L’esprit dort encore


« L’Esprit dort encore » ©Philippe Quéau 2024 ©Art Κέω 2024

Se perdre dans les profondeurs de la pensée ou les flux de l’art, se vouer aux charmes plastiques des idées ou des formes, est une tentation irrésistible. En me jetant dans ces abysses, j’acquérais, du moins le croyais-je alors, une certaine aptitude à capter l’obscur des choses, à deviner leur face interne. Plus important encore, il me semblait que je m’efforçais de saisir ce qui sourd en elles, ce qui s’en exsude. La pensée a ce curieux effet qu’elle me met à une certaine distance de ce que je pense en réalité (mais que je n’arrive pas à cerner). Quant à l’art, il place la chose devant moi comme si elle était une sorte de mystère. Mais c’est un mystère plat, en somme. Avec une étiquette. Un mystère pour la galerie, qui se cantonne, avec un certain savoir-faire bourgeois, dans une distance mesurée, appropriée, et surtout dans un retrait éternel d’avec ce qui le dépasse de beaucoup.

La vie des natures mortes flamandes, par exemple, cette vie mise en scène avec talent, se présente comme une débauche, toute théorique, de poils et de plumes, de saveurs, d’odeurs, de couleurs, dont nous sommes souvent privés dans la réalité, mais qui ébranlent les sens, et ouvrent une sorte d’espace, un lieu ceint, cerné de pigments, de vernis, supputant une pléthore artificielle de gibiers, d’entrailles, de graillon de cuisine, avec en sus, en arrière-plan subjectif, l’insupportable raillerie des banqueteurs, la vulgarité des appétits bas.

Le véritable mystère n’a pas de fond, ni de forme. La chose même reste intangible, lointaine, et ses attributs invisibles. L’essentiel ne se donne jamais à voir. Il ne se donne que dans l’absence. Il ne se découvre, un peu, qu’en se cachant bien davantage. Mais c’est cela qu’il faut apprendre à voir. Se laisser aller au désir indolent, mais en éveil, de la distance

L’horizon, la ligne, la fuite, le possible, l’infini, toutes ces idées sont a priori des formes creuses, qu’il faut tenter de remplir, de glaise, de charbon, d’huile ou d’encre. Fascination du singulier, sensation de ce qui s’en dégage, de ce qui s’ouvre alors, mais à la condition de rester sur place, de ne pas s’élever, de laisser l’autre s’enfuir doucement. Vivre les choses comme des mondes, saisir leur profondeur, mesurer leur distance, leurs possibilités propres, imaginer la largeur de leurs horizons, la hauteur de leurs courses, s’enrichir de leurs puissances ouvertes, indifférentes, et modestes, au fond. Toute une vie devant laquelle l’infini se plaît à flotter, à palpiter.

Je me surprends alors à le désirer cet infini, ou ce qui en tient lieu, un monde fini qui n’en finit pas de s’étirer, avec des milliards de filaments qui s’effilochent, et qui laissent boulocher leur laine exsangue. Oui, je me surprends, par instants, à désirer aussi l’éternité, ou ce qui devrait en tenir lieu, – l’instant même, le cosmos assemblé en un clin d’œil. Mais cet instant ne se réalise que si l’on en nie l’immédiateté.

J’ai fait ça toute ma vie, j’ai cherché, étudié, lu, réfléchi. Le védisme, l’hindouisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, le soufisme, je les ai survolés, en profondeur. Et j’en ai conclu que tous ces –ismes, au fond, ce ne sont que des mots. Ce qu’ils recouvrent ne sont que de pâles essais, de courtes tentatives, trop humaines, relativement coites face à la seule chose, réellement extraordinaire, le mystère indicible, cette vérité transcendante. J’ai finalement cessé de chercher dans les –ismes. Je veux maintenant retrouver l’essence simple de ma confiance, l’énergie infinie, sous-jacente, silencieuse, et le choc sans retour, l’impulsion inarrêtable, qu’elle prodigue à qui l’entr’aperçoit.

Mon petit moi me fatigue. Certes, je sais bien que c’est une coquille de noix, ou un écrin de nacre, suivant les éclairages. Mais c’est d’abord un mur d’enceinte, un enclos fermé, du point de vue du grand O. , – l’Oméga, l’immense ouvert. Mon moi se mure de culture, d’éducation et de savoirs, et il reste donc fait de murs. Il faut les abolir ces murs, ou sauter par-dessus, et filer au désert. Depuis des millions d’années, moi, Homo, tour à tour Erectus, Habilis ou Sapiens, j’ai vécu tout cela : les sensations, les perceptions, les sentiments, les savoirs, les idées, les concepts. Et sans cesse, à chaque fois, je m’en suis échappé, j’en suis sorti, souvent par le haut, parfois par le bas, ou aussi de côté, visant le biais. Ni l’étude, ni la science, ni la philosophie, ni la religion, ne m’ont, en fait, satisfait. J’en ai toujours trop ressenti la petitesse, les limites, le côté étriqué, mesquin, les tics et tout le toc. J’aspire maintenant à plus haut, à beaucoup plus grand, à infiniment plus fort. J’aspire à voir mon souffle vraiment coupé. J’aspire à quelque nouvelle inspiration, explosive, immersive, submergeant tout. Je ne peux plus me contenter de seulement un petit souffle, un doux murmure, pour reprendre la façon dont Élie le Tisbite en parlei. Je veux un vent d’ouragan, un vent d’une inspiration si intense, si vivante, si indescriptible, qu’elle façonne un autre esprit en moi. Je veux maintenant pouvoir voir, et revoir, ce qu’est l’essence de tout ce qui est, le fondement de l’être, la racine de tout ce qui pense, et l’essence de la conscience.

J’ai longtemps médité, j’ai réfléchi, j’ai renoncé au monde et à ses pompes, je me suis voué à la recherche, depuis des éons, depuis des millions d’années. Mais, après tout ce temps, qu’ai-je appris de sûr, qu’ai-je acquis de certain ? Rien que de la pacotille, des scintillements vains, des fariboles sans lendemain. Mais c’est au moins cela que j’ai appris, à savoir que tout savoir est vain, ou, plus exactement, assez minuscule.

Voilà où j’en suis. Je sais que je suis un être infime, dont l’essence est près d’être intimement ‘rien’, mais je sais aussi que je veux voir le Tout. L’absolument Tout. Désir absolument absurde ? Orgueil délirant ? Folie des grandeurs ? Explosion de l’ego ? Non, non. It’s just a fact. It’s just what I am. No less. Je sais bien que je ne suis rien, je sais bien que je ne sais rien, je sais tout cela, mais bien que je sache que je ne sais et ne suis rien, je sais aussi ce que je veux savoir, et ce que je veux savoir, c’est Tout, rien de moins que Tout. Oui, regardez-moi avec de grands yeux, plein de commisération. Oui, vous penserez peut-être, in petto, ‘ce type est fou’. Pensez ce que vous voulez. Franchement, je n’en ai cure. Je suis passé par là il y a plusieurs centaines de milliers d’années. Tout cela m’indiffère. Je me confie sincèrement à vous, en ces lignes, parce que je pense que cela peut, peut-être, avoir une utilité, à long terme, à très long terme. Qui sait ? Mais franchement, je ne suis pas là pour négocier, pour argumenter. Toutes les misérables batailles de mots me fatiguent, m’exténuent même, m’ennuient prodigieusement. Il y a bien mieux à faire. Si vous me prêtiez une oreille attentive, ou du moins neutre, impartiale, je pourrais vous en dire un peu plus, mais pas maintenant, pas aujourd’hui. Le temps coule trop vite. J’ai encore beaucoup à faire.

Je veux quand même ajouter cela. Je désire établir un lien, une passerelle, ouvrir une voie, entre ce pitoyable moi, ce petit tas d’ego, cet esprit riquiqui qui est le mien, et ce grand Tout, cet abysse, cet infini. Je ne crois plus aux illusions mondaines, humaines, – tous les tours, je les ai éventées, décortiquées. La prestidigitation intellectuelle m’indiffère, comme un clown triste qui raterait toutes ses sorties.

Je suis pour moi-même une illusion, et ça je le sais pertinemment. Je ne suis donc pas entièrement sans savoir, puisque je sais ça, au moins. Mais, justement, cela ne me suffit pas ; ce que je veux voir, et savoir, c’est le savoir tout entier ; je désire précisément tous les savoirs, je voudrais avoir totalement accès à l’entièreté des savoirs totaux.

Impossible, direz-vous. Oui, peut-être. Sûrement, sans doute. Mais je veux ça, quand même, et rien d’autre ne me satisfera jamais. Je veux la voir, la Vérité immense, la voir tout entière, en faire le tour extérieur, et plonger dans son intérieur. « Impossible ! » croasseront, dégoûtés, les corbeaux de la nuit, du doute et du mépris.

Plus grave, cependant, est le fait que cela (le Tout, qui est aussi l’Un), dans son absolu éloignement, semble me dire : « Il est impossible de me voir et vivre », ou quelque chose d’approchant, du genre : « Entre toi et moi, il n’y a vraiment aucun terrain commun, aucune rencontre possible, de quelque nature que ce soit. On pourrait comparer la distance qui nous sépare, à celle qui ne cesse de s’agrandir entre le chien qui aboie et la galaxie du Chien, lesquels n’ont objectivement rien de commun, si ce n’est ce seul mot – chien, ce qui n’est pas grand chose ». Je rétorque illico au Tout : « Y a-t-il alors, au moins en théorie, d’autres relations possibles que celles de se voir ou de se parler ? Il y a quand même une question à laquelle il faudra bien que vous répondiez, Monsieur Tout, ou Madame Toute. A quoi rime donc le fait que moi, qui ne suis rien, ou une infime partie de presque rien, j’ai encore en moi ce grand désir de vous voir, ou du moins d’apercevoir un signe de votre être, ou au moins un éclat de votre absence ? A quoi riment mes millions d’années d’existence, de souffrances, de joies, d’espoirs, d’intuitions, d’arguties, de doctrines, de projections ? Il y a quelque chose d’illogique dans tout cela, fondamentalement. Et j’aimerais comprendre le fondement de cet illogisme ». Le grand Tout (auquel s’unissait Madame Toute) partit d’un grand éclat de rire : « Ah ! Ah ! Ah ! Décidément, tu ne lâches pas le morceau, mon petit bonhomme. Pour le moment, fin de la discussion. Reviens plus tard, si tu y tiens. Nous verrons alors ce qu’on peut faire. »

Je m’en retournai donc à mes songes. Je vis déjà ceci : tous les savoirs que j’ai acquis sont accessoires, contingents, divergents. Ils n’ont fait que m’aveugler davantage. Je cherche toujours la Vérité, mais par leur existence même, leur partialité, leur provincialisme, ils la nient en quelque sorte. Ils en montrent la distance, l’inaccessibilité, voire la minent, en en prétendant montrer la profonde contradiction interne. J’ai fini par comprendre que le savoir, même s’il n’est pas l’illusion même, comme pensent les bouddhistes et bien d’autres, la génère, cette contradiction. Il brouille ma vision de quelque chose de très important, à mes yeux du moins, – la substance même de mon esprit. Cet esprit, si je veux le voir lui-même, dans sa substance, c’est parce que c’est par lui que je serai, peut-être un jour, amené à voir le Tout. Mais pour ce faire, il me faut d’abord me vider de tous les pseudo-savoirs, de toutes les fausses sciences. En quoi le théorème de Pythagore, par exemple, m’aiderait-il à découvrir le secret ultime de l’Univers ? En quoi les « sciences humaines » pourraient-elles me renseigner sur tout ce qui n’est pas humain, ou sur tout ce qui est bien au-delà de la science ? Un nouvel esprit ne pourrait-il pas déjà dormir, lové dans le sein de mon esprit, et attendant patiemment de venir au jour ? Quel ‘savoir’ me l’apprendrait-il ?

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i1R 19,12

Doubt and I


« Descartes »

Conceptions of the ‘I’, the ‘ego’, the ‘person’, the ‘subject’, the ‘individual’ or the ‘self’ have become increasingly important in Western philosophy since Descartes and his cogito. By asserting « I think », and even more so « I doubt », Descartes placed the singular existence of the « I » and the pre-eminence of the « ego » at the centre of his philosophy. Before him, no doubt, other philosophers had an idea of the ‘self’, but they did not have the idea of basing this idea on the assurance of a doubt about it.

Take Montaigne, for example. Pascal described, with a kind of light-hearted irony, the nature of the doubt that assailed the author of the Essays, a doubt so doubtful that it made him doubt even his own doubt: « Montaigne places all things in such universal and general doubt that this doubt carries itself away, that is to say, if he doubts, and doubting even this last proposition, his uncertainty rolls over itself in a perpetual circle without rest; opposing equally those who assure that everything is uncertain and those who assure that everything is not, because he does not want to assure anything. The essence of his opinion, which he has not been able to express by any positive term, is to be found in this self-doubting and self-ignoring ignorance, which he calls his master form. For if he says he doubts, he betrays himself, by at least assuring that he doubts; which being formally against his intention, he could only explain by interrogation; so that, not wanting to say ‘I don’t know’ he says ‘What do I know?’ of which he makes his motto. »i

After Descartes, the so-called ‘modern’ philosophical systems that followed, and especially the German idealist philosophies, amplified interest in the figures of ‘I’, ‘ego’ and ‘self’. These personal pronouns, in their deceptive simplicity, embodied various attempts, literally semantic and grammatical, to denote what human beings ‘are’, or rather appear to be, and thus more conveniently designate, at least in appearance, ‘what makes each of us what we are’ii .

But there is nothing less timeless than ‘modernity’. Modern philosophies, as the latest arrivals in the history of thought, are predictably doomed to have to pass the baton in their turn at some point in the future. In their passing glitter, their assertive arrogance, their piecemeal questioning, their contrived theses, they can never make us forget that the conceptions on which they are based are not in themselves universal or absolutely necessary. Other thinkers, of whom we have no idea, will perhaps, in the centuries to come, come up with other points of view. There is no doubt that, on a subject as obscure, profound and abysmal as that of the subject or consciousness, alternative views will flourish and bear new fruit.

If we look briefly at the past, neither the Hebrews nor the ancient Greeks, to take these two examples, attached to the personal pronouns in use in the grammars of their languages, Semitic and Indo-European respectively, an ontological weight comparable to that which they took on in modern philosophies of the ‘subject’, such as those of Descartes, Kant, Fichte or Hegel. But in the absence of ontological weight, their pronouns possessed other qualities, more evanescent, intangible or implicit, perhaps, but nonetheless highly significant, allusive and challenging.

As far as the ancient Hebrews are concerned, several grammatical treatises would not exhaust the subject of ‘subject’. To give an idea of the resources of Hebrew grammatical forms, I will limit myself here to the example of the three personal pronouns juxtaposed one after the other, אֲנִי אֲנִי הוּא , ani, ani, hu’, (« me, me, him »), when God (YHVH) used them to name himself in Deuteronomy, 32,39. This Trinitarian and strange combination of two ‘me’ and one ‘him’ seems designed to reveal a kind of latent, abysmal power in these pronouns intended to define the essence of God.

As for the ancient Greeks, the role of the ‘self’ is nothing less than simple or elusive in Hesiod, Homer, the pre-Socratic philosophers and Plato. But it is not ‘modern’. Frédérique Ildefonse, in her book Le multiple dans l’âme. Sur l’intériorité comme problème, makes a point of expressing her reluctance in principle to use the very word ‘self’ in the context of Greek mythology or philosophy. She considers that the philosophical use of the word ‘I’ is inadvisable, because it is tantamount to « reproducing grammatical categories in the order of the concept, in this case transforming a personal pronoun into a concept »iv . In her view, the ‘I’ has the character of a ‘false end’. It fixes or freezes reflection prematurely. « Rather, the concept of the self artificially blocks the analysis, when it could be developed further ».v

She refers to Lacan, who does not believe in the ‘I’ either. Lacan refers to it in a curiously Anglo-Latin phrase, ‘autonomous ego’, and believes that belief in its existence is ‘a rather common folly’…

« What inner necessity does it serve to say that somewhere there must be an autonomous ego? This conviction goes beyond the individual naivety of the subject who believes in himself, who believes that he is himself – a fairly common folly, and not a complete folly, because it is part of the order of beliefs. Obviously we all tend to believe that we are us. But we’re not as sure as that, if you look closely enough. In many very specific circumstances, we doubt it, without undergoing any depersonalisation ».vi

The Latin word ego comes from the Greek ἐγώ whose Indo-European root is *aghamvii , which gave rise to several other derivatives in various Indo-European languages, including the Gothic ik, the German ich and, most originally, the Sanskrit अहम्, aham. The latter form is also, it should be noted, the origin of the pronouns moi in French and me in English. Notwithstanding the existence of the word ἐγώ, ‘me’, it remains a matter of debate how the ancient Greeks conceptualised the nature of what it covered. For example, the Athenian states in Plato’s Laws, according to the translation by Auguste Diès: ‘The soul is entirely superior to the body, and, in this very life, what constitutes our self is nothing other than the soul: the body is, for each of us, only the concomitant image; thus we are quite right to say that the lifeless body is only the image of the dead, and that the real self of each of us, what we call the immortal soul, goes to give account before other gods, as our ancestral law declares. »viii In this translation, we see that the word ‘me’ appears twice, although the Greek word ἐγώ is in fact completely absent from the Greek original… On this ground, F. Ildefonse criticises the classical translations of Platoix , which render the expression ‘τὸ παρεχόμενον ἡμῶν ἕκαστον τοῦτ’εἶναι’ (to parekhomenon hèmôn hékaston toût’eïnai) by: « the real self of each of us », or by: « what constitutes our self ». She recommends sticking to a more literal version, and suggests translating ‘τὸ παρεχόμενον ἡμῶν ἕκαστον τοῦτ’εἶναι μηδὲν ἀλλ’ᾒ τὴν ψυχήν’ by « what makes each of us what we are, it is nothing other than our soul ». In doing so, she is moreover in full agreement with Léon Robin’s translation, published in 1950 in the Bibliothèque de la Pléiade, and which is almost identical: « ce qui fait de chacun de nous ce qu’il est, n’est rien d’autre que son âme ».x F. Ildefonse also quotes Michel Narcyxi who also questions the translation of ἡμῶν ἕκαστον (hèmôn hékaston) as « self ». In fact, there is nothing in the original Greek text to suggest that for Plato ‘the true self is the soul’. Without using the word ἐγώ, ‘I, self’, Plato invites us to explore other avenues, such as that of the ‘immortal principle of the soul’ (arkhen psukhès athanaton) or that of the inner ‘demon’ (daimon) supposed to inhabit the soul.

By way of comparison with these resolutely non-modern Platonic ideas, Michel Narcy refers to the definition of the self as given by Adolphe Franck’s Dictionnaire des sciences philosophiques: « The self is the name by which modern philosophers are accustomed to designate the soul insofar as it is aware of itself and conceives of its own operations, or that it is both the subject and the object of its thought ».xii This definition establishes a link between the concept of self and that of consciousness, a link notoriously absent in Plato. Adolphe Franck’s article reinforces the idea of an identity equation between the self, the soul and consciousness. In Kantian philosophy, this identity takes on a more abstract meaning, that of the pure self or self-reflective consciousness. For Fichte, the abstract self will even identify with the idea of the absolute, insofar as it thinks itself. For Schelling and Hegel, it embodies the particular form or manifestation of the absolute insofar as this form reveals it to itself. « When Descartes defined himself as something that thinks, res cogitans, or enunciated the famous proposition: I think, therefore I am, he was really putting the self in the place of the soul; and this substitution or, to put it more accurately, this equation, he did not content himself with establishing it in the substance of things, he also made it pass into language. Because, ‘on the one hand’, he says (Sixth Meditation, § 8), ‘I have a clear and distinct idea of myself in so far as I am only a thing that thinks and is not extended, and because, on the other hand, I have a distinct idea of the body in so far as it is only an extended thing and does not think, it is certain that this self, that is to say my soul, through which I am what I am, is entirely and truly distinct from my body, and that it can be or exist without it. »xiii However, we do not see that this expression ever took on the rigorous and absolute meaning that was later attached to it, either by him or by any of his disciples. He does intentionally say ‘I’ instead of ‘my soul’, but he does not use theword ‘I’ to designate the soul or the spirit in general. It is only in the German school of thought that we come across this expression for the first time, and it is also there that it reaches a degree of abstraction that the psychological or experimental method, brought in by Descartes, cannot authorise. The self, in Kant’s system, is not the soul or the human person, but consciousness only, thought insofar as it reflects itself, i.e. its own acts, and the phenomena on which it is exercised. Hence, for the founder of critical philosophy, two kinds of self: the pure self (das reine ich) and the empirical self. The first, as we have just said, is the consciousness that thought has of itself and of the functions that are entirely its own; the second is the consciousness applied to the phenomena of sensibility and experience. Fichte makes the ego the absolute being itself, thought substituted for the creative power and drawing everything from its own bosom, mind and matter, soul and body, humanity and nature, after it has made itself, or posited its own existence. Finally, in the doctrine of Schelling and Hegel, the self isneither the human soul, nor human consciousness, nor thought taken in its absolute unity and placed in the place of God; it is only one of the forms or manifestations of the absolute, that which reveals it to itself, when, after having spread out as it were in nature, it returns to itself or collects itself in humanity. » xiv

If we were to undertake a general history of the word « I » and of the conceptions attached to it, we could undoubtedly determine that the « I » has never been considered to be perfectly identical with what is called the soul or consciousness. The self can certainly represent the soul, but only when it has reached a state of development where it is truly aware of itself and its various ways of being. But the « I » doesnot embody the very essence of the soul, nor the whole range of its manifestations. It does not show it to us in all its possible states and in all the putative forms of its existence. There are certainly states in which the soul does not yet know itself. Thus the soul in infancy, and before that during the uterine life that precedes birth. There are also states in which it ceases to know itself, as in the time of dreams, deep sleep, and the various states of unconsciousness that can affect life, without the soul necessarily being aware of being a self. If we wish to affirm that the notion of self is formally linked to that of consciousness, what then becomes of the identity of the human person in cases where this consciousness is not complete, or is more or less obscured? Is not the soul then distinct from the self, when it is immersed in the obscure sensations of a relative or absolute unconsciousness, or when it is dominated by instinctive faculties, in which consciousness plays no assured role?

The modern preeminence of the ego over the notion of the soul, – downgraded to the status of a Platonic essence, and as such discredited –, is now apparently predominant. But for how much longer? Neuroscience research has not found the slightest trace of soul in synaptic microtubules. Is this the end of the story? It’s doubtful.

It is certain, on the other hand, that the dominance of the ego leads moderns to dismiss any role for the soul in thought, and to postulate that thought is in some way identical to the ego. The ego becomes the ultimate symbol of the human person who has reached the full development of her ‘consciousness’. This eminent role of ‘consciousness’ was also undoubtedly one of the main reasons for the emergence of the ego, the reason why the human person could be considered by the idealist philosophies already mentioned as a simple ‘mode’ of divine thought, becoming aware of itself.

But there are many other avenues open to us if we are prepared to stray from the beaten track. Firstly, consciousness could be considered as pure energy, and not as a state. From this point of view, it would not be a mode of being of the ego or the subject. Its own movement could be conceptualised as essentially incessant, autonomous, and therefore essentially infinite. The essence of consciousness-energy would be that it always surpasses and increases itself, from its own point of view, in its own world, different from the material world, that ontologically static world where, it is said, ‘nothing is lost, nothing is created’.

Secondly, we cannot exclude a priori the idea that the soul does exist, as a substance, as an irreducible monad. The conceptual annihilation of the soul by modernists could itself be conceptually annihilated in the coming centuries, or millennia, as a result of discoveries that are unimaginable today.

If we follow these lines of thought, we may find that the conceptions of the German idealists (Fichte, Hegel, Schelling), who see in the human soul a kind of incarnate figure of the Absolute, are too simple. Their conclusions are too hasty, too premature. Nothing has yet been absolutely finalised in the great metaphysical and pan-cosmic drama that continues to unfold. Everything remains to be done.

The question of the self isproving to be a thorny one – much more so than a bush of burning thorns.

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iPascal. L’entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne. Delagrave, Paris, 1875, p.25

iiTo use Plato’s expression, Laws XII, 959 a, in Léon Robin’s translation.

ivFrédérique Ildefonse The multiple in the soul. On interiority as a problem. Vrin. Paris, 2022, p. 32

vFrédérique Ildefonse The multiple in the soul. On interiority as a problem. Vrin. Paris, 2022, p. 32

viJ. Lacan. The Seminar, Book II. The ego in Freud’s theory and in the technique of psychoanalysis. Paris, Seuil, 1978, p.24

viiMichel Bréal and Anatole Bailly. Latin etymological dictionary. Latin words, grouped according to meaning and etymology. Hachette, Paris, 1918, s.v. « ego ».

viiiPlato, Laws XII, 959 a-b, in the translation by Auguste Diès, quoted by F. Ildefonse.

ixLike those of Joseph de Maistre and Auguste Diès.

x« Between the soul and the body there is a radical difference, and in life precisely what makes each of us what we are is nothing other than our soul, whereas the body is a semblance with which each of us is individually accompanied ; and it is rightly said of the body of a dead man that it is a simulacrum of that man, whereas what each of us really is, that imperishable thing to which we give the name of soul, goes off to other Gods to give account to them, as our national traditions state.  » Plato, Laws XII, 959 a-b. Translated by Léon Robin, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1950, p.1114.

xiM. Narcy, « En quête du moi chez Platon », in Le moi et l’intériorité, p.58.

xiiDictionnaire des sciences philosophiques by a society of professors and scholars under the direction of M. Adolphe Franck, Paris, Hachette, 1875, p.1122

xiiiDescartes. Méditations métaphysiques. GF Flammarion, Paris, 2009, p.190

xivDictionnaire des sciences philosophiques by a society of professors and scholars under the direction of M. Adolphe Franck, Paris, Hachette, 1875, p.1122

Une extase à la brune (une brève prosaïque)


« Une Guha (grotte) dans l’Himalaya ».

Ce soir, ma pensée s’éteint comme une chandelle s’endort. Mon esprit se sépare, se retire sans bruit dans sa cave. Cueva. Guha. Ma conscience maintenant, doucement s’éploie, sans l’ombre d’une idée. Je vois qu’elle s’élève en silence, elle monte, infime, infinie, calcinée, transie. Mon cerveau, un peu immobile, se suspend à son vide impalpable ; mon hippocampe se cabre, se rétracte, se défait, se dénoue, se détache de son sommeil mémoriel. Le cortex lourd, dense, peuplé d’aptes synapses, ne daigne me concéder la plus minime diminution de conscience. Je me compose d’un calme galactique. Il semble que je sache qui je suis, où je vais et pourquoi. Ma conscience continue de s’élever bien au-dessus de qui elle fut, au-delà de ce qu’elle fut. Ce ‘qui’ et ce ‘ce que’ se fondent. Ego et soi aussi se mêlent. Tout se lie. Tout s’intrique, tout se tient, par des fils infinis d’hyphes affamés, glissants. Mon ‘je’ n’est ici ni ‘lui’, ni ‘tu’, ni ‘nous’, ni ‘eux’, il est sans sujet, ni objet. Pure transparence. Complètement noumène. Quelque entité, — serait-ce une divine stance, un ineffable silence, une sacrée science ? — sourd de ce moi mou, brisé, et prend mollement sa place, comme si le Sommeil en personne, ce Dieu vraiment védique, s’emparait nuitamment de mes rêves, pour les affranchir de l’obscur.

Je me trouve sans transition au bord de la conscience du monde, — ce monde-ci seulement, bien sûr. Cette planète de boue et de bleu, je la vois, de plus en plus loin, s’amenuiser dans la nuit. Une sorte de lumière, un océan de sens, des soleils saignants, une forêt de voies verticales, des plaines de vues amples, prennent sa place, offrent une alternative à la masse, ouvrent une lente issue à la matière. Je pense alors, en un sens, commencer de comprendre autrement, d’un autre point de vue, l’essence du théâtre universel, le principe osmotique du cosmos, ‒ et les puissances despotes, magnétiques, magmatiques, mathématiques.

Je m’agrippe aux moindres parcelles de la mémoire. Je refuse le Léthé et ses léthargies. Je désire l’éveil, et l’été de la lumière, cette souveraine du midi. J’aspire à la liberté infinie des dieux, à la félicité des flux. J’embrasse l’univers tout entier, et aussi tout ce qui est au-delà de son orbe. Je suis ravi, Rabbi ! Comment me retiendrais-je, à quoi m’arrimerais-je, en ce plein vol ?

Cette nuit, je fis vœu de ne rien fuir. Affronter le vide, défier le plein, devint un exercice vital. Je me fis immensément petit devant l’infiniment grand. Je me fis aussi un peu plus grand que mon espoir, un peu plus vaste que mes rêves. Je vis, et je sus que je n’avais rien vu. Je tus aussi tout ce que je sus.

La nature du divin se révèle dans chaque vie, la plus humble et la plus glorieuse, la plus courte et la plus ténue. Personne n’est jamais condamné à s’en abstraire toujours. Nos vies se tissent intensément, jour après jour, dans la chaîne des songes et la trame des actes. Quelle délicate Pénélope saurait détisser des nœuds aussi serrés ? Tout en Ulysse est Odyssée. Toute lumière bat des sols noirs, de ses photons saints. Toute étoile un jour éclabousse de gouttes blanches des tonnes de livres sombres. Il n’y a pas d’autre vérité que ce Soi. Il est divin, disent-ils. Il est la somme de toutes les âmes. Il est donc le Tout, ‒ il est tout ce qui se tient au-delà du Tout, dans l’attente. Il s’ouvre toujours plus qu’il ne se donne, il suffit de lever la tête, d’ouvrir la main.

L’utérus et la mort. Ou : Du sens de la civilisation actuelle


 

Le Livre des Morts tibétaini a pour titre dans sa langue d’origine : Bardo Thödol, c’est-à-dire littéralement : « La libération par l’entendement » (Thödol), « dans l’état suivant la mort » (Bardo).

Ce livre se donne pour tâche de décrire ce qui va arriver à la « conscience », juste après la mort et pendant les quelques jours suivants. Il narre avec une précision étonnante ce qu’il se passe pendant l’agonie, puis le passage de la « conscience » du mort par l’étape intermédiaire du Bardo, durant laquelle elle devra s’efforcer d’opérer les choix cruciaux qu’il lui reste encore à effectuer : atteindre l’illumination ultime et devenir Bouddha, ou bien, faute d’y réussir, renaître dans le monde phénoménal.

Le Bardo Thödol appartient à la tradition bouddhiste dite du « Grand Sentier » (ou du « Grand Véhicule »), Mahāyāna. Il est remarquable qu’aucune des autres grandes religions mondiales (orientales ou occidentales) ne dispose d’un texte qui lui soit de quelque manière comparable.

Le Bardo Thödol se divise en trois parties. La première, appelée Tchikhai-Bardo, décrit les processus psychiques qui se déroulent au moment même de la mort. La deuxième partie, appelée Tchönyid-Bardo, traite de l’état qui suit la mort effective, état pendant lequel la « conscience » du mort doit se rendre compte de la fin définitive des illusions liées à son karma et de la possibilité qui lui est alors donnée d’accéder à l’état de Bouddha. La troisième partie, appelée Sidpa-Bardo, traite des conséquences d’un échec, toujours possible, et de l’impossibilité de la « conscience » à entrer dans l’immuable Lumière d’Amitābha Bouddha, ce qui implique la nécessité de « redescendre » dans le monde des phénomènes et de « naître à nouveau ».

Si le « Livre des Morts tibétain » est unique en son genre dans la littérature mondiale, il présente cependant quelques analogies troublantes avec le « Livre des Morts égyptien ».

Ces analogies portent sur la manière dont la « conscience » du mort est confrontée à son nouvel « état » et sur les moyens dont elle dispose pour tenter d’en sortir, c’est-à-dire pour se « diviniser ».

Le seul fait que l’on puisse parler d’analogies entre des textes aussi apparemment éloignés peut s’interpréter de deux façons.

Il se pourrait que cela témoigne d’un lien profond mais occulte entre l’un des fondements essentiels de l’ancienne religion égyptienne, et la tradition du bouddhisme tibétain, aujourd’hui toujours vivante. On pourrait même supputer l’existence d’influences, directes ou non, d’une de ces traditions sur l’autre, à des époques reculées.

Si l’on exclut l’hypothèse d’une telle influence ou d’un tel partage d’idées entre l’Égypte et le Tibet, cela indiquerait alors qu’un développement analogue, parallèle mais indépendant, de ces deux traditions (l’égyptienne et la tibétaine) a été possible, et ceci dans des circonstances bien différentes et des contextes fort éloignés. Il faudrait en déduire, dès lors, l’existence de « constantes anthropologiques », œuvrant sans relâche au sein de l’humanité, et se révélant de manière éclatante ici et là, dans deux foyers spirituels particulièrement brillants (l’un désormais disparu et muséifié, mais l’autre toujours actif, à travers le rayonnement du bouddhisme Mahāyāna).

La formule « constante anthropologique » peut être aisément remplacée, si l’on préfère, par celle d’« archétypes » émanant de l’« inconscient collectif » , pour reprendre la terminologie de C.-G. Jung.

C.-G. Jung a d’ailleurs lu fort attentivement le Livre des Morts tibétain et en a fait un commentaire savant, selon un angle qualifié de « psychologique »ii.

Ce qui le frappe d’emblée, c’est que l’intelligence et l’illumination suprêmes, qui ouvrent la possibilité de pénétrer la « Claire Lumière », et de s’identifier au « Bouddha », sont offertes à la conscience pendant l’agonie du mourant, avant même la mort effective, et à nouveau immédiatement après la mort.

« La plus haute vision qui nous soit accessible n’intervient pas à la fin du Bardo, mais tout à fait au début de celui-ci, au moment de la mort, et ce qui se produit ensuite est un glissement progressif vers l’illusion et le trouble, jusqu’au déclin dans une nouvelle naissance physique. L’apogée spirituel est atteint à la fin de la vie. La vie humaine est donc le véhicule de l’achèvement le plus élevé ; en elle seule est créé le karma qui permet au défunt de demeurer sans objet dans le vide de la plénitude lumineuse et de monter ainsi sur le moyeu de la roue de la renaissance, délivré de toute illusion concernant la naissance et la mort. »iii

Mais si, pour une raison ou une autre, cette occasion d’atteindre cette « plus haute vision » ne se concrétise pas au moment de la mort, tout n’est pas encore perdu.

Il reste toute la période subséquente du Bardo, qui dure sept semaines, soit quarante neuf jours, et qui est censée offrir à la « conscience » du mort de multiples autres occasions de pénétrer et surtout de demeurer dans la « plénitude lumineuse ». Elle doit découvrir pour ce faire que « l’âme est elle-même la lumière de la divinité, et la divinité est l’âme »iv.

Pendant ces sept semaines, des prières et des exhortations sont prononcées par les vivants qui entourent le mort et l’assistent dans son (dernier?) voyage. Il s’agit de l’aider à obtenir enfin sa libération et son illumination, en écartant les « illusions » et les fausses pistes. De nombreuses occasions sont offertes, parfaitement décrites dans le Tchönyid-Bardo.

Toute occasion ratée entraîne la « conscience » progressivement (mais non pas inexorablement) vers une perspective nettement moins agréable, celle d’une renaissance imposée, d’une nécessaire ré-incarnation, impliquant un nouveau cycle, un nouveau karma.

La mort nous place devant un choix binaire : soit on devient Bouddha, soit on est condamné à renaître. Auquel cas, on se retrouve dans un utérus, et l’on comprend alors, sans doute trop tard, que l’on est destiné à renaître…C.-G. Jung résume : « L’initiation se déroule dans le Bardo-Thödol comme un climax a maiori ad minus et s’achève par la renaissance in utero. »v

Il note que le processus du Bardo-Thödol est l’exact opposé du processus analytique, freudien :

« Dans le processus analytique, – prise de conscience de contenus psychiques inconscients, l’Européen traverse ce domaine spécifiquement freudien en sens inverse. Il revient en quelque sorte dans le monde infantile des fantasmes sexuels usque ad uterum. La psychanalyse a même défendu le point de vue selon lequel la naissance elle-même est le traumatisme par excellence ; on a même prétendu avoir retrouvé des souvenirs d’origine intra-utérine. »vi

Mais il y a une différence absolument essentielle entre l’analyse de Jung et celle du Bardo

Pour le Bardo-Thödol, le fait de se retrouver in utero est le signe de l’échec de la conscience, qui n’a pas pu (ou su) sortir du cycle des renaissances.

Pour la psychanalyse, la remontée usque ad uterum est au contraire le symptôme d’une analyse réussie !

Quoi qu’il en soit, il reste qu’on ne peut que s’étonner des parallélismes puissants que permet l’étude comparative des religions et des mythes ainsi que la psychologie des rêves et des psychoses, qualifiées par Jung de « véritables mines ».

La leçon à tirer de la comparaison entre le Bardo Thödol et les théories occidentales de l’inconscient est en effet d’une portée immense. Jung en infère « l’existence d’une identité remarquable de l’âme humaine en tous temps et en tout lieu. En fait, les formes archétypiques de l’imagination sont partout et toujours spontanément reproduites, sans que la moindre transmission directe soit imaginable. C’est que ces rapports structurels primitifs de la psyché présentent la même uniformité surprenante que ceux du corps visible. Les archétypes sont, en quelque sorte, des organes de la psyché pré-rationnelle. »vii

Jung souligne d’ailleurs à ce sujet qu’il n’y a pas, à son avis, d’hérédité de souvenirs prénatals individuels. Il n’y a que des structures fondamentales, archétypiques, qui puissent être transmises par hérédité. Ces structures sont dépourvues de tout contenu subjectif, de tout vécu individuel. Mais dans certaines circonstances, par exemple à l’occasion de traumas existentiels, comme la naissance, ou bien la mort, ces structures peuvent déployer tout leur potentiel caché, et engendrer des images, faciliter des percepts, provoquer des actes, et renforcer la conscience.

Ainsi, l’état du Sidpa-Bardo, pendant lequel la conscience est confrontée à l’imminence d’une « renaissance » et d’une « ré-incarnation », peut surtout s’interpréter psychologiquement, selon Jung, comme le développement d’une « volonté de vivre et de naître », – une volonté de vivre que Jung valorise absolument…

Nous sommes là, pour le dire emphatiquement, au cœur de la différence Orient-Occident.

Nous sommes là en l’un de ces carrefours mondiaux, où se croisent des flux d’incompréhension fondamentale entre les « cultures », les « visions du monde ».

C’est aussi là que l’on voit comment des maîtres occidentaux de l’analyse psychologique (Freud, Jung) démontrent leur incapacité absolue à comprendre et plus encore à accepter le point de vue bouddhiste, tel que formulé par le Bardo Thödol.

Résumons.

Le Bardo Thödol, Freud et Jung se retrouvent tous, les uns et les autres, assez bizarrement, dans « l’utérus ». Mais ils arrivent venant de directions différentes, – et ils veulent tous en sortir, par différentes issues…

Le Bardo Thödol exprime l’idée qu’il faut à tout prix sortir de cet état utérin, mais surtout pas par la voix naturelle. Il faut « fermer la matrice » et s’efforcer de « remonter » vers les états antérieurs, …

Freud et Jung, pour des raisons un peu différentes mais analogues, se félicitent quant à eux d’avoir découvert par l’analyse « l’origine du monde », et cette découverte étant faite, ils s’empressent de vouloir en sortir eux aussi, mais naturellement, – par le vagin –, et ils exaltent à ce propos la gloire de « vouloir vivre » et de « naître ».

Pour le comparatiste, ce lieu mythique, primal, in utero, apparaît donc comme le sommet absolu de l’incompréhension réciproque des deux cultures.

Pour le Bardo Thödol, le fait pour la « conscience » d’avoir atteint ce locus spécial résulte d’une forme de dégénérescence. C’est l’indice que l’âme a raté, à de multiples reprises, les chances à elle offertes, de devenir « Bouddha » après la mort. Le fait de se trouver in utero est un état de chute relative, notamment par rapport aux instants associés à l’agonie et à la mort physique. La seule possibilité d’échapper au sort fatal (de la renaissance) serait alors pour l’âme individuelle de « refuser catégoriquement de renaître au monde conscient », ainsi que le formule Jung (on sent ici la pointe de désapprobation que cette perspective lui inspire…).

Jung inverse radicalement le processus de la mort et du choix final (de renaître ou non), tel que décrit par le Bardo Thödol.

Il inverse aussi absolument la valorisation qu’il convient, selon lui, de donner au choix de renaître ou non.

Quand je dis qu’il « inverse radicalement » le processus décrit par le Bardo Thödol, il faut le prendre au pied de la lettre.

Il reprend en effet le texte du Bardo Thödol à partir de la fin, et décide de le lire à l’envers…

Pour justifier cela, Jung prétend que c’est le Bardo Thödol qui a en fait « inversé » le chemin initiatique, prenant totalement à contre-sens les « attentes eschatologiques du christianisme »…

« Le livre [le Bardo Thödol] décrit un chemin initiatique inversé [sic] qui prépare la descente vers le devenir physiologique, s’opposant ainsi en quelque sorte aux attentes eschatologiques du christianisme. L’Européen, intellectualiste et rationaliste, étant totalement prisonnier du monde, il est préférable d’inverser tout d’abord le Thödol et de le considérer comme la description d’expériences initiatiques orientales, les divinités du Tchönyid Bardo pouvant être librement remplacées par des symboles chrétiens. »viii

Jung est parfaitement conscient de la manipulation qu’il préconise.

« L’inversion de la succession des chapitres, que je propose afin d’en faciliter la compréhension, ne correspond certes pas à l’intention du Bardo-Thödol. »ix

Malgré tout, il pousse cette « inversion » plus loin encore, en se plaçant à nouveau dans une perspective exactement opposée à celle décrite par le Bardo-Thödol.

Sans considération pour la signification bouddhiste du passage de l’état Tchönyid-Bardo (le tourment des illusions karmiques) vers l’état Sidpa-Bardo (c’est-à-dire la confrontation in utero à la renaissance), Jung envisage ce qu’impliquerait « psychologiquement » le passage du Sidpa-Bardo vers le Tchönyid-Bardo, pour le condamner, en en décrétant le « danger » et « l’insécurité »…

« Le passage de l’état Sidpa à l’état Tchönyid est donc une inversion dangereuse des aspirations et des intentions de l’état conscient, un sacrifice de la sécurité qu’offre l’égoïté consciente et un abandon à l’extrême insécurité d’un jeu apparemment chaotique des figures fantastiques. Lorsque Freud forgea l’expression selon laquelle le moi est « le véritable lieu de l’angoisse », il exprima une intuition vraie et profonde. »x

Traduits dans le vocabulaire occidental, si l’âme en déshérence décidait d’affronter ce « danger » de revenir à l’état Tchönyid, il faudrait qu’elle oppose une résistance désespérée aux préjugés de la raison, qu’elle renonce à la suprématie de l’ego, et qu’elle consente en quelque sorte à la fin de la conduite consciente, rationnelle et moralement responsable de la vie : « Pratiquement, il s’agit là d’une capitulation, lourde de conséquences, devant les forces objectives de l’âme, d’une sorte de mort métaphorique qui correspond au passage du Sidpa Bardo consacré au jugement dernier. »xi

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il n’y a qu’une voie « rationnelle », c’est celle qui mène du Sidpa Bardo à la naissance. Tout autre voie ne serait qu’une illusion psychique propagée par l’inconscient collectif, affirme Jung.

« Même les cinq dhyani de Bouddha sont des données psychiques, et c’est là ce que le défunt doit comprendre, s’il n’a pas encore compris au cours de sa vie que son âme et le donateur de toutes les données sont une seule et même chose. Le monde des dieux et des esprits « n’est rien d’autre que » l’inconscient collectif en moi. Mais pour inverser cette phrase de telle sorte qu’elle dise : l’inconscient est le monde des dieux et des esprits à l’extérieur de moi, il ne faut aucune acrobatie intellectuelle, mais toute une vie humaine, peut-être même une pluralité de vies de plus en plus complètes. »xii

A nouveau, l’inversion !

D’un côté, « le monde des dieux et des esprits « n’est rien d’autre que » l’inconscient collectif en moi. »

De l’autre, « l’inconscient est le monde des dieux et des esprits à l’extérieur de moi ».

Que choisir ? Quelle est la réalité ultime ? Le moi ? L’inconscient collectif ? Le monde des dieux et des esprits ?

Qui a raison ? Jung ou le Bardo ?

Après l’avoir dénigré et copieusement « inversé », Jung conclut lapidairement que le Bardo est en réalité un livre « inutile »…

« Le Bardo-Thödol était un livre occulte et l’est resté, quels que soient les commentaires que nous en fassions, car pour le comprendre il faut une faculté intellectuelle que personne ne possède naturellement et qui ne s’acquiert que par une conduite et une expérience particulières de la vie. Il est bon qu’il existe de tels livres « inutiles » du point de vue de leur contenu et de leur fin. Ils sont destinés aux hommes à qui il est arrivé de ne plus accorder beaucoup d’importance à l’utilité, aux fins et au sens de notre « univers culturel » actuel. »xiii

Il reste – on peut en témoigner –, que ce livre « inutile » peut encore être extrêmement « utile » à tout homme arrivé au point de ne plus attacher guère d’importance « aux fins et au sens de notre ‘univers culturel’ actuel. »

iBardo Thödol, le Livre des Morts tibétain, Suivant la version anglaise du Lama Kazi Dawa Samdup, Traduction française de Marguerite La Fuente. Disponible en ligne : http://misraim3.free.fr/religions_diverses/livre_mort_tibetain.pdf

iiCf. C.-G. Jung Commentaire du Livre tibétain des morts : Das tibetanische Totenbuch, éd. W.Y. Evans-Wentz, 1935, rééd. 1957. Traduction française : Éd. Albin Michel S.A., 1985. En annexe de Bardo Thödol, le Livre des Morts tibétain, Suivant la version anglaise du Lama Kazi Dawa Samdup, Traduction française de Marguerite La Fuente. http://misraim3.free.fr/religions_diverses/livre_mort_tibetain.pdf

iiiIbid.

ivIbid.

vIbid.

viIbid.

viiIbid.

viiiIbid.

ixIbid.

xIbid.

xiIbid.

xiiIbid.

xiiiIbid.