Le problème du monothéisme et la fleur du souvenir


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Le philosophe Alain Badiou, dans son livre sur S. Paul, La fondation de l’universalisme, détermine l’existence de quatre discours possibles sur la question de l’Un – du moins à l’époque concernée, au 1er siècle de notre ère. Il y a le discours du Juif, celui du Grec et le « discours chrétien », auxquels s’ajoute un quatrième discours, « qu’on pourrait appeler mystique », dit Badiou.

Qu’est-ce que le discours juif ? C’est celui du prophète, qui réquisitionne les signes. C’est « un discours de l’exception, car le signe prophétique, le miracle, l’élection désignent la transcendance comme au-delà de la totalité naturelle ».

Qu’est-ce que le discours grec ? C’est celui du sage, en tant qu’il s’approprie « l’ordre fixe du monde », et qu’il apparie le logos à l’être. C’est un « discours cosmique » qui dispose le sujet dans « la raison d’une totalité naturelle ».

Ces deux discours semblent s’opposer. « Le discours grec argue de l’ordre cosmique pour s’y ajuster, tandis que le discours juif argue de l’exception à cet ordre pour faire signe de la transcendance divine. »

Mais en réalité, ils sont « les deux faces d’une même figure de maîtrise ». C’est cela « l’idée profonde » de Paul, tel qu’interprété par Badiou. « Aux yeux du juif Paul, la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. Il en résulte premièrement qu’aucun des deux discours ne peut être universel, puisque chacun suppose la persistance de l’autre. Et deuxièmement, que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans l’univers la clé du salut, soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque), soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). »

Ni le discours grec, ni le discours juif ne sont donc « universels ». L’un est réservé aux «sages», l’autre aux «élus». Or le projet de Paul est de « montrer qu’une logique universelle du salut ne peut s’accommoder d’aucune loi, ni celle qui lie la pensée au cosmos, ni celle qui règle les effets d’une exceptionnelle élection. Il est impossible que le point de départ soit le Tout, mais tout aussi impossible qu’il soit une exception au Tout. Ni la totalité ni le signe ne peuvent convenir. Il faut partir de l’événement comme tel, lequel est acosmique et illégal, ne s’intégrant à aucune totalité et n’étant signe de rien. »

Paul tranche net. Il part seulement de l’événement, unique, improbable, inouï, incroyable, jamais vu. Cet événement sans hier et sans pair, n’a aucun rapport avec la loi, et aucun rapport avec la sagesse. Ce qu’il introduit dans le monde est absolument nouveau.

Paul casse les baraques, la séculaire et la millénaire. « Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle ? (…) Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus méprisées, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. » (Cor. 1, 1, 17sq.) On ne peut nier que ces paroles soient proprement révolutionnaires, évidemment « scandaleuses » pour les uns, clairement « folles » pour les autres, mais indubitablement « nouvelles », et radicalement subversives.

Et puis il y a le quatrième discours, « mystique ». mais de celui-là on peut à peine dire que c’est un discours. L’allusion, chez Paul, est brève comme l’éclair, et voilée, lapidaire : « Je connais un homme (…) qui entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer. » (Cor. 2, 12)

L’ineffable est cousin de l’inaudible. Plutarque rapporte qu’il y avait en Crète une statue de Zeus sans oreilles. « Il ne sied point en effet au souverain Seigneur de toutes choses d’apprendre quoi que ce soit d’aucun homme », explique l’historien grec.

Revenons à l’Un, dont on sait maintenant qu’il n’a pas d’oreilles. Badiou apporte quatre réponses à la question du discours sur l’Un. Deux d’entre elles ne sont pas « universelles », une troisième l’est (parce qu’incluant structurellement les fous, les faibles, les vils et les méprisés), et de la quatrième on ne peut rien dire.

Mais il y a d’autres réponses encore, sans doute. J’imagine idéalement qu’il doit bien y avoir un point de vue spécial qui consisterait à rendre compossibles toutes ces réponses, à raccorder tous ces points de vue spécifiques selon une logique plus profonde. On peut estimer que ce point de vue serait le point de vue de l’Un, lui-même.

Comme je n’en suis pas à une métaphore près, je vais tenter de me faire comprendre à l’aide d’une recette, celle du parfum qu’employaient les prêtres égyptiens. Ce parfum sacré, appelé Kyphi, était composé de seize substances : miel, vin, raisins secs, souchet, résine, myrrhe, bois de rose, séséli, lentisque, bitume, jonc odorant, patience, petit et grand genévrier, cardamone, calame. Il y a d’autres recettes chez Galien, chez Dioscoride, ou dans le texte d’Edfou et le texte de Philae, mais ne nous égarons pas. Le point est ailleurs.

Baudelaire nous met sur la piste :

« Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise. »

Ces paroles poétiques fleurent le mysticisme décalé d’un visionnaire écartelé entre la fleur du souvenir, et le fruit de l’avenir.

Qui a tué Osiris?


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Les chaînes humaines, les passages de relais qui permettent la transmission d’un savoir acquis au-delà des âges, sont fascinants. De l’un à l’autre, on remonte alors toujours plus haut, aussi loin que possible, comme le saumon le torrent. Pour prendre un exemple, partons de Clément d’Alexandrie, mon auteur favori du 2ème siècle. Grand écrivain, profonde culture, sagesse large. C’est grâce à lui que l’on a pu sauver de l’oubli vingt-deux fragments de Héraclite (les fragments 14 à 36 selon la numérotation de Diels-Kranz). C’est beaucoup : vingt-deux sur un total de cent trente-huit… Merci Clément.

Voici le fragment N° 14 : « Rôdeurs dans la nuit, les Mages, les prêtres de Bakkhos, les prêtresses des pressoirs, les trafiquants de mystères pratiqués parmi les hommes. » On est en plein dans le sujet : la nuit, la Magie, les bacchantes, les lènes, les mystes, et bien sûr le dieu Bakkhos.

Le fragment N°15 décrit brièvement l’une de ces cérémonies mystérieuses et nocturnes: « Car si ce n’était pas en l’honneur de Dionysos qu’ils faisaient une procession et chantaient le honteux hymne phallique, ils agiraient de la manière la plus éhontée. Mais c’est le même, Hadès ou Dionysos, pour qui l’on est en folie ou en délire. »

On notera au passage la réserve implicite de Héraclite à l’égard des délires bacchiques et des hommage orgiaques au phallus, qui choquaient, semble-t-il, les sages et les philosophes.

Mais on soulignera surtout le lien fait par lui entre la folie, le délire, la mort et Dionysos/Bacchus. Bacchus est dans l’imaginaire associé à l’ivresse, et l’on a en mémoire des Bacchus rubiconds, faisant bombance sous la treille. Mais Bacchus, nom latin du dieu grec Bakkhos, est aussi Dionysos, que Héraclite assimile également à Hadès, le Dieu des Enfers, le Dieu des morts.

On sait par ailleurs que Dionysos était étroitement assimilé à Osiris. En tout cas c’était déjà une évidence pour Hérodote au 5ème siècle av. J.-C. Plutarque, qui a étudié la question sur place, 600 ans plus tard, rapporte que les prêtres égyptiens appellent le Nil, Osiris, et la mer, Typhon. Osiris est le principe de l’humide, de la génération, ce qui va bien avec le culte phallique. Typhon est le principe du sec et du brûlant, et par métonymie du désert et de la mer. Et Typhon est aussi l’autre nom de Seth, le frère assassin d’Osiris, qu’il a découpé en morceaux.

On voit par là que les noms de dieux circulent entre des sphères fort éloignées. Ils peuvent aussi s’interpréter, à un niveau plus profond, comme les dénominations de concepts abstraits. D’ailleurs, Plutarque, qui cite dans son livre Isis et Osiris des références venant d’un horizon plus oriental encore, comme Zoroastre, Ormuzd, Ariman ou Mitra, avait bien compris ce mécanisme anagogique, que les antiques religions avestique et védique pratiquaient abondamment. Zoroastre avait montré le chemin. Les noms des dieux incarnent des idées, des abstractions. Les Grecs furent en la matière les élèves des Chaldéens et des anciens Perses. Plutarque condense plusieurs siècles de pensée grecque, d’une manière qui évoque les couples de principes zoroastriens: « Anaxagore appelle Intelligence le principe du bien, et celui du mal, Infini. Aristote nomme le premier la forme, et l’autre, la privation1. Platon qui souvent s’exprime comme d’une manière enveloppée et voilée, donne à ces deux principes contraires, à l’un le nom de « toujours le même » et à l’autre, celui de « tantôt l’un, tantôt l’autre »2. »

Plutarque n’est pas dupe des mythes grecs, égyptiens ou perses. Il sait qu’ils cachent des vérités plus abstraites, et peut-être plus universelles. Mais il faut se contenter d’allusions de ce genre : « Dans leurs hymnes sacrés en l’honneur d’Osiris, les Égyptiens évoquent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ». » Quant à Typhon, déicide et fratricide, Hermès l’émascula, et prit ses nerfs pour en faire les cordes de sa lyre.

Mais il faut ici conclure. Plutarque se sert, méthode ancienne, de l’étymologie (réelle ou imaginée) pour faire passer ses idées : « Quant au nom d’Osiris, il provient de l’association de deux mots : ὄσιοϛ, saint et ἱερός, sacré. Il y a en effet un rapport commun entre les choses qui se trouvent au Ciel et celles qui sont dans l’Hadès. Les anciens appelaient saintes les premières, et sacrées les secondes. »3

Osiris, osios-hiéros, unit en son nom le Ciel et l’Enfer, il conjoint le saint et le sacré.

Le sacré ? C’est ce qui est séparé.

Osiris est donc vainqueur de la mort, et unit les mondes, mêmes ceux qui sont les plus « séparés ». On pourrait dire que le Christ est une figure osirienne, ou qu’Osiris est une métaphore christique, par anticipation. Mais cela n’épuise pas le mystère.

1 Aristote, Metaph. 1,5 ; 1,7-8

2Platon. Timée 35a

3Plutarque, Isis et Osiris.

Israël, l’Iran et Qumran


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Des ministres d’importance (dit-on) se réunissent en ces jours à Lausanne autour du cas de l’Iran et de sa bombe, atomique et putative. Je voudrais revenir à cette occasion sur certains aspects de l’antique culture iranienne (perse), qui n’ont (certes) absolument aucun rapport avec les centrifugeuses, mais qui me paraissent néanmoins pertinents, du point de vue de la grande image, de l’arrière-plan profond.

Henry Corbin, orientaliste français, qu’il n’est pas besoin de présenter, a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à l’islam iranien, en particulier du point de vue de ses aspects spirituels et philosophiques. Dans un livre, consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse, il prend notamment et directement parti pour les shî’ites contre les sunnites.

Je ne sais si c’est ‘politiquement correct’, et à vrai dire, je me sens très loin de cette notion assez périssable, mais voici la manière partisane dont il introduisit alors son sujet : « A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » H. Corbin, En islam iranien, p. III.

Corbin revient longuement sur l’aventure exceptionnelle « d’un jeune penseur génial, originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî, qui devait mourir à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause (1191) ».

Ce « penseur génial » avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. » (Ibid. p.IV)

Si je cite ici les travaux de Corbin, c’est qu’ils me permettent de mettre en lumière l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait, au 12ème siècle après J.-C., réinjecter la sagesse des Mages hellénisés dans la Perse islamique .

Mais, plus d’un millénaire auparavant, et en sens inverse, les sectes esséniennes de Qumran (dont on a retrouvé entre 1947 et 1956 les manuscrits, dans des grottes près de la Mer Morte, en Israël – mais alors en Transjordanie) avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

Citant les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa aborde la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy. Il rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » S. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

Les querelles de chapelle, si j’ose dire, m’indiffèrent absolument. Il me paraît autrement plus fructueux de reconnaître ouvertement les multiples fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et structurant la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

Les rodomontades des ministres d’un jour me fatiguent de leur inanité mafflue, de leur arrogance inepte, de leur ignorance calculée. Il nous faut monter de plusieurs crans au-dessus de leurs stratégies électorales, dérisoires et vaines. Il y a plus à apprendre en observant les destins de ces peuples moyen-orientaux, unis depuis toujours dans la même recherche.

Pour une anthropologie du Djihad, de la décapitation et de la castration.


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Un paradoxe qui donne à penser: depuis que la philosophie moderne a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est mise hors jeu du monde réel, ce monde où l’on fait des guerres interminables et sans merci, où l’on égorge les hommes, où l’on réduit les femmes à l’esclavage et où on enrôle les enfants pour en faire des assassins. La philosophie moderne (et occidentale?) se trouve désormais incapable de penser, de faire valoir sa pensée dans la grande bataille théologico-politique contre le fanatisme religieux. Elle a démontré que la raison n’a vraiment plus rien à dire à propos de la foi, ni non plus de légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme proclamé a donné le champ libre à tous les fanatismes religieux, qui se trouvent en quelque sorte libérés de toute prétention critique, la critique ayant elle-même reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit de pensable sur la croyance, et plus généralement sur l’impensable.

Pour ma part, afin de tenter, en franc-tireur, de penser l’impensable, j’ai choisi ici la voie anthropologique. Elle m’incite à aller revisiter d’anciennes croyances religieuses, à la recherche d’un lien profond, anthropologique, entre ce que des peuples de l’Indus ou du Nil, du Tigre ou du Jourdain, croyaient il y a 2500 ans ou même il y a 5000 ans, et ce que d’autres peuples croient aujourd’hui, dans les mêmes régions. Parmi ces croyances, il y en a assez qui mystifient les philosophes et les rationalistes, les politiques et les journalistes, par exemple celles qui font de la mort et de la haine les compagnes quotidiennes de millions de personnes vivant au 21ème siècle, à deux heures d’avion de la « modernité » sceptique et assoupie.

Au billet 61, je faisais allusion à la figure du sang qui coule, du sang sacrificiel, dans trois religions, très différentes extérieurement, le judaïsme, les mystères d’Atys et Cybèle et le christianisme.

Je voudrais dans ce billet faire un lien (anthropologique) entre la castration volontaire des prêtres de Cybèle, la religion égyptienne, plus précisément celle d’Osiris, et la foi explosive des fanatiques djihadistes, leur foi en la décapitation et en l’égorgement. Mon but ? Renforcer l’idée qu’il y a des constantes anthropologiques qui peuvent se traduire en figures religieuses, pérennes, profondes. Parmi elles, la castration, dans son lien avec l’« enthousiasme », me paraît une constante anthropologique, par sa dé-liaison radicale avec le sens commun, et parallèlement son lien projeté avec le divin.

J’ai évoqué plus haut le « jour du sang », où les prêtres de Cybèle s’émasculent volontairement et jettent leurs organes virils au pied de la statue de Cybèle. Des néophytes et des initiés, pris de folie divine, tombant dans la fureur de l’ « enthousiasme », les imitaient alors, et s’émasculaient à leur tour.

Quelle est la nature de cet « enthousiasme » ? Que nous dit-il sur la raison et la déraison humaine ?

Jamblique écrit à ce propos : « Il faut rechercher les causes de la folie divine ; ce sont des lumières qui proviennent des dieux, les souffles envoyés par eux, leur pouvoir total qui s’empare de nous, bannit complètement notre conscience et notre mouvement propres, et émet des discours, mais non avec la pensée claire de ceux qui parlent ; au contraire, c’est quand ils les « profèrent d’une bouche délirante » (Héraclite DK. fr. 92) et sont tout service pour se plier à l’unique activité de qui les possède. Tel est l’enthousiasme. » (Jamblique, Les mystères d’Égypte, III, 8).

Cette description de la « folie divine », de l’ « enthousiasme », par un contemporain de ces scènes orgiaques et de démesure religieuse me frappe par son empathie. Jamblique évoque ce « pouvoir total qui s’empare de nous » et « bannit notre conscience » comme s’il avait éprouvé lui-même ce sentiment.

Pour ma part, je fais l’hypothèse que cette folie et ce délire sont structurellement et anthropologiquement analogues à la folie et au délire fanatique qui occupent depuis quelque temps la scène médiatique et le monde.

Face à la folie, il y a la sagesse. Jamblique évoque dans le même texte le maître de la sagesse, Osiris. « L’esprit démiurgique, maître de la vérité et de la sagesse, quand il vient dans le devenir et amène à la lumière la force invisible des paroles cachées, se nomme Amoun en égyptien, mais quand il exécute infailliblement et artistement en toute vérité chaque chose, on l’appelle Ptah (nom que les Grecs traduisent Héphaistos, en ne l’appliquant qu’à son activité d’artisan) ; en tant que producteur des biens, on l’appelle Osiris. » (Ibid. VIII, 3)

Quel lien avec la castration ? J’y viens.

Plutarque rapporte avec de nombreux détails le mythe d’Osiris et d’Isis. Il ne manque pas, d’abord, d’établir un lien direct entre la religion grecque et l’ancienne religion égyptienne. « Le nom propre de Zeus est Amoun [dérivant de la racine amn, être caché], mot altéré en Ammon. Manéthon le Sébennyte croit que ce terme veut dire chose cachée, action de cacher ». Voici établi un lien entre Zeus, Amoun/Ammon, Ptah et Osiris.

Mais le plus intéressant est la narration du mythe osirien.

On se rappelle que Seth (reconnu par les Grecs comme étant Typhon), frère d’Osiris, le met à mort, et découpe son cadavre en morceaux. Isis part à la recherche des membres d’Osiris éparpillés dans toute l’Égypte. Plutarque précise alors : « La seule partie du corps d’Osiris qu’Isis ne parvint pas à trouver ce fut le membre viril. Aussitôt arraché, Typhon (Seth) en effet l’avait jeté dans le fleuve, et le lépidote, le pagre et l’oxyrrinque l’avaient mangé : de là l’horreur sacrée qu’inspirent ces poissons. Pour remplacer ce membre, Isis en fit une imitation et la Déesse consacre ainsi le Phallos dont aujourd’hui encore les Égyptiens célèbrent la fête. » (Plutarque, Isis et Osiris)

Un peu plus tard, Seth-Typhon décapite Isis. Il me semble qu’il y a là un lien, au moins métonymique, entre le meurtre d’Osiris, l’arrachement de son membre viril par Seth, et la décapitation de la déesse Isis par le même. Un acharnement à la déchirure, à la section, à la coupure.

Ici, une parenthèse. Quelques pages plus loin, Plutarque note que « les Égyptiens prétendent que Hermès naquit avec un bras plus court que l’autre, que Seth-Typhon était roux, qu’Horus était blanc et qu’Osiris était noir. » Et voilà pourquoi « Osiris est un Dieu noir » devint l’un des secrets de l’arcane. Notons que le rouge, le blanc et le noir sont aujourd’hui encore les couleurs du drapeau égyptien, et du drapeau syrien. Persistance des symboles.

Reprenons le fil. Seth-Typhon ne s’en tira pas si bien. Le Livre des morts (Ch. 17, 30, 112-113) raconte qu’Horus l’émascula à son tour, puis l’écorcha. Plutarque rapporte également que Hermès, inventeur de la musique, prit les nerfs de Seth pour en faire les cordes de sa lyre.

Conclusion : décapitation, émasculation, démembrement sont des figures anciennes, toujours réactivées, ce sont des signaux d’une forme de constance anthropologique. S’appliquant aux dieux anciens, mais aussi aux hommes d’aujourd’hui, la réduction du corps à ses parties, l’ablation de « tout ce qui dépasse » est une figure de l’humain réduit à l’inhumain.

Dans ce contexte, l’avalement du pénis divin par le poisson du Nil est aussi une figure vouée à la réinterprétation continue, et à sa transformation métaphorique.

Le prophète Jonas, יוֹנָה (yônah) en hébreu, fut également avalé par un poisson, comme avant lui le pénis d’Osiris. De même qu’Osiris ressuscita, Jonas fut recraché par le poisson trois jours après. Les Chrétiens ont également vu dans Jonas une préfiguration du Christ ressuscité trois jours après son ensevelissement.

Le ventre du poisson fait figure de tombeau provisoire, d’où il est toujours possible pour les dieux dévorés et les prophètes avalés de ressusciter.

Il reste que la décapitation, le démembrement, la castration, armes de guerre psychologique, font partie de l’attirail anthropologique depuis des millénaires. La mise au tombeau, la résurrection, la métamorphose et le salut, aussi. Pour les Égyptiens, tout un chacun a vocation à devenir Osiris N., donc démembré, castré, ressuscité. Osiris que, dans leurs hymnes sacrés, les Égyptiens appellent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ».

La modernité occidentale, oublieuse des racines du monde, coupée de son propre héritage, vidée de ses mythes fondateurs, se trouve brutalement confrontée à leur réémergence inattendue, dans le cadre d’une barbarie qu’elle n’est plus en mesure d’analyser, et encore moins de comprendre.

Surtout, la modernité occidentale n’a pas encore fait le deuil de sa triple faillite, et donc est encore loin de pouvoir avancer sur le chemin de sa propre résurrection.

Quelle triple faillite? Faillite du politique (de Sykes-Picot aux deux Bush, du Great Game à Sarkozy-BHL). Faillite du philosophique (renoncement proclamé et impuissance intrinsèque du « raisonnable » à penser « l’impensable »). Faillite du religieux (avec d’un côté l’irénisme et la fuite hors du monde, et de l’autre l’exacerbation de l’extrémisme, du tribalisme, de la haine de l’autre, du différent, et de l’essentialisme religieux, culturel et racial).

Tout est à reconstruire.

Le jour du sang


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Le 25 décembre, les chrétiens fêtent Noël. Pourquoi cette date ? Elle fut empruntée au culte de Mithra. De même, la date de la fête chrétienne de Pâques a été empruntée au culte d’Atys et de Cybèle. Pâques coïncide avec l’équinoxe du printemps et avec la grande fête de ce culte à mystères. Cette grande fête païenne, d’origine phrygienne, commençait le 24 mars. Elle était appelée le « jour du sang ».

C’était aussi le jour où les prêtres impétrants et néophytes devaient s’émasculer volontairement. « Ils jetaient ces parties retranchées d’eux-mêmes sur la statue de la déesse Cybèle. On enterrait ces instruments de fertilité dans la terre, dans des chambres souterraines consacrées à Cybèle. » explique James George Frazer (Atys et Osiris. Etude de religions orientales comparées. 1926).

On procédait également aux cérémonies d’initiation. « Le fidèle couronné d’or et entouré de bandelettes descendait dans une fosse recouverte d’une grille. On y égorgeait un taureau. Le sang chaud et fumant se répandait en torrents sur l’adorateur. » (Ibid.)

L’initié passait la nuit, seul, dans la fosse sanglante.

Le lendemain, le 25 mars, on célébrait la résurrection divine.

Les prêtres châtrés d’Atys étaient appelés les « galles », en référence au fleuve Gallus en Galatie. D’autres déesses étaient aussi servies par des prêtres eunuques, comme Artémis d’Éphèse ou Astarté à Hiéropolis en Syrie.

Divinité phrygienne, Atys est à la fois le fils et l’amant de Cybèle. On peut le comparer à Adonis, associé à Aphrodite-Astarté ou à Tammuz, parèdre d’Ishtar.

La mythologie nous renseigne sur l’origine de ce culte sanglant. Zeus a donné naissance à l’hermaphrodite Agdistis, en laissant couler son sperme à terre, ensemençant ainsi Gaïa, la Terre. Mais les autres dieux effrayés par cet étrange hermaphrodite, à la fois homme et femme, l’émasculent. Privé de son sexe mâle, Agdistis devient alors Cybèle.

Pausanias raconte que du sang qui coula de la blessure de l’émasculation, naquit l’amandier. Puis, d’une amande de cet arbre, Nana, fille du dieu-fleuve Sangarios, conçoit Atys. Atys devient un beau jeune homme. Cybèle, qui est en quelque sorte son géniteur, par amande interposée, tombe amoureuse de lui. Mais Atys devait épouser la fille du roi de Pessinos. Jalouse, Cybèle le frappe de folie. Alors Atys s’émascule lui aussi.

Regrettant son acte, Agdistis-Cybèle obtint de Zeus que le corps d’Atys ne se décompose jamais.

Le mythe d’Atys et Cybèle n’a rien à voir avec le christianisme, à l’évidence. Pourtant, les chrétiens décidèrent de fixer la fête de Pâques, elle-même empruntée au judaïsme, à la date des mystères d’Atys et Cybèle. Il y avait en effet une assez lointaine analogie, qu’il convenait d’utiliser au mieux, en des temps de compétition forcenée entre paganisme et christianisme.

De même que le Christ avait été mis à mort, que son sang avait coulé, et qu’il avait été mis au tombeau pour ressusciter le 3ème jour, de même le sacrifice du taureau (lui-même hérité de traditions plus anciennes) fait couler le sang sur l’initié qui doit passer la nuit dans ce caveau aux allures de tombeau, pour ressusciter symboliquement le lendemain en tant qu’initié aux mystères.

Pâques elle-même était une fête instituée par les Juifs en souvenir du sacrifice d’Isaac par son père Abraham à la demande de YHVH.

Cette référence biblique à d’anciens sacrifices humains atteste d’une pratique religieuse, qui dut prendre d’autres formes au long des milénaires et dans différentes parties du monde.

Heureusement, avec l’heureuse issue du sacrifice d’Isaac, le judaïsme confirmait la fin du sacrifice humain.

Le culte d’Atys et de Cybèle ne demandait pas le sacrifice de l’homme, mais seulement celui de ses parties.

Il y a seulement un point commun entre le judaïsme, les mystères d’Atys et de Cybèle, et le christianisme : le sang y coule.

Le sang du bélier, le sang du sexe tranché, le sang du Christ.

Analogie, que ne fait-on pas en ton nom !

Le sang coule et Dieu se tait


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Dans un essai écrit il y a environ quarante ans, Les gnostiques, Jacques Lacarrière s’en prend violemment au christianisme des premiers siècles, et de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit, par contraste, de faire l’éloge appuyé du gnosticisme. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens. »

Lacarrière prend fait et cause pour les gnostiques, se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et proclame avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais, et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire pourrait générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, entièrement voué au mal.

Tous les signes, tous les symboles sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde ». Les gnostiques en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques ont des noms divers, énumérés par Épiphane, les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Si Lacarrière est fasciné par les gnostiques, il a cependant beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec des musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), avec des danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, explique Lacarière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en faisant appel à la nécessité, aujourd’hui, d’un « nouveau gnosticisme ». Le « gnostique d’aujourd’hui » doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent du début des années 1970. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu un peu de sa signification profonde. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme. Des fous fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à sa racine occupent désormais la une des médias.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, on vient de faire couler le sang des touristes. Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes absolument résolus, et méprisant la vie, celle des autres comme la leur propre ?

La guerre entre la démocratie et le terrorisme peut empirer, s’embraser. L’histoire ne manque pas de références possibles d’analogies tentantes. Par exemple, je propose d’interpréter l’irréductible combat entre les chrétiens et les gnostiques comme une métaphore de cette guerre présente. Ce que les gnostiques représentaient jadis d’absolument radical, contre les païens, les juifs et les chrétiens d’alors, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du « monde », le monde occidental, le monde des démocraties riches ou non, alertes ou assoupies, centrées sur leurs petits univers, leurs étroites références, leurs consciences bonnes, courtes et satisfaites, ou bien capables encore de rêves transcendants.

L’histoire est toujours en train de se faire, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Nous sommes des êtres de chair et de sang, et notre destin est fondamentalement lié à cette essence charnelle, sanguine. Le sang coule dans nos veines, parcourt sans cesse notre corps, et c’est donc une possibilité très haute qu’il puisse aussi couler au-dehors de ce corps, si le mal, la volonté du mal s’acharne à le répandre.

Nous payons notre nature humaine au prix du sang qui coule. Car nous ne sommes ni des pierres, ni de purs esprits. Lacarrière cite pour se justifier Marguerite Yourcenar, qui écrit dans l’Œuvre au noir : «La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. »

Le sang coule, dans l’indifférence du monde et de ce Dieu-là.

Quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu du monothéisme ou le Dieu du djihad ? Le Dieu universel, dit « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes? Ou tous ces Dieux mis ensemble, pour n’en former qu’un, le Dieu Unique ?

Notre cœur bat, notre sang coule. Et Dieu se tait. Pourquoi ?

Soit il n’existe pas, soit il est indifférent (comme Yourcenar le propose). Mais il y a une troisième possibilité : sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Pour percevoir et entendre, il faudrait être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

Noms de Dieu (suite…)


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Dans les livres de l’Avesta, les prières, les louanges, les hommages d’admiration sont adressés aux Gâthâs, qui font office de divinités intermédiaires. Ainsi le Yasna (chapitre 54) dit : « Tous les mondes, les corps, les os, les forces vitales, les formes, les forces, la conscience, l’âme, la Phravai, nous les offrons et présentons aux Gâthâs, saints, seigneurs du temps, purs ; aux Gâthâs qui sont pour nous des soutiens, des protecteurs, une nourriture de l’esprit. »

Mais la religion de l’Avesta possède aussi un Seigneur des seigneurs, un Dieu, qui règne fort au-dessus des Gâthâs. C’est Ahura Mazda, appelé également, en pehlevi, ou moyen persan, Ormuzd.

En avestique, la langue iranienne ancienne, Ahura signifie « seigneur ». Mazda signifie « grandement savant ». Burnouf décompose mazda en maz – dâ. Maz est un superlatif, et signifie « connaître ». En persan moderne, dânâ signifie « savant ». Il y a aussi un équivalent en sanscrit : « mêdhas ».

Dans le premier Yast, interrogé par Zoroastre sur son nom (un peu comme le fera, quatre ou cinq siècles plus tard, Moïse sur la montagne, face à YHVH), Ahura Mazda déclare lui-même : « Mon nom est le souverain, mon nom est le grand savant ». Tout se passe donc comme si toute la sagesse, toute la connaissance résidait dans le Nom de Dieu.

On appelle souvent Ahura Mazda d’un autre nom, Spenta Mainyu, soit mot à mot : « le Saint Esprit ».

La question des noms de Dieu est fort importante. Zoroastre continue d’interroger Ahura Mazda. Il le presse de révéler ce qu’il y a de plus puissant, de plus efficace contre les démons, rangés sous la bannière de l’Esprit du Mal, Ara Mainyu (en pehlevi, Ahriman). Ce sont, répond Ahura Mazda, les noms que je porte. « Mon nom est Celui qu’il faut interroger ; je m’appelle en deuxième lieu le Chef des troupeaux ; le Propagateur de la loi ; la Pureté excellente ; le Bien d’origine pure ; l’Intelligence ; Celui qui comprend ; le Sage ; l’Accroissement ; Celui qui s’accroît ; le Seigneur ; Celui qui est le plus utile ; Celui qui est sans souffrance ; Celui qui est solide ; Celui qui compte les mérites ; Celui qui observe tout ; l’Auxiliateur ; le Créateur ; l’Omniscient (le Mazdâ) (…).

Retiens et prononce ces noms jour et nuit. Je suis le Protecteur, le Créateur, le Sustenteur, le Savant, l’Être céleste très-saint. Mon nom est l’Auxiliaire, le Prêtre, le Seigneur ; je m’appelle Celui qui voit beaucoup, Celui qui voit au loin. Je m’appelle le Surveillant, le Créateur, le Protecteur, le Connaisseur. Je m’appelle Celui qui accroît ; je m’appelle le Dominateur, Celui qu’on ne doit pas tromper, Celui qui n’est pas trompé ; je m’appelle le Fort, le Pur, le Grand ; je m’appelle Celui qui possède la bonne science.

Celui qui retient et prononce ces noms échappera aux attaques des démons. »1

Je n’insiste pas sur l’analogie évidente avec des textes comparables, mais beaucoup plus tardifs, du judaïsme, et plus tardifs encore de l’islam.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’indubitablement l’Avesta est une religion révélée. C’est un dieu qui l’a initialement révélée aux Mazdéens. Et le grand réformateur du mazdéisme, Zoroastre, dont les travaux les plus récents attestent qu’il vécut antérieurement à Abraham, entre 1400 et 1100 av. J.-C., transforma le dualisme initial et la multiplicité de dieux divers du mazdéisme, en un monisme absolument transcendantal, après en avoir discuté directement avec Ahura Mazda.

Conclusion provisoire:

De deux choses l’une.

Ou bien ce monde d’en-haut, ce monde spirituel, dont je tente ici de cerner les variations, les analogies et les anagogies, les ressemblances et les échos, n’existe tout simplement pas, et les guerres, les morts, le sang répandu aujourd’hui, hier et demain, constituent une sinistre farce, imputable à quelques cyniques, à des fous et à des criminels de guerre, qui devraient être pourchassés sur la surface de cette terre sans sens, sans passé et sans avenir.

Ou bien ce monde d’en-haut, par quelque mystérieuse raison, existe en effet, mais échappe à notre perception, à notre compréhension et à notre intellection, mais alors toutes les religions qui sont apparues depuis l’aube des temps, le shamanisme, le Véda, l’Avesta, le zoroastrisme, la magie chaldaïque, l’ancienne religion égyptienne, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, sont autant d’instances diverses de ce monde-là, plus ou moins adaptées à leur époque et à leur zone initiale d’apparition.

Il me paraît aussi évident que vu le chaos du monde, aucune de ces religions citées n’est en mesure de réclamer la vérité pour elle seule.

D’un point de vue anthropologique, tout se passe comme si quelque chose se jouait depuis des millénaires, dans une partie sidérale, qui nous échappe manifestement, mais à laquelle il est cependant possible de prendre une part modeste. Nous, qui transitons comme des insectes dans la lumière, un soir d’été, nous ne pouvons qu’appréhender intuitivement, « imaginalement » comme dirait Corbin, cet indicible enjeu.

Tout ce que nous pouvons faire, et c’est déjà beaucoup, c’est de refuser de nous laisser prendre dans la nasse des idées toutes faites, c’est de refuser les sectarismes, les dogmatismes, les prisons de la pensée et de l’idée. Tout ce que nous pouvons faire c’est contribuer logiquement à l’édification lente, fragile et provisoire de la religion de l’humanité entière.

1Cité par Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.

La lumière vient de Tyr


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Les Phéniciens ont inventé l’alphabet, mais peuple concret, marchand et voyageur, ils ne nous ont laissé presque aucune trace écrite. Le seul monument écrit qu’ils nous ont légué est un fragment attribué à Sanchoniaton, qui était prêtre de Tyr, selon Philon de Byblos, son traducteur. Sanchoniaton a vécu avant la guerre de Troie, quelque 2000 ans avant J.-C. En copte ancien Koniath signifie la demeure sainte, ou encore l’endroit où sont déposées les archives. Ernest Renan propose pour étymologie le mot grec Σαγχων, « qui habite », et Sanchoniaton serait alors celui « qui habite avec le collège saint ».

Le fragment de Sanchoniaton est particulièrement précieux, parce qu’il est l’un des rares témoignages qui nous restent d’une époque fabuleuse, où les esprits orientaux ont pu effectivement converger.

C’est une leçon pour nos âges sanglants.

En ces temps-là, l’Avesta, d’ailleurs infusé par le Véda, la Genèse, qui était encore en genèse, et en gésine, les théogonies de Sanchoniaton et d’Hésiode marquaient spécifiquement des phases différentes d’une même histoire, et non les revendications séparées de peuples divergents, à la recherche d’une vaine prééminence originaire. « Le feu sacré était universellement révéré chez les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Perses. » 1 L’idée du Dieu Unique était présente chez les Hébreux, mais aussi dans la religion orphique, dans le mazdéisme, dans la religion de la magie chaldaïque, et plus originairement encore, cette idée avait été perçue et nommée dans le Veda et dans le Zend Avesta.

Dans Homère, qui arrive plus de mille ans plus tard, on trouve des réminiscences de ces intuitions premières. Les dieux y abondent, mais ce n’est qu’une apparence. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le Ciel et la Terre sont liés, et bien reliés. L’humain et le divin se confondent. Les hommes sont des descendants des dieux, et les héros sont faits de leur étoffe.

On a des traces de la mémoire longue de la région. Sous Ptolémée Philadelphe, Manéthou, un prêtre de Sébennytus, compile l’histoire des dynasties égyptiennes, et les fait remonter jusqu’à 3630 av. J.-C., en en comptant trente et une, de Ménès à Alexandre. Notre Champollion national, d’après les indications recueillies dans les tombes de Thèbes, fait remonter à l’année 3285 av. J.-C. l’institution du calendrier égyptien de 365 jours. On peut estimer que les connaissances astronomiques de cette antique époque étaient donc déjà fort supérieures à celles des peuples nomades qui comptaient encore par mois lunaires.

Mais revenons à notre phénicien de Tyr, Sanchoniaton, d’il y a quatre mille ans. Nous avons de sa plume ce fragment décalé, renversant quelques idées acquises, et d’ailleurs plus tardives. C’est à propos du dieu Thôt, qui sera identifié bien plus tard, à Hermès, Mercure, Idrîs et Henoch, d’autres noms pour le même « dieu ». Sanchoniaton l’appelle pour sa part Taut, et nous livre cette description succincte: « Taut excite au combat les Elohim, compagnons de El, en leur chantant des hymnes guerriers. »2

Sanchoniaton nous apprend aussi que Taut était fils de Misor, autrement dit Misr ou Misraïm, qui dénommaient les colonies égyptiennes de la Mer noire, dont la principale fut Colchis.

Moreau de Jonnes explique que Taut (ou Thôt) a reçu aussi le nom de Mercure, Her-Koure, le Seigneur des Koures. « Ce nom dérive de Kour, le soleil. Les Courètes et les Coraïxites habitaient la Colchide. Le fleuve Kour, Dioscurias, le Gouriel rappellent cette dénomination générique. Her-Koure fut le Dieu des trafiquants et des navigateurs (emblème du poisson), ancêtres des phéniciens. Les Corybantes (Kouronbant) étaient selon Strabon originaires de la Colchide. »3

Entre parenthèses, la Colchide, aujourd’hui appelée Abkhazie, arrachée depuis peu à la Géorgie, et où fleurissent sur la côte de la mer Noire, les magnifiques villas des oligarques russes et des silovniki du FSB…

Mais revenons à notre sujet. Eusèbe de Césarée rapporte que le début du Sanchoniaton a été traduit ainsi par Philon: « Il y avait au commencement du monde un air ténébreux et l’Esprit – ou le Souffle – ténébreux, et il y avait le Chaos troublé et plongé dans la nuit. »

Cela, écrit plusieurs siècles avant Abraham. Qu’est-ce que ce prêtre de Tyr nous dit? Que l’Esprit souffle sur les ténèbres, depuis le commencement du monde. Il s’oppose au Chaos et à la Nuit. Il est donc Lumière. C’est plutôt une bonne nouvelle, n’est-ce pas?

1A.C. Moreau de Jonnes. Les temps mythologiques. Essai de restitution historique. Cosmogonies. Le livre des morts. Sanchoniaton. LA Genèse. Hésiode. L’Avesta. Paris, 1876.

2Ibid.

3Ibid.

Un philosophe exécuté à Alep parle.


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Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, faisant des bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices. Voilà un exemple frappant. En lisant aujourd’hui un livre de Henry Corbin, je tombe sur ce paragraphe bref, large, immense même. Il résume excellemment une des facettes de mon propre rêve, entrepris il y a plusieurs années. C’est Sohravardî, ce philosophe trentenaire, mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, qui parle : « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie-Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. » (En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35)

Ce que je retiens ici, c’est l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, qui relient l’Indus à la mer Égée en y incluant l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Les fleuves verticaux n’accompagnent pas servilement les routes horizontales des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts. Peu importent les routes et les ponts, la parole court, circule, insémine. Et surtout, c’est cela qui m’intéresse, ce fil, cette intuition, cette sagesse réduisent la diversité des religions, qui s’égrènent dans les millénaires, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, mais aussi, n’en doutons pas, le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, ou shi’ite), en les faisant participer comme levains de la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend, à mon humble avis, urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve (j’ai quelques heures de vol au-dessus des nids de coucou à mon actif), ni irénique (je ne crois pas à la paix des mots sans la justice des choses). Il s’agit d’une autre tâche, bien décrite par Corbin, d’ailleurs.

Pour faire court et conclure, elle consiste à retrouver le sens originaire de l’Orient, l’Ishraq.

Daesh, Ur, Assur et les « Sémites occidentaux »


Hatra, Nimroud, Ninive, Assur…. Aux dernières nouvelles, les bulldozers de Daesh réduisent en poussière plus de 5000 ans d’histoire. L’antique Mésopotamie avait déjà bien souffert des errements des deux Bush, qui l’avaient couverte d’un tapis de bombes au phosphore et d’obus à l’uranium pour déloger un tyran, assez sanguinaire certes, mais aussi assez laïc, et qui entretenait jusqu’alors d’excellentes relations avec l’Occident.

La barbarie contemporaine a réussi à annihiler ce que les guerres qui se sont accumulées depuis plus de quatre millénaires dans la région avaient laissé en place.

Ce qui se passe va d’autant plus loin que les fous féroces qui passent à l’acte ont compris qu’ils pouvaient avoir l’attention des médias bien-pensants en brisant des souvenirs et des restes de mondes disparus. Les morts des vivantes populations ont ensanglanté la terre d’Irak et de Syrie. Mais la brisure de statues et l’écrasement de vieux murs suscitent une horreur spéciale. Pourquoi ?

Je pense que l’on pressent désormais que ce qui est arrivé à Assur 4300 ans après qu’Akkad ait mis à bas le régime de Sumer est une préfiguration de ce qui pourrait arriver disons aux ruines de Rome, à la Sainte Chapelle de Paris et au British Museum de Londres, le jour où les hordes finiront par occuper les villes riches qui narguent les enragés de toujours. Cette heure viendra, n’en doutons pas. Les ziggurats ont résisté tant qu’elles ont pu, et l’heure est venue. Les civilisations sont mortelles. Mais les civilisations disparues, on peut les effacer à tout jamais, les réduire en poudre fine, interdire jusqu’à leur mémoire même. Tout cela il faut l’envisager comme une possibilité, très théorique pour Rome, Paris ou Londres, mais déjà assez concrète, sous nos yeux, pour la Syrie héritée de Messieurs Sykes et Picot, ou pour l’Irak éclaté, et qui fut jadis le berceau d’une civilisation « aryenne ». Je rappelle pour simple mémoire que le nom même de l’Irak, comme le nom de l’Iran, et aussi d’ailleurs celui de l’Irlande (eh!oui!), se réfèrent à cette antique Arya, qui depuis les temps védiques, puis avestiques, a su créer plusieurs religions originaires (le Véda, l’Avesta) qui ont ensemencé tout le Moyen Orient, et qui ont donné par cela même le coup d’envoi aux grandes religions monothéistes, à commencer par le zoroastrisme, et incluant le judaïsme et le christianisme. La dernière religion arrivée dans la région, l’islam, a, depuis l’Hégire, joué sa partie…

Revenons aux ruines sumériennes, akkadiennes, et parthes, récemment ruinées. Revenons à cette question récurrente des ruines ruinées par la modernité des haines.

3000 ans av. J.-C., des villes comme Ur, Lagash, Umma, Nippur, Adab, fleurissaient entre le Tigre et l’Euphrate. Kish et les villes de la Diyala datent de 2600 av. J.-C. C’est le fameux Gilgamesh qui construisit Uruk. Les Sumériens avaient fondé une brillante civilisation, mais vers 2300 av. J.-C., Akkad commença à prévaloir. Laïpu, appelé par les historiens un « Sémite du Nord », détrôna Lugalzaggesi, roi d’Uruk, et prit le nom de Sharroukenou (« Souverain légitime »), plus connu de nos jours sous le nom de Sargon d’Akkad. Cette victoire des « Akkadiens sémites » sur les Sumériens fut une victoire des guerriers de la steppe et du désert, rapides, mobiles, tournoyants, armés de javelots, d’arcs et de flèches, sur les armées de Sumer (aux colonnes serrées, armées de longues lances, et de chars difficiles à manœuvrer).

La victoire d’Akkad sur Sumer, la victoire des « Akkadiens-sémites » sur les Sumériens s’est traduite paradoxalement par une renaissance de la civilisation sumérienne, connue sous le nom d’Ur III.

Utuchangal réussit à réconcilier les Sumériens et les Akkadiens, le roi Urnammou en tira tout le profit et Ur brilla à nouveau de ses feux. Cela dura moins d’un siècle. En 1955 av. J.-C., Ibbisin, dernier souverain d’Ur, dernier roi sumérien se battit à nouveau contre « l’invasion sémite » (comme l’appelle l’historien allemand H. Schmökel) et perdit. Il s’enfuit finir sa vie en Elam. On assista alors à « l’ascension des Sémites de l’Ouest » avec Shubat-Enlil, et la chute d’Assur en 1850 av. J.-C., et l’arrivée au pouvoir de Ischar, puis de Irishum 1er, et Sargon d’Assur en -1780.

Mais, pour conclure, voilà mon point : les Sémites firent tous les efforts possibles pour préserver l’héritage sumérien. Les archives du temple de Nippur en témoignent : tout fut fait pour faire fructifier l’héritage de Sumer, le savoir, l’écriture, la poésie, et les croyances des Sumériens. De cette situation unique, où les vaincus surent inséminer les vainqueurs de leur antique culture, naquirent d’autres sources encore, d’où en particulier un certain Abraham, qui finit par émigrer du pays d’Ur pour se rendre un peu plus bas vers le Sud-Ouest.

Et c’est seulement aujourd’hui, que l’on peut contempler sur nos écrans, la poussière des bombes, sur ces lieux, qui devraient être de mémoire, de culture et de paix, et qui sont désormais livrés entièrement à la barbarie, à l’ignorance bestiale, et à la tuerie de toutes choses et de tous êtres.

Bienvenue à la modernité, générations !

Un secret bien gardé, qui gagne à être connu.


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Le propre du secret est d’être tu, et de rester tu. Mais les possesseurs de secrets cèdent parfois à la tentation non de les révéler, mais de se vanter d’en avoir, des importants, des essentiels, des divins. C’est là que le bât blesse. Tout le paradoxe du secret a été bien résumé par Voltaire dans une formule ironique et légère, qui touche le fond de la chose: « Faites-nous donc voir quelque secret de votre art, ou consentez à être brûlé de bonne grâce », écrit-il à l’article « Magie » de son Dictionnaire philosophique. La magie, le secret et la religion, ont souvent été associés, au long des siècles, dans des relations parfois chaotiques, contradictoires et même conflictuelles. Ceux qui assuraient connaître des clés supérieures de compréhension du monde, et qui refusaient de les partager, s’exposaient aux jalousies, à la hargne, à la haine et finalement à la violence, sous prétexte de fraude, ou d’hérésie, tant la connaissance de choses ultimes, mais non avouables ouvertement, pouvaient être source de clivage, de suspicion et de révolte.

Je vais m’exercer aujourd’hui à un effort de dévoilement d’un possible secret, assez ancien, plutôt profond, et sans grande importance aujourd’hui, sauf si l’on pense que le passé est une préfiguration de l’avenir, et qu’un mystère n’est que l’ombre d’une vérité.

Les rois Mages, qui vinrent d’un Orient lointain (en gros la Mésopotamie ou l’actuel Iran) pour rendre hommage à un enfant nouveau-né, apportaient dans leurs bagages de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Sans doute, devaient-ils être aussi porteurs de lourds secrets, dont comme il se doit, nous ne savons rien. Mais, rien n’empêche d’en rêver. En tant que Mages, ils devaient avoir hérité d’une bonne part du trésor de la tradition zoroastrienne et des mystères de Mithra.

Cette tradition et ces mystères avaient été largement influencés par l’Inde védique, mais en avaient parfois pris le contre-pied systématique. Franz Cumont écrit que dans le Véda, Indra est un « deva » c’est-à-dire un « être de lumière ». Dans l’Avesta, en revanche, les textes attribués à Zoroastre en font un « daêva ». Mais les « daêvas » d’Iran, bien qu’ayant le même nom que les « dévas » de l’Inde, ne sont plus des « dieux », mais des « diables », des esprits mauvais, hostiles à la puissance bienfaisante d’Ahura Mazda, le Dieu Bon et Tout-Puissant du zoroastrisme. Cette inversion des « dieux » en « diables », qui pourtant gardent le même nom, a pu être interprétée comme une conséquence du tribalisme ou du nationalisme ombrageux qui après avoir emprunté aux voisins leurs dieux et leur religion, décident de les nier symboliquement.

Mais pour nous, qui lisons ces textes anciens, qui réfléchissons sur la genèse et la décadence de ces croyances presque oubliées, il apparaît lumineusement qu’elles forment un jalon essentiel pour la compréhension des idées et des croyances qui furent développées plus à l’Ouest, et notamment dans le cadre du judaïsme et du christianisme. Les indices sont fragiles, mais ils évoquent des pistes possibles de réflexion.

Par exemple, Mithra est un « Dieu des Armées », ce qui fait penser à l’Elohim Tsabaoth des Hébreux. Il est aussi Époux et Fils d’une Mère Vierge et Immaculée. Il est un Médiateur – comme le Logos. A ce titre il est l’Intermédiaire entre la Toute-Puissance divine et le monde créé. Ces idées ont été reprises par le christianisme et la Kabbale juive. Dans le culte de Mithra, on use de sacrements, où le vin, l’eau, le pain constituent l’occasion d’un banquet mystique. Cela est fort proche des rites de partage du Shabbat ou de la Communion chrétienne.

Je n’insisterai pas davantage. Mais il me semble que cela indique assez clairement qu’il n’y a pas de solution de continuité entre l’Indus, l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Sur cet arc immense, se croisent et se rejoignent les croyances fondamentales, les intuitions premières, ensemençant les peuples, à travers des symboles étrangement proches.

Ce message a ensuite été transmis vers la Grèce puis Rome. Dionysos, selon une étymologie qui emprunte ses sources à la langue de l’Avesta (l’avestique), doit se lire comme : div-an-aosha, soit : « le Dieu de la boisson d’immortalité ».

Ce qui me frappe, dans la barbarie des temps présents, c’est qu’elle est sans mémoire.

Religion, blasphème et musique


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La musique joue un rôle spécial dans toutes les religions. De façon marquante, la musique volontairement dissonante de flûtes et de tambourins accompagnait les thiases dionysiaques. Platon a présenté une théorie de la musique dans ses rapports avec la philosophie et la religion, à partir des idées égyptiennes, introduites en Grèce par Orphée et développées par Pythagore. Mais cette science même était soumise au secret. Pythagore explique ouvertement la partie théorique du système musical à utiliser mais il reste silencieux quant au caractère fondamental de cette science de la musique sacrée, en réservant la connaissance aux initiés. Ces initiés n’avaient accès à ces mystères qu’après de douloureuses épreuves, et après avoir juré le silence à leurs propos. Le poète Eschyle avait été soupçonné d’avoir dévoilé publiquement un sujet censé être couvert par les Mystères dans une de ses pièces mise en scène au théâtre. Il n’échappa que de peu à la fureur du peuple qui voulait sa mort pour avoir commis ce blasphème. Antoine Fabre d’Olivet1 écrit que selon Aristote, Eschyle ne put être absous de ce crime qu’en prouvant qu’il n’avait pas été initié. Il se défendit d’avoir dévoilé les Mystères en disant ignorer que ces choses ne devaient pas être dites.

Mais selon Clément d’Alexandrie, au contraire, il admit avoir été initié, ce qui lui donnait, à la différence de ses accusateurs, la capacité de démêler ce qui pouvait être dit à propos des Mystères et ce qui devait être tu.

Fabre d’Olivet rapporte aussi que la tête de Diagoras fut mise à prix pour la même raison. De même celles d’Andocidès et d’Alcibiade. Diagoras de Melos était surnommé « l’athée ». « Il discréditait les Mystères en les divulguant, les expliquant, et allait jusqu’à singer les petits mystères ; il récitait le Logos orphique, dévoilait les Mystères d’Eleusis et ceux des Cabires. »

Les temps n’étaient pas propices à la liberté de pensée contre les dogmes admis par la religion. Aristote n’échappa qu’avec grande peine aux poursuites de l’hiérophante Eurymédon. Bien avant Galilée, Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos furent accusés publiquement et traînés devant le tribunal, l’un pour avoir dit et l’autre pour avoir écrit que la Terre n’était pas au centre de l’univers.

Philolaos était indubitablement un initié. C’est par son entremise que Platon avait pu acquérir les livres de Pythagore, et donc acquérir les bases de sa propre initiation à « l’évangile pythagoricien ». Si cette initiation comportait des révélations touchant à la négation du géocentrisme, dès le 5ème siècle avant J.-C., on ne peut que souligner la pertinence de cet enseignement secret.

L’initiation était censée apporter une compréhension profonde des mécanismes régissant l’univers. La musique était l’un des éléments de cette initiation. Elle était exotérique (par sa manifestation publique) mais ésotérique (par sa véritable signification, devant rester cachée).

Curieusement, on retrouve des traces de ce culte du mystère aujourd’hui encore, au cœur même du solfège.

Ainsi les notes (Ut, Re, Mi Fa, Sol, La, Si) ont reçu leur nom de Guy d’Arezzo, qui utilisa pour les dénommer les premières syllabes d’un hymne sacré adressé à saint Jean :

Ut queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum

Famuli tuorum

Solve polluti

Labli reatum

Sancte Iohannes

Notons que le Si est formé des initiales de Sancte et de Iohannes.

Cet hymne se traduit ainsi :

« Afin que tes serviteurs

puissent chanter à gorge déployée

les actions merveilleuses,

dissous la souillure

de leurs lèvres pécheresses,

Saint Jean ! »

Qu’Ut ait été remplacé par Do ne change pas grand chose sur le fond. Do est la première syllabe de Dominus, le « Seigneur ».

1Antoine Fabre d’Olivet (1767-1825) in La musique expliquée comme science et comme art et considérée dans ses rapports analogiques avec les mystères religieux, la mythologie ancienne et l’histoire de la terre.

La baleine, le cafard et le lapin


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L’esprit est toujours en retard sur la matière et sur l’événement. Mais l’art, qui a partie liée avec l’inconscient, a parfois su prophétiser les émergences. Ce qui est propre à notre temps ce n’est pas tant l’intensité de la collaboration entre l’art et l’argent, que la passivité apparente de l’esprit de création, et la faiblesse intellectuelle et morale des maîtres du jour.

Il suffit de penser aux temps où des princes éclairés, visionnaires, fréquentaient des artistes comme Vinci, Michelangelo ou El Greco. Aujourd’hui les plus grands Etats semblent être dirigés par des forces anonymes, les « mains invisibles » de la spéculation mathématico-financière. Le pouvoir méprise l’art – sauf bien sûr l’art des coffres forts et des banques, l’art des commissaires priseurs et des salles de marché, l’art béni par l’argent. L’art dort ou se berce d’illusions, au moment où le monde vit une mutation sans précédent.

On ne peut manquer de…

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Fou


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« Tout homme est fou, pensa-t-il encore, mais qu’est une destinée humaine sinon une vie d’efforts pour unir ce fou et l’univers… »

A. Malraux. La condition humaine

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La France ne rêve plus.


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Les Français et les songes


De Gaulle. Mémoires de Guerre. L’appel.

Si rudes que fussent les réalités, peut-être pourrais-je les maîtriser, puisqu’il m’était possible, suivant le mot de Chateaubriand, « d’y mener les Français par les songes ».

Chateaubriand. Mémoires d’outre-tombe
Livre 28, Ch. 17

Je voulais, moi, occuper les Français à la gloire, les attacher en haut, essayer de les mener à la réalité par des songes : c’est ce qu’ils aiment »

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Shēn 申 Dire


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La langue chinoise offre d’innombrables rêveries sur la manière dont les concepts s’agglutinent ou se dissocient, coopèrent entre eux ou bien se divisent, s’éloignent les uns des autres. Cela vient de ce que chaque caractère peut se combiner de multiples façons avec d’autres caractères aussi éloignés que possible. Ainsi Shēn 申 « dire, rapporter », dans le simple exemple suivant.

Homme 紳 =  le fil 糸 + dire 申

Dieu 神 = révéler 示+ dire 申
Dans les deux cas, le verbe « dire » semble figurer une essence profonde. Cela est d’autant plus étonnant que cette essence paraît donc constitutive de l’homme et du dieu. L’homme et le dieu ont pour essence commune le « dire ». Le second caractère, celui qui les différencie, en étant placé comme une sorte de préfixe, définit deux modalités de leur « dire » respectif.

Le « dire » de l’homme est modalisé ou métaphorisé par le « fil » (le fil à coudre, le…

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Comment regarder l’esprit (en son entier) ?


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Dans un texte appelé « Les grands cadres de référence » (Maha-satipatthana Sutta) du Tipitaka, ou « Canon Pali », collection des textes fondamentaux en langue Pali formant la base doctrinale du bouddhisme Theravada, on trouve une question : « Et comment fait un moine pour regarder en son entier l’esprit dans l’esprit? »

Suit alors une assez longue réponse, dans le genre : « Lorsque l’esprit a des illusions, il perçoit que l’esprit a des illusions. Lorsque l’esprit est sans illusions, il perçoit que l’esprit est sans illusions (…). Lorsque l’esprit est libéré, il perçoit que l’esprit est libéré. Lorsque l’esprit n’est pas libéré, il perçoit que l’esprit n’est pas libéré.»

Puis vient la conclusion : « De la sorte il demeure observant intérieurement l’esprit dans l’esprit, ou extérieurement l’esprit dans l’esprit, ou à la fois, intérieurement et extérieurement l’esprit dans l’esprit. (…) Et il demeure indépendant, sans attachement à rien au monde. C’est ainsi qu’un moine demeure observant…

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Le souffle à l’origine du monde


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元气 (en chinois, yuánqì) : 元 origine + 气 souffle : le souffle originel à l’origine du monde.

De Wikipédia, je reprends les éléments suivants :

Le est le souffle vital. Il anime la vie des êtres, mais persiste aussi après la mort, dans l’au-delà. C’est un principe fondamental qui donne sa forme à l’univers, et qui le transforme sans cesse. Il circule partout, reliant en permanence les choses et les êtres. Il s’agit d’une sorte d’essence invisible, qui anime toutes choses, et tout être. Il peut prendre différentes formes qui sont alors notées par d’autres caractères. On distingue ainsi le primordial (yuánqì 元氣), le prénatal (jīng 精), le qui alimente la pensée et la vie spirituelle (shén 神), etc.

Le dictionnaire Shuowen Jiezi élaboré par Xǔ Shèn au IIe siècle évoque les traces archéologiques du , gravées sur une carapace de…

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Le bien commun mondial et les sociétés de la connaissance


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Distinction entre le « bien commun » et les « domaines publics »

Les « domaines publics » relatifs à l’évolution des TIC et des sociétés de la connaissance.

Les TIC: des moyens pour quelles fins ?

La « position éminente » (« The command of the commons »)

La seconde « clôture » (“Enclosure”)

Une « grande transformation » des valeurs?

Qu’est-ce que le bien commun mondial ?

Res nullius et res communis

Les « intérêts primordiaux de la collectivité mondiale».

Le bien commun et le rôle de l’Etat.

Bien commun et modernité.

Une nouvelle Renaissance

La Noosphère

Au 15ème siècle, la boussole, l’astrolabe et le gouvernail d’étambot ont permis la découverte du Nouveau Monde. Considéré comme terra nullius, il attira les convoitises, et il fallut, moins de deux ans après, établir le traité international de Tordesillas (7 juin 1494) pour assurer son partage entre les deux puissances coloniales d’alors, l’Espagne et le Portugal. Ce traité traça une « ligne globale », incarnée par le méridien nord-sud…

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La dialectique des triades


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Dumézil a démontré que des schèmes triadiques et trinitaires informaient en profondeur la mythologie et la théologie indo-européennes.
En sanscrit, le nombre 3 se dit tri, त्रि, et ce mot a donné l’anglais three, l’allemand drei et le français trois.

La culture védique abonde en références trines et triadiques. Les trividya sont les trois Védas. Les triloka sont les trois mondes, le Ciel, la Terre et l’Enfer. Les triratna sont les trois joyaux de la doctrine, Bouddha, sa Loi (dharma) et sa Communauté (saigha). La Trinatha est la trinité hindoue : Brahma, Vishnou, Shiva. La trijuna est la triade des essences : la conscience (sattva = pureté, vérité), la passion (rajas = force, désir) et la ténèbre (tamas = ignorance, inertie). La trimarga est la triple voie de la réalisation spirituelle (karmayoga, bhaktiyoga, jnanayoga), etc.

On trouve même que les trois bourrelets au-dessus du…

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Les nouvelles « positions éminentes »


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Pour comprendre la nature de la mondialisation à une époque donnée, il peut être utile de se référer aux stratégies militaires d’occupation de l’espace global, fort caractéristiques et révélatrices des grandes structurations à l’œuvre.

Pour illustrer ce point, je voudrais parler de la question actuelle des « positions éminentes » pour le contrôle des domaines publics mondiaux.

De tout temps, en matière de stratégie militaire, le contrôle des « positions éminentes » a joué un rôle essentiel. La maitrise des points hauts, ou de l’espace aérien en sont des exemples. De nos jours, il s’agit surtout de s’assurer le contrôle de la « position éminente » suprême : l’espace.

Rappelons qu’il y a environ 1000 satellites actifs actuellement en orbite. La moitié d’entre eux appartiennent aux États-Unis, et ceux-ci sont approximativement pour 50% d’usage civil et pour 50% d’usage militaire. Rappelons aussi que le 21 janvier 1967 un Traité international a banni la nucléarisation de l’espace –…

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Neuro-biologie


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2ème jour

Piqué de curiosité je vais à la Bibliothèque François Mitterrand pour consulter les ouvrages de C.Malabou qui seraient disponibles. J’ouvre sa Critique de la raison neurobiologique. Il s’agit d’une charge contre Changeux. La neurobiologie, avec sa jeune arrogance, a procédé à une « captation des idées métaphysiques ». La neuro-éthique s’arroge le discours sur le Bien, la neuro-esthétique sur le Beau. Tout cela peut inquiéter à juste titre le philosophe professionnel : la neuroscience est devenue « un instrument à fragmentation philosophique ». Aussitôt l’image des bombes à fragmentation qui déchiraient les corps au Vietnam me vient à l’esprit. Je m’égare encore. Malabou enfonce le clou : « L’émergence de la neuroscience constitue une pure et simple menace à la liberté – liberté de penser, d’agir, de jouir ou de créer. » C’est une sorte de « darwinisme mental ». L’épigenèse sélectionne les synapses. Le volume du cerveau s’accroît quatre fois et demi après la naissance. La…

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Les treize prophéties


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Vingt-neuvième jour

Parcourant, il y a quelques jours, les Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés, texte conservé à la Bibliothèque Sainte Geneviève, j’ai noté un certain nombre de pistes fort stimulantes. Par exemple, à propos des noms divins, Leibniz se réfère (§ C62) à deux « Tétragrammes », l’un de douze lettres et l’autre de quarante deux. Il ne donne pas plus de détails à ce sujet, d’ailleurs, son texte étant fort elliptique. Ceci est dommage, car on aimerait étudier comment le célèbre Tétragramme de quatre lettres (pour le dire pléonastiquement), peut se dilater ainsi.

Dans un autre ordre d’idées, Leibniz indique (§ C54) que Moïse a reçu la révélation de treize prophéties de Dieu en Ex . 34,6-7. Cette « révélation » mérite d’être citée intégralement, si l’on veut déterminer précisément ces treize « prophéties ». Voici :

« Yahvé passa devant lui et cria : « Yahvé, Yahvé, Dieu…

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JP Morgan Chase et la fin de la démocratie


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Dans un livre bien documenté, Le nouveau capitalisme criminel – Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence, Jean-François Gayraud, haut fonctionnaire de la police nationale, révèle bien des dessous douteux de la haute finance internationale. Dans un chapitre consacré à la banque JP Morgan Chase, dite « la plus grande banque des États-Unis », on lit avec intérêt le résumé d’un rapport d’enquête bipartisane du Congrès des États-Unis, dirigée par les sénateurs Carl Levin et John McCain, publié en mars 2013. Pour faire court, ce rapport fait le portrait d’une « banque voyou », condamnée à plusieurs amendes des régulateurs américains et britanniques à l’automne 2013 pour « l’affaire de la baleine ». Cette banque est surtout une « multirécidiviste de la fraude ». Le livre cite « pour mémoire » : « des fraudes dans les produits subprimes titrisés en 2012 ; une plainte de la Deutsche Bank au nom de plusieurs fonds d’investissement pour des titres financiers adossés à des prêts

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Petit voyage de la Syrie à l’Afghanistan en passant par l’Égypte, à la recherche de l’encre dans le sable


Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs). C’est un philosophe néo-platonicien. Il pense que l’humanité est composée d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et Plotin qui restèrent strictement sur le plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie, comme Syrianos et Proclos. L’âme est appelée, par des pratiques religieuses poussées, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase mystique, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges. Le but est de tenter de s’unir progressivement à l’Un, au Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, Jamblique passe en revue tout ce qu’il sait de la sagesse chaldéo-égyptienne. Il utilise l’idée d’une « dégradation » progressive, d’une chute à partir du Dieu ineffable. Il y a une hiérarchie descendante qui inclut des êtres divins, et comprend les archanges, les anges, les « démons », les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines. Il décrit deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Jamblique croit qu’un contact avec le divin est possible, mais certes pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. » (Les Mystères d’Égypte, I,3). Cette expérience mystique est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. » (Ibid.) Jamblique use des métaphores et des symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des iamges simples mais très efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. » (Ibid. VII, 2)

Et voilà ! Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explication. Il suffit de contempler le Nil et d’en tirer les observations appropriées. D’où vient ce pouvoir anaphorique, anagogique des images égyptiennes ? C’est sans doute que ces images sont d’abord des images des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. » (Ibid. VII, 4)

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, mais dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. » (Ibid. VII, 4)

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, celle de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, multiplient les noms de Dieu, comme si chacun de ces noms divers était une manière unique d’en connaître (c’est-à-dire d’en séparer) un des aspects.

Ici, je voudrais souligner une idée essentielle. Les hommes sont libres d’user de telles ou telles invocations, prières ou formules. Les religions diffèrent d’ailleurs sur ce point et laissent libre cours à leur imagination propre. Ce qui compte vraiment ce n’est pas la lettre même. Ce qui compte c’est de se placer sur le terrain de la langue divine, la langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Mais nous en avons quelques traces, infimes, telles que les « noms » divins, les images, les symboles.

Cela me fait penser à une belle histoire, presque incroyable, de traces infimes perdues dans le sable.

Au début des années 1970, un archéologue français, Paul Bernard, qui dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase. Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard a retrouvé « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »1

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

1Cf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.

American Sniper


Il faut aimer le drapeau, les médailles, les armes. Surtout les armes, les petites, les moyennes, les grosses.

Le bon sniper se couche, il ne tire jamais debout. Il s’étend voluptueusement sur son matelas placé sur un toit, avec une belle vue sur Falloujah, ou une ville de ce genre. Il vise, manipule un peu la molette, s’arrête de respirer, re-vise et tire son coup. Là-bas, loin, quelqu’un d’autre s’arrête alors aussi de respirer, mais pour toujours.

Un seul coup suffit en général. On a affaire à « La Légende », pas au tireur à la carabine de la Foire du Trône. Mais il faut beaucoup de « coups » pour finir cette guerre qui n’en finit pas. Il y a toujours quelqu’un de plus à tuer quelque part.

Le « sniper » a toujours les deux yeux grands ouverts quand il vise et qu’il tire. Il n’est pas du genre à fermer un œil. Non. Car ,« il y a toujours quelque chose à voir autour de la cible ». Par exemple une autre cible possible. Mais il n’y a pas un seul regard pour la « big picture ». Il n’y a pas un seul regard pour le contexte, la ville, le pays, la région. Seule compte la précision technique avec laquelle on vise et tue cette personne-là, à ce moment précis, et pas à un autre. Le reste est sans doute trop gros pour être visé et descendu.

Ce film se concentre entièrement sur la tactique, et même la micro-tactique, celle de l’ici et du maintenant, mais il reste absolument étranger à toute considération stratégique. Ne parlons même pas du politique, du religieux ou du philosophique. Le plus haut gradé que l’on voit est un colonel des marines dont la seule préoccupation est d’éradiquer un autre sniper, du camp adverse. Quant au religieux, le « sniper » porte bien une Bible en permanence sur son cœur, mais elle semble faire office de pare-balles supplétif, car il ne l’ouvre jamais, ni ne la lit, comme le fait remarquer un camarade de chambrée.

La fin est bizarre. C’est l’hôpital qui se fout de la charité. Le médecin qui voit bien que le « sniper » a beaucoup de mal à se réintégrer dans l’ « american way of life », l’envoie aider ses camarades traumatisés à tirer encore et toujours sur des cibles en carton pour calmer leurs nerfs. Pour finir, ce héros national qui a 166 cibles humaines homologuées à son actif, plus toutes les autres qu’on n’a pas pu certifier, se fait descendre par le soldat à qui il voulait redonner le goût de vivre en lui donnant des leçons de tir.

Ah ! Clint ! Sacré filou.Tu nous feras toujours rêver avec tes histoires de cow-boys.

Qu’est ce qui est premier: la création ou la connaissance?


Pour Démocrite, l’âme (psychè, ψυχή) et l’intellect (noos, νόος) sont identiques. En revanche, pour Anaxagore, il faut les distinguer l’une de l’autre, bien qu’ils partagent une même nature. L’« intellect » (noos) est « le principe souverain de toutes choses . Il possède deux fonctions: « connaître » (ginôskein, γινώσκειν), et « mouvoir » (kinein, κινεῖν). C’est l’« intellect » (noos) qui imprime son mouvement à l’univers. Lourde responsabilité. S’il n’y a pas de noos, l’univers reste donc immobile…

Aristote reprit ces idées d’Anaxagore à son propre compte. « On définit l’âme par deux propriétés distinctives principales : le mouvement, et la pensée et l’intelligence (τᾦ νοεῖν καί φρονεῖν) » (De l’âme. 427a).

En plaçant la notion de « pensée » au cœur de l’âme, Aristote prenait ses distances avec les Anciens (Empédocle, Homère), qui concevaient la pensée, à l’instar de la sensation, comme un phénomène corporel, associé aux poumons, au cœur ou au diaphragme.

Comme « principe souverain », le noos « pense toutes choses », et « il doit être nécessairement « sans mélange », comme dit Anaxagore, pour « dominer », c’est-à-dire pour connaître. » (De l’âme. 429a)

Aristote emploie dans ce contexte le mot « dominer » (κρατέω , kratéo) comme une métaphore du verbe « connaître ».

Kratéo a deux sens : « être fort, puissant, dominer, être le maître », mais aussi « faire prévaloir son avis ».

Il faut remarquer ici un jeu subtil de mots et d’idées.

Souverain, le noos doit être « puissant », mais il doit aussi rester « en puissance », et non pas se révéler « en acte ». Il ne doit surtout pas manifester sa forme propre. Car s’il le faisait, il ferait obstacle à l’intellection des formes étrangères, et empêcherait précisément de les « connaître ». Il s’agit donc d’une « domination » et d’une « puissance » volontairement modestes, et même humbles : le noos doit s’effacer, de façon à permettre à la différence, à l’altérité, d’être « connue » en tant que telle.

Aristote précise même que « le noos n’a en propre aucune nature, si ce n’est d’être en puissance. »

Cette idée de « connaître » par une « puissance » qui doit cependant rester « en puissance » me paraît spécifique du génie grec. Mais, il peut aussi être utile d’aller voir ailleurs.

Les recherches étymologiques comparées apportent parfois des satisfactions élevées. Le mot grec kratéo a un équivalent direct en sanscrit : क्रतु,  kratu: “projet, intention, compréhension, intelligence, accomplissement, œuvre”. Kratu, “Intellect”, est aussi le nom de l’un des dix “géniteurs” (prajāpati) issus de la pensée de Brahma. Il personnifie l’intelligence, mais Brahma avait créé neuf autre “géniteurs” aux fonctions fort différentes…

Il est intéressant de noter que la racine de kratu est कृ, kr, « faire, accomplir; créer ». C’est d’ailleurs cette racine que l’on retrouve dans le latin creare et le français créer. Dans la vision védique, l’intelligence n’est pas un principe souverain, elle n’en est qu’une modalité, parmi bien d’autres. Pour dire “penser” en sanscrit, on peut dire “manasâ kr”, “créer de la pensée”. Créer est bien le principe originaire. La pensée n’est qu’une émanation secondaire.

Associer la fonction de « connaître » au « principe souverain de toutes choses » me paraît donc assez spécifique de l’aristotélisme.

Dans l’héritage du sanskrit, l’intelligence ne joue qu’un rôle second, dérivé.

Fluidité du monde et points fixes


Aujourd’hui, à quelles étoiles, à quelles lignes pouvons-nous nous référer pour une meilleure « gouvernance » mondiale, au moment où le monde se comprime, s’échauffe, et devient patrimoine commun, Terra communis ?

Carl Schmitt, juriste et philosophe nazi avait théorisé en son temps la notion de « lignes globales »,  permettant d’encadrer politiquement et juridiquement le partage du monde, issu de la circumnavigation. Il s’agissait de justifier l’appropriation des terres vierges (non d’habitants mais de gouvernements aptes à se défendre), ce qu’en bon latiniste il appelait la Terra nullius, la terre qui n’appartient à personne, et qui est donc bonne à prendre.

Il y a une seule planète, mais plusieurs idées du monde et plusieurs manières de mondialisation. L’unité intrinsèque de la planète est surtout perçue symboliquement (la planète bleue vue de l’espace) mais commence à l’être politiquement (menaces globales sur l’environnement, concept de « biens publics mondiaux »). Mais s’il y a bien une conscience accrue de la mondialisation des problèmes liés au réchauffement de la planète, il y a en revanche une nette divergence d’appréciation sur ses conséquences politiques. Il y a divergence entre les diverses manières d’analyser la « compression psychique » de l’humanité, et le rétrécissement inéluctable des « espaces de liberté » (il n’y a plus aujourd’hui d’Amérique ou d’Océanie à « découvrir », il n’y a plus de Terra nullius à conquérir sans coup férir – même s’il y a une Terra communis à occuper, comme celle du savoir). Sous la pression d’événements de portée globale, il y a un combat latent, et même patent, entre des projets politiques incompatibles, les uns favorables à la mondialisation, les autres la réfutant, les uns élaborés, les autres inarticulés, les uns arrogants, les autres inavouables. Cela ne doit pas surprendre.

Il y a toujours eu de la mondialisation dans le monde, et toujours aussi des désaccords (c’est un euphémisme) plus ou moins graves à ce sujet entre les parties prenantes. Hier, les empires ou les colonies, le commerce triangulaire et la traite des esclaves ont créé de réelles divergences d’appréciation entre ceux qui en bénéficiaient et ceux qui en subissaient les conséquences.

L’étoile polaire et le pôle magnétique, points fixes, ont guidé les caravelles des découvreurs de terres « libres ».  Mais les pôles de la géographie ne suffisaient pas. Il fallait d’autres méthodes plus politiques.

Les routes stratégiques et commerciales appuyant des logiques de commerces triangulaires ont toujours existé.

Jadis l’Asie centrale était traversée par les routes de la soie. Les nouvelles routes qui la strient sont des oléoducs et des gazoducs. Entre la soie et le gaz, quelle différence ? Aucune : ils traversent l’Asie, vont au bout du monde, et on se fait la guerre pour leur contrôle. Cependant toutes les routes ne sont pas si réelles. Il en est de virtuelles, non moins efficaces.

La mondialisation de la « société de l’information » n’échappe pas à cette mécanique souterraine des fluides. Jadis des lignes et des routes globales structuraient la Terre. Quelles sont les lignes, les routes actuelles? La permanence des contraintes du monde réel, même dans une scène dématérialisée, doit servir de point d’appui. La logique des territoires résiste aux temps et aux techniques, fait prévaloir ses conséquences géostratégiques, et s’inscrit dans une très longue mémoire. La géostratégie du virtuel dépend aussi du réel. Si l’on en comprend certains mécanismes, alors nous serons mieux armés pour comprendre le lien entre l’unité et la diversité de la Terre, et l’unité et la diversité des cultures et des civilisations. Autrement dit, si la géographie impose sa permanence, tirons-en une leçon au niveau politique global, dans une recherche de points fixes mondiaux.

Le déluge et le lotus


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En hébreu biblique, les lettres de l’alphabet peuvent souvent « permuter » entre elles, c’est-à-dire être remplacées dans certains mots par des lettres proches phonétiquement. Teth, ט, est la neuvième lettre et correspond au t de l’alphabet latin. Teth signifie « serpent », à cause de sa forme. Cette lettre peut permuter avec les sifflantes ז (z) ou צ (ts), mais aussi avec la lettre Taw, ת (th), qui est la 22ème et dernière lettre de l’alphabet, et qui veut dire « signe d’écriture ».

Ce principe de permutation étant admis, on peut dès lors se livrer à de licites ou même à d’illicites jeux de lettres, qui engendrent des jeux de mots, faisant naître ou glisser les sens.

Exemple.

Le mot תֵּבָה, tevah, signifie « boîte », mais aussi « arche ». C’est une tevah que construisit Noé en bois de gopher (Gen 6,14). Et c’est dans une tevah de jonc que l’on plaça Moïse…

Voir l’article original 689 mots de plus

L’éducation au futur


Éducation vient du latin e-ducere « conduire hors de ». C’est l’équivalent latin du mot « exode » qui vient du grec. L’idée est sans doute qu’il faut tirer l’enfant « hors de » son état premier. L’apprenant doit sortir « hors de » son état antérieur, pour se mettre en mouvement, s’exiler de lui-même, non pour se déraciner, mais pour mieux se conquérir.

Savoir est apparenté étymologiquement aux mots saveur, sapidité, sapience. La sapience est sapide. La racine en est indo-européenne : sap-, le « goût ». Dans toute affaire de « goût », il y a l’idée d’un jugement, d’une liberté d’appréciation et de déploiement. Selon cette source étymologique, le savoir ne serait pas de l’ordre de l’ouïe ou de la vue (qui ne produirait que de « l’information »), mais bien des papilles gustatives (prélude à la « digestion »).
Culture vient du mot latin colere (« habiter », « cultiver », ou « honorer »). Le terme cultura définit l’action de cultiver la terre. Cicéron fut le premier à appliquer le mot cultura comme métaphore : « Un champ si fertile soit-il ne peut être productif sans culture, et c’est la même chose pour l’humain sans enseignement ». (Tusculanes, II, 13). Il faut donc cultiver son esprit. « Excolere animum ».
Numérique et nombre viennent du grec nemein, partager, diviser, distribuer. D’où nomos, la loi, Nemesis, la déesse de la colère des dieux, mais aussi nomas, pâturage et conséquemment nomados, nomade.
Quatre mots, quatre métaphores : « l’exode », le « goût », la « culture », le « nomadisme ». Elles dessinent une dynamique de migration, une liberté de jugement, un esprit d’approfondissement, de patience, une attention aux temps longs, une incitation au vagabondage, à l’errance de la « sérendipité ».
Ces vieilles racines montrent qu’il s’agit d’apprendre à sortir de soi, à se libérer du joug des limites, des frontières, des clôtures. Former son propre « goût », conquérir une aptitude à la liberté, au choix. Et enfin il y a la vieille leçon du soc et du sol, de la graine et de la germination : pénétration, retournement, ensemencement, moisson. Leçon duelle, ou complémentaire, de cette autre qui met l’accent sur la transhumance et le nomadisme. C’est le dualisme de l’agriculteur et de l’éleveur, de Caïn et d’Abel.
Il est difficile de savoir ce que réserve le 21ème siècle. Mais il est presque certain qu’il sera truffé de nouvelles frontières, de difficiles « choix », et de champs clos (à ouvrir). Les frontières, il faudra apprendre à les traverser, à les dépasser. Les choix politiques, économiques, sociétaux, écologiques, globaux, régionaux, locaux et aussi les choix personnels seront matière à exercer son goût. Eduquer au goût n’est pas une petite affaire, si l’on entend par cela la capacité à naviguer dans l’océan des possibles. Quant aux champs du futur, ils sont nombreux, mais cette métaphore s’applique particulièrement bien au cerveau lui-même, objet et sujet de son propre retournement, de son réensemencement, avec les sciences de la cognition, les neurobiologies, et les nouvelles techniques d’imagerie neuronale et synaptique.
Dans l’océan des possibles, on voit aussi poindre de nombreux récifs : une mondialisation sans régulation, un rééquilibrage massif des richesses entre pays du Nord et du Sud, de l’Ouest et de l’Est, une crise majeure des paradigmes économiques usuels, la fin des modèles (des « grands récits ») du 20ème siècle.
Il faut s’attendre à une nécessaire grande transformation (pour reprendre ce mot de Karl Polanyi, qui l’appliquait pour sa part à la révolution industrielle, à partir de la fin du 18ème siècle). L’évidente et rapide mutation des paradigmes économiques, politiques et sociaux (de développement, de distribution, de justice, d’équité) doit-elle avoir un impact sur l’orientation des savoirs, des connaissances, des compétences à acquérir, non seulement à l’école et à l’université, mais tout au long de la vie ?
Comment former les esprits en temps de crise ? En temps de mondialisation ? En temps de mutation ? Dans quel but ? Pour quelles fins ?
Sur quoi mettre l’accent ? Esprit critique, esprit de synthèse, d’analyse, capacité de pensée systémique ? Esprit créatif, esprit collaboratif ? Multilinguisme, multiculturalisme ? Tout cela sans doute. Mais dans quelle proportion ? Avec quel équilibre ?
Comment faire travailler la mémoire dans un monde strié de réseaux puissants, ponctué de la présence ubiquitaire de points d’accès aux « savoirs » ?
Comment éduquer le regard dans un monde constellé de niveaux de représentations contigus ou superposés, et même d’étiquettes virtuelles sous-titrant  la v.o. de la réalité réelle par le biais d’une réalité augmentée ?
Que penser de la « Googolisation » de la mémoire et du regard ? Quid d’un bac où l’étudiant aurait accès au web ? Qu’est-ce que l’on évaluerait alors ?
Qu’est-ce que la virtualisation, la simulation offrent sur le plan pédagogique ? Est-ce que la réalité augmentée est l’opportunité d’une « recherche augmentée », d’une « pensée augmentée » ?
La superposition, l’enchevêtrement de réalités et de virtualités, la prolifération de représentations hybrides, la convergence des techno-sciences implique une refonte des manières de penser le monde et de former les esprits.
Tout cela implique-t-il la nécessité d’une rupture forte dans les modèles d’éducation, suivant des modalités résolument nouvelles ? Comment allier ces démarches novatrices avec l’exigence d’une culture retournant les « racines », allant puiser des semences dans la connaissance des héritages classiques ?
Pour de tenter de répondre à ces questions, je voudrais évoquer le thème de l’éducation à l’information et aux médias, selon quatre angles. Il y a la question des valeurs (citoyenneté, liberté d’expression, liberté d’accès aux informations et aux connaissances, participation au débat démocratique, déontologie, éthique). La question des représentations, des langages, des informations et de leur « maîtrise ». La question de la différenciation et de la convergence des médias, anciens et nouveaux, de leur structure, de leurs puissances et de leurs dangers. Et la question de l’impact politique, économique et social des révolutions en cours, ce qu’on pourrait appeler l’économie politique et la géostratégie des cybermondes.
Les valeurs.
Les médias  sont ubiquitaires, massifs ou subtils, fort anciens ou tombés de la dernière pluie. Ils sont essentiels pour la démocratie, mais on se rappelle aussi Goebbels ou la radio des mille collines. Il n’y a pas de médias neutres, à l’évidence. Le citoyen doit avoir un solide esprit critique pour se repérer dans la jungle des signifiants et des signifiés. Cela ne s’improvise pas. L’honnête homme, l’honnête femme, doivent acquérir des compétences spéciales pour maîtriser un monde médiatisé de mille manières, pour tirer le meilleur parti des puissances d’information et de formation, et pour éviter de tomber dans leurs pièges. Il faut désormais savoir comment savoir, savoir chercher, savoir trouver, savoir évaluer, savoir critiquer, savoir utiliser, savoir partager, et aussi savoir créer des informations, des savoirs, des connaissances. Il s’agit bien là d’acquérir une méthode, une méta-méthode – non de survie, mais de vie pleine dans le monde de l’outre-modernité. Trois valeurs résument l’esprit de la méthode : esprit critique, libre expression, participation créative. Tout un programme.
Mais il y a encore autre chose. Acquérir ce genre de compétences c’est bien, mais ce n’est pas assez. Encore faut-il savoir à quoi on va les appliquer, et pour quelles « fins » ? On a pu dire que la vocation du journaliste est de dire la « vérité » afin que le peuple puisse être « souverain ». C’est une belle formule. On pourrait y ajouter le renforcement de la liberté démocratique, l’édification de la responsabilité civique et de la citoyenneté, l’exigence de transparence. Ce n’est pas seulement des professionnels des médias et de la politique qu’on peut attendre cela, mais aussi de tout un chacun, puisque tout le monde « poste », « tweete », « publie » et « témoigne ».
Les représentations, les langages et la « maîtrise des informations »
Qu’est-ce qu’une représentation ? Une façon de voir, de se voir, et de voir les autres, une manière de se figurer le monde. Les journalistes, les photographes, les cinéastes, les romanciers, les philosophes, les politiques ont la leur. Il y a des représentations complexes et touffues, d’autres stéréotypées et simplistes, subjectives et partisanes, ou objectives et équilibrées. L’art de maîtriser les représentations que l’on rencontre à tout moment fait partie des compétences utiles aux navigateurs dans l’océan des informations et des savoirs. Il faut savoir mieux voir les images, et surtout ce qu’elles cachent, ce qu’elles ne montrent pas, leur hors-champ, leur contexte. Les représentations ne présentent que rarement leurs absences. Les médias sont souvent bavards, profus, ils ont beaucoup de latitude pour proposer analyses, enjeux et défis à la société. Mais ils sont aussi suivistes. Ils reflètent, volontairement ou non, la société en lui donnant le genre d’histoires et de représentations qu’elle demande, ou qu’on croit qu’elle demande.

Mais quels sont les arbitres des élégances ? Qui dicte le goût du jour ? La ligne éditoriale ? La mode à suivre ? Qui intronise les petits marquis furtifs et éphémères, ou indéracinables du PAF ? Qui décide des clichés à ressasser jusqu’à la nausée ? Et qui ferme les ondes aux idées franchement neuves, qui n’ont pour les porter que leurs fragiles « pattes de colombe » ? Comment ces images, ces mots, ces cadrages marquent-ils notre perception de nous-mêmes et des autres, notre compréhension du monde ?

Tous les jours, se mélangent sans trêve dans les cerveaux, rumeurs, doutes, propagandes, désinformations, espoirs et cris d’alarme. Qui sélectionne, hiérarchise, vérifie, compile, compare, conteste ces informations tous azimuts ? Cela devrait être une fonction quasi-sacerdotale dans une démocratie que celle consistant à vérifier les signes et les viscères que les pythies du jour répandent sur les autels médiatiques.

«  Le message, c’est le médium » disait Marshall McLuhan en 1964. Les bibliothèques, les archives, les musées, les journaux, les radios, les télés, Internet ont leur propre «langage », leur « grammaire », leurs « codes », leurs conventions – techniques, symboliques, sémiotiques.  Comment diffèrent-ils ? Que peuvent-ils exprimer ? Quelles sont leurs limites ? Comment ces codes sont-ils reçus, compris, interprétés, détournés ?

Qu’est-ce qu’une une véritable « maîtrise de l’information » ?

Une manière de la définir est qu’il nous faut « apprendre à apprendre ». Apprendre à reconnaître nos besoins en informations, savoir localiser, récupérer, analyser, organiser et évaluer cette information, puis l’utiliser, l’appliquer, la reproduire et la communiquer pour prendre des décisions spécifiques et régler des problèmes réels.
Les enseignants doivent acquérir pour eux-mêmes et développer chez leurs élèves un
ensemble de compétences permettant d’obtenir, comprendre, adapter, stocker et présenter des informations aux fins d’analyse des problèmes et de décision. Ces compétences s’appliquent à tout contexte d’enseignement et d’apprentissage, que ce soit dans le milieu de l’éducation, le travail en général, l’environnement professionnel ou l’enrichissement personnel. Mais cette maîtrise est-elle suffisante ?
L’information n’est pas encore savoir ou connaissance. L’information n’est faite que de données collectées, traitées et interprétées de façon à être présentées sous une forme utilisable.
En revanche, le savoir est « ce qui nous change » intellectuellement. Et la connaissance c’est ce qui atteint et modifie la conscience. Les expressions « société numérique » (digital society dans le langage de l’UE), « société du savoir », « société de la connaissance » ne sont pas équivalentes.
L’une des plus anciennes civilisations du monde, celle des Véda, fut la première à se revendiquer comme « société de la connaissance ». le mot Véda veut dire « savoir » en sanscrit. La connaissance y est portée au rang de religion, de vision du monde et de « révélation ».
Par le biais du zoroastrisme et du pythagorisme, l’Occident hérita aussi de cette idée que le monde sera sauvé par le savoir. C’est proprement l’idée fondamentale des divers gnosticismes. La gnose de Marcion tenta de prendre le pas sur le christianisme des premiers temps. Le salut par la connaissance était opposé au salut par la grâce, ou par la charité. Contrairement aux apparences, le gnosticisme n’a pas complètement disparu, bien au contraire. Des philosophes comme Hans Blumenberg ou Erik Peterson (tous deux philosophes et théologiens catholiques allemands) estimaient dans la première moitié du 20ème siècle que la modernité équivalait en fait à l’émergence d’une nouvelle période gnostique.

Anciens et nouveaux médias.

En quoi diffèrent-ils ? En quoi convergent-ils ? Est-ce que les 2000 livres d’une liseuse de poche équivalent à une bonne bibliothèque remplie de livres ? En quoi la cinémathèque de Langlois diffère-t-elle l’accès universel par Internet à presque toute la filmothèque mondiale ? Est-ce que les médias traditionnels vont pouvoir longtemps coexister sous leur forme actuelle avec la myriade de nouveaux médias numériques ?
Mais il y a d’autres questions, fort significatives. Les images réelles-virtuelles effacent toutes les frontières habituelles entre réalité et fiction. On peut fabriquer de vraies-fausses images d’archives, et la simulation du champ de bataille atteint des degrés de réalisme confondant tant en terme de qualité d’image que de fonctions représentées. Des acteurs virtuels peuvent avec un réalisme époustouflant faire revivre des acteurs disparus, ou bien des acteurs vivants peuvent s’incarner dans l’apparence de leur choix. Les androïdes de compagnie commencent à venir combler les solitudes des foules urbaines, à l’aide de techniques animatroniques de pointe, incluant des peaux agréables à toucher… Le cyber-sexe et la télé-stimulation font des progrès adaptés à leur marché propre. L’immersion dans les images est banalisée, et Google Glass a démocratisé l’accès aux scanneurs rétiniens miniaturisés, ouvrant la voie à des applications inédites de réalités augmentées et de géolocalisation. La « réalité augmentée » permet déjà de superposer des images virtuelles sur le corps. On peut ainsi voir l’anatomie de tel corps ou même son fonctionnement physiologique superposé à son apparence extérieure. Les artistes s’emparent de l’idée : Stelarc se greffent une oreille sous la peau du bras. Encore un peu, et des organes « augmentés » prolifèreront à des endroits inattendus du corps. Des électrodes placées sur les muscles surveillent les paramètres biologiques, en attendant les promesses des nano-biotechnologies en la matière. Les interactions avec un environnement « augmenté » se font ubiquitaire. On peut pointer tel objet et obtenir toute une série d’informations sur sa structure ou son fonctionnement. Par quel miracle ? Une simple combinaison de puces RFID, de caméras miniaturisées et de téléphone mobile. L’idée de « présence virtuelle » peut se conjuguer dans l’infiniment petit, et permettre de se retrouver au niveau nanométrique à sculpter interactivement des molécules atome par atome, ou bien projeté dans l’espace et se déplacer sur Mars en télé-présence. Les allers retours entre réel et virtuel sont aisés. Le système d’immersion virtuelle CAVE permet une vraie opération chirurgicale dans un bloc opératoire « augmenté » d’images pertinentes. Les humains bioniques apparaissent heureux de retrouver un bras ou des jambes parfaitement fonctionnels.   « Je peux plier mon bras, l’étendre, ouvrir et fermer ma main simplement en pensant à ces mouvements » déclara en 2006 Claudia Mitchell la première personne à avoir bénéficié de cette chirurgie réparatrice.
Dans un autre ordre d’idées, les progrès se multiplient sur le front de la collecte des renseignements (des satellites militaires et des drones tueurs aux applications de Google Maps). Citons à titre d’illustration la miniaturisation de ces drones espions qui pourront voleter dans nos jardins ou devant nos fenêtres : ils ont déjà la taille et la forme d’une libellule ou d’un hanneton, et pèsent moins de 10 grammes. Ces insectes à la vue et à l’ouïe perçante pourront aussi être utilisés à des fins privées, loin d’être réservés aux applications militaires ou de sécurité.
Des communautés virtuelles comme Second Life prennent leur essor, et des Eglises ou des ambassades (Maldives, Suède, Colombie, Philippines, Estonie, Serbie, Macédoine, Albanie) viennent officiellement s’y établir. On peut faire des affaires florissantes dans le virtuel. Business Week et Fortune ont commis des articles élogieux sur une certaine Anshe Shung, « la Rockefeller de Second Life » qui fait du courtage de terrains virtuels et des opérations sur les monnaies virtuelles. La simulation de mondes atteint déjà la dimension de pays entiers. Ainsi l’armée américaine a développé une base de données 3D à l’échelle de l’Iraq tout entier, dans un projet nommé « There », pour entraîner ses soldats à la guerre urbaine et aux manœuvres à grande échelle.
Une autre agence proche de ce type d’intérêts, la fameuse DARPA, a lancé le projet LifeLog qui ambitionne d’enregistrer toutes les données personnelles des individus, pendant leur vie entière. Ce système de saisie de l’intégralité des « évènements, états et relations » vise à identifier les « préférences, plans, buts, et autres marqueurs d’intention » de chacun de nous. Il y a aussi le projet de Google de capter en permanence l’ambiance visuelle et sonore des lieux d’habitation (par Webcam et par le biais des capteurs sonores et visuels des micro-ordinateurs). Et il y a le début de la mise en place de puces RFID sur les permis de conduire permettant pour le bénéfice de la police ou des assureurs un contrôle en temps réel et en permanence des faits et gestes des automobilistes.
On parle du concept de sous-veillance qui serait en fait une surveillance dûment acceptée par chaque individu, contribuant à se surveiller soi-même. Des objets particuliers viennent généraliser encore cette idée. Les « spimes » (space + time) sont des objets individuellement identifiés pouvant être suivis dans le temps et dans l’espace. Les “blogjects” (blog + objects) sont des objets qui enregistrent tous les paramètres de leur utilisation et rendent cette information publiquement accessible, en permanence. Et il y a l’internet du futur avec son étiquetage massif des moindres objets, mais aussi des mots, assemblages de mots et des concepts utilisés par telle ou telle personne. Des entreprises de data-mining fouillant dans les profils de consommation ou de navigation sur la Toile se réjouissent des perspectives commerciales ou politique du Cloud, du Big Data et du Web sémantique.
On pourrait ainsi avance l’idée que ces diverses formes de convergence entre la réalité et les virtualités créent une sorte de « réalité-fusion », où se mêlent divers niveaux de cognition, de simulation, d’augmentation et d’action. La réalité-fusion serait alors l’équivalent social du méta-média que serait l’everyware (tout, partout, tout le temps).
La réalité-fusion propose une sorte de monde intermédiaire entre réalité et abstraction, dans lequel nous sommes invités à vivre une vie dite « augmentée ». Elle implique un brouillage des dualismes simples et des antonymies anciennes. Elle multiplie les mélanges et les fusions entre modèles et images, entre écrans et réalités, entre présences et représentations. Elle correspond assez bien au monde platonicien des « intermédiaires » (metaxu), mais lui donne une portée nouvelle, en rendant ces « intermédiaires » de plus en plus autonomes, et capables d’influer grandement la vie des gens.
Pour les Scolastiques, intervenant dans la fameuse Querelle des universaux, les Êtres de raison (entia rationis), créés par la pensée, étaient incapables d’exister hors de l’esprit, bien que construits avec des éléments empruntés au réel. Mais aujourd’hui, par la médiation des capteurs et des effecteurs, les êtres de raison acquièrent un statut de quasi-objet: ils peuvent être détachés de l’esprit qui les conçoit et mener une « vie propre » dans le monde réel. Ils constituent peu à peu une quasi-réalité  indépendante, quoique greffée sur le réel. Cette réalité on pourrait l’appeler « le virtuel ». Le virtuel, c’est l’ensemble des « objets de pensée » capables d’interagir réellement avec le monde — et avec nos corps. C’est un espace de langage, multidimensionnel, métamorphique, superposant niveaux de sens et de perceptions. Ce n’est pas un lieu (topos), mais un espace de sens en mouvement (tropos), un univers de métaphores (tropes).
L’interpénétration d’un univers réel (notre « monde commun ») et d’univers virtuels (peuplés de quasi-objets, d’êtres de raison) est un défi pour l’analyse, la critique. C’est un défi aussi pour l’éducation et la maîtrise de nouvelles compétences. Il faut apprendre à évaluer divers niveaux de virtualisation ou d’immatérialité. Chacun de ces niveaux d’abstraction possède ses propres codes, ses propres langages, ses paradigmes, ses horizons d’intelligibilité. Jacques Maritain écrivait dans Les degrés du savoir : « Autant il y a de degrés d’immatérialité ou d’immatérialisation de l’objet, autant il y a d’univers d’intelligibilité ». Il faut apprendre à distinguer finement les degrés d’intelligibilité dans un spectre de représentations, possédant chacune son propre mélange de concepts et de percepts, d’objets immatériels et de référents réels. Parmi ces nouveaux objets, il y a ce qu’on pourrait appeler des « quasi-corps » et des « quasi-êtres ». La biologie de synthèse permet d’envisager de créer des formes totalement nouvelles d’ADN. Parmi elles l’AXN, où l’acide désoxyribonucléique qui donne son « D » à l’ADN pourrait être remplacé par des formes complètement différentes d’acides aminés, donnant lieu à une chimie de la vie complètement étrangère à la vie sur terre.
Mais il y a aussi un aspect philosophique qu’il importe de souligner. Platon (« le corps est la prison de l’âme ») ou Descartes, avec la « glande pinéale » et la métaphore de l’esprit «pilote en son navire» nous avaient introduit dans le monde du dualisme Corps/Esprit. Nietzsche symbolise assez bien la lourde tendance des modernes vers de nouvelles formes de monisme matérialiste. « Je suis corps et rien d’autre », proclame-t-il. Au 20ème siècle, Husserl et les phénoménologues voulaient « mettre le monde entre parenthèses », affirmaient la nécessité d’une « suspension de la croyance » qu’ils baptisèrent d’un vieux mot grec : époché. Demain, ni l’idéalisme dualiste ni le monisme matérialiste, ni la phénoménologie suspensive, ne pourront suffire à combler les tendances à la dissociation et à la schizophrénie, qu’un Rimbaud, plus poète, résuma d’une formule directe: « Je est un autre ». Je est même plusieurs autres, et plusieurs « je » et plusieurs « ils » se conjuguent en chacun de nous. Il va falloir naviguer entre divers niveaux d’êtres, entre quasi-sujets et quasi-objets.
Nous sommes sans doute invités à traiter de ces questions non pas sous l’angle simplement personnel, mais bien du point de vue de leur impact sociétal. Les esprits et les corps sont de plus en plus déréalisés, quoiqu’« augmentés », et isolés, bien que « mis en réseau ». De plus, l’abstraction et la complexité croissante des objets, des sujets et des « modes d’existence » (B. Latour) accroissent la forte probabilité de points de basculement et de « singularités » menaçant brutalement l’ordre du monde. Les violentes conséquences politiques et économiques des nouveaux Léviathans du virtuel, les monopoles qu’ils rendront possibles ainsi que les menaces directes sur le « bien commun » qu’ils induiront, requièrent une philosophie politique appropriée. Le virtuel a pour vocation intrinsèque de devenir une forme totale (et donc, peut-être bien, totalitaire?). L’un des problèmes politiques posé par une société du virtuel, est la place faite à la justice, c’est-à-dire la place faite à « l’autre » (les hors réseau, hors modèle, ceux qui ont été mis hors-jeu).

Géostratégie des cybermondes
L’importance de la révolution médiatique en cours se fera peut-être mieux comprendre si on analyse son impact géostratégique. La géostratégie du virtuel et du cyberespace permet d’analyser l’évolution actuelle des rapports entre les nations, ainsi que le déplacement des centres de pouvoir. Hier et avant-hier, les grands empires se dotaient de géostratégies impliquant des « lignes globales ». Par exemple, le Traité de Tordesillas (1494) et celui de Saragosse (1529) tracèrent, sous l’égide respective des papes Alexandre VI et Clément VII, des « lignes globales » dans l’Atlantique et dans le Pacifique, répartissant l’Amérique et l’Asie, entre les puissances coloniales d’alors, l’Espagne et le Portugal.
Au 19ème siècle, la doctrine Monroe fixa la zone exclusive d’influence des États-Unis. C’était « l’hémisphère occidental ». Il s’agissait alors de limiter les menées des vieilles puissances européennes dans le Nouveau Monde. Puis, au tournant du siècle, divers stratèges s’employèrent à théoriser les nécessaires adaptations de cette doctrine devenue trop étroite. McKinder en 1919 évoqua une nouvelle ligne globale, celle qui sépare les puissances de la mer et les puissances de la terre. Il s’agissait alors d’attirer l’attention du pouvoir britannique sur les dangers de se reposer sur la seule domination maritime, qui avait si bien réussi à l’Empire, jusqu’aux douloureuse remises en cause qu’annonçaient la 1ère guerre mondiale. La doctrine de McKinder se résume ainsi : « Qui contrôle l’Europe de l’Est contrôle le Heartland. Qui contrôle le Heartland contrôle l’Île Monde. Qui contrôle l’Île Monde contrôle le Monde ». Carl Schmitt, quant à lui, dans son Nomos de la Terre, proposa une autre ligne globale celle séparant les « Amis » des « Ennemis ». On sait ce qu’il advint de ce genre de vision du monde, qui sembla trouver sa fin avec le démantèlement du Rideau de fer.
Aujourd’hui, la question géostratégique demeure. Mais par où passent exactement les « lignes globales » qui structurent les rapports de puissance mondiaux ? Certaines de ces lignes globales opèrent dès maintenant leurs subtiles exclusions dans le cyberespace, et plus généralement dans l’univers des logiciels, des matériels, des réseaux. Les standards, les normes, les protocoles, les routeurs, les virus, les « chevaux de Troie », les « portes de derrière » (trap-doors) qui peuvent être câblées dans le silicium par les fabricants de puces, sont quelques exemples des mille manières de prendre l’avantage dans un contrôle stratégique des « positions éminentes » du cyberespace. Les prolégomènes d’une cyber-guerre, encore larvée, se développent entre les plus puissantes nations, mais aussi avec la participation active de puissances de deuxième ou de troisième ordre. Une troisième « guerre mondiale » pourrait-elle se déclencher à grande échelle, à l’occasion du moindre dérapage consécutif à telle ou telle attaque préemptive, pour s’assurer définitivement l’hégémonie numérique, informationnelle ou cognitive ? C’est une hypothèse à considérer sérieusement.
La géostratégie enseigne que les puissances cherchent toujours à s’assurer le contrôle des « positions éminentes » et des « communs mondiaux » (jadis : la terre, la mer, l’espace, et maintenant cyberespace). Si l’on en juge par l’Histoire, on peut inférer que les impérialismes et les colonialismes du passé trouveront des formes équivalentes ou analogues dans le « cyberespace », le « nuage » et le « virtuel ».

Deux « convergences » disruptives
Dans les quarante dernières années on a pu observer successivement deux révolutions de « convergence ». La première, la convergence « numérique », annoncée en France par le rapport Nora-Minc en 1978, s’est d’abord traduite techniquement par la fusion progressive des fonctionnalités de la transmission d’informations, de leur traitement et de leur représentation audiovisuelle. Du point de vue économique et social, cette convergence a induit soit le délitement, soit la recomposition de secteurs entiers comme celui des télécommunications, de l’informatique, et de l’audiovisuel. La convergence numérique est désormais entrée dans sa phase d’accélération, mais elle est loin d’avoir encore révélé toutes ses potentialités disruptives.
La deuxième convergence, commencée depuis une dizaine d’années, est ce qu’on pourrait appeler la convergence « nanométrique ». Nanotechnologies, Biotechnologies, Info-technologies et Sciences Cognitives (« NBIC ») convergent en effet au niveau nanométrique par les méthodes et les références scientifiques employées, à l’échelle atomique ou moléculaire. On a surnommé ce phénomène le deuxième « BANG ». B, A, N, G : Bits, Atomes, Neurones et Gènes semblent désormais sur le même plan, puisqu’on peut agir sur eux avec des outils comparables, à l’échelle nanométrique.
Ces deux « convergences » se résument ainsi:
(1) Tout est nombre. C’est là, certes, une intuition fort ancienne, qui remonte au moins à Pythagore, lequel en avait tiré tout un système philosophique et religieux. Mais si l’idée en est ancienne, je crois que nous n’avons pas encore bien pris la mesure de ce qu’implique le retour en force d’un tel paradigme du « numérique », dans une civilisation de l’analogique.
(2) Tout est nano. Le macro et le micro se mettent à converger au niveau nanométrique, où l’on peut manipuler la matière atome par atome. Alors qu’on opposait jadis le macrocosme et le microcosme, on peut désormais envisager d’opérer avec des outils, des modèles et des méthodes comparables à l’échelle nanométrique. C’est à cette échelle que l’on peut agir sur leur essence commune, leur substance partagée, modelable à volonté. On peut « reprogrammer » la matière, qu’elle soit organique ou vivante, et la restructurer, pour lui faire servir de nouvelles fins.
Cette dernière révolution est loin d’avoir donné à voir toute sa puissance. Mais on parle déjà d’un probable « changement de civilisation ».
Le vieux monde est déjà profondément bouleversé, son économie défaille, les sociétés doutent, les équilibres tanguent, et les rapports de force se recomposent. Or cela ne fait que commencer. Si on admet ce diagnostic, quel impact sur l’éducation, notre façon de considérer le savoir, la culture ? Dans un univers de fortes « convergences », et de complexités cachées, il faudra développer la maîtrise de nouvelles façons de se mouvoir dans les modèles et les représentations, de se déprendre de ses sens, de ses a priori. Nous aurons aussi besoin de nouvelles méthodes heuristiques. Il faudra observer et conceptualiser la prolifération des êtres intermédiaires, des quasi-objets et des quasi-sujets. Ces nouveaux « modes d’existence » nous appellent déjà à réfléchir sur l’indépendance de nos propres créations (intellectuelles ou industrielles). Il faudra apprendre à maîtriser la complexification croissante des hybridations, des mélanges, des métissages des réalités et des virtualités, requérant en conséquence une nouvelle acuité du regard et de l’esprit.