Le cerveau du mystique est-il « en mode par défaut » ?


« Dr. Robin Carhart-Harris »

Lors d’une prise de substances psychotropes (LSD, psilocybine, MDMA, DMT…), le cerveau présente-t-il une activité accrue ? Cette hypothèse semblait, il y a peu, aller de soi, mais il fallait encore la vérifier. On a entrepris à cette fin des observations directes du cerveau avec différentes techniques d’imagerie médicale comme l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), la tomographie par émissions de positrons (PET) ou la magnétoencéphalographie (MEC)i. Dans le cadre du laboratoire de David Nutt, pharmacologiste à l’Imperial College à Londres, le spécialiste des neurosciences Robin Carhart-Harris, a cherché à partir de 2008 à identifier l’existence de « corrélats neuronaux » lors d’expériences dites « psychédéliques » observées par IRMf. Les résultats furent bien différents de ce qui était prévu. Contrairement aux attentes, « ce que nous avons observé a été une diminution du débit sanguinii ». Une deuxième mesure sur les variations de consommation d’oxygène confirma ce constat. Il fut ainsi découvert que la psilocybine n’augmente pas, mais réduit l’activité cérébrale. Ce phénomène était particulièrement observable dans un ensemble de structures cérébrales appelé le « réseau du mode par défautiii », et noté par l’acronyme MPD. C’est le réseau des structures qui s’activent lorsque le cerveau n’est pas focalisé sur une tâche particulière, et que son attention n’est pas spécialement sollicitée. Il a été découvert en 2001 par Marcus Raichle, neurologue à l’Université Washington dans le Missouriiv. Les structures cervicales qui font partie de ce réseau sont : le cortex préfrontal médian, le cortex cingulaire postérieur, le lobe pariétal inférieur, le lobe temporal latéral, le cortex préfrontal dorsomédian et l’hippocampev.

Par définition, le réseau MPD est donc actif quand le cerveau est concentré sur sa propre intériorité, en une sorte de contemplation intérieure, et non sur des stimuli extérieurs, des actions à opérer ou des tâches à entreprendre. Le réseau MPD est « l’endroit où notre esprit vagabonde – lorsque nous rêvassons, ressassons, nous projetons dans l’avenir ou le passé, réfléchissons à nous-mêmes et nous inquiétons. Et peut-être les structures au travers desquelles circule le flux de notre consciencevi. » Je ne peux m’empêcher de penser qu’est fort problématique le fait de considérer la conscience comme un « flux » circulant dans un « endroit », cet « endroit » fût-il constitué par un réseau de zones cervicales différenciées. Il me semble que c’est là une simplification outrancière. Le philosophe, le poète ou le mystique pourraient avoir d’autres vues sur la question. Cependant il n’est pas nécessaire, à ce stade, de trancher le nœud gordien que constitue l’essence de la conscience. On pourrait se contenter de dire que le mode par défaut est l’un des possibles états de la conscience, parmi bien d’autres. Le fait intéressant est que ce mode s’active lorsque prévalent les processus mentaux les moins spécialisés, mais aussi les plus complexes, par exemple ceux qui impliquent une introspection, un voyage mental dans les souvenirs et les représentations, une réflexion morale ou une interprétation des états d’esprits attribués à autrui – autrement dit, une mise à distance de la conscience (en tant que représentée par le moi ou l’ego) par rapport à elle-même. « Le cerveau est un système hiérarchique. Les zones qui gouvernent les activités les plus complexes – celles qui se sont développées tardivement au cours de notre évolution, et que l’on trouve typiquement dans le cortex exercent une influence inhibitrice que les zones [les plus anciennes] responsables des activités les plus simples, comme les émotions et la mémoirevii. » Le mode par défaut du cerveau est au sommet de la hiérarchie des autres systèmes, plus spécialisés, du cerveau, comme la vision ou l’activité motrice. Il a la priorité, et permet d’éviter qu’un chaos cacophonique s’installe entre les signaux émanant de différentes régions du cerveau. La découverte de R. Carhart-Harris montre que les signes d’une diminution de l’activité du mode par défaut du cerveau présentent un lien direct avec le sentiment subjectif d’une « dissolution du moi », provoquée par la consommation de psychotropesviii. Cette « dissolution » peut être interprétée comme un effacement des frontières habituelles entre le moi et le monde, ou entre le sujet et l’objet, et cet effacement s’accroît lorsque l’activité du MPD diminue. Cette « dissolution » évoque aussi l’impression de « fusion du moi » dans un grand « Tout », souvent ressentie par des consommateurs de psychotropes, mais aussi lors de certaines expériences mystiques. Michaël Pollan propose même, mais à mon avis de façon bien trop précipitée, cette généralisation : « Cette impression de fusionner avec un grand ‘tout’ est, bien entendu, typique de l’expérience mystique ; notre sens de l’individualité et de la différenciation repose sur un moi limité et sur une démarcation nette entre sujet et objet, qui pourraient n’être que des constructions mentales, des sortes d’illusions comme le pensent les bouddhistesix. » Il me paraît nécessaire d’ajouter ici un caveat. D’autres narrations d’expériences de psychotropes et d’autres récits de grands mystiques (je pense, en l’occurence, non à des exemples de mystiques bouddhistes, mais de mystiques chrétiens ou musulmans) ne font pas du tout état d’une « dissolution » du moi. Elles montrent en revanche que, lors des phases les plus élevées de ce que l’on pourrait appeler des « extases » (chimiques ou mystiques), le moi reste toujours parfaitement conscient de la nature exceptionnelle de l’expérience vécue, même si ultérieurement ce même moi se révèle incapable de traduire en mots ces expériences par essence ineffablesx. Autrement dit, la notion de « dissolution du moi » peut sans doute être l’une des modalités vécues de l’expérience mystique ou de l’expérience de psychotropes, mais elle est loin d’être la seule. Ce serait une grossière erreur que de se limiter a priori à la notion de « dissolution », et même de « disparition » du moi, dans le contexte des expériences mystiques. Je ne peux donc qu’exprimer mon profond désaccord avec les conclusions générales que Michaël Pollan formule, sur la base des hypothèses de Carhart-Harris : « L’expérience psychédélique de la ‘non-dualité’ suggère que la conscience survit à la disparition du moi et que ce dernier n’est finalement pas aussi indispensable que nous (et lui) l’estimons. Carhart-Harris pense également que l’effacement d’une distinction nette entre sujet et objet pourrait expliquer une autre caractéristique de l’expérience mystique, soit le sentiment que sont objectivement vraies les visions auxquelles elle donne accès – des vérités révélées, en quelque sorte, et non de simples visions. L’explication est sans doute que, pour être capable de déterminer le caractère subjectif d’une vision, il faut être en mesure de conserver la notion même de subjectivité, laquelle disparaît chez un mystique sous l’emprise de psychédéliques. L’expérience mystique n’est peut-être, finalement, que ce que l’on ressent lorsque le réseau cérébral du mode par défaut est désactivéxi. » On retrouve ici le préjugé « scientifique » habituel sur la nature même de l’objectivité. Une « simple vision » ne serait que de l’ordre du « subjectif », et donc fort loin de l’« objectivité » attribuée aux « vérités révélées » (une objectivité elle-même en quelque sorte subjective, et qui serait, pour le scientifique, faussement ressentie par les croyants et les mystiques). Carhart-Harris affirme sans autre précaution de langage que la subjectivité « disparaît chez un mystique sous l’emprise de psychédéliques ». Cette formulation est en soi fort étrange. Je doute qu’elle puisse correspondre, par exemple, aux expériences de Thérèse d’Avila ou de Jean de la Croix, des « mystiques » qui n’ont vraisemblablement jamais été sous une telle « emprise ». Je doute aussi que les mystiques voient toujours leur « subjectivité » disparaître. Plus fondamentalement, je doute que les « vérités révélées » et même certaines « visions » ne soient que des productions (subjectives) de cerveaux simplement laissés à eux-mêmes et privés de toute régulation par le chef d’orchestre que le MPD est censé représenter. Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur les « vérités révélées » et les « visions » mystiques, il n’est pas acceptable, du point de vue d’une bonne méthodologie scientifique, de les considérer toujours et a priori comme n’étant que des phénomènes subjectifs. Cette question reste, à mon sens, entièrement ouverte. Il se pourrait en effet que ces phénomènes soient non seulement « subjectifs », mais également, et en réalité, parfaitement « objectifs ». Si l’on reprend la thèse du cerveau-antenne, émise en 1898 par William Jamesxii, et si l’on admet, au moins hypothétiquement, l’existence d’entités spirituelles indépendantes de la conscience humaine, il n’est pas impossible que ces entités puissent communiquer objectivement avec le cerveau-antenne de certains humains (chamanes, mystiques, poètes,…). D’une part, on ne peut pas exclure a priori que le moi subjectif ne perd pas sa subjectivité lorsqu’il atteint le plus haut point de l’extase mystique, et d’autre part, on ne peut pas non plus exclure a priori l’existence d’entités objectives qui peuvent intervenir et interagir objectivement avec le moi subjectif du sujet « extatique ». Sans doute l’objectivité scientifique doit-elle éviter de se laisser emporter par les passions subjectives. Mais lorsque l’objet de l’investigation scientifique est précisément le sujet humain lui-même, et surtout le sujet humain en tant qu’il est plongé au cœur abyssal de sa propre subjectivité, et élevé dans le même temps à l’acmé de sa possible transcendance, alors nous sommes confrontés à un problème crucial, sur le plan méthodologique : qu’est-ce qui doit prévaloir ici, l’objectif ou le subjectif ? Ne peut-on d’ailleurs envisager une troisième position, qui intégrerait ces deux niveaux en une méta-subjectivité qui serait aussi une méta-objectivité ? C’est à cette idée même de méta-objectivité (méta-physique) que des neuroscientifiques comme Carhart-Harris s’opposent a priori : « Précisons que Carhart-Harris n’idéalise pas les composés psychédéliques et qu’il goûte peu la ‘pensée magique’ ou la ‘métaphysique’ qu’ils alimentent chez leurs adeptes, comme l’idée que la conscience puisse être ‘transpersonnelle’, c’est-à-dire une propriété de l’univers et non du cerveau. Selon lui, les formes de conscience que les psychédéliques libèrent sont des régressions vers un mode de cognition ‘plus primitif’. À l’instar de Freud, ils pensent que la perte du moi et le sentiment d’unité qui caractérisent l’expérience mystique (d’origine chimique ou religieuse) nous renvoient à la condition psychologique du nouveau-né au sein de sa mère, un stade auquel il n’a pas encore développé de sens de lui-même, en tant qu’individu distinct. Pour Carhart-Harris, le sommet du développement humain est l’avènement de ce moi distinct, ou ego, et l’ordre qu’il impose à l’anarchie d’un esprit primitif, secoué par les désirs et les peurs, et abandonné à diverses formes de pensée magiquexiii. »

Personnellement, je ne pense pas que le sommet de l’esprit humain soit le moi ou l’ego. Il est fort probable que la réalité de l’esprit et l’essence de la conscience soient beaucoup plus subtiles. Elles pourraient bien être symbolisées par des formes de symbiose entre le moi, l’esprit et l’âme. Ces formes de symbiose ont été magnifiquement synthétisées par le Psalmiste, en une seule formule : « Comme un petit enfant contre sa mère, telle est mon âme en moixiv. »

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iIl est important des souligner que l’IRMf et les autres techniques d’imagerie cérébrale ne mesure pas directement l’activité du cerveau, mais seulement certaines variables comme le flux sanguin intracrânien, ou la consommation d’oxygène par les cellules neuronales. Mais l’interprétation de ces variables observées reste un sujet ouvert.

iiPropos rapportés par Michaël Pollan. Voyage aux confins de l’esprit. Ce que le LSD et la psilocybine nous apprennent sur nous-mêmes, la conscience, la mort, les addictions et la dépression. Trad. Leslie Talaga et Caroline Lee. Quanto, 2018. p.302

iiiEn anglais « Default Mode Network » (DMN)

ivMarcus Raichle et al. « A Default Mode of Brain Function ». Proceedings of the National Academy of Sciences 98(2):676-82 . Février 2001.

vCf. Randy L. Buckner et al, « The Brain’s Default Network », Annals of the New York Academy of Sciences vol. 1124, n°1, 2008 : « Le réseau par défaut est actif lorsque les individus sont engagés dans des tâches centrées sur le monde ‘intérieur’, y compris la récupération de la mémoire autobiographique, la vision de l’avenir et la conception des perspectives d’autrui. L’examen détaillé de l’anatomie fonctionnelle du réseau révèle qu’il est plus facile de le comprendre en tant que sous-systèmes multiples en interaction. Le sous-système du lobe temporal médian fournit des informations sur les expériences antérieures sous la forme de souvenirs et d’associations qui sont les éléments constitutifs de la simulation mentale. Le sous-système préfrontal médian facilite l’utilisation flexible de ces informations au cours de la construction de simulations mentales pertinentes pour soi. Ces deux sous-systèmes convergent vers d’importants nœuds d’intégration, dont le cortex cingulaire postérieur. Les implications de ces observations fonctionnelles et anatomiques sont discutées en relation avec les rôles adaptatifs possibles du réseau par défaut dans l’utilisation des expériences passées pour planifier l’avenir, naviguer dans les interactions sociales et maximiser l’utilité des moments où nous ne sommes pas autrement occupés par le monde extérieur. »

viMichaël Pollan. op. cit., p. 303

viiEntretien entre Robin Carhart-Harris et Michaël Pollan, op.cit. p. 304

viii« Plus la diminution du débit sanguin et de la consommation d’oxygène étaient rapides, plus un sujet était susceptible de connaître une dissolution de la perception de soi. » Ibid. p. 306

ixIbid. p. 306-307

xIl est d’ailleurs à noter que le moi soumis à l’expérience de certaines « extases » sait qu’il vit un moment exceptionnel, il sait aussi qu’il ne pourra pas en traduire s, plus tard,la nature ineffable en mots, et il sait enfin qu’il risque de perdre presque intégralement le souvenir des détails de l’expérience, excepté le fait même qu’elle a eu lieu.

xiIbid. p. 307

xiiWilliam James. Human Immortality. 1898. Ed. Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge.

xiiiMichaël Pollan. op. cit., p. 315

xivPs 130 (131), 2

Drunkenness, Trance and Consciousness


« Rye with ergot »

Over the millennia, the growth of human consciousness may have been particularly favoured in a few psychically pre-disposed individuals, for example during exceptional, acute, unheard-of, literally unspeakable experiences, such as those experienced in the face of imminent death, or in the rapture of trance. These experiences, which were completely out of the ordinary, were all opportunities for unexpectedly revealing to the ‘I’ certain aspects of the unfathomable depths of the Selfi. Often repeated during individual experiences, and gradually assimilated culturally by communities during collective trances, ecstatic states of consciousness were shared very early in human history, in socialised forms (proto-religions, cult rites, initiation ceremonies). These experiences, which I would describe as ‘proto-mystical’, may have been facilitated by a number of favourable conditions (environment, climate, fauna, flora). Through an epigenesis effect, they undoubtedly also had a long-term impact on the neuronal, synaptic and neurochemical evolution of the brain, producing an organic and psychic terrain that was increasingly adapted to the reception of these phenomena, and resulting in a correlative increase in ‘levels of consciousness’. Countless experiences of trance or ecstasy, which may initially have been linked to accidental circumstances, and then melted like lightning onto virgin consciousnesses, or may have been long-prepared, culturally desired and deliberately provoked during cultic rites, enabled the mental terrain of the brains of the Homo genus never to cease sowing and budding, as if under the action of a slow psychic yeast intimately mingled with the neuronal paste. These powerful mental experiences probably accelerated the neurochemical and neurosynaptic adaptation of the brains of Palaeolithic man. To a certain extent, they revealed to them the unspeakable nature of the immanent ‘mystery’ that reigned in the depths of their own brains. The mystery was revealed to be present not only in human consciousness, just awakened from its slumber, but also all around it, in Nature, in the vast world, and beyond the cosmos itself, in the original Night – not only in the Self, but also in what could be called the Other.

Neuronal, synaptic and neurochemical evolution were essential conditions for mental, psychic and spiritual transformation. Accelerated by increasingly complex feedback loops, it involved physiological, neurological, psychological, cultural and genetic changes, catalysing the exploration of new paths. We can postulate the existence of an immanent, constantly evolving, epigenetic link between the evolution of the brain’s systemic structure (neurons, synapses, neurotransmitters, inhibitory and agonistic factors) and its growing capacity to accommodate these ‘proto-mystical’ experiences.

What is a ‘proto-mystical’ experience? The prototype is the shamanic experience of leaving the body (‘ecstasy’), accompanied by surreal visions and an acute development of awareness of the Self (‘trance’). A hunter-gatherer living in some region of Eurasia may happen to consume one of dozens of mushroom species with psychotropic properties. Suddenly he/she is overcome by a ‘great flash of consciousness’, stunned, transported, delighted and ecstatic. The psychotropic molecules in the mushroom stimulated a massive quantity of neurotransmitters, disrupting the functioning of the brain’s neurons and synapses. In the space of a few moments, there is a radical difference between the usual state of ‘consciousness’ and the sudden state of ‘super-consciousness’. The absolute novelty and unprecedented vigour of the experience will mark him/her for life. From now on, he/she will have the certainty of having experienced a moment of double consciousness. His/her usual, everyday consciousness was, as it were, transcended by a sudden super-consciousness. A powerful ‘dimorphism’ of consciousness was revealed in him/her, of a different nature from the daily alternation of wakefulness and sleep, or the ontological split between life and death. Far from being rare, this experience, however singular, would be repeated for countless generations.

Since ancient times, dating back to the beginning of the Palaeolithic, more than three million years ago, hunter-gatherers of the Homo genus have known about the use of psychoactive plants, and have consumed them regularly. Long before the appearance of Homo, a large number of animal species (such as reindeer, monkeys, elephants, moufflons and felines) also used them, as they continue to do today.ii Living in close symbiosis with these animals, the hunter-gatherers did not fail to observe them. If only out of curiosity, they were encouraged to imitate the strange (and dangerous for them) behaviour of these animals when they indulged in psychoactive substances – substances found in various plant species that are widespread in the surrounding environment all over the Earth. This abundance of psychotropic plant species in nature is in itself astonishing, and seems to suggest that there are underlying, systemic reasons at work – forms of fundamental, original adequacy between the psychotropic molecules of plants and the synaptic receptors of animal brains. Today, there are around a hundred species of psychoactive mushrooms in North America. The vast territories of Eurasia must have had at least as many in the Palaeolithic period, although today there are only around ten species of mushroom with psychoactive properties. Paleolithic Homo often observed animals that had ingested plants with psychoactive effects, which affected their ‘normal’ behaviour and put them in danger. Homo was tempted to imitate these animals, ‘drugged’, ‘delighted’, ‘stunned’ by these powerful substances, wandering in their reveries. Astonished by their indifference to risk, Homo must have wanted to ingest the same berries or mushrooms, to understand what these so familiar prey could ‘feel’, which, against all odds, offered themselves up, indifferent, to their flints and arrows… Today, in regions ranging from northern Europe to Far Eastern Siberia, reindeer have been found to consume large quantities of fly agaric during their migrations – as have the shamans who live in the same areas. This is no coincidence. In Siberia, reindeer and hunter-herders live in close symbiosis with the Amanita muscaria fungus.

Molecules of muscimoleiii and ibotenoic acid from Amanita muscaria have an intense effect on the behaviour of humans and animals. How can we explain the fact that such powerful psychotropic molecules are produced by simple fungi, elementary forms of life compared to higher animals? Why, moreover, do these fungi produce these molecules, and for what purpose? This is a problem worthy of consideration. It is a phenomenon that objectively links the mushroom and the brain, humble fungal life and the higher functions of the mind, terrestrial humus and celestial lightning, peat and ecstasy, by means of a few molecules, psycho-active alkaloids, linking different kingdoms… It’s a well-documented fact that shamans on every continent of the world, in Eurasia, America, Africa and Oceania, have been using psychoactive substances since time immemorial to facilitate their entry into a trance – a trance that can go as far as ecstasy and the experience of ‘divine visions’. How can these powerful effects be explained by the simple fact that the immediate cause is the consumption of common alkaloid plants, whose active ingredients consist of one or two types of molecule that act on neurotransmitters?

As the peoples of northern Eurasia migrated southwards, they brought with them shamanism, its sacred rites and initiation ceremonies, adapting them to new environments. Over time, Amanita muscaria, the North Siberian mushroom, had to be replaced by other plants, endemically available in the environments they crossed, and with similar psychotropic effects. R. Gordon Wasson, in his book Divine Mushroom of Immortalityiv , has skilfully documented the universality of their consumption. He did not hesitate to establish a link between shamanic practices involving the ingestion of psychotropic plants and the consumption of Vedic Soma. As far back as 3e millennium BC, the ancient hymns of the Ṛg Veda described in detail the rites accompanying the preparation and consumption of Soma during the Vedic sacrifice, and celebrated its divine essence.v

The migratory peoples who consumed Soma called themselves Ārya, a word meaning ‘noble’ or ‘lord’. This Sanskrit term has become a sulphurous one since it was hijacked by Nazi ideologists. These peoples spoke languages known as Indo-European. Coming from northern Europe, they made their way towards India and Iran, through Bactria and Margiana (as attested by the remains of the ‘Oxus civilisation’) and Afghanistan, before finally settling permanently in the Indus valley or on the Iranian high plateaux. Some of them passed through the area around the Caspian Sea and the Aral Sea. Others headed for the Black Sea, Thrace, Macedonia, modern-day Greece and Phrygia, Ionia (modern-day Turkey) and the Near East. Once in Greece, the Hellenic branch of these Indo-European peoples did not forget their ancient shamanic beliefs. The Eleusis mysteries and other mystery religions of ancient Greece have recently been interpreted as ancient Hellenised shamanic ceremonies, during which the ingestion of beverages with psychotropic properties induced mystical visions.vi

During the Great Mysteries of Eleusis, cyceon, a beverage made from goat’s milk, mint and spices, probably also contained as its active ingredient a parasitic fungus, rye ergot, or an endophytic fungus living in symbiosis with grasses such as Lolium temulentum, better known in French as ‘ivraie’ or ‘zizanie’. Rye ergot naturally produces a psychoactive alkaloid, lysergic acid, from which LSD is derived.vii Albert Hofmann, famous for having synthesised LSD, states that the priests of Eleusis had to process Claviceps purpurea (rye ergot) by simply dissolving it in water, thereby extracting the active alkaloids, ergonovine and methylergonovine. Hofmann also suggested that cyceon could be prepared using another species of ergot, Claviceps paspali, which grows on wild grasses such as Paspalum distichum, and whose effects, which he called ‘psychedelic’, are even more intense, and moreover similar to those of the ololiuhqui plant of the Aztecs, which is endemic in the Western hemisphere. When these powerful psychoactive ingredients are ingested, the mind seems to be torn between two heightened (and complementary) forms of consciousness, one focused on the outside world, the world of physical sensations and action, and the other focused on the inner world, the world of reflection and unconscious feelings.

These two forms of consciousness seem to be able to be excited to the last degree, jointly, or in rapid alternation. They can also ‘merge’ or enter into mutual ‘resonance’.

On the one hand, the sensations felt by the body are taken to extremes, because they are produced directly at the very centre of the brain, and not perceived by the senses and then relayed by the nervous system.

On the other hand, the mental, psychic and cognitive effects are also extremely powerful, because multiple neurons can be stimulated or inhibited simultaneously. For example, the action of inhibitory neurotransmitters (such as GABA) can increase massively and spread throughout the brain. Suddenly, and strongly, the action potential of post-synaptic neurons or glial cells in the brain decreases. The massive inhibition of post-synaptic neurons results, subjectively, in a radical decoupling between the usual level of consciousness, a kind of ‘external’ consciousness, dominated by the influence of external reality, and an ‘internal’ level of consciousness, turned inwards, an interior completely detached from the surrounding, immediate reality. It follows that the ‘internal’ consciousness is brutally sucked into this independent psychic universe that C.G. Jung calls the ‘Self’, and to which countless traditions refer under various names.

The complex neurochemical processes that take place in the brain during shamanic ecstasy can be summarised as follows: psychoactive molecules (such as psilocybin) are structurally very close to organic compounds (indoles) that occur naturally in the brain. They suddenly place the entire brain in a state of near-absolute isolation from the outside world, which is perceived through the five senses. Consciousness is deprived of all access to its usual, everyday world: the brain, on the other hand, is almost instantly plunged into an infinitely rich universe of forms, movements, and ‘levels of consciousness’ very different from those of everyday consciousness. According to research carried out by Dr Joel Elkes at the Johns Hopkins Hospital in Baltimore, the subjective consciousness of a subject under the influence of psilocybin can ‘alternate’ easily between the two states just described – the ‘external’ state of consciousness and the ‘internal’ state of consciousness. The alternation of the two states of consciousness can be observed experimentally, and can even be induced simply by the subject opening and closing his or her eyes. This establishes the structural, systemic possibility of to-ing and fro-ing between ‘external’ consciousness, linked to the world of perception and action, and ‘internal’ consciousness, inhibited in relation to the external world but uninhibited in relation to the internal world. We might hypothesise that the original emergence of consciousness, as it developed in Palaeolithic man, was the result of a similar phenomenon of ‘resonance’ between these two types of consciousness, a resonance accentuated precisely when psychoactive substances were ingested. Psilocybin, for example, causes consciousness to ‘flicker’ between these two fundamental, totally different states, and in so doing, it makes the subject himself appear as if from above, insofar as he is capable of these two kinds of consciousness, and insofar as he is capable of navigating between several states of consciousness, between several worlds, until he reaches the world of the divine.

It is a very old and universal symbol, that in the muscimoles of the Amanite, in the ergot of the weed, is hidden not only the power of drunkenness, but a pathway to the divine… We find it again in the Gospel, albeit in metaphorical form. « As the people slept, his enemy came and sowed drunkenness among the wheat, and went away. When the weeds had grown and produced fruit, then the tares also appeared. »viii

Should we uproot this weed that makes us drunk and crazy? No! the wheat would be uprooted with it. « Let the two grow together until the harvest. And at harvest time I will say to the reapers, ‘Gather the weeds first and bind them in bundles to consume them; but the wheat gather it into my barn’. »ix

The tares must remain mixed with the wheat until the ‘harvest’. Only then can the chaff be burnt. It must be put to the fire, because it is itself- even a fire that consumes the spirit, a fire that illuminates it with its flashes, and opens it to vision.

The spiritual metaphor of tares is similar to that of leaven. Tares make you drunk, leaven makes the dough rise. The ergot of the rye ferments the spirit and raises it to the invisible worlds. A little leaven mixed with the dough ferments it and makes it risex

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iA sense of ‘mystery’ must have emerged long ago in Homo sapiens, in parallel with an obscure form of self-awareness – a latent awareness of an unconscious ‘presence’ of self to the Self. These two phenomena, the intuition of mystery and the pre-consciousness of the unconscious self, are undoubtedly linked; they paved the way for the gradual coming to light of the Ego, the formation of subjective consciousness, the constitution of the subject.

iiCf. David Linden, The Compass of Pleasure: How Our Brains Make Fatty Foods, Orgasm, Exercise, Marijuana, Generosity, Vodka, Learning, and Gambling Feel So Good. Penguin Books, 2011

iiiMuscimole is structurally close to a major central nervous system neurotransmitter: GABA (gamma-aminobutyric acid), whose effects it mimics. Muscimole is a powerful agonist of type A GABA receptors. Muscimole is hallucinogenic in doses of 10 to 15 mg.

ivRichard Gordon Wasson, Soma: Divine Mushroom of Immortality, Harcourt, Brace, Jovanovich Inc, 1968

vThe Wikipedia article Fly agaric reports that the survey Hallucinogens and Culture (1976), by anthropologist Peter T. Furst, analysed the elements that could identify fly agaric as Vedic Soma, and (cautiously) concluded in favour of this hypothesis.

viCf. Peter Webster, Daniel M. Perrine, Carl A. P. Ruck, « Mixing the Kykeon », 2000.

viiIn their book The Road to Eleusis, R. Gordon Wasson, Albert Hofmann and Carl A. P. Ruck believe that the hierophant priests used rye ergot Claviceps purpurea, which was abundant in the area around Eleusis.

viiiMt 13:25-26

ixMt 13:29-30

xCf. Mk 4:33-34

La métaphysique du singe


 

On l’appelle Aï (parce que c’est là son cri), Paresseux, ou encore Bradypus. Il a trois doigts et dix-huit dents (toutes des molaires). Son cou est doté de neuf vertèbres, ce qui lui permet de tourner la tête sur un angle de 270°.

Il est couvert de poils verdâtres et d’algues vertes, grouillant de vermines symbiotiques et de cyanobactéries. Il fait ses besoins au pied des arbres une fois par semaine et se déleste alors en une seule fois d’un peu moins de la moitié de son poids. Il se déplace extrêmement lentement et ne s’accouple qu’une fois tous les deux ans. Mais la plupart du temps, il dort. Il rêve. A quoi ?

En fait, ce singe singulier est perpétuellement « drogué » aux alcaloïdes que la forêt environnante lui procure en abondance, et dont il fait une consommation sans mesure.

Il est loin d’être le seul animal, d’ailleurs, sous influence

En réalité, l’ n’a rien d’exceptionnel, en cette matière. De très nombreuses autres sortes d’animaux recherchent activement les substances chimiquement actives qui leur conviennent. Au Gabon, les éléphants, les gorilles, et de nombreuses variétés d’oiseaux mangent de l’iboga, qui est un hallucinogène. Au Canada, les rennes raffolent de champignons comme l’amanite tue-mouches (Amanita muscaria), également hallucinogènes.

En fait, toute l’Arche de Noé semble « accro » à telle ou telle substance spécifique...

Le papillon sphinx à tête de mort ne peut vivre sans Datura et sans Atropa belladona, le puma se shoote au Quinquina gris, les mouflons cherchent leurs doses quotidiennes de lichens psychotropes, les éléphants de l’Afrique sub-sahélienne exigent leurs noix de marula, les chimpanzés leur nicotine, et les chats cherchent l’extase dans leur herbe-à-chat (Nepeta cataria). Enfin, l’on a pu tester l’impact spectaculaire du LSD sur des escargots et des poissons rouges. On en induit que ces derniers ont aussi besoin de rêver, et disposent d’une certaine capacité à sortir de leur condition « naturelle »…

D’où tout cela vient-il ? De certains effets de la chimie des alcaloïdes (d’origine végétale) sur divers neurotransmetteurs (que l’on trouve universellement dans le règne animal)

Les alcaloïdes sont des molécules à base azotée, dérivées d’acides aminés, que l’on trouve dans de nombreux végétaux et champignons.

Ces molécules peuvent avoir divers effets, toniques, vomitifs, stimulants, dopants, calmants, dormitifs, sur toutes sortes d’animaux.

Et depuis des millénaires, les hommes ont pu observer sur eux-mêmes que certaines de ces molécules pouvaient avoir de puissantes propriétés psychotropes et psychoactives.

La morphine a été le premier alcaloïde à avoir été chimiquement isolé (en 1805) à partir du pavot à opium, mais la liste des alcaloïdes est longue et variée: curare, mescaline, caféine, nicotine, atropine, aconitine, strychnine, acide lysergique…

Vu l’apparente addiction du Paresseux aux alcaloïdes, une question vient à l’esprit: rêve-t-il ? Et si oui, à quoi ? Qu’est-ce que les alcaloïdes peuvent donc provoquer de si intéressant dans son cerveau, pour qu’il passe sa vie entière, perché dans les arbres, sans souci des jaguars, profondément endormi, et ressassant sans doute sans fin des songes de singes?

Cette question peut se généraliser. Pourquoi le monde animal semble-t-il si diversement et activement accroché aux alcaloïdes ?

Un début de réponse peut être suggéré à partir de l’expérience humaine elle-même. Depuis les temps les plus anciens, les hommes ont compris la puissance de certaines de ces substances psychotropes, et en ont exploré les effets, notamment lors de cérémonies d’initiation, ou de rites chamaniques.

LAyahuasca (« liane des esprits », ou « vin du mort », ou encore « vin de l’âme » selon différentes traductions du quechua), est utilisé traditionnellement par les chamans des tribus amérindiennes d’Amazonie comme breuvage hallucinogène, lors de rituels de guérison, de divination, de sorcellerie.

Son principe actif est le DMT (N,N-Dimethyltryptamine), dont on a pu dire qu’il permet d’émerger dans une « autre réalité », ce qui est une sorte d’euphémisme pour signifier que l’on se sépare radicalement de toute expérience connue habituellement, dans le monde des vivants, sur cette terre, pour accéder à un monde qui relève de l’indicible, du moins selon ceux qui peuvent en parler en connaissance de cause.

Dans les cas les plus extrêmes qui ont été recensés, cette « autre réalité » ne se découvre que par l’entremise des fameuses « expériences de mort imminente » (EMI, ou NDE selon l’acronyme anglais pour ‘Near Death Experiences’).

Dans un prochain article, j’évoquerai les résultats de plusieurs études récentes sur les liens entre le DMT et les EMI, faites au Centre de psychiatrie de l’Imperial College de Londres et au Groupe de science du coma de l’Université de Liège.

Je m’attarderai notamment sur le lien entre le DMT et la glande pinéale, que les anciens Égyptiens appelaient « œil d’Horus », et que Descartes désignait comme siège de l’âme…

Mais avant d’aborder ces questions, je voudrais revenir un instant sur l’expérience des aïs et des autres animaux, qui, par la magie des alcaloïdes, sont transportés depuis des millions d’années dans un monde dont ils n’ont absolument aucun moyen de comprendre l’étendue, la profondeur et la puissance, mais qu’ils continuent d’explorer jour après jour, avec leurs moyens propres.

Si l’homme est aujourd’hui capable d’explorer des visions chamaniques ou de subir des EMI, c’est peut-être parce que le règne animal tout entier a préparé le terrain, en accumulant, depuis des âges extrêmement reculés, un réservoir immense d’expériences, et qu’une partie de cet héritage animal, biologique, s’est transmise au long des mutations et des évolutions, à l’homme.

Et cette évolution est loin d’être terminée…

Mais il est déjà possible, me semble-t-il, d’en tirer dès aujourd’hui certaines leçons, qui ont valeur d’éternité.