
Le monde est bien plus riche de ses puissances que de ce qu’il paraît être en acte. Le principe même des « puissances » c’est qu’on ignore tout, ou presque, de ce qu’elles sont en essence, et de ce dont elles pourraient se révéler être porteuses, au bout d’un temps assez long, et a fortiori, au bout d’un temps infini (si cette expression a le moindre sens, ce dont on peut douter). En réalité, les lois de la nature ne sont pas aussi simples et logiques que ce qu’elles paraissent être dans les manuels de physique. Il se pourrait qu’elles soient en réalité profondément baroques et parfaitement surprenantes, à long terme. Déjà, lorsqu’on les considère avec l’œil du poète, non celui du physicien, elles prennent une consistance autre, plus proche de celle du rêve que de celle de la matière. Dans leur écriture même, les lois de la nature visent à la simplicité (F=M.a ; E=Mc2). Plus la formule est simple, plus elle semble vraie. L’ethos de la simplicité rejoint celui de la vérité et celui de l’unité. Mais l’apparente simplicité de certaines des conceptions que l’esprit (humain) se fait à propos des prétendues « lois de la nature », pourrait cacher leur véritable essence. On obtient certes des résultats, les équations fonctionnent, on envoie des hommes sur la lune, on fait exploser des bombes atomiques, il y a un sentiment de maîtrise du monde. Mais il se pourrait bien que cette maîtrise soit confinée à l’intérieur d’une parenthèse spatio-temporelle (en gros l’histoire récente du monde humain), dont les limites sont très étroites, par rapport à l’histoire du cosmos. Ces limites ont fort peu de chance de s’étendre jusqu’aux confins du réel. Quels sont ces « confins »? Temporellement, ils peuvent être représentés d’un côté par les premières nanosecondes du Big Bang, et d’un autre côté par les dernières poignées de milliards d’années de l’existence du cosmos, quand l’entropie sera maximale. Dans les deux cas, je ne donne pas cher de la validité des théories du Tout que l’esprit humain pourrait inventer aujourd’hui. D’ailleurs l’esprit humain ne me paraît pas spécialement performant. Je ne suis pas très impressionné, à vrai dire, par les génies du jour. Quand on voit l’effroyable bêtise et l’insondable stupidité avec lesquelles les gouvernements gèrent actuellement le monde, on peut raisonnablement douter de la validité « éternelle » des théories du Tout que d’autres esprits (humains), même pavés de bonnes intentions, pourraient concevoir. S’il y a une telle incompétence, une si énorme inaptitude à la tête des peuples, comment ne pas douter de l’essence même de l’esprit (humain)? Pour les scientifiques, il paraît évident qu’il faut chercher quelque grande réunification des principales théories actuelles, la théorie de la gravitation (la relativité générale) et la théorie quantique des champs (le modèle standard de la physique quantique). Mais est-ce si évident? L’une est par essence continue et s’intéresse au cosmos dans son entièreté; l’autre est « quantique », donc discontinue, et son domaine de prédilection est la celui de la microphysique. Sur le papier, comme dans la réalité, elles n’ont donc rien à voir l’une avec l’autre. L’idée de les conjoindre dans une théorie du Tout pourrait sembler en conséquence particulièrement difficile, voire impossible, du moins dans le cadre de pensée actuel. Mais qu’importe, il faut aller de l’avant, il faut aller vers le Tout, et aussi, tant qu’à faire, vers l’Un, ces idéaux prétendument indépassables de la vérité. L’Un et le Tout auraient, par essence, quelque affinité insondable avec le Beau et le Vrai. Relent d’idéalisme platonicien? Ou bien tropisme invétéré de cerveaux humains, qui en tout temps et en tous lieux cherchent à simplifier, à unifier. Mais pourquoi? Serait-ce là la fonction essentielle de l’esprit (humain)? Et si tout cela, justement, était humain, trop humain? Et si le monde non-humain n’était pas « un » mais essentiellement « complexe », éminemment, essentiellement « divers »? Et si le divin lui-même n’était pas « un » comme les monothéismes voudraient nous le faire croire, mais essentiellement « infini »? Il y a bien une différence essentielle de nature entre l’un et l’infini, n’est-ce pas? Qui nous assurera, sans trembler, que l’essence du divin est plus proche de celle de l’un que de celle de l’infini? Et si cela était une spécificité humaine que de chercher l’un parce qu’il est incapable d’affronter l’essence du multiple, et, plus encore, de plonger dans l’abîme de l’infini?
L’esprit, l’esprit humain est « conscience de soi ». Mais cette conscience, de quoi est-elle réellement capable? La liste de ses incapacités structurelles est longue. Elle n’est pas en mesure de s’autodéterminer; elle ne peut pas très longtemps assumer la réciprocité intrinsèque de ses actions et de ses passions; elle doit renoncer presque immédiatement à l’identité du « sujet » et de ses « objets », et à l’incompatibilité de l’idéal et du réel. Elle ne voit pas ses limites a priori: elle cherche à représenter l’infini dans sa propre finitude (ce qui au fond est parfaitement absurde), mais elle insiste. Comme la tâche de la représentation de l’infini est sans doute elle-même infinie, elle évite le problème, elle prend des raccourcis, elle invente des symboles (∞), et elle imagine avoir ainsi résolu l’aporie; elle croit se comprendre alors elle-même comme étant d’une certaine façon infinie, puisqu’elle se croit capable de dominer toutes sortes de processus infinis, par des séries d’opérations finies. Les « devenirs » qu’elle observe dans la nature, il lui semble qu’ils font aussi naturellement partie de cette autre nature, celle de l’esprit (humain). La conscience (humaine) de soi se transforme sans cesse par l’assimilation de nouveaux éléments, elle se renforce et elle approfondit la connaissance de ce soi. Mais ce soi, quel est-il ? Quelle est son essence? Et quelle assurance peut-on avoir que le devenir de ce soi-là est de quelque manière isomorphe au devenir de la nature, et a fortiori, qu’il est isomorphe au devenir de l’esprit (qu’il soit non humain ou divin)? L’obligation du poète et du philosophe est de nous débarrasser de ces fausses croyances, qui sont de vraies idolâtries. La vérité se cache ailleurs que dans l’esprit (humain). Qui est véritablement la « Personne Qui Pense » (PQP)? Et que pense-t-elle?
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