La vérité sur la Russie 2


C’est un « croquis » de Joseph Brodsky, ce poète condamné pour « parasitisme » qui obtint le prix Nobel.

Le laquais tremble. Rit l’esclave.

Le bourreau affûte sa hache.

Le tyran dépèce un chapon.

La lune envoie de froids rayons.

C’est la Patrie, une œuvre d’art.

Au lit, la Sotte et le Soudard.

La vielle gratte un flanc sans vie.

C’est un chromo, c’est la Patrie.

Le chien aboie et le vent passe.

Boris et Gleb, eux, se tabassent.

Au bal, des couples tournoyants.

Dans l’entrée, un tas d’excréments.

La lune luit, blessant la vue.

Dessous, tel un cerveau, la nue…

Pour l’Artiste, ce profiteur,

Qu’il aille se faire peintre ailleurs.

La vérité sur la Russie


C’est le titre d’un essai de Petr Vladimirovitch Dolgoroukov publié en 1860. On y trouve des analyses minutieuses, sonnant juste, aujourd’hui encore. Un amour du pays, pour cet enfant d’une des plus grandes familles russes. Une sincérité indémodable. Un regret de tout ce qui aurait pu être fait dès alors, pour le peuple, la patrie, le droit. Un constat lucide de l’incapacité de la classe au pouvoir à se réformer. « Alexandre 1er avait bon cœur quoiqu’il fut d’ailleurs implacable dans ses rancunes. Napoléon a dit de lui avec vérité :  »qu’il était faux comme un Grec du Bas-Empire ». » La galerie de portraits des empereurs est déployée avec précaution et lucidité. « L’empereur Nicolas abîmait tout ce à quoi il touchait. » Les nobles russes avaient à l’évidence une position privilégiée, par rapport à une société serve. Mais ils pouvaient être soumis à des châtiments corporels pour un quelconque motif décidé par l’empereur. Les plus grands nobles russes rougissaient de leur condition quand ils voyageait en Europe. Une chape de plomb sur la parole libre. La corruption profondément enkystée dans le pays. « L’affreux état de l’administration militaire russe, complètement livrée à cette bureaucratie qui considère le vol comme sa propriété. » En contemplant l’immense carte qui représente la Russie, on peut avoir être tenté de comparer le destin de la Russie avec celui du Canada. Mêmes immensités froides, même latitude, mêmes enneigements. Pourquoi l’histoire ne mime-t-elle pas la géographie ?

« La Russie est le pays du mensonge officiel », résume P.V. Dolgoroukov.

Pourquoi ? D’où cela vient-il ? D’où vient le destin des peuples ? Quel en est le sens ?

L’Histoire est-elle éternelle ou momentanée ?


« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

— Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire

Je cite cet extrait célèbre de Benjamin parce que des flots d’encre ont coulé à son sujet. J’ai pour ma part une lecture complètement différente de l’Angelus novus de Klee. Son titre est assurément accrocheur. Cela permet au tableau de flotter quelque peu dans l’air du mystère. Des anges, il y en a des milliards, sur la moindre tête d’épingle. Comment, dans ces conditions, distinguer les anges neufs des anges vieux ? Et les anges vieux ne sont-ils pas essentiellement indémodables, toujours neufs en quelque manière? L’ange neuf de Klee est assez statique. Nulle sensation de mouvement, que ce soit vers l’arrière ou vers l’avant. Nul vent ne semble souffler. Ses « ailes » sont levées comme pour une invocation, non pour prendre un envol. Et s’il devait s’envoler, ce serait vers le haut plutôt que vers l’avenir. Ses « doigts », ou seraient-ce des « plumes », sont pointés vers le ciel, comme autant de triangles isocèles. Ses yeux regardent de côté, fuyant le regard du peintre et du spectateur. Ses cheveux ont l’aspect de pages de manuscrits, roulées par le temps. Aucun vent ne les dérange. L’ange a un visage vaguement léonin, une mâchoire forte, sensuelle, en forme de U, accompagnée d’un double menton, lui aussi en forme de U. Son nez est un autre visage, dont les yeux seraient ses narines. Ses dents sont écartées, aiguës, presque maladives. Il semble même qu’il en manque plusieurs. Le scorbut peut affecter les anges dans les temps difficiles.

Cet ange maladif, rachitique, n’a que trois doigts aux pieds, qu’il pointe vers le bas, comme un poulet dans une boucherie. Il est clair que Benjamin a entièrement inventé son interprétation du tableau de Klee. Nul progrès accumulé, nulle catastrophe passée, ne semblent accompagner l’ange jeune.

Maintenant passons à la substance. Pourquoi l’Histoire aurait-elle un seul « ange nouveau » et pourquoi « nouveau » ? L’angélologie est une science imparfaite.

On lit dans Isaïe (33,7) : « Les anges de paix pleureront amèrement. » Dans Daniel (10,13) on lit qu’un archange apparut et dit à Daniel : « Le Prince des Perses m’a résisté vingt et un jours ». Selon une interprétation classique, cet archange était Gabriel et le Prince des Perses était l’ange chargé de la garde du royaume perse. S. Jérôme explique que l’ange-Prince du royaume des Perses s’opposait à la libération du peuple israélite, pour lequel Daniel priait, pendant que l’archange Gabriel présentait ses prières à Dieu. S. Thomas d’Aquin commente : « Cette résistance fut possible parce qu’un prince des démons voulait entraîner dans le péché des Juifs amenés en Perse, ce qui faisait obstacle à la prière de Daniel intercédant pour ce peuple. » (Somme Théologique I, Q. 113 a.8)

N’est-ce pas là un indice qu’il y a plusieurs anges dans l’Histoire, et que par ailleurs ils sont parfois amenés à se combattre entre eux ? Selon plusieurs sources (Maïmonide, la Kabbale, le Zohar, le Soda Raza, le Maseketh Atziluth) les anges appartiennent à diverses ordres et classes, telles les Principautés (d’où le nom de « Prince » qu’on vient de rencontrer pour certains d’entre eux), les Puissances, les Vertus, les Dominations. Plus connus encore: les Chérubins et les Séraphins. Isaïe dit dans son chapitre 6 qu’il a vu plusieurs Séraphins possédant six ailes et « criant l’un à l’autre ». Ezechiel (10,15) parle des Chérubins.

Les Kabbalistes proposent dans le Zohar dix classes d’anges : les Erelim, les Ishim, les Beni Elohim, les Malakim, les Hashmalim, les Tarshishim, les Shinanim, les Cherubim, les Ophanim et les Seraphim. Maïmonide propose aussi dix classes d’anges, rangés dans un ordre différent, mais qu’il regroupe en deux grands groupes, les « permanents » et les « périssables ». Judah ha-Lévi (1085-1140), théologien juif du XIIe siècle, distingue les anges « éternels » et les anges créés à un moment donné.

Où placer l’ « angelus novus » de Klee, cet ange « nouveau » que Benjamin baptise pour sa part l’« ange de l’Histoire » ? L’« angelus novus » est-il permanent ou périssable ?

Autrement dit : l’Histoire est-elle éternelle ou momentanée ?

Sous la cendre des phrases


« Si un lion pouvait parler nous ne pourrions le comprendre » a écrit Wittgenstein dans ses Investigations philosophiques. Et si c’était un thon, un nid de crotales, ou une libellule ? Ou un tas de poussière, un bloc de granite ou un amas de galaxies ? Pourrions-nous les comprendre davantage ? Ou encore un prion, un plasmide, un proton ? Ou un ange, un séraphin, et Dieu même ?

Non, sans doute pas. Fions-nous à Wittgenstein et à son pessimisme roboratif. La grammaire léonine serait sans doute plus simple que la grecque ou la sanskrite. Mais le vocabulaire ? Le broiement des mots dans les mâchoires ? Les odeurs de la steppe ? Et quid du rêve de la mouche ? Et du souci du photon? Et de la peine de l’ange ? Tout cela, irrémédiablement hors de toute syntaxe, de tout lexique, sans doute.

Mais en est-on si sûr ? Si l’on mettait cent, mille ou un million de Champollions sur le coup, tous unis pour déchiffrer le rugissement de la lionne, ou le vibrato du lézard?

Peut-être un jour. Qui sait. Mais commençons plutôt par nous-mêmes. Si nous pouvions vraiment parler, nous comprendrions-nous?

Autrement dit: nous parlons, certes, mais cela signifie-t-il nécessairement que nous nous comprenons vraiment ?

Il y a parler et parler. Il y a parler pour ne rien dire, et dire sans en avoir l’air; il y a parler à mots couverts, ou entre les lignes. Et il y a le ton. Tous les tons. Le ton haut, le ton sûr, le ton beau, le ton chaud, le ton acide ou gras. Il faut de l’oreille, de la sensibilité.

J’aime l’idée que dans la moindre parole, il y a un palimpseste ignoré de tous, mais qui attend son heure, parmi les étoiles.

J’aime l’idée que les mots sont des reflets sombres et luisants, éclats énormément amortis d’un feu latent, d’un feu dévorant de sens inaudibles, inespérables, et pourtant là, couvant sous la cendre des phrases.

Plus grande la montagne ou plus petite?


 

Des mouches se disputent un grain de sucre

Comme un trésor. Le sucre ne s’en soucie guère.

Un oiseau se pose sur la montagne, puis s’envole.

Plus grande la montagne alors, ou plus petite ?

(Rûmî)

Je ne fais plus qu’un avec le ciel.


Laisse couler ton eau, et arrose l’arbre jeune.

Tourne-moi le dos, et me déracine.

J’étais une poussière sèche au pied de l’épine.

Tu m’as élevé, Lune. Je ne fais plus qu’un avec le ciel.

(Rûmî)

Les sages des temps anciens


fin d’année froide et triste

vêtu d’une toile grossière, je prends le soleil sur la terrasse

au sud dans les champs plus aucun épi

les branches nues peuplent le jardin au nord

du pot je me sers à boire, plus la moindre goutte

je regarde la cheminée, pas de fumée

mes livres de poèmes sont entassés dans un coin

le soleil a dépassé midi, je n’ai pas l’humeur d’étudier

je vis retiré, sans me retrouver dans l’embarras au pays Ch’en

quand insidieusement monte l’amertume,

comment me consoler le cœur ?

avec les sages des temps anciens

(Tao Yuan Ming)

Murmure, chant, parole, cri.


Le rite védique du sacrifice demandait la participation de quatre sortes de prêtres, aux fonctions très différentes. Les Adhvaryu préparaient les animaux et l’autel, ils allumaient le feu et effectuaient le sacrifice proprement dit. Ils s’occupaient de toute la partie matérielle et manuelle des opérations, pendant lesquelles ils n’étaient autorisés qu’à murmurer quelques incantations propres à leur activité sacrificielle. Les Udgati avaient la responsabilité de chanter les hymnes du Sâma Véda, de la façon la plus mélodieuse. Les Hoti, quant à eux, devaient réciter à voix forte, sans les chanter, les anciens hymnes du g Véda en respectant les règles traditionnelles de prononciation et d’accentuation. Ils étaient censés connaître par cœur l’intégralité des textes du Veda pour s’adapter à toutes les circonstances des sacrifices. A la fin des litanies, ils proféraient une sorte de cri sauvage, appelé vausat. Enfin, restant silencieux tout au long, un Brahmane expérimenté, référence ultime de la bonne marche du sacrifice, et garant de son efficacité, supervisait les diverses phases de la cérémonie.

Ces quatre sortes de prêtres avaient, on le voit, un rapport bien différent à la parole sacrée du Véda, suivant leurs rangs et leurs compétences reconnues. Leur étaient attribués, respectivement: le murmure (marmonné), le chant (mélodieux, mêlé de musique), la parole (claire, conclue d’un cri), – et enfin le silence, réservé au plus gradé d’entre eux.

Les différents régimes d’expression vocale peuvent s’interpréter comme autant de modalités possibles du rapport de la parole au divin, et sont aussi des images des différentes étapes du sacrifice et de sa progression.

Le chant est une métaphore du feu divin. « Les chants t’emplissent et t’accroissent, comme les grands fleuves emplissent la mer » dit une formule védique adressée à Agni. 

Quant à la récitation du Ṛg Veda, elle est aussi un récit se tissant lui-même. Elle pouvait se faire mot à mot (rythme pada), ou en une sorte de cheminement (krama) selon huit variétés possibles, comme la « tresse » (rythme jatā) ou le « bloc » (rythme ghana).

Soit par exemple une expression de quatre syllabes abcd. Dans le style « tresse », elle était prononcée en une longue litanie répétitive et obsessionnelle: ab/ba/abc/cba/bc/cb/bcd/dcb/bcd…

Le moment venu, la récitation pouvait enfin « éclater » (comme un tonnerre). Acmé du sacrifice.

La parole védique figure dans toutes ses étapes successives une volonté de connexion, une énergie de liaison. Peu à peu mise en branle, elle est tout entière occupée à construire des liens avec la Déité, à tisser des corrélations serrées, vocales, musicales, rythmiques, sémantiques.

En essence, elle est tout imprégnée du mystère de la Déité, dans la mesure où elle établit et constitue par elle-même cette liaison sacrée, dans les divers régimes de souffle, et dans leur savante progression.

Un hymne de l’Atharvaveda pousse la métaphore du souffle et du rythme le plus loin possible. Elle fait comprendre la nature de l’acte en cours, qui s’apparente à une union sacrée, mystique. « Plus d’un qui voit n’a pas vu la Parole ; plus d’un qui entend ne l’entend pas. A celui-ci, elle a ouvert son corps comme à son mari une femme aimante aux riches atours. » La Parole est à la fois la substance et l’image de sa progression.

Il y a une autre interprétation encore, qu’une comparaison avec un épisode fameux de la Genèse fera peut-être voir.

Dans Gen 2,7, il est dit que Dieu insuffla un « souffle de vie » (neshmah נשׁמה) pour que l’homme devienne un être vivant (nephesh נפשׁ ), alors que dans Gen 1,2, il est question d’un «vent » de Dieu (רוּח ruah).

Le « vent » est un souffle violent, qui évoque des notions de puissance, de force, de tension active. Le « souffle » est léger comme une brise, comme une exhalaison paisible et douce. Et il y a encore le souffle de la parole de Dieu, qui « parle », qui « dit » (« Que la lumière soit ! »).

Philon d’Alexandrie, à propos de cette question du souffle et du vent de Dieu, commente : « L’expression (il insuffla) a un sens encore plus profond. En effet trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c’est Dieu ; ce qui reçoit c’est l’intelligence ; ce qui est soufflé c’est le souffle. Qu’est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. » (Legum Allegoriae 37)

Ce qui ressort pour lui, c’est l’unité profonde, par delà les différences de surface, du souffle, de l’âme, de l’esprit et de la parole.

Je vois là, par-delà les langues, par-delà les cultures, et passant des temps les plus anciens du Veda à la Bible, une analogie transcendant les mondes. Le murmure de l’Adhvaryu, le chant de l’Udgati, la parole de l’Hoti, et son cri même, forment une union, analogue dans son principe à l’union essentielle de l’exhalaison divine (neshmah נשׁמה), du souffle de l’être vivant (nephesh נפשׁ ), et du vent de Dieu (רוּח ruah).

En toute matière, il y a ceux qui voient surtout les différences. D’autres voient surtout les ressemblances. Il me semble opportun de noter ici la persistance d’un paradigme de la parole et du souffle dans deux contextes apparemment très éloignés. Le Véda aryen et le judaïsme sémite, au-delà des différences que l’on peut relever à plaisir, partagent l’intuition de l’union divine de la parole et du souffle.

Le fou rêve du sage


 

Je lui dis : « Ton amour me rend fou.

Me tiendras-tu toujours enchaîné dans mes rêves ? »

« Tais-toi, fut la réponse. Assez de fantasme.

Un fou peut-il rêver les rêves d’un sage ? »

 

En buvant du vin


 

il y a deux hôtes qui sont souvent ensemble

ce que l’un aime l’autre le rejette, deux mondes différents

l’un, le seul des deux, est tout le temps ivre

l’autre toute l’année sobre

celui qui est sobre et celui qui est ivre, les deux se raillent

chacun ne comprend rien aux paroles de l’autre

être pointilleux, n’est-ce pas stupide ?

être exalté, n’est-ce pas plus intelligent ?

Un conseil pour l’hôte dans l’ivresse,

quand le soleil se couche qu’il allume la bougie

 

 

Tao Yuan Ming (365-427)

 

Souvent le vin revient sous la plume de Rûmî, poète quelque part plus à l’ouest, à l’ouest de Damas même. La coïncidence m’a frappé. Par-delà les monts les mers les plaines les sables, par delà les âges et les terres qui les séparent, Rûmî et Tao Yuan Ming, mélangent le vin et l’encre, partagent le goût de la calame et de la coupe. Ce n’est qu’une métaphore, à qui veut l’entendre. Le railleur raille pourtant. Ces humbles mots courts traversent les vents, mieux que les harangues, les homélies, les sourates coupantes, les talmuds retors, les évangiles apocryphes. Le mistral des mots, le magistral maestro de l’histoire des mondes, assèche les encres fanées.

L’enclos du magnolia


 

La colline d’automne fixe le reste de lumière

Un oiseau en vol pourchasse sa compagne

La couleur verte brille fugace

Le brouillard du soir est sans attache

 

 

 

(Wang Wei)