable infini ne s’additionne ni ne se soustrait, qu’il ne se divise, ni ne se multiplie. De plus, l’infini ne fait jamais, lui aussi, que commencer : quelque temps que l’on mette à l’explorer, il n’est jamais qu’au tout début de son être, et il restera en lui toujours infiniment plus de mystères à explorer, que n’en contient ce qu’on en a déjà dénombré.
L’infini est une substance réellement divine, dont les mathématiques, dans leurs efforts, n’ont jamais saisi en réalité que l’ombre formelle, et non la chair et le sang. L’infini ne peut pas être dépecé, morcelé, divisé, bien que certains mathématiciens se soient efforcés de le diffracter sous diverses formes, par exemple qualifiées de transfiniesi, lesquelles ne sont jamais qu’autant d’infinies variations de l’infini même. Ce sont là des jeux de l’esprit, qui ne peuvent longtemps distraire le philosophe ou le métaphysicien. Il faut se rendre compte que l’infini reste une réalité qui dépasse l’esprit humain, et que cette réalité est à jamais et essentiellement indivisible. L’unité indivisible du concept de l’infini est d’une certaine manière analogue à l’unité indivisible qui constitue tant l’homme individuel que l’Homme en soi. Chaque homme incarne individuellement, en puissance, l’idée même d’infini. Potentiellement, infinie est la substance essentielle de tout homme, encore que beaucoup d’entre eux croient être enfermés dans l’étroitesse de leurs vies terrestres, apparemment si brèves, si finies.
Il me faut ici faire part d’une intime conviction. Comment me la suis-je acquise ? Cela est une autre histoire, que je raconterai plus en détail un autre jour. Pour le moment, qu’il me suffise d’affirmer cette quasi-évidence : nous sommes loin encore de réaliser ce que nous sommes en puissance. Notre humaine et terrestre individualité est dans sa petite enfance, elle doit encore grandir pendant des âges et des ères, avant de commencer d’avoir accès de plain pied, et en pleine conscience, à son véritable terrain de marche, pour commencer enfin d’explorer l’infinité de son essence. Pour l’atteindre, ce terrain, un long apprentissage est nécessaire, qui prendra plus qu’une longue vie, ou dix mille, ce n’est pas le nombre qui importe, car les vies, longues ou courtes, multiples ou singulières, ne représentent rien face à l’infini dont nous sommes tous tissés. Tout au long de cette infinité au long cours, chacun doit former sa personne, son absolue singularité, dont l’essence est d’être infinie, et qui, par conséquent, prendra sa véritable forme en un temps infini. La réalité de toute âme se trouve dans cette omniprésence en elle de l’infini, dont la substance constitue la chair et les nerfs, la lymphe et le sang de notre nature spirituelle. Toute âme est infinie, et nous n’en connaissons jamais la fin. Nous ne connaissons que son commencement. Ce commencement, qui est dans ce présent, n’est jamais que le tout début d’un infini exil, d’un infini exode. Il n’y a ni Bénarès terrestre ni Jérusalem céleste dans l’Infini. L’Infini, la seule patrie universelle, toute âme, en est par nature, et de naissance, exilée. Il lui faudra un temps infini pour faire son aliyahii vers cette infinité. La naissance et la mort, considérées sous cet angle, ne sont donc que des coups d’envoi, des premières passes, des pulsions et des feintes initiales, dans le grand jeu cosmique auquel toute âme se trouve associée, et dans lequel elle devra jouer son rôle, à l’avant ou à l’arrière, dans l’attaque ou en défense, en évitant si possible, le banc de touche, ou pire encore, les vestiaires et ses douches, loin du terrain.
Quel est ce rôle ? Il n’y en a pas d’autre que celui qu’elle écrira elle-même. Il n’y a pas d’entraîneur, pas de directeur de casting, ou de metteur en scène. Le terrain ou le théâtre est empli d’une infinité d’âmes elles-mêmes infinies. Elles sont toutes pour elles-mêmes un mystère, et même le mystère des mystères, pourtant plus proche d’elles que le battement du cœur, que le souffle de la vie, que la conscience du moi. Ce mystère tisse l’essence de l’âme, dans son fond sans fond, dans son abyssale issue. Ce mystère ne peut jamais lui être dévoilé. Sa propre lumière le lui voile, et quant à elle, elle ne se connaît jamais assez, elle ne peut se connaître tant son infini la dépasse. En vain, essayerions-nous d’illuminer l’ombre qui se cèle dans ce qu’on y voit de lumineux. Par quelle lumière illuminerions-nous la lumière même ? D’ailleurs cette lumière n’a rien de matériel. C’est la lumière du sujet de la conscience. Elle est d’une autre nature que photonique. La lumière de l’intelligence ou celle de la conscience sont d’ailleurs de trompeuses métaphores. Toute connaissance, bien qu’en soi porteuse de lumière, projette ses propres ombres. Toute connaissance impose une distance, une séparation, celle du sujet connaissant par rapport à l’objet connu. La conscience qui connaît se met, à la fois, à distance d’elle-même et du monde. Elle implique toujours une forme d’assimilation du sujet à son objet, une espèce de descente de l’esprit dans le monde des faits ou dans celui des idées. Or, il s’agit pour l’esprit de s’élever sans cesse, et non de descendre. La conscience, en soi, ne peut jamais être un objet de connaissance ou de sujétion. Elle est un sujet libre, vivant, infiniment inconnaissable. En tant qu’elle est libre et vivante, on ne peut jamais la connaître, on ne peut que librement la vivre, comme vit libre le vrai moi. La conscience du moi vivant n’est pourtant qu’une étincelle, comparée au feu infini qu’est la conscience du Tout. J’appelle « conscience du Tout » la sorte de conscience qui est, peut-on supposer, associée à l’ensemble de tout ce qui est. Le Tout n’est pas une somme inerte, une juxtaposition passive d’une infinité de moments de conscience, il est aussi une entité qui comprend tous ces moments et les vivifie de son souffle propre. L’intrication du Tout et des infinis individus qui en font partie constitue le théâtre du grand jeu cosmique. L’Infini est donc tout à la fois, et de façon différenciée, d’une part la véritable essence des consciences individuelles, qui sont autant d’étincelles, d’autre part la braise même du Soi, et enfin la substance embrasée du Tout, qui rend grâce à la lumière, par ses scintillations. La somme totale de tous ces étincellements équivaut à ce que l’on pourrait appeler la lumière de la vérité. Mais la vérité, qu’est-ce ? A cette ancienne question, et l’ayant donc posée en vain, le fameux Pilate n’eut pas de réponse. Seule l’âme peut, dans l’enflammement de son foyer, dans ses flamboiements crépitants, dans la radiation de ses cendres, en ressentir la véritable chaleur, en comprendre le sens. L’âme immortelle, dans son infini devenir, contient, je le répète, en puissance, des étincelles de vérité, elle en connaît certaines formes, les unes singulières, les autres universelles. Sans cette connaissance, l’âme se perdrait entre les mondes, incapable de se reconnaître elle-même, impuissante à forger son unique essence, sur l’enclume du temps.
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iDans la théorie des ensembles de Zermelo-Fraenkel, le plus petit cardinal « transfini » est noté ℵ0 (Aleph zéro), et correspond au cardinal de l’ensemble des nombres naturels. Le suivant est noté ℵ1, puis ℵ2, etc. Cette notation a été introduite par Georg Cantor, qui a montré le premier que deux ensembles infinis pouvaient ne pas être « équipotents ».
iiAliyah, en hébreu (עֲלִיָּה ou עלייה), signifie littéralement « ascension » ou « élévation spirituelle ». Dans un sens figuré, ce terme désigne pour les Juifs l’acte d’immigration en Terre Sainte.
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