Le Dieu d’Israël avait une épouse, dixit un archéologue israélien


 

« C’est difficile à admettre, mais il est clair, aujourd’hui, pour les chercheurs, que le peuple d’Israël n’a pas séjourné en Égypte, qu’il n’a pas erré dans le désert, qu’il n’a pas conquis la Terre dans une campagne militaire, qu’il ne l’a pas partagée entre les douze tribus d’Israël. Plus difficile à digérer est le fait, désormais clair, que le royaume unifié de David et de Salomon, décrit par la Bible comme une puissance régionale, ne fut tout au plus qu’un petit royaume tribal. En outre, c’est dans un certain malaise que vivra quiconque saura que l’Éternel, Dieu d’Israël, avait une épouse, et que la religion israélite ancienne n’adopta le monothéisme qu’à la fin de la période monarchique, et pas sur le mont Sinaï. »

Ces lignes provocantes, non dénuées d’une sorte de jubilation transgressive, ont été publiées le 29 octobre 1999 par l’archéologue israélien Zeev Herzog, professeur à l’université de Tel Aviv dans le journal Haaretz.i

L’archéologie est une discipline qui appelle beaucoup de rigueur, tant dans le traitement des découvertes sur le terrain que dans l’interprétation qui en faite.

Il est intéressant d’analyser la manière dont cet archéologue hiérarchise ses conclusions. Ce qui lui paraît « le plus difficile à digérer », parmi les révélations qu’il se trouve en droit de faire, c’est que le royaume de David et de Salomon n’était pas une « puissance régionale » à cette époque, mais seulement « un petit royaume tribal ».

Pourquoi est-ce plus difficile à « digérer » que, par exemple, la révélation que le récit de l’Exode n’a aucun fondement historique et archéologique? La puissance politique du moment serait-elle plus importante que la puissance symbolique du mythe et de l’épopée guidée par Moïse ?

Ou bien, cela implique-t-il que le « Grand Récit » qu’Israël se donne à lui-même peut varier suivant les époques et les circonstances ?

Maintenant qu’Israël dispose d’au moins deux cents têtes nucléaires, un bond qualitatif et quantitatif énorme a été accompli en matière de puissance régionale, depuis le temps de David et Salomon. En revanche, pour ce qui est du « Grand Récit », il reste à voir si les progrès réalisés depuis cette lointaine époque ont été comparables.

Quant à l’adoption fort tardive du monothéisme par le peuple d’Israël, vers le 8ème siècle avant J.-C., soit la période correspondant à la fin du Royaume d’Israël, il vaut la peine de remarquer que, plus d’un millénaire auparavant, les Âryas du bassin de l’Indus adoraient déjà un Dieu unique, suprême, Maître et Seigneur des tous les univers, et se révélant sous de multiples formes, ainsi que le Véda en témoigne. Dans l’Iran ancien, le Zend Avesta, religion qui découle en partie du Véda, professait la même croyance en un Dieu bon, unique, dans la deuxième moitié du 2ème millénaire avant J.-C.

A propos de « l’épouse de Dieu », il faut souligner que dans l’ancienne religion d’Israël, cette « épouse » pouvait être assimilée à la Sagesse (Hokhmah). Dans une autre configurations interprétative, cette « épouse » était Israël même.

Signalons également que dans le Véda ou le Zend Avesta, des métaphores comme « l’épouse de la Divinité » étaient largement usitées depuis des âges reculés.

Sur le plan conceptuel donc, on peut légitimement arguer de l’existence antérieure d’une forme de monothéisme védique ou zoroastrienne bien avant qu’Abraham ait quitté Ur en Chaldée.

Mais il faut aussi constater que la foi d’Israël en un Dieu unique est toujours vivante aujourd’hui, après trois millénaires.

Le Véda ou le Zend Avesta ont eu apparemment moins de succès, sur le long terme.

Mais ces religions ont laissé une immense mémoire, qui aujourd’hui encore irrigue l’esprit de continents entiers, avec le bouddhisme et l’hindouisme.

On prouve la vie par la vie, dans la vie comme dans les idées.

Et la mémoire de ce qui fut la vie a aussi sa vie propre, dont on peut tout attendre.

iCité par Jean-Christophe Attias in Les Juifs et la Bible, Paris 2014, p. 236

Le paroxysme du mal et l’absence de Dieu


Martin Buber s’est demandé au début des années 50 comment les survivants d’Auschwitz, qu’il appelait les « Job des chambres à gaz », pouvait comprendre le verset par lequel commence et s’achève le Psaume 118 : « Rendez hommage au Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle » ? Emil Fackenheimi a noté que Buber n’a en fait pas répondu à la question. Jean-Christophe Attias ajoute pour sa part que cette question ne peut jamais mourir et hantera toujours les descendants des survivants et « qu’il est toujours possible de rendre compte du génocide de quelque façon, et d’y voir un châtiment ou l’effet d’un voilement volontaire de la Face divine, laissant l’homme totalement libre de ses actes, et donc libre d’accomplir le mal absolu ».ii

Si un Dieu voilé ou absent laisse par dessein la plus totale liberté à l’homme, et lui permet de déployer le « mal absolu » dans « l’irréductible singularité » d’un événement historique, alors ce même Dieu pourrait, à l’avenir, laisser à nouveau cette « totale liberté » se déployer dans d’autres événements historiques tout aussi singuliers, sans qu’on puisse imaginer de limites à un paroxysme du mal, dans le futur.

Les malheurs de Job ne pouvaient en aucune manière préfigurer ou annoncer ceux de l’Holocauste. Pourtant Martin Buber choisit la figure de Job pour poser une question qui transcende les millénaires.

La « singularité » du mal absolu dans un certain contexte historique n’empêche aucunement sa répétition ou son aggravation dans des mesures qui dépassent toute imagination humaine.

Il est aujourd’hui nécessaire non seulement de vivre avec la question posée par Buber, celle du voilement ou de l’absence volontaire de Dieu de la scène du monde, pour des raisons qui nous sont parfaitement incompréhensibles, mais aussi d’imaginer l’homme capable de faire bien pire encore.

Dans une planète surpeuplée, privée d’un Dieu décidément absent, de combien de centaines de millions de morts le prochain « mal absolu » instigué par l’homme provoquera-t-il dans l’indifférence apparente des Cieux ?

Pourra-t-on alors, dans un monde dévasté, chanter avec foi: « Rendez hommage au Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle » ?

Buber n’a pas répondu à cette question.

Il y a des limites indépassables à la parole et à l’intelligence humaines. Mais le mal absolu, paroxystique, peut assez facilement se dépasser lui-même toujours plus.

Et la Face de Dieu peut se faire toujours plus voilée, toujours plus opaque.

Entre ce paroxysme et cette absence, l’intelligence humaine vacille.

iEmil Fackenheim. The Jewish Bible after the Holocaust. A Re-Reading. Manchester, 1990, p.26

iiJean-Christophe Attias, Les Juifs et la Bible, Paris 2014, p. 245