A propos de ce qui nous attend après la mort


N. n’est personne en particulier. C’est le paysan du Nil, le bâtisseur de pyramides, la fille du Pharaon ou le soldat de son armée. Ou Pharaon lui-même. N., c’est tout le monde. Car tout le monde doit en passer par là.

Le défunt N. vient de mourir. Il est mis en présence du Dieu. Il prend la parole et s’adresse à Lui.

« Hommage à toi qui est venu, Dieu Atoum, créateur et ordonnateur des dieux. Hommage à toi, Roi des dieux, qui fais resplendir ta [tuau (?)] avec ta beauté.

Hommage à toi qui viens dans tes splendeurs, autour de ton disque. »

Alors la prière des officiants accompagnant la cérémonie s’élève:

« Ô Soleil, Seigneur de la lumière, surgi de l’Orient, brille sur le visage du défunt N. !

Que l’âme du défunt N. soit à tes côtés dans ta barque en traversant le Ciel (…)

Ton parfum n’est pas connu. Et incomparable est ta splendeur. »

Ces extraits du « Grand papyrus égyptien de la Bibliothèque Vaticane » (Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888), donnent une première idée de la manière dont les morts sont introduits devant le Dieu, pour plaider leur cause et être admis à la transformation divine.

Le rituel funéraire des anciens Égyptiens était d’une grande sophistication. On a gardé les traces des prières accompagnant chaque phase de la «manifestation au jour », c’est-à-dire la « transformation lumineuse de l’âme ». Par exemple, Emmanuel de Rougé a traduit en 1864 un Rituel Funéraire égyptien qui comprend plus de cent chapitres, chacun correspondant à une prière spécifique adaptée à une action particulière en faveur de l’âme du défunt, et formant une subtile gradation.

Faute de temps, je ne livre ici que quelques-unes de ces étapes :

« Prendre la forme de l’épervier divin » (Ch. 78), « Prendre la forme du Dieu » (Ch. 80), « Ouvrir le lieu où est Thoth et devenir un esprit lumineux dans Ker-Neter » (Ch. 96), « S’asseoir parmi les grands dieux » (Ch. 104), « Recevoir le bonheur dans la demeure de Ptah » (Ch. 106), « Avancer dans la manifestation de la porte des dieux de l’Occident, parmi les serviteurs de Râ, connaître les esprits de l’Occident » (Ch. 107), « Connaître les esprits de l’Orient » (Ch. 109).

Quelques précisions : Ker-Neter est le séjour des morts, Atoum est le Soleil de la Nuit, Râ le soleil du Jour.

Je voudrais retenir ceci :

  1. Chaque âme est admise devant le Dieu suprême, et peut plaider sa cause.
  2. Le défunt N. a vocation à être admis à « traverser le Ciel » en compagnie du Dieu Atoum lui-même.
  3. N. a vocation à entreprendre alors un long voyage spirituel dont on a énuméré quelques étapes.
  4. Atteindre le « bonheur de la demeure de Ptah » n’est que l’une de ces étapes. Les marches les plus élevées comprennent la connaissance des esprits de l’Occident, puis celle des esprits de l’Orient.

Il me semble que c’est là une religion généreuse, ouverte à tous, et promettant après la mort un grand nombre de rebondissements.

D’où vient que les religions subséquentes, apparues plus de deux mille ou trois mille années après, comme le judaïsme, le christianisme et l’islam, pour ne citer que des religions qui se targuent d’occuper le haut du pavé, aient si peu à nous dire sur ce qui nous attend après la mort ?

A propos de l’amour en Egypte et en Israël


On a souvent écrit que la civilisation de l’Égypte ancienne était centrée sur la mort. Moins connu est son profond penchant pour l’amour. Le Papyrus de Turin contient un recueil de poèmes amoureux, de facture originale. Trois arbres prennent successivement la parole pour chanter l’amour des amants.

C’est le vieux sycomore qui commence. « Mes graines sont l’image de ses dents, mon port est comme ses seins. Je demeure en tout temps, quand la sœur s’ébattait [sous mes rameaux] avec son frère, ivres de vins et de liqueurs, ruisselant d’huile fine, parfumée. Tous passent – sauf moi, dans le verger (…) »

Ensuite le figuier « ouvre la bouche et son feuillage vient dire : « Je viens vers une maîtresse – qui certes est une reine comme moi – et n’est pas une esclave. Moi donc je suis le serviteur, prisonnier de la bien-aimée ; elle m’a fait mettre dans son parc ; elle ne m’a pas donné d’eau, mais le jour où je bois, mon ventre ne s’emplit pas d’une vulgaire eau d’outre. (…) ».

Enfin « le petit sycomore, qu’elle a planté de sa main, ouvre la bouche pour parler. Ses accents sont doux comme une liqueur miellée – d’un miel excellent ; ses touffes sont gracieuses, fleuries, chargées de baies et de graines – plus rouges que la cornaline ; ses feuilles sont bariolées comme de l’agate. Son bois est de la couleur du jaspe vert. Ses graines sont comme les tamaris. Son ombre est fraîche et éventée de brise (…). Allons passer chaque jour dans le bonheur, matin après matin, assise à mon ombre (…) Si elle lève son voile sous moi – la sœur pendant sa promenade, moi j’ai le sein fermé et ne dis point ce que je vois – non plus que ce qu’ils disent. » (Trad. G. Maspéro. Études égyptiennes, tome I, 1886).

Le Papyrus Harris n° 500 a préservé pour notre plaisir un chant d’amour poétique, passionné, puissant, précis, percutant :

« Ton amour pénètre en mon sein de même que le vin se répand dans l’eau, de même que le parfum s’amalgame à la gomme, de même que le lait se mêle au miel ; tu te presses d’accourir pour voir ta sœur comme la cavale qui aperçoit l’étalon, comme l’épervier (…). Le ventre de ma sœur est un champ de boutons de lotus, sa mamelle est une boule de parfums, son front est une plaque de bois de cyprès (…) Je n’ai point pitié de ton amour. Ma baie de loup, qui engendre ton ivresse, je ne la jetterai point pour qu’on l’écrase à la Veillée de l’Inondation, en Syrie avec des bâtons de cyprès,, en Éthiopie avec des branches de palmier, dans les hauteurs avec des branches de tamaris, dans les plaines avec des tiges de soucher. Je n’écouterai pas les conseils de ceux qui veulent que je rejette ce qui fait l’objet de mon désir (…) »

« Que ma sœur soit pendant la nuit comme la source vive dont les myrtes sont semblables à Phtah, les nymphéas semblables à Sokhit, les lotus bleus semblables à Aditi, les [lotus roses] semblables à Nofritoum (…) La villa de ma sœur a son bassin juste devant la porte de la maison : l’huis s’ouvre, et ma sœur sort en colère. Que je devienne portier afin qu’elle me donne des ordres et que j’entende sa voix (…). »

A titre de comparaison, et pour mettre en quelque sorte en regard le génie d’Israël avec le génie de l’Égypte ancienne, je voudrais citer ici quelques extraits du Cantique des Cantiques. Ce célèbre texte incorporé dans la Bible a été écrit vers le 5ème ou le 4ème siècle avant J.-C., soit sept ou huit siècles après les poèmes d’amour égyptiens que je viens de citer.

J’ai choisi quelques versets qui, me semble-t-il, offrent des correspondances que je qualifierai de subliminales avec les poèmes égyptiens.

« L’arôme de tes parfums est exquis ; ton nom est une huile qui s’épanche. » Ct 1,3

« Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. » Ct 1,13

« Que tu es beau, mon bien-aimé, combien délicieux ! Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès. » Ct 1,16-17

« Qu’est-ce là qui monte du désert, comme une colonne de fumée, vapeur de myrrhe et d’encens et de tous parfums exotiques ? » Ct 3, 6

« Tes dents, un troupeau de brebis à tondre qui remontent du bain. Chacune a sa jumelle et nulle n’en est privée. » Ct 4,2

« Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue ; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban. Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée.» Ct 4,11-12

« J’entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait. » Ct 5,1

« Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisins, le parfum de ton souffle, celui des pommes. » Ct 7,8-9

Je suis frappé par la fréquence des mots similaires : Sœur, sein, source, jardin, parfum, myrrhe, cyprès, palmier, dents, vin ,lait, miel, huile, brise. On dira, oui, mais ces mots appartiennent au vocabulaire universel de l’amour ! Non, ces mots appartiennent d’abord à une aire géographique qui s’étend du Nil au Tigre. Ils font partie d’une époque plusieurs fois millénaire où l’amour était d’abord un parfum, une douceur, un goût.

Le monopole des mystères et la haine religieuse


« Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d’Israël, sauveur ! » Is. 45,15

« Pourquoi caches-tu Ta Face ? » Ps. 44,24

L’idée du Dieu caché est profondément inscrite dans le judaïsme. Le Saint des Saints est entièrement vide. Aucune image n’est admise pour le représenter, ce Dieu transcendant.

Contrairement aux apparences, cette idée juive n’était pas en soi franchement nouvelle, ni spécifique au judaïsme, à l’époque où elle fut adoptée en son sein. La très ancienne civilisation égyptienne avait depuis longtemps une conception comparable et originale du Dieu suprême : le Dieu Râ se cache dans sa propre apparence. Le disque solaire n’est pas le Dieu, mais un voile mystérieux qui le cache. Ceci est aussi vrai de tous les autres Dieux du panthéon égyptien, qui ne sont en réalité que des apparences du Dieu unique. « Les formes extérieures dont les Égyptiens revêtaient la divinité étaient uniquement des voiles conventionnels, derrière lesquels se cachaient les splendeurs du Dieu unique. », analyse F. Chabas, dans sa présentation du Papyrus magique Harris (1860).

Le terme Ammon signifie le « caché » (occultatus) dans la langue des hiéroglyphes. Ce mot dérive de amen, « cacher ». Une adresse au Dieu Ammon-Râ résume le mystère : « Tu es caché dans le grand Ammon ». Cela revient à dire au Dieu Râ qu’il est caché dans le caché, il est caché dans le mystère de son apparence brillante. Râ n’est pas un Dieu-soleil, comme on a voulu l’interpréter fautivement. Le disque solaire n’est que son symbole. Le Dieu réside derrière l’abstraction que forme ce « disque », épuré.

Il suffit de lire la prière d’adoration d’Ammon-fa-Harmachis du Papyrus Harris (IV 1-5) pour se convaincre de la conception abstraite, grandiose et transcendante que les Égyptiens se faisaient du Dieu Ammon-Râ. Cette conception est éloignée de l’idolâtrie qu’on a voulu par la suite attacher à une foi attestée en Haute Égypte, plus de deux millénaires avant le départ d’Abraham de la ville d’Ur en Chaldée…

Voici les invocations de cette prière d’adoration :

« Salut à toi, l’Unique qui s’est formé.

Vaste est sa largeur, il n’a pas de bornes.

Chef divin jouissant de la faculté de s’enfanter lui-même.

Uraeus ! grandes flamboyantes !

Vertu suprême, mystérieuse de formes.

Âme mystérieuse, qui a fait sa terrible puissance.

Roi de la Haute et de la Basse Égypte, Ammon Râ, Vie saine et forte, créé de lui-même.

Double horizon, Épervier de l’Orient, brillant, illuminant, éclatant.

Esprit, plus esprit que les dieux.

Tu es caché dans le grand Ammon.

Tu te roules dans tes transformations en disque solaire.

Dieu Tot-nen, plus vaste que les dieux, vieillard rajeuni, voyageur des siècles.

Ammon permanent en toutes choses.

Ce Dieu a commencé les mondes par ses plans. »

Note : Le nom Uraeus, que l’on trouve dans ce texte comme une épithète du Dieu Râ, est une transposition latinisée de l’original égyptien Aarar, qui désigne l’aspic sacré, le serpent royal Uraeus, et dont un second sens est « flammes ».

Ces invocations ne sentent pas l’idolâtrie, me semble-t-il, mais témoigne plutôt d’une très haute conception du mystère divin, plus de deux mille ans avant le judaïsme. Il importe d’insister sur ce point. Le Dieu mystérieux, caché, secret, qui peut se l’approprier en toute propriété ? Ne plane-t-il pas très haut, au-delà du Ciel et de toutes les apparences? Il faut faire confiance au génie de ces hommes nourris des profondeurs du temps, et qui passaient leur vie à méditer sur le mystère de leur propre être à l’existence fort fugace, et qui se confrontaient à la permanence des grands secrets, en s’efforçant d’inventer leurs propres métaphores à propos du Dieu indicible.

Loin de railler cette foi première, comme trop souvent les « monothéismes » plus tardifs s’empressèrent de le faire, à des fins apologétiques, goûtons plutôt le suc de leurs anciennes intuitions.

Le Papyrus Harris fournit cette autre prière (ch. V):

« Ammon qui se cache dans sa pupille !

Âme qui brille dans son œil, ses transformations saintes on ne les connaît pas.

Brillantes sont ses formes. Son éclat est un voile de lumière.

Mystère des mystères ! Son mystère n’est pas connu.

Salut à Toi au sein de Nut !

Vraiment tu as enfanté les dieux.

Les souffles de la vérité sont dans ton sanctuaire mystérieux. »

Ce qui me touche dans ces courtes phrases, c’est la simplicité « biblique », si j’ose dire, dont je trouve qu’elles sont empreintes pour traiter de ces hauts mystères.

De plus l’image de « l’éclat » du Dieu qui est « un voile de lumière » fait irrésistiblement penser à la vision du buisson ardent par Moïse.

Je ne suis pas en train de suggérer que Moïse, élevé à la cour des Pharaons, aurait pu emprunter telle ou telle métaphore à la culture dont il venait. C’est fort possible, d’ailleurs, mais mon intention est différente. Personne n’a le monopole des hauts mystères.

L’humanité a accumulé pendant des millénaires une incomparable expérience des limites, du sacré, du mystère, et même, par moments, elle a pu, dit-on, lever un peu le voile, ou du moins en apercevoir la brillance insoutenable, par l’entremise de quelques-uns de ses enfants.

Pour quiconque s’intéresse à ce fait massif, pluri-millénaire et profondément ancré dans l’humain, le spectacle contemporain des haines religieuses désole et désespère.

Une odeur de graisse au Ciel, et le goût du vin divin


Osiris est ce Dieu mort assassiné par son frère Seth, lequel le découpe ensuite en morceaux, qu’il répartit dans toute l’Égypte. Le papyrus Jumilhac dit que la tête était à Abydos, les mâchoires en Haute Égypte, les intestins à Pithom, les poumons à Béhemet du Delta, le phallus à Mendès, les deux jambes à Iakémet, les doigts dans les 13ème et 14ème nomes, un bras dans le 20ème nome et le cœur à Athribis du Delta. Plutarque, qui raconte plus tardivement l’histoire d’Osiris donne une répartition complètement différente. Mais ce n’est pas un problème. Osiris, Dieu mort et ressuscité, est au cœur de la croyance des Égyptiens anciens en la résurrection des morts et en la vie éternelle.

Il s’agit d’un paradigme fondateur, dont on ne peut s’empêcher d’apprécier l’analogie avec la figure de Jésus Christ, Dieu crucifié et ressuscité.

Des papyrus précieux racontent la saga du Dieu Osiris, ses nombreuses péripéties. Meurtres, ruses, trahisons, transformations magiques abondent. Les lire aujourd’hui, dans une époque à la fois désenchantée et avide de passions religieuses dévoyées, peut se concevoir comme une sorte de plongée plusieurs millénaires en arrière, une plongée dans l’aube d’un sentiment naissant, qu’il serait vain de ne pas reconnaître comme profondément religieux, dans toutes les acceptions de ce terme ambigu.

Le papyrus Jumilhac, conservé à Paris, raconte un épisode intéressant, celui de la vengeance du fils d’Osiris, Anubis, qui s’est lancé à la poursuite de Seth, l’assassin de son père. Seth, se sachant menacé, prend la forme d’Anubis lui-même, pour tenter de brouiller les pistes, puis il est amené à prendre bien d’autres formes encore.

« Alors Imakhouemânkh marcha à la tête des dieux qui veillent sur Osiris ; il trouva Demib et lui coupa la tête, si bien qu’il fut oint de son [sang]. [Seth] vint à sa recherche, après s’être transformé en Anubis (…) Puis Isis dépeça Seth enfonçant ses dents dans son dos, et Thot prononça ses charmes contre lui. Rê dit alors : « Qu’on attribue ce siège au « Fatigué » ; comme il s’est régénéré ! Comme il est beau ! Et que Seth soit placé sous lui en qualité de siège. C’est juste, à cause du mal qu’il a fait à tous les membres d’Osiris. » (…) Mais Seth s’enfuit dans le désert et fit sa transformation en panthère de ce nome. Anubis, cependant, s’empara de lui, et Thot lut ses formules magiques contre lui, de nouveau. Aussi tomba-t-il à terre devant eux. Anubis le lia par les bras et les jambes et Seth fut consumé dans la flamme, de la tête aux pieds, dans tout son corps, à l’Est de la salle auguste. L’odeur de sa graisse ayant atteint le ciel, elle se répandit dans ce lieu magnifique, et Rê et les dieux la tinrent pour agréable. Puis Anubis fendit la peau de Seth, l’arracha et mit sa fourrure sur lui (…)

Seth fit sa transformation en Anubis afin que les portiers ne pussent pas le reconnaître (…) Anubis le poursuivit avec les dieux de sa suite, et le rejoignit. Mais Seth prenant l’aspect d’un taureau rendit sa forme méconnaissable. Anubis cependant le lia par les bras et les jambes, et lui coupa le phallus et les testicules (…)

Après quoi Anubis entra dans la Ouâbet pour vérifier l’état de son père, Osiris, et il le trouva sain et sauf, les chairs fermes et fraîches. Il se transforma en faucon, ouvrit ses ailes derrière son père Osiris, et derrière le vase qui contenait les humeurs de ce Dieu (…) il étendit les ailes en qualité de faucon pour voler grâce à elles, à la recherche de son propre œil, et il le rapporta intact à son maître. »

Seth se transforme sans cesse, en Anubis, puis en panthère, enfin en taureau. Mais Anubis l’emporte toujours, avec l’aide de Thot. Et alors Seth est à nouveau transformé par les dieux, en « siège » d’Osiris ou en « fourrure » d’Anubis. Mais c’est la transformation finale qui est agréable au Dieu suprême, Rê, lorsque Seth fut consumé en flammes, et en odeur de graisse, car alors il se répand dans le Ciel magnifique.

Il est intéressant de comparer la transformation finale de Seth en flammes et en odeur à celle d’Anubis qui prend la forme du faucon. Ce faucon, Horus, est l’une des divinités les plus anciennes, les plus archaïques du panthéon égyptien. Il représente, dans le cadre osirien, le fils posthume d’Osiris et d’Isis, qui vole au-dessus de son père mort, à la recherche de son œil, et contribue à lui rendre la vie.

Le papyrus Jumilhac évoque la légende d’Horus en son chapitre XXI, et le compare à une vigne. « Quant au vignoble, c’est le cadre qui entoure les deux yeux pour les protéger ; quant au raisin, c’est la pupille de l’œil d’Horus ; quant au vin qu’on en fait, ce sont les larmes d’Horus. » (XIV,14,15, Trad. Jacques Vandier).

Je ne veux certes pas faire de comparaison sans raison, mais la métaphore du vin représentant les larmes du fils du Dieu Osiris, assimilé à une « vigne » me font inévitablement penser au vin, symbolisant le sang du Christ, fils sacrifié du Dieu vivant.

A propos d’un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen


Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, et cela plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Philon et Josèphe sont de bons exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe d’Alexandrie, et sensible à ces idées venues d’ailleurs. Le pharisaïsme et l’essénisme qui fleurissaient à cette époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens « imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse ». Par exemple, ils croyaient à la résurrection des morts, tout comme un certain Rabbi, nommé Jésus, qui par ailleurs ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », les traitant de « sépulcres blanchis ».

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors. Contre les Pharisiens, il y avait aussi les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, des « Vieux-Croyants » qui niaient quant à eux la résurrection.

Cette idée de la résurrection n’est effectivement pas juive, originairement. Elle avait sa source dans l’hellénisme, le pythagorisme, la palingénésie, la métempsycose. Tout cela venait d’un Orient plus lointain. L’Iran. L’Inde. Le vaste monde avait bien d’autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », selon Isidore Lévy (in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927).

Certes, le judaïsme pharisien avait adapté et modifié ce concept de résurrection, de palingénésie. Il le conçoit non comme un habitus récurrent des âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l’Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte encore du judaïsme de ces temps difficiles, ce sont des Hassa’im, des « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l’intérieur donne l’impression d’un mystère effrayant. » (Bellum II, VIII, 5, §132).

Ce sont des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu’à la mort. »

C’était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume ainsi la croyance de la secte des Esséniens: « L’âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l’âme, comme affranchie d’une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » (Bell. II, VIII, §155-157)

D’autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel…

Dans ce monde ouvert à l’influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux… Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d’Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : ils savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs femmes, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, Salomé. Ce fait est en soi « extrêmement remarquable », si l’on tient compte du contexte et de l’époque. Seul Pythagore a obtenu un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d’un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s’est efforcé de concilier Moïse et Pythagore. L’époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions d’idées.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l’Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d’Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le « flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse. »

I. Lévy interprète ainsi « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l’essentiel n’avait été introduit à Jérusalem qu’un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d’autres, par la carrière d’Apollonius de Tyane et d’Alexandre d’Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu’il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d’un passé indo-européen. » (Op.cit.)

Tout cela sonne curieusement à mon oreille du XXIème siècle, façonnée aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations. Voilà un Jésus, rabbin décrié, et condamné comme « roi des Juifs », qui réapparaît maintenant comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d’un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, « l’essentiel » de la religion sortie de Palestine, le christianisme donc, est tout ce que l’on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d’après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n’était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d’hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu’indo-européen, pourrions-nous dire. Il n’est certes pas indifférent, aujourd’hui, de ne vouloir voir en lui qu’un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

A moins que l’on dise, et cela pourrait mieux correspondre à l’intuition profonde du chercheur désintéressé, qu’il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, bref, transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.

Voir la Mort et couper au plus court


Ils sont tous descendus aux Enfers, les héros humains. Il y a eu la katabase pythagoricienne, la vision de Hénoch, le voyage de Moïse dans la Géhenne, raconté par Philon, Josèphe et l’Apocalypse de Baruch, la descente d’Orphée dans la région de l’Achéron, celle de Siosiri à l’Amanthès, celle de Mithrobarzane dans la Nécyomantie, et celle, fameuse grâce au pouvoir d’évocation de Virgile, du troyen Énée conduit par la Sibylle.

Ces visites ne sont pas d’un grand profit pour nous autres simples mortels. Les explorateurs de la mort sont tenus de garder le silence sur les secrets qu’ils ont été amenés à découvrir dans l’Autre Monde.

Les héros en visite dans les abysses du Temps partagent des traits communs. Leur naissance fut miraculeuse, leur intelligence fort vive et précoce, et tous ils descendent aux Enfers, font la découverte de secrets, ont leur apothéose, et puis ils disparaissent.

Il s’agit donc d’un type, d’un paradigme. Pour tous les raconter, ces voyages infernaux, il suffit d’en évoquer un, plus poétiquement narré.

Virgile raconte l’Enéide. La prêtresse de Phébus et d’Hécate, la Sibylle de Cumes s’écrie : « C’est le moment d’interroger les destins. Le Dieu, voici le Dieu ! ». Énée prend la parole et adresse sa prière. Mais « la prophétesse résiste encore à l’étreinte du Dieu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante, et cherche à secouer hors de sa poitrine le Dieu tout puissant. »

Énée insiste et lui demande de visiter les Enfers. Il veut revoir son père. C’est un privilège. « Moi aussi, je suis de la race du souverain Jupiter. »

La Sibylle répond qu’il est aisé de descendre à l’Averne. C’est revenir sur ses pas, remonter à la lumière d’en haut qui est la dure épreuve. Il y a les boues de l’Achéron, les eaux noires du Cocyte, les flots du Styx, le sombre Tartare, la nuit muette du Phlégéton avec ses torrents de flamme. Il faut franchir ces obstacles deux fois. Énée et Sibylle s’enfoncent dans les profondeurs de la terre. « Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte, à travers l’obscurité et les vastes demeures de Pluton et son royaume de simulacres. »

Après moult péripéties, comme on dit, Énée retrouve son père Anchise. Le contact n’est pas facile. « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois, vainement saisie, l’ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole. » Énée interroge son père, il veut savoir pourquoi il y a tant d’âmes « qui aspirent de nouveau à rentrer dans les liens épais du corps ». Anchise lui expose alors « tous ces beaux secrets ».

« Et d’abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l’astre Titanique du soleil, sont pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répandu dans les membres du monde, l’esprit en fait mouvoir la masse entière et transforme en s’y mêlant ce vaste corps. »

C’est de ce principe que naissent tous les hommes, les animaux, les oiseaux, et les monstres de l’Océan. Tous les germes de vie doivent leur vigueur à leur céleste origine. Mais les âmes connaissent les craintes, les désirs, les douleurs, les joies, et restent emprisonnées dans leurs ténèbres et leurs geôles aveugles, même au jour suprême quand la vie les quitte. Il faut des milliers d’années de souffrance et de châtiments pour que le principe de l’âme retrouve sa pureté, l’étincelle du feu céleste.

Anchise décrit ensuite avec précision le destin des descendants d’Énée et celui de Rome. Tout a été dit.

Le retour à la lumière se fait presque instantanément. Anchise reconduit Énée et Sibylle à la porte « d’ivoire éclatant », que les Mânes n’utilisent que pour envoyer vers le Monde d’en haut « les fantômes illusoires ». C’est par cette porte qu’Énée passe, « coupant au plus court ».

La descente de Moïse aux Enfers


« Ceux qui avoisinent le trône du Très-Haut tremblèrent quand Il prit Moïse près de lui. Il lui enseigna les lettres de la Loi (…), lui montra les mesures du feu, les profondeurs de l’abîme et le poids des vents, le nombre des gouttes de pluie, la fin de la colère, la multitude des grandes souffrances et la vérité du jugement, la racine de la sagesse, les trésors de l’intelligence, la fontaine du savoir, la hauteur de l’air, la grandeur du Paradis, la consommation des temps, le commencement du jour du jugement, le nombre des offrandes, les terres qui ne sont pas encore advenues, et la bouche de la Géhenne, le lieu de la vengeance, la région de la foi et le pays de l’espoir. »

Ce texte est tiré de l’Apocalypse de Baruch (Ch. 59, 3-11), écrit par Baruch Ben Neriah peu après la seconde destruction du Temple, en 70 ap. J.-C.

La Jewish Encyclopaedia (1906) estime que l’auteur était un Juif maîtrisant la Haggadah, mais aussi la mythologie grecque et la sagesse orientale. Le texte trahit également des influences venant de l’Inde. En témoigne l’allusion faite à l’oiseau Phénix, compagnon du soleil, image fort similaire au rôle de l’oiseau Garuda, compagnon du dieu Vishnou. Le rôle de l’archange Michel décrit dans les chapitres 11 à 16 de l’Apocalypse est, toujours selon la Jewish Encyclopaedia, remarquable par sa ressemblance avec Jésus, notamment par sa fonction de médiateur entre le Dieu absolument transcendant et les hommes.

Baruch a pu être un Juif sensible à certains enseignements gnostiques, et plus généralement il a été soumis à de multiples influences venues de l’Orient.

Ceci m’amène à une considération générale. Les temps étaient alors propices à la recherche et à la fusion d’idées et d’apports venant de cultures et de pays divers.

Le judaïsme n’échappa pas à cette influence profonde. Qu’on en juge !Les éléments de la vie de Moïse, dont l’Apocalypse de Baruch rend compte, sont attestés par d’autres auteurs juifs, Philon et Josèphe, et avant eux par le Juif alexandrin Artanapas. Soulignons fortement que ces éléments échappent au modèle biblique, et s’inspirent en revanche de la Vie de Pythagore, telle que rapportée par la tradition alexandrine. La descente de Moïse aux Enfers est calquée sur la descente de Pythagore dans l’Hadès. Isidore Lévy fait à ce propos le diagnostic suivant : « Ces emprunts du judaïsme d’Egypte aux Romans successifs de Pythagore ne constituent pas un fait superficiel de transmission de contes merveilleux, mais révèlent une influence profonde du système religieux des pythagorisants : le judaïsme alexandrin, le pharisaïsme (dont la première manifestation ne paraît pas antérieure à l’entrée en scène d’Hérode) et l’essénisme, offrent, comparés au mosaïsme biblique, des caractères nouveaux, signes de la conquête du monde juif par les conceptions dont la légende de Pythagore fut l’expression narrative et le véhicule. » (La légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927)

Il y a plusieurs exemples de tels « voyages dans l’Autre Monde » et de telles « visions infernales » dans la littérature juive. Mais ils sont manifestement empruntés dans tous leurs détails à la « katabase pythagorisante » dont Lucien et Virgile ont décrit les péripéties. Isidore Lévy donne ces exemples d’emprunt: Moïse est conduit, comme on vient de voir, à travers l’Éden et l’Enfer, Isaïe est instruit par l’Esprit de Dieu sur les cinq régions de la Géhenne, Élie est mené par l’Ange, l’Anonyme du Darké Teschuba est dirigé par Élie, Josué fils de Lévi est accompagné par les Anges ou par Élie, ce qui reproduit le thème du Visiteur de la Katabase de Pythagore.

On peut d’ailleurs étendre l’idée de cette fusion multi-culturelle de thèmes, et considérer les fortes proximités et analogies entre la légende de Pythagore et celle de Zoroastre, desquelles celle de Moïse s’inspire.

Dans la langue du Zend Avesta, qui correspond au texte sacré de l’antique religion de l’Iran ancien, la « Gloire Divine », celle-là même que Moïse a vu de dos, est nommée Hravenô. James Darmesteter, spécialiste du Zend Avesta, rapporte comment les Zoroastriens décrivaient la venue de leur prophète : « Un rayon de la Gloire Divine, destiné par l’intermédiaire de Zoroastre à éclairer le monde, descend d’auprès d’Ormuzd, dans le sein de la jeune Dughdo, qui par la suite épouse Pourushaspo. Le génie (Frohar) de Zoroastre est enfermé dans un plant de Haoma que les Amshaspand transportent au haut d’un arbre qui s’élève au bord de la rivière Daitya sur la montagne Ismuwidjar. Le Haoma cueilli par Pourushaspo est mélangé par ses soins et par ceux de Dughdo à un lait d’origine miraculeuse, et le liquide est absorbé par Pourushaspo. De l’union de la dépositaire de la Gloire Divine avec le détenteur du Frohar, descendu dans le Haoma, naît le Prophète. Le Frohar contenu dans le Haoma absorbé par Pourushaspo correspond à l’âme entrée dans le schoenante assimilé par Khamoïs (=Mnésarque, père de Pythagore), et le Hravenô correspond au mystérieux élément apollinien ».

Dans l’être spirituel de Zoroastre, il y a donc deux éléments distincts, le Hravenô, plus sublime, et proprement divin, et le Frohar.

Hravenô et Frohar correspondent respectivement à « l’Intelligence » et à « l’âme ».

En grec, ils se traduisent par noos et psychè. Les équivalents hébreux seraient néphesh et ruah.

Qu’en ressort-il ? Une intuition continue, sur plusieurs milliers d’années, et dans une aire géographique qui va du bassin de l’Indus à la vallée du Nil, semble réunir les religions de l’Inde, de l’Iran, d’Israël et de l’Égypte autour de la double nature de l’être « envoyé » par « Dieu ».

Délire bacchique, dépeçage des corps et métamorphose divine


« Voici les chœurs des Bacchantes, les pierres ruisselant de vin, les grappes distillant le nectar, les mottes de terre toutes reluisantes de l’éclat du lait, voici le lierre à la tige rampante, les serpents dressant la tête, les thyrses et les arbres d’où le miel s’échappe goutte à goutte.

Voici ce sapin étendu sur le sol, sa chute est l’œuvre de femmes violemment agitées par Dionysos ; en le secouant, les Bacchantes l’ont fait tomber avec Penthée qu’elles prennent pour un lion ; les voilà qui déchirent leur proie, les tantes détachent les mains, la mère traîne son fils par les cheveux (…)

Harmonie et Cadmos sont présents. Déjà les extrémités inférieures, depuis les cuisses, se transforment en serpents, tout disparaît sous les écailles depuis les pieds jusqu’aux hanches ; la métamorphose gagne les parties supérieures. Harmonie et Cadmos sont frappés d’épouvante ; ils s’embrassent mutuellement, comme si, par cette étreinte, ils devaient arrêter leur corps dans sa fuite et sauver du moins ce qui leur reste encore de la forme humaine. » (Philostrate l’Ancien, Les Tableaux, XVII).

Les Bacchantes sont, dans l’antique religion dionysiaque, ce qu’il y a de plus sauvage, de plus extrême. Il s’agit d’abord de s’enivrer par le vin, par le nectar, et de prendre part à l’orgie générale de la nature où les buissons de thyrses sont trempés de miel gouttant, les serpents dressent leurs têtes et dardent leur langue gonflée de venin, et les mottes sontimprégnées de lait. Métaphores, métaphores ! Ensuite, dans l’ivresse exacerbée, on se précipite sur les victimes que l’on dépèce à mains nues, on leur arrache les membres, on fouaille les organes internes, les mains gluantes de sang on décapite enfin l’infortuné tombé sous les coups de la folie religieuse.

Enfin, il y a la métamorphose. Il y en a plusieurs sortes. Celle d’Harmonie, bien mal nommée, vu son sort funeste, et de Cadmos est particulièrement spectaculaire. Des écailles de serpent recouvrent progressivement le corps.Les pieds d’abord, les jambes, les hanches, le sexe même se métamorphosent en serpents sifflants, hideux. Puis c’est le reste du corps qui à son tour est atteint de cette mutation monstrueuse. A l’évidence, ce n’est pas une religion de tout repos. On n’est à l’abri d’aucune terreur, d’aucun choc psychique et corporel. Mais la métamorphose est la phase essentielle, celle qui vient après le vin de l’ivresse et le partage des membres de la victime sacrifiée.

L’amateur de religion comparée peut à juste titre se poser des questions. Peut-on y voir un lien obscur avec le sacrifice du Christ, la consommation de son sang et de sa chair partagée entre les fidèles ? Peut-être. Sans doute y a-t-il dans les profondeurs de la mémoire anthropologique quelques lointaines souvenances des sacrifices anciens. Peut-être le sacrifice du Christ tel que célébré par l’Église est-il une version très évoluée, très intellectualisée, d’un paradigme sacrificiel éminemment plus sauvage, plus barbare, célébré jadis au nom du Dieu Dionysos, en souvenir de sa naissance sanglante et brûlante.

Nous ne pouvons pas répondre à ces questions, mais nous pouvons les poser. Il s’agit de s’émerveiller devant la puissance de l’esprit humain capable de concevoir des paradigmes qui renversent toutes les valeurs, non pour les abolir, mais pour faire voir leur nécessaire métamorphose.

La religion dionysiaque est l’un de ces paradigmes. Il vaut mieux en être conscient. Il est aussi permis de réfléchir à la manière dont le paradigme dionysiaque s’incarne dans l’humanité contemporaine.

Le feu des plantes


J’ai trouvé dans les Tableaux de Philostrate l’Ancien cette description assez précise de la naissance de Dionysos. En voici un extrait.

« Un nuage de feu, après avoir enveloppé la ville de Thèbes, se déchire sur le palais de Cadmos où Zeus mène joyeuse vie auprès de Sémélé. Sémélé meurt, et Dionysos naît vraiment sous l’action de la flamme. On aperçoit l’image effacée de Sémélé qui monte vers le ciel, où les Muses fêteront son arrivée par des chants. Quant à Dionysos, il s’élance du sein maternel ainsi déchiré, et brillant comme un astre il fait pâlir l’éclat du feu par le sien propre.

La flamme s’entr’ouvre, ébauchant autour de Dionysos la forme d’un antre [qui se revêt de plantes consacrées]. Les hélices, les baies du lierre, des vignes déjà robustes, les tiges dont on fait les thyrses en tapissent les contours, et toute cette végétation sort si volontiers de terre, qu’elle croît en partie au milieu du feu. Et ne nous étonnons point que la terre pose sur les flammes comme une couronne de plantes. »

Le texte de Philostrate ne dit pas que Sémélé avait voulu voir le visage de Zeus son amant, et que cela fut la cause du drame. Zeus, tenu par une promesse qu’il lui avait faite d’exaucer tous ses désirs, fut obligé de dévoiler devant elle son visage de lumière et de feu, sachant que par là il lui donnerait la mort, bien malgré lui.

Mais il ne voulait pas laisser mourir l’enfant qu’elle portait, et qui était aussi le sien. Il sortit cet enfant, Dionysos, du ventre de sa mère, et le mit dans la grande lumière, au milieu d’un grand nuage de feu. Or, Dionysos était lui-même un être de feu et de lumière. Le texte de Philostrate décrit le moment de l’apparition de Dionysos hors du corps de Sémélé, et comment le propre feu de Dionysos « fait pâlir » le feu de Zeus lui-même. Il est aussi enveloppé d’un « antre », couronné de végétations consacrées. Le feu divin, celui de Zeus, et celui, plus brillant encore de Dionysos, ne brûlent pas, ne consument pas les buissons sacrés qui entourent le corps de ce dernier au moment où il naît, avant terme. Il naîtra une seconde fois, après la fin de sa gestation dans la « cuisse de Zeus ».

L’idée d’un buisson de flammes, qui ne se consume pas, est aussi dans le texte de l’Exode. On la retrouve ici, dans un contexte complètement différent. Les deux images sont analogues. Elles évoquent l’idée que de la végétation peut croître au sein du feu sacré. Dans le texte de la Bible, il n’y a guère de détails sur la manière dont le buisson se comporte dans les flammes. Dans celui de Philostrate, un peu plus précis, une « couronne de plantes » flotte au-dessus de ce feu. On pourrait penser à une aura, ou une auréole, ou encore aux lauriers ceignant la tête d’un héros. Mais le héros, en l’occurrence Dionysos, est un dieu.

Qu’en tirer ? L’idée d’une permanence profonde de l’association possible entre le « divin », le « feu » et certaines « plantes », spéciales, consacrées. Cette idée ne va pas de soi. Elle est contre-intuitive, mais anthropologiquement durable.

Il est possible aussi qu’il s’agisse d’une métaphore, et que ce soit le feu intérieur de certaines plantes, comme le Cannabis, ou d’autres plantes psychotropes, qui soit ici indirectement évoqué. Ce feu intérieur, provoqué par des plantes ad hoc, est aussi l’une des voies d’accès à la contemplation divine, du moins si l’on en croit les mythes rapportés de ces temps anciens, ou les expériences rapportées par les shamans, d’Asie, d’Afrique, ou d’Amérique.

« Cette crainte qui est au milieu de l’Occident »


Cela vaut la peine de le répéter tant les temps sont sourds. L’Égypte ancienne est une manne d’idées stimulantes pour qui s’intéresse au fait religieux, dans son universalité, dans son humanité.

La mort est le moment clé. Celui où s’opère la transformation en l’âme ba, c’est-à-dire le principe divin de Rê.

Ce principe a été identifié au « bélier divin de Mendès, ville où se fait l’union mystique des deux âmes de Rê et d’Osiris », par Si Ratié, qui a publié en 1968 le Papyrus de Naferoubenef, qui en témoigne.

Il s’agit de transformer l’âme en Horus d’or, cet Horus dont la chair est d’or, et les os d’argent, et qui permet à toute âme de réaliser une mutation divine et royale.

Voici un extrait de ce Papyrus, dont l’origine spirituelle remonte à plus de cinq millénaires.

« Salut à toi qui est dans la nécropole sainte de Rosetau; je te connais, je connais ton nom. Délivre-moi de ces serpents qui sont dans Rosetau, qui vivent de la chair des humains, qui avalent leur sang, car moi je les connais, je connais leurs noms. Que le premier ordre d’Osiris, Seigneur de l’Univers, mystérieux en ce qu’il fait, soit de me donner le souffle dans cette crainte qui est au milieu de l’Occident ; qu’il ne cesse d’ordonner les directives selon ce qui a existé, lui qui est mystérieux au sein des ténèbres. Que la gloire lui soit donnée dans Rosetau ! Maître de l’obscurité, qui descend et qui ordonne les nourritures dans l’Occident ! On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu qui est dans Busiris ! (…)

Je viens en messager du Seigneur de l’Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. Seigneur de crainte dans Nout et dans le Douat ! Je suis Horus. Je suis venu chargé de la sentence. Permets que j’entre, que je dise ce que j’ai vu. »

A lire ces antiques paroles, on est frappé de plusieurs réminiscences absorbées depuis longtemps par des religions subséquentes, la juive ou la chrétienne : « On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu. »

« Je viens en messager du Seigneur de l’Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. »

Je voudrais dans ce billet m’appesantir légèrement sur une formule : « Cette crainte qui est au milieu de l’Occident ».

Deux brefs commentaires. L’Occident a toujours été pour les Sémites, la langue arabe en témoigne, le lieu du danger et de l’exil. Pour les anciens Égyptiens c’était aussi le lieu de la mort, et donc de la résurrection.

Comme je crois qu’il y a une mémoire collective profonde, incarnée dans les gènes depuis des millénaires, je postule que cette crainte existe encore sous forme larvée. Elle coïncide aujourd’hui avec un fait politique majeur. L’Occident invite à l’exil, les peuples du Sud et de l’Orient aspirent malgré tous les dangers à accéder à cet oasis de paix et de richesse. Ils y inspirent conséquemment la « crainte ».

Mais non ! Parions sur l’antique mémoire. Parions sur l’Horus d’or ! Parions sur le grand Dieu qui est dans Busiris !

Parions que nous saurons trouver un souffle inspiré, « dans cette crainte qui est au milieu de l’Occident » !

Accueillons la misère du monde, quoi qu’il en coûte.

Le prix à payer, si nous ne le faisions pas, serait terrible. Et alors oui, la crainte dévasterait l’Occident.

On n’a pas su comprendre ce que cela voulait dire


Athanasius Kircher n’est pas n’importe qui. Allemand, jésuite, savant encyclopédique et orientaliste, il a la réputation d’être l’un des plus brillants esprits du 17ème siècle européen.

Cela ne l’empêche pas d’avoir de sérieuses faiblesses dans le traitement d’un sujet, la Chine, que les Jésuites pourtant ont été les premiers à explorer intellectuellement. Il est fort intéressant, me semble-t-il, de revenir sur la perception que les Européens pouvaient avoir en ce temps sur la Chine, pour se faire une idée du fossé intellectuel qui pouvait alors prévaloir. Peut-être cela pourrait-il être une source d’inspiration à notre époque dite « mondialisée » ?

J’ai consulté l’ouvrage de Kircher publié en 1670 à Amsterdam et intitulé « Chine illustrée ». Il y écrit par exemple: « Les premiers Chinois estant descendus des Égyptiens ont suivi leurs façons de faire pour leurs écritures. » Il en veut pour preuve « la ressemblance qu’il y a des anciens caractères chinois avec les Hiéroglyphiques ». Puis il propose une classification des idéogrammes chinois selon seize « formes », dont je vais donner une description d’après quelques extraits du livre de Kircher, dans l’orthographe un peu décalée utilisée alors.

Forme I : « Vous voyés icy des serpents merveilleusement entrelassés les uns avec les autres, et qui ont diverses figures selon la diversité des clases qu’ils signifient. »

Forme II : « La Iième forme des anciennes lettres se prend des choses de l’agriculture. »

Forme III : « La 3ème forme des lettres est composée de quantités d’oiseaux, qu’on appelle Fum Hoam, et qu’on dit être la plus belle de toutes celles que les yeux peuvent voir : parce qu’elle est faite de plusieurs plumes, & de plusieurs ailes.

Forme IV : « La 4ème forme des caractères anciens (…) est tirée des huitres et des vers. »

Forme V : « La V. forme est composée des racines des herbes. »

Forme VI : « La VI. forme est composée des restes d’oiseaux. »

Forme VII : « La VII. Forme, faites de tortues. »

Forme VIII : « La VIII forme – faites d’oyseaux & de paons. »

Forme IX : « Faite d’herbes, d’aisles & de faisseaux. »

Forme X : « Leur signification est quai ço xi ho ki ven ou bien autrement, ço autheur de certains tables pour n’oublier pas ce qu’il sçavait, a composé ces lettres. »

Forme XI : « Prend la figure des étoiles et des plantes. »

Forme XII : « Lettres des édits anciennement utilisés. »

Forme XII : « Yeu çau chi eyen tao. »

Forme XII : « Lettres du repos, de la joye, de la science, des entretiens, des ténèbres et de la clarté. »

Forme XV : « Composée de poissons. »

Forme XVI : « N’a pas à être lue : c’est pourquoi on n’a pas su comprendre ce que cela voulait dire. »

C’est le cas de le dire, voilà une encyclopédie à la chinoise qui aurait pu ravir l’auteur de « Les mots et les choses. » Mais au-delà de l’indéniable poésie qui ressort de ce catalogue décousu, répétitif et plein de fantaisies, on est frappé par l’absolue incompréhension de l’un des esprits les plus brillants d’une époque et d’une région donnée pour une autre culture. Que cela nous serve de leçon !

Kircher 1 Kircher 2 Kircher 3

La descente aux enfers


Orphée est descendu aux Enfers et s’est fait initier aux Mystères d’Isis et d’Osiris (qu’on appelle respectivement Déméter et Dionysos chez les Grecs, Cérès et Bacchus, chez les Romains). Il institue en Grèce le culte d’Hécate à Égine, et celui d’Isis-Déméter à Sparte. Ses disciples, les Orphiques, étaient de bons vivants, pleins de joie de vivre, à la fois mystiques, marginaux et individualistes.

Par contraste, les Pythagoriciens, qui subirent aussi l’influence de l’orphisme, étaient « communistes et austères », pour reprendre la formule de H. Lizeray (1903). Le communisme pythagoricien, puis platonicien, était un rêve. Socrate avait dit : « Tout est commun, – entre amis. »

Mais ce communisme de phalanstère était forcément de courte portée. Les amitiés ne peuvent s’étendre fort loin au-delà.

Quoi qu’il en soit, Orphée ou Pythagore n’étaient pas des hommes politiques. Ils étaient l’un et l’autre des esprits religieux et philosophiques, ayant par ailleurs exercé une certaine influence politique.

L’un avait une tendance vers « l’individualisme », l’autre vers le « communisme », pour reprendre une terminologie évidemment simpliste, mais qui a le mérite d’évoquer immédiatement une ligne générale.

Ces figures peuvent-elles être transposées aujourd’hui ? Difficilement, je pense.

Alors quel intérêt de les évoquer?

Il n’est pas dit que des esprits ayant une certaine tournure de pensée, un fort et authentique engagement, ne puissent renverser complètement tous les codes habituels.

Un exemple récent est celui de Jeremy Corbyn, dont tout le monde, à commencer par Tony Blair prédisait l’échec, et qui vient de remporter les élections internes du Parti Travailliste. On lui promet toujours l’échec et une défaite spectaculaire en 2020 contre le parti conservateur. Le premier ministre britannique, David Cameron, s’en réjouit déjà et a commencé les hostilités en allant droit au but :  « Le Labour représente maintenant une menace pour notre sécurité nationale, pour la sécurité de notre économie et celle de votre famille ».

Dans le monde tel qu’il est aujourd’hui encore, les analyses d’un Blair ou d’un Cameron, pourtant opposés apparemment sur le fond, mais se rejoignant sur la forme, peuvent paraître pleines du bon sens que réclament les peuples, selon eux.

Mais le degré d’exaspération devant l’incompétence et le manque de courage des politiques est tel, que l’on ne peut écarter aucune surprise. Tout est possible.

Des étincelles dans la nuit


84

Les Oracles chaldaïques sont attribués à Julien et datent du 2ème siècle ap. J.-C. C’est un texte court, dense, profond. Loin des idées modernes, mais ouvrant, œuvrant. On y trouve des formules, célèbres dans d’autres contextes, comme : « un Esprit issu de l’Esprit » (νοῦ γάρ νόος).

Phrases courtes, dont les éclats anciens brillent encore d’un feu incertain. Ce sont des pépites vieilles et usées, précieuses. En voici une petite poignée.

« Le silence des pères, dont Dieu se nourrit. » (16).

« Vous qui connaissez, en le pensant, l’abîme paternel, au-delà du cosmos. » (18)

« Tout esprit pense ce Dieu. » (19)

« L’Esprit ne subsiste pas indépendamment de l’Intelligible, et l’Intelligible ne subsiste pas à part de l’Esprit. » (20)

« Artisan, ouvrier du monde en feu. » (33)

« L’orage, s’élançant impétueux, atténue peu à peu, la fleur de son feu en se jetant dans les cavités du monde. » (34)

« Pensées intelligentes, qui butinent en abondance, à la source, la fleur du feu, au plus haut point du temps, sans repos. » (37)

« Le feu du soleil, il le fixa à l’emplacement du cœur. » (58)

« Aux fulgurations intellectuelles du feu intellectuel, tout cède. » (81)

« …être asservis, mais d’une nuque indomptée subissent le servage… » (99)

« N’éteins pas en ton esprit. » (105)

« Le mortel qui se sera approché du Feu tiendra de Dieu la lumière. » (121)

« Ne pas se hâter non plus vers le monde, hostile à la lumière. » (134)

« Tout est éclairé par la foudre. » (147)

« Quand tu auras vu le feu saint, saint, briller sans formes, en bondissant, dans les abîmes du monde entier, écoute la voix du feu. » (148)

« Ne change jamais les noms barbares. » (150)

« Ne te penche pas vers le bas. » (164)

« Et jamais, en oubli, ne coulions, en un flot misérable. » (171)

« Les enclos inaccessibles de la pensée. » (178)

« La fureur de la matière. » (180)

« Le vrai est dans le profond. » (183)

« Temps du temps (χρόνου χρόνος). » (185)

Mille plus tard, Michel Psellus (1018-1098) a écrit les Commentaires des Oracles chaldaïques, et fait ressortir les influences assyriennes et chaldéennes. Et encore mille ans plus tard, Hans Lewy a pu écrire Chaldean Oracles and Theurgy. Mysticism magic and platonism in the later Roman Empire (Le Caire, 1956). D’autres savants, tels W. Kroll, E. Bréhier, F. Cumont, E.R. Dodds, H. Jonas se sont penchés sur ces textes, entre la fin du 19ème siècle et le début du siècle dernier. Bien avant eux, une chaîne antique de penseurs, Eusèbe, Origène, Proclus, Porphyre, Jamblique, avait déjà tracé des pistes. Il en ressort qu’il faut remonter à Babylone, et plus avant encore au zoroastrisme, pour tenter de comprendre le sens de ces poèmes magico-mystiques, qui obtinrent chez les néo-platoniciens le statut de révélation sacrée.

Qu’en reste-t-il ? Des idées comme celle du voyage de l’âme à travers les mondes, et des mots comme « anagogie » ou « Aion », qui est un nom de l’éternité, et « l’hypostase noétique de la Divinité », comme le formule Hans Lewy.

G. Durand eut cette formule : « Le symbole est l’épiphanie d’un mystère. » ( L’imagination poétique) Qu’il me soit permis de la paraphraser. Le poème ou l’oracle mystifient le monde. Il y a des étincelles qui retombent dans la nuit. Salomon disait déjà : « Moi, la Sagesse, j’ai habité au Conseil, j’ai appelé à moi la connaissance et la pensée. » (Prov. 8,12)

Qu’est-ce que les Modernes ont à dire à ce sujet ?

Faillite des Etats et résistance citoyenne


La société mondiale ne sait pas où elle va. Comment le pourrait-elle, d’ailleurs ? Qui serait le sujet de cette connaissance suprême ? Complexités, incertitudes, conflits saturent l’horizon des possibles, et les rendent illisibles. Tout est possible, tout peut arriver ; et on ne sait pas ce qui nous attend. Personne ne peut le dire. Il n’y a plus de prophètes, et ceux qui jadis parlaient d’une voix forte, n’étaient alors pas optimistes.

Les États montrent tous les jours qu’ils ne contrôlent plus grand chose, sauf l’étendue de leurs discours et de leurs sophismes. Ils ont lâché prise. Des investissements décidés hier, sur la base d’innovations technologiques datant d’avant-hier, créent aujourd’hui des problèmes, contre lesquels on adoptera demain des contre-mesures qui seront (peut-être) efficaces après-demain, disait Martin Jaenicke il y a presque quarante ans. C’est encore plus vrai maintenant.

A la place des États, une nébuleuse d’entreprises guidées par des vues à court terme, prétend guider implicitement le monde sous couvert de« changements » affublés parfois (mais de moins en moins) du nom de « progrès ».

La foi dans le changement est testée de temps en temps dans des élections de routine, ce qui ne change rien sur le fond, mais donne au peuple le sentiment de rester en position de contrôle. Qu’il le pense ! Pendant ce temps, les sociétés se transforment sans cesse, à jet continu, sans légitimation a priori. Mais comment une telle légitimation pourrait-elle d’ailleurs advenir ? Qui serait en charge de faire parler les augures, comme jadis, avant les grandes décisions ?

Les augures sont « engrammés » désormais dans le système général du « progrès » et ils se légitiment eux-mêmes, par leur capacité d’assertion sans contradiction.

On file vers l’inconnu absolu, non pas en sachant les risques, en mesurant notre ignorance, mais avec une foi aveugle, qui remplace aujourd’hui par une sorte de nouvelle religion athée l’ancienne foi envers les dieux des mondes.

Les transformations mondiales sont dites inéluctables. En fait, elles ne le sont pas, rien n’est intangible, rien n’est au-dessus d’une volonté farouche et longue. Ce que quelques hommes ont pu faire, des milliards d’hommes pourraient demain le défaire, et réciproquement. Ceci, je l’admets, relève de la politique-fiction, pour quelque temps encore, tant que l’esprit des peuples est persuadé de son irresponsabilité et de son impuissance, face aux décisions des oligarques. Les mutations les plus profondes de l’environnement et du système socio-économique se font dans l’opacité générale, non pas une opacité voulue, une brume provoquée par ce qui serait une conspiration d’envergure, mais une opacité systémique, résultant de milliers de décisions non-coordonnées. Si bien que tout le monde se sent non-responsable ou irresponsable, et quelques-uns se sentent responsables, mais ignorent de quoi ils le sont, en fait, bien qu’ils croient être d’une certaine manière aux commandes.

Nous n’avons certes pas tiré les leçons politiques et philosophiques de cet état de fait, qui ne cesse de s’aggraver. La métaphore habituelle (« il n’y pas de capitaine dans le navire ») rend compte de la situation, mais la métaphore étant usée jusqu’à la corde, elle percute moins. Et pourtant elle est plus que jamais valide. Comment demander des comptes sur son « absence » à un capitaine, qui a bien la casquette et les galons, mais qui n’est pas plus capitaine que je suis pape ou ravi.

Pendant ce temps-là, le système continue sa mue systémique, dans le silence assourdissant de l’analyse, et dans l’absence de toute contre-proposition crédible. Résultat : l’humanité, comme les chariots dans les westerns, continue sa course folle vers des ravins probables, dont elle ne suppose pas l’existence. On peut rêver au happy end, bien entendu. Il faudrait mettre seulement quelques héros dans le cadre, et aussi une foule convaincue devant l’image, pour faciliter l’accomplissement heureux du scénario, s’il y en a un.

Quelques sociologues et anthropologues pressentent le phénomène. Ils s’efforcent d’appréhender les nouvelles possibilités d’un futur émergent. Mais ils ne sont pas de force à arrêter la course puissante du vaisseau monde lancée sur son erre. Il faut s’y prendre de plus loin, de plus haut. Pensons à planter aujourd’hui les germes de ce que nous pouvons espérer voir bourgeonner dans un siècle. Une partie de ce que l’avenir va devenir, nous l’avons déjà sous nos yeux. La misère matérielle, le non-développement et le mal-développement, des masses immenses d’hommes laissées de côté, parce qu’inutiles dans l’ordre actuel du monde, des inégalités qui nous ramènent sûrement aux périodes féodales, et produisent déjà des formes de néo-esclavage et de trafic d’êtres humains à l’échelle mondiale. Les Parlements parlementent pendant que la technique, l’économie, la finance, l’urbanisation et l’environnement façonnent une nouvelle condition sociale, qui nivelle les peuples par le bas.

Le moignon européen qui s’agite au bout du continent eurasiatique n’aura pas beaucoup de poids dans le façonnement du futur. Trop de myopies, trop d’égoïsme, trop d’hypocrisie, trop de petitesse pour les grands défis.

Les politiques passent leur temps à faire de la publicité, financée par les fonds publics, pour un modèle mort, pour un projet informulable, et pour un avenir auquel ceux qui parlent aujourd’hui ne prendront certes pas part demain.

Ce qui advient au système mondial est hors contrôle, hors régulation, mais on ne le sait pas assez : les politiques évitent soigneusement de reconnaître publiquement leur impuissance. Comment le feraient-ils s’ils veulent être élus puis réélus ? Le politique n’est plus pertinent dans sa forme actuelle. C’est une structure ossifiée, parasitaire et impotente, qui gêne d’autant plus qu’elle prétend continuer d’avoir les choses sous contrôle.

La science, pour sa part, prétend avoir le monopole de la raison, mais s’exclut par là-même de toute capacité critique à l’égard de son propre asservissement à l’ordre des choses.

Ni la politique ni la science ne peuvent être les lieux où l’on pourra penser et décider l’avenir social du monde.

Il faut inventer autre chose, un über de la politique, un airbnb de la pensée, une résistance mondiale des citoyens mondiaux.

Big Data et politique du fait accompli


Durant les 18 derniers mois, selon l’administration Obama, des cyberattaques d’origine chinoise ont permis de siphonner l’intégralité des fichiers des employés fédéraux, gérés par l’O.P.M. (Office of Personnel Management). Ces fichiers comprennent des données biométriques complètes, notamment les empreintes digitales. Cela permettra aux Chinois de bâtir une base de données de l’ensemble des personnels employés par le gouvernement fédéral. Très utile pour se livrer à d’autres attaques en profondeur, sous forme de phishing personnalisé, et plus utile encore pour repérer les agents les plus influents, et chercher comment les compromettre ou faire acte de chantage à leur égard, grâce à d’autres informations pêchées ailleurs. Nul doute également que les services d’espionnage et de contre-espionnage états-uniens seront passés au crible fin, maintenant que les données de leurs personnels sont stockées dans d’immenses datafarms quelque part en RPC. James R. Clapper Jr. Directeur de « l’intelligence nationale », et Michaël S. Rogers, Directeur de la N.S.A., et commandant du United States Cyber Command ont laissé entendre que si aucune riposte n’était faite, ces attaques continueraient et s’aggraveraient.

OK. Mais il y a un petit problème. Si mesures de rétorsion il doit y avoir, cela doit se faire de manière si subtile que les Chinois ne puissent deviner l’ampleur de la pénétration des réseaux chinois par les forces de cyberattaques états-uniennes. Par exemple, l’existence de milliers (ou de millions?) de programmes dormants dans les ordinateurs chinois, implantés par les services américains, comme système d’alerte avancée contre de futures attaques. Il y a bien d’autres secrets encore qu’une contre-attaque états-unienne pourrait révéler implicitement, ce qui ne fait pas vraiment les affaires de la N.S.A. Qui préférerait sans doute garder ces munitions pour des crises plus sévères.

Alors que faire ? Selon quelques fuites, savamment organisées, et rapportées par l’International New York Times du 1-2 Août 2015, l’une des idées « innovantes » discutées actuellement au sein des organes de sécurité serait de créer des « brèches » dans le « Great Firewall » mis en place par les autorités chinoises afin de contrôler ce qui se passe sur la Toile dans leur pays.

Hmmm… Libérons la parole, déchaînons les langues, que mille milliers de fleurs s’épanouissent. Cela est en effet novateur, et fort rafraichissant de la part d’agences connues pour leurs techniques d’espionnage à 360°, tout le temps, à propos de n’importe qui, et de n’importe quoi, de façon à bâtir une somme phénoménale de données hautement personnalisées sur tout le monde, mais plus particulièrement sur les élites politiques, économiques et sociales de l’ensemble des pays de la planète.

Dans cette course à l’échalotte, il ne manque plus que d’ajouter quelques autres joueurs. Les Snowden du futur nous permettront sans doute de bénéficier de quelques nouveaux faits accomplis en révélant sur la Toile l’ampleur incroyable du Big Data dans le monde d’aujourd’hui, non seulement celui organisé systématiquement par la N.S.A., et dont même les révélations de Snowden ne donnent, somme toute, qu’une faible idée, mais désormais les Big Data des réseaux des grandes entreprises de la Toile, qui ne cessent de croiser les données que nous leur donnons jour après jour, plus ou moins volontairement.

Le « progrès » insensible


L’évolution vers l’incertitude est une tendance générale. Fini le temps des pierres, des empires et des pères. Temps mouvant, vague, imprécis. Futur pluriel, inclément, aléatoire. Le doute saisit la science, la politique et le cœur des peuples. Seule la technique continue de croire en la persistance de sa force de changement, alors qu’elle ne fait que se reproduire elle-même sans conscience. Le tabou moderne n’est plus Dieu, le Tsar ou le Peuple. Le tabou désormais c’est le faillible, l’impensable, le doute sur tout, et surtout sur lui-même. Les chaînes de la complexité s’entremêlent si finement que plus personne ne comprend plus rien à leur mystifiant, systémique embrouillamini. La division du travail intellectuel et politique est telle que tout est archipel éclaté, tout est poussière de raisons, tout est nuage de causes. Il n’y a plus de lien visible, tangible, dans la soupe des liens spaghetti, des connexions cheveux d’ange dans l’auge moderne. Plus on « sait », plus les savoirs sur les savoirs s’ignorent, et créent d’autant plus d’obscures distances, de crevasses épistémologiques, de gouffres cognitifs, d’abîmes sapientiaux.

Dans ce flou sans clarté, le « progrès » progresse sans fin. Personne ne lui pose de question, personne ne l’élit, personne ne le démet jamais, Mr. Progrès est un deus ex machina indéboulonnable qui fait partie du paysage, qui fabrique les décors, qui tire les ficelles, paie les acteurs et fait la claque. Mr. Progrès promet tout, et sans cesse, il continue de promettre à nouveau autre chose. Il se passe de justification, il est son propre maître. Plus ça « change », plus ça « progresse », et plus on perd le sens, plus on oublie l’idée de sens, et plus c’est la même chose. La modernité ultra-en-progrès est en réalité fort conservatrice, stagnante sur le plan politique. Pendant que le pouvoir politique gesticule avec des paroles vides, des symboles secs, des idées évidées, les sociétés se transforment sans cesse, elles sont comme la substance infinie d’un océan de vaguelettes et de tsunamis d’idées nouvelles. Les paysages possibles varient sans cesse, mais la substance humaine reste toujours la même.

La vraie politique mûrit dans cet océan incontrôlable, dans ses profondeurs, ses abysses, ses risées, ses coups de vent. Pendant ce temps-là la politique politicienne se dépolitise et s’a-politise pour faire du chiffre, pour engranger du vote sans nom et sans visage, pour assurer et rassurer les petits électeurs et les grands intérêts.

Ah ! L’idée de l’État, acteur mondial, aux prises avec l’avenir du monde, avec l’aide ou la haine d’autres grands acteurs, qu’elle est démodée! L’État, garant de l’intérêt général, n’est plus que le metteur en scène de sa propre disparition, il n’est plus que le secrétaire général du Comité des fêtes, et le directeur délégué de la Commission d’approbation des Comptes et des Intérêts de la classe dominante.

Cette mise en scène générale du « politique » est un ingrédient nécessaire, une composante essentielle. Elle sert à renforcer l’idée qu’il y a un pilote dans le bateau-monde, un commandant du vaisseau-terre, un amiral de la société moderne. Mais cette idée est bien sûr une fiction, ou plutôt une fallace. Cette fallace consiste à faire croire que le système politico-administratif est le centre du politique. Alors que le politique est désormais partout, engrammé dans les gestes les plus quotidiens, dans les nuages galactiques, dans la danse des prions et le réveil des trous noirs, dans le concert des légumes, et le bruit des noyés. Le vrai politique n’a plus de frontières, pendant que les frontières ne sont plus que des équations politiciennes, des mythes truqués.

La modernisation du système techno-économique occupe désormais le premier plan politique, et par ses rationalités implicites et indiscutées, il produit l’effet exactement contraire à son idéologie proclamée. Il détruit les anciennes constantes de la culture et de la société et les remplace par des ignorances, des doutes et des slogans.

Par exemple, la technologie génétique fait réellement de l’homme une sorte de démiurge. Nul doute que ces immenses pouvoirs vont être mis en acte. D’immenses révolutions sont attendues. Les fondements éthiques et anthropologiques de la famille vont évidemment être ébranlés dans leurs bases les plus fermes. Tout sera reconstruit, sur des fondements entièrement différents. Le « progrès » est non seulement une idéologie, mais surtout une arme de transformation sociale et culturelle, un moyen de construction d’un consensus lénifiant. Il justifie ce qui paraît a priori difficilement justifiable, la déqualification programmée de masses immenses, leur reconversion rendue obligatoire mais inévitablement lente, inadaptée, incomplète, la menace structurelle sur l’emploi, sans compter les dégâts collatéraux sur l’environnement, le tissu social, la culture. L’évolution technique, affublée du label permanent de « progrès » reste incontestée, soustraite à tout jugement social ou décision collective. Elle suit sa propre ligne, sans désemparer. A l’État revient la tâche d’assumer tant bien que mal toutes les « conséquences sociales » de décisions prises bien en amont par les constructeurs et les producteurs de « progrès ».

Plus la société se transforme en profondeur, moins les transformations qu’elle subit ont été préalablement légitimées, discutées, approuvées. D’autres pistes, d’autres voies, d’autres choix auraient pu être possibles, envisageables. Mais tout se passe dans l’ignorance des peuples. Ils peuvent dire oui, non ou peut-être au « progrès », cela ne change rien à son déroulement impavide, indifférent à l’assentiment et au refus. Les démocraties sont responsables devant elles-mêmes de leurs propres choix, validés par les débats et les votes. Mais le « progrès » avance sur sa propre route indifférent aux contingences du moment. Il s’agit d’une politique systématique du « fait accompli » où le progrès apparent dans la maîtrise de la nature se révèle surtout être un progrès constant dans la maîtrise et l’asservissement des sujets.

La science dépassée


Les sciences sont devenues politiques de part en part, asservies aux intérêts qui les font vivre. Elles doutent entièrement d’elles-mêmes, mais continuent de produire des résultats à la demande. L’autorité des bailleurs de fonds efface toute critique possible ; il s’agit de continuer d’avancer à tout prix, de continuer de produire des données circonscrites, de produire des solutions à des problèmes créés par des solutions antérieures. La science s’auto-dévore, s’auto-critique en permanence depuis les Lumières, mais elle reste bien incapable de critiquer la civilisation même dont elle est issue. La science n’a aucune perception claire d’elle-même, ni de ses fins. Elle est un outil docile, dubitatif et désenchanté au service d’une fin qu’elle ignore, mais dont elle contribue à miner l’aboutissement par ses insuffisances, et par ses succès mêmes. Les provinces ultra-spécialisées de la science se limitent les unes les autres par leurs complexités irréconciliables, et sont instrumentalisées en permanence par les intérêts économiques et politiques. Elles contribuent à l’opacité générale, au déficit de compréhension, malgré leurs successives et fracassantes innovations. Bien loin de briser les tabous des croyances anciennes, elles incarnent désormais les nouveaux tabous, ceux qui servent les maîtres du moment. Les pistes qu’elles ouvrent, les portes qu’elles entrebâillent sont aussi nombreuses que celles qu’elles ferment, qu’elles ignorent, et qui pourtant…

Qu’est-ce que la science peut dire au sujet de l’imprévisible ? Qu’est-ce que la rationalité peut déduire à propos de données et de perspectives irrationnelles ? Qu’est-ce que l’hyper-spécialisation peut tirer d’un état général des choses ? De quoi serait faite une science hyper-spécialisée du général, de l’avenir et de l’interdisciplinaire?

La critique du monde est nécessaire, plus que jamais, mais il n’est pas certain que la science puisse jouer un rôle fiable en cette matière surplombante, irrationnelle, intuitive et inaboutie, par construction. La modernité fut largement basée sur les sciences, on le sait assez. La post-modernité devra apprendre à dépasser la science moderne en inventant des formes impensables de collaboration entre des zones éloignées du cerveau, de la culture et de l’expérience humaine. Sceptique parce que nécessairement critique, la science manque de foi, sauf en elle-même bien entendu. Le renversement méta-moderne aura besoin d’une science plus fine, plus subtile, plus profonde, plus modeste, et plus ambitieuse. La science méta-moderne doit d’abord se mettre à la recherche des conditions de ses propres ruptures, par le moyen de la critique épistémologique et de la sociologie du savoir. Il faudra bien voir que les « données », les « faits » ne sont que des accumulations de réponses étroites à des questions mal posées. La critique, le doute, la mise en question radicale devront s’appliquer aux conditions mêmes de l’exercice du pouvoir scientifique, et à ses liens structurels avec l’état des choses, avec l’état du monde. La science est plus que jamais nécessaire mais notoirement non suffisante. Qu’elle démontre sa capacité à se réformer, ou bien elle disparaîtra à son tour dans les oubliettes de l’histoire.

L’ère écrasée


Nous sommes les témoins d’une mutation mondiale qui affecte progressivement toutes les formes de l’ancienne civilisation industrielle, en voie de disparition. Celle-ci avait provoqué, dès le début du 19ème siècle, un exode rural massif et prolongé. Depuis, l’urbanisation n’a cessé de transformer la texture même des sociétés industrialisées. Aujourd’hui, l’urbanisation s’accélère, prenant une dimension planétaire. On observe dans les vastes zones urbaines et suburbaines un clivage tranché entre les actifs, encore pourvus d’emplois – dont le nombre et la qualité déclinent, et un nombre croissant de chômeurs, ayant perdu pratiquement tout espoir de retrouver jamais du travail, inemployables dans des sociétés à l’économie post-industrielle.

Ce chômage structurel précarise de plus en plus massivement les conditions d’existence de multitudes d’individus isolés, mis au rebut par le marché du travail et dévalués par une société qui a complètement changé de paradigme en quelques dizaines d’années. Qui peut lutter contre le profond dysfonctionnement du système économique et social; qui peut aller contre des tendances lourdes, séculaires ? Le « politique »?

Ce mouvement de fond est loin d’avoir fini sa course dévastatrice. Il va être poussé au bout de sa logique, jusqu’à l’extrême. La post-modernité sera toujours plus destructrice de ce que furent les fondements de la modernité, à savoir les idéaux de liberté individuelle et d’égalité de base entre les membres d’une même société. De nouvelles formes de féodalités et de barbaries apparaissent déjà aux marges des zones les plus riches et les plus développées. Demain, cette néo-féodalisation et cette néo-barbarie se mondialiseront, sous la férule de maffias impitoyables, de toutes sortes d’obédiences, et aux méthodes analogues : la cruauté, le mépris absolu de l’humain, et la prise en main progressive de toutes les formes de pouvoir, économique, financier, politique, institutionnel et médiatique.

Dans ces nouvelles sortes de sociétés, des multitudes de solitudes, sans liens, sans foi, sans prêtres, sans classes, sans partis, erreront à la recherche d’une survie possible. Ces foules immenses d’individus stochastiques ne feront plus partie de ce qu’on appelle encore la « société ». La vie sociale sera réservée pour quelque temps encore, à ceux qui tiennent le haut du pavé. Les exclus du système auront-ils les moyens de se regrouper, de former des alliances ? Les mouvements révolutionnaires du XXème siècle trouveront-ils des héritiers parmi les déshérités du XXIème siècle ? Tout est possible, et certes, rien n’est sûr. Tout peut arriver, et toujours l’impensable arrive. Il suffit d’attendre. Pour le moment, la post-modernité continue sa course folle. Le capital ne cesse de se concentrer. L’individu ne cesse de s’isoler. Les formes sociales historiques se dissolvent. Les liens traditionnels s’évanouissent. Les savoirs, les normes, les croyances se perdent. Le désenchantement s’imbrique dans la texture des âmes. A cela s’ajoutent, sous prétexte de « sécurité », des formes de contrôle social de plus en plus totalitaires dans leur visée ultime, et déjà violentes, déshumanisantes, et demain, généralisées, du berceau à la tombe.

Dans des sociétés acculturées, sans mémoire, sans repères, sans projet, sans avenir, la barbarie transculturelle, transnationale, peut prospérer. Les institutions du passé continuent encore de vivoter sur leur lancée, tentant de préserver, malgré toutes les contradictions, leur façade collective. Elles signalent par leur vestiges, une ère en passe de disparaître à jamais. L’horizon des sociétés se rétrécit sans cesse, au propre et au figuré. Il n’y a plus que de l’enfer au bout des voyages. Narguant les frontières, un système général d’insécurité se met globalement en place, sur fond de pauvreté, de fanatisme, de chômage systémique. On forme des générations entières, inemployables, impertinentes, inutilisables. Les jeunesses du monde sont précarisées. Leurs diplômes sont dévalorisés. Leurs perspectives ne cessent de se restreindre. Les formations proposées sont de plus en plus anachroniques, sans prise sur une réalité insaisissable, mais restent des filtres puissants, omniprésents, de sélection par le vide, d’exclusion à l’usure, et de réification par l’absurde. On forme les jeunes foules à une sorte de néo-analphabétisme, où rien n’est vraiment su, et rien ne sert vraiment. La post-modernité ne porte rien sinon le signe répété de sa fin, de son déclin. C’est une ère caractérisée par la perte des formes historiques de pensée, des modes d’existence. Remplacées par rien. L’époque tâtonne. Aveugle et sans bras, elle sautille sur ses petites jambes. Tout se mélange. La culture et la nature s’indifférencient dans l’entropie générale, dans le brouillage de toutes les logiques. Le seul principe suprême confirme la radicalité du fossé, désormais ontologique, celui qui ne cesse de s’approfondir entre la grande richesse et toutes les pauvretés, les innombrables figures de l’homme écrasé.

Détruire


En consultant un lexique de l’hébreu biblique, tiré du fameux dictionnaire de Gesenius, j’ai pu constater que parmi tous les mots qu’il comportait, c’est le mot « détruire » qui rassemblait, et de loin, le plus grand nombre d’équivalents et de synonymes en hébreu. J’ai compté qu’il y a en hébreu plus de 50 mots pour exprimer l’idée de destruction.

On peut les regrouper en cinq catégories.

D’abord les mots qui relèvent d’actions de combat, et expriment directement une forme ou une autre de violence : Renverser, déchirer, ruiner, saccager, frapper, brûler, couper, battre, assiéger, entourer, briser, anéantir, jeter, détruire, dresser des embuscades.

Les mots qui relèvent du vol :Voler, enlever, ravir, piller.

Les mots qui sont des métaphores de la destruction :Finir, achever, avaler, tomber, errer, ôter, partir, casser, fendre, arracher, éradiquer, cueillir, déraciner, cesser, pervertir, creuser, disparaître, rompre, gâter, répandre la peste.

Les mots qui sont des métonymies de la destruction : douleur, désert, étonnement, épouvante, trouble, sécheresse, dépeuplement, tumulte, sang, feu.

Les mots qui relèvent de la religion : profaner, circoncire, chômer (sabbat), consacrer, être en faute, être mal, faire le mal, Baâl.

Et il y a aussi deux filiations qui sortent de l’ordinaire :Le verbe דָּבַר dire, parler, annoncer donne aussi par extension (et cela de par la puissance destructrice de la parole) détruire, exterminer (2Chr. 22,10 : « Elle extermina toute la race royale » ; Ps. 2,5 : « Dans sa colère il exterminera leurs puissants »). La même racine donne également דֶּבֶרpeste, pestilence.

Et il y a aussi le verbe הָוָה, vivre, exister, être. Il donne le mot הַוָה désir, passion, dont le pluriel הַוּוֹת signifie ruine, malheur, calamité. Puissance destructrice de la passion.

Le problème de l’avenir du monde


Il y a beaucoup de risques qui restent fondamentalement impensables. Nous ne disposons pas des catégories nécessaires pour faire l’analyse de la transformation mondiale, et encore moins de la transformation des conditions des prochaines transformations, de leurs possibles et brutales accélérations, des points de basculement, des changements de phases.

Des catastrophes irréversibles, invisibles, sont peut-être en cours. Nous n’en savons rien. Le débat sur le réchauffement climatique est un bon exemple de l’exercice d’une pensée aveugle à elle-même, incapable de voir ses propres manques. La rationalité scientifique n’est pas propre à garantir la saisie du problème de l’avenir dans sa radicalité, sa profondeur. Cette rationalité est toujours plus étroite, plus étriquée, que la vision réellement nécessaire, qui devrait, en théorie, prévoir les conditions du devenir à long terme de l’espèce humaine et de toutes les formes de vie qui l’accompagnent sur le vaisseau Terre.

L’hypothèse, somme toute raisonnable, que la vie même est menacée sur terre, dans toutes ses formes, est aujourd’hui impensable, indécidable, informulable. Elle relève d’un sentiment général, mais nous ne disposons d’aucune rationalité capable de la soutenir ou de la réfuter scientifiquement. Une béance, une fracture, un gouffre sans fond, séparent la rationalité scientifique habituelle de l’exercice philosophique, politique et social, qui consisterait à évaluer les catastrophes à venir, les dangers mortels associés au déploiement d’une « civilisation mondiale » qui n’est en réalité dotée d’aucun garde-fou, qui n’a pas de vision longue, qui reste en quelque sorte structurellement aveugle, et sans âme même.

Nous ne pouvons plus nous appuyer sur le passé. Les anciennes catastrophes, les guerres, les exterminations de masse, les génocides, il faut avoir le courage de se l’avouer, pourraient bien n’être que des signaux trop faibles pour nous alerter effectivement sur l’ampleur des tragédies de l’avenir. Rien ne permet d’exclure de nouvelles catastrophes bien pires que toutes celles que l’histoire a retenues. Rien ne permet d’écarter de la conscience l’hypothèse que, dans un certain nombre d’années, l’humanité pourrait détruire la vie sur terre à 90% ou même à 99%. On peut opiner ou nier, c’est selon. Mais il est sûr que personne ne peut garantir une opinion fiable en la matière, dans un sens ou dans un autre. Il est également sûr que tout continuera comme par le passé, jusqu’aux prémisses de la future grande transformation, porteuse dans ses flancs lourds, d’avenirs impensables.

Le passé, malgré ses cruautés, ses massacres, ses tyrannies, ses exterminations, ses famines, ses épidémies, reste en quelque sorte cloisonné, local, régional. L’avenir sera structurellement mondial, global, planétaire. Les guerres de religion du passé finissaient par trouver leurs frontières naturelles. Les guerres de religion de l’avenir seront mondiales, et sans fin. Elles se nourriront de la pauvreté extrême qui se répandra par plaques entières sur des surfaces immenses, pendant que des poches d’ultra-richesse se barricaderont avec les moyens du bord, ou même, ruse supplémentaire, se rendront invisibles, intangibles, intouchables. Comment faire rendre gorge à l’invisible ? Les substances les plus toxiques, les politiques les plus dangereuses, les systèmes les plus corrosifs se mettent en place en silence, dans le secret. Personne ne sait plus quels sont les problèmes réellement significatifs, tant les fausses pistes abondent, tant la désinformation est désormais au cœur de « l’information ». On ne sait pas qui profite de quoi, qui paye quoi, dans un monde sans frontières, traversé de menaces de toutes sortes, et de nature profondément globale.

Face à l’avalanche d’hypothèses, de menaces, à l’énumération de possibles catastrophes, la plupart des gens courbent la tête, le dos, sentant leur impuissance. La peur même ne les effleure pas ; ils ne savent pas de quoi il faut avoir réellement peur. Ils n’ont pas conscience de leur ignorance, ou de leur abyssal manque de perspectives. Dans les temps passés, l’homme pouvait réagir à la faim, à la peur ou à la violence. Mais les temps changent. Les plus grands massacres, les plus grandes famines, les plus absolues catastrophes se préparent silencieusement.

La crise de l’avenir s’écrit au présent, mais elle est tout entière indécelable, invisible. Les richesses apparentes, les paix provisoires, les développements observés, cachent entièrement le risque à l’œuvre.

Les sciences dures ou molles semblent bien inadéquates pour traiter de la catastrophe à venir. Elles sont toutes plus ou moins spécialisées, localisées, focalisées. Leur méthode même, rationnelle, déductive ou empirique, n’est absolument pas de taille à affronter une problématique générale, systémique, mondiale, imprévisible, et sans aucune espèce d’antécédent comparable.

Shekhinah


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שְׁכִינָה

A propos de la shekhinah, la « présence divine », je relève que Judah Halevi l’interprète comme étant un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme. Pour Maïmonide, la shekhinah est l’intellect actif, et elle est placée à la dixième et dernière place de la liste des dix « intellects » ou « esprits » divins. Ceci est aussi attesté par la kabbalah, qui appelle la shekhinah : « malkhut », c’est-à-dire la princesse, la fille du roi, ou encore le principe féminin, et la place également à la dernière et dixième place dans la hiérarchie des Sephirot. Pour Hermann Cohen, la shekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvement » (Religion der Vernumft, 1929). On l’appelle aussi Ruah ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-shem (la Gloire de Dieu).

La shekhinah est donc à la fois l’intermédiaire entre le divin et l’humain, et une sorte de « principe féminin », certes placé fort bas dans les hiérarchies célestes, mais ayant la particularité toute spéciale d’être exactement au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Son immobilité tranquille sert de base à tous les mondes et rend possible leur mouvement.

Ceci me rappelle une autre forme de principe féminin appliqué au divin, dans le contexte chrétien, la kénose. La kénose est une disposition de Dieu à l’anéantissement, qui consiste à « se vider à l’intérieur de sa puissance » ( Hilaire de Poitiers).

Si le féminin est à la dernière place des Séphirot, du moins dans la tradition juive de la kabbalah, est-ce à dire que le masculin serait quelque part dans les hauteurs ? Il est dangereux, me semble-t-il, de prendre au pied de la lettre cette notion kabbalistique de hiérarchie. Les premiers seront les derniers, disait un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère. Il faut prendre en compte le système des esprits, leur fine interconnexion, qui brouille considérablement la pertinence des classements et des ordres de préséance..

Hans U. V. Balthasar formule ainsi un aspect de cette interaction, de cette fine interpénétration : « Chaque Personne divine aperçoit, dans l’Autre, Dieu, le Dieu plus grand que toute compréhension et éternellement digne d’adoration. Ainsi, « l’entretien trinitaire » revêt la forme de la « prière originelle ». »

Autrement dit, plus on monte haut, plus on doit descendre. La réciproque est également vraie – en matière de contemplation.

Si « entretien trinitaire » il y a, on peut imaginer volontiers la complexité des murmures et chuchotements séphirotiques, et les infinis accords des chœurs des anges.

Il s’agit là, bien entendu, de métaphores. Évidemment, il n’est pas donné à tout le monde de percevoir ces échos lointains, ces paroles évanescentes, ces symphonies systémiques.

Je les résumerai d’un mot : l’invitation au voyage. Le cheminement, sans fin. Frédéric Ozanam écrivait en 1834, dans sa Philosophie de la mort : « La destinée de l’homme est tout entière dans le problème d’une vie future. » C’est donc qu’il faut se déplacer, partir, toujours à nouveau. Nous devons toujours aller au-delà (habar), du fleuve, du pays, ou du monde.

Migrants. Nous somme des migrants éternels. Catherine Malabou résume la philosophie de Heidegger comme étant « la grande pensée de la migration et de la métamorphose, la grande pensée de l’imagination ontologique ». Elle ne parle certes pas de sephirot, mais elle propose aussi une interprétation du voyage de l’homme : « Nous ignorons où le Dasein s’en va quand il quitte l’homme. Mais entre être-là (da-sein) et être parti (weg-sein), nous pouvons aimer ce chemin pour lui-même, veiller sur lui. » (Le change Heidegger).

Toutes ces questions relèvent en quelque sorte d’une philosophie du « fantastique ». Je prends « fantastique » au sens que Platon donnait au mot « phantasmos » dans le Sophiste. Bien sûr, n’étant pas complètement naïf, je me suis rendu compte depuis longtemps de l’inénarrable mise au rebut de toute métaphysique dans notre époque dite « moderne ». A ce sujet, Malabou a cette formule : « La balafre non blessante de la destruction de la métaphysique que nous portons en plein visage. »

Je dirais même plus : la purulence inodore d’un monde désintégrant tout esprit, sous des monceaux de matière et de songes.

Martin Buber parlait du Dieu transcendant et immanent en employant ces mots : étincelle et coquille. On peut se servir de toutes les métaphores. Là peut-être trouvera-t-on des voies nouvelles. Alors ? Éclairs et tonnerres, ou bien zéphyrs et murmures ? Toutes les vraies métaphores parlent bas. Il nous faut changer notre langue. Il nous faut changer de langue. Il nous faut naviguer entre les grammaires et les racines. La prochaine mutation se prépare. « L’homme se métamorphose » disait Heidegger. L’auto-transformation de l’espèce humaine est en cours, ajoutait Habermas.

Une partie de ce travail de mutation a lieu sous nos yeux dans le surgissement celé de la langue mondiale, symphonique, et concertante, du futur.

La flamme subtile de l’esprit


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Le poète Pindare a chanté les exploits de Jason à la recherche de la Toison d’or, dans la 4ème Pythique. Jason doit affronter mille difficultés. Heureusement la déesse Aphrodite a décidé de lui venir en aide, en inspirant à Médée l’amour pour Jason, par un moyen magique. Pour cela, Aphrodite va utiliser un oiseau, la « bergerette », encore appelée « torcol » en français. En grec, cet oiseau se nomme ἴϋγξ, transcrit en « iynge ».

« Alors la déesse aux flèches acérées, Cyprine, ayant attaché une bergerette aux mille couleurs sur les quatre rayons d’une roue inébranlable, apporta de l’Olympe aux mortels cet oiseau du délire, et apprit au sage fils d’Éson des prières et des enchantements, afin que Médée perdit tout respect pour sa famille, et que l’amour de la Grèce agitât ce cœur en feu sous le fouet de Pitho. »

La magie d’Aphrodite marche. L’« oiseau du délire » rend Médée amoureuse de Jason. Et « Tous deux conviennent de s’unir par les doux liens du mariage. »

Qu’est-ce que ce drôle d’oiseau ? Il a deux doigts en avant et deux en arrière, selon Aristote. Il pousse des petits cris aigus. Il est capable de tirer longuement sa langue, à la manière des serpents. Il tire son nom « torcol » de sa capacité à tourner le cou sans que le reste de son corps ne bouge. Mais surtout il est capable de faire tomber les femmes et les hommes en amour.

Il a une autre propriété encore, que je trouve dans un texte de la fin du 2ème siècle ap. J.-C., les Oracles chaldaïques, celui de « transmetteur de messages ». Le fragment 78 évoque les « iynges », qui « transmettent des messages »,  comme les « intermédiaires » et les « démons » de Platon. Le « feu », qui est aussi « l’âme du monde », est l’un de ces dieux intermédiaires, qui relient les âmes au Premier Esprit.

Franz Cumont, dans Lux perpetua (1949), décrit le processus à l’œuvre: « L’âme humaine, étincelle du Feu originel, descend par un acte de sa volonté les degrés de l’échelle des êtres, et vient s’enfermer dans la geôle d’un corps. » Comment cette descente s’opère-t-elle ? Quel rôle exactement jouent le Feu originel, le « feu, âme du monde », et le feu des âmes ?

C’est une vieille croyance orientale que les âmes portent des voiles, des vêtements. Les âmes, dans leur descente depuis le Feu originaire, se revêtent « comme de tuniques successives » des qualités des plans intermédiaires traversés. Chacune des âmes incarnées est en réalité un dieu tombé, « descendu ». Il revient aux âmes de sortir de l’oubli dans lequel elles ont volontairement sombré. Il leur revient de proférer une parole, en se souvenant de leur origine.

Il s’agit pour toutes les âmes de quitter le « troupeau » qui est soumis au destin « intraitable, pesant, sans part à la lumière », et ce faisant « d’éviter l’aile impudente du sort fatal ». (Oracles chaldaïques, Fr. 109)

La métaphore du feu, de la lumière s’oppose aux « ténèbres » du « monde obscur ».

Ces idées « orientales », « chaldaïques », ont grandement influencé des penseurs grecs comme Proclus, Porphyre et Jamblique. Il s’agissait de penser la « remontée de l’âme », ἀναγωγη (Porphyre, De regressu animae). A la philosophie grecque, pratiquée encore par Plotin et son disciple Porphyre, s’opposent de plus en plus les tenants de la théurgie, comme Jamblique, Syrianus et Proclus.

La théurgie est « un système religieux qui nous fait entrer en contact avec les dieux, non pas seulement par la pure élévation de notre intellect vers le Noûs divin, mais au moyen de rites concrets et d’objets matériels », explique A. Festugière dans Révélation (1953).

Ainsi, tous les « signes » de la théurgie chaldaïque sont en réalité « les noms sacrés des dieux et les autres symboles divins qui font monter vers les dieux. » La prière chaldaïque est efficace. « Les supplications hiératiques sont les symboles des dieux mêmes », et le culte chaldaïque « comporte des signes admirables, l’indicible s’exprime en signes ineffables », commente le savant jésuite Édouard des Places dans son introduction à sa traduction des Oracles chaldaïques (1971).

Synésius de Cyrène (370-413) énonce un certain nombre de ces noms efficaces. Άνθος est la « fleur de l’Esprit », Βένθος est le « profond », Κολπος est le « Sein ineffable » (de Dieu), Σπινθήρ est « l’Étincelle de l’âme, formée de l’Esprit et du Vouloir divins, puis du chaste Amour » : « Je porte en moi un germe venu de Toi, une étincelle de noble intelligence, qui s’est enfoncée dans les profondeurs de la matière. » Ταναός est la « flamme de l’esprit tendue à l’extrême », et Τομή est « la coupure, la division », par laquelle se produit « l’éclat du Premier Esprit qui blesse les yeux ».

Proclus s’empara de ces thèmes nouveaux. Il voulait dépasser Platon et son Noûs, et éveiller la « fleur », la « fine pointe de l’âme ». Au 11ème siècle, Michel Psellus expliqua que « ce sont les anges de l’ascension qui font monter les âmes vers eux, en les tirant du devenir. Ils les soustraient pour cela aux « liens qui les lient », c’est-à-dire aux natures vengeresses des démons et aux épreuves des âmes humaines. »

Le fragment 112 donne ce conseil aux amateurs d’ascension: « Que s’ouvre la profondeur immortelle de l’âme, et dilate bien en haut tous tes yeux ! ».

Psellus précise la nature de la question: « Dieu est au-delà de l’intelligible et de l’intelligible en soi. Car il est supérieur à toute parole, à toute pensée, comme entièrement impensable et inexprimable, et mieux honoré par le silence, qu’il ne serait glorifié par des mots d’admiration. Car il est au-dessus même de la glorification, de l’expression, de la pensée. »

Je note ici que l’on trouve dans les cérémonies védiques un équivalent à cette position. Au côté des prêtres qui opèrent le sacrifice védique, observant aussi ceux qui récitent les hymnes divins, qui les psalmodient ou qui les chantent, il y a un prêtre, le plus élevé dans la hiérarchie, qui se tient immobile et en silence, pendant toute la cérémonie.

Je ne voudrais pas terminer cette brève présentation de l’œuvre étrange que forment les Oracles chaldaïques sans évoquer un point qui a son importance. La plus ancienne collection des Oracles chaldaïques qui nous soit parvenue est due à Pléthon (1360-1452) et s’intitulait alors: « Oracles magiques des disciples de Zoroastre. » Par là, à nouveau, on voit s’établir un lien entre le monde égypto-judéo-grec d’Alexandrie avec les centres mésopotamien et iranien de pensée.

L’intuition fondamentale est simple : l’on trouvera des vérités supérieures en comprenant l’immense et permanent flux qui relie les esprits religieux du monde, depuis la plus haute antiquité, et non en divisant les religions, en les juxtaposant, et encore moins en tentant de les faire « dialoguer » entre elles, selon le jargon conventionnel à la mode.

Les Oracles chaldaïques transmettent une petite lumière venue d’une très ancienne et très profonde nuit. Le Fragment n°1 décrit à la fois la puissance du Feu originaire, et la faiblesse de la flamme qu’il nous est donné de faire vivre: « Il est la force d’un glaive lumineux qui brille de tranchants spirituels. Il ne faut donc pas concevoir cet Esprit avec véhémence, mais par la flamme subtile d’un subtil intellect, qui mesure toutes choses, sauf cet Intelligible. »

Pour une anthropologie du Djihad, de la décapitation et de la castration.


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Un paradoxe qui donne à penser: depuis que la philosophie moderne a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est mise hors jeu du monde réel, ce monde où l’on fait des guerres interminables et sans merci, où l’on égorge les hommes, où l’on réduit les femmes à l’esclavage et où on enrôle les enfants pour en faire des assassins. La philosophie moderne (et occidentale?) se trouve désormais incapable de penser, de faire valoir sa pensée dans la grande bataille théologico-politique contre le fanatisme religieux. Elle a démontré que la raison n’a vraiment plus rien à dire à propos de la foi, ni non plus de légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme proclamé a donné le champ libre à tous les fanatismes religieux, qui se trouvent en quelque sorte libérés de toute prétention critique, la critique ayant elle-même reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit…

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L’art de toutes les images possibles


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On sentait qu’un espace de possibles s’ouvrait, malgré de fortes contraintes techniques et stylistiques. Très vite des court-métrages comme celui de Ed Emshwiller, Sunstone (1979) produit au New York Institute of Technology offraient à l’imagination des pistes nouvelles. A l’INA, le département de la Recherche prospective que je venais d’intégrer continuait des recherches dans le domaine de ce que nous avions appelé les « nouvelles images », sur la lancée du fameux Service de la recherche de l’ORTF dirigé par Pierre Schaeffer.

En 1980 j’ai organisé à Arc et Senans un premier séminaire sur le traitement et la synthèse d’image appliqués à la création audiovisuelle. L’année suivante, en 1981, André Martin et moi-même lançons la première édition du Forum des Nouvelles Images de Monte-Carlo, qui sera plus tard renommé « IMAGINA ». En 1983 nous co-réalisons Maison Vole, le premier court métrage français entièrement synthétique (images 3D et musique), coproduit par l’INA et…

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La décapitation d’ISIS


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Douzième jour

Je voudrais aujourd’hui parler d’Isis et de sa décapitation. Isis, cette déesse, sœur-épouse d’Osiris, qui fut aussi tué et décapité avant elle. Plutarque rapporte cette inscription trouvée à Saïs et qui se réfère à Isis: « Je suis tout ce qui est, qui fut et qui sera, et nul mortel n’a soulevé mon voile ».

Les anciens Égyptiens croyaient qu’ils pouvaient recevoir les dieux dans leur cœur, ils croyaient pouvoir le leur offrir comme lieu permanent de résidence. La proximité intime avec la divinité convenait à un peuple dont le rêve était pour chacun de devenir le dieu Osiris lui-même. En témoigne le Livre des morts, qui décrit en détail les tribulations de l’âme du trépassé, et le moment de la prise du nom générique d’Osiris N. Voilà un dieu, Osiris, fils de Dieu, tué et ressuscité, qui rendait possible la vie éternelle, et auquel on pouvait s’identifier. C’était une…

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Israël, l’Iran et Qumran


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Des ministres d’importance (dit-on) se réunissent en ces jours à Lausanne autour du cas de l’Iran et de sa bombe, atomique et putative. Je voudrais revenir à cette occasion sur certains aspects de l’antique culture iranienne (perse), qui n’ont (certes) absolument aucun rapport avec les centrifugeuses, mais qui me paraissent néanmoins pertinents, du point de vue de la grande image, de l’arrière-plan profond.

Henry Corbin, orientaliste français, qu’il n’est pas besoin de présenter, a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à l’islam iranien, en particulier du point de vue de ses aspects spirituels et philosophiques. Dans un livre, consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse, il prend notamment et directement parti pour les shî’ites contre les sunnites.

Je ne sais si c’est ‘politiquement correct’, et à vrai dire, je me sens très loin de cette notion assez périssable, mais voici la manière partisane…

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Les nouvelles lignes globales


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Carl Schmitt, juriste et philosophe nazi a théorisé  la notion de « lignes globales »,  permettant de penser politiquement et de justifier juridiquement les partages du monde, selon diverses logiques. Il s’agissait d’appuyer par exemple l’appropriation des terres vierges, la Terra nullius, ou bien de justifier d’autres partages de terres non vierges, au nom du Lebensraum.

Il y a une seule planète, mais plusieurs idées du monde et plusieurs manières de mondialisation. L’unité intrinsèque de la planète Terre est perçue symboliquement (la planète bleue vue de l’espace) mais elle peine à être reconnue politiquement (sur des sujets comme les menaces globales sur l’environnement, ou sur les « biens publics mondiaux »). S’il y a bien une conscience accrue de la mondialisation des problèmes liés au réchauffement de la planète, il y a en revanche une nette divergence d’appréciation sur ses conséquences politiques. Il y a divergence entre les diverses manières d’analyser la…

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Qui a tué Osiris?


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Les chaînes humaines, les passages de relais qui permettent la transmission d’un savoir acquis au-delà des âges, sont fascinants. De l’un à l’autre, on remonte alors toujours plus haut, aussi loin que possible, comme le saumon le torrent. Pour prendre un exemple, partons de Clément d’Alexandrie, mon auteur favori du 2ème siècle. Grand écrivain, profonde culture, sagesse large. C’est grâce à lui que l’on a pu sauver de l’oubli vingt-deux fragments de Héraclite (les fragments 14 à 36 selon la numérotation de Diels-Kranz). C’est beaucoup : vingt-deux sur un total de cent trente-huit… Merci Clément.

Voici le fragment N° 14 : « Rôdeurs dans la nuit, les Mages, les prêtres de Bakkhos, les prêtresses des pressoirs, les trafiquants de mystères pratiqués parmi les hommes. » On est en plein dans le sujet : la nuit, la Magie, les bacchantes, les lènes, les mystes, et bien sûr le dieu Bakkhos.

Le fragment N°15 décrit brièvement…

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L’homme est un jardin


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L’idée de jardin est tout entière dans cette contradiction : c’est un clos ouvert. En témoigne le « Haha ! ». Un certain William Kent inventa la clôture des jardins par des fossés – et non par des murs. Le promeneur parvenu aux limites du jardin, découvrait alors un vaste paysage, non fermé aux regards, et heureusement surpris par cette perspective, se disait : « Haha ! ». La nature tout entière se liait virtuellement au jardin privé.

Le jardin possède une forte affinité avec le virtuel, à un triple titre. Il est le lieu de trois mystères, de trois puissances – la croissance, la fertilisation, la métamorphose. Ou, pour faire image, le germen, le pollen, et l’Eden.

Au germen, nous associerons le concept de simulation. Au pollen, nous lierons l’idée de navigation. A l’Eden, nous attacherons la notion d’interaction.

Le germen.

La caractéristique essentielle des systèmes de production numérique d’images possède une certaine analogie…

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Le miel et le fiel


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En arabe, le mot نَفْس, nafs, a pour racine trilitère: N F S, ce qui correspond à la racine du mot hébreu נֶּפֶש néfêsh (N F SH). Si les racines sont identiques, les univers sémantiques varient de façon significative.

Commençons par l’hébreu.
נֶּפֶש néfêsh, peut signifier : « souffle, haleine, odeur, parfum ; vie, principe de vie, âme ; cœur, sentiment, désir, volonté, pensée ; être animé, personne, individu, corps vivant, cadavre ; moi-même, toi-même, moi, toi.
Voici quelques exemples d’utilisation dans différents contextes : « En lui est un néfêsh de vie » (Gen. 1, 30). « Son néfêsh allume des charbons » (Job, 41, 13). « Car le sang c’est le néfêsh » (Deut. 12, 23). « Lorsqu’ils rendaient le néfêsh dans le sein de leurs mères. » (Lament. 2, 12). « Son néfêsh est vide de nourriture (il a faim) » (Is. 29, 8). « Le néfêsh…

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