Théorie du méta-Tout


« Méta-Tout » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Autrefois ridiculisé, le panpsychisme est aujourd’hui pris de plus en plus au sérieux par les philosophes analytiques de l’espriti. Il offre en effet une voie médiane entre le matérialisme (appelé aussi « physicalisme ») et le « dualisme » (la séparation de l’esprit et de la matière). Il permet aussi de donner une interprétation au mystère de l’existence même du Cosmos, laquelle exige un ajustement extraordinairement subtilii des conditions initiales du « Big Bang », des « constantes fondamentales » de la physique et des lois de la nature. Pour que la vie et la « conscience » soient possibles, les valeurs de ces paramètres doivent se situer dans une fourchette extrêmement étroite, et ne peuvent donc se justifier par le hasard, ou résulter d’une série évolutive d’essais et d’erreurs, vu leur extrême improbabilité d’occurrence. Les théories habituellement avancées pour expliquer le « réglage fin » des lois de la nature (fine tuning) sont celle du « théisme » (un Dieu créateur, agençant les lois de l’univers de façon ad hoc) ou bien celle du « multivers » (des myriades d’univers créés en parallèle, dont le nôtre ferait partie). L’idée de panpsychismeiii offre cependant une troisième voie, permettant aussi d’expliquer le réglage des lois et des constantes fondamentales de l’univers, en dotant celui-ci d’une sorte de proto-conscience immanente.

Pendant la majeure partie du 20e siècle, les philosophes ont adopté une approche « cérébralisante » de la conscience, laquelle émergerait donc du seul cerveau. Il revient aux neurosciences de tenter d’en expliquer le fonctionnement, et à la philosophie d’essayer de comprendre comment il « donne naissance » à l’expérience singulière d’un sujet conscient, comment est engendré au sein du cerveau un monde intérieur habité par des souvenirs, des odeurs, des goûts, des couleurs, des sons … Mais il faut bien avouer que les neurosciences en savent étonnamment peu sur la nature du cerveau — il reste donc du seul ressort de la conscience elle-même d’explorer ce qu’elle peut comprendre de sa propre existence. Une conscience imbue d’une telle recherche « philosophique » s’efforcera de construire une représentation du cerveau qui soit compatible avec sa propre compréhension de la conscience en général, et de sa singularité même, en particulier. Mais ce qui est frappant, c’est que les neurosciences sont parfaitement mutiques quant à l’essence même des entités qu’elles prétendent observer. Certes, la physique sera en mesure, peut-on espérer, de donner dans quelque avenir une explication complète de la nature fondamentale de l’espace, du temps et de la matière, et de proposer une « théorie du Tout ». C’est là faire preuve d’un bel optimisme. Comment la minuscule sorte de « petit Tout » que l’humanité incarne serait-elle en mesure de comprendre le « grand Tout »? De plus, s’il apparaît clairement que la science physique s’intéresse à la matière, à l’énergie, à l’espace-temps, etc., il est aussi évident qu’elle laisse de côté la question de la nature même de la conscience. Les neurosciences caractérisent un certain nombre d’états cérébraux en fonction de leur rôle causal dans l’économie globale du cerveau. La neurochimie identifie les principales molécules chimiques qui interviennent pendant les états cérébraux. La physique caractérise la plupart des propriétés fondamentales de la matière, du moins celles qui sont aujourd’hui observables avec les instruments actuels. La masse, par exemple, est connue par sa disposition à attirer d’autres masses, ainsi que par son inertie et sa résistance à l’accélération. Mais tout cela ne nous dit rien sur l’essence de la matière elle-même. Et ce genre de savoir positiviste est moins utile encore pour éclairer la nature profonde des cellules neuronales et la nature intrinsèque de la conscience. La physique se contente d’expliquer comment se « meut » la matière ou comment elle interagit, elle observe ce qu’elle « fait », mais ne dit pas ce qu’elle « est ». Peut-être, d’ailleurs, tout ce qu’il y a à savoir sur la matière se résume-t-il à ce que l’on peut observer à son propos. Une fois connues les propriétés observables d’un électron, on a peut-être atteint les limites extrêmes de ce qu’il y a à savoir sur lui. Selon ce point de vue, les atomes, les électrons, les photons ou les quarks ne sont donc pas tant des « êtres réels » (dont l’essence pourrait être réellement connue) que des « entités virtuelles », abstraites, dont seules certaines « actions » ou « fonctions » peuvent être observées. On pourrait en conclure que ces entités, restant essentiellement abstraites quant à leur réalité même, ne sont pas réellement des « êtres » en tant que tels, puisqu’elles ne sont pas intelligibles en tant que telles. Elles ne sont jamais que des « manifestations », plus ou moins observables, émanant d’une réalité putative dont la véritable nature nous échappe, puisque elle sort du champ de notre compréhension philosophique. En d’autres termes, si cet univers n’est constitué que de telles entités matérielles et d’observables physiques, il serait en réalité essentiellement inintelligible. Mais si l’univers est absolument inintelligible en effet, alors la conscience l’est aussi. Et les relations entre les propriétés physiques du cerveau et la phénoménologie de la conscience sont tout aussi incompréhensibles. Notamment, il n’y a aucun moyen d’élucider la question spécifique des liens entre la conscience et l’activité cérébrale. On peut seulement se demander si elles sont fondamentalement « séparées », ou bien « intriquées », ou encore « homogènes » ? Ces trois adjectifs pointent respectivement vers les conceptions idéalistes, dualistes et matérialistes.

Bien que la science physique ne nous apprenne rien sur la nature intrinsèque de la « matière », on voit néanmoins que certaines entités « matérielles », comme le cerveau humain, ont une nature propre qui se révèle favorable à l’apparition de la conscience. On est amené à en conclure que les cellules neuronales et gliales du cerveau doivent avoir une nature intrinsèque dont les propriétés vont bien au-delà des seules propriétés causales et structurelles qui sont analysées par la science. Autrement dit, quel que soit le niveau d’analyse scientifique portant sur les causes et les observables, il faut en constater les limites intrinsèques pour l’élucidation des essences et des fins; la science, dans son état d’achèvement toujours relatif, ne cesse de toujours montrer son impuissance en matière de questionnements absolus.

Du point de vue philosophique, il y a trois manières de poser le problème de l’essence même du monde.

La première part du principe que les grandes choses sont fondées sur les petites. Les particules élémentaires forment les briques de base de la matière, avec lesquelles le cosmos tout entier est bâti. Le grand Tout résulte de la multiplication et de l’interaction de ses parties.

A l’inverse, la seconde consiste à penser que les particules et leurs propriétés les plus fondamentales ne préexistent pas, mais résultent de l’action de l’univers considéré dans son ensemble. Le Tout est l’entité suprême, initiale, sous laquelle sont subsumées toutes les parties qui le constituent.

La troisième propose l’hypothèse selon laquelle le Tout et les parties qui le constituent sont intriqués: leur coévolution résulte d’une action simultanée du global sur le local, et du local sur le global.

Ces trois façons de voir correspondent à trois écoles de pensée quant à la nature même de la conscience:

– Le Panpsychisme : les particules élémentaires et les propriétés fondamentales qui en résultent impliquent l’apparition de la conscience à des niveaux croissants, et expliquent sa capacité à croître toujours davantage.
– Le Cosmopsychisme : les propriétés fondamentales de toutes les entités élémentaires résultent en réalité de l’action de l’univers dans son ensemble, et elles suffisent à expliquer l’existence de la conscience, qui in fine remonte à l’existence même de l’univers.
– Le Métamonisme : les lois fondamentales de l’univers résultent de l’intrication des entités élémentaires avec l’univers dans son ensemble, mais elles n’impliquent ni n’expliquent, par elles-mêmes, l’apparition de la conscience. Autrement dit, les particules élémentaires, les lois fondamentales et l’univers dans son ensemble ne sont pas auto-suffisants, ne sont pas auto-explicatifs. Le « grand Tout » qu’ils forment ne suffit pas à expliquer l’origine de la conscience. Celle-ci doit donc nécessairement s’expliquer par l’existence d’un « méta-Tout », qui englobe d’une part le « grand Tout » de l’univers matériel et cosmique, mais s’ouvre aussi un méta-monde, d’essence transcendante. J’emploie ce mot (« transcendante ») en tant qu’il s’oppose à l’essence supposée « immanente » du grand Tout, cosmique, matériel, observable. Pour le moment, il n’est pas nécessaire de faire une hypothèse ou une autre sur la nature de cette transcendance. En revanche, il est loisible de méditer sur son essence putative, et de réfléchir à la manière dont son essentiel « mystère », bien qu’en soi inobservable, peut cependant être perçu par notre conscience. La véritable intrication n’est donc pas l’intrication quantique, qui règne dans le « grand Tout » de cet univers, mais l’intrication noétique, qui relie chaque conscience au Noos, l’Esprit, qui s’accomplit de façon infiniment inaccomplieiv, au sein de ce que j’appelle le « méta-Tout ».

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iCf. B. Russell. The Analysis of Matter. 1927. David Chalmers. L’Esprit conscient : À la recherche d’une théorie fondamentale [« The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory »], Paris, 2010. Thomas Nagel. Mind and Cosmos: Why the Materialist NeoDarwinian Conception of Nature Is Almost Certainly False. Oxford University Press, 2012. Philip Goff. Consciousness and fundamental reality. Oxford University Press, 2017

iiLa constante cosmologique « observée » est plus petite de 122 ordres de grandeur que la valeur prédite par la théorie quantique des champs.

iiiLe panpsychisme est une conception philosophique selon laquelle l’esprit est une propriété ou un aspect fondamental du monde qui s’y présente partout. L’esprit se déploierait ainsi dans toute l’étendue de l’Univers. (Wikipédia)

ivAu sens du mode inaccompli de la grammaire hébraïque, cf. Ex. 3, 14