A quoi rime la « vie »?


Une incitation permanente à relancer les dés. À rebander l’arc des possibles, à changer de flèche et de cible. À viser l’invisable. Vers le bas, jamais. Vers le haut, toujours. Le plus haut, malgré la perte patente.

« Après le coup de grisou dans la tête, l’horreur, le désespoir après qu’il n’y a rien eu, tout dévasté, sabordé, toute issue perdue

un ciel glacialement ciel

Obstrué à présent, barré, bourré de débris ;

ciel à cause de la migraine de la terre

dépourvue de ciel

un ciel parce qu’il n’y a plus nulle part où poser la tête

Traversé, rétréci, rentré rogné, défait intermittent, irrespirable dans les explosions et les fumées

bon à rien

un ciel désormais irretrouvable »

(Michaux)

Non que je veuille gagner ou perdre !

Le ciel noie les petits désirs.

Seul dans la barque, une rame dans la mer.

Des nuits, je cherche dans l’ombre l’éclat ténu.

On trouve parfois des scintillements intimes.

« Sur une étrave fendant une mer sans flot

un être debout penché sur l’avant

passent obliquement d’autres étraves

leur occupant pareillement penché

Pas de ports. Ports inconnus

Quelques signes parfois d’étrave à étrave

qui alors se rapprochent »

(Michaux)

Il n’y a pas d’étrave à la bifurcation des caps. D’assez proches éclaboussures convergent, pour échanger quelques signes.

Mais rien n’indique les diagonales.

Pas d’estime des ports « inconnus », peut-être inconnaissables, qui sans doute n’existent pas.

Dans une langue future, humble, plus réaliste, y aura-t-il encore une place pour le mot « port » ? Et pour sa rime riche, déplacée, inadéquate, le mot «  mort » ?

Y aura-t-il le mot « envie », – qui, mieux que rime, rame avec « va ! ».

Qu’a vu Michaux ?


 

Michaux, on peut s’y appuyer. Il ne cède. On peut le citer, il résiste.

« Vers l’au-delà qui apparaît, qui disparaît, qui reparaît. »

L’au-delà je n’en connais qu’un rayon. Apparu, portant, aigu, puissant, acide, placide, allié, plié, chevauché un jour et une nuit, en frôlant les gouffres, en éludant les cimes.

Revenant, longtemps je l’ai cherchée, l’image. Jamais retrouvée, à la vérité. Ici et là, des pistes proposent, en des vers obscurs, des mots tendus, des silences opaques, des allusions entendues.

Plusieurs décennies plus tard, par ricochet sur la mémoire, j’entends un écho possible peut-être, une résonance.

« Pour la fille de la montagne

secrète, réservée

l’apparition fut-elle une personne,

une déesse ? »

Henri Michaux répond sans fioriture à sa propre question :

« surtout lumière,

seulement lumière

comme lumière elle demeura ».

Ce texte est dédié à Lokenath Bhattacharya, et fut publié chez Gallimard en 1986.

Le couplet suivant fait chanter une autre corde.

« Simultanément

comme se déchire le sol des pentes d’un volcan qui se réveille

eut lieu le dégrafage général au-dedans d’elle et autour

retranchement singulier, inconnu

qui à rien ne se peut comparer

……….. »

Points de suspension dans le texte. Mais pourquoi ce mot : dégrafage ?

Il fait penser à des seins sanglés qu’on libère d’un coup, ou à quelque corset désuet. Comment l’appliquer au-dedans de l’âme ?

Le poète prend son risque. Il raconte avec ses mots ce qu’il n’a peut-être pas vu, et qu’il a deviné. Il s’engage dans des voies étroites, lui le poète célèbre, dans le Paris des avenues, des lumières. Il dit des mots à majuscules:

« Dans le jeune et pur visage, le regard initié,

Miroir d’un Savoir

contemplation du Vrai, ignoré des autres »

Le Vrai ! Le Savoir ! Pas étonnant que Sartre et ses acolytes l’aient royalement ignoré, ce Michaux-là.

Aujourd’hui, il y a tant d’inaudible que c’en est prévisible. Justement, c’est ce que je n’attends plus, le prévisible.

Le Vrai ! Le Savoir ! Heureusement que l’on a encore des Michaux dans ce monde.