Tout le monde croit au fond en la même chose


Le propre d’un secret est d’être tu, et de le rester. Mais faut-il taire le fait même de son existence ? En principe il vaudrait mieux, mais les possesseurs de secrets cèdent parfois à la tentation de laisser entendre qu’ils sont les dépositaires de secrets importants, essentiels, divins.

On ne veut rien révéler, mais on révèle qu’il y a quelque chose à révéler, qui doit rester secret.

Ce paradoxe du secret a été fort bien résumé par Voltaire dans une formule ironique et légère, qui touche le fond de la chose: « Faites-nous donc voir quelque secret de votre art, ou consentez à être brûlé de bonne grâce », écrit-il à l’article « Magie » de son Dictionnaire philosophique.

La magie, le secret et la religion, ont souvent été associés, au long des siècles, dans des relations parfois chaotiques, contradictoires et conflictuelles. Ceux qui revendiquaient, explicitement ou implicitement, la connaissance de clés supérieures de compréhension, et qui refusaient de les partager s’exposaient aux jalousies, à la hargne, à la haine et finalement à la violence. On les accusait de fraude ou d’hérésie, tant la connaissance de secrets ultimes, non avouables, pouvait être source de clivage, de suspicion.

Les fameux rois Mages vinrent de Mésopotamie ou de l’actuel Iran, pour rendre hommage à un enfant nouveau-né, apportant dans leurs bagages de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Sans doute, devaient-ils être aussi porteurs de savants secrets, dont nous ne savons rien. Mais, rien n’empêche d’en rêver. En tant que Mages, ils devaient avoir hérité d’une bonne part du trésor de la tradition zoroastrienne et des mystères de Mithra.

Cette tradition et ces mystères avaient été largement influencés par l’Inde védique, mais en avaient parfois pris le contre-pied systématique. Franz Cumont écrit que dans le Véda, Indra est un « deva » c’est-à-dire un « être de lumière ». Dans l’Avesta, en revanche, les textes attribués à Zoroastre en font un « daêva ». Mais les « daêvas » d’Iran, bien qu’ayant le même nom que les « dévas » de l’Inde, ne sont plus des « dieux », mais des « diables », des esprits mauvais, hostiles à la puissance bienfaisant d’Ahura Mazda, le Dieu Bon et Tout-Puissant du zoroastrisme. Cette inversion des « dieux » en « diables », qui pourtant gardent le même nom, a pu être interprétée comme une conséquence du tribalisme ou du nationalisme ombrageux. Les peuples de l’ancien Iran ont emprunté à leurs voisins du bassin de l’Indus leurs dieux et une bonne part de leur religion, mais en ont inversé le sens.

En lisant ces textes anciens, les Védas et le Zend Avesta, qui gardent la trace de la genèse et de la décadence de croyances presque oubliées, il apparaît qu’ils forment un jalon essentiel pour la compréhension de religions qui furent ensuite développées plus à l’Ouest, en Chaldée, en Babylonie, en Judée-Samarie. Les indices sont fragiles, mais ils évoquent des pistes possibles de réflexion.

Par exemple, Mithra est un « Dieu des Armées », ce qui fait penser à l’Elohim Tsabaoth des Hébreux. Il est aussi Époux et Fils d’une Mère Vierge et Immaculée. Mithra est aussi un Médiateur, proche du Logos, mot par lequel Philon d’Alexandrie, juif et hellénophone, traduit la Sagesse (Hokhmah), célébrée par la religion hébraïque, et proche aussi du Logos évangélique.

A ce titre Mithra est l’Intermédiaire entre la Toute-Puissance divine et le monde créé. Cette idée a été reprise par le christianisme et la Kabbale juive. Dans le culte de Mithra, on use de sacrements, où le vin, l’eau, le pain constituent l’occasion d’un banquet mystique. Cela est fort proche des rites de Shabbat ou de la Communion chrétienne.

Ces quelques observations indiquent assez clairement qu’il n’y a pas de solution de continuité dans l’ample zone géographique qui va de l’Indus à la Grèce et à Rome, en passant par l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Sur cet arc immense, se croisent et se rejoignent les croyances fondamentales, les intuitions premières, ensemençant les peuples.

Le Mitra védique, le Mithra avestique sont des figures qui annoncent Orphée et Dionysos. Selon une étymologie qui emprunte ses sources à la langue de l’Avesta, Dionysos doit se comprendre comme un nom avestique div-an-aosha, soit : « le Dieu de la boisson d’immortalité ».

Les Juifs eux-mêmes, sourcilleux gardiens de la tradition du Dieu unique, témoignent à leur manière de l’antiquité d’une croyance commune à tous les peuples de cette vaste région, quoique exprimée avec des génies divers. « Comme le remarquent nos maîtres, le Nom du Dieu des dieux était de tout temps d’un emploi courant chez les idolâtres. »i

Le prophète Malachie ne dit-il pas : « Car du lever du soleil à son coucher, mon Nom est grand parmi les nations. »ii

iRabbi Hayyim de Volozhin. L’âme de la vie

iiMalachie 1, 11

Religion et musique sacrée


La musique joue un rôle spécial dans toutes les religions. Une partie des cérémonies védiques était composée de chants tirés du Sâma-Véda. Les psaumes de David chantaient la louange du Seigneur et les signes de cantilation présents dans les textes hébreux guidaient la manière dont il fallait les chanter pendant la prière. La musique volontairement dissonante de flûtes et de tambourins accompagnait les thiases dionysiaques. Platon a présenté une théorie de la musique dans ses rapports avec la philosophie et la religion, à partir des idées égyptiennes, introduites en Grèce par Orphée et développées par Pythagore.

Cette science musicale était soumise au secret. Pythagore explique ouvertement la partie théorique du système à utiliser mais il reste silencieux quant à la signification fondamentale de la musique sacrée, en réservant la connaissance aux initiés.

Les initiés n’avaient accès à ces mystères qu’après de douloureuses épreuves, et après avoir juré le silence à leurs propos. Le poète Eschyle avait été soupçonné d’avoir dévoilé publiquement un sujet censé être couvert par les Mystères dans une de ses pièces mise en scène au théâtre. Il n’échappa que de peu à la fureur du peuple qui voulait sa mort pour avoir commis ce blasphème. Antoine Fabre d’Olivet écrit que selon Aristote, Eschyle ne put être absous de ce crime qu’en prouvant qu’il n’avait pas été initiéi. Il se défendit d’avoir dévoilé les Mystères en disant ignorer que ces choses ne devaient pas être dites.

Selon Clément d’Alexandrie, il admit avoir été initié, ce qui lui donnait, à la différence de ses accusateurs, la capacité de démêler ce qui pouvait être dit à propos des Mystères et ce qui devait être tu.

Fabre d’Olivet rapporte que la tête de Diagoras fut mise à prix pour la même raison ainsi que celles d’Andocidès et d’Alcibiade. Diagoras de Melos, surnommé « l’athée » discréditait les Mystères en les divulguant, les expliquant, et allait jusqu’à les singer pour s’en moquer. Il récitait en public le Logos orphique, et racontait les Mystères d’Éleusis et des Cabires.

Les temps n’étaient pas propices à la liberté de critique et d’analyse de la religion. Aristote n’échappa qu’avec grande peine aux poursuites de l’hiérophante Eurymédon. Bien avant Galilée, Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos furent accusés publiquement et traînés devant le tribunal, l’un pour avoir dit et l’autre pour avoir écrit que la Terre n’était pas au centre de l’univers.

Philolaos était lui-même un initié.

C’est par son entremise que Platon avait pu acquérir les livres de Pythagore, et acquérir les bases de sa propre initiation à « l’évangile pythagoricien ». Si cette initiation comportait des enseignements niant le géocentrisme, dès le 5ème siècle avant J.-C., on ne peut que souligner leur pertinence, d’ailleurs confirmée par le patronage d’esprits aussi éminents que Pythagore et Platon.

L’initiation était censée apporter une compréhension profonde des mécanismes régissant l’univers. La musique était l’un des éléments de cette initiation. Elle était exotérique (par sa manifestation publique) mais ésotérique (par sa véritable signification, devant rester cachée).

On trouve aujourd’hui encore des traces de ce culte du mystère, au cœur même du solfège.

Ainsi les notes (Ut, Re, Mi, Fa, Sol, La, Si) ont reçu leur nom de Guy d’Arezzo, qui utilisa pour les dénommer les premières syllabes d’un hymne sacré adressé à saint Jean :

Ut queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum

Famuli tuorum

Solve polluti

Labli reatum

Sancte Iohannes

Notons que le Si est formé des initiales de Sancte et de Iohannes.

Cet hymne se traduit ainsi :

« Afin que tes serviteurs

puissent chanter à gorge déployée

les actions merveilleuses,

dissous la souillure

de leurs lèvres pécheresses,

Saint Jean ! »

Qu’Ut ait été remplacé par Do ne change pas grand chose sur le fond. Do est la première syllabe de Dominus, le « Seigneur ».

iAntoine Fabre d’Olivet (1767-1825) in La musique expliquée comme science et comme art et considérée dans ses rapports analogiques avec les mystères religieux, la mythologie ancienne et l’histoire de la terre.