L’Anathème


« Le festin de Balthazar ». Rembrandt

De nos jours, comme de tout temps d’ailleurs, la véritable bataille, la bataille essentielle, reste celle de l’esprit. Loin de se limiter aux seuls conflits armés, elle fait aujourd’hui rage, sous nos yeux. Elle va durer longtemps encore. Il faut en prendre son parti, et réaliser que l’on ne peut rester spectateur. L’on se doit aussi de prendre parti. Avant de décider lequel, examinons les forces en présence. Notons que, dans toute guerre, c’est un avantage indéniable d’avoir YHVH de son côté. YHVH combat, et il écrase les ennemis, il les dépossède même de leurs terres et les donne à ceux qui Le servent. « Vous avez vu tout ce que YHVH votre Dieu a fait à cause de vous à toutes ces populations ; c’est YHVH votre Dieu qui a combattu pour vous. Voyez, j’ai tiré au sort pour vous, comme héritage pour vos tribus, ces populations qui restent, et toutes les populations que j’ai exterminées depuis le Jourdain jusqu’à la Grande mer à l’occident. YHVH votre Dieu les chassera lui-même devant vous, il les dépossédera devant vous et vous prendrez possession de leur pays, comme vous l’a dit YHVH votre Dieui. » Mais ce Dieu, si fort, capable d’un tel déploiement de puissance, pose aussi certaines conditions, extrêmement sévères, à ceux-là mêmes qui Le servent, ou qui prétendent le faire, dans tel combat ou telle guerre. Pour illustrer cette ancienne leçon, j’aimerais évoquer l’histoire de l’infortunée ville de Jéricho, que Josué voua jadis à l’anathème.

Josué, ou plus précisément Yehoshu‘a (יְהוֹשֻׁעַ), est un nom hébreu qui signifie littéralement ‘Il sauve’. Ce nom est parfois orthographié ‘Josué’, et parfois ‘Jésus’, en français, pour différencier divers personnages bibliques. Le premier de ces Yehoshu‘a était le successeur de Moïse. « Yehoshu‘a, fils de Nûn, était rempli de l’esprit de sagesseii, car Moïse lui avait imposé les mainsiii. » Ce détail importe. Le texte du Deutéronome ajoute immédiatement après l’annonce de cet adoubement, une sorte de restriction, qui peut valoir d’avertissement pour les générations futures : « Il ne s’est plus levé en Israël de prophète pareil à Moïse, lui que YHVH connaissait face à faceiv. » A la fin de sa vie, Yehoshu‘a donna ses derniers conseils quant à la conduite à tenir au milieu des populations étrangères qu’il s’agissait de dominer. « Montrez-vous donc très forts pour garder et accomplir tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi de Moïse sans vous en écarter ni à droite ni à gauchev, sans vous mêler à ces populationsvi qui subsistent encore à côté de vousvii. » Mais l’important est de savoir que YHVH est toujours là pour combattre, et faire le travail, et même s’il est un peu sale. « YHVH a dépossédé devant vous des populations grandes et fortes, et personne n’a pu, jusqu’à présent, vous tenir tête. Un seul d’entre vous pouvait en poursuivre mille, car YHVH votre Dieu combattait lui-même pour vous, comme il vous l’avait ditviii. » Mais attention, que cela soit bien entendu : pas de mélange, pas de mariage avec ces populations. « Mais s’il vous arrive de vous détourner et de vous lier au restant de ces populations qui subsistent encore à côté de vous, de contracter mariage avec elles, de vous mêler à elles et elles à vous, alors sachez bien que YHVH votre Dieu cessera de déposséder devant vous ces populations (« ces goyimix ») : elles seront pour vous un filet, un piège, des épines dans vos flancs et des chardons devant vos yeux, jusqu’à ce que vous ayez disparu de ce bon sol que vous a donné YHVH votre Dieux. » Le peuple est dûment prévenu, s’il se rapproche de ces « populations », YHVH cessera de « déposséder » ces dernières de leurs bonnes terres… Yehoshu‘a ajouta encore ce dernier avertissement : « S’il ne vous paraît pas bon de servir YHVH, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir. » Le peuple répondit : « Loin de nous d’abandonner YHVH pour servir d’autres dieuxxi ! » Mais Yehoshu‘a n’était pas convaincu par une telle allégeance, qui lui semblait vide, purement verbale. Il dit d’ailleurs au peuple : « Vous ne pouvez pas servir YHVH car il est un Dieu saint, Luixii, il est un Dieu jaloux, Luixiii, qui ne tolérera pas vos transgressions ni vos péchésxiv. »

« Il est un Dieu saint, Lui ». Sous-entendu, vous le peuple, vous n’êtes certes pas des saints. Or tout est lié, en matière de sainteté, et en matière d’anathème, tout le monde se trouve lié par la terrible loi du hérêm. Il suffit d’un seul « non saint » pour que le peuple ne le soit plus dans son ensemble et que tous subissent alors les conséquences de l’anathème. Or c’est exactement ce qui se passa quand l’anathème fut prononcé sur la ville de Jéricho. On va voir comment la violation de l’anathème par Akân, de la tribu de Juda, fit que « la colère de YHVH s’enflamma contre les Israélitesxv ». Avant de lancer l’assaut final contre Jéricho, Yehoshu‘a l’avait en effet vouée à l’anathème. « La ville sera dévouée par anathème à YHVH, avec tout ce qui s’y trouve […] Mais vous prenez bien garde à l’anathème, de peur que, poussés par la convoitise, vous ne preniez quelque chose de ce qui est anathème, car ce serait rendre anathème le camp d’Israël et lui porter malheur.xvi »

Mot étrange, terrible, effroyable, que celui d’anathème.

Une ville vouée à l’anathème, en hébreu hérêm (חֵרֶם), subit un sort radical : les hommes, les femmes, les enfants et les animaux y sont tous mis à mort, et tous les objets précieux, l’or, l’argent et le bronze sont livrés au trésor du sanctuaire de Jérusalem. En français, le mot anathème signifie : « objet détruit ou victime immolée, offerts en expiation à une divinité ; objet de malédiction » et, par métonymie « acte par lequel un être est frappé de malédiction ». Il vient du grec ἀνάθημα, mot dont le sens littéral est « ce qu’on place par-dessus, ce qu’on offre en outre ». En hébreu, le mot חֵרֶם, ḥérêm, signifie « filetxvii ; destructionxviii ; chose consacréexix ». La racine en est le verbe aram « se défendre la jouissance d’une chose en la sacrifiant ; consacrer, sacrifier ; détruire, extirper ». Ses acceptions mêlent intimement destruction et consécration.

Or, à Jéricho, Akân de la tribu de Juda prit des objets qui tombaient sous l’anathème. Sur le moment cela passa inaperçu. Mais bientôt après, l’armée conduite par Yehoshu‘a échoua à prendre la ville d’Aï, près de Bet-Avèn, et subit des pertes. Yehoshu‘a déchira ses vêtements, se prosterna face contre terre devant l’arche de YHVH, et se lamenta. YHVH lui dit : « Relève-toi ! Pourquoi rester ainsi prosterné ? Israël a péché, il a violé l’alliance que je lui avais imposée : Oui ! On a pris de ce qui était anathème, et même on l’a dérobé et même on l’a dissimulé, et même on l’a mis dans ses bagages. Eh bien, les Israélites ne pourront pas tenir devant leurs ennemis, ils tourneront le dos devant leurs ennemis parce qu’ils sont devenus anathèmes. Si vous ne faites pas disparaître du milieu de vous l’objet de l’anathème, je ne serai plus avec vous. Lève-toi, sanctifie le peuple et tu diras : Sanctifiez-vous pour demain, car ainsi parle YHVH, le Dieu d’Israël : L’anathème est au milieu de toi, Israël ; tu ne pourras pas tenir devant tes ennemis jusqu’à ce que vous ayez écarté l’anathème du milieu de vousxx. » L’affaire se termina fort mal pour Akân. Après avoir été découvert, il fut mis à mort ainsi que toute sa famille, sur l’ordre de Yehoshu‘a.

Un autre cas célèbre d’anathème vaut d’être rapporté. Il s’agit de Balthazarxxi, le dernier roi de Babylone, qui donna un grand festin pour ses vassaux, où il fit servir du vin. Ayant goûté ce vin, il se fit apporter les vases d’or et d’argent que son père Nabuchodonosor avait autrefois pris au sanctuaire de Jérusalem, pour y faire boire ses seigneurs, ses concubines et ses chanteuses. Tout le monde but dans ces vases, et fit louange « aux dieux d’or et d’argent, de bronze et de fer, de bois et de pierrexxii ». Cette profanation à peine commise, apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire quelques mots sur le mur du palais royal. Le roi se troubla. Il manda en criant devins, chaldéens et exorcistes. Mais nul ne sut lire l’inscription. La reine lui conseilla de faire appel à Daniel, surnommé Baltassar par le roi Nabuchodonosor. Daniel déchiffra alors les mots, écrits en hébreu, Mené, Mené, Teqel, et Parsin. Et il en donna l’interprétation suivante : « Mené : Dieu a mesuré ton royaume et l’a livré. Teqel : tu as été pesé dans la balance et ton poids se trouve en défaut. Parsin : ton royaume a été divisé et donné aux Mèdes et aux Persesxxiii. » Beau joueur, Balthazar récompensa Baltassar (Daniel) pour son interprétation. Mais cette nuit-là, Balthazar fut assassiné. Il ne fait jamais bon profaner les objets consacrés, les objets voués à l’anathème.

Maintenant appliquons ces leçons antiques à la situation actuelle. Imaginons que pour une raison ou pour une autre, YHVH ait décidé de combattre ou d’aider à combattre une guerre de « radhyation » contre un peuple particulier. Imaginons que YHVH exige en contrepartie que le peuple ainsi victime de l’ire divine soit voué en anathème, ou plutôt en ḥérêm. Mais alors, quel terrible malheur, et un malheur à double tranchant, tant pour le peuple qui est attaqué que pour celui qui l’attaque ! L’anathème lie, littéralement pour l’éternité, tout ce qui appartient au peuple attaqué et voué à l’anathème, toutes ses possessions, ses richesses, ses terres. Le ḥérêm oblige par conséquent le peuple attaquant, en l’occurrence Israël, à les respecter comme appartenant au sanctuaire de YHVH. Ah, quelle situation inextricable ! Quel sérieux, très sérieux et très sévère caveat… Toutes les vies, humaines et animales, de ce peuple, seront certes réputées pouvoir être sacrifiées à YHVH dans cette guerre « sacrée ». Mais toutes les richesses de ce peuple, et en particulier ses maisons (non encore détruites) et ses terres (même brûlées) devront être versées comme propriété inaliénable au trésor du Temple de YHVH. Attention, rien ne doit manquer. Yehoshu‘a nous a déjà prévenus. Si la moindre parcelle de terrain, ou la moindre maison, était, en violation de l’anathème, appropriée par un membre de la tribu de Juda ou de quelque autre tribu, alors le ḥérêm serait au milieu de toi, Israël.

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iJos 23, 3-5

iiרוּחַ חָכְמָה « Ruaḥ ḥokhmah »

iiiDt 34,9

ivDt 34, 10

v[J’imagine donc que tant l’extrême droite que l’extrême gauche sont également bannies].

vi[C’est là une injonction fort claire, mais qui me paraît relever de l’apartheid, me semble-t-il].

viiJos 23, 6-7

viiiJos 23, 9-10

ixJos 23, 13 « déposséder les goyim הַגּוֹיִם « 

xJos 23, 12-13

xiJos 24, 15-16

xii« Elohim qadoshim, hu’ » אֱלֹהִים קְדֹשִׁים, הוּא

xiii«El qanna, hu’ » אֵל-קַנּוֹא הוּא

xivJos 24, 19

xvJos 7,1

xviJos 6,17

xvii« Il l’attire dans son filet » ; Hab. 1,15. « Le coeur de la femme est un rets (rempli de séduction » Eccl. 7,26

xviii« Il n’y aura plus de destruction » Zach. 14,11

xix« Tout ce que l’on consacre en anathème en Israël » Nb 18,14. « Chaque objet consacré que l’homme dévouera à l’Éternel » Lv. 27,28

xxJos 7, 10-13

xxiLe nom babylonien Bel-shar-uçur signifie « [le dieu] Bel protège le roi ».

xxiiDn 5, 4

xxiiiDn 5, 25

Les « Christs » du roi David


Dès les premiers siècles du christianisme, les pères de l’Église et les apologistes ont cherché à montrer que la figure du Christ avait déjà été annoncée par la Loi et les Prophètes, dans les textes les plus sacrés de la tradition juive.

Cette quête leur était d’une importance fondamentale, et l’on comprend bien pourquoi. Jésus ne pouvait pas être simplement un rabbin marginal d’une petite ville de Galilée, un peu exalté, et mort ignominieusement en croix pour avoir cru être (à tort) le Messie.

Il fallait qu’il fût en effet, indubitablement, le Messie, et qu’il eût été annoncé par les textes de la Loi.

L’un des points importants était d’établir que Dieu n’est pas ‘seul’ dans son ‘Ciel’, mais qu’il pouvait y être ‘accompagné’ d’une ‘Personne’, de même nature que la sienne propre, et le dédoublant en quelque sorte, et cela avant même la création du monde.

Il fallait prouver subsidiairement que cette autre Personne ou Puissance (assise à sa droite, en quelque sorte) s’était incarnée en la personne du Christ, historiquement, en Galilée, au début des années 30 du 1er siècle de notre ère.

A l’évidence, l’idée d’un Dieu ‘unique’ se ‘dédoublant’ peut sembler absurde (et fondamentalement hérétique) aux yeux de Juifs prônant un monothéisme absolu. Pourtant les textes mêmes dont ils sont les gardiens fidèles semblent introduire explicitement cette possibilité. C’était du moins l’enjeu de nombreuses recherches que de mettre ceci en évidence, telles que celles d’Eusèbe de Césarée.

Eusèbe écrit :

« Moïse le présente [le Christ] en termes très clairs comme le second maître après le Père lorsqu’il déclare : ‘Le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe le soufre et le feu, de la part du Seigneur’ (Gn. 19,24) ».i

Dans le texte hébreu de la Genèse qui rapporte cet épisode fameux, le ‘Seigneur’ qui fait pleuvoir le soufre et le feu a pour nom יהוה : YHVH (Yahveh). Mais le verset répète ce même nom, immédiatement après, en employant la formule ‘de la part de YHVH’.

Le texte hébreu précise même ‘de la part de YHVH, du haut des cieux’ ( מֵאֵת יְהוָה,  מִן-הַשָּׁמָיִם ), comme s’il y avait un YHVH dans les cieux qui ordonnait, et un YHVH sur terre qui agissait.

Bien entendu les interprétations concernant ce passage peuvent différer du tout au tout.

On peut comprendre la curieuse répétition dans ce verset comme un simple renforcement (tautologique) de l’idée que c’est bien Dieu, et Dieu seul, qui extermine Sodome et Gomorrhe.

Mais on peut aussi comprendre, d’après la lettre même du texte, et en forçant un peu la lecture, qu’il y a un YHVH qui extermine, et un autre YHVH, ‘dans les Cieux’, de la part de qui cette extermination est opérée.

Les Juifs optent évidemment pour la première interprétation.

Eusèbe en revanche y lit la preuve que le YHVH qui extermine Sodome et Gomorrhe est le Christ, mandaté par le YHVH, ‘de la part de qui’ il agit.

Le point est extraordinairement important, éminemment sensible, et potentiellement conflictuel…

Pour avancer dans la recherche, on dispose de la lettre du texte, des éléments disponibles de grammaire hébraïque, et des vues de grands commentateurs juifs, tels Rachi.

L’attention doit se concentrer sur la formule : ‘de la part de YHVH, du haut des cieux’ .

L’hébreu dit : מֵאֵת יְהוָה,  מִן-הַשָּׁמָיִם , méét YHVH, min-ha shamaïm.

La préposition מֵאֵת , méét, « d’avec, d’auprès », est en fait la combinaison contractée de deux prépositions מִן, min et אֵת, ét.

Min exprime « le rapport à l’origine, au lieu, d’où quelqu’un ou une chose vient ou sort »ii.

Ét signifie « auprès, dans, avec », comme dans Job 2,13 : « ils étaient assis auprès de lui ».

Donc méét signifie « venant de quelqu’un auprès de… ».

Cette interprétation est renforcée par l’addition que fait le texte de la Genèse : מִן-הַשָּׁמָיִם, min-ha shamaïm, « venant des cieux ».

Tout se passe comme si l’intention et l’exécution étaient dévolues à deux instanciations divines, portant le même nom (YHVH), et disposées dans un rapport de proximité l’une avec l’autre.

Que dit Rachi au sujet de ce verset? Ceci :

« VENANT DE L’ÉTERNEL. C’est le style courant de l’Écriture. Ainsi Lamec dit : Femmes de Lamec (Gen. 4,23), et non pas : Mes femmes. David dit de même : Prenez avec vous les serviteurs de votre maître (1 R. 1,33) et non pas : Mes serviteurs. Assuérus dit : Au nom du roi (Esther 8,8), et non pas : En mon nom. Ici de même : VENANT DE L’ÉTERNEL, et non pas VENANT DE LUI. – VENANT DES CIEUX. C’est le sens du texte de Job (36,31) : C’est par eux qu’Il accomplit Son jugement sur les peuples. Quand Dieu veut punir les créatures, Il leur envoie le feu du ciel comme Il a fait pour Sodome. Lorsqu’il fait descendre la manne du ciel, Il dit aussi : Je ferai pleuvoir pour vous le pain du ciel (Ex. 16,4). »iii

Ce qui est intéressant, c’est que dans la même explication, Rachi donne ensemble les deux interprétations. D’abord, à propos de ‘Venant de l’Éternel’, on voit que Dieu parle de lui-même à la 3ème personne (si j’ose dire!), comme un Lamec, un David ou un Assuérus. Ensuite Dieu, explique Rachi, délègue « aux cieux » le soin de punir ses créatures, puisque « c’est par eux qu’il accomplit Son jugement ».

On n’est donc pas plus avancé.

Même selon ce qu’indique Rachi, la formule ‘de la part de YHVH, du haut des cieux’ peut se comprendre comme l’admission implicite qu’il y a un second acteur divin, en l’occurrence « les Cieux », agissant « avec » ou « auprès » de Dieu, et « de sa part ».

Pour avancer il faut élargir le champ des références.

Eusèbe cite plusieurs autres occurrences troublantes.

Il relève dans les Proverbes de Salomon l’existence du Christ, ‘avant les siècles’, sous le nom de ‘Sagesse’, de ‘Conseil’, de ‘Science’ et d’ ‘Intelligence’.

« Je suis la Sagesse, j’habite dans le Conseil, et je m’appelle Science et Intelligence » ( Prov. 8,12).

Et cette existence a été formée avant le commencement du monde :

« Le Seigneur m’a formée comme commencement de ses voies, en vue de ses œuvres : il m’a établie avant les siècles. » (Prov. 8, 22-25).

Eusèbe note incidemment que c’est Moïse lui-même, qui a, pour la première fois dans l’Histoire, prononcé le nom de ‘Jésus’. En effet Moïse avait décidé de changer le nom de son successeur, pour lui rendre hommage, et l’honorer. Cet homme s’appelait de son nom de naissance ‘Hochéa, fils de Noun’, הוֹשֵׁעַ בִּן-נוּן, et Moïse décida de le nommer ‘Josué’, יְהוֹשֻׁעַ , Yoshu’a, ce qui veut dire « Il sauve », et qui est aussi le nom hébreu de Jésus.

L’indice est mince, convenons-en. Mais assez piquant.

Rien n’arrête Eusèbe. Il faut accumuler les signes, les minuscules traces que laisse l’Écriture.

Il faut aussi montrer que le Messie, l’Oint du Seigneur, non seulement avait été annoncé, mais qu’il devait être ignoré, voire persécuté par ceux-là mêmes qui devaient le soutenir.

C’est le thème du Messie ‘souffrant’, de l’Oint à qui l’on ‘fait du mal’, qui est évoqué par plusieurs prophètes, et non des moindres : Jérémie, Isaïe et David.

Eusèbe écrit : « Les prophètes qui suivirent ont parlé clairement du Christ, l’appelant par son nom (…) Ils ont prédit qu’il serait l’auteur de la vocation des Gentils. C’est ainsi que parle Jérémie ; ‘L’Esprit de notre Face, le Seigneur Christ a été pris dans leurs corruptions ; nous avons dit de lui : ‘Nous vivrons sous son ombre dans les Nations.’ »iv

L’expression ‘Seigneur Christ’, qui peut sembler a priori étrange dans la bouche de Jérémie, est en effet présente, littéralement, dans le texte hébreu, sous la forme מְשִׁיחַ יְהוָה , Mshiha YHVH, « l’Oint de Yahvé ».

Elle a été traduite par Eusèbe en grec : Χριστος κύριος, Christos Kurios, qui en est l’équivalent, à une différence près : dans l’hébreu original, le génitif est sous-entendu. Il faut comprendre l’Oint de YHVH, bien qu’en hébreu יְהוָה (YHVH) soit indéclinable, et ne puisse être mis au génitif.

Or Eusèbe ne met pas κύριος, « Seigneur », au génitif. Il traduit מְשִׁיחַ יְהוָה par Christos Kurios, « Christ Seigneur », et non pas « le Christ du Seigneur ».

En théorie, on serait en droit de considérer la traduction d’Eusèbe comme étant objectivement fautive, en terme de grammaire, – du moins si l’on accepte de lire un génitif sous-entendu dans מְשִׁיחַ יְהוָה.

Or c’est justement là le fond du problème…

Faut-il lire מְשִׁיחַ יְהוָה comme « le Messie YHVH » ou bien comme « le Messie de YHVH » ?

Après Jérémie, Eusèbe évoque Isaïe qui, pour sa part, affirme : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ; c’est pourquoi il m’a oint, il m’a envoyé évangéliser les pauvres, et annoncer aux prisonniers la liberté, aux aveugles le retour à la lumière. » (Is. 61,1)

Pour ‘l’Esprit du Seigneur’, l’hébreu dit רוּחַ אֲדֹנָי יְהוִה , ruah adonaï YHVH, c’est-à-dire mot-à-mot, « l’Esprit du Seigneur YHVH ».

Tout se passe comme s’il y avait trois entités divines, présentes conjointement et indissolublement : YHVH (l’Éternel), Adonaï (le Seigneur), et Ruah (l’Esprit)…

Mais le plus mystérieux est encore à venir. Il nous est introduit par un verset étrange de David.

Selon Eusèbev, David emprunte la voix même du Messie (ou du Christ) et il déclare à sa place: « Le Seigneur m’a dit : Tu es mon fils, je t’ai engendré aujourd’hui ; demande-moi et je te donnerai les nations pour ton héritage et pour biens les extrémités de la terre.» (Ps. 2, 7-8) 

David attesterait donc que le Christ est engendré par Dieu, qu’il est Son « Fils ».

Cette allégation est confirmée dans un autre psaume, plus étrange encore.

« Ton trône, ô Dieu, est pour les siècles des siècles, et c’est un sceptre de droiture (…) voilà pourquoi Dieu qui est ton Dieu t’a oint d’une huile d’allégresse, de préférence à tes compagnons. » (Ps. 44, 7-8) 

Eusèbe commente ce texte difficile de la façon suivante:

« Ainsi le texte l’appelle Dieu dans le premier verset ; au second il l’honore du sceptre royal, et dans un troisième, après lui avoir attribué la puissance divine et royale, allant plus loin, il le montre devenu Christ, consacré par une onction non point matérielle, mais par l’onction divine de l’allégresse. »vi

Ceci revient à montrer que le Messie est bien l’Oint de Dieu (ce qui est une tautologie), mais qu’il est aussi Dieu Lui-même (puisqu’Ils ne font qu’Un).

David emploie d’ailleurs une formulation encore plus explicite dans le psaume 109-110 :

« Le Seigneur a dit à mon Seigneur : ‘Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds.’ », et « Je t’ai engendré avant l’aurore ; le Seigneur a juré et il ne se repentira pas de son serment : tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisedech. » (Ps. 109-110, 1-4)

Quoi de plus étrange que l’expression : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur » ?

N’est-ce pas là une image du « dédoublement » de la Divinité, qui s’adresse à son propre Oint, et lui demande de s’asseoir à Sa droite ?

Le texte hébreu de Ps 109-110, 1 dit : נְאֻם יְהוָה, לַאדֹנִי (néoum YHVH la-Adonaï), « Parole de YHVH à mon Seigneur ».

Là encore on ne peut que constater un dédoublement de la Divinité en YHVH et en ce que David appelle le « Seigneur ».

Dans un autre psaume, David va plus loin encore. Il évoque l’idée qu’il peut y avoir plusieurs Christs, de même qu’il y a plusieurs prophètes.

« Ne touchez pas à mes Christs, et ne faites pas de mal à mes prophètes. » (Ps. 104,15)

En hébreu :  אַל-תִּגְּעוּ בִמְשִׁיחָי;    וְלִנְבִיאַי, אַל-תָּרֵעוּ. (al-tag’ou bi-mshiha-i ; v-li-nbiâ-i al-tar’ou).

L’important, dans ce verset placé par David dans la bouche de Dieu Lui-même, c’est qu’il recommande aux Juifs de ne pas « toucher » ni « faire du mal » aux Christs, aux Messies et aux prophètes:

Dieu crie, à travers le chant de David :

« Mes Oints, mes Messies, mes Prophètes, mes Christs : n’y touchez pas ! Ne leur faites pas de mal ! »…

iEusèbe. Histoire ecclésiastique. Livre I. Ch. 9. Trad. Émile Grapin. Ed. Alphonse Picard. Paris, 1905

iiDictionnaire Hébreu-Français, N. Sander et I. Trenel, Paris, 1859

iiiRachi. Commentaire de la Genèse. Traduit par le Grand Rabbin Salzer. Ed. Fondation S. et O. Lévy. Paris, 6ème édition, 1988, p.117

ivEusèbe. Histoire ecclésiastique. Livre I. Ch. 3, 6. Trad. Émile Grapin. Ed. Alphonse Picard. Paris, 1905

vEusèbe. Histoire ecclésiastique. Livre I. Ch. 3, 6. Trad. Émile Grapin. Ed. Alphonse Picard. Paris, 1905

viEusèbe. Histoire ecclésiastique. Livre I. Ch. 3, 14-15. Trad. Émile Grapin. Ed. Alphonse Picard. Paris, 1905