Terreur et religion mondiale


En ce dernier jour de l’année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d’Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l’un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d’être évoquée aujourd’hui parce qu’elle représente un modèle, un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m’appuierai ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D’un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

 

Le dieu conchié


Le philosophe et sociologue français Georges Sorel (1847-1922), polytechnicien défroqué et principal introducteur du marxisme en France, est surtout connu aujourd’hui pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire et ses thèses sur la violence. Mais il fut aussi l’un de ceux qui prirent la défense de Dreyfus, et il a par ailleurs consacré plusieurs études à l’histoire des religions et à la « ruine du monde antique ».

Son livre, Le système historique de Renan, est une réinterprétation marxisante des analyses du célèbre breton sur l’histoire d’Israël. Je voudrais en citer quelques extraits qui me paraissent intéressants dans une perspective plus longue, que je voudrais tenter de mettre en lumière.

Sorel, tout comme Renan, mais le génie en moins, considère les ensembles régionaux comme des creusets communs. « Je trouve des analogies nombreuses entre Iahvé et Assour (…)  On ne connaissait point de parents à cet Assour ; on ne lui érigeait pas de statues. » L’argument est mince mais significatif de son approche du phénomène.

Plus révélatrice encore est cette remarque : « Le grand fait de l’histoire religieuse d’Israël est la formation de la légende d’Élie, à la suite de la révolution sanglante qui remplaça la famille d’Achab par celle de Jéhu. »

Dans ce célèbre passage, raconté par le 1er Livre des Rois, il y a deux composantes de nature totalement différentes : la rencontre d’Élie avec Dieu (1 R. 19, 9-18) (que Sorel qualifie de « légende », et le contexte tumultueux mais bien réel de l’époque, avec les guerres araméennes et le dévoiement moral du roi d’Israël, Achab.

Sur la rencontre d’Élie avec Dieu, les océans de commentaires n’ont pas épuisé les interprétations. On lit que Dieu apparaît dans le « bruit d’une brise légère ». « Dès qu’Élie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau. » A ce moment précis, « légendaire », Élie incarne à lui tout seul, tout Israël. « Je suis resté moi seul et ils cherchent à m’enlever la vie. » (1 R. 19,10)

C’est ce moment que Sorel choisit comme le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël », pourquoi ?

Je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence de ce choix, mais la question reste intéressante en soi. Quel serait, en théorie du moins, si l’on devait y réfléchir, le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël » ? Y a-t-il des volontaires pour répondre ?

En attendant, continuons avec Sorel. Il parsème son texte d’anecdotes curieuses, comme celle-ci, provenant du Talmud de Jérusalem. Un certain Sabbataï de Oulam entra dans le temple de Péor, « accomplit un besoin et s’essuya au nez de Péor. Tous ceux qui l’apprirent louèrent l’homme pour cette action et dirent : Jamais personne n’a aussi bien agi que lui. »

Hmmm. Que penser de cela ? Le Talmud de Jérusalem semble considérer qu’il s’agissait là d’un acte d’un grand courage montrant le mépris d’un Israélite envers les idoles des Moabites, et allant jusqu’à déféquer sur l’idole et se torcher sur son nez.

Or, il n’y avait en fait rien de spécialement courageux de la part de ce Sabbataï. Selon les sources reconnues, le culte même de Péor, consistait précisément en cela. Rachi commente Nb. 25, 3 ainsi ceci : « PEOR. Ainsi nommé parce qu’on se déshabillait (פוערין ) devant lui et qu’on se soulageait : c’est en cela que consistait son culte. »

La remarque du Talmud (« Jamais personne n’a aussi bien agi que lui ») n’est donc pas issue des coreligionnaires de Sabbataï l’approuvant d’avoir désacralisé l’idole, mais vient plutôt des Moabites eux-mêmes s’étonnant de voir un Israélite non seulement suivre le culte de Péor, mais même de le transcender comme jamais auparavant en inventant un ultime perfectionnement.

Un dernier mot sur Péor. Ce nom vient de פָּעַר qui signifie « ouvrir la bouche largement » en hébreu. Le dieu Péor, c’est-à-dire Ba’al Pe’or, (plus connu en Occident comme Belphégor), est donc le « dieu de l’ouverture ». Que cette ouverture soit celle de la bouche ou celle de l’anus, reste secondaire, à mon sens. Cela pourrait aussi bien être la bouche de la Terre ou même celle de l’Enfer. D’ailleurs Isaïe emploie ce mot dans le contexte infernal: « C’est pourquoi le shéol dilate sa gorge et bée d’une gueule démesurée. » (Is. 5, 14)

On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. En l’occurrence je n’ai pas envie de rire aujourd’hui. Plutôt je voudrais simplement réveiller le sens de la distance et de la profondeur des choses cachées.

Un autre mot, très proche phonétiquement (פָּצַה), signifie « fendre, ouvrir largement », et dans un sens métaphorique « ouvrir les chaînes, délivrer ». Le Psalmiste l’emploie : «Délivre-moi et sauve-moi. » (Ps. 144,7).

J’aime assez cette idée fortement contre-intuitive, que ce Ba’al Pé’or, ce dieu de l’ouverture, sur lequel on pouvait impunément déféquer, est une sorte de préfiguration mystérieuse, non de la mort des idoles, mais de la possibilité d’un Dieu totalement, radicalement, humilié, méprisé, conchié. 

La putréfaction de la psyché occidentale


L’extrémisme a aujourd’hui le vent en poupe, un peu partout dans le monde. Il n’est pas une solution, mais il paraît tel. Il va seulement aggraver la situation, dans des proportions indescriptibles, peut-être même catastrophiques. Mais on y va, tout droit. Pourquoi ?

Dans la région PACA, le FN est aujourd’hui à près de 41% de votes exprimés. S’il y a de nouveaux attentats, le score montera sans doute au-delà des 50%. Alors ce ne sera plus une question de vote bien sûr, mais d’application effective d’un programme, potentiellement, radicalement disruptif. Alors les choses prendront rapidement des proportions sinistres, dans une région où la proportion d’immigrés est forte, le chômage endémique, les maffias influentes, le racisme latent. On peut même prévoir un scénario noir de guerre civile latente ou déclarée. Ce qui est sûr c’est que rien, absolument rien du programme du FN ne sera en mesure d’améliorer la situation effective des gens qui ont voté pour lui. Qu’est-ce qu’ils croient ? Que la Le Pen va créer des emplois par millions, revaloriser les retraites et raser gratis, tout cela en sortant de l’Europe et de l’Euro ?

Que se passe-t-il donc ? De quoi cette « désespérance » est-elle faite ?

Je crois que l’extrémisme est le symptôme d’une maladie de la psyché, une maladie de l’inconscient collectif. Que l’Occident soit profondément malade, c’est ce dont je suis convaincu. Je mets en rapport le score du FN avec les dernières déclarations – sidérantes – du candidat Républicain à la présidence des États-Unis: Donald Trump veut « l’arrêt total et complet de l’entrée des musulmans aux États-Unis. » D’accord, ce type est fou. Toute la classe politique américaine s’est d’ailleurs déchaînée contre lui. Mais le point réellement important à souligner ici, c’est que Trump est toujours en tête des sondages, et que ce nouveau « dérapage », sans doute fort bien contrôlé, loin de lui nuire devant son électorat, renforce son avantage. La psyché est malade, vous dis-je.

En France, comme aux États-Unis, le populisme a de l’avenir. Je me rappelle encore d’une époque où Le Pen père faisait du 1% aux élections. Quelque chose se passe, donc, dont il paraît difficile de prendre la mesure exacte. Il est très possible, entre autres choses, que la « démocratie » elle-même soit menacée. Il est très possible que le populisme ruine l’idée même de démocratie. Après tout rien de plus aisé que de faire passer la République dans un « état d’exception ». Plus généralement, quand le peuple vote mal, il faut dissoudre soit le peuple (pas facile), soit le vote (ce qui est un peu plus facile, et cela s’appelle la dictature).

Quelque chose de grave est en train de se passer, mais quoi exactement ? Je crois qu’il est urgentissime de mettre le doigt sur la plaie béante dans la psyché des « modernes », et de la nommer.

Pour ce faire, je voudrais emprunter des éléments d’analyse venant d’une autre époque, celle du nazisme et du fascisme. Je voudrais citer George Orwell, qui écrivait en 1940, dans une analyse de Mein Kampf, ces lignes :

« [Hitler] has grasped the falsity of the hedonistic attitude to life. Nearly all western thought since the last war, certainly all « progressive » thought, has assumed tacitly that human beings desire nothing beyond ease, security, and avoidance of pain. In such a view of life there is no room, for instance, for patriotism and the military virtues. The Socialist who finds his children playing with soldiers is usually upset, but he is never able to think of a substitute for the tin soldiers; tin pacifists somehow won’t do. Hitler, because in his own joyless mind he feels it with exceptional strength, knows that human beings don’t only want comfort, safety, short working-hours, hygiene, birth-control and, in general, common sense; they also, at least intermittently, want struggle and self-sacrifice, not to mention drums, flag and loyalty-parades. However they may be as economic theories, Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. The same is probably true of Stalin’s militarised version of Socialism. All three of the great dictators have enhanced their power by imposing intolerable burdens on their peoples. Whereas Socialism, and even capitalism in a grudging way, have said to people « I offer you a good time, » Hitler has said to them « I offer you struggle, danger and death, » and as a result a whole nation flings itself at his feet. »

From a review of Adolf Hitler’s Mein Kampf, New English Weekly (21 March 1940)

Je crois que ce qui sidère les admirateurs de Trump et les électeur du FN est analogue à ce qui sidérait jadis les nazis : le désir de se battre, la volonté d’en découdre, le refus d’un hédonisme impuissant et mou, l’aspiration à une idée, plus forte que la mort.

La phrase d’Orwell qui me paraît la plus dure, la plus juste et la plus proprement illisible aujourd’hui, à notre époque « politiquement correcte » (et philosophiquement nulle) est celle-ci : « Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. »

Cela ne revient pas à dire que le fascisme et le nazisme soit en aucune manière tant soit peu acceptable. Non. Non. Non. Cela revient à dire qu’il y a au fond de la psyché humaine un désir immarcescible de donner du sens à sa vie, y compris parfois un sens totalement dévoyé.

Les stratèges de Daech ont aussi compris cela. Les démocraties occidentales se contentent d’eau tiède là où leurs ennemis concoctent des boissons brûlantes, enivrantes.

Je crois que le vrai combat ne fait que commencer. Daech, le FN, ou Donald Trump ne sont que des figures du même mal : ils nous renvoient seulement à la maladie qui putréfie notre civilisation, la maladie de l’âme qu’il nous faut soigner, non pas simplement par des « votes », mais par une conversion de tout l’être.

Ce n’est pas l’islam le problème. Le problème, c’est l’incroyance au destin des hommes, l’infidélité à la profondeur de la psyché.

Que faut-il faire avec Daech ?


Que faut-il faire avec Daech ? Quelle stratégie choisir ? L’annihilation ? La négociation ?

Tony Blair, cet ancien premier ministre fameux pour avoir délibérément menti au Parlement britannique en prétendant disposer de preuves irréfutables de la présence d’armes de destruction massives dans l’Irak de Saddam Hussein, vient de livrer son point de vue, lors des 7èmes Conférences « Kissinger ». Le soutien pour l’État islamique, la croyance dans le « Califat » et dans la venue de l’Apocalypse, « s’enracinent profondément dans les sociétés musulmanes », affirme-t-il. Il prévoit de futures attaques de Daech, bien plus massives et bien plus dévastatrices que les attentats de Paris. La seule façon d’empêcher le carnage est d’éradiquer définitivement Daech et son idéologie.

Tony Blair assure aussi que « dans de nombreux pays musulmans, de grands nombres de personnes croient que la CIA ou les Juifs étaient derrière le 11 septembre. Des imams qui proclament que les incroyants et les apostats doivent être tués, ou qui appellent au jihad contre les Juifs ont des comptes Twitter qui sont suivis par des millions de personnes… Cette idéologie a des racines profondes. Nous devons trouver le moyen de l’éradiquer.»

(“However, in many Muslim countries large numbers also believe that the CIA or Jews were behind 9/11. Clerics who proclaim that non-believers and apostates must be killed or call for jihad against Jews have Twitter followings running into millions … The ideology has deep roots. We have to reach right the way down and uproot it.”)

Il ajoute que Daech doit nécessairement être défait en Syrie, en Irak, en Libye, dans le Sinaï et dans plusieurs régions d’Afrique sub-saharienne. Mais une victoire militaire sur Daech ne suffira pas. « La force seule ne pourra prévaloir. Il faut se confronter à l’idéologie islamiste », assène Blair.

Sur ce point, Blair a peu de conseils précis à apporter. Apparemment il n’a pas la moindre idée de la manière dont l’Occident peut se « confronter » à cette idéologie. En attendant il se contente de se réjouir que les attaques des avions britanniques vont pouvoir commencer après le vote du Parlement.

D’un autre côté, il est peut-être utile de présenter le point de vue (sans doute minoritaire) du journaliste français Nicolas Hénin, retenu en otage pendant dix mois en Syrie par Daech, jusqu’en avril 2014. Il vient de déclarer dans une entrevue sur YouTube, reprise par The Independant, The Guardian, et plusieurs autres médias qu’il fallait immédiatement cesser tous les bombardements sur Daech. Bombarder la Syrie, c’est faire le jeu de Daech, dit-il : « C’est un piège tendu à la communauté internationale. »

En revanche, il faut continuer d’accueillir les réfugiés syriens en Europe, car c’est la meilleure manière de déstabiliser la propagande de Daech qui est basée sur la haine supposée des Occidentaux pour les musulmans, et qui a par conséquent bien du mal à expliquer pourquoi ils fuient en masse une « terre de rêve » pour aller se réfugier chez les apostats, les infidèles et tous ceux qui sont engagés en Occident dans un combat apocalyptique contre l’islam.

Les militants de Daech croient en effet que le moment est venu de la confrontation finale entre l’armée musulmane composée de soldats venus du monde entier et les « 80 armées » d’incroyants qui ont juré sa perte.

La meilleure manière de procéder , selon Hénin, serait l’interdiction de tous les vols, quels qu’ils soient, dans le ciel syrien. Ce serait la seule façon d’assurer la sécurité des populations, et par là même un moyen d’affaiblir substantiellement Daech.

Alors, qui a raison ? Blair ? Hénin ? Poutine ? Erdogan ? Hollande ? Obama ?

Voilà comment je vois les choses. Cette guerre est faite pour durer. Longtemps. Il y a bien d’autres conflits dans la région proche qui se sont installés pour ce qui ressemble à l’éternité, c’est-à-dire disons cent ans. Pourquoi ce conflit-ci, qui bénéficie de leurs dynamiques entremêlées échapperait-il à la règle ? Gardons à l’esprit que nous subirons les stress directement ou indirectement liés pendant deux, trois, quatre générations. Il faut donc mettre les politiques généralement décidées à court terme en perspectives longues. Et voir si elles tiennent la route.

Deuxièmement, tous les acteurs présents et absents ont des objectifs fondamentalement différents. Daech et les Syriens « modérés », les Sunnites et les Chiites, Al-Nusra et les Alaouites, les Kurdes et les Turcs, l’OTAN et les Russes, les Américains et les Européens, etc…

Tous ces intérêts, pourquoi se mettraient-ils à converger ? Donc, ils ne convergeront pas, sauf si des faits radicalement nouveaux apparaissent, qui obligent un changement dirimant des agendas politiques.

Troisièmement, quels sont les bénéficiaires objectifs de la guerre ? Les tyrannies, les extrémismes, les maffias. Quelles sont les victimes ? Les peuples, les modérés, les démocraties.Tant que ceux qui ont intérêt à voir croître leurs bénéfices seront plus forts que ceux qui en ont à payer le coût, la situation empirera.

Quatrièmement, il y a de nombreux éléments idéologiques et religieux menteurs, trompeurs, hypocrites, dans la propagande intense et les divers narratifs déversés par les médias et les « parties prenantes ». Une critique, une déconstruction de ces idéologies, de ces narratifs, ne suffira pas. Il faudrait pouvoir penser et bâtir des contre-idéologies, moins menteuses, moins trompeuses, moins hypocrites que celles répandues dans les médias, dans les écoles, dans les lieux de culte, dans les partis, dans les esprits. Et pouvoir, en réaction, les répandre dans les médias, dans les écoles, dans les lieux de culte, dans les partis, dans les esprits.

Courage ! C’est peut-être possible, d’atteindre ces objectifs, en quelques générations.

Mettons-nous au travail.