La flamme subtile de l’esprit

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Le poète Pindare a chanté les exploits de Jason à la recherche de la Toison d’or, dans la 4ème Pythique. Jason doit affronter mille difficultés. Heureusement la déesse Aphrodite a décidé de lui venir en aide, en inspirant à Médée l’amour pour Jason, par un moyen magique. Pour cela, Aphrodite va utiliser un oiseau, la « bergerette », encore appelée « torcol » en français. En grec, cet oiseau se nomme ἴϋγξ, transcrit en « iynge ».

« Alors la déesse aux flèches acérées, Cyprine, ayant attaché une bergerette aux mille couleurs sur les quatre rayons d’une roue inébranlable, apporta de l’Olympe aux mortels cet oiseau du délire, et apprit au sage fils d’Éson des prières et des enchantements, afin que Médée perdit tout respect pour sa famille, et que l’amour de la Grèce agitât ce cœur en feu sous le fouet de Pitho. »

La magie d’Aphrodite marche. L’« oiseau du délire » rend Médée amoureuse de Jason. Et « Tous deux conviennent de s’unir par les doux liens du mariage. »

Qu’est-ce que ce drôle d’oiseau ? Il a deux doigts en avant et deux en arrière, selon Aristote. Il pousse des petits cris aigus. Il est capable de tirer longuement sa langue, à la manière des serpents. Il tire son nom « torcol » de sa capacité à tourner le cou sans que le reste de son corps ne bouge. Mais surtout il est capable de faire tomber les femmes et les hommes en amour.

Il a une autre propriété encore, que je trouve dans un texte de la fin du 2ème siècle ap. J.-C., les Oracles chaldaïques, celui de « transmetteur de messages ». Le fragment 78 évoque les « iynges », qui « transmettent des messages »,  comme les « intermédiaires » et les « démons » de Platon. Le « feu », qui est aussi « l’âme du monde », est l’un de ces dieux intermédiaires, qui relient les âmes au Premier Esprit.

Franz Cumont, dans Lux perpetua (1949), décrit le processus à l’œuvre: « L’âme humaine, étincelle du Feu originel, descend par un acte de sa volonté les degrés de l’échelle des êtres, et vient s’enfermer dans la geôle d’un corps. » Comment cette descente s’opère-t-elle ? Quel rôle exactement jouent le Feu originel, le « feu, âme du monde », et le feu des âmes ?

C’est une vieille croyance orientale que les âmes portent des voiles, des vêtements. Les âmes, dans leur descente depuis le Feu originaire, se revêtent « comme de tuniques successives » des qualités des plans intermédiaires traversés. Chacune des âmes incarnées est en réalité un dieu tombé, « descendu ». Il revient aux âmes de sortir de l’oubli dans lequel elles ont volontairement sombré. Il leur revient de proférer une parole, en se souvenant de leur origine.

Il s’agit pour toutes les âmes de quitter le « troupeau » qui est soumis au destin « intraitable, pesant, sans part à la lumière », et ce faisant « d’éviter l’aile impudente du sort fatal ». (Oracles chaldaïques, Fr. 109)

La métaphore du feu, de la lumière s’oppose aux « ténèbres » du « monde obscur ».

Ces idées « orientales », « chaldaïques », ont grandement influencé des penseurs grecs comme Proclus, Porphyre et Jamblique. Il s’agissait de penser la « remontée de l’âme », ἀναγωγη (Porphyre, De regressu animae). A la philosophie grecque, pratiquée encore par Plotin et son disciple Porphyre, s’opposent de plus en plus les tenants de la théurgie, comme Jamblique, Syrianus et Proclus.

La théurgie est « un système religieux qui nous fait entrer en contact avec les dieux, non pas seulement par la pure élévation de notre intellect vers le Noûs divin, mais au moyen de rites concrets et d’objets matériels », explique A. Festugière dans Révélation (1953).

Ainsi, tous les « signes » de la théurgie chaldaïque sont en réalité « les noms sacrés des dieux et les autres symboles divins qui font monter vers les dieux. » La prière chaldaïque est efficace. « Les supplications hiératiques sont les symboles des dieux mêmes », et le culte chaldaïque « comporte des signes admirables, l’indicible s’exprime en signes ineffables », commente le savant jésuite Édouard des Places dans son introduction à sa traduction des Oracles chaldaïques (1971).

Synésius de Cyrène (370-413) énonce un certain nombre de ces noms efficaces. Άνθος est la « fleur de l’Esprit », Βένθος est le « profond », Κολπος est le « Sein ineffable » (de Dieu), Σπινθήρ est « l’Étincelle de l’âme, formée de l’Esprit et du Vouloir divins, puis du chaste Amour » : « Je porte en moi un germe venu de Toi, une étincelle de noble intelligence, qui s’est enfoncée dans les profondeurs de la matière. » Ταναός est la « flamme de l’esprit tendue à l’extrême », et Τομή est « la coupure, la division », par laquelle se produit « l’éclat du Premier Esprit qui blesse les yeux ».

Proclus s’empara de ces thèmes nouveaux. Il voulait dépasser Platon et son Noûs, et éveiller la « fleur », la « fine pointe de l’âme ». Au 11ème siècle, Michel Psellus expliqua que « ce sont les anges de l’ascension qui font monter les âmes vers eux, en les tirant du devenir. Ils les soustraient pour cela aux « liens qui les lient », c’est-à-dire aux natures vengeresses des démons et aux épreuves des âmes humaines. »

Le fragment 112 donne ce conseil aux amateurs d’ascension: « Que s’ouvre la profondeur immortelle de l’âme, et dilate bien en haut tous tes yeux ! ».

Psellus précise la nature de la question: « Dieu est au-delà de l’intelligible et de l’intelligible en soi. Car il est supérieur à toute parole, à toute pensée, comme entièrement impensable et inexprimable, et mieux honoré par le silence, qu’il ne serait glorifié par des mots d’admiration. Car il est au-dessus même de la glorification, de l’expression, de la pensée. »

Je note ici que l’on trouve dans les cérémonies védiques un équivalent à cette position. Au côté des prêtres qui opèrent le sacrifice védique, observant aussi ceux qui récitent les hymnes divins, qui les psalmodient ou qui les chantent, il y a un prêtre, le plus élevé dans la hiérarchie, qui se tient immobile et en silence, pendant toute la cérémonie.

Je ne voudrais pas terminer cette brève présentation de l’œuvre étrange que forment les Oracles chaldaïques sans évoquer un point qui a son importance. La plus ancienne collection des Oracles chaldaïques qui nous soit parvenue est due à Pléthon (1360-1452) et s’intitulait alors: « Oracles magiques des disciples de Zoroastre. » Par là, à nouveau, on voit s’établir un lien entre le monde égypto-judéo-grec d’Alexandrie avec les centres mésopotamien et iranien de pensée.

L’intuition fondamentale est simple : l’on trouvera des vérités supérieures en comprenant l’immense et permanent flux qui relie les esprits religieux du monde, depuis la plus haute antiquité, et non en divisant les religions, en les juxtaposant, et encore moins en tentant de les faire « dialoguer » entre elles, selon le jargon conventionnel à la mode.

Les Oracles chaldaïques transmettent une petite lumière venue d’une très ancienne et très profonde nuit. Le Fragment n°1 décrit à la fois la puissance du Feu originaire, et la faiblesse de la flamme qu’il nous est donné de faire vivre: « Il est la force d’un glaive lumineux qui brille de tranchants spirituels. Il ne faut donc pas concevoir cet Esprit avec véhémence, mais par la flamme subtile d’un subtil intellect, qui mesure toutes choses, sauf cet Intelligible. »

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