Un Moment d’infini inaccomplissement


« Monde un » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Le poème tragique est « la métaphore d’une unique intuition intellectuelle » dit Hölderlin i. Quant au poème épique, il est « la métaphore des grandes aspirations ». Tout cela est bel et bon, à la fois idéal, sentimental et intuitif. Mais que se passe-t-il si fondent sur moi, de toutes parts, à la fois de multiples intuitions, poétiques ou intellectuelles, et une immense, unique et fondamentale aspiration? Vers quel genre de poésie pourrais-je alors me tourner? Une poésie totale, absolue, si ces mots ainsi assemblés ont un sens? Ou bien vers un chant ambigu et subtil? Un hymne élusif et sacré? Ou encore, vers une prose décidément dense, résolument épaisse et compacte? Par exemple, voilà que je songe à l’Un, à son infinité solitaire, à son infini esseulement, à son essentielle et intime unité, et à l’incessante unification de son processus en son sein, à son intense union, dans le proche et dans l’infini, avec son Soi, à la diffraction de l’infinie lumière de toutes ses intuitions, à l’essence de ce qui doit être nécessairement séparé en son Soi, pour que puisse apparaître dans l’horizon de son infini quelque commencement, quelque nuit, quelque jour. Quel poète comblera mon regard?

Je lie intuitivement le tout de l’Un et l’infini univers de ses parties. Mais je lis aussi que l’Un n’a pas de parties. Je veux le croire, mais alors comment se meut la volonté de l’Un? Existe-t-elle seulement? Et comment l’Un, selon cette logique, pourrait-il vouloir être autre qu’Un? Et sa Création, comment est-elle engendrée? Vient-elle de l’Un, ou du Néant, ou des deux à la fois? Le Néant lui-même, existe-t-il en-deçà de l’Un? Ou bien est-ce l’Un qui l’aurait créé, lui aussi, tout comme en mathématiques l’un se pose et s’oppose au zéro? Autre question, on dit que l’Un est « infini » (par sa puissance, par sa volonté, par son intelligence, etc.). Mais alors, il faudrait aussi pouvoir séparer conceptuellement l’Un de son propre infini, au moins pour pouvoir préserver une sorte d’isomorphisme avec la raison mathématique, pour laquelle 1 et ∞ ne peuvent être identiques. Il est fort vraisemblable d’ailleurs que l’infinité de l’Un n’a rien de mathématique. Néanmoins il faut songer (c’est l’une de mes « grandes aspirations ») à la manière dont l’Un se diffracte, se réfracte et se réfléchit dans sa propre infinité, sans jamais cesser d’être « un ». L’unité infinie de l’Un implique nécessairement une infinité de rapports de l’Un avec lui-même. L’Un n’est donc pas inerte ni immobile, il s’entretient infiniment, il s’entrelace sans cesse, en ne perdant jamais la totalité originelle de son intrinsèque unité. Il reconnaît dans tout ce qui est séparé, tout ce qui est absent, des états de l’être qui étaient déjà en puissance, dans le sein de son unité originaire. Tout ce qui est séparé, par exemple un sujet et un objet, un avant et un après, une matière et une forme, tout cela reste cependant uni, du point de vue de l’Un, du point de vue de ce qui reste infiniment et originairement un. Il me vient alors l’intuition que l’Un reconnaît à la fois les parties, leur séparation, leur union passée, et leur possible unification. Il est à l’origine de l’archéologie des scissions, et il pense sans cesse à la téléonomie des fusions. L’idée de l’être et celle du devenir s’accordent bien avec tous les mouvements, qui sont en l’Un: la liaison, la convergence, l’unification, mais aussi, nécessairement la dé-liaison, la divergence, la diversification, et dans chacun de ces états, l’identité, la conscience, la vision.

Quand je dis: « suis-je? », dis-je en réalité « suis-je Je? », ou dis-je seulement « suis-je un« , sans demander à savoir qui est ce « je » qui demande « suis-je? » ou qui est cet « un » qui demande s’il est un? L’Un lui-même a-t-il jamais eu besoin de poser la question de ce que l’Un « est », ou de distinguer l’essence ce que les mots « un » et « être » recouvrent? Que lui servirait d’être en demande, s’il n’était pas toujours déjà plongé dans le mystère de son Soi, quel qu’il soit? Est-il uni en lui, comme sont unis en moi le « sujet » que j’appelle le moi (qui questionne), et l' »objet » qui est aussi le moi que je pourrais nommer pour répondre à la question « suis-je Je? » ou à la question « Si je suis, que suis-je? ». Le moi ne va pas de soi, à l’évidence. Le moi n’est pas nécessairement associé à l’unité du sujet et de l’objet, c’est-à-dire à l’unité du « moi » qui pose la question du « moi » et du « moi » qui est visé par cette question. L’identité éventuelle du moi sujet et du moi objet n’est pas garantie, et est moins encore garantie la simple identité du moi avec le moi, alors même que le moi doit nécessairement se scinder en deux, en un moi qui s’interroge, et en un moi censé être la réponse à cette interrogation.

Un moi essentiellement relationnel pourrait-il être fondé cependant, du moins en théorie, sur la scission ou la séparation radicale du moi d’avec lui-même, au sein de la conscience de soi, plutôt que sur un lien d’unité essentielle, indestructible, indissoluble, inextirpable. Une autre possibilité serait que le « moi », et le « je », deux pronoms personnels qui ne sont pas exactement équivalents, et qui ne colorent pas nécessairement le sujet de la même nuance, se reconnaissent dans leur capacité de scission intérieure, dans leur puissance de dissociation par rapport à eux-mêmes, mais aussi dans la scission de l’un ou de l’autre par rapport au soi, tout en restant conscients de leur aspiration à l’unification, à l’union, à l’unité (mots qui ne représentent pas nécessairement, non plus, la même chose).

Ce qui est sûr, c’est que ni le moi, ni le je, ne sont l’être. Car il est évident, par ce que l’on vient de dire, que ni le moi, ni le je n’ont la même qualité d’unité que celle qui fonde l’être même. La question devient alors: quelle est la nature de l’unité de l’être même? Cette nature se scinde-t-elle elle-même en acte et en puissance? Y a-t-il dans l’être une conscience de soi qui pourrait se prendre en considération, pour se penser comme étant l’être même, ou qui pourrait dire « je suis », ou bien « je suis qui je suis », ou encore « je suis celui qui est » ou encore « je serai qui je serai »? Même s’il se tient coi, l’être, dans son essence, peut-il jamais différer absolument et originairement d’avec soi-même? Si l’on pense que non, il faudra expliquer pourquoi, à partir de l’Être éternel, sans fin et sans pourquoi, ont pu émaner des êtres qui, eux, sont sans cesse confrontés aux questions de l’origine et de la fin, de la puissance et de l’acte. Le paradoxe serait alors flagrant. Un moi ou un je, dans leur différence intérieure pourraient concevoir la possibilité d’une séparation originaire avec l’Être, d’une essentielle scission avec l’essence de l’Être, mais l’Être, dans son absolue et inaltérable unité, ne pourrait pas, de son côté, concevoir que tous les êtres, en tant qu’ils sont scindés et séparés, dès l’origine, exemplifient autant de scissions et de séparations de l’Être d’avec sa propre essence? Cela n’est pas concevable. L’Un, l’uni, l’unité, ce qui est essentiellement un, uni, unifié, dès avant l’origine, ne pourrait jamais apparaître alors, il ne pourrait jamais franchir le fossé de la scission que tous les autres êtres ont déjà franchi, seulement pour commencer à être; et, plus paradoxalement encore, l’Un ne pourrait pas savoir qu’il faut sortir de soi pour se connaître soi-même, et il ne pourrait non plus connaître l’essence de ces êtres qui sont des parties de l’Être, et qui ont de facto assumé en leur être une scission originaire, une dissidence d’avec l’Être, une radicale sécession, ce qui implique qu’ils ont peut-être alors à assumer leur solitude (ontologique).

Hölderlin prétend qu’Héraclite aurait dit: Hên diaphéron eautô ii — « l’Un distinct en soi-même ». Il me semble que cette lecture d’Héraclite par Hölderlin correspond surtout à une « intuition première » du poète souabe, celle de l’exil de l’être, où qu’il se tienne. Ou plutôt s’agit-il d’un exil de l’esprit? L’exemple vient de haut, de très haut. L’originellement uni doit nécessairement sortir de lui-même et l’immobilité ne peut avoir de place en son éternité. Son union avec lui-même ne peut prendre toujours la même forme. Il doit se différencier intérieurement, se séparer de ce qu’il est pour devenir ce qu’il n’a pas encore été. Son unité originelle n’est pas une identité statique, morte, c’est une identité vivante, en devenir. Il lui faut toujours accomplir autrement ce qui en lui reste toujours inaccompli. Sa véritable identité est dans son infini inaccomplissement.

« C’est qu’il n’est pas chez lui, l’esprit,

Ni au commencement ni à la source.iii« 

L’Esprit n’est pas chez lui. Quel est son chez-lui? De quelle patrie s’agit-il? Quelque terre d’élection? Ou bien celle du poète ‒ l’Allemagne? Ou bien s’agit-il plutôt de la « patrie » de l’Être? Ou encore de la « patrie » de l’Un? Dans un texte abordant la question de « l’esprit poétique » et de son rapport avec la « destination de l’homme », Hölderlin écrit que l’esprit (humain) doit « sortir de soi-même » pour accéder à la « véritable liberté de son essence », et pour « se différencier de soi-même en elle ». C’est en ce « moment divin » que se révèle la « présence de l’Infini iv. » Mais comment l’Infini pourrait-il tenir dans un « moment »? Il faut penser que l’Un, en tant qu’il est l’unité première, originelle, n’apparaît jamais qu’en un monde qui n’est jamais en soi la fin, ou une fin. L’unité d’un monde doit continuer autrement après sa fin, par exemple dans son exil vers un autre monde. Elle se découvre alors, peut-on penser sans doute, déjà dans le déclin, la catastrophe, le passage, le sacrifice, la kénose, ou bien, vu du point de vue du moi plongé dans ce monde même, dans le moment, dans la métaphore, dans la mort. De tous les mondes et de toutes les êtres liés par autant d’exils, on conçoit qu’une unité transcendante pourrait finir par émerger dans l’in-fini du divin inaccomplissement v.

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iJ.-C.-F. Hölderlin. Über den Unterfchied zwifchen lyrifcher, epifcher und tragifcher Dichtung [Sur la différence des poésies lyriques, épiques et tragiques]. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p.368-376: « Le poème lyrique, apparemment idéal, est en réalité naïf dans sa signification. Il est la métaphore continue d’un sentiment. Le poème épique, apparemment naïf, est en réalité héroïque dans sa signification. Il est la métaphore de grandes aspirations. Le poème tragique, apparemment héroïque, possède un sens idéal. Il est la métaphore d’une intuition intellectuelle. » [Ma traduction]

ii Cette « grande parole d’Héraclite », selon l’expression de Hölderlin, ne figure pourtant pas telle quelle dans les Fragments d’Héraclite qui ont été conservés. Le Fragment 51 qui en est le plus proche par le sens dit: οὐ ξυνιᾶσιν ὅκως διαφερόµενον ἑωυτῷ ὁµολογέει· « Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même [διαφερόµενον ἑωυτῷ, diapheromenon eôutô] peut s’accorder. » Ces quelques mots d’Héraclite ont été repris par Platon dans le Banquet (187 a), mais ils sont agencés d’une autre manière : διαφερόμενον αὐτὸ αὑτῷ συμφέρεσθαι. Il semble donc qu’il s’agisse d’une initiative propre à Hölderlin d’appliquer à l’Un (hên) cet attribut singulier: « ce qui diffère de soi-même ». Il est aussi le premier à en tirer une conclusion plus esthétique (car elle porte sur l’essence de la beauté) qu’ontologique (puisqu’elle ne semble pas porter sur l’essence de l’Un ou de l’Être). Hypérion dit en effet dans une lettre à Bellarmin: « Seul un Grec pouvait inventer la grande parole d’Héraclite, hên diapheron eautô – l’Un distinct de soi-même, car elle dit l’essence de la beauté, et avant qu’elle fût inventée, il n’y avait pas de philosophie. » Holderlin, Hypérion in Œuvres, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1977, p. 20

iiiCitation de Hölderlin faite sans référence précise par Jean-François Courtine. Extase de la Raison. Essais sur Schelling. Galilée, 1990, p.56

ivHölderlin. Über der Verfahrungsweise des poetischen Geistes. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p. 409. « L’esprit poétique, dans son unité et dans son progrès harmonique, se donne un point de vue infini. Par sa relation continue avec cette unité, il ne gagne pas seulement une cohérence objective, mais il acquiert aussi une identité dans l’alternance des contraires. Sa dernière tâche, dans son changement harmonique, est de garder le fil du souvenir, de continuer d’être présent à lui-même, moments après moments, de même qu’il est pleinement présent à l’unité infinie, laquelle est à la fois le point de séparation de l’un en tant qu’un, mais aussi le point de réunion de l’un en tant que contraire, et enfin les deux à la fois, de telle sorte que dans celle-ci, le contraire harmonique n’est ni opposé en tant qu’un, ni uni en tant que contraire, mais senti comme étant les deux en un, comme un opposé unifié indissociable. Seulement en cela se trouvent l’identité de l’enthousiasme, l’accomplissement du génie et de l’art, la présence de l’Infini, et le moment divin ». [Ma traduction]

vCf. Le texte de Hölderlin. Über das Werden im Vergehen. [« Sur le devenir dans la disparition »]. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p. 349 ss.

La « Personne Qui Pense » (PQP)


« Ciel étoilé » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Le monde est bien plus riche de ses puissances que de ce qu’il paraît être en acte. Le principe même des « puissances » c’est qu’on ignore tout, ou presque, de ce qu’elles sont en essence, et de ce dont elles pourraient se révéler être porteuses, au bout d’un temps assez long, et a fortiori, au bout d’un temps infini (si cette expression a le moindre sens, ce dont on peut douter). En réalité, les lois de la nature ne sont pas aussi simples et logiques que ce qu’elles paraissent être dans les manuels de physique. Il se pourrait qu’elles soient en réalité profondément baroques et parfaitement surprenantes, à long terme. Déjà, lorsqu’on les considère avec l’œil du poète, non celui du physicien, elles prennent une consistance autre, plus proche de celle du rêve que de celle de la matière. Dans leur écriture même, les lois de la nature visent à la simplicité (F=M.a ; E=Mc2). Plus la formule est simple, plus elle semble vraie. L’ethos de la simplicité rejoint celui de la vérité et celui de l’unité. Mais l’apparente simplicité de certaines des conceptions que l’esprit (humain) se fait à propos des prétendues « lois de la nature », pourrait cacher leur véritable essence. On obtient certes des résultats, les équations fonctionnent, on envoie des hommes sur la lune, on fait exploser des bombes atomiques, il y a un sentiment de maîtrise du monde. Mais il se pourrait bien que cette maîtrise soit confinée à l’intérieur d’une parenthèse spatio-temporelle (en gros l’histoire récente du monde humain), dont les limites sont très étroites, par rapport à l’histoire du cosmos. Ces limites ont fort peu de chance de s’étendre jusqu’aux confins du réel. Quels sont ces « confins »? Temporellement, ils peuvent être représentés d’un côté par les premières nanosecondes du Big Bang, et d’un autre côté par les dernières poignées de milliards d’années de l’existence du cosmos, quand l’entropie sera maximale. Dans les deux cas, je ne donne pas cher de la validité des théories du Tout que l’esprit humain pourrait inventer aujourd’hui. D’ailleurs l’esprit humain ne me paraît pas spécialement performant. Je ne suis pas très impressionné, à vrai dire, par les génies du jour. Quand on voit l’effroyable bêtise et l’insondable stupidité avec lesquelles les gouvernements gèrent actuellement le monde, on peut raisonnablement douter de la validité « éternelle » des théories du Tout que d’autres esprits (humains), même pavés de bonnes intentions, pourraient concevoir. S’il y a une telle incompétence, une si énorme inaptitude à la tête des peuples, comment ne pas douter de l’essence même de l’esprit (humain)? Pour les scientifiques, il paraît évident qu’il faut chercher quelque grande réunification des principales théories actuelles, la théorie de la gravitation (la relativité générale) et la théorie quantique des champs (le modèle standard de la physique quantique). Mais est-ce si évident? L’une est par essence continue et s’intéresse au cosmos dans son entièreté; l’autre est « quantique », donc discontinue, et son domaine de prédilection est la celui de la microphysique. Sur le papier, comme dans la réalité, elles n’ont donc rien à voir l’une avec l’autre. L’idée de les conjoindre dans une théorie du Tout pourrait sembler en conséquence particulièrement difficile, voire impossible, du moins dans le cadre de pensée actuel. Mais qu’importe, il faut aller de l’avant, il faut aller vers le Tout, et aussi, tant qu’à faire, vers l’Un, ces idéaux prétendument indépassables de la vérité. L’Un et le Tout auraient, par essence, quelque affinité insondable avec le Beau et le Vrai. Relent d’idéalisme platonicien? Ou bien tropisme invétéré de cerveaux humains, qui en tout temps et en tous lieux cherchent à simplifier, à unifier. Mais pourquoi? Serait-ce là la fonction essentielle de l’esprit (humain)? Et si tout cela, justement, était humain, trop humain? Et si le monde non-humain n’était pas « un » mais essentiellement « complexe », éminemment, essentiellement « divers »? Et si le divin lui-même n’était pas « un » comme les monothéismes voudraient nous le faire croire, mais essentiellement « infini »? Il y a bien une différence essentielle de nature entre l’un et l’infini, n’est-ce pas? Qui nous assurera, sans trembler, que l’essence du divin est plus proche de celle de l’un que de celle de l’infini? Et si cela était une spécificité humaine que de chercher l’un parce qu’il est incapable d’affronter l’essence du multiple, et, plus encore, de plonger dans l’abîme de l’infini?

L’esprit, l’esprit humain est « conscience de soi ». Mais cette conscience, de quoi est-elle réellement capable? La liste de ses incapacités structurelles est longue. Elle n’est pas en mesure de s’autodéterminer; elle ne peut pas très longtemps assumer la réciprocité intrinsèque de ses actions et de ses passions; elle doit renoncer presque immédiatement à l’identité du « sujet » et de ses « objets », et à l’incompatibilité de l’idéal et du réel. Elle ne voit pas ses limites a priori: elle cherche à représenter l’infini dans sa propre finitude (ce qui au fond est parfaitement absurde), mais elle insiste. Comme la tâche de la représentation de l’infini est sans doute elle-même infinie, elle évite le problème, elle prend des raccourcis, elle invente des symboles (∞), et elle imagine avoir ainsi résolu l’aporie; elle croit se comprendre alors elle-même comme étant d’une certaine façon infinie, puisqu’elle se croit capable de dominer toutes sortes de processus infinis, par des séries d’opérations finies. Les « devenirs » qu’elle observe dans la nature, il lui semble qu’ils font aussi naturellement partie de cette autre nature, celle de l’esprit (humain). La conscience (humaine) de soi se transforme sans cesse par l’assimilation de nouveaux éléments, elle se renforce et elle approfondit la connaissance de ce soi. Mais ce soi, quel est-il ? Quelle est son essence? Et quelle assurance peut-on avoir que le devenir de ce soi-là est de quelque manière isomorphe au devenir de la nature, et a fortiori, qu’il est isomorphe au devenir de l’esprit (qu’il soit non humain ou divin)? L’obligation du poète et du philosophe est de nous débarrasser de ces fausses croyances, qui sont de vraies idolâtries. La vérité se cache ailleurs que dans l’esprit (humain). Qui est véritablement la « Personne Qui Pense » (PQP)? Et que pense-t-elle?

« Je suis » l’inaccompli


« Moi inaccompli » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

En réfléchissant sur la nature de la conscience, en considérant son lien avec le concept de « moi », et l’idée de « personne », quatre idées fondamentales me paraissent pouvoir être évoquées, en vue de bâtir une brève théorie de l’éternité, et de ramasser en de courtes métaphores les déploiements infinis des univers.


1. Tout ce qui fait partie de la réalité concrète, celle du « monde commun » ‒ c’est-à-dire l’entièreté de l’univers spatio-temporel et de ses innombrables parties (les trous noirs, le vide quantique, les amas de nébuleuses, les quarks, les planètes, les océans, le sable, les arbres, les atomes, les baleines, les fleurs, les êtres humains…) ‒ tout cela trouve son fondement ultime dans une seule et unique « substance ». Comme le mot « substance » l’indique par son étymologie, il s’agit de quelque chose qui « se tient » (une stance) de façon « sous-jacente » à la réalité apparente. La substance dont est constituée la réalité « existe » en elle, c’est-à-dire qu’elle se manifeste au sein de la réalité d’une façon essentiellement « immanente ». Cette substance immanente est une, essentiellement une, mais on conçoit aussi qu’elle puisse s’interpréter de plusieurs points de vue, d’abord du point de vue de son immanence, mais aussi d’un autre point de vue, transcendant, dont, pour en dire quelque chose, il faut nécessairement dépasser le niveau de la substance et des apparences. Ces deux points de vue ne doivent pas être séparés. On peut d’ailleurs les considérer à partir d’un troisième point de vue, qui serait celui de l’acceptation du principe même de leur fusion, de leur union. De l’union d’immanence et de transcendance dont la substance universelle serait ainsi composée, l’on pourrait dire aussi qu’elle est un mélange de conscience et d’inconscient. On prendrait conscience que la présence immanente d’un Inconscient premier, originaire, doit être associée à une autre présence (voilée, cachée), celle d’une forme de Conscience transcendante. On pourrait dire à propos de cette association ce que dit Hegel à propos de l’entendement « limité » lorsqu’il se pose (et même s’oppose) face à l’infinitude de l’Absolu: « il est à la fois du conscient et de l’inconscienti. »

2. Le mélange que l’on vient de postuler, et qui s’opère entre l’Inconscient premier, universel, immanent, et la Conscience transcendante, méta-cosmique et cachée, constituent la toile de fond commune sur laquelle toutes sortes d’expériences conscientes singulières viennent naître à l’existence.

3. Telle ou telle conscience individuelle, singulière, ne réalise jamais pleinement que la nature de sa propre conscience est en réalité identique à celle de la Conscience transcendante, dont on vient de voir qu’elle est fondement de tout être et de toute existence, mais seulement dans la mesure où elle s’associe aussi à l’Inconscient universel. Elle ne réalise pas cette identité de nature parce qu’elle a le sentiment qu’elle possède un soi séparé, unique, et qu’elle est un « moi » singulier. Rien ne peut lui enlever cette intuition première, sinon peut-être la perspective de sa disparition dans la mort. De fait, les opinions sont partagées. Ce moi n’est une illusion cognitive, pour certains. Cette illusion a vocation à disparaître (bouddhisme). Mais pour d’autres le moi est l’image d’une étincelle inextinguible qui transcende les temps et la mort. La question se pose sans cesse à nouveau, pour chaque moi confronté à lui-même : la nature de sa propre conscience est-elle intrinsèquement confinée par la perspective étroite, singulière, du moi, vu comme un sujet personnel, et destiné à se dissoudre dans l’indifférence cosmique, ou bien est-elle en puissance capable d’envisager tous les possibles, et d’en tirer tous les partis qu’une volonté libre peut, le moment venu, décider d’adopter, avant ou après la mort?

4. Il est possible, par exemple par la méditation, ou encore en réfléchissant aux types de révélations que peuvent apporter la transe ou l’extase, d’en venir soit à éliminer l’illusion du moi (pour les uns), soit à constater enfin, et en quelque sorte de visu, son inarrêtable éternité et sa puissance infinie de développement. Dans les deux cas, paradoxalement, on en arrive à réaliser, directement, par une intuition foudroyante, une même idée, celle du fondement de l’existence du soi, au sein de la conscience universelle, sous tous ses différents visages.

De ceci, ressort une idée clé: la Conscience transcendante, l’Inconscience universelle et la conscience personnelle du Soi restent toujours en réalité liées, intriquées et co-évolutives.

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iG.W.F. Hegel. Différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling par rapport aux contributions de Reinhold à une vue d’ensemble plus aisée sur l’état de la philosophie au commencement du 19e siècle. (Iéna 1801). Trad. Marccel Méry, Paris, 1964, p. 92

The God « Ka » (« Who? »)


« Raimundo Panikkar »

More than two millennia before the times of Melchisedechi and Abraham, other wandering and pious men were already singing the hymns of Ṛg Veda. Passing them on faithfully, generation after generation, they celebrated through hymns and prayers, the mysteries of a Supreme God, a Lord creator of worlds, of all creatures, of all lives.

Intelligence of the divine did just not begin in Ur in Chaldea, nor sacred wisdom in Salem.

They probably already reigned, more than five thousand years ago, among chosen, attentive, dedicated spirits. These men left as a legacy the hymns they sang, in precise and chiselled phrases, evoking the salient mysteries that constantly assailed them:

Of the Creator of all things, what can be said? What is his name?

What is the primary source of « Being »? How to name the primordial « Sun », from which the entire Cosmos emerged?

‘Who’ is the Lord imposing his lordship on all beings, – and on the ‘Being’ itself ? But who is ‘Who’?

What is the role of Man, what is his true part in this Mystery play?

A Vedic hymn, famous among all, summarizes and condenses all these difficult questions into one single one, both limpid and obscure.

It is Hymn X, 121 of Ṛg Veda, often titled « To the Unknown God ».

In the English translation by Ralph T.H. Griffith, this Hymn is entitled « Ka ».ii Ka, in Sanskrit, means « who ? »

This Hymn is dedicated to the God whom the Veda literally calls « Who? »

Griffith translates the exclamation recurring nine times throughout this ten-verses Hymn as follows :

« What God shall we adore with our oblation ? »

But from the point of view of Sanskrit grammar, it is perfectly possible to personify this interrogative pronoun, Ka, as the very name of the Unknown God.

Hence this possible translation :

To the God ‘Who?’

1. In the beginning appeared the Golden Germ.

As soon as he was born, he became the Lord of Being,

The support of Earth and this Heaven.

What God shall we adore with our oblation ? 

2. He, who gives life force and endurance,

He, whose commandments are laws for the Gods,

He, whose shadow is Immortal Life, – and Death.

What God shall we adore with our oblation ? 

3. ‘Who?iii – in His greatness appeared, the only sovereign

Of everything that lives, breathes and sleeps,

He, the Lord of Man and all four-membered creatures.

What God shall we adore with our oblation ? 

4. To Him belongs by right, by His own power,

The snow-covered mountains, the flows of the world and the sea.

His arms embrace the four quarters of the sky.

What God shall we adore with our oblation ? 

5. ‘Who?’ holds the Mighty Heavens and the Earth in safety,

He formed the light, and above it the vast vault of Heaven.

‘Who?’ measured the ether of the intermediate worlds.

What God shall we adore with our oblation ? 

6. Towards Him, trembling, forces crushed,

Subjected to his glory, raise their eyes.

Through Him, the sun of dawn projects its light.

What God shall we adore with our oblation ? 

7. When came the mighty waters, carrying

The Universal Germ from which Fire springs,

The One Spirit of God was born to be.

What God shall we adore with our oblation ? 

8. This Unit, which, in its power, watched over the Waters,

Pregnant with the life forces engendering the Sacrifice,

She is the God of Gods, and there is nothing on Her side.

What God shall we adore with our oblation ? 

9. O Father of the Earth, ruling by immutable laws,

O Heavenly Father, we ask You to keep us,

O Father of the ample and divine Waters!

What God shall we adore with our oblation ? 

10. O Lord of creaturesiv, Father of all things,

You alone penetrate all that is born,

This sacrifice that we offer you, we desire it,

Give it to us, and may we become lords of oblation!

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What is this divine Germ (Hiraṇyagarbha , or ‘Golden Germ’, in Sanskrit), mentioned in verses 1, 7 and 8?

One does not know, but one can sense it. The Divine is not the result of a creation, nor of an evolution, or of a becoming, as if it was not, – then was. The Veda here attempts a breakthrough in the very nature of the divinity, through the image of the ‘germ’, the image of pure life. The idea of a ‘God’ is only valid from the creature’s point of view. The idea of ‘God’ appears only through its relation to the idea of ‘creature’. For Himself, God is not ‘God’, – He must be, in His own eyes, something completely different, which has nothing to do with the pathos of creation and the creature.

One can make the same remark about « Being ». The « Being » appears only when the beings appear. God creates the beings and the Being at the same time. He Himself is beyond Being, since it is through Him that Being comes. And before the beings, before the Being itself, it seems that a divine, mysterious life ‘took place’. Not that it ‘was’, since the Being was not yet, but it ‘lived’, hidden, and then ‘was born’. But from what womb? From what prior, primordial uterus? We do not know. We only know that, in an abyssmal mystery (and not in time or space), an even deeper mystery, a sui generis mystery, grew, in this very depth, which was then to come to being, but without the Mystery itself being revealed by this growth and by this outcoming of being.

The place of origin of the mystery is not known, but the Veda calls it ‘Golden Germ’ (hiraṇyagarbha). This metaphor of a ‘Germ’ implies (logically?) some ovary, some womb, some desire, some life older than all life, and older than the Being itself.

Life came from this Living One, in Whom, by Whom and from Whom, it was given to the Being ; it was then given to be, and it was given thereby to beings, to all beings.

This mysterious process, which the word ‘Germ’ evokes, is also called ‘Sacrifice’, a word that appears in verse 8: Yajña (यज्ञ). The Seed dies to Himself, He sacrifices Himself, so that out of His own Life, life, all lives, may be born.

May God be born to Himself, through His sacrifice… What a strange thing!

By being born, God becomes ‘God’, He becomes the Lord of Being, for the Being, and the Lord of beings. Hymn 121 takes here its mystical flight, and celebrates a God who is the Father of creatures, and who is also always transcendent to the Being, to the world and to his own ‘divinity’ (inasmuch as this divinity allows itself to be seen in its Creation, and allows itself to be grasped in the Unity that it founds).

But who is this God who is so transcendent? Who is this God who hides, behind the appearance of the Origin, below or beyond the very Beginning?

There is no better noun, one might think, than this interrogative pronoun: ‘Who?’. Ka.

This ‘Who?’ , this Ka, does not call for an answer. Rather, it calls for another question, which Man addresses to himself: To whom? To whom must Man, seized by the unheard-of depth of the mystery, in turn offer his own sacrifice?

A haunting litany: « What God shall we adore with our oblation ? » 

It is not that the name of this God is strictly speaking unknown. Verse 10 uses the expression Prajāpati , ‘Lord of creatures’. It is found in other texts, for example in this passage from Taittirīya Saṁhitā :

« Indra, the latest addition to Prajāpati, was named ‘Lord of the Gods’ by his Father, but they did not accept him. Indra asked his Father to give him the splendor that is in the sun, so that he could be ‘Lord of the Gods’. Prajāpati answered him:

– If I give it to you, then who will I be?

– You will be what You say – who? (ka).

And since then, it was His name. »v

But these two names, Prajāpati , and Ka, refer only to something related to creatures, referring either to their Creator, or simply to their ignorance or perplexity. These names say nothing about the essence of God. This essence is undoubtedly above all intelligibility, and above all essence. This ka, ‘who?’, in the original Sanskrit text, is actually used in the singular dative form of the pronoun, kasmai (to whom?). One cannot ask the question ‘who?’ with regard to God, but only  « to whom? » One cannot seek to question his essence, but only to distinguish it among all the other possible objects of worship.

God is mentally unknowable. Except perhaps in that we know that His essence is ‘sacrifice’. But we know nothing of the essence of His ‘sacrifice’. We can only ‘participate’ in the essence of this divine sacrifice (but not know it), more or less actively, — and this from a better understanding of the essence of our own sacrifice, of our own ‘oblation’. Indeed, we are both subject and object of our oblation. In the same way, God is both subject and object of His sacrifice. We can then try to understand, by analogu and anagogy, the essence of His sacrifice through the essence of our oblation.

This is what Raimundo Panikkar describes as the ‘Vedic experience’. It is certainly not comparable to the personal experience of those Vedic priests and prophets who were chanting their hymns two thousand years before Abraham, but it could be at least a certain experience of the sacred, of which we ‘modern’ or ‘post-modern’ could still feel the breath and the burning.

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iמַלְכֵּי-צֶדֶק , (malkî-ṣedeq) : ‘King of Salem’ and ‘Priest of the Most High (El-Elyôn)’.

iiRalph T.H. Griffith. The Hymns of the Rig Veda. Motilal Banarsidass Publihers. Delhi, 2004, p.628

iiiIn the original Sanskit: , Ka ? « To Whom ? »

iv Prajāpati :  » Lord of creatures « . This expression, so often quoted in the later texts of the Atharva Veda and Brāhmaṇa, is never used in the Ṛg Veda, except in this one place (RV X,121,10). It may therefore have been interpolated later. Or, – more likely in my opinion, it represents here, effectively and spontaneously, the first historically recorded appearance (in the oldest religious tradition in the world that has formally come down to us), or the ‘birth’ of the concept of ‘Lord of Creation’, ‘Lord of creatures’, – Prajāpati .

vTB II, 2, 10, 1-2 quoted by Raimundo Panikkar, The Vedic Experience. Mantramañjarī. Darton, Longman & Todd, London, 1977, p.69

Le cosmos « mental » et la bêtise du monde


« Les affres du mental » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026


Parmi les philosophes contemporains de l’esprit, on trouve de tout. Des matérialistes, des dualistes, des panpsychistes, des mentalistes et même des idéalistes. Il y en a qui croient au succès final de la science en matière d’explication du monde, et qui se font en conséquence une religion du matérialisme et qui l’applique à tout, y compris à l’esprit. Il y en a qui prennent enfin conscience de l’existence d’un « problème difficile » de la conscience et qui, constatant le fossé entre la physique et la conscience, adhérent au dualisme, ce qui revient à penser que la matière et la conscience sont deux substances séparées, mais toutes deux fondamentales. Il y en a qui constatent l’insondabilité de la matière, et qui se rendent compte que la science révèle tout au plus certains aspects structurels de la matière mais aucunement sa nature sous-jacente; ils en déduisent que cette nature immanente de la matière pourrait être l’un des fondements de la conscience, ce qui revient à formuler une thèse panpsychiste. Il y a ceux qui ne croient en rien d’autre qu’en leur propre conscience, ce qui les amène à penser que le monde physique est lui aussi entièrement constitué de conscience, thèse correspondant à une forme d’idéalisme. Il y a aussi des théoriciens, qui tout au long de leur carrière, épousent successivement ces divers points de vue, pour finir par les remettre en question, soit de façon semi-ironique, comme David Chalmers, soit de façon désenchantée… Pour ma part, je possède d’autres convictions, et je me plais à suivre certaines intuitions.

L’idéalisme, au sens large, est une « philosophie » compatible avec l’idée selon laquelle l’univers est fondamentalement « mental » ou « psychique ». Les faits concrets, « réels », n’ont pas d’existence en soi, mais sont fondés sur des réalités mentales. Il s’agit là, indéniablement, d’une thèse « métaphysique » se voulant totalement, et globalement explicative. Assez paradoxalement, elle est en fait analogue selon moi à la thèse opposée, strictement matérialiste, ou « physicaliste », selon laquelle l’univers est fondamentalement « matériel » ou « physique ». Le matérialisme s’appuie sur l’idée que tous les faits concrets sont fondés sur des réalités physiques. La seule différence entre les deux thèses (l’idéaliste et la matérialiste), est que l’une ramène tout au « mental » et l’autre réduit tout au « physique », ce qui d’une certaine façon ne fait qu’opposer un mot à un autre mot, censé être son « contraire », mais sans changer le paradigme même de la nature de la réalité.

Bien entendu, l’idéalisme et le matérialisme ne sont ni monolithiques ni statiques, il en existe de nombreuses variations, dont les points de vue divers convergent parfois partiellement. Par exemple, il existe des versions panpsychistes de l’idéalisme dans lesquelles les entités microphysiques fondamentales sont dotées de formes de proto-conscience, et pour lesquelles la matière se « réalise » par les relations, les entrelacements et les intrications entre ces myriades de proto-consciences. Il existe également des versions cosmo-psychistes de l’idéalisme dans lesquelles c’est l’univers tout entier qui est « conscient ». Certes ce que l’on pourrait appeler la « cosmo-conscience » n’a sans doute rien à voir avec conscience habituelle, celle qui nous croyons bien connaître, la « conscience » que le moi humain a de soi-même. Il s’agit peut-être d’une pré-conscience ou d’une post-inconscience, pour lesquelles les états physiques complexes du cosmos (comme le Big Bang, l’existence des super-amas galactiques, des nébuleuses, des trous noirs, du vide quantique, de l’énergie sombre, de la matière noire, etc.) équivalent à des formes diffractées de cosmo-consience ou plutôt de « cosminconscience ». Ce sont les champs (gravitationnels, quantiques, électromagnétiques) baignant le cosmos qui représentent le mieux l’idée que l’on peut se faire de la cosmo-conscience en acte.
Ce qui est certain c’est que le monde physique existe réellement, indépendamment de nos observations ou de nos théories à son sujet. Il est aussi avéré que la nature profonde, l’essence de son existence même nous est absolument et parfaitement inconnue. Tout ce qu’on peut en dire c’est que cette essence élusive, inconnue, est aussi en puissance extrêmement surprenante. Et elle n’a pas fini de nous étonner…

La taxonomie traditionnelle des différentes sortes d’idéalismes distingue l’idéalisme subjectif, l’idéalisme objectif, l’idéalisme transcendantal et l’idéalisme absolu. Ces variétés d’idéalisme n’ont pas de définitions standard, mais on peut en pratique les caractériser par leurs partisans les plus connus, respectivement Berkeley, Schelling, Kant et Hegel. L’idéalisme transcendantal de Kant est parfois qualifié d’idéalisme épistémologique : il est tout au plus idéaliste en ce qui concerne le domaine phénoménal connaissable, mais pas le domaine nouménal qui, selon Kant, reste absolument inconnaissable. L’idéalisme absolu de Hegel est généralement associé à un certain nombre de doctrines concernant les liens entre la téléologie et la raison. Quant à la différence entre l’idéalisme subjectif et objectif, voilà ce qu’on peut en dire: il est « subjectif » de dire que la réalité est constituée par la façon dont les choses apparaissent en elle, et il est « objectif » de penser qu’elle a une nature mentale qui est extérieure à la façon dont les choses apparaissent.

On peut encore introduire une distinction supplémentaire entre micro-idéalisme, macro-idéalisme et idéalisme cosmique. Le micro-idéalisme est la thèse selon laquelle la réalité est fondée sur des entités microscopiques fondamentales (telles que les quarks, les électrons et les photons), censées être dotées de formes de conscience ou plutôt de proto-conscience. La philosophie de Leibniz avec ses monades a pu être associée à certains aspects du micro-idéalisme.

Le macro-idéalisme dispose que la réalité concrète est fondée sur des entités vivantes de taille plus macroscopique que les quarks ou les photons, telles que les êtres humains ainsi que les animaux non humains. Des philosophes comme Berkeley et même des empiristes tels que Hume et Mill ont pu être qualifiés de macro-idéalistes. La question qui vient alors à l’esprit est la suivante : comment les états mentaux des humains et des autres animaux fondent-ils les faits et les réalités du monde physique ? Pour y répondre, un contemporain, Giulio Tononi affirme que seule la conscience a en réalité une existence intrinsèque; tout ce que l’on nomme la « réalité » en découle et se fonde sur elle. Sans la conscience rien n’existe à proprement parler. L’argument vaut ce qu’il vaut. Il revient à dire, de façon quelque peu tautologique, que seul ce à quoi la conscience accorde une réalité possède une réalité consciemment posée comme telle. Ce qui ne nous avance guère.

Enfin, selon l’idéalisme cosmique, l’univers tout entier est fondé sur une entité cosmique, dont la substance ultime serait purement « mentale i« . Dans cette vue, c’est le cosmos dans son ensemble qui est assimilé à une sorte d' »esprit », ou bien c’est une entité méta-cosmique, cause et fondement de toutes choses, telle qu’une divinité créatrice par exemple, qui représente cet « esprit », et l’incarne dans l’univers, si l’on peut le dire ainsi, soit de manière transcendante, soit de manière immanente.

Des penseurs idéalistes du 19e siècle (tels que Fichte, Hegel, Schelling) pourraient relever de l’idéalisme cosmique, et, bien avant eux, il faudrait évidemment rappeler que c’était déjà la thèse des idéalistes hindous et bouddhistes (écoles Advaita Vedanta et Yogacara). Le problème pour l’idéalisme cosmique est d’expliquer comment un sujet conscient, cosmique ou divin, peut « constituer » ou « créer » des sujets conscients humains ordinaires. Certes l’argument de l’omnipotence (divine) peut sembler apporter une réponse, mais il n’est en tout cas pas facile de comprendre comment de « petites consciences » individuelles, singulières, mais microscopiques à l’échelle du cosmos, peuvent émerger d’une conscience cosmique globale et absolue, et surtout d’expliquer pour quelle raison et à quelles fins. Certains arguent que le sujet cosmique subirait une sorte de fragmentation cognitive, et qu’il se dissocierait en différents éléments, selon divers modes et apparences. Il a même été proposé d’y voir une analogie avec le trouble dissociatif de l’identité (TDI) : en effet, chaque sujet conscient individuel serait un « alter ego » du sujet cosmique ii , un parmi des myriades personnalités multiples.

Dans ce court article, je me contenterai de constater qu’aucune des thèses recensées ci-dessus ne me convient vraiment. Bien entendu la thèse matérialiste me paraît confondante de myopie et d’inculture. Mais les thèse idéalistes, qu’elles soient « micro-« , « macro- » ou « cosmique », ne me conviennent pas non plus. Pourquoi? Parce qu’elles ont toutes un relent d’anthropomorphisme. Et vu l’état du monde actuel, et notamment la stupéfiante bêtise de ses dirigeants les plus en vue, bêtise exacerbée par leur ignominie et leur cruauté, et par un aveuglement qui confine à la cataracte et à la cécité terminale, je ne fais confiance en rien de ce qui peut émaner de cerveaux humains pour penser le divin. Je n’ai encore rien lu qui me satisfasse sur la question du problème corps-esprit et moins encore sur la nature de la relation entre le cosmos et son fondement ontologique. Mais j’ai une sorte d’intuition à ce sujet. Elle est en lien avec la nature profonde de la poésie. Ce sera pour un autre blog.

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iCf. L’affirmation de Richard Conn Henry que « l’Univers est entièrement mental » (“The Universe is entirely mental”) dans son essai,The Mental Universe. Nature 436: 29, 2005

iiCf. Bernardo Kastrup. « A universal mind is the sole ontological primitive underlying all reality. Physical systems consist of dissociated segments of this universal mind, which can observe and be observed by each other. The dissociated segments comprise alters immersed in mind-at-large. Alters have internal states r, which are quantum superposition states. Mind-at-large has state ψ, which is also a quantum superposition state. Alters interact with mind-at-large through mental impingement across their respective dissociative boundaries. This interaction is a quantum observation that creates the physical world of the alter and causes ψ to become correlated with the alter’s state. » [Un esprit universel est la seule primitive ontologique sous-jacente à toute réalité. Les systèmes physiques sont constitués de segments dissociés de cet esprit universel, qui peuvent s’observer et être observés les uns par les autres. Les segments dissociés comprennent des alter ego immergés dans l’esprit universel. Les alter ego ont des états internes r, qui sont des états de superposition quantique. L’esprit global a un état ψ, qui est également un état de superposition quantique. Les alter ego interagissent avec l’esprit global par le biais d’un impact mental à travers leurs frontières dissociatives respectives. Cette interaction est une observation quantique qui crée le monde physique de l’alter ego et fait en sorte que ψ devienne corrélé à l’état de l’alter ego.] Making Sense of the Mental Universe. Philosophy and Cosmology. Volume 19, 2017

L’âme écrasée sous la botte


« Vaporisation surprise » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Un mystique du « libre esprit » pousse ses spéculations au-delà des lieux communs. Il doit franchir les frontières frémissantes du temps et de l’espace, il tente de quitter ne serait-ce qu’un temps la faible prison de la raison. C’est un fait historique et philosophique bien établi que la nature de la « divinité » ne reste jamais longtemps cachée, au long des millénaires ; à de nombreuses reprises, sous différentes formes, elle s’est manifestée et elle continue de le faire. Ce qui importe, ce n’est pas tant la nature même de ses diverses « révélations » que ce qui les subsume toutes. Ce qui importe, c’est que, derrière toute révélation, se tient nécessairement un Révélateur — tout comme derrière notre moi, tel que nous le connaissons, ou semblons le connaître, demeure un moi plus profond qui « connaît » le fait que nous « connaissons », et qui a aussi quelque conscience de tout ce que nous ne connaissons pas. Dans l’ombre, se tient ce moi-« connaisseur », conscient de tout ce qu’il y a encore à connaître, et de tout ce qui se cache dans les puissances inaccessibles de l’inconscient. Ceci revient à dire que ce sont moins les révélations qui importent que leur fondement, leur source ‒ et leur « Révélateur ». Cela est le mystère unique, central, indépassable. Il ne peut être lui-même révélé en tant que tel, parce que c’est le fondement (la source cachée) qui fonde toute révélation (et dont surgit tout ce qui en découle). De même, le moi qui « connaît » ne peut être « connu » ni se connaître en tant qu’il est « celui qui connaît ». Il est celui qui connaît tout ce qu’il y a à connaître de connaissable en nous, mais il ne peut se prendre lui-même comme objet de sa propre connaissance, et il peut moins encore prendre pour objet tout ce qu’il y a d’inconnaissable en lui, tout ce qui, en lui, n’a rien à voir avec la connaissance et le connaissable.

Il faut aller aussi loin que possible dans cette direction de recherche. Par exemple, si l’on élimine tous les traits anthropomorphiques de la Divinité, le résultat est qu’il ne lui reste plus aucune caractéristique concevable, dicible, exprimable. Elle n’est dès lors plus un « objet » possible pour la connaissance et la compréhension humaines. Elle transcende totalement tout ce qu’il y a à connaître et à comprendre. Arrivé à ce point, il faut que l’esprit reste réellement tranquille. Il n’y a plus rien à dire, rien à voir, rien à entendre. Il faut rester silencieux, aux aguets; peut-être, le moindre souffle à venir sera-t-il porteur d’une ombre de sens, d’une effluve subtile, d’un signe imperceptible? Quoi qu’il en soit, les mots brûlent tous les vaisseaux. Si l’on dit que Dieu est « bon » ou qu’il est « jaloux », par exemple, ces mots paraissent dérisoires, ils ne sont pas à la hauteur de l’infini. Aucun mot ne peut plus être utilisé pour dire la Divinité, de nos jours. Surtout dans un temps d’abjection comme le le nôtre. Les noms qui lui conviendrait le mieux, à la rigueur, pourraient être des formules consciemment paradoxales : « sans-voile, sans parole », « son nom sans nom », « un néant nu », « mouvement immuable », ou « vide immobile où ni le soi ni le non-soi n’errent ni ne demeurent ». Beaucoup de gens bien intentionnés croient glorifier la Divinité en la qualifiant d' »infinie » ou d' »absolue », mais ce faisant, ils l’élèvent en fait au-dessus de toute « connaissance » possible. L’attribut de l’infini la réduit à une abstraction vide et indéterminée qui, pour la pensée, pourrait être, tout aussi bien, « rien » ou « tout », ou encore se réduire à un simple signe mathématique, ∞. A bien y réfléchir, le concept d' »être infini » est le plus vide de sens qui soit, du moins du point de vue d’un être fini. La Divinité, qu’elle soit « infinie », « transfinie », « métamathématique » ou « méta-thétique », vit sans doute dans son propre « éternel présent ». Elle se contemple elle-même, elle devient sans cesse un objet renouvelé de conscience pour elle-même, elle se révèle à elle-même dans une « infinie » circonvolution sans jamais se répéter, naturellement. Mais la présenter ainsi ne serait jamais que le début, extrêmement inchoatif, d’un processus sans fin d’auto-révélation. Il se pourrait bien qu’au long d’une infinité de temps d’épaisseurs diverses, une autre infinité de surprises vraiment très surprenantes surgissent sans cesse, inopinément, en son immense sein. Il est intéressant de réfléchir, avec nos pauvres moyens intellectuels, au processus éternel de la conscience divine confrontée à elle-même et à son infini génie engendreur. Certes, nous ne sommes pas conviés à ce soliloque grandiose. Pour le moment. Mais qui sait? Il nous est loisible, dans cette attente putative, de considérer sur quoi il pourrait bien porter. L’une des questions que je me pose à ce sujet est la contradiction radicale entre la Divinité infinie, et l’apparition « soudaine » en son sein d’un désir de création ‒ dans le « temps ». Comment concilier l’insertion au sein de son intemporalité d’une telle temporalité du désir divin, avec un début, un milieu et une fin? Autrement dit, comment, dans une divine infinité, peut-il apparaître soudainement un point unique, qui se voudrait être le début d’un inouï segment temporel? Il se pourrait bien, cependant, que la conception d’un monde « temporel » soit fausse, ou plutôt seulement anthropomorphique. Il faudrait alternativement évoquer l’hypothèse d’un monde qui, à l’instar de la Divinité, se constituerait lui aussi comme un processus éternel, en quelque sorte parallèle à l’éternité de la Divinité même. La création ne serait alors pas plus un acte « temporel » que ne l’est la procession de la Divinité à l’intérieur d’elle-même. Quand la Divinité se contemple dans son éternel présent, elle contemple peut-être en elle-même les formes possibles ou les idées immanentes de l’univers (ou des divers univers) tout entier(s). Les mondes créés dans l’éternité ont donc (au moins) deux visages, l’un tourné vers la différenciation et la multiplicité, l’autre tourné vers le centre immuable de la Divinité, vers le secret de son essence et de son unité intemporelle. Le monde réel présenterait alors, en soi, une image de l’unité éternelle et de la vie en la Divinité ; le monde temporel ne serait peut-être qu’un mirage, une image ou un reflet, mais ce mirage, cette image ou ce reflet feraient aussi partie de la substance des réalités éternelles.

De cela, je déduis qu’il existe en chacun de nous une « nature » qui n’a rien de commun avec la nature naturelle. C’est une « nature surnaturelle » en un sens; elle correspond à l’essence et au fondement de l’âme même. Elle est à la fois très au-dessus de l’âme, pour l’inspirer, et aussi très au-dessous d’elle, pour la fonder. C’est quelque chose de simple et qui n’a pas de nom, parce qu’elle n’est pas nommable ni conceptualisable. On pourrait cependant lui donner diverses appellations provisoires, pour faire image. On pourrait l’appeler « étincelle », « gouttelette », « fine pointe », « lueur évasive », « feu intime », « abîme animé », ou encore « sainte exérèse », ou même « vive braise exégèse ». Toute âme, quel que soit son nom, se trouve, et non par hasard, au point exact où chaque être rationnel commence à se comprendre lui-même, de lui-même et avec lui-même. Mais elle n’en reste pas là, faut-il ajouter aussitôt. D’un côté, elle s’enfonce dans l’éternité de l’essence divine, dont elle ne peut jamais atteindre le fond. D’un autre côté, un avenir infini lui est ouvert, dont elle ne pourra sans doute jamais épuiser le mystère; du moins elle est invitée à prendre son envol, à inventer de nouveaux territoires de chasse, des océans neufs de pêche. Elle trouvera peut-être en chemin des lieux infimes, où, pendant des instants furtifs, elle prendra le temps de se retourner sur elle-même et de se reconnaître pour ce qu’elle est, et pour ce qu’elle pourrait peut-être encore devenir. Elle a reçu ce don unique, supérieur à la masse des galaxies, à l’énergie des amas, et à la puissance des Big Bangs ‒ celui de la « singularité » absolue, celui de la « personnalité ». L’idée de « personne » est à la fois inhérente à la nature même de la Divinité, dite « personnelle », et à celle de l’âme — il appartient donc à la nature humaine de se reconnaître comme étant essentiellement, non pas un « objet », mais une Personne. Même la botte des fascistes, même les drones tueurs et les bombes des génocidaires ne peuvent écraser le visage éternel d’une seule « personne » singulière. Même instantanément vaporisée par des munitions précises et explosives, toute « personne » reste absolument, éternellement, intangible, sacrée. Aucune mort, si injuste ou si cruelle soit-elle, ne peut séparer la Personne de l’unique don reçu du sein de la Divinité même. C’est d’une élection ontologique qu’il s’agit! Elle restera vivante dans toute éternité, tant du point de vue de son « union » intemporelle avec la Divinité que de son évolution dans l’infini de temps à jamais encore inaccomplis — toute âme se trouve toujours chez elle au sein de l’éternité. L’Histoire universelle de toute âme est sans fin.

L’Inconscient du langage


« L’Inconscient du langage » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

En lisant un grand nombre d’écrits mystiques, on est frappé par la récurrence de certains modes d’expression, parfois simples et directs, le plus souvent emphatiques, pompeux, et dans quelques cas succombant à une grande extravagance dans le fond et dans la forme, emplis de figures exubérantes et d’allégories déchaînées, accompagnées d’exégèses farfelues, abondantes en liens putatifs avec tels ou tels rites cultuels, surchargées de profondeurs symboliques, de pensées schématiques et d’analogies fantastiques et fantaisistes. Également caractéristique du style mystique est la complaisance pour l’obscurité et le brouillard. Ceci s’explique peut-être, avant tout, par l’inhabilité du langage à traduire des états censés être hors du commun. Il faut d’ailleurs souligner que peu de mystiques, en réalité, ont couché leurs expériences par écrit. Beaucoup se sont tus, gardant pour eux leurs visions et leurs expériences. Et ceux qui en ont parlé ne cessent de rapporter à quel point elles sont littéralement indicibles, ineffables. Le langage serait-il fondamentalement irréductible à l’expérience mystique? Sans le langage, pourtant, il faut bien le dire, aucune conscience philosophique, ni même aucune conscience humaine n’est vraiment concevable. On en déduit qu’à l’origine les fondements du langage n’ont pas dû être posés consciemment. Cette inconscience de la fondation du langage n’en diminue pas la valeur, bien au contraire. Plus on cherche à en pénétrer les fondements, plus il apparaît que leur « invention » dépasse de loin en profondeur, par ses implications, celles des élaborations claires et conscientes les plus élevées. Il en va des éléments et des structures du langage en général comme des traits de caractère des êtres humains pris en particulier ; nous pouvons penser qu’ils apparaissent de manière contingente, spontanée, inconsciente, sans raison apparente, mais nous ne pouvons douter de l’existence de quelque probable signification, certes insondable, mais se révélant en partie dans les moindres détails.
Considérons par exemple le rôle immanent des formes grammaticales dans la formation des concepts. Dans toutes les langues les plus développées grammaticalement, on observe les mêmes distinctions entre sujet et prédicat, entre sujet et objet, entre substantif, verbe et adjectif. On voit aussi que des structures analogues sont utilisées pour la construction des phrases. Dans les langues moins développées, ces mêmes formes fondamentales sont également présentes, sinon formellement, du moins de façon latente, et elles jouent leur rôle par leur position dans la phrase, ou en tirant partie des intonations ou des accentuations appropriées. Quiconque s’intéresse à l’histoire des idées en philosophie sait à quel point celles-ci peuvent être mises en relation avec les formes grammaticales qui les ont rendues possibles. Ainsi les abstractions des philosophes présocratiques doivent beaucoup à certaines caractéristiques spécifiques de la langue grecque. Le grec permet d’utiliser l’article défini (τὸ, to) pour l’associer à des formes verbales (au participe présent ou passé, à l’infinitif), qu’il transforme par ce procédé en substantifs. Par exemple: τὸ ἐόν (to eon), « ce qui est », mais littéralement « l’étant ». La célèbre formule employée par Parménide, τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι (to gar auto noein estin te kai einai) offre un riche bouquet de sens associés au verbe einai (« être »). Pour la traduire, il faut changer la place des mots. On fait porter estin, « il est », sur auto plutôt que sur noein : τὸ γὰρ αὐτὸ ἐστίν (togar auto estin) « car c’est la même chose », νοεῖν τε καὶ εἶναι (noein te kaieinai) « penser et être ». Mais, deux versets plus loin, on lit dans le poème de Parménide : Χρὴ τὸ λέγειν τε νοεῖν τ’ ἐὸν ἔμμεναι· ἔστι γὰρ εἶναι μηδὲν δ’ οὐκ ἔστιν· « Il faut que la parole et la pensée soient de l’être; car l’être existe, et le non-être n’est rien. » L’emploi de l’article τὸ avec l’infinitif substantive le sens du verbe. Dans ce vers de Parménide, l’article est employé devant legeïn, « parler », qui prend le sens de « la parole » (τὸ λέγειν), et, par distribution, devant noeïn, « penser » qui prend le sens de « la pensée »; mais il n’est pas présent devant eïnaï, « être », qui a cependant aussi pour sens, dans ce contexte: « l’être ». Ce tour de passe-passe grammatical donne au mot « être » comme aux mots « parler » et « penser » un sens profondément ontologique, dépassant de fort loin leur rôle habituel, qui dans le cas du verbe être est copulatif, mettant en relation un sujet et son prédicat. L’emploi du verbe être chez Parménide ou chez Héraclite transcende les usages courants et lui donne une portée nouvelle, immensément et ontologiquement signifiante. Héraclite fait muter en profondeur le mot « être » en modifiant son usage grammatical, mais aussi en jouant sur l’opposition être/non-être; en la mettant délibérément en scène, il donne à l’idée des « contraires » une portée elle-même ontologique. S’appuyant ou non sur l’article défini (to), il transmute leur sens, les élève à des degrés d’abstractions dépassant l’usage commun, et leur donne une aura quasi-sacrée. Héraclite n’hésite pas à conjuguer systématiquement le verbe être dans la même phrase (« il a été, il est, il sera »), évoquant par la succession des temps l’idée d’éternité. « Ce cosmos, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il a toujours été, il est, il sera: feu toujours vivant, s’allumant en mesure, s’éteignant en mesure i. » Les philosophes présocratiques utilisent sciemment les mots avec des registres de sens très différents; par ces différences mêmes, est impliquée de facto une métaphysique, sinon explicite du moins sous-jacente, immanente. La langue grecque s’y prête admirablement, et encourage ces constructions sémantiques et grammaticales, pour leur donner une portée philosophique. Il y a le registre des « noms divins » aux sens obscurs, mais possédant une tradition immémoriale. L’homme en perçoit la sacralité sans pouvoir toujours saisir le caractère censément révélateur, et même épiphanique, qu’ils eurent jadis. Il y a le registre de « noms divins » aux sens plus immédiats et transparents, entrant davantage en résonance avec les sentiments que l’homme éprouve spontanément. Ces noms désignent par exemple des phénomènes naturels et en quelque sorte démythifiés et démystifiés (comme la Nuit, l’Aurore, le Jour, l’Orage, le Tonnerre). Il y a aussi le registre de tous les noms qui ne sont rien que des noms, sans connotation symbolique particulière, mais qui gardent encore un pouvoir ancien d’incantation. Changeant de couleur d’époque en époque, ces mots et ces noms peuvent d’ailleurs être recyclés par les philosophes puis les théologiens pour prendre des sens adaptés à de nouvelles interprétations philosophiques ou théologiques, plus sophistiquées en un sens, mais condamnées à rester dans l’univers des réseaux métaphoriques. Elles cherchent à saisir autrement, sous de nouveaux angles, une partie des mystères que les mots anciens ne parviennent plus à évoquer pour des générations qui se succèdent sans cesse. Dès lors que ces registres de sens coexistent, ils facilitent le développement de diverses approches philosophiques, épistémiques et théologiques. Certains registres de sens conviennent à une physique naturaliste, d’autres à une ontologie philosophique, d’autres encore à des rêveries mystiques sur le sacré et des songeries sur les mystères.

Prendre conscience de l’inconscient du langage et de la grammaire qui le structure est impératif. Une grande partie — peut-être la plus grande partie — de la fonction de la raison, consiste à démembrer et à critiquer (au sens kantien) les notions qu’elle trouve déjà en elle-même. Pour faire quoi? Pour s’en tenir à distance, ou la réinventer autrement, si c’est possible.
Si l’être n’est qu’un mot dont le sens vacille, alors le philosophe, qui se veut sujet de l’être, peut aussi se considérer en tant que non-être, ou encore en tant que puissance d’être, ou être en puissance, ou même en tant qu’objet de l’être, en tant qu’être placé sous l’empire de l’Être.

Pour la puissance d’un seul individu, justement, la recherche des fondements est beaucoup trop compliquée, le travail serait sans fin, son achèvement hors de portée. Le langage est l’œuvre des peuples sur d’immenses périodes de temps. Leur instinct millénaire se manifeste dans l’ombre, comme vivent dans l’ombre la ruche et la fourmilière. D’ailleurs, bien que les langues bénéficient dans leur développement de différentes influences culturelles, sociales, religieuses, en rapport avec de multiples zones géographiques, leur évolution est cependant, dans l’ensemble, assez similaire, malgré les caractères nationaux les plus divers. La concordance des formes fondamentales des langues et des structures de la pensée qu’elles véhiculent, et qui se traduit dans les équivalences entre les langues parlées, à tous les stades de développement humain, n’est explicable que par l’existence d’un instinct commun à l’humanité. On pourrait aller jusqu’à imaginer qu’un « esprit » du langage, immanent et omniprésent, guide partout le développement des diverses langues selon les mêmes lois d’épanouissement et de déclin.

A première vue, le langage est un produit naturel de l’esprit humain ; il s’engendre de lui-même nécessairement, sans intention réfléchie ni conscience claire, poussé par l’instinct intérieur de cet « esprit ». Il n’est pas produit par des esprits subjectifs et particuliers, il ne résulte pas d’une conception réfléchie des individus en tant que tels, il émerge en un sens de cet esprit universel, qui fonde la raison dans son essence même. Par analogie avec l’instinct naturel des animaux, on pourrait considérer que le langage correspond à un instinct de la raison humaine, laquelle est en relation avec l’intelligence, la mémoire et la volonté. Le langage n’aurait pu être « inventé » si sa présence n’était pas latente dans la raison humaine. Le langage, d’ailleurs, n’est pas « inventable » ; il est consubstantiel à la raison et à l’intelligence humaines. En revanche, l’on a pu « aspirer » au langage, et ses puissances latentes ont pu être « évoquées » ou même « invoquées », comme s’il était une sorte de divinité silencieuse, qui, lentement, se pliant aux prières, se mettrait à s’exprimer par bribes, énonçant du sens, puis formulant des révélations. L’humanité dans son ensemble a certainement dû être prête, à certains moments, à favoriser les conditions de son émergence, puis à le laisser se développer de lui-même. Le langage n’est pas inné chez l’homme, il n’est pas « révélé » non plus. Ce n’est pas l’homme qui l’a produit en lui-même, et de lui-même ; ce n’est pas la nature organique de l’homme qui l’a engendré, c’est l’esprit qui en lui révèle son « inconscient ». L’esprit humain « conscient » et le langage « inconscient » viennent du même fondement primitif et commun, lequel appartient à l’Esprit universel. Quel est cet Esprit, toujours à l’œuvre dans les profondeurs de l’humanité ? Est-il lui-même conscient ou inconscient ? Réfléchir à l’être même du langage peut nous rapprocher de la réponse.

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iHéraclite. Fragment 30. (Trad. Clémence Ramnoux)

La vraie Terre des hommes


« Terre des hommes » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Après s’être efforcé, tout au long de la vie, de se développer mentalement, il peut arriver, à certains moments, que l’on distingue clairement dans son esprit, une partie active, qui sent, pense et se remémore, et une autre partie, parfaitement calme, détachée. Celle-ci est le Témoin impartial de celle-là. Elle observe les événements et les circonstances, les juge, les accepte ou les refuse. Dans ce dernier cas, elle peut requérir le cas échéant des adaptations et des changements, ou bien décider de se rebiffer. Elle incarne la volonté personnelle, engagée, consciente d’elle-même. Précisément, elle est la véritable conscience, la Maîtresse de la maison de l’esprit. Elle habite cette maison à son unique manière: elle peut par exemple en sortir à volonté, pour ainsi dire, et alors elle se tient au-dessus de l’esprit ou bien loin de lui, tout à fait en retrait, absolument libre. Pour elle, la métaphore de l’esprit comme « machine à pensées » ou comme « usine à rêves » n’a guère de pertinence ; elle voit bien que les pensées, les intuitions ou les prémonitions qui assaillent l’esprit ne viennent pas de lui mais de l’extérieur. Elles émergent peut-être de l’Esprit universel ou bien de la Nature, ou encore de quelque fond obscur de l’Univers. Elles arrivent en ordre dispersé, parfois bien formées et distinctes, ou bien informes et confuses. Ces idées, ces intuitions ou ces prémonitions tombent du ciel de l’inspiration, comme soudain souffle un vent. Elles ont peut-être auparavant traversé les mondes comme des bosons, et, pénétrant les cerveaux, elles s’incarnent maintenant, fugacement, dans la conscience. Certaines réussissent à s’établir plus durablement dans l’esprit, d’autres sont repoussées et contraintes de s’enfuir ailleurs. L’une des principales activités de la conscience consiste à accepter ou à refuser ces ondes de pensées, la plupart pleines de forces vitales, subtiles, insidieuses, acérées. Si la conscience décide de s’en saisir au passage, alors l’esprit est invité à leur donner quelque forme mentale, précise, spéciale, personnelle. Pour se rendre compte de ce phénomène extraordinaire, complètement ignoré par les neurosciences contemporaines, il suffit d’entrer en méditation, et de commencer par s’efforcer de ne pas penser, de seulement observer en silence son esprit à l’état nu, vide ; la conscience voit alors des pensées passer et tenter d’entrer plus avant ; elle décide qu’elles ne pénétreront pas dans l’esprit, elle juge qu’il faut les rejeter, ainsi qu’elle en a décidé; elle vise à observer le silence le plus absolu. Par cette méthode, et avec quelque pratique, l’esprit le plus agité, le plus bruyant, devient enfin silencieux. Il se tient immobile comme l’air glacé dans les profondeurs verticales d’un gouffre. Il voir venir de son côté, éventuellement, une nouvelle pensée, puis une autre, mais il ne les retient pas, il les laisse filer ; il sait que la conscience n’est pas intéressée; elle est taiseuse; elle les repousse loin d’elle, elle en débarrasse l’esprit sans effort. Ce faisant, elle découvre qu’elle devient plus libre, forte, gaie, et même légèrement moqueuse (à son propre égard). La conscience sait désormais qu’elle est capable d’exercer pleinement sa propre sagacité, en toute responsabilité. Elle a conscience de posséder en elle une sorte d’intelligence, une sorte de puissance, dont la portée est universelle, et même infinie, peut-être. De cela elle n’est pas tout à fait certaine, à vrai dire, mais elle est assurée au moins de ne pas avoir à se limiter aux cercles étroits des pensées personnelles, des idées toutes faites et des soucis mondains. Elle comprend sa vraie nature. Elle se révèle ouverte à un monde de pensées, d’idées, d’intuitions, de prémonitions et de connaissances, provenant des lointaines et multiples contrées de l’Intelligence, éparpillées au-delà des bords du monde. Elle se sait adoubée; elle est libre de choisir ce qu’elle désire dans cette immense et cosmique bibliothèque, à laquelle s’ajoutent les silos, non moins gigantesques, de l’Être et de la Vie. Le monde des illusions tangibles cède la place à un univers où s’engendrent en s’entrelaçant nombre d’images et de symboles, et se cachent de nouvelles et illimitées réalités, au-dessus desquelles vit une autre Réalité encore, en un sens « suprême ». En son cœur vibre un intense et infini mystère. On ne parle pas de cela par ouï dire mais seulement par expérience. Quand tout cela a été vu au moins une fois, cela s’installe dans la conscience comme pour l’éternité, et comme si cela avait toujours été déjà là. Dès lors, la conscience vit sans sommeil, elle s’éloigne sans cesse de tout ce qui lui semble acquis, pour aller vers cette Vie entrevue, de braise et volcan, de diamant et de cendre. La conscience, qu’elle soit dure ou friable, se trouve appelée par l’intuition de l’existence bien réelle d’une super-conscience. Elle existe dans l’ombre et le silence, au-delà de l’esprit. L’esprit n’est donc pas seul, il n’est pas une essence esseulée dans les vides. L’esprit sait qu’il ne possède qu’un savoir limité, qu’il est ignorant de la nature et des potentialités de la conscience. Habitent en elle un sentiment lumineux, une compréhension silencieuse. La conscience n’est pas une simple goutte tombée de la dernière pluie de l’Esprit. Elle est à elle seule une nuée, un condensé de vérité. La Vérité existe en effet, elle n’est pas une illusion introspective, mais une réalité extérieure au moi, une puissance dynamique et créative. Elle ne peut que s’intéresser à son existence, à son essence, à son excellence, et, comme l’amandier de Jérémie, se tenir dans l’attente de printemps soudains et d’efflorescences inespérées.

D’une telle expérience fondatrice, radicale, inimaginable, seul le silence d’une pensée effilée, inextinguible, seule une adéquate mutité mentale, seule la vraie paix des profondeurs, peuvent témoigner. La conscience prend progressivement la mesure de l’existence larvée, lovée, d’une substance spirituelle portant en elle l’assurance inoubliable de la Réalité unique et extrême, en présence de laquelle seuls existent des myriades de flux flamboyants de consciences, d’âme-lames survolant l’obscur. On la voit directement par la conscience, réduite à son état pur, et non par l’esprit. Il n’y a pas besoin de concepts, de mots ou de noms, pour témoigner de ce qui est bien au-delà des concepts, des mots et des noms. Les mots et les noms, d’ailleurs, proviennent à leur origine non des bouches parlantes ou de l’esprit pensant, mais de bien plus loin, de bien plus haut, ne l’oublions pas. La conscience accède à la vision directe, à la fusion totale, à l’explosion du sens intime, à la certitude absolue de la rencontre. Cela ne doit pas paraître trop mystique ou incompréhensible, ce n’est pas mon intention. Il s’agit seulement d’un témoignage, qui s’efforce de se couler dans l’étroitesse des mises en mots. Bien des mots peuvent jaillir au rythme des idées; des phrases et des périodes peuvent être ciselées, des langues sont mises en œuvre pour tenter d’exprimer ce que la conscience supra-mentale elle-même a renoncé à saisir. Mais on atteint en réalité le centre suprême du mystère sans même l’avoir voulu. C’est un don, une grâce. Oui, je sais, ce n’est pas juste. Il n’y a pas d’égalité en cette affaire. La vérité d’abord, la justice viendra après, un autre jour, sans doute.
On ne prend conscience d’aucun « moi » à l’état pur — il n’y a pas de soi personnel, ni même de soi impersonnel — ces catégories, Moi, Soi, Lui, ne sont que des artifices du langage. Il n’y avait alors que Cela, cette indéfinissable Réalité, supra-réelle, méta-physique. Tout le reste reste à jamais in-substantiel, vide, irréel. La conscience (non pas telle ou telle partie de la conscience, tel ou tel moi, mais la conscience consciente de son absolue puissance) s’est soudainement vidée de tout contenu intérieur. Elle n’est restée consciente que d’une infime partie de ce monde à la fois réel et trans-réel.
La réalité supra-réelle, méta-physique, est perçue comme une figure de la Vérité; elle se tient au-delà de l’espace et du temps; elle est séparée du cosmos total et de l’univers entier, mais elle est pourtant présente partout où l’on en prend conscience. Dans son silence, on ne pense plus avec le cerveau ou avec l’esprit — on prend conscience que des pensées surgissent dans un espace qui se tient au-dessus de la tête, au-dessus de l’esprit, dans une réalité qui est la véritable Terre des hommes. Le contact avec le supra-réel, le méta-physique, ne peut être vraiment établi dans sa plénitude sommitale que lorsque l’on garde aussi les pieds fermement posés sur cette Terre-là.

Le poète s’inspire à ses heures d’une source intérieure, d’une puissance celée, silencieuse mais non mutique, laquelle s’exprime en coulant entre les mots. La profondeur de la source peut-elle avoir quelque lien, quelque correspondance avec les autres sortes de puissances, plus élevées, et même bien plus hautes que ce que l’on peut imaginer ici-bas de plus haut ? Je n’en doute pas un instant.

Trois questions fondamentales


« Extase Ϫ » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Il y a trois questions fondamentales qui se posent dans ce monde : la nature de l’être, celle de la conscience et celle de l’énergie qui lie et intrique l’être et la conscience, manifestant ainsi leur essence. Parmi ces trois questions, c’est le problème de la conscience qui constitue le problème central. Seule la conscience est en effet en mesure de prendre conscience de la nature opaque de l’être, et de se poser les problèmes « ontologiques » qu’il induit. Sans la conscience, il n’y aurait être, ni substance, ni mystère, ni commencement, ni fin. Les êtres accompliraient leurs mouvements propres, dans une vie sans projet ni sujet, subissant des métamorphoses incessantes, sans conscience, sans jouissance et sans désirs. Tout leur serait perpétuellement obscur. Il n’y aurait nulle lumière nulle part, puisqu’il n’y aurait nulle conscience pour prendre conscience de quoi que ce soit. L’existence n’aurait en soi aucune signification, puisqu’il n’y aurait même pas de « soi ». L’univers serait une mécanique vide, absolument dépourvue de toute âme, tournant infiniment sur elle-même, sans but et sans pourquoi. Pour que quelque chose ait un sens, quelque forme de conscience doit exister pour être capable de prendre conscience de l’existence de cette chose, et pour lui donner un « sens ». Quel signifie ce « sens »? C’est un sens qui pourrait provisoirement convenir à la conscience, et qui pourrait ensuite évoluer avec elle. C’est là une observation générale. On en déduit qu’au commencement déjà, il dut y avoir une forme de conscience originaire, capable d’observer le monde, de se réjouir de son fonctionnement, ou de se désoler de ses imperfections. Ce n’est pas reprendre là une affirmation « biblique » ou « védique », mais poser un concept philosophique et même méta-philosophique. Si l’on niait l’existence d’une telle conscience originaire, primordiale, il faudrait alors admettre que des formes de consciences secondaires ont émergé « naturellement » du sein de l’univers, par quelque miracle autopoïétique (dont la nature serait assez incompréhensible d’ailleurs, et extrêmement difficile à justifier). L’autopoïèse spontanée de la conscience dans un univers privé de sens paraît en effet plus difficile encore à concevoir que l’hypothèse d’une Divinité première et créatrice. Qu’elle soit originaire ou émergente, la conscience révèle, en apparaissant dans le monde, l’existence et l’énergie qui sont immanentes à l’être même. Elle accompagne dès lors l’être, et le conduit, au long des éons, à une série d’épanouissements successifs et cumulatifs. Même si notre conscience propre semble n’émerger que temporairement, avant de retomber (peut-être) dans le néant du vide cosmique, il est toujours loisible de penser qu’elle reviendra habiter l’être, à nouveau, sous une autre forme, tant l’être et la conscience partage des fins communes. La conscience est le seul attribut réellement significatif de l’être, la seule chose qui illumine son évolution, qui guide ses mouvements, qui le rend conscient de sa propre existence, qui l’élève sans cesse à des niveaux supérieurs de l’être, qui le sort de ce qui serait sans elle, le néant d’une existence vide de sens et dénuée d’essence. Autrement dit, l’être et la conscience sont des parèdres l’un de l’autre; par image, je pourrais dire que la conscience est l’épouse aimante et fidèle de l’être, et celui-ci l’époux aimant et fidèle de celle-là.

Mais la question centrale se pose toujours et encore: qu’est-ce que la conscience ? Est-elle une sorte de substance qui fait partie intégrante de l’être, ou bien est-ce un phénomène fortuit, instable, destinée à disparaître à jamais lorsque les galaxies auront épuisé leur énergie? À qui appartient-elle ? Au monde dans son ensemble ? Est-elle propre à chaque être individuel ? Ou bien est-elle venue d’ailleurs dans un univers initialement inanimé et inconscient ? Et dans ce dernier cas, pourquoi cette arrivée de la conscience dans un monde originairement sans conscience?

Lorsque nos yeux, aujourd’hui aveuglés par l’idée de matière, s’ouvriront à la lumière même de ce qu’est la conscience, c’est-à-dire la lumière de son essence même, nous découvrirons que rien n’est jamais absolument inanimé, mais que tout contient, de manière exprimée ou inexprimable, impliquée ou explicitée, secrète ou manifeste, non seulement l’état de proto-conscience sourde appelée « matière », mais aussi la succession d’autres états plus avancés de conscience, à savoir la vie, l’esprit, la connaissance, la félicité, la force divine et l’Être « total ». J’emploie l’adjectif « total »pour caractérise l’essence de l’Être, en ce qu’il est conscient à la fois de sa totalité accomplie et de son infini inaccomplissement.

Le Divin, par sa puissance, a créé la Conscience, l’Être et le « monde ». Il a manifesté dans la tessiture de la « réalité » ces différentes émanations de son propre Infini. Dans le monde matériel, et dès son origine, il s’est « caché » ou « retiré » dans ce quelques-uns de ses contraires: le Non-Être, l’Inconscience et l’Insensibilité. L’Être, initialement immergé dans un vide inconscient, a vue son essence émerger dans le monde en un éclair, dans un Big Bang, d’abord dans l’Énergie, puis dans la Matière, puis prenant d’autres formes, dans la Vie, dans l’Âme et enfin dans l’Esprit. L’Énergie apparemment inconsciente est en fait une Puissance faite de « grains » de Conscience Divine, un « champ » ensemencé de quanta noétiques, dont les quanta de la physique quantique ne seraient que de simples ombres. L’aspect de l’Être appelé « conscience » est d’abord secrètement celé dans la Matière, mais commence à émerger dans la Vie, puis cherche quelque chose de plus que lui-même dans l’Esprit, puis se dépasse encore, à nouveau, dans une conscience plus haute, qui l’on qualifiera ici de supra-mentale, ou de méta-noétique. Il n’y a pas de raison de penser que cela s’arrête là, d’ailleurs. On a l’intuition qu’il n’y aura pas de fin dans cette course d’Argonautes noétiques à la recherche du Méta-Tout. Après l’Énergie, la Matière, la Vie, l’Âme, l’Esprit, j’imagine volontiers qu’émergeront d’autres essences, du sein de l’Esprit, et que je nommerai :  Ξ, ϔ, Θ, Ϫ pour faire image (Voir à ce sujet mon article Chaos-Cosmos-Noos-Theos). L’Esprit lui-même n’est donc qu’une incarnation provisoire d’un flux d’une énergie toujours montante, néguentropique.

L’Esprit est la « matière » même d’où émergeront de nouvelles manifestations méta-spirituelles, symbolisées par les quatre lettres majuscules Ξ, ϔ, Θ, Ϫ, que l’on peut expliciter de la façon suivante. La lettre grecque Ξ, xi, qui est aussi l’initiale du mot Christos en grec, représente le Sacrifice divin au service de la Création (exemplifié dans la Tradition par Prajāpati ou le Christ).

La lettre grecque ϔ, upsilon avec diérèse, qui est l’initiale du mot grec Uios, « Fils », et du mot upar, « vision », symbolise l’Extase (divine). La lettre grecque Θ, theta, initiale du mot Theos, « Dieu », et de thea, « contemplation », symbolise le Divin même. Enfin la lettre copte Ϫ, qui représente deux excroissances jaillissantes issues du sommet d’un Δ, symbolise le Transcendant, la pure et absolue Transcendance. Ces lettres, qui appartiennent à d’anciens alphabets, ont été choisies pour figurer des concepts, mais aussi pour leur puissance visuelle, évocatrice. Par exemple, ϔ figure une gerbe projetant deux points ou deux yeux vers le ciel. On peut voir au sein de la lettre Θ la figure d’une sorte de Η (c’est-à-dire la lettre grecque majuscule eta, correspondant à la minuscule ή), à l’intérieur d’un Ο, l’omicron grec. La lettre Η ou ή, eta, présente l’intérêt symbolique d’être l’initiale de deux noms de Divinités grecques: Ἥρα et Ἥφαιστος, soit Héra, l’épouse de Zeus, dont le nom symbolise le Ciel, et Héphaistos, le Fils de Zeus et de Héra, dont le nom signifie aussi le « Feu » divini.

On peut également distinguer au sein de la lettre Ξ une autre esquisse d’eta, cette fois-ci placée entre deux barres horizontales, haute et basse. Ce second eta pourrait être interprété comme l’initiale de plusieurs mots hautement symboliques dans le contexte qui nous intéresse : ἠμι êmi, « dire », ἠχή êkhé, « parole », ἥλιος hèlios, « soleil », ἠώς êôs, « aurore » mais aussi ἧδος hèdos, « jouissance » (notion qui se retrouve associée au divin dans le Veda, dans le terme sanskrit ananda et dans la trinité védique sat-cit-ananda). Ces jeux de symboles et de métaphores doivent être pris au second degré. Il s’agit de stimuler le cerveau, et de l’engager à s’envoler vers des ailleurs où la pensée logique n’est pas à l’aise.

Dans l’aventure infinie dont nous faisons partie, et dont nous ne percevons à présent que les toutes premières étapes, à savoir: Énergie, Matière, Vie, Âme, Esprit, et maintenant Ξ, ϔ, Θ, Ϫ, nous prenons conscience du flux continu de la Réalité; nous y entrons par la pensée et nous nous unissons à elle. Nous prenons ainsi conscience de l’évolution de la conscience et de l’évolution continuelle de l’Esprit. Rien de darwinien en cela, mais plutôt une infinie odyssée mentale et psychique, accompagnée, dans l’ombre, par des Dieux eux-mêmes en état d’inaccomplissement, et bénéficiant peut-être, en un sens mystérieux, de l’évolution du monde créé pour évoluer eux-mêmes.

Le Divin est en effet une entité à la fois personnelle et impersonnelle : il est un Soi (le Veda dirait Ātman), et un Tout, car tout est une manifestation réelle de l’évolution même de la Conscience divine. Je n’emploie pas ici le mot évolution au sens de théorie darwinienne de l’évolution par la sélection naturelle. Darwin a d’ailleurs complètement négligé l’histoire longue de la marche intérieure de la conscience, la série de ses métamorphoses spirituelles, sous l’effet de multiples « involutions » et « révolutions » divines. La Conscience divine est impliquée, à l’évidence, dans tout ce qui existe dans l’univers, mais de façon très diversifiées. Elle se manifeste progressivement à chaque étape historique d’un processus qui à la fois « involutif » (évolution propre, interne) et « révolutif » (révolution interne et externe, en se manifestant partout, dans la matière, dans la vie, dans l’esprit). Dans cette évolution, ce sont les futures étapes qui importent désormais, à travers les figures du supra-mental et du méta-noétique, ici nommées Ξ, ϔ, Θ, Ϫ . Jusqu’à présent, l’humanité a évolué jusqu’à atteindre le stade de l’esprit, ou de ce qui en tient lieu pour le moment. Mais cet « esprit »-là n’est qu’une étape transitoire vers des stades ultérieurs, supra-mentaux et méta-noétiques. Nous réaliserons progressivement que nous ne sommes rien d’autre que des particules élémentaires de la conscience divine, et de l’Esprit qui se manifeste dans l’univers de manière libre et créative, sous la forme de tout et de tous. Au-dessous et au-dessus des flux d’énergie spatio-temporelles mugit sans cesse en silence un océan de conscience. L’océan est conscient du flux, mais le flux n’a pas la moindre conscience océanique. Cet océan contient en puissance le subconscient, l’infraconscient, le subliminal, le superconscient, le métanoétique. Le flux coule sans cesse et s’incarne dans toutes les formes de la vie et dans chacune des « personnes ». L’océan est un être réel, conscient, intégral, total. Ses innombrables vagues sont partiellement conscientes et ne sont donc pas complètement inconscientes. Elles contiennent elles-mêmes tout un fonds de conscience oubliée, sans laquelle elles ne pourraient ni gonfler ni déferler, c’est-à-dire ni subsister ni agir. Mais au fond, elles sont assez inconscientes d’elles-mêmes, elles sont absorbées par leurs propres mouvements et leurs destins d’écume.

De même que le monde de la matière peut faire l’objet d’expériences physiques, sensorielles, de même l’existence des réalités supra-physiques doit pouvoir faire l’objet d’expériences au moyen de sens supra-physiques. Quels sont-ils? On peut citer le rêve, l’intuition, l’enthousiasme, le transport, l’extase, la révélation, l’illumination. Quel positiviste pourrait infirmer par de verbeuses dénégations, ce que j’ai expérimenté personnellement, et ce dont je témoigne autant que je le peux, par des mots, des concepts et des images?

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iLe Feu est aussi l’épithète d’Agni, Yavishtha, « le Dieu qui ne vieillit pas, qui conserve éternellement sa force ».