Le Russe suit son Tsar, et ne tramera rien contre lui


« Vassili Rozanov »

Poutine est désormais parti pour infliger mort, destruction, souffrance, aux peuples slaves dans leur ensemble, – au peuple ukrainien, au premier chef, ce peuple qui avec la Rus de Kiev (Киевская Русь) a joué un rôle historique dans la fondation de ‘l’Idée russe’i, mais aussi aux peuples de ‘toutes les Russies’, qui sont entraînés dans cette guerre d’invasion contre l’Ukraine.

Il reste à voir si la mort, la destruction et la souffrance pourraient s’étendre plus à l’Ouest, dans les marches orientales de l’Europe, et même au reste du monde, si la série des événements prenait soudain un tour imprévisible, et plus tragique encore.

Malgré les signaux annonciateurs qu’ont été les annexions brutales de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud puis de la Crimée, Poutine a pris tout le monde par surprise. On pensait qu’il voulait seulement s’assurer le rattachement du Donbass à la Fédération de Russie, et renforcer les voies d’accès stratégiques vers la Crimée.

En réalité ses ambitions étaient bien plus démesurées. Elles avaient été clairement exprimées dans son ultimatum dirigé non seulement vers l’Ukraine, mais vers l’OTAN, l’Europe et les États-Unis d’Amérique, comprenant une longue liste d’exigences jugées absolument inacceptables.

Poutine veut faire revivre le rêve géopolitique mais aussi « messianique » de la « Grande Russie », un rêve qui était encore incarné à sa manière par le régime soviétique jusqu’à la chute du mur de Berlin, mais qui transcende en fait les époques et les régimes, car il se trouve sans doute niché, quelque part dans les profondeurs de « l’âme russe ».

Les vraies intentions de Poutine sont désormais mises au grand jour, après le déclenchement de ce que je considère comme une guerre civile slave.

Pourtant, plus de la moitié des Russes continuent de soutenir Poutine dans son rôle de tsar.

Pourquoi?

Il serait à la fois très simpliste, et surtout très naïf, d’expliquer un tel état de chose seulement par la lourde censure qu’exerce le pouvoir russe sur les médias. Cela joue son rôle, certes, mais un rôle relatif. Car si c’était le facteur principal, comment expliquer alors que le peuple russe se soit laissé bâillonner si aisément, après la « révolution démocratique » des années 1990 ?

Il faut chercher ailleurs les causes de ce consensus latent, non dénué de passivité, mais aussi de fatalisme.

Poutine sera peut-être éliminé physiquement ou politiquement par un coup ourdi au sein des siloviki, si ceux-ci estiment que les périls atteignent un point de non-retour.

Si cela devait arriver, ce serait assez exceptionnel, mais non contraire à l’esprit russe, comme en témoigne l’assassinat de l’empereur Paul Ier de Russie en 1801, et d’autres événements analogues dans l’histoire russe…

Si les siloviki devaient agir ainsi, ils le feraient pour sauvegarder leurs propres intérêts, naturellement, mais aussi parce qu’ils estimeraient que leurs propres intérêts convergent en fait objectivement avec les intérêts éternels de la ‘Grande Russie’ et de l’idée qu’elle représente.

Placé depuis des siècles sous le knout de ses tsars, le peuple russe a aussi toujours cru dans son destin, un destin qui a pour mantra l’Idée russe, et dont la ‘Grande Russie’ dans son immensité eurasiatique représente l’incarnation tangible, mais ne s’y limite pas.

Aujourd’hui, l’armée russe réduit en poussière des villes ukrainiennes et y sème la mort. Dans le même temps, à Moscou, la police russe matraque et coffre brutalement des vieilles mères de jeunes soldats envoyés en « opération spéciale », des jeunes filles idéalistes chantant des slogans, et des enfants en bas âge arborant des pancartes pacifistes.

Et dans sa profondeur passive, obtuse, résignée, le peuple russe ne bouge pas.

Pourquoi?

Il faut chercher des clés d’explication dans l’histoire longue des idées.

Dans un livre écrit juste avant la Grande Guerre, pendant laquelle on se rappelle que la Russie faisait partie de la Triple entente avec la France et la Grande-Bretagne, Feuilles tombéesii, Vassili Rozanov écrit:

« Va-t-on enfin dire cette vérité (dont on aura à peine conscience dans cent ans) que le rôle de la société en politique ne commencera que lorsque cette même société se sera inclinée, tête nue, devant son Souverain et lui aura dit:

– Tu es le premier sur la terre russe, et nous l’infime partie. Mais cette infime partie a, elle aussi, son heure, son mot à dire, sa mission, son destin, elle aussi a été désignée par Dieu. Va et que tes voies soient bénies. Cependant jette aussi un regard sur tes enfants et bénis leurs pas. »iii

Le Russe suit son Tsar, et le bénit où qu’il aille. Il demande seulement en retour que le Tsar condescende à jeter un regard sur son peuple. Car le peuple est aussi « désigné » par Dieu, tout comme le Tsar…

Je voudrais encore citer ces lignes, qui peuvent s’appliquer sans doute au Tsar Poutine, en tant qu’il incarne aujourd’hui « l’Idée russe », car il est consubstantiellement et comme par nature, le « meilleur homme de Russie »:

« Rien en Russie n’est possible sans le Souverain et sans la foi que nous devons avoir en lui; c’est là le premier point, mais ce n’est pas le plus important; le plus important (mettons de côté les exceptions empiriques ‘pardonnables’) c’est que le Souverain représente le meilleur homme dont nous disposions en Russie, je veux dire celui qui pense le plus à elle, qui endure pour elle tout ce qu’il est possible d’endurer (‘les défaites diplomatiques’, la ‘confusion’ liée à l’état d’arriération dans lequel se trouve le pays), qui travaille pour elle (voyez tout ce qu’a fait Alexandre II), et qui, de par sa puissance, est le mieux en mesure de faire quelque chose pour elle. Oui, il est le meilleur homme de Russie, véritablement le Premier d’entre eux, car, de par sa position, la tradition dont il hérite (‘avec le lait de sa mère’ sans parler des ‘prédispositions innées’), la nature même de son âme, il n’a pas d’autre intérêt que le bien de la Russie, de son peuple, et cela hors de toute contingence sociale ou provinciale. L’élaboration même de ce type de personnage tient à la fois du phénomène et du miracle: s’il n’existait pas, on voudrait le créer qu’on ne le pourrait pas.

(…) Caïn, Satan, Lucifer: les peuples n’en sont jamais venus à bout, [l’histoire] a toujours été pour l’humanité cause d’indicibles souffrances, pour les hommes et les civilisations cause de mort et de destruction. Ce mal métaphysique de l’histoire, et aussi du monde, a été vaincu par l’apparition d’un phénomène extra-historique, d’un phénomène anormal (évidemment!), celui du tsar. Parler à son propos de malveillance congénitale est une contradictio in adjecto, quelque chose d’impossible, d’inimaginable. Voilà pourquoi tramer quoi que ce soit contre lui, lui refuser obéissance lorsque sous l’emprise de la maladie il cède aux passions ou à la colère (Ivan le Terrible) et en vient peut-être même à perdre la raison, constitue une chose horrible au regard de l’histoire, de l’avenir, des millénaires futurs. »iv

Poutine, quoi qu’il arrive, est le « meilleur » des Russes, même et surtout lorsque le bord de l’abîme se rapproche.

C’est là la rançon du messianisme russe.

J’imagine que c’est un facteur qui a été pris en compte par les stratèges?

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iN. Berdiaev. L’Idée russe. Problèmes essentiels de la pensée russe au XIXe et début du XXe siècle (1946), trad. H. Arjakovski, Mame, 1970

iiОпавшие листья (Feuilles tombées), Saint-Pétersbourg, vol 1, 1913, vol 2 1915

iii Vassili Rozanov. Feuilles tombées. Traduction de Jacques Michaut. Ed. L’Âge d’homme. Lausanne, 1984, p.349

ivVassili Rozanov. Feuilles tombées. Traduction de Jacques Michaut. Ed. L’Âge d’homme. Lausanne, 1984, p.349-351

La guerre en Ukraine et le « messianisme » russe


« Nicolas Berdiaev »

Plus de la moitié de la population russe croit encore que la guerre qui a été déclenchée par Poutine en Ukraine n’est certes pas une agression gratuite, provoquée par un leader qui serait isolé, paranoïaque, et sans doute physiquement et mentalement diminué, mais qu’elle est en réalité une conséquence directe de la politique occidentale, et qu’elle s’inscrit dans une perspective géostratégique et idéologique beaucoup plus vaste.

La politique occidentale, surtout menée par les États-Unis d’Amérique avec le soutien de leurs alliés, se traduirait particulièrement selon ces vues, par une stratégie progressive d’encerclement de la Fédération de Russie par les forces de l’OTAN, et aussi le reniement de l’engagement qui aurait été pris auprès de Mikhaïl Gorbatchev par George H.W. Bush en décembre 1989, lors du sommet de Malte, juste après la chute du mur de Berlin. Bien qu’aucun document n’ait été signé, certaines sources évoquent l’engagement pris alors de ne pas laisser l’OTAN empiéter sur les marches occidentales de l’empire soviétique, désormais déchu.

Des sources russes expriment l’idée que les États-Unis ont volontairement rompu l’équilibre de la terreur nucléaire qui prévalait pendant la guerre froide, d’une part en développant des armes nucléaires miniaturisées et de haute précision (dites tactiques), et d’autre part en prônant dans quelques cercles d’influence (dominés par les « faucons » américains), leur usage effectif et préventif, pour détruire par une première frappe toutes les capacités de commandement et de communication de l’adversaire (russe), avec des conséquences (soi-disant) limitées en pertes civiles.

La véritable « agression », estiment les Russes qui sont sensibles à cette ligne de pensée, serait donc celle qui a été en fait ourdie par un Occident mené par les Américains, — par ailleurs, dans une totale absence de transparence démocratique quant à la décision prise de faire évoluer la doctrine nucléaire, et d' »encercler » la Russie.

Je présente ces idées ici, parce qu’il vaut mieux essayer de savoir ce que pense l’adversaire de lui-même, et ses motivations profondes, pour mieux le combattre sur le plan idéologique.

On pourrait être d’avis, naturellement, que les Russes qui pensent qu’ils ne font que se défendre devant une attaque sournoise, insidieuse, de l’Occident, en attaquant eux-mêmes l’Ukraine, ont simplement été « lobotomisés » par une propagande incessante de médias aux ordres de Poutine, et par un acharnement systématique du pouvoir russe à rejeter par ailleurs sur des agents étrangers les faillites caractérisées de la politique russe dans les domaines économique, social, et géo-stratégique, depuis l’effondrement du communisme et le démantèlement de l’URSS.

Je pense, pour ma part, que ce serait une erreur pour le camp occidental de croire à la « lobotomie » de l’âme russe, ou du moins de celle de dizaines de millions de Russes par Poutine et les siloviki, même si par ailleurs, il est aussi parfaitement exact que la liberté d’expression n’existe pas en Russie, et qu’elle réprimée par la force.

Je pense que, malheureusement, Poutine et les siloviki qui l’ont installé au pouvoir en l’an 2000, et l’ont depuis conservé à ce poste, ont tiré parti de certains traits de cette « âme russe », pour leur propre politique mortifère.

Je crois utile de se pencher sur ces traits de l’ « âme russe », et de tenter d’en comprendre les motivations et les aspirations fondamentales, qui sont certes sans rapport avec les événements actuels en Ukraine, mais qui peuvent expliquer en partie pourquoi une majorité de Russes continuent de croire dans la version des faits que leur présente Poutine.

Il me paraît qu’il faut mettre en lumière un aspect profond, réellement propre à « l’âme russe », laquelle anime un peuple qui a su résister à des siècles de domination tatare et mongole, puis des siècles de servage sous les tsars, et enfin des décennies de souffrance sous les Soviets.

Pendant tous ces siècles, ce peuple a aussi pris en « Eurasie » l’extension géographique que l’on sait, et gagner sur d’autres peuples un territoire couvrant aujourd’hui onze fuseaux horaires, mais qui s’étendaient au 19ème siècle jusqu’au territoire de l’Alaska, lequel fut vendu par le tsar Alexandre II en 1867 pour sept millions de dollars.

Est-il besoin de rappeler aussi que, cinquante ans plus tard, en octobre 1917, le peuple russe se lança dans une révolution, fondée en essence sur l’idée d’assurer plus de justice et d’égalité pour les « prolétaires de tous les pays »?

C’était une idée admirable en son principe, une idée aux résonances messianiques, mais dont la réalisation effective échoua, du moins si l’on en juge par l’effondrement de l’URSS et par la chute du mur de Berlin, non sans avoir infligé au peuple russe, pendant plus de sept décennies, un coût humain considérable et des millions de mort.

Pour en venir aux événements monstrueux qui se passent actuellement en Ukraine, je crois important de prendre aussi un peu de recul, et de tenter une analyse du point de vue de l’histoire longue des idées.

Je crois qu’il faut interpréter la guerre en Ukraine comme une sorte de guerre civile entre trois Russies.

Dans un camp, il y a la Rus Kiev ou « Petite Russie » à savoir cette Ukraine qui incarne désormais avec une bravoure admirable, et un esprit de résistance indomptable, la tendance « occidentaliste », qui a toujours été latente dans le monde russe depuis Pierre le grand).

D’autre part, dans le camp opposé, il y a la Russie moscovite, qui se considère comme fondamentalement eurasiatique, et qui a récemment ré-enrôlé la Béla-Rus ou « Russie blanche », afin de reprendre une bataille multiséculaire, certes militaire mais aussi idéologique, et qui implique potentiellement l’Eurasie (pris au sens russe), mais aussi, désormais, l’Europe et le reste de l’Occident.

Cette bataille a des fondements idéologiques qui ne peuvent pas simplement se résumer à l’opposition entre « occidentalisme » et « slavophilie » qui a secoué l’intelligentsia russe au 19ème siècle, et qu’il est utile de rappeler me semble-t-il.

Le camp « occidentaliste » était alors représenté par Piotr Tchaadaïev, qui écrivit dès 1836 des Lettres philosophiques, datées depuis ce qu’il appelait « Nécropolis » (la « Ville de la Mort », c’est-à-dire Moscou), et qui défendait la thèse de l’insignifiance historique de la Russie, ou encore par Vissarion Biélinski, ami de Bakounine, et par Alexandre Herzen, qui influença Dostoïevski et Kropotkine. Pour ces « occidentalistes », la seule façon de régler les problèmes politiques de la Russie (le tsarisme, l’impérialisme et l’autocratie ), économiques (le sous-développement industriel et rural) et sociaux (le servage), qui en faisaient un pays arriéré, c’était d’accélérer l’occidentalisation de la Russie, à tous les niveaux.

En revanche, les « slavophiles », que l’on peut décrire comme des ultra-nationalistes avec une prédilection pour les domaines spirituel, religieux et linguistique, mais aussi leurs conséquences politiques et sociales, voulaient affermir l’identité nationale russe, selon eux menacée par les idées venues d’Europe occidentale. Alexeï Khomiakov, Piotr Kireïevski, Ivan et Constantin Aksakov, Iouri Samarine en sont les figures les plus représentatives. Ils prônaient le retour aux valeurs traditionnelles russes, voulaient mettre fin à toute « imitation » de l’Europe. Leur idée générale était que la Russie était une nation « élue », « messianique », et qu’elle avait pour destin de jouer un rôle primordial dans l’histoire de l’humanité. 

Les idées slavophiles n’ont jamais perdu de leur influence.

Un grand intellectuel russe, francophile et francophone, Nicolas Berdiaev, pouvait par exemple écrire, en 1946:

« Quant à la polarisation et à la contradiction, le peuple russe peut seulement être comparé au peuple hébreu (с народом еврейским). Et ce n’est pas un hasard, précisément, que dans ces peuples, il y a une forte conscience messianique (силъно мессианское сознание). »i

Ou encore:

« Le peuple russe, depuis longtemps déjà, possède un sentiment naturel, plutôt un ‘sentiment’ qu’une ‘conscience’, du fait que la Russie a un destin essentiel (Россия имеет особенную судъбу), et que le peuple russe est un peuple essentiel (русский народ – народ особенный). Le messianisme (мессианизм) du peuple russe et du peuple hébreu ont un caractère presque identique. »ii

La citation suivante fera sans doute ricaner les esprits forts et les cyniques « réalistes ». J’estime pourtant qu’elle est effectivement encore représentative de l’idéalisme d’une grande partie de la population de la Russie profonde, « éternelle », qui a cru et continue de croire dans le destin spécial du peuple russe, dans son « élection » divine, et dans la grandeur de sa mission pour le bien de l’humanité tout entière.

« A la base de l’idée slave, comme en général à la base de l’idée messianique russe, il y a seulement l’universalisme spirituel russe, un idéal russe englobant toute l’humanité, une recherche russe de la Cité de Dieu (русское искание Града Божъего), — et non pas un nationalisme russe, organique et suffisant, ou un provincialisme russe. Il faut aimer l’âme de la Russie et la connaître intimement pour voir qu’existent un supra-nationalisme russe et un désintéressement russe, qui restent incompris des autres peuples. Je pense que les slavophiles n’ont pas su exprimer la profondeur de l’âme russe. Ils n’ont pas su atteindre son désir d’universalité. »iii

Je forme ici l’hypothèse que la majorité des Russes qui continuent de croire à la propagande de Poutine et des siloviki est en quelque sorte restée convaincue de ces idées grandioses.

La résistance ukrainienne, et la défaite que la « Petite Russie » infligera, je l’espère, à la « Grande Russie », seront de nature à changer profondément la donne, et à déstabiliser pour un certain temps le pouvoir des siloviki tenant aujourd’hui la population russe sous le knout.

Mais je crois aussi essentiel de continuer la bataille plus fondamentale encore des idées, qui est loin d’être gagnée. Il faudra s’interroger aussi sur les faillites spécifiques de la civilisation occidentale, en particulier sur la manière dont les idéaux démocratiques ont été détournés pour servir en toute impunité certains intérêts privés.

Il faudra aussi s’interroger sur la manière de déconstruire ces rêves continués de « troisième Rome », d’élection du peuple russe, remplaçant pour le bien de l’humanité en général le destin jadis donné au « peuple hébreu ».

Plus généralement il faudra s’interroger sur l’idée même d’ « élection », et de rôle spécial assigné à tel ou tel peuple, qui semble une idée finalement assez commune, puisqu’on la trouve en Russie, certes, mais aussi aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Japon, en Chine…

Il faudra que ce débat d’idée ait lieu, et qu’il soit d’une manière ou d’une autre présent, dans toutes les isbas, dans tous les oblasts qui parsèment l’immense territoire russe, et qu’il prenne surtout toute sa place au fond de l’ « âme russe ».

Il faudra plus encore qu’il prenne aussi sa place dans l’âme de tous les peuples, dans l’âme de tous ceux qui veulent se battre pour la paix et la justice dans le monde.

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iН.А. Бердяев. Русская Идея. (« L’Idée Russe »). Издательство Шевчук. Москва, 2000, p.4 (Ma traduction).

iiН.А. Бердяев. Русская Идея. (« L’Idée Russe »). Издательство Шевчук. Москва, 2000, p.31 (Ma traduction).

iiiН.А. Бердяев. Русская Идея. (« L’Idée Russe »). Издательство Шевчук. Москва, 2000, p.345-346 (Ma traduction).

La liberté abyssale et la volonté sombre


Jacob Boehme est un cas spécial. Visionnaire, mystique, « théosophe », inventeur de mythes grandioses sur l’origine du monde, il eut une énorme influence en Allemagne, en particulier sur la formation de la métaphysique idéaliste allemande. Fichte, Hegel, Schopenhauer, Schelling s’en sont inspirés. On l’a surnommé Philosophus Teutonicus.

Il avait un sentiment aigu de l’existence du mal dans le monde. Il pensait par oppositions, antithèses, antinomies. Chaque chose se constitue, et ne peut se révéler, que par une autre qui lui résiste: la lumière par les ténèbres, le bien par le mal, l’esprit par la matière. Dieu est Amour et il est aussi Colère, Courroux.

C’était là un tour d’esprit qui fait immédiatement penser à une influence gnostique.

Mais Boehme n’était pas gnostique; il ne divinisa pas le Mal, opposé à un Dieu Bon. Le Mal fait pourtant partie de la volonté de Dieu, mais il n’est pas Dieu.

« Le Mal n’est possible que parce qu’il existe en Dieu quelque chose qui n’est pas Dieu, parce qu’il existe en Dieu une volonté sombre », résume Nicolas Berdiaev, l’un des philosophes contemporains qui s’est penché sur les idées de Boehme.

La « volonté sombre », Boehme situe son origine dans l’Ungrund, c’est-à-dire le « sans-fond », l’abîme, l’abysse.

Avant de plonger un regard vers cet Ungrund, ajoutons que Boehme fut un penseur de la liberté.

Cela vaut d’être noté, parce que c’est parfaitement contradictoire avec son imprégnation de la culture luthérienne, particulièrement virulente en ce début de 17ème siècle.

Luther avait écrit contre Érasme le célèbre Du serf-arbitre et prônait l’absolue prédétermination de toutes choses et de toutes âmes par Dieu.

Boehme rejeta entièrement l’idée luthérienne de prédestination. Il était même prêt à renoncer à l’idée de l’omniscience et de l’omnipotence de Dieu à seule fin de permettre la liberté de l’homme. Il fut en conséquence quelque peu persécuté par les luthériens de son époque pour ses idées.

Dans l’introduction à sa traduction de l’œuvre majeure de Jacob Boehme, Mysterium Magnum, Nicolas Berdiaev cite un poème d’Angelus Silesius qui résume l’homme:

Le poisson vit dans l’eau, la plante dans la terre,

L’oiseau dans le ciel, le soleil au firmament,

La salamandre devait prendre naissance dans le feu,

Et Jacob Boehme trouve dans le Cœur de Dieu son élément.

Le « Cœur de Dieu » est une métaphore, tout comme l’Abîme, l’Abysse, le Sans-Fond, l’Ungrund. C’est le mystère profond, sombre et insondable, indéfini et indéterminé, c’est cet état qui précède l’apparition même de l’être ; c’est ce qui est avant le temps, avant l’avènement du monde – et avant le mal. C’est là que réside la source libre, sans origine, sans raison et sans pourquoi, mais pas sans souffrance, de la liberté.

Il faut suivre la plongée de Boehme dans l’Abysse comme une tentative de comprendre la création du monde à partir de la libre volonté de la Divinité.

Cette volonté est « libre », et elle est « sombre », – parce que « libre ».

Boehme : « L’Intelligence éternelle de la divinité est une libre volonté qui n’est pas née du Quelque Chose ou par Quelque Chose, elle est son propre siège et réside purement et simplement en elle-même, sans pouvoir être saisie par rien. »

Le « chaos » originel est la source de la liberté, la racine de la nature, la volonté de l’Indéterminé. L’être se fonde d’abord dans la liberté.

Lucrèce avait déjà dit quelque chose de ce genre. Le clinamen fait office d’absolu Indéterminé.

Mais Boehme est le premier à voir la Liberté comme une substance primordiale, une substance divine. Et il est le premier à la voir (poétiquement) à l’œuvre dans les Ténèbres, à la voir à l’œuvre dans le Néant dont elle est tissée. « Car dans les ténèbres apparaît l’éclair et dans la liberté apparaît la lumière avec la majesté ».

Le Mysterium Magnum de Boehme explicite ces idées :

« L’entendement dira : Si l’homme possède une volonté libre, Dieu n’est pas omnipotent sur lui, en sorte qu’il puisse faire de lui ce qu’il lui plaît. La libre volonté ne connaît pas de commencement non plus que de motif, elle n’est saisie en rien ou formée par rien : Elle est sa propre origine issue du Verbe de la force divine, de l’amour et de la colère de Dieu ; elle se forme dans sa propre volonté elle-même un principe qui lui serve de siège, elle s’engendre dans le premier principe pour devenir feu et lumière ; sa véritable origine se place dans le néant, là où le Néant, sous forme de Δ/ , ou si l’on veut développer cette figure, d’A.o.vi, s’introduit en une envie de contemplation ; et l’envie se transforme en volonté et la volonté en désir et le désir en essence. »

Ce texte est dense et difficile. Encore un petit effort.

« Or, l’intelligence éternelle, en tant que Dieu, est le juge de l’essence ; si l’envie (qui se détourne de lui) s’est introduite en une mauvaise essence, elle juge l’essence et la condamne à rentrer en son principe ; dans quelque énergie ou propriété ou dans quelque être que l’envie se soit introduite à partir du Δ/ effacé en un principe, dans ceux-ci la volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif.

L’indéterminé juge ce qui s’introduit dans un motif et sépare le bon qui s’est introduit dans un bon être en Bon, c’est-à-dire l’amour divin, et le Mauvais (qui s’est introduit en un être mauvais et s’est institué et formé à partir d’un principe central en mauvais esprit et mauvaise volonté) dans sa colère et son courroux. »ii

Dans la traduction anglaise, l’avant-dernière phrase (« La volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif ») est rendue ainsi:

« The universall Eternall free-will which is the Abysse, and Cause of all Bysse, doth confirm and settle it. The Abyssal judgeth That which doth introduce it selfe into Bysse. »

Dans l’original allemand (édition de l’année 1623):

« Der allgemeine Ewige freye Wille, welcher ist der ungrunde und unsache alles grundes. Das ungründliche ureheiler das jenige das sich in grunde einführet. »

L’Un-Grund se traduit en anglais par un mot tiré du grec, « A-Bysse », avec l’a privatif accolé à la « Bysse », du grec buthos, profond.

L’Un-Grund, le Sans-Fond est la Cause libre, éternelle, de toute « Bysse » possible, de tout « fond » ultérieur, de toute profondeur, de toute origine, de toute raison, de tout motif.

Le Sans-Fond est la libre Cause de toutes les causes.

Dans cette liberté sans-fond, absolue, sommeille la « volonté sombre », celle qui est aussi la cause du Mal.

Mais pourquoi une « volonté sombre » réside-t-elle au sein du Néant primordial, dans les profondeurs abyssales ?

Pour répondre de façon lapidaire, la volonté sombre est la condition de la liberté.

La liberté s’origine du choc chaotique de la volonté sombre et de l’éclair divin.

La liberté, tissée de néant, se constitue comme origine, comme substance abyssale.

Elle s’érige et s’élève contre la volonté sombre, comme le feu jaillit du silex.

iBoehme use de cette abréviation pour signifier le monogramme de « Jéhovah »

ii J. Boehme, Mysterium Magnum, ch. 53. Trad. N. Berdiaev