On s’accorde en général à dire que le mot « philosophe » signifie originairement « qui aime la sagesse », du grec philos, « qui aime » et sophia, « sagesse ». D’après les dictionnaires étymologiques, le mot sophia a pour racine (indo-européenne) SAP-, « le goût ». Cette racine a donné en français les mots sapide, insipide, saveur, sapience et sagesse. Le « philosophe » serait donc, étymologiquement, un homme de goût, un goûteur. Le savoir serait par essence savoureux. Mais Platon dans le Cratyle propose autre filiation étymologique, sans doute ironique, mais stimulante. Il décèle dans Ie mot sophia la racine SÔ-, « sauter ». Le philosophe (platonicien) serait alors un homme qui aime le saut, le bond. En grec, σωτήρ (sôter), c’est surtout Ie « sauveur ». Il faut sauter pour (se) sauver. « L’art de sauter hors de soi-même est l’acte le plus haut », dit d’ailleurs Novalis. Le philosophe est celui qui sait sauter hors de soi, comme un feu qui crépite, étincelle, se consume et se renouvelle.
L’étymologie n’est pas une science exacte, Mais elle met en valeur ce qui pourrait ne rester qu’implicite. En creusant le vieux mot de « sagesse », nous déterrons diverses racines. Savoir, saveur, sauteur, sauveur se font soudain signe.
Parfois, je suis traversé par des pensées qui ne sont, à l’évidence, en rien semblables aux pensées courantes, à ces pensées auxquelles on pense sans trop y penser, ou à ces soliloques qui semblent découler naturellement des nécessités de la vie quotidienne — laquelle souvent s’écoule elle-même sans qu’elle se pense assez. Ces pensées traversantes se présentent inopinément ; elles sont presque toujours étranges, décalées, subtiles, bizarres en un sens, et fort rarement imposantes, éclatantes, abasourdissantes. Elles semblent venir, comme des bosons, du fin fond de l’univers, ou de quelque chaos primordial, ou encore, plus poétiquement, d’une muse, ou alors elles sont comme écloses de quelque divinité cachée. Je me rends bien compte à quel point le fait d’évoquer dans ce contexte cette putative origine (celle d’une « divinité cachée ») pourrait susciter sarcasmes et commisération de la part de lecteurs contemporains, parfaitement matérialistes et dûment endurcis. Mais peu importe. Je fais seulement part de morceaux de vie. Tout cela est, bien entendu, livrable à la disputatio. Il reste que ce sont là des faits passés. Je note encore qu’il n’y avait aucune raison évidente pour que ces pensées venues d’ailleurs que de mon propre cerveau (comme il me semble encore), naquissent en moi à tel moment particulier, ou pour telle ou telle raison objective. Simplement, elles survinrent. Puis elles s’en allèrent. Si je ne prenais pas la peine de les noter rapidement, elles s’évanouissaient comme un rêve s’efface dans la brume du petit matin. Il me faut souligner aussi que ces pensées, aussi insaisissables fussent-elles, paraissaient cependant autonomes, et fondées sur un fond propre ; elles semblaient assurées d’elles-mêmes, confiantes en leur force. Malgré cette puissance immanente, elles se présentaient modestement, comme faisant des « avances », comme si elles n’étaient que des préliminaires timides d’un possible « dialoguei » — entre elles et moi. Quelque être, réellement inenvisageable, mais apparemment spirituel, semblait-il vouloir s’immiscer dans le courant de mes pensées fluctuantes, errantes ? Y glissait-il à dessein des impulsions nouvelles, induisait-il des tentations de cheminement, ouvrait-il des amorces de bifurcations, encourageait-il certains dépassements ? Peut-être, mais ses fragments de pensée n’avaient rien à voir, en tout cas, avec des pensées qui auraient eu la forme assertorique de syllogismes, du genre A + B donc C, ou bien qui auraient succombé à la tyrannie du présent et des futurs immédiats. J’étais alors dans l’intuition pure, le sourd pressentiment, ou l’étincelle perçante. Je dansais à l’étroit sur la pointe aiguë d’aiguilles à venir. J’ajoute que cet être extérieur, et sans doute supérieur, entrait en rapport avec moi sans jamais prévenir, mais toujours avec douceur, avec finesse, et un soupçon de détachement. Aucune comparaison possible avec les pensées ou les idées qui sont habituellement liées au monde réel, aux affaires en cours, aux relations avec les autres humains. D’ailleurs, ces impulsions, ces tentations, ces amorces, ces dépassements, n’avaient que rarement à voir avec l’action concrète, matérielle. Il s’agissait en général de perspectives plus lointaines, de limbes idéels, de synchronicités non sollicitées. On pourrait aussi demander si cet être était, en somme, une sorte d’« ange » ? Je ne le pense pas. D’ailleurs, ce mot est désormais trop connoté. On sait qu’il a été assez souvent employé dans les anciennes Écritures hébraïques (comme la Genèse ou l’Exode), et (plus rarement) dans les Écritures néo-testamentaires, mais maintenant, en ces temps dits « modernes », le fait d’employer un tel mot classe immédiatement parmi les exaltés, ou les naïfs. So be it ! Il reste que cet être, ou cet « ange », peu importe au fond, possédait une sorte de personnalité subtile, fine, élusive. Il est possible que cet être ait aussi un moi (du moins le conjecturè-je, en employant ce vocable de préférence à un autre). Mais il est certain, en revanche, que ce moi, s’il existe, est alors réellement d’une autre nature, d’une autre essence que celle du moi dont chacun d’entre nous dispose. Cette essence, s’il y avait un moyen de la connaître, serait certainement bien plus « élevée », sous plusieurs rapports, que celle de mon moi à moi, pour ce que je puis en dire. Mais là n’est pas la question, au fond. Ce qui importe, c’est que chacun doive se battre, à son niveau de réalité, dans son propre monde, avec ses propres forces, et en vue de ses fins les plus chères. Les hiérarchies, quand il s’agit de l’essence de la personne même et celle de l’âme qui l’anime, n’ont pas de sens. La substance de l’esprit est une, partout dans l’univers : cela explique d’ailleurs que l’on puisse « communiquer » d’esprit à esprit, et à travers les mondes. Il y avait donc cet être, cet autre que moi, cet être extérieur, surgissant en mon intérieur avec légèreté, douceur, et laissant paraître une sorte d’affinité avec ce moi qu’ici-bas il me revient d’incarner. Il voulait bien transmettre directement, sans intermédiaire, quelques idées subliminales, rapidement évanescentes. Que je les saisisse ou non semblait d’ailleurs ne pas avoir tant d’importance que cela. Le monde est si vaste, et l’éternité a tout son temps. Mais, aujourd’hui, avec le recul de l’expérience, je me remémore encore ces moments-là, où je sentis sa présence évasive, et je vois bien qu’alors il eût mieux valu que je prêtasse une attention plus scrupuleuse aux intuitions dont il me gratifia, en ces occasions.
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iCf. Novalis. Les Fragments. Traduit de l’allemand par Maurice Maeterlinck, Bruxelles, 1895, p.67
Nous sommes à la fois « plus », « moins » et « autre » que la conscience que nous avons de nous-mêmes. Et cette différence, notre conscience n’en a pas conscience, tant qu’elle ne se dépasse pas elle-même.
Novalis affirme que l’acte de se dépasser soi-même est partout « l’acte suprême, l’origine, la genèse de la vie. La flamme n’est pas autre chose qu’un tel acte.»i
Innombrables sont les manières de dépassements. L’étincelle ‘dépasse’ le silex, ou la braise. Le Phoenix ‘dépasse’ la cendre. Les poètes ‘dépassent’ les mots.
Au premier chant du Paradis, Dante a forgé un néologisme: ‘trasumanar’.
« Trasumanar significar per verba non si poria. »ii
Littéralement traduit: « Transhumaniser, par des mots ne se peut signifier ».
Selon un traducteur du 19ème siècle: « Qui pourrait exprimer, par des paroles, cette faculté de transhumaner ! »
Une traduction récente propose: « Outrepasser l’humain ne se peut signifier par des mots. »iii
Dante invente un mot pour exprimer ce qui ne peut se signifier par des mots…
De quelle ‘outrepassement’, ou de quel ‘trans-humanisme’ est-il question ? Dante vient d’évoquer la vision dans laquelle il était plongé en compagnie de Béatrice. Cette expérience fut si profonde qu’il la compara à la vision de Glaucus, « quand il goûta l’herbe, qui le fit dans la mer parent des dieux », selon le vers d’Ovide, dans les Métamorphoses.
Un commentateur a fait le lien entre ce vers de Dante, le vers d’Ovide, et l’extase de S. Paul qui a dit aux Corinthiens qu’« il fut ravi jusqu’au troisième ciel ; si ce fut dans ce corps, je ne sais, si ce fut hors de ce corps, je ne sais, Dieu seul le sait.»iv
Sept siècles après Dante, les ‘transhumanistes’ ont repris le mot, mais pas l’idée.
Il faut sans doute être poète pour goûter le « dépassement ».
Dans Les paradis artificiels,Baudelaire décrit « le goût de l’infini » de l’homme.
Il dit « ne supporter la condition humaine qu’en plaçant entre elle et lui l’écran ou le filtre de l’opium », pour « expérimenter l’infini dans le fini »v.
Il emploie, pour la première fois, l’expression « homme augmenté », mais dans un sens péjoratif, dépréciateur, critique.
« L’homme a voulu rêver, le rêve gouvernera l’homme. Il s’est ingénié pour introduire artificiellement le surnaturel dans sa vie et dans sa pensée ; mais il n’est, après tout (…) que le même homme augmenté, le même nombre élevé à une très haute puissance. Il est subjugué ; mais, pour son malheur, il ne l’est que par lui-même. »
Poussé à outrance, le « goût de l’infini » de l’homme l’aveugle. Il se prend pour son propre Dieu.
« Personne ne s’étonnera qu’une pensée finale, suprême, jaillisse du cerveau du rêveur : ‘Je suis devenu Dieu !’, qu’un cri sauvage, ardent, (…) culbute les anges disséminés dans les chemins du ciel: ‘Je suis un Dieu!’ ».vi
Rimbaud ouvre une autre piste. Il sait qu’il a « vu », et il sait qu’il est un « autre ».
« Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. (…) Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. (…) Il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! »vii
L’Homme augmenté. L’Homme-Dieu. Le Suprême Savant. Le Voyant…
Un autre poète encore, Henri Michaux, cisèle des formules plus mesurées, ressassées et pleines de sous-entendus.
Les mots français ‘dépasser, surpasser, outrepasser’ dénotent des différences de degré et de nature. En latin, en grec, en hébreu, en sanskrit, on trouve d’autres nuances, et des métaphores inattendues.
Le latin transeosignifie ‘aller au-delà, se changer en’. Riche est le latin en synonymes du dépassement. Supero : ‘surpasser, survivre’, antecello : ‘dépasser, s’élever en avant des autres’, excello, ‘dépasser, exceller’, excedo, ‘dépasser, sortir de’.
Dans la langue de la Bible, excessus, ‘départ, sortie’,traduit le grec ἔκστασις, ex-stase, qui est aussi le‘transport’ de l’esprit.
Le grec rend l’idée du dépassement en recourant au préfixe ύπερ, hyper, comme dans: ύπερϐάλλειν, ‘dépasser, l’emporter sur’, ou encore: hyper-anthropos, ‘supérieur à l’homme’.
En hébreu, c’est le mot ‘hébreu’ lui-même, עֵֵבֶר, qui veut dire ‘dépasser’. ‘Hébreu’ vient du nom du patriarche des Hébreux, Héberix, – dont la racine vient du verbeעָבַר, ‘passer, aller au-delà, traverser’.x
Par extension, le verbeעָבַר signifie ‘violer, transgresser (une loi, un ordre, une alliance), mais aussi ‘passer outre, passer devant quelqu’un’xi, ou encore : ‘passer une faute, pardonner’.
Le sanskrit dispose de plusieurs dizaines de verbes qui traduisent de multiples nuances du ’dépassement’. Il possède des racines verbales comme tṝ तॄ ‘traverser, atteindre, accomplir, surpasser, surmonter, échapper’, laṅgh, ‘aller au-delà, exceller, surpasser, briller, transgresser’, ou pṛपृ ‘surpasser, exceller, être capable de’. Le sanskrit use aussi de nombreux préfixes.
L’un d’eux, atiअति, exprime l’idée d’au-delà, de surpassement, ce qui permet de forger des mots comme : ati–mānuṣa-, ‘surhumain’, devātideva, un ‘Dieu qui surpasse tous les dieux’.
En résumé, l’idée de ‘dépassement’ se trouve dans tous les peuples, toutes les langues, mais avec leurs biais propres.
Les Latins voient le dépassement comme un excès.
Mais pour les Grecs, le dépassement et l’excès mènent à l’extase.
Les Hébreux portent le ‘dépassement’ dans leur nom même, – ce qui revient peut-être, à l’inclure dans l’essence de leur psyché (nomen est numen).
Dans leur recherche constante du dépassement spirituel, les Indo-āryas ont inventé un mot désigner ce qui ‘surpasse’ (yajñātīta) le rite suprême de leur très ancienne religion (le Sacrifice, yajña).
Les langues, les cultures, les peuples conjuguent l’idée du dépassement sous toutes ses formes.
L’homme toujours cherche, et veut dépasser, l’infini même.
« Je crois fermement qu’on peut l’atteindre »xii, dit Fernando Pessoa.xiii
Idem chez Borgès, qui emprunte à John Donne l’idée d’un infini dépassement de l’âme.
« Nous avons le poème The Progress of the Soul (Le Progrès de l’âme) de John Donne: ‘Je chante le progrès de l’âme infinie’, et cette âme passe d’un corps à un autre. Il projetait d’écrire un livre qui aurait été supérieur à tous les livres y compris l’Écriture sainte. »xiv
D’où vient ce désir d’infini, cette recherche sans fin du ‘dépassement’ ?
Tout commence dans l’inconscient « océanique » de l’embryon humain. Il sait déjà, par mille signaux, qu’il est ici de ‘passage’, en ‘transit’, qu’un autre monde l’attend, tout proche, tangible, à portée de voix. Poussé à terme hors de l’utérus, une sortie difficile, une traversée étroite, une naissance l’attend. Lui revient d’assumer une nouvelle et unique façon d’être conscient, – d’« être-au-monde ».
Borgès explique : « [Gustav] Fechner pense à l’embryon, au corps qui n’est pas encore sorti du ventre maternel. Ce corps a des jambes qui ne servent à rien, des bras qui ne servent à rien, et rien de cela n’a de sens; cela n’aura de sens que dans une vie ultérieure. Nous devons penser qu’il en va de même de nous, que nous sommes pleins d’espoirs, de craintes, de théories dont nous n’avons nul besoin dans une vie purement mortelle. Nous n’avons besoin que de ce qu’ont les animaux et ils peuvent se passer de tout cela qui peut-être nous servira dans une autre vie plus complète. C’est un argument en faveur de l’immortalité. »xv
En devenir, nous continuons toujours de croître et de nous transformer. Les rêves et les idéaux ‘dépassent’ le cadre étroit des vies, ils incitent au dépassement, à grandir vers d’autres états de la conscience ou de l’être.
Il n’y a pas de limites.
Tout est possible.
A la fin de sa vie, Stephen Hawking a prédit l’avènement prochain de ‘super-humains’, résultant de manipulations génétiques, et la création de nouvelles espèces, au risque de la destruction du ‘reste’ de l’humanité.
« Dès que de tels super-humains apparaîtront, de graves problèmes politiques se poseront avec les humains non-augmentés, mis hors compétition. A leur place, une nouvelle race d’êtres auto-conçus, progressant toujours plus rapidement. »xvi
La mission de l’humanité dans le futur sera de répandre la vie dans la galaxie, comme des pollens de conscience dans la jardin cosmique…
« Nous transcenderons la Terre et apprendrons à vivre dans l’espace. »xvii
Le philosophe Hans Jonas va dans le même sens, et affirme que l’homme se trouve désormais en mesure d’user de la technique pour se transformer lui-même.
Dans une conférence au titre provocateur, « Règles pour le parc humain » (1999), Peter Sloterdijk annonça comme inévitable la fin de « l’ère de l’humanisme »xviii, et la nécessaire « réforme des qualités de l’espèce humaine », grâce aux progrès de la science génétique et des biotechnologies.
L’avenir de l’humanité est menacé par les tendances actuelles, « qu’il s’agisse de brutalité guerrière ou de l’abêtissement quotidien de l’homme par les médias ».xix
L’idéologie humaniste est désormais obsolète, et c’est Heidegger qui lui a porté les premiers coups. « Il caractérise l’humanisme – qu’il soit antique, chrétien ou des Lumières – comme l’agent de la non-pensée depuis deux mille ans. Heidegger explique que l’humanisme n’a pas visé suffisamment haut. »xx
La métaphysique avait fameusement défini l’homme comme animal rationale, l’animal rationnel. Mais cela aussi est obsolète. La différence décisive entre l’homme et l’animal n’est plus la raison, c’est le langage.
Le langage est la nouvelle ‘demeure’ de l’homme, car c’est par le langage que l’homme peut ‘ek-sister’.
Cette forme orthographique permet à Heidegger de souligner l’étymologie du verbe ‘exister’, qui a pour sens premier « sortir de », « sortir de là où l’on se tient ».
Il en conclut que c’est dans ‘l’ek-sister’, dans ‘l’extatique de l’ek-sistence’ que se trouve la dimension essentielle de l’Être.
Le moment de la naissance est une sorte de première ‘ek-stase’, de premier ‘dépassement’ de la nature, en apparaissant pour la première fois dans le monde humain, pour s’humaniser toujours davantage.
Heidegger aspire à un humanisme qui vise ‘suffisamment haut’.xxi
« L’humanisme consiste en ceci: réfléchir et veiller à ce que l’homme soit humain et non in-humain, ‘barbare’, c’est-à-dire hors de son essence. Or en quoi consiste l’humanité de l’homme ? »xxii
Quelle est l’essence de l’homme, selon Heidegger ?
La réponse est quasi-mystique :
« L’essence extatique de l’homme repose dans l’ek-sistence. »xxiii
« Ek-sistence signifie ek-stase [Hinaus-stehen] en vue de la vérité de l’Être.»xxiv
Quelle est cette vérité de l’Être?
Un jeu de mots, seul possible dans la langue allemande, l’explique:
« Il est dit dans Sein und Zeit ‘il y a l’Être’ ; « es gibt » das Sein. Cet ‘il y a ‘ ne traduit pas exactement « es gibt ». Car le « es » (ce) qui ici « gibt » (donne) est l’Être lui-même. Le « gibt » (donne) désigne toutefois l’essence de l’Être, essence qui donne, qui accorde sa vérité. Le don de soi [das Sichgeben] dans l’ouvert au moyen de cet ouvert est l’Être même. »xxv
En bon français : la vérité de l’Être, c’est que dans ce qui ‘est’, l’Être donne sa vérité…
L’essence de l’Être est aussi de se dépasser en s’ouvrant, en se ‘donnant’…
« L’Être est essentiellement au-delà de tout étant.(…) L’Être se découvre en un dépassement (Uebersteigen) et en tant que ce dépassement. »xxvi
Pour découvrir l’Être, l’homme doit donc, à son exemple, se dépasser, en un mot : ek-sister.
« L’homme est, et il est homme, pour autant qu’il est l’ek-sistant. Il se tient en extase en direction de l’ouverture de l’Être, ouverture qui est l’Être lui-même’. »xxvii
___________________
iNovalis. Fragments. Ed. José Corti. Paris, 1992, p. 198
iiDante Alighieri. La Divine Comédie. Paradis, Chant I, v. 70-72
iiiTraduction de Jacqueline Risset. Ed. Diane de Selliers, 1996
vC. Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, éd. de la Pléiade, 1975
viC. Baudelaire, Le poème du haschisch.Œuvres complètes, Paris, Gallimard, éd. de la Pléiade, 1975
viiLettre de A. Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant), 15 mai 1871
viiiHenri Michaux. Mouvements. NRF/ Le point du jour, 1951
ixHéber, fils de Selah, patriarche des Hébreux (Gen 10,24)
xComme dans les exemples suivants : « Il passa le gué du torrent de Jabbok » (Gn 32,23) . »Lorsque tu traverseras les eaux » (Is. 43,2). « Tu ne passeras pas par mon pays » (Nb 20,18)
xi Par exemple : »L’Éternel passa devant lui » (Ex 34,6)
xii« J’ai concentré et limité mes désirs, pour pouvoir les affiner davantage. Pour atteindre à l’infini — et je crois fermement qu’on peut l’atteindre — il nous faut un port sûr, un seul, et partir de là vers l’Indéfini. » Fernando Pessoa. Le livre de l’intranquillité. Vol. I. § 96. Ed Christian Bourgois, 1988, p.171
xiiiIl dit aussi : « Je n’ai jamais oublié cette phrase de Haeckel: ‘L’homme supérieur (je crois qu’il cite quelque Kant ou quelque Goethe) est beaucoup plus éloigné de l’homme ordinaire que celui-ci ne l’est du singe.’ Je n’ai jamais oublié cette phrase, parce qu’elle est vraie. » Fernando Pessoa. Le livre de l’intranquillité. Vol. I. §140. Ed Christian Bourgois, 1988, p.239-240
xivJ.L. Borgès. Sept nuits. Immortalité. Œuvres complètes II, Gallimard, 2010, p. 749
xvJ.L. Borgès. Sept nuits. Immortalité. Œuvres complètes II, Gallimard, 2010, p. 746
xviStephen Hawking, Brief Answers to the Big Questions, Ed. John Murray, 2018.
xviiStephen Hawking, Brief Answers to the Big Questions, Ed. John Murray, 2018.
xviiiCela se voulait être une allusion et une réponse polémique à la Lettre sur l’humanisme, adressée parHeidegger à Jean Beauffret en 1946. Cette Lettre avait été elle-même initialement conçue comme une réponse à l’ouvrage de Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1946).
xixPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.
xxPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.
xxi« Les plus hautes déterminations humanistes de l’essence de l’homme n’expérimentent pas encore la dignité propre de l’homme. En ce sens, la pensée qui s’exprime dans Sein und Zeit est contre l’humanisme. Mais cette opposition ne signifie pas qu’une telle pensée s’oriente à l’opposé de l’humain, plaide pour l’inhumain, défende la barbarie et rabaisse la dignité de l’homme. Si l’on pense contre l’humanisme, c’est parce que l’humanisme ne situe pas assez haut l’humanitas de l’homme. » Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 75
xxii Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 45
xxiiiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 61
xxivMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 65
xxvMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 87
xxviMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 95
xxviiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 131
Novalis
affirme: «Nous ne devons pas être seulement des hommes. Nous devons
être plus que des hommes ». Et il ajoute: « L’acte de se
dépasser soi-même est partout l’acte suprême, l’origine, la genèse
de la vie. La flamme n’est pas autre chose qu’un tel acte.»i
N’en
déplaise à Novalis, la flamme est-elle réellement une bonne
métaphore du dépassement? Bien d’autres images pourraient faire
l’affaire, ou nous mettre sur d’autres pistes tout aussi valables
a priori. L’étincelle, à sa manière fugitive, ‘dépasse’
le silex inamovible; la chaleur, ambiante, ‘dépasse’ la braise,
locale. Le Phoenix, mythique, ‘dépasse’ la cendre qui lui rend sa
vie.
Le
verbe ‘dépasser’, dans ces exemples, a-t-il toujours le même sens?
Par
instinct du neuf et de du non-encore-dit, les poètes toujours
cherchent à dépassent le sens des mots, ils veulent outrepasser les
limites du langage, et celles de l’homme….
Au
premier chant du Paradis, Dante
invente,
pour ce dire, un
néologisme:
‘trasumanar’.
Pour aussitôt en constater l’opacité…
Ce
que l’on peut traduire littéralement
ainsi: « Transhumaniser, par des
mots ne se peut signifier ».
Un
traducteur
du
19ème
siècle
a aussi
proposé
un autre néologisme:
« Qui pourrait exprimer, par des
paroles, cette faculté de transhumaner ! »
Une
traduction récente opte
plus classiquement pour:
« Outrepasser
l’humain ne se peut signifier par des mots. »iii
A
quel
‘transhumanisme’
Dante
fait-il référence
?
Il
vient
d’évoquer
la
vision dans laquelle il était plongé, en
compagnie de Béatrice, —
expérience
si profonde
qu’il
la compare
à celle
de Glaucus,
«quand il goûta l’herbe, qui le fit dans la mer parent des
dieux »,
selon
le vers d’Ovide,
dans les
Métamorphoses.
Un
commentateur fait le lien entre
ce vers de Dante,
celui d’Ovide,
et l’extase
de S. Paul
qui a dit
aux Corinthiens qu’«
il fut ravi
jusqu’au troisième ciel ; si ce fut dans ce
corps, je ne sais, si ce fut hors de ce
corps, je ne
sais, Dieu seul le sait.»iv
Sept
siècles après
Dante,
le mot a
été
repris par
les
‘transhumanistes’
,
mais dans
un sens et avec des perspectives très différentes.
L’idée
générale
d’un
« dépassement de l’humain » traverse
les millénaires
et les cultures,
avec bien des biais divers.
Dans
Les
paradis artificiels,Baudelaire
décrit
« le
goût de l’infini »
de
l’homme.
Il
dit
« ne
supporter la condition humaine qu’en plaçant entre elle et lui
l’écran ou le filtre
de l’opium »,
pour
« expérimenter
l’infini
dans le fini »v.
Il
emploie, pour la première fois
peut-être dans l’histoire de la langue française,
l’expression « homme
augmenté ».
« L’homme
a voulu rêver, le rêve gouvernera l’homme. Il
s’est
ingénié pour introduire artificiellement le surnaturel dans sa vie
et dans sa pensée ; mais il n’est, après tout (…)
que
le même homme augmenté, le même nombre élevé à une très haute
puissance. Il est subjugué ; mais, pour son malheur, il ne l’est que
par lui-même. »
Poussé
à outrance, le « goût de l’infini » va vers la croyance en
sa propre divinité.
« Personne
ne s’étonnera qu’une pensée finale, suprême, jaillisse du cerveau
du rêveur : « Je suis devenu Dieu ! », qu’un cri sauvage, ardent,
(…) culbute les anges disséminés dans les chemins du ciel : « Je
suis un Dieu!» ».vi
Rimbaud
ouvre une autre piste encore.
« Je
est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de
sa faute. (…) Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le
Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement
de tous les sens. (…) Il devient entre tous le grand malade, le
grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il
arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà
riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand,
affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il
les a vues ! »vii
L’Homme
augmenté. L’Homme-Dieu. Le Suprême Savant. Le Voyant…
Les
poètes n’y vont pas de main morte!
Plus
économe de ses moyens, Henri Michaux, se contente de ressasser le
mot ‘dépassement’.
Les
mots français ‘dépasser, surpasser, outrepasser’ ne suffisent
peut-être pas à signifier tout ce dont ils sont porteurs?
En
latin, en grec, en hébreu, en sanskrit, on trouve d’autres nuances,
et des métaphores inattendues.
Le
latin supero signifie
‘surpasser, survivre’. Antecello : ‘dépasser,
s’élever en avant des autres’. Excello, ‘dépasser,
exceller’. Excedo, ‘dépasser, sortir de’. Transeosignifie ‘aller au-delà, se changer en’.
Dans
la langue de la Bible, excessus,
‘départ, sortie’,traduit
le
grec
ἔκστασις,
ex-stase,
qui
est aussi une
forme de‘transport’.
Le
grec rend
l’idée
du dépassement en
recourant
au
préfixe ύπερ,
hyper,
comme
dans:
ύπερϐάλλειν,
‘dépasser,
l’emporter sur’, ou
encore:
hyper-anthropos,
‘supérieur à l’homme’.
En
hébreu,
c’est
le
mot ‘hébreu’ lui-même,
עֵֵבֶר,
qui
veut dire ‘dépasser’. ‘Hébreu’ vient
du
nom
Héberix,
–
lequel
vient du
verbeעָבַר,
‘passer,
aller au-delà, traverser’.x
Par
extension, le verbeעָבַר
signifie
‘violer, transgresser (une loi, un ordre, une alliance), mais aussi
‘passer outre, passer devant quelqu’un’xi,
ou encore : ‘passer une faute, pardonner’.
Le
sanskrit, langue
fort
riche,
dispose
de
plusieurs
dizaines de verbes qui traduisent
de
multiples
nuances
du ’dépassement’. Il
possède
des
racines verbales comme tṝ
तॄ
‘traverser,
atteindre, accomplir, surpasser, surmonter, échapper’, laṅgh,
‘aller au-delà, exceller, surpasser, briller, transgresser’, ou
pṛपृ
‘surpasser,
exceller, être capable de’.
Le
sanskrit use aussi
de nombreux préfixes.
L’un
d’eux,
atiअति,
exprime
l’idée d’au-delà, de surpassement,
ce qui permet de forger des mots comme : ati–mānuṣa-,
‘surhumain’,
devātideva,
un
‘Dieu qui surpasse tous les dieux’.
Résumons.
Les
Latins voient
le dépassement comme
un excès. Les
Grecs enseignent que l’excès mène
à l’extase. L’hébreu
porte
le
‘dépassement’
dans son
nom même, – ce
qui revient peut-être, (nomen
est numen)
à
l’inclure
dans l’essence
de
sa psyché?
Les Indo-āryas
ont
un mot désigner
le
rite suprême
de
leur très ancienne religion,
le Sacrifice (yajña),
et
un autre mot encore pour désigner ce qui surpasse
le
Sacrifice même –
yajñātīta.
L’idée
de
‘dépassement’ touche tous
les
hommes, tous
les
peuples.
L’homme
toujours
recherche
l’infini.
« Je
crois fermement qu’on peut l’atteindre »xii,
dit
Fernando
Pessoa.
Et
il confie:
« Je
n’ai jamais oublié cette phrase de Haeckel: ‘L’homme supérieur (je
crois qu’il cite quelque Kant ou quelque Goethe) est beaucoup plus
éloigné de l’homme ordinaire que celui-ci ne l’est du singe.’ Je
n’ai jamais oublié cette phrase, parce qu’elle est vraie. »xiii
Idem
chez Borgès, qui
emprunte
à
John
Donne l’idée
d’un
infini
dépassement de
l’âme.
« Nous
avons le poème The
Progress of the Soul (Le
Progrès de l’âme) de John Donne: ‘Je chante le progrès de l’âme
infinie’, et cette âme passe d’un corps à un autre. Il projetait
d’écrire un livre qui aurait été supérieur à tous les livres y
compris l’Écriture sainte. »xiv
D’où
vient
ce
désir d’infini,
de ‘dépassement’ ?
L’origine
en est peut-être dans
l’inconscient « océanique »
de
l’embryon.
Les
embryons savent,
inconsciemment, par mille signaux, qu’ils
sont
de
‘passage’, en
‘transit’, qu’un autre monde les
attend,
tout
proche, à
portée de voix, avec
un
nouveau
départ, une
sortie, une
traversée, hors du sein originaire,
et
une
‘nouvelle’
naissance,
une
nouvelle façon d’« être-au-monde »
.
Borgès
explique : « [Gustav]
Fechner
pense à l’embryon, au corps qui n’est pas encore sorti du ventre
maternel. Ce corps a des jambes qui ne servent à rien, des bras qui
ne servent à rien, et rien de cela n’a de sens; cela n’aura de sens
que dans une vie ultérieure. Nous devons penser qu’il en va de même
de nous, que nous sommes pleins d’espoirs, de craintes, de théories
dont nous n’avons nul besoin dans une vie purement mortelle.
Nous n’avons besoin que de ce qu’ont les animaux et ils peuvent se
passer de tout cela qui peut-être nous servira dans une autre vie
plus complète. C’est un argument en faveur de l’immortalité. »xv
Comme
des ‘embryons’,
en
devenir,
nous
continuons de croître et de nous transformer. Les
rêves
et les
idéaux
‘dépassent’
le
cadre étroit
des
vies.
Ils
sont
des
incitations
au dépassement,
vers d’autres
états
de la
conscience
ou
de l’être…
Il
n’y a pas de limites. La
gamme est large: dépasser
le
corps en
l’augmentant,
dépasser
artificiellement
l’intelligence,
dépasser
l’humain,
dépasser
la
raison,
dépasser
le
Soi, dépasser
l’Être,
dépasser Dieu
même…
iNovalis.
Fragments. Ed. José Corti. Paris, 1992, p. 198
iiDante
Alighieri. La Divine Comédie. Paradis, Chant I, v. 70-72
iiiTraduction
de Jacqueline Risset. Ed. Diane de Selliers, 1996
vC.
Baudelaire,
Œuvres
complètes,
Paris, Gallimard, éd. de la Pléiade, 1975
viC.
Baudelaire,
Le
poème du haschisch.Œuvres
complètes,
Paris, Gallimard, éd. de la Pléiade, 1975
viiLettre
de A. Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant), 15
mai 1871
viiiHenri
Michaux. Mouvements. NRF/ Le point du jour, 1951
ixHéber,
fils de Selah, patriarche des Hébreux (Gen 10,24)
xComme
dans les exemples suivants : « Il passa le gué du
torrent de Jabbok » (Gn 32,23) . »Lorsque tu traverseras
les eaux » (Is. 43,2). « Tu ne passeras pas par mon
pays » (Nb 20,18)
xi
Par exemple : »L’Éternel passa devant lui »
(Ex 34,6)
xii« J’ai
concentré et limité mes désirs, pour pouvoir les affiner
davantage. Pour atteindre à l’infini —
et
je crois fermement qu’on peut l’atteindre —
il nous faut un port sûr, un seul, et partir de là vers
l’Indéfini. »
Fernando
Pessoa. Le livre de l’intranquillité. Vol. I. § 96. Ed
Christian Bourgois, 1988, p.171
xiiiFernando
Pessoa. Le livre de l’intranquillité. Vol. I. §140. Ed
Christian Bourgois, 1988, p.239-240
xivJ.L.
Borgès. Sept nuits. Immortalité. Œuvres complètes
II, Gallimard, 2010, p. 749
xvJ.L.
Borgès. Sept nuits. Immortalité. Œuvres complètes
II, Gallimard, 2010, p. 746
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