L’attraction universelle des consciences


« L’attraction des consciences » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

La doctrine philosophique de l’hylozoïsme soutient que la matière est capable, par nature, de produire spontanément la vie : la vie « sourd » de la matière, par elle-même. L’existence de toutes les formes de vie suppose la présence immanente de ce principe d’engendrement, de cette « source » interne qui anime toutes choses, en tout, toujours, partout. Le matérialisme défend lui aussi un tel principe d’immanence. Il nie a priori toute hypothèse d’« esprits » existant indépendamment au sein de la matière, et bien sûr, toute idée d’« âmes » qui « animeraient » la vie végétale ou animale. Pour les matérialistes, l’esprit n’existe pas en tant que tel, il n’est qu’un épiphénomène résultant des assimilations, émanations et « digestions » de la matière. En revanche, selon la doctrine idéaliste de Kant, un monde réellement immatériel existe, au-delà ou parallèlement au monde des « phénomènes ». Immensément vaste, le monde immatériel comprend toutes les intelligences créées, les êtres raisonnables, mais aussi les « consciences » sensibles (les consciences de tous les animaux), et enfin tous les « principes de vie », quels qu’ils puissent être, et qui se trouvent répandus partout dans la nature, par exemple dans les végétaux. Parmi les « intelligences créées », quelques-unes sont liées à la matière. Nous, les humains, nous le savons, car nous l’expérimentons en nous-mêmes. En nous, une « intelligence créée » est alliée à notre corps, et de cette alliance résulte notre « personne ». Mais il existe bien d’autres « intelligences créées » qui, quant à elles, ne sont pas liées à la matière. Elles peuvent rester isolées, ou bien se lier à d’autres esprits, ou encore elles peuvent s’associer plus ou moins étroitement à d’autres entités, qui ont un statut intermédiaire entre la matière et l’esprit. Toutes ces natures immatérielles (les intelligences, les consciences, les principes) exercent leur influence dans le monde corporel, selon des voies et moyens qui restent incompris. Parmi elles, il y a tous les êtres dits « raisonnables », qu’ils soient présents sur la terre ou ailleurs dans l’univers, ou même dans l’au-delà. Du fait même qu’ils font usage de leur raison, les êtres « raisonnables » n’ont pas vocation à rester séparés de la matière. La raison désigne en effet un principe immanent, ordonnateur et régulateur, dont les êtres raisonnables (c’est-à-dire les êtres en qui la raison est immanente) se servent pour animer l’étoffe (irrationnelle) de la matière et pour la constituer comme entité « vivante ». Cependant, on peut aussi supputer que les êtres raisonnables sont capables d’entretenir des échanges ou des communications avec d’autres intelligences créées, et cela en accord avec leurs natures respectives. Ces communications entre divers êtres raisonnables, ou diverses intelligences (immatérielles), ne sont pas limitées par les corps, ni par les contraintes habituelles de la vie matérielle. Elles les transcendent. Elles ne s’affaiblissent pas non plus avec l’éloignement dans l’espace ou dans le temps, et elles ne disparaissent pas lorsque la mort survient. Selon ces vues, l’âme humaine, qui représent un cas spécifique de nature immatérielle et raisonnable, devrait donc être regardée comme déjà liée, dans cette vie-ci, à ces deux mondes — le monde immatériel et le monde corporel. Une âme singulière est liée avec un corps particulier, ce qui en fait un être absolument unique, une personne. L’âme (de la personne) perçoit nettement l’influence matérielle du monde corporel. Mais comme elle fait aussi partie du monde des esprits, elle ressent également les influences des natures immatérielles, et peut percevoir, dans certains cas, leurs immatérielles effluves. Lorsque survient la mort, aussitôt que sa liaison avec le corps a cessé, l’âme continue d’être en communauté impalpable, immatérielle, avec les natures spirituelles. Et, sans doute, étant enfin séparée du corps, elle devrait être alors mieux en mesure de se faire une plus claire intuition de sa propre nature, et de la révéler, de façon appropriée, à sa conscience intérieurei. D’un autre côté, il est probable que d’autres natures spirituelles, celles qui ne sont pas « incarnées » en des corps, ne peuvent avoir immédiatement conscience des impressions sensibles qui sont propres au monde corporel, parce qu’elles ne sont liées d’aucune manière à la matière. N’ayant pas de corps propre, elles ne peuvent avoir conscience de l’univers matériel ni le percevoir, manquant des organes nécessaires. Mais on ne peut exclure l’hypothèse qu’elles puissent exercer une influence subtile sur les âmes des hommes, du fait de leur nature spirituelle. Les âmes et les natures spirituelles peuvent même entretenir, avant la mort, un commerce réciproque et bien réel, capable de progresser et de s’enrichir. Cependant, les images et les représentations formées par des esprits qui dépendent encore du monde corporel, ne peuvent pas être communiquées aux êtres qui sont purement spirituels. Réciproquement, les conceptions et les notions de ces derniers, qui sont des représentations intuitives correspondant à l’univers immatériel, ne peuvent pas passer en tant que telles dans la claire conscience des humains. Ajoutons que les idées et les représentations des êtres purement spirituels et des âmes humaines ne sont sans doute pas de même espèce, et sont donc très difficilement transmissibles et partageables en tant que telles, sans avoir été traduites, ou adaptées, au préalableii. Parmi les idées ou les représentations qui peuvent radicalement mettre l’esprit humain en mouvement, stimuler un désir aigu de métamorphose, et entamer la transformation de l’âme, les plus puissantes d’entre elles peuvent paraître tout à fait inouïes, inexplicables, et même parfaitement capables de « submerger » ou de « noyer » le sujet qui les ressent. D’où viennent ces idées et ces représentations ? Comme Platon l’a indiqué, elles pourraient venir d’un monde immatériel, celui des Muses, ces inspiratrices réputées venir illuminer les créateurs ou les chercheurs, secourir les esprits désarmés, et emplir les âmes inoccupées. En tant que phénomènes, elles pourraient aussi émerger spontanément du plus profond inconscient, du Soi. Les philosophes, les poètes, les mystiques, ont pu observer, au long des millénaires, que les plus élevées d’entre elles n’ont, semble-t-il, aucun rapport avec l’utilité personnelle ou avec les besoins immédiats, pratiques, individuels, des hommes qui les reçoivent. Mais peut-être ont-elles quelque utilité pour d’autres que ces derniers, répondant (selon des voies qui nous échappent) à des besoins lointains, soit pratiques soit théoriques, mais peut-être vitaux, et qui pourraient embrasser l’univers tout entier, et l’entièreté des mondes ? Qui sait ? Les idées les plus excellentissimes pourraient d’ailleurs être en mesure de se transporter à nouveau, sortant de la sphère de conscience assignée à une personne particulière, et, par une sorte de contagion, de contamination, s’étendant vers l’extérieur, bien plus loin, et au-delà de ce que l’on peut imaginer. Elles pourraient en théorie aller si loin, qu’elles toucheraient au passage une infinité d’autres êtres raisonnables qu’elles affecteraient à leur tour, par leur puissance singulière, tant nouménale que numineuse. Il y aurait donc deux types de forces spirituelles, pourrait-on gloser, les unes « centripètes », où l’intérêt personnel dominerait absolument, et les autres « centrifuges », qui se révéleraient lorsque l’âme est en quelque sorte poussée hors d’elle-même et attirée vers l’Autre iii. Les lignes de force et d’influence que nos esprits sont capables de recevoir ou de concevoir ne convergent donc pas simplement en chacun de nous, pour s’y cantonner, et s’y arrêter. Ces forces peuvent se mouvoir puissamment, et librement, hors de nous, hors de notre propre for intime, et parfois malgré nous, – pour atteindre d’autres personnes, d’autres esprits. Conjecturons qu’elles peuvent même aller caresser les confins, et tutoyer l’infini. De là, je déduis que des impulsions irrésistibles peuvent emporter l’homme fort loin de son intérêt immédiat, y compris jusqu’à la métanoïa, ou au sacrifice. La forte loi de la justice immanente, et la loi peut-être moins prégnante de la générosité et de la bienfaisance, ne manquent pas de se déployer dans la nature humaine, suivant les circonstances, selon la nature propre de telle personne, la tessiture spécifique de tel esprit, et la révélation d’aspirations profondes, soudainement mobilisées. On pourrait alors découvrir que dans les volontés et les mobiles apparemment les plus intimes, telle personne se trouve en fait dépendre aussi de l’action de lois universelles, sans même en avoir seulement conscience. Il en résulterait logiquement la possibilité d’une unité et d’une communion générales dans l’univers de toutes les natures pensantes, de tous les êtres obéissant à des lois spirituelles, et, par cette fusion, préparant la venue de nouveaux degrés de métamorphose.

On appelle « gravitation » la tendance de tous les corps matériels à se rapprocher. Isaac Newton a fameusement établi que cette gravitation résulte d’une activité universelle de la matière, à laquelle il donna le nom d’« attraction ». Je voudrais me servir de ce concept d’attraction comme d’une métaphore. Je me représente en effet le phénomène des pensées et des idées s’immisçant dans les natures pensantes, puis se révélant partageables, communicables, comme résultant d’une force universelle, une « attraction » par laquelle les natures spirituelles s’influencent mutuellement. Je propose de nommer cette puissance spirituelle, la « loi de l’attraction universelle des consciences ». Poussant cette métaphore un peu plus loin, j’en déduis aussi que la force du sentiment moral pourrait bien n’être dès lors qu’une sorte de dépendance ressentie par la volonté individuelle à l’égard de la volonté générale, et une conséquence des échanges d’actions et de réactions universelles, dont le monde immatériel se sert pour tendre à sa manière à l’unitéiv. L’âme humaine, dans cette vie, occupe toute sa place parmi les substances spirituelles de l’univers, de même que, d’après les lois de l’attraction universelle, les matières répandues dans l’immensité de l’espace ne cessent de se lier par des liens d’attraction mutuelle. Les particules élémentaires elles-mêmes, loin de rester confinées dans leur étroite granularité, emplissent l’univers entier de leurs potentiels quantiques de champ.

Transformons l’analogie en anagogie. Quand les liens de l’âme et du corps sont rompus par la mort, on peut supputer qu’une autre vie (spirituelle) dans un « autre » monde pourrait être la conséquence naturelle des innombrables liaisons, à la fois matérielles et spirituelles déjà entretenues dans cette vie-ci. Le présent et l’avenir seraient donc formés comme d’une seule pièce, et composeraient un tout continu, tant dans l’ordre de la nature que dans l’ordre de l’espritv. S’il en est ainsi du monde spirituel et du rôle qu’y joue notre esprit, il n’est plus étonnant que la communion universelle des esprits soit en réalité un phénomène « normal », et bien plus répandu qu’on ne l’admet en général. L’extraordinaire, en fait, réside bien plus dans l’absolue singularité des phénomènes psychiques touchant telle ou telle personne particulière, toute âme absolument individuée, et donc unique. C’est cette unique individuation qui représente le plus grand mystère, et non pas celui de l’universelle profusion des « esprits », tant à l’échelle cosmique, qu’au-delà de ses confins.

__________________

iCf. Kant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.21

iiIbid. p.22

iiiIbid. p.23

ivIbid. p.23-24

vIbid. p.26

La loi de l’attraction universelle des consciences


« Isaac Newton »

Dans un article précédent, Le paradis des rêveurs, nous invitions à méditer sur la double nature de la plante, qui s’enracine en-bas, ou dans l’estomac, pour les matérialistes, ou au contraire en-haut, dans la philosophie du Véda. Dans les deux cas, la plante et ses racines résument leurs visions respectives du monde.

Fort peu védique, mais intrinsèquement moderne, l’hylozoïsmei, pour sa part, voit la vie « sourdre » de la matière elle-même, ce qui est encore une métaphore. La « source » peut passer pour être, en quelque sorte, analogue à la « racine ». En tout, toujours et partout, la vie suppose la présence immanente d’un même principe interne et autonome d’engendrement, source ou racine, qui anime toutes choses.

Non moins moderne, et plutôt plus encore, le matérialisme, est par définition éminemment immanent. Il nie a priori toute idée d’âme en la vie, et il tue (dans l’œuf) toute idée d’esprit au sein de la matière. Sa fin vise à assimiler, à digérer dans l’estomac matériel toute idée de l’esprit, ou de son essence, ce qui revient au même.

Kant, quant à lui, n’est pas du tout moderne. Il affirme qu’un monde immatériel existe. Immensément vaste, ce monde comprend toutes les intelligences créées, les êtres raisonnables, mais aussi les consciences sensibles (de tous les animaux), et enfin tous les principes de vie, quels qu’ils puissent être, et qui se trouvent répandus partout dans la nature, par exemple dans les végétaux.

Parmi les « intelligences créées », quelques-unes sont liées à la matière. Nous le savons, car nous l’expérimentons en nous-mêmes, ce sont elles qui, par cette alliance si spéciale, forment les « personnes ».

D’autres « intelligences créées » ne sont pas liées à la matière. Elles peuvent rester isolées, ou bien se lier à d’autres esprits, ou s’associer plus ou moins étroitement à d’autres entités encore, ayant un statut intermédiaire entre la matière et l’esprit.

Toutes ces natures immatérielles (les intelligences, les consciences, les principes) exercent leur influence (immatérielle) dans le monde corporel, selon des voies et moyens qui restent incompris.

Parmi elles, il y a tous les êtres dits « raisonnables », qu’ils soient présents sur la terre ou gîtant, vraisemblablement, ailleurs dans l’univers. De par l’usage de leur raison, dont c’est la fin, ils n’ont pas vocation à rester séparés (de la matière). La raison est un autre nom pour désigner un principe immanent, ordonnateur et régulateur, dont les êtres raisonnables (c’est-à-dire les êtres en qui la raison est immanente) se servent pour animer l’étoffe (irrationnelle) de la matière, et la constituer comme entité « vivante ».

On peut supputer que les êtres dits raisonnables entretiennent avec les autres intelligences créées divers échanges ou communications, en accord avec leurs natures respectives.

Ces communications ne sont alors pas limitées par les corps, ni par les contraintes habituelles de la vie matérielle. Elles les transcendent. Elles ne s’affaiblissent pas non plus avec l’éloignement dans l’espace ou dans le temps, et elles ne disparaissent pas lorsque la mort survient.

Selon ces vues générales, l’âme humaine, qui est un cas particulier de ces natures immatérielles et raisonnables, devrait donc être regardée comme liée déjà, dans la vie présente, aux deux mondes, le monde immatériel et le monde corporel.

L’âme singulière est liée avec un corps particulier, ce qui en fait une personne absolument unique. Elle perçoit nettement l’influence matérielle du monde corporel. Comme elle fait aussi partie du monde des esprits, elle ressent également les influences des natures immatérielles, et peut percevoir, dans certains cas, leurs immatérielles effluves.

A la mort, aussitôt que la liaison corporelle a cessé, l’âme continue d’être en communauté impalpable avec les natures spirituelles.

Sans doute, elle devrait être alors, étant enfin séparée du corps, mieux en mesure de se faire une plus claire intuition de sa propre nature, et de la révéler, de façon appropriée, à sa conscience intérieure.ii

D’un autre côté, il est probable que les autres natures spirituelles, celles qui ne sont pas « incarnées », ne peuvent avoir immédiatement conscience d’aucune impression sensible du monde corporel, parce qu’elles ne sont liées d’aucune manière à la matière.

N’ayant pas de corps propre, elles ne peuvent avoir conscience de l’univers matériel ni le percevoir, manquant des organes nécessaires. Mais elles peuvent exercer une influence subtile sur les âmes des hommes, parce qu’elles ont une nature analogue à la leur.

Les unes et les autres peuvent même entretenir un commerce réciproque et bien réel, capable de progresser et de s’enrichir.

Cependant les images et les représentations formées par des esprits qui dépendent encore du monde corporel, ne peuvent pas être communiquées aux êtres qui sont purement spirituels.

Réciproquement, les conceptions et les notions de ces derniers, qui sont des représentations intuitives correspondant à l’univers immatériel, ne peuvent pas passer en tant que telles dans la claire conscience de l’homme.

Ajoutons que les idées et les représentations des êtres purement spirituels et des esprits humains ne sont sans doute pas de même espèce, et sont donc très difficilement transmissibles et partageables en tant que telles, sans avoir été digérées au préalable.iii

Au nombre des idées ou des représentations qui peuvent mettre l’esprit humain radicalement en mouvement, stimuler en lui un désir aigu de métamorphose, et entamer sa transformation en un « homme nouveau », les plus puissantes peuvent lui paraître tout à fait inouïes, inexplicables, parfaitement capables même de le « submerger » ou le « noyer ».

D’où viennent-elles ?

D’un monde immatériel, celui des Muses, ces inspiratrices réputées venir au secours des créateurs, et des esprits désarmés?

En tant que phénomènes, elles paraissent aussi pouvoir émerger spontanément du plus profond intérieur de l’homme lui-même.

Les plus élevées d’entre elles n’ont a priori aucun rapport avec l’utilité personnelle ou avec les besoins immédiats, pratiques, individuels, des hommes qui les reçoivent.

Mais peut-être ont-elles quelque utilité pour des besoins lointains, théoriques, universels, qui concernent l’univers entier ?

Elles sont d’ailleurs capables de se transporter à nouveau, sortant de la sphère de conscience assignée à une personne particulière, par une sorte de contagion, de contamination, s’étendant vers l’extérieur, bien loin au-delà de ce que l’on peut imaginer.

Elles vont loin, touchant au passage de leur puissance nouménale et numineuse d’autres êtres raisonnables qu’elles affectent à leur tour.

Il y a donc deux types de forces spirituelles, les unes, centripètes, où l’intérêt personnel domine absolument, et les autres, centrifuges, qui se révèlent lorsque l’âme est en quelque sorte poussée hors d’elle même et attirée vers autrui.iv

Les lignes de force et d’influence que nos esprits sont capables de recevoir ou de concevoir ne convergent donc pas simplement en chacun de nous, pour s’y cantonner.

Il y a aussi des forces qui peuvent se mouvoir puissamment hors de nous, hors de notre propre for intime, et parfois malgré nous, – pour atteindre d’autres personnes, d’autres esprits.

Et même caresser les confins.

De là, on déduit que des impulsions irrésistibles peuvent emporter l’homme fort loin de l’intérêt personnel, y compris jusqu’au sacrifice ultime.

La forte loi de la justice, et la loi un peu moins impérieuse de la générosité et de la bienfaisance, qui ne manquent de se montrer assez universellement dans la nature humaine, peuvent y porter l’une ou l’autre, suivant les circonstances, et selon la tessiture spécifique de tels ou tels esprits, conditionnés par leurs aspirations profondes, soudainement révélées.

C’est ainsi que dans les mobiles apparemment les plus intimes, nous nous trouvons dépendre en fait de lois universelles, dont nous n’avons pas même un peu conscience.

Mais il en résulte aussi, dans le monde de toutes les natures pensantes, la possibilité d’une unité et d’une communion générales obéissant à des lois toutes spirituelles, et par cet effet, préparant de nouveaux degrés de métamorphose.

Newton appela ‘gravitation’ la tendance de tous les corps matériels à se rapprocher. Il traita cette gravitation comme un véritable effet d’une activité universelle de la matière, à laquelle il donna le nom d’« attraction ».

On pourrait, de façon analogue, se représenter le phénomène des pensées et des idées s’immisçant dans les natures pensantes, puis se révélant partageables, communicables, comme la conséquence d’une force universelle, une forme d’« attraction » par laquelle les natures spirituelles s’influencent mutuellement.

On pourrait nommer cette puissance, la « loi de l’attraction universelle des consciences ».

Poussant la métaphore, la force du sentiment moral pourrait bien n’être dès lors que la dépendance ressentie par la volonté individuelle à l’égard de la volonté générale, et la conséquence des échanges d’actions et de réactions universelles, dont le monde immatériel se sert pour tendre à sa manière à l’unité.v

L’âme humaine, dans cette vie, occupe toute sa place parmi les substances spirituelles de l’univers, de même que, d’après les lois de l’attraction universelle, les matières répandues dans l’immensité de l’espace ne cessent de se lier par des liens d’attraction mutuelle, et que les particules élémentaires elles-mêmes, loin de rester confinées dans une étroite granularité, emplissent l’univers entier de leurs potentiels quantiques de champ.

Quand les liens de l’âme et du monde corporel sont rompus par la mort, on peut supputer qu’une autre vie dans un autre monde (spirituel) serait la conséquence naturelle des innombrables liaisons déjà entretenues dans cette vie.

Le présent et l’avenir seraient donc formés comme d’une seule pièce, et composeraient un tout continu, tant dans l’ordre de la nature que dans l’ordre de l’esprit.vi

S’il en est ainsi du monde spirituel et du rôle qu’y joue notre esprit, il n’est plus étonnant que la communion universelle des esprits soit un phénomène ordinaire, et bien plus répandu qu’on ne l’admet en général.

L’extraordinaire, en fait, réside bien plus dans l’absolue singularité des phénomènes psychiques touchant telle ou telle personne singulière, individuée, que dans leur existence même, qui semble fort répandue de par l’univers.

__________________

i Doctrine philosophique qui soutient que la matière est douée de vie par elle-même.

iiCf. Kant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.21

iiiIbid. p.22

ivIbid. p.23

vIbid. p.23-24

viIbid. p.26

Les mystères du cerveau humain (2)


 

Le cerveau humain est manifestement capable de se corréler (efficacement) avec le « monde »i, et cela selon de multiples modalités, notamment neurobiologique, mentale, spirituelle… Il existe sans doute d’autres modes de corrélation cerveau-monde dont nous n’avons pas nécessairement conscience, – à commencer précisément par les puissances propres de l’inconscient (qu’il soit individuel ou collectif), ou encore celles du rêve ou de la prémonition.

Quoiqu’il en soit, l’important c’est que ces multiples formes de corrélation impliquent un ensemble de liaisons plus ou moins fortes, plus ou moins intégrées, entre le cerveau et le « monde ». On en déduit que le cerveau ne peut être réduit à un organe solipsiste, splendidement isolé, régnant en maître absolu au milieu de certitudes cartésiennes du genre « Je pense donc je suis ».

Le cerveau est naturellement en flux, en tension, en interaction permanente avec de multiples aspects d’une réalité éminemment complexe, riche, et finalement insaisissable dans son essence.

Dans un monde moderne où la communication électronique est devenue ubiquitaire, il peut être plus aisé de proposer ici la métaphore de l’antenne. Le cerveau est comme une sorte d’« antenne », multibandes, multi-fréquences. Il est en mesure de recevoir et de traiter les informations sensorielles (vue, audition, toucher, goût, odorat), mais aussi de « découvrir » d’autres espaces de sens abstraits (comme ceux que les mathématiques donnent abstraitement à « voir »). Ces autres espaces de sens semblent dans un premier temps appartenir uniquement à la sphère humaine, mais ils se révèlent aussi, inopinément, et de façon surprenante et au fond mystérieuse, capables de nous aider à « saisir » de manière spécifique des aspects structurels du « monde ». Ces aspects seraient restés « cachés », si les structures mathématiques que le cerveau est capable d’engendrer n’étaient pas venues à point nommé pour lui permettre de les « comprendre » en quelque manière, c’est-à-dire pour lui permettre de déterminer des formes d’adéquation efficace entre les capacités d’intellection du cerveau et les potentialités intelligibles du « monde ».

L’enfant nouveau-né développe lentement mais sûrement une carte multi-sensorielle du monde, par le toucher, le goût et l’odorat, les sons et les lumières, mais il est d’abord immergé dans un petit monde amniotique, dont il émerge avec quelque difficulté pour être aussitôt plongé dans un autre « monde », le monde affectif, aimant, chaleureux que ses parents lui offrent d’emblée à la naissance. Cette première (et double) expérience, d’immersion « dans » un monde limité, inexplicable, contraignant (par l’étroitesse de l’utérus, et l’impossibilité de déployer des membres apparemment encombrants, inutiles, superfétatoires), et d’émergence, de passage « vers » un autre monde, où se révèlent soudainement des millions de stimulations tout-à-fait autres, est une expérience fondatrice, qui doit rester à jamais gravée dans le cerveau nouvellement né.

Expérience fondatrice, mais aussi formatrice. Elle nous prépare secrètement à affronter d’autres mystères à venir, car le monde nous réserve tout au long de la vie bien d’autres expériences (métaphoriques) de « naissances » et de « passages » d’ordre symbolique ou cognitif. Cette expérience est si bien « engrammée » dans le cerveau que la perspective de la mort, dans de nombreuses traditions spirituelles, semble n’être elle-même qu’une nouvelle « naissance », un nouveau « passage ».

La métaphore du cerveau-antenne a déjà été proposée à la fin du 19ème siècle par William James dans un texte célèbreii. Elle est importante parce qu’elle suggère la possibilité d’un continuum complexe entre le cerveau et le monde (pris dans son acception la plus large possible). Mais elle se prête aussi à une généralisation puissante, allant dans le sens de la noosphère de Teilhard de Chardin, si l’on conçoit que chaque « antenne » peut être mise en communication avec les milliards d’autres cerveaux vivant actuellement sur cette planète, et pourquoi pas, – soyons fous ! –, avec les milliards de milliards de « cerveaux » naviguant probablement dans d’autres galaxies, et d’autres nébuleuses.

Nous avons employé jusqu’à présent le mot « cerveau », sans vraiment chercher à définir ce que l’on peut entendre par ce mot. Les neurosciences ont récemment fait de sensibles progrès dans l’analyse de cet organe essentiel, mais n’ont sans doute pas réussi à expliquer son essence même, c’est-à-dire la nature de la « conscience ». Dans le monde matérialiste et scientiste actuel, les tendances de la recherche visent à démontrer (sans succès notable jusqu’à présent) que la conscience ne serait qu’une propriété émergeant « naturellement » de la « complexité » de l’enchevêtrement neuronal, et résultant de quelque « auto-poièse » neuro-biologique. Cette explication propose sans doute des éléments nécessaires à la compréhension, mais ceux-ci sont loin d’être suffisants.

Ils n’aident pas vraiment à rendre compte de ce que l’humanité a pu engendrer de plus extraordinaire (ici, on peut glisser la liste des Mozart et des Vinci, des Newton et des Einstein, des Platon et des Pascal…).

La métaphore du cerveau-antenne en revanche, loin de se concentrer sur la soupe neurochimique et l’enchevêtrement neuro-synaptique, vise à établir l’existence de liens génésiques, organiques et subtils entre les cerveaux, de toutes natures et de toutes conditions, et le « monde ».

Les perspectives de la réflexion changent alors radicalement.

Le cerveau « normal » d’un être humain devrait dès lors être considéré simplement comme une plate-forme minimale à partir de laquelle peuvent se développer des potentialités extraordinaires, dans certaines conditions (épigénétiques, sociales, circonstancielles, …).

De même que l’immense monde des mathématiques, avec ses puissances incroyables, peut être décrit non comme résultant d’« inventions » brillantes par telles ou telles personnalités particulièrement douées, mais plutôt comme faisant l’objet de véritables « découvertes », – de même l’on peut induire que le monde encore plus vaste des révélations, des visions et des intuitions (spirituelles, mystiques, poétiques,…) n’est pas un monde « inventé » par telles ou telles personnalités (comme des Moïse, des Bouddha ou des Jésus, à l’esprit un peu faible, selon les esprits forts des temps modernes), mais bien un monde « découvert », dont on ne fait qu’entrevoir seulement les infinies virtualités.

Le cerveau peut dès lors être compris comme un organe qui ne cesse d’émerger hors de ses limites initiales (celles posées par sa matérialité neuro-biologique). Il ne cesse de croître en sortant de ses propres confins. Il s’auto-engendre en s’ouvrant au monde, et à tous les mondes. Il est en constante interaction avec le monde tel que les sens nous le donnent à voir, mais aussi avec des univers entiers, tissés de pensées, d’intuitions, de visions, de révélations, dont seuls les « meilleurs d’entre nous » sont capables de percevoir les émanations, les efflorescences, les correspondances…

La conscience émerge dans le cerveau nouveau-né, non pas seulement parce que l’équipement neuro-synaptique le permet, mais aussi et surtout parce que de la conscience pré-existe dans le monde, sous des myriades de formes. La conscience pré-existe dans l’univers parce que l’univers lui-même est doté d’une sorte de conscience. Il est vain de chercher à expliquer l’apparition de la conscience dans le cerveau humain uniquement par un arrangement moléculaire ou synaptique spécialement efficace. Il est plus aisé de concevoir que la conscience individuelle émerge parce qu’elle puise sa jouvence et sa puissance propre à la fontaine de la conscience universelle, laquelle entre en communication avec chacun d’entre nous par l’intermédiaire de nos « antennes ».

Ce que l’on vient de dire sur la conscience, on pourrait le répéter sur l’émergence de la raison en chacun de nous, mais aussi sur la grâce de la révélation (quant à elle réservée à quelques élus).

Dans un prochain article, je parlerai des conséquences possible de cette idée d’émergence de la conscience et de la raison humaines, comme résultant de l’interaction entre le cerveau et le monde.

i Le « monde » est tout ce avec quoi le cerveau peut entrer en corrélation effective. Il va de soi que les limites de cette définition du « monde » pointent aussi vers tous les aspects du « monde » qui restent décidément impénétrables au cerveau humain, jusqu’à plus ample informé…

ii William James. Human Immortality.1898. Ed. Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge.