La fin du monde commun

La fin du monde commun a déjà commencé.
Saillies prophétiques ou salves désenchantées, les coups viennent de tous côtés. « Décadence » (Nietzsche). « Malaise dans la civilisation » (Freud). « Déclin de l’Occident » (Spengler). « Pétrification mécanique » (Max Weber). « Crise de l’esprit » (Paul Valéry). « Maladie spirituelle de l’humanité » (C.-G. Jung). « Absence de sens » (Hannah Arendt). « Crise du sens » (Jean Paul II).
Ces jugement, récents à l’échelle de l’histoire, témoignent de l’accélération d’un phénomène massif, mais il faut remonter plus avant pour en comprendre les sources profondes.
L’un des premiers signes de décomposition apparut il y a plus de mille ans. La via moderna (la « voie moderne ») inaugurait alors, en plein Moyen Âge, la déconstruction de la  métaphysique. Quelques moines fatigués de la scolastique se mirent à disperser au vent les « chimères » et les « abstractions vides » des philosophies classiques. La « vérité » ou l’« universel » n’étaient plus que des mots vains, des fallaces. Il n’y avait de vérités que dans les faits. Les seuls universels n’étaient plus que les singuliers.
Avec le nominalisme fut ainsi fondée la première base des idées modernes. Plusieurs siècles furent nécessaires pour l’élargir et l’approfondir. L’empirisme, le relativisme et le positivisme accompagnèrent par la suite le progrès des sciences et des techniques. Parallèlement, la leçon nominaliste, sortant des cercles philosophiques, fut adaptée au politique, pour le bénéfice du Prince et l’avantage du Léviathan.
On en avait fini avec la métaphysique, et avec l’âge classique, mais certes pas avec la religion. Peu après la chute de Constantinople, l’invention de l’imprimerie, la découverte de l’Amérique et la révolution copernicienne, marqueurs de l’entrée dans les Temps “modernes”, une partie de l’Occident s’enticha religieusement, durablement, d’un noyau d’idées impitoyables et pessimistes : règne universel du péché, absolue déchéance de l’homme, perdition assurée de l’humanité tout entière, – à l’exception inexplicable de quelques “saints”.
Ces “saints” singuliers, autoproclamés, pénétrés d’un exceptionnel ethos de l’exception, ne restèrent pas inertes. Assumant leur « destin manifeste », ils se mirent à prêcher sans relâche, siècle après siècle, une désespérance corrosive, le mépris des faibles, l’abandon des pauvres, pendant que faisait rage « la guerre de chacun contre chacun ».
Le nominalisme et la Réforme s’étaient attaqués, selon deux angles différents, à l’ancienne « Bonne Nouvelle », jadis offerte à tous. Les Lumières advinrent, dominées elles aussi par le nominalisme, dans une version résolument plus matérialiste. On put alors affirmer sans détours que l’humanité n’est en réalité qu’une « abstraction », et qu’il n’existe que « des hommes concrets » (Goethe). L’idée marqua les esprits, et juste avant la Première Guerre mondiale, on put déclarer que le « droit naturel » et l’idée d’« humanité » étaient devenus « presque incompréhensibles en Allemagne » (E. Troeltsch). La mort du mot annonçait celle de la chose. Un sens effroyablement concret devait bientôt être donné à cette abstraction incomprise.
Après deux guerres mondiales et plusieurs génocides, le nominalisme occupe toujours le haut du pavé. Les philosophes qui s’en réclament semblent toujours incapables de définir l’essence du « bon », du « vrai » et du « juste ».
Et voilà que la fin des « grands récits », annoncée par Foucault et Lyotard, ajoute une touche terminale à cette déconstruction millénaire.
Désormais, l’être-là, seul et nu, sans Idée et sans Récit, peut être livré aux jeux sans pourquoi et sans entraves des forces politiques et sociales, dans l’immanence économique et technologique, et dans la confrontation continuelle avec la résurgence, providentielle et réactionnaire, des tribalismes et des identités.
Les groupes spéciaux, les intérêts particuliers, les égoïsmes s’exaltent. L’idée d’un monde commun s’éloigne toujours davantage.
Les clivages s’aggravent et s’installent dans la durée. Le capitalisme mondialisé produit une oligarchie de super-dominants, et une infinité de prolétaires, asservis en cercles concentriques à l’Empire. D’un côté quelques maîtres du monde, de l’autre tout le « reste ». L’avenir s’annonce sectaire, oligarchique et maffieux.
Signes patents, irrévocables, de déchéance, la pauvreté, la faiblesse, la servitude sont, génération après génération, dévolus à la masse immense des losers, condamnés sur la terre, et « réprouvés » dans les cieux.
Dans cette division planétaire des destins, la foi des « saints » du jour les guide et les dynamise au-delà de toute mesure. Leur religion ne leur est pas un opium, elle est leur cocaïne.
Ils ont fait école. L’égoïsme métaphysique et la haine du commun ont été transposés bien au-delà de la sphère religieuse, dans un monde qui n’est déjà plus commun, mais clivé. L’inclusion y est réservée, l’exclusion générale, et la dissociation universelle.
L’ancienne bataille des « saints » calvinistes pendant les guerres de religion et la guerre hobbesienne de tous contre tous dans l’Angleterre du 17ème siècle s’est étendue et prolongée au-delà de toute attente.
Les fondamentalistes chrétiens et les born again qui font aujourd’hui la guerre à « l’axe du mal » sont les héritiers des puritains abordant les côtes de la Nouvelle Angleterre, pour s’approprier dans le sang une terre qui leur était « manifestement destinée ».
Des idées indéracinables (manichéisme du bien et du mal, de l’élu et du déchu, de l’ami et de l’ennemi) s’adaptent à toutes les époques, à toutes les religions, à toutes les latitudes. Jadis gnostiques, hier calvinistes, elle se résument ainsi: « Après moi, le Déluge ».
En style plus formel : La grâce de Dieu est réservée aux chosen few et le néant est promis au reste du monde.
Ces idées ont provoqué au long des siècles d’innombrables guerres. Aujourd’hui, elles servent de mantras dans la « guerre des civilisations » à l’échelle mondiale. Elles se traduisent dans toutes les langues: « In God we trust », « Gott mit uns », « Dieu avec nous », « Allahu-akbar ».
Ce n’est pas qu’il n’existe pas d’alternative.
Des penseurs célèbres se sont engagés depuis longtemps dans des utopies autres ou contraires.
Leibniz a proposé de construire la « république des esprits ». Rousseau croyait en l’expression de la « volonté générale ». Kant a philosophé sur « l’intérêt général de l’humanité ».
Mais les peuples, entassés dans la jungle mondiale, les ont-ils entendus ? La loi des puissants est toujours plus forte que le droit des faibles. Que peuvent « du papier et des mots », devant « l’épée et la main des hommes » ?i
La religion de la dissociation mondiale et du désenchantement ne cesse de progresser. Le schisme jadis religieux et moral s’est laïcisé, banalisé. Une féroce schizophrénie ronge l’inconscient mondial, psychiquement fissuré, fêlé, déchiré, mutilé.
Il faut en faire l’analyse et l’anamnèse, pour comprendre la décomposition de l’esprit moderne et la fin programmée du commun. Il faut fouiller jusqu’aux premiers temps de l’ère, pour en retrouver les préalables manichéens et gnostiques, en révéler les blessures initiales, et leurs séquelles innombrables.
Le passé ancien raconte aussi un possible futur. Les « sociétés de la connaissance » reprennent d’une autre façon l’antique utopie gnostique.
Les nouveaux croyants croient à d’autres dieux immanents : le savoir, la technique, la science, le progrès indéfini.
Ils adorent une nouvelle Loi, la « convergence ».
Ils composent une néo-Genèse, où il n’y a plus ni soir ni matin, ni abîme ni firmament, ni vent divin, mais la fusion démiurgique des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives. L’immanence émerge à l’échelle nanométrique, et diffuse universellement son Évangile, par la mondialisation des matériels, des matériaux et des capitaux. Bits, atomes, neurones et gènes seront les héros impavides du nouveau Récit mondial.
Une nouvelle Terre promise se laisse espérer. D’immenses « terres libres », aux frontières indéfinies, putatives, ont déjà été accaparées par les pionniers de l’invention, les pères pèlerins de l’appropriation.
Une trans-humanité aux gènes « augmentés »ii en prendra demain la possession exclusive. Les Homo Sapiens 2.0 laisseront derrière eux un « reste » obsolète, l’humanité 1.0.

i Hobbes, Léviathan, ch. 46

iiUn rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) s’est alarmé à ce sujet en ces termes : « A long terme, la nanomédecine pourrait entraîner une transformation radicale de l’espèce humaine. Les efforts de l’humanité pour se modifier comme et quand elle le voudrait pourraient aboutir à une situation où il ne serait plus du tout possible de parler d’“être humain” ». Cf. Bert Gordjin, « Les questions éthiques en nanomédecine », in Nanotechnologies, éthique et politique, UNESCO Editions, Paris, 2008.

 

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