Cruauté, haine et domination


 

« Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. Le camouflage en leur contraire sera le plus courant. C’est en effet par là, prétendant parler au nom des autres, que le haineux pourra le mieux démoraliser, mater, paralyser. C’est ce côté que tu devras t’attendre à le rencontrer. » (H. Michaux)

Ces lignes datent de 1981. J’en conclus que notre civilisation entre dans une ces catégories :

elle n’est pas grande, elle se sait petite.

elle ne veut même plus « se maintenir », elle se sait déjà fugace.

enfin, hypothèse non incompatible avec les deux premières, la haine, intrinsèquement mimétique, ne se camoufle plus parce qu’elle n’a plus besoin de le faire. La haine affleure partout, en filigrane, elle erre dans le fond de l’air, ou entre les lignes, dans les sous-entendus, et dans les sourires grimaçants des passants.

Moutons bêlants et coup du lapin


Le temps bientôt mettra fin aux bêlements

Et le loup du néant dévorera tout le troupeau laineux

Leurs têtes sont farcies de satisfaction confite

Mais le coup du lapin sur la nuque la fera gicler pour de bon.

(Rûmî)

Islamo-terrorisme et guerre mondiale. Le « ventre mou » est encore fécond.


On dit toujours que l’Europe est un ventre mou. Certains ajoutent que Bruxelles est son nombril. L’Europe « molle » ? Il ne faut jamais oublier que c’est l’Europe qui a inventé le fascisme, le nazisme, sans parler de l’impérialisme et du colonialisme. Alors, rime riche, pas d’angélisme. On pourra encore trouver en Europe de redoutables tueurs de masse, si on libère leur capacité de haine et de barbarie.

Si les islamo-terroristes veulent terroriser l’Europe, ils ne savent pas ce qui les attend. Qu’ils continuent donc. Ils espèrent créer les conditions d’une guerre civile européenne, où l’on déclarerait ouverte la chasse au faciès ou aux signes extérieurs de religion dans les villes dites civilisées. Ils veulent des extrêmes excités, assoiffés de vengeance, légitimés par le vote et librement déchaînés enfin. On a déjà vu ça en Europe; cela peut revenir. Ils veulent que du ventre fécond de la bête, naissent d’autres bêtes encore, les loups, les hyènes et les rats du 21ème siècle. A chaque époque son record.

Qu’ils continuent donc, ils l’auront la guerre. Ils l’ont déjà d’ailleurs, il faut le dire, sur les immenses territoires qui ont été livrés depuis plus d’une décennie à une guerre totale ou partielle, radicale ou précise, idéologique ou économico-stratégique, suivant les intérêts du moment. La guerre a été déployée par l’Occident dans quelques-uns de ces pays qui furent jadis les plus civilisés du monde. La Trans-oxiane, Suze, Babylone, Ninive, Palmyre, ou encore Sumer, Akkad, Elam, porteurs de la mémoire du monde, ont été renvoyés, non à l’âge de pierre, mais à l’âge du fer et du sang.

N’en doutons pas, on peut faire beaucoup plus encore, dans le genre. Il suffit d’ouvrir les livres d’histoire pour se rappeler ce dont l’homme est capable.

Le danger est réel, pressant. Or, je ne vois rien venir, ni de Merkel, ni de Hollande, ni de Cameron, ni d’Obama. Ces gens sont supposés être très forts, très intelligents, très malins. Ils sont là où les décisions se prennent. Ils ont l’avenir du monde dans leurs mains frêles. Des pensées globales roulent sans doute dans leurs cervelles stressées par les « événements ». Mais je ne vois rien venir. Voyez-vous, vous ?

Il est temps que des prophètes d’un genre nouveau se dressent. Il est temps de dire les choses clairement, fortement. Oui, une guerre mondiale se prépare, lentement, sûrement. Le « grisou », ce gaz inodore et invisible, lentement, sûrement, se mélange à l’air dans les couches profondes de la mine, avant l’explosion imprévue, irrésistible. Les idées néo-fascisantes, néo-nazies, sont un grisou (certes puant et fort repérable) qui mine la mine européenne, petit à petit, continûment, jusqu’à ce que…

L’explosion peut survenir désormais à tout instant. Jusqu’à présent, en Europe, on a eu affaire à des terroristes de second choix, des petites mains, entraînées ici ou là et quelque peu financées par les habituels opérateurs. Mais si l’on s’en rapporte au nombre des morts, leur score n’a pas été comparable à celui des attentats du 11 septembre, par exemple, et il est beaucoup moindre que celui d’une vraie guerre. Faisons, simplement pour réfléchir aux conséquences, l’hypothèse que la prochaine vague d’attentats sera d’une gravité très supérieure, provoquant non des centaines mais des milliers de morts au cœur de l’Europe. Techniquement c’est possible, il y a des spécialistes pour cela. Pour que cela ait lieu, il suffit que se dégagent des financements appropriés et une volonté politique déterminée. Les financements sont-ils disponibles ? A l’évidence, oui. Cette volonté existe-t-elle ? A mon avis, non, ou plutôt pas encore. Si cette volonté avait existé, ces attentats auraient eu lieu. En tout cas, nous aurions eu des preuves patentes d’un bien plus grand professionnalisme de la terreur, et de la mise en œuvre de techniques d’exécution bien plus létales.

Pourquoi cette volonté politique ne s’est-elle pas encore formée ? Parce que les éventuels décideurs d’un choix aussi radical ont bien trop à perdre. Ils veulent jouer aux plus malins tout en sachant mettre des limites à l’aventure, pour ne pas se faire prendre dans le hachoir final. Mais ce raisonnement est foncièrement fragile. C’est là faire encore un pari, celui que des « extrémistes », des « terroristes », sont capables d’être « raisonnables », qu’ils peuvent aller « très loin », sans aller « trop loin ».

Il faut malheureusement faire l’hypothèse que de vrais « extrémistes » (ils existent) peuvent un jour décider d’aller « trop loin ». Alors, là, nous aurons les conditions de la prochaine guerre mondiale.

On ne peut pas prendre ce risque. Il faut agir maintenant. Comment?

Voici un premier jet. Toute suggestion et amélioration est bienvenue…

Mobilisation générale des esprits (Alerte pan-européenne d’urgence intellectuelle et morale). Europe « supranationale », beaucoup plus forte sur les plans diplomatique, militaire, politique. Priorité absolue à l’éducation de qualité pour tous, à tous les niveaux. Formation et éducation continue obligatoire, adaptée et différenciée pour tous, jusqu’à 77 ans, avec une priorité spéciale tout au long de leur vie pour tous les jeunes « issus de l’immigration ». Interdiction légale de l’illettrisme et de l’échec scolaire. Obligation pour tous de maitriser au moins trois langues, de faire preuve d’un minimum d’éducation artistique et créative et d’un maximum d’esprit critique dans les domaines philosophique, médiatique, technique et scientifique. Éducation à la coopération et à la communication sociale, et obligation des États de garantir un niveau d’éducation citoyenne excluant toute exclusion ou auto-exclusion de quelques groupes que ce soit. Interdiction du chômage (revenu universel garanti pour tous les non-employés contre des travaux d’intérêt public). Éradication des quartiers ghettos. Interdiction absolue des discours religieux ou non prônant la haine, l’exclusion et l’auto-exclusion (à suivre…).

La chimie de l’Orient


C’est l’amour qui contient toute la chimie de l’Orient,

Un nuage qui cache mille éclairs,

Sa lumière remplit un océan en moi,

Un univers où se noie tout ce qui est créé.

(Rûmî)

Dans ces temps durs, je veux partager un secret


Cœur ! dans ces temps durs, je veux partager un secret.

Âme ! penche la tête si tu es d’accord.

Patience ! tu ne pourras supporter cette peine ; va-t-en !

Raison ! Tu n’es qu’une enfant. Va jouer.

(Rûmî)

« Vous n’avez point tué ces mécréants, c’est Allah qui les a tués ! ».


La guerre contre l’islamisme radical ne fait que commencer. En étant optimiste, elle pourrait durer encore deux ou trois générations, malgré les portiques d’aéroport, l’excellence bien connue des « services » (belges ou autres) et les mâles rodomontades des « décideurs ». Elle pourrait durer même bien plus longtemps encore, si l’on a conscience de son cadre géographique (le monde entier), temporel (le jihad a commencé il y a plus de quatorze siècles), économique et social (marginalisation et pauvreté sciemment programmées pour une bonne part de la population mondiale, en particulier dans la sphère arabo-musulmane), politique (cécité et ignorance crasses du « politique » européen sur ces questions de « religion »).

Du sang, des morts, des larmes, donc, pour les décennies à venir. Préparons-nous, en particulier, sur le plan mental.

Le minimum, si l’on veut gagner une « guerre », c’est d’essayer de comprendre le cadre moral et intellectuel de « l’ennemi ».

Commençons par une épithète, révélatrice, souvent employée par les politiques et les commentateurs. Les terroristes seraient des « lâches ». On a entendu cela à propos du 11 septembre, et récemment après les attentats de Paris et Bruxelles. Cela fait du bien d’insulter l’adversaire. Mais là, cela tombe complètement à côté de la plaque. Cette épithète inconsidérée révèle un gouffre d’ignorance. Ces gens ont tué, tout en se donnant la mort. Ces attentats-suicides sont tout sauf « lâches ». Il faut trouver un autre mot. Je ne connais pas beaucoup de gens bien-pensants prêts à mourir pour leur cause ou pour leurs idées. Au moins donnons cela aux islamo-terroristes (non par faiblesse, mais pour comprendre ): ils donnent leur vie pour ce qu’ils croient.

Mais que croient-ils exactement?

Comme tous les religieux, et comme tous ceux qui « croient » en quelque chose, ils croient qu’ils sont du « bon côté », qu’ils sont dans le « bon camp ». Qu’est-ce qui leur fait croire cela ? L’argent des Saoudiens et du Qatar ? Cela aide peut-être, mais ce n’est pas suffisant. Il faut revenir aux textes, en particulier à la rhétorique spécifique du Coran, aussi.

Dans la sourate 8, Al-‘Anfal (« Le butin »), le verset 17, s’adressant aux combattants jihadistes en guerre contre les mécréants, dit:

« Ce n’est pas vous qui les avez tués, mais c’est Allah qui les a tués. »

Ce n’est pas une guerre comme une autre qu’une guerre où Allah s’engage effectivement. Il n’y a pas si longtemps, les guerres mondiales avaient habitué les Européens à une rhétorique similaire (« Gott mit uns », « In God we Trust »). La rhétorique du bien contre le mal est assez constante de par le monde.

Dans cette guerre, qui a déjà fait des millions de morts, depuis l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak par les Américains, de quel côté se tient Dieu ? – Du côté des « bons », à savoir l’Occident. De quel côté se tient Allah ? – Du côté des « croyants », à savoir les jihadistes.

Mais il y a une vraie différence, notons-le bien. Quand un drone lâche ses « munitions de précision » sur une école, un hôpital ou un village, ce n’est pas Dieu qui tue, ce sont des hommes dûment mandatés par des administrations, par des décideurs politiques et par des peuples démocratiques.

Quand un jihadiste assassine à la kalachnikov, coupe des gorges ou déclenche des bombes pleines de clous, ce n’est pas lui qui tue, c’est Allah.

Les jihadistes sont des instruments de mort dans la main de Allah/Dieu. Est-ce que les parlements croupions et les politiques cyniques peuvent occuper ce type de terrain symbolique ?

Autre chose encore. Vous voulez la paix ? Faites une croix dessus. Il n’y aura pas de paix sans une révolution profonde dans les cœurs et les esprits.

Le verset 35 de la sourate 47, qui porte le nom du Prophète (« Muhammad ») dit :

« Ne faiblissez donc pas, et n’appelez pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts ! Allah est avec vous. »

Voilà ce que pense intimement le jihadiste. « Pas de paix. Allah est avec nous. »

Je ne crois pas que les caméras de surveillance, les portiques et les bases de données permettront la victoire finale face à des gens pénétrés de ce genre d’idées, et prêts à se donner la mort pour ce qu’ils croient.

Je crois que la victoire finale appartiendra à ceux qui peuvent donner leur vie pour sauver le monde de la mort.

« Qu’Allah les tue ! » قتلَهموآللّه


 

Je lis l’arabe classique, que j’ai étudié pendant de nombreuses années, lors de mes longs séjours au Maghreb. J’ai étudié le Coran avec attention.

Pour contribuer à une nécessaire réflexion sur les causes profondes des récents événements auxquels l’Europe est confrontée, et qui sont diverses, j’aimerais aujourd’hui pointer modestement sur la question du texte coranique. On dit souvent que l’islam est « une religion de paix », qu’il n’y a rien de commun entre la violence aveugle et sourde de la terreur, et le texte sacré qui nous vient de l’ancienne « Arabie heureuse ».

Je ne suis absolument pas compétent pour confirmer ou réfuter ce type de jugement global. Ma seule compétence est d’aimer les langues et les textes, et d’aimer y revenir. Dans ce cadre, je propose à la réflexion et à l’analyse le verset 30 de la sourate coranique n° 9, intitulée « At-Taoubah » (le repentir) :

« Les Juifs disent :  »Uzayr est fils d’Allah » et les Chrétiens disent :  » Le Christ est fils d’Allah ». Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Qu’Allah les tue ! »

قتلَهموآللّه

Qâtala-humul-lâh !

J’ai suffisamment d’expérience à propos des « textes sacrés » pour reconnaître que l’on peut toujours décider de les interpréter selon différents niveaux de connaissance, ou de sagesse. Le verset ici cité est loin d’être isolé, il en existe bien d’autres de la même farine, et certains plus violents mêmes.

Je propose qu’un concile mondial des trois principales religions monothéistes se réunisse dans les mois à venir, pour procéder à une analyse critique de la Torah, des Évangiles et du Coran, et émettent en conclusion un communiqué commun. Ce communiqué aurait pour but d’aider les lecteurs de base à comprendre que toutes les formules réclamant l’anéantissement de l’autre ne sont que de simples effets rhétoriques, et ne sont en réalité que des cris d’amour sincère pour tous les hommes vivant sur la Terre.

Si cette tâche de réinterprétation s’avérait impossible pour certains passages particulièrement crus, je propose qu’un second concile mondial se réunisse et propose alors leur révision, dans l’intérêt supérieur de la paix mondiale.

On ne meurt pas complètement


Je tombe sur cette photo de Max Jacob, juif, breton et chrétien, mort à Drancy en mars 1944, quelques jours après y avoir été interné par la police française.

Max Jacob

Aujourd’hui le monde est en flamme


Hier, la richesse c’était la lumière du jour.

Aujourd’hui le monde est illuminé par les flammes.

Quelle pitié que dans le livre de ma vie, le temps

Écrive : « Ceci un jour. Cela un autre jour. »

(Rûmî)

Boucle d’oreille


Mon sang bout, pensant à ta chaleur.

Je ferme les yeux pour toucher ce que tu vois.

Je bois tous les poisons pour enfin te boire.

Je me forge boucle, pour être à ton oreille.

La vie a passé, mais pas mon rêve


Ton odeur ne me quittera jamais,

Ton visage non plus.

Toute ma vie j’ai rêvé de toi, la nuit et le jour.

La vie a passé, mais pas mon rêve.

(Rûmî)

Le souffle de ce qui ne respire pas


Comment rendre avec des mots l’odeur et le goût du soma, le crépitement du beurre et du miel en flamme sur l’autel, la brillance des éclats, la douceur des chants ? Un monde de sons, de lumières, d’odeurs se concentre et se divise en quelques détails précis, et dans des rites patiemment renouvelés. Le plus important, c’est l’âme vivante de ces cérémonies, qui ont traversé des milliers d’années, c’est l’âme qui habite encore les mots murmurés les plus anciens, et qui irrigue toujours ces versets. « Tu es l’océan, ô poète, ô soma omniscient. A toi sont les cinq régions du ciel, dans toute leur étendue ! Tu t’es dressé au-dessus du ciel et de la terre. A toi sont les étoiles et le soleil, ô soma clarifié ! » (Rg Veda 9.86.29)

On ne sait plus aujourd’hui si le soma était extrait de plantes comme le Cannabis sativa, le Sarcostemma viminalis, l’ Asclepias acida ou quelque variété d’Ephedra, ou même de champignons comme l’Amanita muscaria,. Le secret millénaire est perdu. Ce que l’on sait c’est que la plante donnant le soma avait des vertus hallucinogènes et enthéogènes. Les chamans, un peu partout dans le monde, en Sibérie, en Mongolie, en Afrique, en Amérique centrale, ou en Amazonie, continuent d’utiliser les propriétés psychotropes de leur pharmacopée.

Les plongées « enthéogènes » sont presque indicibles. Il n’en reste rien de racontable, sinon quelques certitudes inimaginables, lointaines, répétées. Les métaphores tentent de donner le change. C’est encore la poésie qui atteste le mieux de la conscience passée si près de ces mondes.

« La vague de miel est montée du sein de l’océan, de concert avec le soma, elle a atteint le séjour immortel. Elle a conquis le nom secret :  »langue des dieux »,  »nombril de l’immortel » ». (Rg Veda 4.58.1)

Croyez-moi sur parole, ces mots disent presque tout. Encore faut-il croire dans les mots.

Les Upaniṣad ont fameusement caché dans leurs vers, courts ou longs, des pépites et des diamants, des lueurs et des éclairs. La chasse aux sens est lancée depuis plus de 5000 ans.

« Il meut et ne se meut pas. Il est loin et il est proche.

Il est au-dedans de tout ce qui est ; de tout ce qui est, Il est au-dehors (…)

Ils entrent dans d’aveugles ténèbres, ceux qui croient dans le non-savoir ;

et dans plus de ténèbres encore, ceux qui se plaisent dans le savoir.

Le savoir et le non-savoir – celui qui connaît l’un et l’autre à la fois,

il franchit la mort par le non-savoir, il atteint par le savoir la non-mort.

Ils entrent dans d’aveugles ténèbres ceux qui croient dans le non-devenir ;

et dans plus de ténèbres encore ceux qui se plaisent dans le devenir (…)

Le devenir et la cessation d’être – celui qui connaît l’un et l’autre à la fois,

il franchit la mort par la cessation de l’être, il atteint par le devenir la non-mort.»

(Īśāvāsya upaniṣad, 5-14)

Maintenant il faut boire un peu de soma, fixer la flamme claire, qui brusquement remplit l’air d’odeurs nouvelles. Le vent attise la flamme.

« Louange au Souffle ! Tout l’univers lui obéit. Il est le maître de toutes choses. Tout est fondé sur lui.

Louange, ô Souffle, à ta clameur, louange à ton tonnerre ! Louange, ô Souffle, à ton éclair, louange à toi, Souffle, quand tu pleus ! »

Quel est ce « Souffle » ? Un vent divin ? Une Âme du monde ? La Vie même ? On peut multiplier les mots, comme autant de tourbillons. .

« Louange à toi, Souffle, quand tu respires, louange à toi quand tu inspires, louange à toi quand tu t’éloignes, louange à toi quand tu t’approches ! »

Il y a encore beaucoup à dire. La métaphore vit de sa vie propre, elle respire, elle halète, elle ne cesse de nous éloigner et de nous rapprocher de sens possibles, plausibles. Et puis elle s’ouvre vers d’autres échappées:

« Le Souffle revêt les êtres, comme un père son enfant. Le Souffle est maître de toutes choses, de ce qui respire et de ce qui ne respire pas. »

Un Dieu unique aux noms multiples.


Commençons par un paradoxe radical. D’un côté, c’est entendu, Dieu est infiniment éloigné, totalement incompréhensible, absolument différent de tout ce que les esprits humains pourraient concevoir. Tellement même, qu’il pourrait tout aussi bien ne pas « exister » au sens où nous entendons l’existence et ses diverses modalités.

D’un autre côté, Dieu crée, parle, justifie, donne sa grâce, condamne, châtie, sauve, bref il interagit de diverses façons avec le monde et les esprits des hommes.

Une fois bien pénétrés de ce paradoxe, de cette contradiction essentielle, on peut interroger quelques textes qui décrivent directement des formes d’interaction entre Dieu et l’homme, et voir si la contradiction se résout. Dans l’Exode, par exemple, Dieu dit à Moïse :

« C’est là que je te rencontrerai ; et je parlerai avec toi de dessus le propitiatoire, entre les deux chérubins qui sont sur l’arche du Témoignage, et je te donnerai mes ordres pour les enfants d’Israël. » (Ex. 25, 22)

Pourquoi ces mots : « de », « dessus », « entre » ? Ne sont-ils pas, en tant qu’ils indiquent des positions, des lieux, assez étranges pour un Esprit divin, parfaitement désincarné?

Philon d’Alexandrie a répondu à cela dans ses Questions sur l’Exode (Q.E. II, 68). Selon lui, Dieu indique ainsi qu’Il est au-dessus de la grâce, et des deux pouvoirs symbolisés par les chérubins, le pouvoir de créer et celui de juger. Le divin « parle » en occupant une place intermédiaire, au milieu de l’arche. Il remplit ainsi cet espace et ne laisse rien de vide. Il devient médiateur et arbitre, placé entre les deux côtés de l’arche qui paraissaient divisés, et leur apporte amitié et concorde, communauté et paix. Il faut considérer cet ensemble, l’arche, les chérubins, et la Parole (ou Logos). Philon explique : « D’abord, il y a Celui qui est Premier – avant même l’Un, la Monade, ou le Principe. Ensuite il y a la Parole divine (le Logos), qui est la vraie substance, séminale, de tout ce qui existe. Et, de la Parole divine découlent comme d’une source, en se divisant, deux puissances. L’une est la puissance de création, par laquelle tout a été créé. Elle se nomme « Dieu ». Et il y a la puissance royale, par laquelle le Créateur régit toutes choses. Elle s’appelle « Seigneur ». De ces deux puissances découlent toutes les autres. (…) Au-dessous de ces puissances, il y a l’arche, qui est le symbole du monde intelligible, et qui contient symboliquement toutes les choses qui sont dans le sanctuaire le plus intérieur, à savoir le monde incorporel, les « témoignages », les puissances législatives et punitives, les puissances propitiatoires et bienfaisantes, et au-dessus, la puissance royale et la puissance de création qui sont leurs sources. Mais apparaît aussi, entre elles, la Parole divine (le Logos), et au-dessus de la Parole, le Parleur. Et ainsi sept choses sont énumérées, à savoir le monde intelligible, puis, au-dessus, les deux puissances, punitives et bienveillantes, puis les puissances qui les précèdent, créative et royale, plus proches du Créateur que de ce qu’Il crée. Au-dessus, la sixième qui est la Parole. La septième est le Parleur. »

La multiplication des noms du Dieu unique, de ses attributs ou de ses « émanations » est ici le point sur lequel je voudrais attirer l’attention.

On vient de la voir attestée, dans ce texte de l’Exode, et confirmée par l’interprétation de Philon.

Cette idée d’un Dieu unique auquel on donne de multiples noms (« Dieu myrionyme », Dieu « aux mille noms ») était aussi familière aux stoïciens, comme aux pratiquants du culte d’Isis ou aux adeptes des cultes orphiques. Chez les Grecs, Dieu est à la fois Zeus, le Noûs, ou « Celui aux noms multiples et divers », πολλαίϛ τε έτεραις όνομασιαϛ.

On trouve également cette pratique, démultipliée au-delà de toute mesure dans le culte des Vêdas.

Ainsi Agnî: Dieu du feu. Messager des Dieux. Gardien du foyer domestique. Sa bouche reçoit l’offrande. Il purifie, procure l’abondance et la vigueur. Toujours jeune. Sa grandeur est sans bornes. Il fait vivre l’homme et le protège. Il a quatre yeux. Il a mille yeux. Il transmet l’offrande aux Dieux avec sa langue. Il est la Tête du ciel et l’ombilic de la Terre. Il surpasse tous les dieux. Il a pour enfant ses rayons. Il a une naissance triple. Il a trois demeures. Il dispose les saisons, il est le fils des eaux. Il produit ses propres mères. Il est surnommé le Bienfaiteur. Il est enfanté tour à tour par la Nuit et l’Aurore. Il est le fils de la force et de l’effort. Il est « Dieu mortel ». Appelé « archer ». Identifié à Indra, Vishnou, Varuna, Aryaman, Tvachtri. Sa splendeur est triple. Il connaît tous les trésors cachés et les découvre pour nous. Il est présent partout. Son amitié réjouit les Dieux, tout ce qui est animé ou inanimé. Il est dans le foyer chantre, prêtre et prophète. Il est au ciel et sur la terre. Il est invoqué avant tous les Dieux.

Le Dieu de Moïse comme le Dieu Agnî ont un point commun: celui d’avoir plusieurs noms. Peu importe le nombre de ces noms. Ce qui importe c’est que ces Dieux uniques n’ont pas un nom unique. Pourquoi?

 

Mondialisation et sagesse


La mondialisation des idées et des esprits a toujours existé, il importe de le noter. C’est ainsi que les peuples, toujours, se sont communiqué leurs rêves, se sont transmis et partagé leurs forces cachées, qui n’ont rien à voir avec celles des empires et des royaumes. Ces idées, ces forces, ont permis de bâtir des lignes générales, de lancer des mouvements de fond, capables de parcourir l’histoire des siècles.

Les idées des anciens parcouraient le monde, sans Internet. Maintenant Internet envoie des millions de caravanes par jour entre l’Orient et l’Occident. Que restera-t-il de tout ce trafic dans deux mille ans ?

Eusèbe de Césarée (Prép. Ev., Livre XI) rapporte le témoignage d’un écrivain voyageur, Mégasthène, qui partit au 4ème siècle av. J.-C. en Inde pour y représenter le roi Séleucus I Nicator, – le successeur d’Alexandre le Grand. Dans le 3ème Livre de ses Indica, l’ambassadeur grec constate: « Vraiment tout ce que nos anciens ont dit de la nature l’est aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, soit en Inde par les Brahmanes, soit en Syrie par ceux qu’on appelle les Juifs. »

Première ode à la mondialisation des esprits ! Reconnaissance de la proximité et du partage des idées! Les idées circulaient, dans tous les domaines. Mais c’étaient les idées religieuses et philosophiques, sans doute, qui étaient le mieux à même de voyager le plus loin, par delà les frontières et les langues, les systèmes et les préjugés. Heureux temps d’ouvertures tous azimuts.

Après Mégasthène, Eusèbe évoque Numénius, qui écrivait: « Après avoir cité les témoignages de Platon, il faudra remonter plus haut et les rattacher aux enseignements des Pythagore puis en appeler aux peuples de renom, en conférant leurs initiations, leurs dogmes, les fondations cultuelles qu’ils accomplissent d’accord avec Platon, et tout ce qu’ont établi les Brahmanes, les Juifs, les Mages et les Égyptiens. »

Cette phrase témoigne que l’Inde, la Perse, la Mésopotamie, Israël, et l’Égypte, constituaient alors, avec la Grèce, un grand arc continu et fertile de pensées, de rêves, l’immense coulée lumineuse d’un génie mondialisé.

J’ai la nostalgie de ces siècles passés, pris sous le résumé accélérateur d’Eusèbe, Mégasthène et Numénius, et qui témoignent de la possibilité naturelle des esprits à se jeter les uns aux autres des liens et des échelles, des guides et des relais.

Le 21ème siècle, non sans paradoxe, a électrifié et électronisé la mondialisation, la rendant quasi-immédiate, mais en même temps fort superficielle. Certes, nous savons « en temps réel », comme on dit, les cours des bourses de Shanghai, Francfort et New York, ainsi que le nombre de cadavres relevés après tel attentat lointain ou proche. Mais nous en savons peut-être beaucoup moins sur les « initiations » des peuples et la manière d’évolution de leurs « fondations cultuelles » – mis à part, bien entendu, les torrents de détails, quand leurs conséquences s’expriment par le sang, la souffrance et la mort.

Selon Porphyre, dans sa Philosophie tirée des Oracles (Livre I): « Apollon dit :  »Enchaînée de bronze est la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ; les Barbares en ont découvert bien des sentiers, mais les Grecs se sont égarés ; ceux qui la tenaient à peine l’ont perdue ; or de la découverte le Dieu a fait honneur aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Chaldéens (ce sont les Assyriens), aux Lydiens et aux Hébreux. »

Curieux non ? Porphyre, philosophe néo-platonicien du 3ème siècle ap. J.-C., reconnaît dans une même phrase la profonde fraternité intellectuelle et spirituelle des peuples qui vivaient alors dans l’Égypte, l’Israël, le Liban, la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran d’aujourd’hui, et qui les rapprochait tous dans leur marche sur cette « route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ».

Porphyre ajoute cependant cette restriction: « En outre Apollon dit dans un autre oracle :  » Aux seuls Chaldéens est échue la sagesse ainsi qu’aux Hébreux qui adorent saintement le Dieu-roi né de lui-même. » »

La religion n’est pas tout. Il ne suffit pas de marcher sur la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux. Encore faut-il le faire avec « sagesse ». Les Chaldéens et les Hébreux, alors, en étaient dépositaires. Qui aujourd’hui ?

L’avenir de l’homme c’est la poule.


Une vie d’animaux, voilà la bonne métaphore… Pas une vie de lions, d’aigles, ou de cétacés, qui sont encore de grands animaux libres, des animaux qui parcourent les steppes, fouillent l’horizon, ou sillonnent les océans. Ceux-là ont encore du temps, libre, entre deux chasses. Non, une vie de poulets de basse-cour, plutôt. Les poulets picorent. Ils passent leur vie à picorer dans la poussière. Avant de se faire couper le cou. Tout leur temps, les poulets le passent dans le bonheur, au paradis des poulets, le grain abonde, il n’y a qu’à poser le bec dessus. Le bonheur absolu, quoique sous forme dispersée, est constamment entre leurs pattes, sous leur bec. Pic, pic, pic. Toute leur vie, tous leurs rêves sont par terre, à portée de bec. Ils n’ont pas besoin de steppes et de nuages, d’horizons et d’abîmes. Ils n’ont cure de chercher un ailleurs ou quelque chose d’inouï qui serait dans l’absence. Tout est toujours déjà là. Il n’y a pas à chercher un orient ou un occident quelconques, un pôle Nord ou une croix du Sud. Le poulet toujours picore, ravi de l’aubaine toujours renouvelée, et sans fin.

Bien sûr, parfois un plus gros poulet pique un plus maigre. Picking order. Mais les plus gros sont aussi les premiers à partir, là-bas où l’on promeut les poulets au rang de poulardes élevées au grain. Et puis si un poulet se trouve trop maigre, il n’a qu’à picorer toujours plus. La cour est pleine.

Voilà une bonne métaphore du monde médiatique, technique. On pianote, on zappe et on clique comme des poulets picorent. Les poulets travaillent du bec, et nous du pouce et de l’index.

Peu d’usage des fonctions supérieures. On est tous engraissés aux hormones de croissance. Pas beaucoup de temps pour prendre de la hauteur, de la distance ou de la profondeur. Pour quoi faire ? Pic, pic, pic.

Incurable


Je suis si près de toi, que je suis loin

Je suis si uni que je suis séparé,

Je suis si nu que je suis caché,

Si sain que j’en suis incurable

(Rûmî)

 

Mort, tu mourras!


Death be not proud, though some have called thee

Mighty and dreadfull ; for, thou art not soe,

For, those, whom thou think’st, thou dost overthrow,

Die not, poore death, nor yet canst thou kill mee.

From rest and sleepe, which but thy pictures bee,

Much pleasure, then from thee, much more must flow,

And soonest our best men with thee doe go,

Rest of their bones, and soules deliverie.

Thou art slave to Fate, Chance, kings, and desperate men,

And dost with poyson, warre, and sickness dwell,

And poppie, or charmes can make us sleep as well,

And better than thy stroake ; why swell’st thou then ?

One short sleepe past, wee wake eternally,

And death shall be no more ; death, thou shalt die.

(John Donne, Sonnet X)

Railleur, Donne provoque la Mort ; il veut l’humilier, l’écraser, l’annihiler. Il renverse les rôles absolument. C’est lui qui tient la faux désormais, et en quelques mots il fauche comme les blés, la mort et la guerre, le poison et la maladie ; la mort n’est plus qu’une esclave soumise au destin et au hasard, au pouvoir et au désespoir ; elle est enchaînée, et il est de bien meilleurs sommeils qu’elle, opiacés ou rêveurs.

Au moment où la mort, la « pauvre mort », croit avoir vaincu, un court sommeil seulement nous sépare de l’éternité. Pirouette métaphysique. Grand saut de l’ange au nez du néant.

Paul a une formule comparable au dernier vers du Sonnet X: « Ô Mort, où est ta victoire ? » (1 Cor. 15.55). Il cite le prophète Osée qui avait jadis prononcé des imprécations contre Ephraïm et les idolâtres de Juda: « Et je les libérerais du pouvoir du Shéol ? Et je les délivrerais de la mort ? O mort, où est ta peste? Shéol, où est ta destruction? » (Os. 13,14)

Mais Osée appelait, quant à lui, la mort et la puissance du Shéol sur les coupables. Paul, en revanche, c’est la mort même dont il annonce l’anéantissement.

Paul évoque aussi Isaïe, qui avait déjà dit : « Yahvé a fait disparaître la mort à jamais. » (Is. 25,8)

Isaïe, Paul, Donne.

Qui dit mieux ?

Souffrance infinie, über-empire et « mitzvah »


Dans ses Principes de la philosophie du droit, Hegel aborde brièvement la question, fort large, de « l’Histoire universelle ». Les esprits des peuples, selon Hegel, ont chacun leur vérité, et en conséquence chaque peuple a son rôle particulier à jouer, à un moment donné de l’Histoire, et uniquement à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, annonçant ainsi « le passage de l’esprit dans un principe nouveau, et de l’histoire universelle dans un autre peuple » (§347).

Il observe, plus précisément, qu’il y a eu quatre époques bien distinctes dans « l’incarnation » de l’Esprit du monde dans sa prise de conscience de soi (§353-358). Dans la première, l’esprit se connaît comme « forme substantielle », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent et restent injustifiées en tant que telles. Cette période correspond à l’apogée de « l’empire d’Orient ». Le gouvernement y est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ».

Dans la seconde époque, l’esprit substantiel acquiert un « savoir » de lui-même, un « contenu positif », qui permet l’individualité morale objective. Cela correspond à « l’empire grec », où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure, dans la profondeur sombre de la tradition » et une « spiritualité individuelle », qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ».

Le troisième moment est celui de la conscience qui s’approfondit jusqu’à l’universalité abstraite, mais entre alors en contradiction avec l’objectivité du monde déserté par l’esprit. C’est le moment de l’empire romain, où s’accomplit « jusqu’au déchirement infini la séparation (…) de la conscience personnelle privée et de l’universalité abstraite. » C’est aussi le moment de « la violence froide et cupide » des aristocrates, de la « corruption de la plèbe », de la « dissolution de l’ensemble », du « malheur universel » et de la mort de la vie morale.

Enfin vient la dernière époque, où cette dernière « contradiction » se renverse, « pour recevoir en elle-même sa vérité concrète », et « pour se réconcilier avec l’objectivité et s’y installer ». L’esprit revient à sa substance première, il se connaît comme « vérité », comme « pensée » et « comme monde d’une réalité légale ». C’est le moment, dit Hegel, de l’empire germanique, où se réalise « le principe de l’unité des natures divine et humaine ». C’est aussi « le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de les réaliser. »

C’est à l’empire germanique que revient la mission de renverser les empires précédents, et de « sortir de cette perte de soi-même et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Hegel s’est sans doute trompé quant à la mission de « l’empire germanique ». Il n’a pas mis un terme à la souffrance de l’univers, et certes pas à celle du « peuple israélite ».

Mais il est permis de poser la question sous un autre angle. Peut-être la mission de l’empire germanique s’est-elle transmise sous d’autres vocables à l’empire soviétique (sans plus de succès) et à l’empire américain (qui a pu croire voir son heure arriver, mais qui a surtout gagné beaucoup de batailles à la Pyrrhus).

Il est aussi utile de se demander quel sera le prochain empire à tenter de relever les défis hégéliens : l’unification des natures divine et humaines, la sortie de la perte de soi-même, la fin de la souffrance infinie.

L’empire chinois ? Hmmm. L’empire capitaliste ? Vous voulez rire, naturellement.

Non, je verrais bien autre chose, de complètement différent : l’über-empire. Oui, il faut bien un mot allemand pour continuer la réflexion hégélienne. Un über-empire, ce serait une sorte d’empire mondial, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Plus de places financières privilégiées, genre Londres ou New York, plus de paradis fiscaux, une monnaie mondiale, une liberté absolue de circuler pour tous, l’interdiction absolue de toute guerre (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires), un régime mondial du travail et de la sécurité sociale, basé sur un principe d’égalité rigoureuse des personnes à travers la planète, une carte d’identité mondiale sans référence nationale ou religieuse, un système d’über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), destinées à élire les « sages » chargés de garantir les formes d’auto-régulation nécessaires, un système de taxation mondiale (impôts prélevés à la source sur toutes les über-opérations, avec des clés de proportionnalité différentes suivant la nature et le montant de ces transactions), un über-revenu mondial garanti de la naissance à la mort pour chacun.

L’über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l’empire germanique » de Hegel. Je dirais même qu’il est en fait moins utopique. Bon d’accord, ce n’est pas très casher de rêver de l’union des natures divine et humaine, mais si l’on fait un pas en avant vers la réduction de la « souffrance infinie » des peuples du monde, n’aura-t-on pas accompli par là une sorte de mitzvah ?

Prépuce coupé, époux de sang et infection génitale


 

Yahvé attaqua Moïse et chercha à le tuer. Et Sippora prit un caillou et elle coupa le prépuce de son fils et elle toucha ses pieds et elle dit « Tu es pour moi un époux de sang ». Alors il le relâcha. Elle dit alors : « Époux de sang à cause de la circoncision. »

Ex. 4, 24-26

Ce texte, assez énigmatique, ne permet pas de distinguer clairement si Sippora s’adresse à son fils ou à son mari par ces paroles : « Tu es pour moi un époux de sang ». Les deux interprétations sont possibles, et intéressantes à divers titres. Mais quelle est la plus profonde ?

D’après les uns, c’est son fils qu’elle vient de circoncire, que Sippora appelle : « époux de sang », parce qu’il saigne, ou encore parce que Moïse a manqué de perdre la vie à cause de son enfant, qu’il avait négligé de circoncire, raison pour laquelle Dieu voulait le faire mourir. Selon d’autres, ces paroles de Sippora s’adresse en fait à Moïse.

La première interprétation a la préférence de la majorité des commentateurs. Mais elle pose problème. On pourrait en déduire que Sippora effectue ainsi une sorte d’inceste nominal ou symbolique. La mère appelle deux fois son fils : « époux de sang » et « époux de sang à cause la circoncision ». Il y aurait sans doute là, pour la psychanalyse, une forme de symétrie avec le véritable époux, Moïse, qui a fait saigner Sippora lors de sa défloration. Moïse a déchiré l’hymen de Sippora, comme époux de chair. Sippora a coupé le prépuce de Eliézer, comme « époux de sang ». Symétrie symbolique, évidement lourde de conséquences analytiques, mais aussi acte salvateur. Juste après que Sippora a coupé le prépuce, Yahvé relâche Moïse, et c’est alors que Sippora précise: « Un époux de sang à cause de la circoncision. »

Mais alors pourquoi Sippora éprouverait-elle le besoin de « toucher » les pieds d’Eliézer avec son prépuce ? Cela n’a guère de sens.

La deuxième interprétation est peut-être plus intéressante. Sippora sauve la vie de son mari en circoncisant son fils Eliézer dans l’urgence, alors que Yahvé (ou son ange) s’apprête à tuer Moïse. Puis elle touche « ses pieds » avec le prépuce. Les pieds de qui ? Dans la seconde interprétation, ce sont les « pieds » de Moïse, et c’est à lui qu’elle s’adresse. Mais pourquoi les pieds ? Pourquoi toucher les pieds de Moïse avec le prépuce de son fils ?

Les pieds sont dans l’hébreu biblique une métaphore bien connue pour le sexe, comme dans Is. 7, 20 : « Il rasera la tête et le poil des pieds (du sexe) ». Sippora touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », parce que c’est aussi son sang qui a coulé, dans le sang de son fils, tout comme le sang de sa mère. La circoncision est la figure de nouvelles épousailles, non avec le fils (ce qui serait un inceste), mais bien avec Moïse, et ceci dans un sens symbolique, le sens de l’Alliance, qui se conclut physiquement dans le sang des deux époux, en tant qu’ils sont unis par le sang d’Eliézer.

Autrement dit, Sippora sauve la vie de Moïse (qui était incirconcis) en simulant sa circoncision. Elle touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils, qui vient d’être circoncis, et apaise ainsi la colère divine, qui était double : du fait de l’incirconcision du père et du fils.

Alors Yahvé « relâcha » Moïse. Cette traduction ne rend pas la richesse de l’hébreu. Le verbe utilisé rafah a pour premier sens « guérir » ; dans une acception seconde, il signifie « décliner, s’affaiblir, se désister, relâcher ». La guérison est un affaiblissement de la maladie. Il vaut la peine de noter ce double sens. Yahvé « relâche » Moïse, « se désiste » de lui, et ainsi il le « guérit ». Il « guérit » Moïse de sa faute capitale, et peut-être encore il « guérit » l’enfant qui saigne, et qui serait peut-être mort des suites de l’opération, réalisée avec un caillou en plein désert, sans trop d’hygiène, et dans l’urgence.

Il y a un autre angle encore à cette histoire. Rachi a commenté ce passage: « C’est pour s’être laissé à cette négligence qu’il méritait la mort. Une Baraïta nous apprend : Rabbi Yossé a dit : Dieu garde, Moïse ne s’est pas rendu coupable de négligence. Mais il s’était dit : Vais-je circoncire l’enfant et me mettre en route ? L’enfant sera en danger pendant trois jours ? Vais-je circoncire l’enfant et attendre trois jours ? Le Saint Béni soit-Il m’a pourtant ainsi ordonné : Va, retourne en Égypte. Pourquoi alors mériterait-il la mort ? Parce qu’il s’était occupé d’abord de son gîte à l’étape au lieu de procéder sans retard à la circoncision. Le Talmud, au Traité Nedarim (32a) dit que l’ange avait pris la forme d’un serpent, qu’il l’avalait en commençant par la tête jusqu’au hanches, puis le rejetait pour l’avaler à nouveau en commençant par les pieds jusqu’à l’endroit en question. C’est ainsi que Sippora a compris que c’était à cause de la circoncision. »

Rachi présente Moïse plongé dans les affres de la tergiversation. A quel commandement de Dieu faut-il obéir d’abord : celui de retourner en Égypte, ou celui de circoncire son fils ? Il tombe cependant dans la faute lorsqu’à l’étape il ne s’occupe pas immédiatement de la circoncision. Mais le Traité Nedarim va plus loin. Il présente Moïse avalé par un serpent, qui commence par la tête et s’arrête aux hanches (au sexe), et qui le rejette puis recommence à nouveau en commençant par les pieds.

On peut conjecturer que ce « serpent » est une maladie. Moïse, incirconcis, a pu être victime d’une infection, qui se traduisait par de fortes fièvres, les douleurs s’étendant jusqu’au sexe. Puis, après une rémission, l’infection reprenait à partir des « pieds » (ou du sexe). L’espèce de fellation effectuée par le « serpent » est une métaphore assez crue, très biblique, somme toute. En tout cas, les talmudistes y ont pensé allusivement, et ont estimé que c’était ainsi que Sippora comprit ce qu’il lui restait à faire.

Mais si Moïse était victime d’une infection due à son incirconcision, pourquoi Sippora a-t-elle opéré le sexe de son fils plutôt que celui de Moïse ?

Nous butons, chaque fois que nous voulons faire entrer cette histoire dans le cadre d’une logique prophylactique ou médicale, sur certaines inconsistances.

De tout cela reste cette belle image. Sippora touche le sexe de son mari avec le prépuce sanglant de son fils, et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », et lui sauve la vie.

Pour les effrontés rationalistes, pour les incroyants irréductibles, je propose cette dernière interprétation : le sang du fils contenait de précieux anticorps, des antibiotiques qui guérirent l’infection génitale de Moïse.

Qui est ce passant solitaire ?


Les coïncidences, quelles que soient leurs raisons profondes, cachées, donnent toujours à réfléchir. Il ne s’agit pas de « réfléchir » aux questions de déterminisme et de contingence tellement débattues, et non encore tranchées. Il s’agit plus simplement, plus poétiquement, de noter des convergences, de suivre des variations, de poser des hypothèses nouvelles sur les permanences de l’esprit à travers les âges, et à travers les peuples.

Pour illustrer ce point je voudrais rapprocher des pensées émises par deux poètes, l’un russe, l’autre indien, ayant vécu à peu près à la même époque, et ayant été actifs à l’orée du 20ème siècle, mais dans des contextes fort différents.

Vassili Rozanov écrit dans son livre Esseulement :

« Rien dans toute la littérature russe n’égale ces lignes de Nekrassov :

‘Marchant la nuit dans les rues sombres,

Ami solitaire !’ »

La citation est fort courte, et c’est un petit mystère de tenter de reconstruire l’idée initiale de Rozanov. Qui est cet « Ami » solitaire ? Pourquoi ces lignes transcendent-elles tout le reste de la littérature russe ? Il y a plusieurs interprétations.

Mais ce qui me frappe, c’est que j’ai trouvé, presque simultanément, et vraiment sans m’y attendre, un accent analogue dans le fameux recueil de poésies de Rabindranath Tagore, le Gitanjali :

« Dans cette rue déserte, tu es le passant solitaire.

Ô mon unique ami, mon vieux aimé,

Les portes de ma demeure sont ouvertes –

Ne disparais pas comme un songe. »

Ces deux textes sont très différents, il va sans dire, et pourtant s’en émane un indéfinissable parfum. Plus pratiquement ils partagent trois mots: rue, solitaire, ami.

Ces mots occupent, si l’on peut dire, les trois sommets d’un triangle d’antagonismes, s’opposant les uns aux autres. La rue est en principe un espace public, commun, où l’on passe, dans l’affairement, et non celui de la solitude, que l’on verrait plutôt associée soit à des lieux de nature éloignés des activités humaines, ou à l’enferment privatif du chez soi. Il n’est pas exceptionnel d’y rencontrer des amis, mais par essence la rue favorise plutôt l’anonymat ou l’indifférence.

Il faut donc privilégier une autre piste. Nous ne sommes certes pas dans une scène réelle. Il s’agit d’un songe, ou d’une remémoration, ou encore d’une hallucination.

Qui est l’Ami, cet unique ami, ce vieux aimé ? Qui est ce passant solitaire ?

Il me semble l’avoir moi aussi croisé un jour.

« Je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi »


nî man manam wa nî tou touyî nî tou manî

Je ne suis pas moi, tu n’es pas toi, et tu n’es pas moi

ham man manam wa ham tou touyî ham tou manî

Et pourtant je suis moi, et tu es toi, et tu es moi

man bâ tou chunânam aï nagâr khotan

Je suis ainsi à cause de toi, beauté de Khotan !

kândâr ralatham ki man tou am iâtou man

Et je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi.

(Rûmî)

« Voir Dieu »


 

Maïmonide use souvent des mots comme d’armes à double usage, positif et négatif, réel et métaphorique. Ainsi dans ce passage consacré à la « vision de Dieu », c’est le mot « voir » qui est mis fondamentalement en question :

Il a été dit : « Et Moïse cacha son visage, car il craignait de regarder vers Dieu » (Ex. 3,6), où il faut aussi avoir égard à ce qu’indique le sens littéral ; savoir, qu’il avait peur de regarder la lumière resplendissante (du buisson ardent), – non pas que les yeux puissent percevoir la divinité [qu’elle soit exaltée et élevée bien au-dessus de toute imperfection!]. Moïse mérita pour cela des éloges, et le Très-Haut répandit sur lui sa bonté et sa faveur tellement, que dans la suite il a pu être dit de lui ; « Et il contemple la figure de Dieu » (Nb. 12,8) ; car les docteurs disent que c’était là une récompense pour avoir d’abord « caché son visage afin de ne pas regarder vers Dieu » (Berakhot 7a). Mais pour ce qui concerne « les élus d’entre les fils d’Israël » (Ex. 24,11), ils agirent avec précipitation, laissant libre cours à leurs pensées ; ils perçurent (la divinité) mais d’une manière imparfaite. C’est pourquoi on dit d’eux : «  Et ils virent le Dieu d’Israël, et sous ses pieds, etc. » (ibid. v. 10), et on ne se borne pas à dire simplement : « Et ils virent le Dieu d’Israël », car l’ensemble de la phrase n’a d’autre but que de critiquer leur vision, et non pas de décrire comment ils avaient vu. Ainsi donc, on n’a fait que critiquer la forme sous laquelle ils avaient perçu (Dieu) et qui était entachée de corporéité, ce qui était le résultat nécessaire de la précipitation qu’ils y avaient mise avant de s’être perfectionnés. (…) « Les élus d’entre les fils d’Israël » ayant fait des faux pas dans leur perception, leurs actions aussi furent troublées par là, et ils penchèrent vers les choses corporelles, par le vice de leur perception ; c’est pourquoi l’Écriture dit : « Et ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent ». (Ex. 24,11)

Dans ce texte Maïmonide ne nie pas que les « élus d’entre les fils d’Israël » aient vu Dieu. Il ne fait que suggérer que cette vision était fortement entachée de « corporéité », de par la discrète métonymie qui survient en contrepoint. Des hommes qui auraient « vu Dieu » iraient-ils, sans transition, « manger et boire » ?

Maïmonide ne s’intéresse pas à ce que les « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » ou « ne pas voir ». Il ne cherche pas critiquer leur prétention à avoir « vu ». Il s’intéresse seulement au fait qu’ils ont « vu », « mangé » et «bu », presque dans le même mouvement, ce qui implique une forme d’homogénéité, d’intégration, d’unicité à ces trois types d’action, pourtant fort différentes. Le « manger » et le « boire » portent une ombre rétrospective, sur le « voir », dans ce contexte si particulier. Maïmonide ne nie pas leur « vision », il se contente de la dévaloriser implicitement, mais de façon radicale, en la matérialisant, en la banalisant, en la laminant en quelque sorte.

Mais il y a bien d’autres critiques possibles, plus radicales encore. Par exemple, Rachi estime dans son célèbre commentaire : « Ils ont regardé et ils ont contemplé, et pour cela ils ont mérité le châtiment mortel. » Il ajoute que le Saint, Béni soit-Il, attendit le jour de la dédicace du Tabernacle, et alors un feu de l’Éternel les brûla et les dévora à l’extrémité du camp. Dans un commentaire supplémentaire du commentaire de Rachi (édition de 1987 réalisée sous la direction de E. Munk), je lis aussi ceci : « Ils cherchaient à pouvoir glisser au moins un rapide coup d’œil sur la Divinité, en y jetant, en quelque sorte, un regard à la dérobée. »

Contemplation ou rapide coup d’œil? Peu importe. Le même châtiment attend ceux qui ont posé leur regard sur ce phénomène transcendant : la mort par foudroiement, – non pas sur le champ [pour ne pas gâcher la réception de la Torah, dit Maïmonide], mais un peu plus tard, après la fête du Tabernacle, et en dehors de la vue du peuple, à l’extrémité du camp. Une véritable exécution, dans le style maffieux, si j’ose dire. (Car s’il s’agissait pour Dieu de donner une leçon à son peuple, pourquoi ne pas le faire devant tous, pour mieux frapper les esprits?)

Mais poursuivons le questionnement. Quelle fut la faute la plus grande des « élus d’entre les fils d’Israël »? D’avoir « vu » la Divinité, de l’avoir « vue » à la dérobée, ou de l’avoir « vue », – puis d’avoir « mangé et bu » ? La réponse varie selon les commentaires, comme on a pu en juger.

Pour ma part, et bien modestement, je ferai un autre commentaire encore. Je note que Moïse lui-même, et plusieurs « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » Dieu et ne pas mourir sur le champ. C’est un point important à noter. Il est en effet dit ailleurs dans la Torah qu’on ne peut voir Dieu sans mourir. Il est donc possible, semble-t-il, de voir la Divinité et de survivre quelque temps.

Le cas de Moïse mis à part, on apprend donc que les autres « regardeurs » ont été châtiés un peu plus tard. Mais on peut aussi toujours imaginer que ceux qui avaient pu entr’apercevoir la Divinité (à supposer qu’ils aient en effet pu la regarder à la dérobée, – ce que nie Maïmonide, mais que reconnaît Rachi), les « regardeurs » auraient pu avoir la vie sauve, s’ils avaient prié, ou médité sur le phénomène en se demandant pourquoi ils avaient aussi vu les « pieds » de la divinité, ou s’ils avaient évité de « manger et boire » juste après avoir « vu », ou encore s’ils s’étaient livrés à quelque acte de repentance pour avoir cédé à ce désir, somme toute compréhensible, d’avoir jeté un regard dérobé sur un phénomène si extraordinaire ?

Jamais ainsi avant


 

Je n’avais jamais été ainsi avant.

Je n’avais jamais été mis hors de mes sens, aliéné.

J’étais sage, jadis, comme vous,

Non pas fou, dément, cassé,

Comme aujourd’hui.

Je n’admirais pas une vie sans attache, sans existence.

J’avais l’habitude de demander :

Qui est-ce ? Qu’est-ce que cela ?

Et continuais de chercher sans cesse.

Pour vous qui êtes sages,

Qui êtes assis et qui pensez

Que probablement j’étais ainsi avant,

Je n’ai pas beaucoup changé.

Je cherchais à être meilleur que les autres.

Je n’avais pas été traqué,

par un Amour toujours croissant.

Je cherchais à m’élever au-dessus du ciel,

avec mon ambition,

et je ne savais pas,

que j’errais seulement dans le désert.

Finalement j’ai déterré

Du sol un trésor.

Rûmî. (Ghazal 1506)

Le faucon persan


Comme annoncé, je reviens à un ghazal de Rûmî dont j’avais cité les deux premiers vers il y a peu.

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

C’est une traduction de Christian Jambet. Fort bonne, naturellement, mais je la trouve cependant un peu précieuse, contournée, trop écrite, ‘française’. J’ai donc consulté quelques dictionnaires et plusieurs grammaires. Le persan est une langue fascinante, indo-européenne dans sa structure profonde, mais aussi fort mâtinée d’arabe. Sa graphie lui a été imposée par les conquérants. Il en résulte une langue qui est une étonnante synthèse de l’Inde, de l’Europe et de l’Arabie, et qui en fait unique au monde, par sa capacité à créer des ponts entre des mondes qui se côtoient.

Pour Rûmî, après réflexion et quelques recherches, je préfère tenter une traduction presque mot à mot, pour rester plus proche de la pensée initiale, me semble-t-il. Voici:

L’amour de mon Aimé m’a mis hors de mon âme – dans le froid.

عشق جانان مرا زجان ببريد

[‘ishq jânân marâ z jân bebarîd]

L’âme dans l’amour, dans sa profondeur – est hors d’elle, en liberté.

جان بعشق اندرون زجود برهيد

[jân b ‘ishiq androun z joud berhïd]

Il s’agit d’un poème d’amour mystique. Des mots comme « retrancher » paraissent trop loin du sujet.

Le ghazal continue ainsi :

Comme l’âme est nouvelle et l’amour éternel,

Elle reste ici, dans l’existence, mais là-haut est le point suprême.

L’amour de l’Aimé est semblable à l’aimant,

Il attire l’âme tout près de lui.

Il fait s’envoler loin de soi le faucon de l’âme.

L’âme perdue loin d’elle-même se met à vivre.

Après quoi elle revient.

Les liens de l’amour soudain l’enveloppent.

Il lui donne un suc à boire, fait de l’amour vrai.

Et il n’y a plus en elle d’autre foi.

C’est là le signe de l’amour qui commence.

Personne n’atteint le point où il finit.

La batterie de cuisine du chercheur de sagesse


« Quatre genres d’hommes s’assoient devant les sages : l’éponge, l’entonnoir, le filtre et le tamis. L’éponge absorbe tout ; l’entonnoir fait pénétrer d’un côté et fait ressortir de l’autre ; le filtre fait sortir le vin et retient la lie ; et le tamis fait sortir la farine et en retient la fleur. »

Pirqé Avot, Ch. 5, michna 15

Voilà un texte, drôle au demeurant, qui pique la curiosité. On est titillé. Quel est le meilleur de ces quatre genres d’hommes, pour ce qui relève de la sagesse ? A priori je pourrais dire le tamis, et peut-être, dans un autre genre de performance, l’entonnoir, ou encore l’éponge? Mais pas le filtre, qui ne retient que la lie des propos des sages !

Que nenni ! J’ai tout faux !

Rabbi Hayim de Volozyne propose une lecture plus incisive : « L’éponge » : dans une éponge pénètre toutes sortes de boissons et, lorsqu’on la presse, elle rejette un liquide unique qui est le mélange de toutes les boissons différentes qu’elle a absorbées ; de même le disciple qui a reçu de son maître plusieurs explications et plusieurs sujets, les uns après les autres, et qui ne sait pas énoncer chaque chose distinctement dans un ordre correct lorsqu’on l’interroge, mais mélange toutes les explications par incompréhension du contenu propre à chaque élément.

« L’entonnoir » est celui qui oublie régulièrement ce qu’il a entendu de son maître, aussitôt après l’avoir entendu.

« Le filtre fait sortir le vin et retient la lie », la parabole désigne celui qui a l’esprit droit et sélectionne les explications vraies et bonnes, puis les « sort » en les communiquant ; et il « retient la lie », c’est-à-dire qu’il ne dit pas ce qui n’est pas juste ni vrai, car il sait que parfois, dans l’étude de la halakha, se présentent au début à l’esprit maintes réflexions incorrectes et que ce n’est seulement qu’après étude que Dieu l’aide et l’éclaire pour le conduire à la vérité.

« Le tamis fait sortir la farine et retient la fleur », c’est l’inverse du filtre ; c’est-à-dire qu’il a l’esprit particulièrement tordu et qu’il lui semble que les réflexions fausses qui se présentent en premier à son jugement sont vraies, tandis que les réflexions véritablement justes qui lui viennent après étude il ne les communique jamais. La conséquence de notre explication est que le « filtre » est la meilleure des quatre mesures citées et le « tamis » la pire d’entre elles.

Maintenant à nous de jouer. Je voudrais prolonger ce jeu, et proposer d’autres métaphores, pour élargir le champ des « genres » de chercheurs de sagesse.

Sans trop prendre le temps, j’avance incontinent la râpe, le tire-bouchon, la cuiller, le couteau, la fourchette et la louche.

Je suis loin d’atteindre le centième de la science des Pères, mais on peut toujours tenter sa chance !

La « râpe » s’attaque au morceau de fromage, même lorsqu’il est très dur, et le réduit en filaments aisément consommables. Le « tire-bouchon » permet à l’évidence d’ouvrir la bouteille et d’en extraire le nectar. La « cuiller », quoi de mieux pour la soupe ? Le « couteau », comment ne pas faire l’éloge de sa fine lame ? La « fourchette » saisit correctement la nourriture dans l’assiette. La « louche » puise généreusement dans la soupière et distribue à tous sa juste portion.

Hmmm !… Voilà autant de bons et fidèles instruments !

Alors, quelle est la meilleure métaphore applicable au chercheur de sagesse ?

La « râpe » est parfaite pour le fromage, mais beaucoup moins indiquée pour la viande, le poisson ou le pain. Veut-on manger de la charpie ? Le « tire-bouchon » débouche, d’accord, mais ne retient rien par lui-même. Le nectar est pour les autres. La « cuiller » ne fonctionne correctement qu’à l’endroit. Si on y va avec le dos de la cuiller, il y a peu de chances de succès. Le « couteau » coupe et incise, certes, mais il lui manque encore la fourchette pour le faire proprement. Il est inutile, seul. Et que fait-il d’ailleurs des nourritures liquides ? La « fourchette » n’a pas son pareil pour porter la nourriture à la bouche, mais des civilisations entières, comme la chinoise ou l’indienne, l’ignorent et la méprisent comme barbare, lui préférant les baguettes. La « louche » est pratique et généreuse, mais elle manque singulièrement de finesse.

Que conclure ?

La sagesse a mille éclats divers. Que dis-je ! Elle peut être représentée comme des milliards et des milliards d’étincelles, ou autant de miroitements qu’il y a de grains de lumière dans l’univers – multipliés par leurs innombrables interactions, ou alors comme autant de torrents infinis de flamme pure, ou encore comme un fleuve lent, magmatique, de toutes les matières en fusion, ou encore comme une éblouissante mais douce lueur, un véritable oxymore de clarté et de secret.

Alors je ne vois pas quelle batterie de cuisine, tout entière assemblée, pourrait suffir au chercheur de toute cette sagesse.

Une histoire d’amour soufie


Vers le milieu du 13ème siècle, à Konya, un certain Rûmî – Jalal-od-Dîn de son prénom [« Splendeur de la religion »], tomba amoureux d’un soufi errant, Shams-od-Dîn [« Soleil de la religion »]. Le premier était originaire de Balkh dans le Khorassan, le second de Tabriz, aux confins de l’Iran et de l’Afghanistan. Leur première rencontre eut lieu au bazar. Shams-od-Dîn interpella Jalal-od-Dîn en lui demandant à brûle-pourpoint : « Qui est le plus grand, Muhammad ou Bâyazid ? » Rûmî s’étonna de la question. Muhammad n’était-il pas l’Envoyé de Dieu, le sceau des Prophètes ? Et Bâyazid, un simple mystique, un saint parmi tant d’autres ?

Shams-od-Dîn lui demanda alors comment il expliquait que le Prophète Muhammad ait dit à Dieu : « Je ne T’ai pas connu comme il fallait Te connaître. » , et que pour sa part, Bâyazid avait déclaré : « Gloire à moi ! Que haute est ma dignité ! »

On rapporte que Rûmî s’évanouit sur le champ.

Une petite explication s’impose, peut-être. D’un côté Muhammad possède, on le sait, un statut unique en Islam. Mais de l’autre, et de son propre aveu, Muhammad a avoué ne pas avoir « connu » la Divinité comme il le fallait, – alors que Bâyazid assume intégralement la reconnaissance de son union mystique avec Dieu. Il ne faut pas comprendre son « Gloire à moi ! » comme un cri d’orgueil, blasphématoire, sacrilège. C’était au contraire la révélation spontanée que le moi intérieur de Bâyazid s’était désintégré, qu’il avait entièrement fondu, comme neige au soleil de l’amour divin.

Shals-od-Dîn proposa d’autres paradoxes mystiques à son amant. « Je suis le secret des secrets, la lumière des lumières ; les saints eux-mêmes ne peuvent comprendre mon mystère. » Il se présentait comme s’il était une sorte de théophanie, une manifestation tangible de l’essence de la déité, une version visible de son mystère… Il était l’Aimé, et l’Amant par excellence, et l’incarnation du secret de l’Amour.

L’amour des deux soufis dura un peu plus d’un an, puis Shams-od-Dîn disparut, et Rûmî ne le retrouva pas malgré ses recherches désespérées, allant même jusqu’à Damas. La perte lui fut intolérable. Il en tira le suc et la moelle de sa poésie amoureusement mystique et mystiquement amoureuse.

Rûmî est connu pour être le fondateur du mouvement des derviches tourneurs. Mais il fut aussi un écrivain prolifique. Le Livre du Dedans ou Le Menesvi en témoignent.

Aujourd’hui je voudrais seulement évoquer quelques vers extraits du recueil de ses ghazals.

 

Pour moi, l’emploi c’est d’être sans emploi.

J’aime. De l’amour pour toi, nulle honte sur moi.

Depuis que le lion des chagrins que tu causes a fait de moi sa proie,

Sinon la proie de ce lion, je ne suis pas.

Au fond de cette mer, quelle perle éclatante tu es,

De sorte qu’à la façon des vagues je ne connais point le repos.

Aux lèvres de cet océan de toi, je demeure, fixé à demeure.

Ivre de tes lèvres, bien que d’étreinte pour moi il n’y ait pas.

Je fonde ma substance sur le vin que tu apportes,

Car de ton vin nulle mauvaise langueur ne me vient.

Ton vin descend pour moi du ciel.

Je n’ai pas de dette à l’égard du suc pressé de la vigne.

Ton vin tire la montagne de son repos.

Ne me fais pas honte si j’ai perdu toute dignité.

Je me saisis du royaume de ce monde comme fait le soleil,

Bien que je n’aie troupes ou cavaliers (…)

Commentaire : Pourquoi ce mot de « honte » (employé ici à deux reprises, mais dans deux sens différents)? Pourquoi cette « perte de dignité » ? L’Amant est complètement ivre. Son amour est aussi large, aussi brûlant, aussi universel que le soleil de l’univers. Alors, pourquoi évoquer la honte?

L’Amant se sent tout puissant, comme le soleil, mais il est seul, comme lui aussi.

Il me semble que la honte submerge l’Amant qui se désespère, dans la solitude, par faiblesse, malgré toutes les preuves (passées). L’Aimé a disparu soudain, sans prévenir, sans explication, sans retour. Pourquoi ? Comment ? Le doute percole. La morsure étreint. La souffrance ravage. Ce mouvement du cœur, irrésistible, ce manque de foi, irrémissible, est aussi faiblesse incommensurable, rapportée à la Seigneurie la plus élevée, au plus haut des cieux. D’où la honte. Et la confusion. Qui est le cœur? Où est-il ?

Une réponse gît peut-être dans ce second extrait:

Comme la rose, de tout le corps je ris et non par la bouche seule,

Car je suis, moi sans moi, avec le roi du monde, seul.

Ô porteur de flambeau, du cœur à l’aube ravisseur,

Conduis l’âme au cœur, ne reprends pas le cœur seul !

De colère et d’envie, l’âme ne rends pas étrangère au cœur,

Celle-là, ne la délaisse pas ici, celui-ci ne l’invite pas seul !

Lance un message royal, fais une convocation générale !

Jusques à quand, Sultan, celui-ci avec toi et celle-là seul ?

Comme la nuit dernière si tu ne viens pas ce soir, si tu fermes les lèvres,

Cent cris nous pousserons. Âme ! Nous ne lamenterons pas [sic] seuls.
Commentaire : Plusieurs voix s’élèvent dans ce poème. Plusieurs sujets parlent. Il y a le porteur de flambeau, le cœur, l’âme, – et le roi du monde. Le cœur, qui est comme la rose et qui rit, c’est aussi Shams-od-Dîn. L’âme c’est aussi Rûmî. Le porteur de flambeau est au service du roi du monde, qui n’est autre que la Divinité.

Voilà ce qui se joue. Le porteur de flambeau, qui incendie le cœur, l’a transporté à l’aube jusqu’au roi du monde. Alors l’âme restée seule gémit. Elle soupçonne le porteur de flambeau d’avoir succombé à la colère et à l’envie, et d’avoir ravi le cœur à l’âme, pour les séparer, les isoler. Le cœur retrouve sa place auprès du roi du monde.

Alors Rûmî apostrophe le porteur de flambeau : « Ne rends pas l’âme étrangère au cœur ! Ne la délaisse pas ici, pendant que tu invites le cœur, seul [à monter auprès du roi].»

Puis Rûmî s’adresse directement au roi du monde, au Sultan du ciel. « Lance une convocation royale et générale ! Que le cœur et l’âme ne restent pas seuls ! »

Mais le temps passe, et la journée prend fin. La prochaine fois je commenterai d’autres ghazals de Rûmî. L’un qui commence ainsi :

Par ce vin je ne sais comment je suis pure extinction de moi-même,

Par cette absence de lieu, je ne sais où je suis.

Et l’autre commence de cette façon :

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

(Trad. du persan: Christian Jambet, in  Jalâloddin RûmÎ, Soleil du Réel)

 

 

 

Comment marchander (avec succès) avec Dieu.


Le prophète Isaïe a été scié en deux, avec une scie à bois, sur l’ordre de Manassé, roi de Juda. Il avait été accusé devant ce roi par Béchira, qui prophétisait lui aussi à Jérusalem.

Quelle était l’accusation ? Isaïe avait appelé Jérusalem « Sodome », il avait prédit qu’elle serait dévastée ainsi que les autres villes de Juda, que les fils de Juda et de Benjamin iraient en captivité, et que le roi Manassé serait mis dans une cage avec des chaînes de fer. Béchira affirmait qu’Isaïe haïssait Israël et Juda. Mais le plus grave, c’est qu’Isaïe avait osé dire : « Je vois plus loin que le prophète Moïse ». Moïse avait dit : « Nul homme ne verra le SEIGNEUR et vivra. », et Isaïe l’avait contredit : « Moi, j’ai vu le SEIGNEUR, et voici que je suis vivant. »

Isaïe a raconté cette vision en détail à Ézéchias, roi de Juda et père de Manassé, ainsi qu’à plusieurs prophètes, dont Michée. En voici un résumé. Un ange fait monter Isaïe au firmament, puis dans les six premiers cieux, et enfin il accède au septième ciel. Là, il voit « quelqu’un debout, dont la gloire dépassait tout, une gloire grande et admirable ». L’ange lui dit :« Celui-ci est le Seigneur de toute la gloire que tu as vue ». Isaïe vit aussi un autre être glorieux semblable. Au premier. Il demanda : « Qui est celui ci ? ». L’ange répondit : « Adore-le, car celui-ci est l’ange du Saint-Esprit, qui a parlé en toi, ainsi que dans les autres justes. »

Mais ce n’était qu’un préliminaire. Isaïe continue:

« Et, les yeux de mon esprit étant ouverts, je vis une grande gloire (…) Et mon Seigneur, ainsi que l’ange de l’Esprit, s’approcha de moi, et il dit : « Regarde, puisqu’il t’a été donné de voir le SEIGNEUR ; et, à cause de toi, ce pouvoir a été donné à l’ange qui est avec toi. » Et je vis que mon Seigneur adorait, ainsi que l’ange de l’Esprit, et tous les deux glorifiaient ensemble le SEIGNEUR. »

(Ascension d’Isaïe, 9, 27-40)

Isaïe affirme avoir vu le SEIGNEUR, Yahvé-Dieu, en l’année de la mort du roi Ozias (~740). «Je vis le SEIGNEUR assis sur un trône grandiose et surélevé (…) ». Bouleversé, il s’écrie: «  Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au sein d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaot. » (Is. 6, 1-5)

Le prix à payer pour cette vision en état d’impureté sera relativement léger. Un séraphin vola vers Isaïe, et lui toucha la bouche avec une braise prise avec des pinces.

Plus tard, il devra finalement payer de sa vie, son corps étant scié en deux.

Lorsque Isaïe vit Dieu, celui-ci lui dit : « Va, et tu diras à ce peuple : Écoutez, écoutez, et ne comprenez pas, regardez, regardez, et ne discernez pas. Appesantis le cœur de ce peuple, rends-le dur d’oreille, englue-lui les yeux. » (Is. 6,9-10)

On peut tirer deux leçons. D’abord une surprise. Isaïe voit Dieu face à face, dans toute sa gloire, mais ne meurt pas, contrairement à ce que Moïse avait affirmé. D’autre part, toute cette gloire divine et révélée se révèle en fait fort décevante quant au message à délivrer au retour sur terre. Le Dieu infiniment glorieux renvoie Isaïe vers son peuple avec un discours inaudible, incompréhensible, et une mission paradoxale. Il doit rendre ce peuple appesanti, dur d’oreille, et lui engluer les yeux.

Mais ne l’était-il pas déjà assez ? Et Isaïe ne remet pas en cause la mission qui lui est impartie.

Pourquoi tant d’honneur pour le seul Isaïe, et tant de sévérité pour le peuple ?

A titre de comparaison, je voudrais rappeler ce qui arriva à Esdras. Esdras aussi eut une vision. Les anges Michel, Gabriel, Raphaël et Ouriel le placèrent sur un « nuage de flammes » et l’emmenèrent jusqu’au septième ciel, lui aussi. Mais arrivé là, et contrairement à Isaïe, Esdras ne vit que « le dos du Seigneur », notant : « de fait, je n’ai pas mérité de voir autre chose. »

Mais au moins, Esdras tente alors d’intervenir en faveur des hommes. Devant le dos du Seigneur, il dit immédiatement, spontanément: « Seigneur, épargne les pécheurs ! »

Commence alors une assez longue disputation entre Dieu et Esdras.

Esdras lui demande par exemple : « Comment es-tu juste, comment es-tu tout-puissant, comment es-tu miséricordieux, et comment l’es-tu dignement ? » Il demande aussi ce qui arrivera le dernier jour. Le Seigneur lui répondit : « La Lune deviendra sang au dernier jour, et le soleil s’écoulera dans le sang de celle-ci. » Ce qui attire cette réplique d’Esdras : « Le ciel, en quoi a-t-il péché ? » Le Seigneur répondit : « Ce ciel regarde les malices des humains. »

Esdras cherche encore à plaider la cause des hommes.

Il attaque sur un point sensible : l’élection.

Esdras dit à Dieu : « Par la vie du Seigneur ! Je vais plaider pour de bon contre toi à cause de tous les hommes qui n’ont aucune place parmi les élus ! »

Le Seigneur répondit : « Mais toi tu seras élu avec mes prophètes ! »

Esdras lui dit : « Les pécheurs, qui les a modelés ? »

Le Seigneur répondit : « C’est moi. »

Esdras lui dit : « Si en même temps que les pécheurs, moi aussi j’ai bien été créé par toi, alors il vaut mieux me perdre, plutôt que le monde entier ! »

(Vision d’Esdras, 87-89a)

Comparaison n’est pas raison. Mais un voilà un grand prophète, Isaïe, qui a l’insigne et unique privilège, refusé à Moïse même, de voir l’infinie gloire de Dieu, et qui s’en revient avec la dure mission d’enfoncer encore plus son peuple dans l’erreur et l’ignorance.

Et voilà un prophète, Esdras, qui n’a pu voir que le « dos du Seigneur », mais qui n’hésite pas à plaider à plusieurs reprises la cause des hommes, et finalement est même prêt à renoncer à son élection et à se perdre, en échange du salut du monde.

Comment interpréter cela ?

Une partie de la réponse tient dans la concession que le Seigneur fit alors en réponse à Esdras et en faveur des hommes. « Que les pécheurs puissent se reposer de leurs peines depuis la neuvième heure de la veille du sabbat jusqu’au deuxième jour de la semaine ; mais que pendant les autres jours, ils subissent les châtiments en retour de leurs péchés. »

Cela fait quand même une bonne moitié de semaine : depuis le vendredi après midi jusqu’au lundi minuit, trois jours et demi de grâce.

Pensez à ce qu’aurait pu obtenir Isaïe s’il avait commencé à marchander avec Dieu, au lieu de se laisse captiver par sa vision de gloire.

Une kippa à Marseille et un fez à Fès


Le poète est assez seul, de nos jours. Il manque au monde, et il le comble dans le même temps, par ce vide signifié, cet espoir sensé.

Le poète vit du grésillement des passés ; il songe à l’intensité des brûlures futures.

« Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville », cette litanie ramassée par Char, dans le bandeau de Fureur et mystère (1948), aligne à la parade quelques poètes multiséculaires, parce que, dit-il, ils sont parvenus « à l’incandescence et à l’inaltéré ».

On pourrait poser d’autres noms, pour donner le change. Homère, Tchouang-tseu, Zoroastre, Campanella, Donne, Chateaubriand, Baudelaire, Jaurès, Gauguin, Bradbury. Ce serait une mince autre ligne dessinée dans l’horizon des mémoires. Il y en aurait des milliards, des millions de milliards, de ces lignes de noms, de ces arraisonnements de rêves. Et chacune aurait sa suave saveur, révélerait son éveil, liquéfierait l’esprit et embraserait l’âme choisie d’un scintillement inextinguible.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut des temps où le poète n’était pas seul.

« Tous les poèmes récités et tous les chants sans exception, ce sont des portions de Vishnu, du Grand Être, revêtu d’une forme sonore » explique René Daumal, (Pour approcher l’art poétique Hindou, Cahiers du Sud, 1942). Il avait appris le sanskrit pour pouvoir bien traduire, en poète résonant, les Védas ou les Upanishads. Arriva-t-il à ses fins ? Obtint-il l’incandescence ?

L’Hymne 69 du Rig Veda fut un premier défi à sa fraîche science :

« Flèche ? Non : contre l’arc c’est la pensée qui est posée.

Veau qu’on délivre ? Non, c’est elle qui s’élance au pis de sa mère ;

Comme un large fleuve elle trait vers la pointe son cours

Dans ses propre vœux le liquide est lancé. »

Daumal – comme un liquide – s’est lancé seul, pendant la montée du nazisme, puis pendant la 2ème Guerre Mondiale, dans l’océan des métaphores, dans l’infini d’une langue morte vivante, dans ses cris, dans ses hymnes, dans tous les souffles qui nous en parviennent.

« Racines-en-haut et branches-en-bas,

impérissable on dit l’Açvattha.

Les Mètres sont ses feuilles,

et qui le connaît connaît le Savoir (le Véda). »

Daumal traduit cette première strophe du chapitre 15 de la Bhagavad Gîta (le Chant du Bienheureux) dans un style heurté, fidèle et concis. Emile-Louis Burnouf avait proposé une version plus coulante en 1861 :

« Il est un figuier perpétuel, un açwattha,

qui pousse en haut ses racines, en bas ses rameaux,

et dont les feuilles sont des poèmes :

celui qui le connaît, connaît le Veda. »

Qui est ce figuier, cet açwattha ? C’est le Bienheureux (Bhagavad), bien sûr. Mais qui est le Bienheureux ?

Burnouf indique que c’est Krishna, la 10ème incarnation de Vishnou.

Mais en consultant la Katha-Upanishad (2ème Lecture, Liane 3), je retrouve l’image du figuier éternel :

« Racines en-haut, branches en-bas

est ce figuier éternel,

c’est lui le resplendissant, lui le brahman,

lui qui est appelé immortel,

sur lui s’appuient tous les mondes,

nul ne passe par-delà lui.

Ceci est cela. »

Le Bienheureux, le Figuier sont aussi des métaphores du brahman.

Mais qu’est-ce qu’être « bienheureux » ? Qu’entend-on par la félicité (ânanda) du « Bienheureux »?

La Taittirîya-Upanishad propose une réflexion sur le sujet. Prenez un jeune homme, bon, rapide, fort, instruit dans le Véda, et possédant toute cette terre pleine de richesse. Voilà l’unique félicité humaine. Or, cent félicités humaines ne sont qu’une seule félicité de Gandharva. Cent félicités de Gandharva sont une seule félicité de dieux nés depuis la création. Et l’on continue ainsi la série avec un facteur multiplicatif de 100 à chaque étape, en énumérant successivement d’autres dieux devenus dieux par l’acte, puis Indra, puis Brihaspati, puis Prajâpati, et enfin brahman.A toutes les étapes, y compris la dernière, la félicité ressentie est la même que celle de « l’homme versé dans les Veda, non affecté par le désir. »

La Bhagavad-Gîta est l’un des plus beaux textes de l’humanité.

J’aimerais bien pouvoir la porter fièrement sur la tête, comme une kippa à Marseille, une burqa à Kaboul, un masque à Venise, un turban à Jaipur, une calotte au Vatican, un fez à Fès.

« Je suis la fin du judaïsme »


Trente-huitième jour

Le philosophe Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets cette phrase pour le moins curieuse : « Je suis la fin du judaïsme ». Dans quel contexte ? Il est parti d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il traduit et développe à sa manière, et qu’il adapte à sa propre réflexion de cette façon: « Qu’est ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

Qu’est-ce que Derrida aime ? Le judaïsme. Qui aime-t-il ? Sa mère, qui est alors agonisante. Mais qu’est-ce qu’il aime par-dessus tout ? Dieu ? « Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, plus de quinze siècles après saint Augustin. Il aime par-dessus tout ce Dieu unique, unique comme un événement peut être unique. Comme la naissance est unique, ou comme la mort est unique.

La mort de sa mère représente pour Derrida la fin d’un judaïsme. Après ce judaïsme il faudra en fonder un autre. Derrida dit alors qu’il est la « fin du judaïsme », du judaïsme tel que sa mère vivante l’incarnait encore, et auquel sa mère vivante donnait son visage.

Mais ce visage maternel désormais disparu, quoique ineffaçable, et son propre visage, à lui Derrida, défiguré, paralysé, le propulsent dans un avenir imprévisible. « C’est fini ». Derrida sait désormais qu’il est bien la fin de ce judaïsme, ce qu’il généralise (peut-être imprudemment?) en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Jacques Derrida dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui ». En fait il se peut qu’il veuille même (ainsi qu’il le dit p. 206 de Circonfession) fonder une autre religion, et même, par sa philosophie, refonder toutes les religions.

Quelle différence y a-t-il entre cette nouvelle religion de Derrida et le christianisme (qui était déjà aussi une sortie du judaïsme, en vue d’une « refondation » dans une « autre » religion) ? La réponse de Derrida semble simple : « le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

A vrai dire, et pour ma part, j’estime que ces deux points peuvent se discuter, pour le moins… La lettre est toujours là, dans le christianisme, quoi que Derrida en pense. Les Bibles abondent. La Septante, la Vulgate et la traduction de Luther témoignent de la vigueur de la lettre dans les « nations ». La lettre reste là, mais c’est la question de l’esprit qui est posée, toujours, encore et à nouveau. Quant à la circoncision, elle n’a pas été abandonnée, non plus. Seulement il s’agit moins de celle du prépuce, que de celle du cœur, et aussi de celle des yeux et des oreilles. Il s’agit toujours d’ouvrir. Mais la question est maintenant : ouvrir quoi ? Et pour quoi ?

Mais si Derrida se dit, contre le christianisme, fidèle à la lettre et à la circoncision, en quoi innove-t-il alors ? En quoi peut-il prétendre fonder une autre religion, qui serait après la « fin du judaïsme » un « autre judaïsme » ?

Consultons son programme de refondation. Il s’agit, dit Derrida, de « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ».

Petit examen critique de ce programme.

« Refonder les religions en s’en jouant ». Il n’y a pas d’enjeu là où il n’y a rien qu’un jeu. Le jeu, précisément, c’est ce qui en dépit de l’apparence des mots, ne présente que des pseudo-enjeux, des enjeux de plastique. On ne peut rien fonder sur le jeu. Car quand la fondation « joue », quand elle a « du jeu », alors c’est qu’elle tremble, qu’elle vacille, et qu’elle ne peut rien assurer de stable.

« Réinventer la circoncision ». OK. Mais en quoi cela est-il neuf par rapport à ce que disait déjà saint Paul sur la nouvelle circoncision, non celle du prépuce (qu’il disait laisser à saint Pierre) mais bien celle du cœur ?

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ». Selon les termes mêmes de Derrida, la circoncision est un acte unique, un événement fondateur. En quoi et comment les prépuces de chair se reforment-ils spontanément ? Ou alors la dé-circoncision n’est-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Mais alors ne se ramène-t-on pas au cas précédent et à la proposition de saint Paul ?

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Mais là il ne s’agit plus de jouer (avec Dieu?) mais de « déjouer Dieu » (!). Le mythe de Babel nous avait pourtant mis sur la piste. Le Dieu-Un n’est-il pas opposé à l’idée même d’une langue une parmi les hommes ? Pourquoi donc ce Dieu – qui a permis la « confusion des langues » – voudrait-il maintenant se les « réapproprier », et donc par là-même les unifier? Et d’ailleurs, ne seraient-elles pas infinies les limites d’une langue une, pour dire la diversité elle-même infinie des possibles, des pensées, des images, des rêves, des fulgurances ? L’existence même des « intraduisibles » parmi les langues des hommes, n’est-elle pas une sorte de preuve de l’impossibilité (et de l’inutile pauvreté) de l’idée de langue une ?

Ce que j’aime chez Derrida, c’est qu’il est prêt à prendre tous les risques de la parole. Il en joue, la déjoue et la met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque. Ainsi :

« Je suis le dernier des Juifs. »

Petit voyage de la Syrie à l’Afghanistan en passant par l’Égypte, à la recherche de l’encre dans le sable


Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs). C’est un philosophe néo-platonicien. Il pense que l’humanité est composée d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et Plotin qui restèrent strictement sur le plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie, comme Syrianos et Proclos. L’âme est appelée, par des pratiques religieuses poussées, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase mystique, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges. Le but est de tenter de s’unir progressivement à l’Un, au Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, Jamblique passe en revue tout ce qu’il sait de la sagesse chaldéo-égyptienne. Il utilise l’idée d’une « dégradation » progressive, d’une chute à partir du Dieu ineffable. Il y a une hiérarchie descendante qui inclut des êtres divins, et comprend les archanges, les anges, les « démons », les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines. Il décrit deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Jamblique croit qu’un contact avec le divin est possible, mais certes pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. » (Les Mystères d’Égypte, I,3). Cette expérience mystique est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. » (Ibid.) Jamblique use des métaphores et des symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des iamges simples mais très efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. » (Ibid. VII, 2)

Et voilà ! Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explication. Il suffit de contempler le Nil et d’en tirer les observations appropriées. D’où vient ce pouvoir anaphorique, anagogique des images égyptiennes ? C’est sans doute que ces images sont d’abord des images des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. » (Ibid. VII, 4)

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, mais dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. » (Ibid. VII, 4)

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, celle de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, multiplient les noms de Dieu, comme si chacun de ces noms divers était une manière unique d’en connaître (c’est-à-dire d’en séparer) un des aspects.

Ici, je voudrais souligner une idée essentielle. Les hommes sont libres d’user de telles ou telles invocations, prières ou formules. Les religions diffèrent d’ailleurs sur ce point et laissent libre cours à leur imagination propre. Ce qui compte vraiment ce n’est pas la lettre même. Ce qui compte c’est de se placer sur le terrain de la langue divine, la langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Mais nous en avons quelques traces, infimes, telles que les « noms » divins, les images, les symboles.

Cela me fait penser à une belle histoire, presque incroyable, de traces infimes perdues dans le sable.

Au début des années 1970, un archéologue français, Paul Bernard, qui dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase. Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard a retrouvé « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »1

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

1Cf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.