Gloire et humiliation


« Mais chez les humbles se trouve la sagesse »i. Dans ce proverbe de la Bible hébraïque, le mot « humble » est traduit d’un mot dérivé du verbe צָנַע, se cacher, s’humilier. Une autre traduction donne d’ailleurs: « Mais auprès de ceux qui se cachent est la sagesse ». L’idée est sans doute que les humbles, les modestes, se cachent pour fuir l’insolence, éviter le mépris.

La sagesse, non plus, n’aime pas l’insolence et le mépris, et préfère sans doute rester elle-même cachée plutôt qu’être vue en leur compagnie.

Mais est-il suffisant d’être humble ou de se cacher pour trouver la sagesse ? Pourquoi cette prime donnée à ceux qui se cachent et à ceux qui s’humilient, quant à leur capacité à accueillir la sagesse ?

Pour faire un pas vers la compréhension, disons un mot du secret, et de la cache.

L’idée de sagesse cachée est ancienne. On la trouve dans nombre de traditions religieuses, exotériques ou ésotériques. « Je te parle, ô Nacitekas, Agni céleste, qui connais l’obtention des mondes sans fin et le séjour. Ô toi, sache-le, [cette sagesse] est déposée dans un lieu secret.»ii

Le secret n’est pas une simple modalité de la vérité ou de la connaissance, semble-t-il. Le secret est un lieu, qui fait partie de la substance même de la révélation. Pénétrer le secret, c’est pénétrer quelque peu dans l’abîme du divin, dans sa texture même. En entrant dans le secret, on entre dans un domaine qui va bien au-delà de l’humain.

« Quand il a médité, en s’appliquant, sur l’union avec l’âme suprême, sur le Dieu difficile à percevoir, qui a pénétré dans le secret, qui s’est posé dans la cachette, qui réside dans le gouffre, – le sage laisse de côté la joie et la peine. »iii

Il n’est pas donné à tous d’imiter le sage. La métaphore du Saint des Saints, ce lieu réservé au seul Grand Prêtre d’Israël, témoigne des barrières inhérentes au mystère.

Ce que toute révélation révèle au fond, c’est que ce qui est révélé n’épuise jamais le mystère, mais l’approfondit sans mesure, et toujours davantage.

Toute révélation, en matière divine, est fondamentalement paradoxale. Les révélations abrahamique, mosaïque ou christique, se veulent certes dévoilement. Elles viennent s’inscrire là où précédemment il y avait le désert, ou le malheur, ou le silence. Mais ces dévoilements sont aussi tout autant des voiles nouveaux, jetés sur des perspectives d’autant plus inconcevables, qu’elles ont été légèrement effleurées.

Toute vraie révélation est réellement dangereuse. Elle menace l’ordre, les habitudes. Combien de prophètes lapidés ou crucifiés pour avoir partagé leur part de révélation? La mort est la compagne la plus proche de la vérité révélée.

« Quand Moïse notre maître dit : « Montre-moi ta gloire » (Ex. 33,18), c’est la mort qu’il demandait, afin que son âme brise la lumière de son palais, qui la sépare de la lumière divine merveilleuse, qu’elle avait hâte de contempler », commente R. Isaac d’Acre.

L’union avec le Divin présente un défi majeur, celui de la dissolution dans l’infini. L’union mystique est comparable à une goutte d’eau dans la mer . « Comme de l’eau pure versée dans de l’eau pure devient pareille à elle, l’âme du sage plein de discernement devient comme le Brahman. »iv

On trouve la même image dans la Kabbale juive, doublée d’une métaphore sur le feu: «  L’âme s’attachera à l’Intellect divin et il s’attachera à elle (…) Et elle et l’Intellect deviennent une même chose, comme lorsque l’on verse une cruche d’eau dans une source jaillissante (…) C’est donc là le secret du verset : « un feu qui dévore le feu ». » (R. Isaac d’Acre).

Une goutte d’eau pure. Une cruche à la source. Pourquoi la sagesse aime-t-elle les humbles, et non les orgueilleux? Pourquoi fuit-elle ceux qui se glorifient ?

Il y a ce curieux passage de Paul qui peut nous mettre sur une piste. « Il faut se glorifier ? Cela ne vaut rien pourtant. (…) Pour moi, je ne me glorifierai que de mes faiblesses. » Paul a en tout temps une « écharde dans la chair » : un « ange de Satan » est chargé de le souffleter pour qu’il ne s’enorgueillisse jamais. Il a demandé à Dieu d’éloigner de lui cet ange satanique. Dieu lui a répondu : « Ma grâce te suffit ; car la puissance se déploie dans la faiblesse. »

Et Paul de conclure : « C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ : car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ».v

Que la faiblesse, la détresse, la persécution, soient une « force », est aujourd’hui, comme hier, difficilement concevable par des esprits formatés pour la survie.

La faiblesse acceptée, assumée, fait pourtant image. Dans le monde, la force et la puissance voilent tout le reste. Mais les humbles ont une chance, dans leur faiblesse, d’entendre non la tempête bruyante ou l’ouragan dévastateur, mais le tendre zéphyr, qui leur succède, dans un murmure.

i Prov.11,2

ii Katha Upanisad 1,14

iii Katha Upanisad 2,12.

iv Katha Upanisad 4,15

v2 Cor. 12,1-10

Une constante anthropologique: le Dieu Un qui est Trois


Je suis d’avis que le philosophe doit se mettre en route, et non rester dans sa chambre. Les méditations de Descartes dans son « poêle » m’inspirent moins que la quête de Pythagore.

« Pythagore s’en fut à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse, s’instruisant auprès des mages et des prêtres ; on rapporte qu’il s’entendit aussi avec les Brahmanes. »i

Aucun peuple, aucune culture, aucune religion n’a le monopole du divin. Les dogmes des uns et des autres m’ennuient souvent par leur étroitesse, leur absence de vrai souffle. Mais sous l’apparence baroque de leurs multiplicités, je pressens aussi l’unité profonde, originaire. Et alors l’ennui s’envole. Naît la quête.

Dans les Védas, Agni est « Dieu du feu », mais ce n’est que l’un de ses noms, ce feu n’est qu’une image. Agni est aussi le Divin sous d’autres aspects, que tous ses noms désignent: « Agni, tu es Indra, le dispensateur du bien ; tu es l’adorable Viṣṇu, loué par beaucoup ; tu es Brahmānaspati… tu es toute sagesse. Agni tu es le royal Varuṇa, observateur des vœux sacrés, tu es l’adorable Mitra, le destructeur. »

Agni est cette multiplicité innombrable, mais il est aussi Agni, Dieu unique. Agni incarne la multiplicité infinie dans la profonde unité du Divin.

La religion des Védas semble un polythéisme, par l’accumulation innombrable des noms de Dieu. Mais c’est aussi un monothéisme dans son intuition essentielle.

Les Védas chantent, psalmodient, invoquent et crient le Divin, – sous toutes ses formes. Et ce Divin est toujours Parole, – dans toutes ses formes. « Par le Chant et à côté de lui, il produit le Cri; par le Cri, l’Hymne ; au moyen de la triple invocation, la Parole. »ii

Agni est le Feu divin, qui illumine, il est aussi la libation du Soma, qui crépite. Il est à la fois l’un, et l’autre, et leur union. Par le sacrifice, Feu et Soma s’unissent. Le Feu et le Soma concourent à leur union indissoluble, cette union dont Agni est le nom divin.

Il faut le dire sans cesse : toujours les mêmes questions traversent l’Humanité.

« Où est le souffle, le sang, la respiration de la terre ? Qui est allé le demander à qui le sait ? » demande depuis longtemps le Ṛg Veda. iii

Un peu plus tard, et plus à l’Ouest, Yahvé demande aussi à Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ?(…) Raconte, si tu sais tout cela. De quel côté habite la lumière, et les ténèbres où résident-elles ?»iv

Je suis frappé d’une familiarité instinctive, d’une fraternité de ton, d’une sorte de ressemblance non pas formelle mais intuitive, entre des questions, posées avec mille ans d’écart.

Les anciens Hébreux, d’abord consacrés à l’intuition de l’Un, recherchaient et célébraient aussi ses noms divers. N’y a-t-il pas là analogie avec les multiples noms et attributs védiques de la Divinité, dont l’essence est pourtant unique ?

Lorsque Dieu « crie » trois fois son nom à l’adresse de Moïse « YHVH, YHVH, EL » (יְהוָה יְהוָה, אֵל)v, voilà un Dieu unique qui prononce une triple Parole. Trois cris de Dieu pour dire trois de ses noms. Que dit le premier YHVH ? Que signifie le second YHVH ? Qu’exprime le troisième nom, EL ?

Le christianisme répondra mille années après Moïse par d’autres métaphores (le Père, le Fils, l’Esprit).

Et mille années avant Moïse, des versets du Ṛg Veda évoquent ensemble trois noms divins d’un Dieu unique: « Trois Chevelus brillent à tour de rôle : l’un se sème dans le Saṃvatsara ; l’un considère le Tout au moyen des Puissances ; et d’un autre, on voit la traversée, mais non pas la couleur. »vi

Les trois « Chevelus » sont l’unique Dieu, Agni, dont la chevelure est de flammevii.

Le premier « Chevelu » se sème lui-même dans le Soma, à l’état de germe, primordial, non-né. Le second « Chevelu » considère le Tout, c’est-à-dire l’univers, à l’aide du Soma, qui contient les puissances et les forces. Le troisième « Chevelu » est la forme obscure d’Agni (l’Agni « aja », c’est-à-dire « non-né »), obscurité que le Dieu « traverse », lorsqu’il passe de l’obscur au brillant, de la nuit à la lumière.

Pour l’œil et l’oreille du poète, ce n’est pas une coïncidence, un hasard. Les millénaires se succèdent, les idées demeurent. Agni déploie à trois reprises le feu de sa « chevelure » buissonneuse et brillante, pour signifier sa puissance créatrice, sa sagesse et sa révélation. Du buisson ardent, Yahvé crie ses trois noms à Moïse pour être bien sûr d’être entendu. Plus tard encore, Dieu « Père » engendre le « Fils » par « l’Esprit ».

Cette figure d’un Dieu « un » qui se montre « trois », est une constante anthropologique, qui relie par la même métaphore, étrange et contradictoire, l’Inde aryenne et védique, l’Israël sémite et juif, et l’Occident gréco-latin et chrétien.

i Eusèbe de Césarée. Préparation évangélique, 4,15

ii Ṛg Veda I, 164,24.

iii Ṛg Veda I, 164,4.

ivJob, 38, 4-19

v Ex. 34,6

vi Ṛg Veda I, 164,44.

vii Notons ici incidemment que l’un des attributs d’Apollon, Xantokomès (Ξανθόκομης), en fait aussi un Dieu « à la chevelure rouge-feu »

Les noms de Dieu et les shakras



Les Dieux ont reçu beaucoup de noms au cours de l’histoire, dans toutes les langues de la terre. Le Dieu unique des monothéismes, lui-même, est loin de n’avoir qu’un seul nom pour figurer son unicité. Il en a dix, cent ou même bien plus encore, suivant les différents monothéismes, suivant leurs variations au sujet de ce qu’est censé représenter le nom de Dieu.

Dans l’Interprétation du candélabre de Moïse de Guillaume Postel (Venise, 1548), basée sur les fameuses sephiroth, on trouve énumérés les dix noms du Dieu unique, tels qu’ils sont transmis par la Kabbale juive.

Le premier nom est EHIEH : « Je suis ». Il est associé à Cheter, la couronne, la supériorité, la multitude et la puissance.

Le second est IAH, que l’on trouve dans des expressions composées, par exemple HALLELU-IAH. Sa propriété est Hokhmah, la sagesse, la sapience, la distinction, le jugement.

Le troisième est JEHOVIH, associé à Binah, intelligence, science, entendement.

Le quatrième est EL, associé à Hesed, c’est-à-dire la miséricorde ou la souveraine bonté, ainsi qu’à Gedolah, la grandeur.

Le cinquième est ELOHIM, qui renvoie vers Pachad, la crainte, la terreur et le jugement. On lui associe Geburah, force, punition, jugement.

Le sixième nom est JEHOVAH, dont la propriété est Tiphaeret, ce qui s’entend comme l’honneur et la perfection de la beauté du monde.

Le septième nom est JEHOVAH TSABAOTH, associé à Netzah, la victoire parfaite et finale, ce qui signifie l’accomplissement final des œuvres.

Le huitième nom est ELOHIM TSABAOTH, dont la propriété est Hod, louange et direction.

Le neuvième nom est EL SHADDAÏ, à qui répond la propriété de Iesod qui signifie le fondement et la base de toutes les perfections du monde.

Le dixième nom est ADONAÏ, qui s’accompagne de Hatarah et de Malcut, qui veut dire couronne inférieure.

Cette liste apparemment hétéroclite de dix noms principaux appelle des commentaires, dont je rapporte ici les plus saillants.

L’ordre dans lequel sont placés ces noms a son importance. Ils sont disposés de plus en une figure (le « candélabre ») qui a aussi vaguement la forme d’un « corps ».

Le premier et le dixième noms (le commencement et la fin) sont sous le signe de la couronne, ce qui convient bien à un règne.

Les trois premiers noms se rapportent à Dieu dans le monde supérieur. Les trois suivants à Dieu dans le monde intermédiaire. Les trois suivants à Dieu dans le monde inférieur. Enfin, le dernier nom est un nom générique, qui se rapporte à Dieu dans tous ses états.

EHIEH, אֶהְיֶה « Je suis » (Ex. 3,14). C’est l’essence même de Dieu, l’essence de Celui qui fut, est et sera. C’est la souveraine puissance.

IAH, יה. Ce nom est composé d’un Yod et d’un Hé, les deux lettres qui symbolisent respectivement le masculin et le féminin. Ce sont aussi les deux lettres placées au commencement et à la fin du « très haut et inexplicable nom » : יהוה, le Tétragramme. On l’associe à la Sagesse.

JEHOVIH est le nom de Dieu, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence. Il représente l’une des manières de distribuer les voyelles sur le Tétragramme (censé être imprononçable).

EL est le nom de la puissance, de la bonté et de la miséricorde. Il est au singulier, et renvoie en quelque sorte à sa forme plurielle : ELOHIM.

ELOHIM, pluriel de EL, est le nom de la terreur, de la peur et aussi de la force et de la résistance.

JEHOVAH, qui présente une autre lecture du Tétragramme (une autre vocalisation), est la vertu du monde tout entier.

JEHOVAH TSABAOTH est le Seigneur des armées, des multitudes et de la victoire finale.

ELOHIM TSABAOTH est un nom similaire, signifiant Dieux des armées.

EL SHADDAÏ qui signifie « Tout Puissant » s’interprète par la Kabbale comme étant le « nourrissement » et les « mamelles du monde ». Mais c’en est aussi assez logiquement le « fondement », ou la « base ». Certains ajoutent que ce nom de puissance, est « au droit du lieu séminal dedans le grand homme divin ».

ADONAÏ est le nom commun de Dieu. Il récapitule et incarne toutes ses propriétés.

Ces dix noms ponctuent et dessinent le  »candélabre » mosaïque. A l’observer attentivement m’est venue l’idée d’une possible comparaison avec le « serpent » kundalinique.

Autrement dit, je propose de tenter la mise en parallèle (à des fins purement heuristiques) de ces  »noms » avec les shakra védiques et tantriques.

Commençons par les trois shakra inférieurs. On peut les associer aux trois noms divins que la Kabbale, quant à elle, associe à ce qu’elle appelle le monde inférieur.

EL SHADDAÏ, qui est au « fondement » du monde selon la Kabbale, peut être évidemment associé au premier shakra, le Muladhara (qui signifie littéralement : « support du fondement » en sanskrit). Dans la culture des Védas, ce shakra est associé à l’anus, à la terre, à l’odorat et à l’éveil incitateur. En tant qu’il est à l’endroit du « lieu séminal », le nom EL SHADDAÏ peut aussi être associé au second shakra, le Svadhisthana (« siège du soi »), qui renvoie dans les Védas aux parties génitales, à l’eau, au goût et à la jouissance.

Les noms d’ELOHIM TSABAOTH et de JEHOVAH TSABAOTH peuvent assez facilement être associés au troisième shakra, le Manipura (« Abondant en joyaux »), qui renvoie au plexus solaire, à la vue, au feu et à la force vitale, ce qui paraît bien s’appliquer au qualificatif de Seigneur ou de Dieu des « armées ».

Le nom JEHOVAH en tant qu’il se rapporte à la vertu du monde, peut être associé au quatrième shakra, appelé Anahata (« Ineffable »), qui est lié au cœur, à l’air, au toucher et au son subtil.

Les noms d’ELOHIM et de EL, en tant qu’ils ont un rapport avec la puissance, la bonté et la miséricorde peuvent être associés au cinquième shakra, Visuddha (« Très pur »), qui est lié au larynx, à l’ouïe, à l’éther et au Verbe sacré.

Le nom de JEHOVIH, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence, peut être associé au sixième shakra, l’ajna (« ordre »), qui se rapporte au front, au mental, à l’esprit et à la vérité.

Le nom de IAH, qui se rapporte à la Sagesse, peut être associé au septième shakra, Sahasrara (« Cercle aux mille rayons »), qui est associé à l’occiput, à la « vision » et au yoga, à l’union ultime.

On laissera le nom EHIEH à part, non touché par ces jeux métaphoriques, et cela pour des raisons évidentes.

Quant au nom ADONAÏ, il est le nom le plus général, avons-nous dit. Aussi il ne convient pas de l’impliquer dans ces sortes de comparaisons.

On peut naturellement discuter de la pertinence de chacune de ces associations, et pinailler autant qu’on voudra sur les mots et les adjectifs. Je concède volontiers tous les ajustements que l’on voudra suggérer.

Là n’est pas l’essentiel. Je voudrais seulement retenir de cet effort de mise en correspondance entre le « serpent kundalinique » et le « candélabre mosaïque » l’idée que sont sculptées, dans la profondeur de nos corps comme dans les abysses de nos esprit, des formes archétypales, permanentes.

Ces archétypes, respectivement le « serpent » ou le « candélabre », figurent en l’occurrence un « arbre » ou une « échelle » de hiérarchies, et symbolisent une montée vers le haut, vers l’union divine, à partir d’une « base », la plus matérielle qui soit, le « fondement ».

J’en conclus que la Kabbale et les Védas sont (paradigmatiquement) sœurs, et renvoient (anthropologiquement) à des intuitions analogues, quant à la montée de l’homme vers le divin.

Kabbale et électrodynamique quantique


 

Face aux grands mystères, l’allégorie et l’anagogie sont de puissants moyens d’avancer la spéculation créative, heuristique. Du choc de silex choisis, on espère générer de étincelles de compréhension nouvelle.

Par exemple, ayant lu une description des avancées de l’électrodynamique quantique (QED), j’ai été frappé de certaines analogies structurelles, et même de troublantes similarités avec des concepts développés dans des textes de la Renaissance traitant de la Kabbale.

Ces idées et ces concepts, séparés par plus de quatre siècles, n’ont vraiment rien en commun si ce n’est qu’ils expliquent de façon étrangement analogue la dynamique des photons de la lumière « réelle » et le mouvement de la lumière « divine ».

Cela est suffisamment étrange pour être relevé. Je pense qu’il y a là matière à réfléchir sur certaines constantes de l’esprit humain, à travers l’exemple de deux types de recherches extrêmement pointues, dans deux domaines parfaitement éloignés l’un de l’autre.

 

Lorsqu’on observe les trajectoires de particules réelles, ou de photons de lumière, on peut détecter l’apparition de particules « virtuelles », ou « intermédiaires », qui ont une vie éphémère. Avant de disparaître, ces particules « virtuelles » suivent des trajectoires en forme de boucles fermées, pendant des intervalles d’espace-temps extrêmement courts.

Lorsqu’on calcule le diagramme de Feynman de ces boucles (c’est-à-dire lorsqu’on cherche à théoriser le comportement de ces particules selon les données de l’observation), on obtient parfois des résultats « divergents », c’est-à-dire infinis, ou bien totalement incompatibles avec les schémas d’explication connus.

On trouve dans certains cas que l’énergie des « particules intermédiaires » est beaucoup trop grande, ou bien que ces particules ont des longueurs d’onde beaucoup trop courtes et de trop hautes fréquences, ou encore que les diverses émissions et absorptions des particules participant à la boucle se font dans un espace-temps trop court pour être intégrable.

Bref, ces phénomènes sont inexplicables à l’aide des connaissances actuelles.

Cette « divergence » des calculs est un problème sérieux, parce qu’elle remet en cause le cadre théorique utilisé (selon des voix aussi autorisées que celles de Dirac ou de Feynman).

Mais ce n’est pas ce problème dont je veux traiter ici. Je voudrais me concentrer sur les métaphores utilisées par les physiciens pour décrire le comportement des particules et des photons de lumière.

On observe plusieurs sortes de boucles. Par exemple, un photon de lumière peut créer un ensemble de particules virtuelles qui s’annihilent ensuite et forment un nouveau photon. C’est ce qu’on appelle la polarisation du vide. Ou encore, un électron émet des particules virtuelles puis les réabsorbe. C’est la self-interaction de l’électron. Ou encore, un électron émet plusieurs photons, dont l’un d’eux interagit avec un autre électron, puis le premier électron réabsorbe les premiers photons émis. C’est ce qu’on appelle la renormalisation de vertex.

Je propose, à des fins heuristiques, de considérer ces trois types de boucles comme des métaphores ou des allégories de l’interaction de la lumière (divine) avec elle-même, telle que décrite par la Kabbale juive.

Dans un ouvrage déjà cité sur le Zohar et la Kabbale, Joannis Davidis Zunneri définit le mot הכאה comme signifiant « percussion », « collision ». Il s’emploie par les kabbalistes dans le contexte de la génération des lumières émanées de Dieu.

Il y a trois sortes de lumières, explique Zunneri.

Une première lumière, directe (Lux directa), appelée Akudim. C’est la lumière première, celle de l’origine.

Il y a une lumière-vestige (Lux vestigii), appelée Rahamim, c’est-à-dire lumière de compassion (miseratio).

Il y a enfin la lumière appelée Achurajim, qui est une lumière de dureté, de sévérité (rigor).

Zunneri indique que lorsque la lumière de compassion et la lumière de sévérité se rencontrent, alors elles entrent en « collision » (הכאה ).

En appliquant dans ce nouveau contexte les métaphores de l’électrodynamique quantique (la « polarisation du vide », la « self-interaction » et la « renormalisation de vertex »), on peut décrire qualitativement les diverse sortes de « collisions » de la lumière divine avec elle-même.

La Kabbale part de la lumière originaire, première, directe, se mouvant de toute éternité, par elle-même et en elle-même. Cette lumière première s’engendre elle-même, et ne cesse d’interagir avec elle-même, fusionnant ce qu’elle est avec ce qu’elle a été et avec ce qu’elle sera, et se projetant en-avant de sa propre aura. La figure de « la self-interaction » rend bien compte de cela.

La lumière première laisse continûment en arrière des « vestiges » de son passage. Cette lumière-vestige est aussi appelée « lumière de « compassion » et même « lumière d’amour », parce qu’elle se lie fidèlement à ce qu’elle a été, à ce passé de lumière qui n’a pas cessé d’être, mais qui est seulement un peu en retard, un peu en arrière. Continûment, la lumière première se projette aussi vers ce qu’elle illumine, vers ce qu’elle éclaire, c’est-à-dire vers son éternité future. Pour faire advenir ce futur, la lumière première doit « ouvrir une brèche » dans la nuit absolue, dans le néant total qui demeure devant elle. Pour que cette brèche soit « ouverte », il faut que la lumière première ait une sorte de dureté, de tranchant. Elle doit briser la compacité rebelle du néant, pour le faire advenir à l’être. Traduit dans une image électrodynamique, cela correspond à la « polarisation du vide ».

De l’interaction des trois lumières conçues par la Kabbale, lumières riches, abondantes, des gerbes d’étincelles jaillissent de tous côtés. Les étincelles peuvent revenir après quelque temps au sein de la lumière originaire, ou continuer d’ « interagir » en dehors de la lumière première, pour générer une seconde lumière, qui en dérive. Appelons cela le phénomène de la « renormalisation ».

La « renormalisation » est la métaphore électrodynamique de la création du Logos.

J’en conclus qu’il y a des schèmes profondément sculptés dans le cerveau des hommes, schèmes indéracinables, qui relient par delà les âges et les siècles tous les objets de leur pensée.

Le mystère de ceux qui furent égorgés et qui doivent patienter encore un peu


L’Apocalypse de Jean regorge d’énigmes. Une aubaine pour le poète, une mine pour le chercheur. Comme les énigmes abondent, je vais les découper en trois épisodes.

Il y a le mystère des sept étoiles dans la main droite du Vivant et celui des sept candélabres d’or au milieu desquels il marchei. Il y a le mystère de l’arbre de vieii, celui de la seconde mortiii, celui de la manne cachée et celui du caillou blanc portant un nom nouveauiv, le mystère de l’Étoile du matinv, et celui de la venue du voleurvi.

Il y a le triple mystère du nom de Dieu, du nom de la Cité (le nom de la nouvelle Jérusalem) et celui du « nom nouveau » du Messievii. Il y a celui de l’attente du coup sur la porteviii.

Il y a la vision du trône dans le ciel, et de « quelqu’un » qui y siègeix.

Au milieu de ce trône et autour de lui, il y a le mystère des quatre Vivants. L’un est comme un lion, un autre comme un jeune taureau, un autre a comme un visage d’homme et le dernier est comme un aigle en plein volx. Il y a le mystère de leurs yeux dont ils sont « constellés par-devant et par-derrière » mais aussi « tout autour et en dedans »xi.

Il y a le mystère du livre roulé, scellé de sept sceauxxii, que seul le Lion de la tribu de Juda pourra ouvrir. Il y a le mystère de l’Agneau égorgé, portant sept cornes et sept yeuxxiii. Il y a le mystère des hommes de toute race, langue, peuple et nation, qui sont transformés en Royauté de Prêtres régnant sur le terrexiv.

Il y a les mystères du cheval blanc et de l’arc, du cheval rouge feu et de l’épée, du cheval noir et de la balance, du cheval vert et de l’Hadèsxv.

Il y a le mystère de ceux qui furent égorgés et qui doivent patienter encore un peu, en attendant ceux qui doivent être mis à mort comme euxxvi.

Il y a le mystère du soleil noir, de la lune de sang et des étoiles comme des figues avortéesxvii, et celui du ciel qui disparaît comme un livre que l’on roulexviii, au grand Jour de la colère.

Il y a le mystère de la foule immense de gens vêtus d’une robe « blanchie dans le sang de l’Agneau »xix.

Il y a le mystère du septième sceau, et le mystère du silence d’une demi-heure dans le cielxx.

Il y a le mystère de la pelle d’or emplie de feu. Il y a le mystère des arbres et des herbes consumés, de la mer changée en sang, des fleuves changés en absinthe, du jour et de la nuit qui perdent leur clartéxxi.

Il y a le mystère du puits de l’Abîme dont monte une fumée. Il y a le mystère des sauterelles qui ont des queues de scorpions, des couronnes d’or, des faces humaines, des chevelures de femme et des dents de lionxxii.

i Ap. 1,20

ii Ap. 2,7

iii Ap. 2,11

iv Ap. 2,17

v Ap. 2,28

vi Ap. 3,3

vii Ap. 3,12

viii Ap. 3,20

ixAp. 4,2

x Ap. 4,6-7

xi Ap. 4, 6-8

xii Ap. 5,1

xiii Ap. 5,6

xiv Ap. 5,10

xv Ap. 6,1-7

xvi Ap. 6,11

xvii Ap. 6,12-13

xviii Ap. 6,14

xix Ap. 7,9-14

xx Ap. 8,1

xxi Ap. 8,5-12

xxii Ap. 9,2-8

Une (pas si) mauvaise nouvelle : la lumière rend aveugle


 

L’un des meilleurs spécialistes français de la Kabbale s’appelle Secret. Les noms propres portent parfois leur sens comme des destins ramassés. François Secret a écrit Le Zohar chez les Kabbalistes chrétiens de la Renaissance (1958), livre dans lequel apparaissent des noms aussi romantiques que Bartholomeus Valverdius, Knorr de Rosenroth, Blaise de Vigenère, Alfonso de Zamora, Guy Le Fèvre de la Boderie, mais aussi naturellement Gilles de Viterbe, l’incontournable Guillaume Postel, et bien sûr Johannis Reuchlin et Pic de la Mirandole. Ces noms paraissent comme des étoiles filantes dans la nuit des mystères. On aimerait suivre leurs trajectoires, gravées dans l’encre des longs soirs.

Mais Secret, si savant, ne révèle aucun secret, il faut le regretter.

Il incite à continuer de chercher ailleurs, aux sources mêmes, ou chez ceux qui paraissent initiés.

L’un des livres les plus connus de la Kabbale s’intitule, sans fausse modestie, Siphra di Tsenniutha (le Livre du Mystère). Il commence ainsi :

« Le Livre du Mystère est le Livre qui décrit l’équilibre de la balance. Car avant qu’il y ait équilibre, la Face ne regardait pas la Face. »

Style compact. Direct. D’emblée, on entre dans le sujet. Balance. Face. Regard.

Quoi de plus élevé que la Face? Quoi de plus profond que son Regard?

Le verset 9 du Siphra di Tsenniutha suggère vite l’existence d’une échelle des profondeurs (l’inconnu, l’occulte, l’occulte dans l’occulte): « La tête qui n’est pas connue (…) est l’occulte dans l’occulte ».

Le verset 12 précise quelques détails épars et importants: « Ses cheveux sont comme de la laine pure flottant dans l’équilibre balancé ».

Le chapitre 2 du Livre du Mystère évoque aussi une « barbe de vérité ».

La « tête qui n’est pas connue » arbore donc « cheveux » et « barbe ».

Selon un commentaire, la « barbe de vérité » est aussi « l’ornement de tout ». À partir des oreilles, où elle commence, « elle forme autour du visage un vêtement ».

La vérité vêt le visage de la divinité.

Il y a aussi ce passage de l’Apocalypse : « Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche, comme de la neige, ses yeux comme une flamme ardente. »i

Ces images concrètes, matérialistes, barbe, cheveux, laine, flamme, qui sont communes à l’Apocalypse chrétienne et à la Kabbale juive, ont été jugées pertinentes pour la représentation de la « Face » de Dieu. Pourquoi ?

Les millénaires ont tranché. L’image concrète, même irréelle ou trompeuse, vaut mieux qu’une abstraction vide. Au moins, comme trope, elle suggère des pistes, elle incite à continuer de chercher du sens.

La Kabbale projette subrepticement l’idée que toute la symbolique dont elle est truffée n’est pas seulement symbolique. En un sens le symbole, dans ce contexte supérieur, est aussi la chose même. Chaque mot, chaque lettre du texte sacré, est déjà une sorte d’incarnation, littéralement littérale. Les métaphores et les images, qui sont d’un niveau de sens plus élaboré, portent plus encore la charge de l’incarnation symbolique.

C’est l’un des paradoxes les plus constants de la science inconstante de l’interprétation. Le plus concret est le symbole du plus abstrait.

L’alchimie verbale de la Kabbale transmute les mots, les métamorphose en une surface diaphane, à l’aura buissonneuse et brûlante, puis les pulvérise et les disperse dans toutes les directions, scintillant de reflets opalescents.

Ajoutons ceci. La Loi est censée être transparente, puisqu’elle est faite pour être comprise et accomplie. Mais elle est aussi pleine d’ombres, d’obscurités. Comment expliquer ce paradoxe ?

La Kabbale explique la Loi en chacune de ses parties les mieux éclairées. Mais ce qui reste obscur, c’est la totalité de son sens, noyé d’ombre, sa finalité ultime, incompréhensible, inscrutable. L’obscurité de la Loi, systémique, est aussi une image. La Kabbale, verbeuse, confuse, apporte moins de réponses qu’elle ne forge de nouvelles questions. Elle montre qu’elle reste fondamentalement irréductible, insoumise à la raison, au regard, à l’entendement.

La totalité de la Loi (son sens, sa fin) ne peut pas être saisie par des esprits partiaux, sectaires, étroits. C’est pourquoi, dans tout ce qui est transmis à travers les siècles successifs, paraissent tant de choses restées dans l’ombre, le caché, l’occulte.

On retrouve cette leçon ancienne chez Dante :

« Ô vous qui avez l’entendement sain,

voyez la doctrine qui se cache,

sous le voile des vers étranges. »ii

Ces vers sont tirés du chant IX qui décrit le 6ème cercle de l’Enfer, où sont confinés les hérésiarques et les disciples des sectes, incapables de comprendre la grande image, de voir le déploiement du Tout.

Le chercheur du Tout n’est pas sectaire, ni hérésiarque. Il marche dans la nuit. Surpris par un éclair éblouissant, son regard non préparé, non accommodé, découvre subitement l’ampleur du paysage, ainsi qu’une infinité de détails obscurs. Tout aussitôt, ce spectacle immense et précis disparaît plus vite encore dans l’ombre, l’éclair ayant privé l’œil aveuglé de toute force de pénétration.

« Ainsi la lumière vive m’enveloppa,

me laissant entouré d’un tel voile de son éclat,

que plus rien ne m’apparaissait. »iii

i Ap. 1,14

ii Dante, Enfer, IX, 61-63

iii Dante, Paradis, XXX

« Vous, Israël, êtes joyeux, mais mes serviteurs ont de la peine. »


 

Dans l’approche du mystère, tout concourt à tromper, berner, induire en erreur, le chercheur qui s’aventure sur ces terrains glissants, sans guide, ni compas ni cap. Les chausse-trapes se multiplient sous les pas, dans les mots. Mille occasions de se perdre se présentent. La matière est trop riche, trop vaste, trop flexible, trop subtile. L’objet cherché est couvert de trop nombreux voiles, protégé d’épaisses murailles, enfoui au tréfonds de cénotaphes trop oubliés, volatilisé dans un azur trop limpide, perdu dans le murmure inaudible du zéphyr.

Il faut un œil singulièrement perçant, une oreille particulièrement fine, un tact infiniment doux, pour seulement effleurer l’ombre fugace d’un indice.

Le chercheur de mystère fait penser à ce personnage du g Veda qui s’exprime ainsi: « Sot, sans connaissance, j’interroge avec la pensée quelles sont les traces cachées des dieux. »i

Le chercheur contemple par la pensée les séraphins d’Isaïe, avec leurs trois paires d’ailes, dont deux pour se voiler la face et les pieds, et la troisième pour voler, et il ne peut se contenter de ce qu’il voit, puisqu’elles lui cachent ce qu’il ne saurait voir.

Le chercheur hante les dictionnaires, tentant de comprendre le sens de mots qui ne sont que des enveloppes tout extérieures, sans contenu: mystère (μυστήριον), symbole (σύμϐολον), énigme (αἲνιγμα), signe (σημεῖον), ombre (σκία), forme (τύπος) ou ressemblance (εἰκών).

Origène est l’un des ces anciens qui se sont efforcés de montrer avec le plus de clarté possible, et sans se décourager, comment le mystère se dérobe sans cesse, et comment, sans cesse, il se laisse entr’apercevoir. Il affirmait avec un sentiment d’évidence : « Nous sentons que tout est rempli de mystères. »ii et aussi : « Tout ce qui arrive, arrive en mystères. »iii

A ce sujet, une ironie supérieure hante certains textes de la Kabbale, comme celui-ci : « Vous, Israël, êtes joyeux, mais mes serviteurs (les anges) ont de la peine. Car c’est un mystère venu des mystères qui quitte mon trésor. Toutes vos écoles prospèrent comme des veaux engraissés (Jérémie 46,21), non par la peine, non par le labeur, mais par le nom de ce sceau et par la mention de la couronne terrifiante. »iv

Le chercheur picore, comme une poule, quelques grains chus il y a quelques millénaires: « Ce qui est manifesté et qui est secret, ce qui se meut ici dans le cœur secret de notre être est la puissante fondation en quoi est établi tout ce qui se meut et respire et voit. »v

Le chercheur médite les moindres détails de la célèbre expérience d’Ézéchiel, et s’interroge sur les différence entre l’éclat, le feu, la lueur : « Et je vis comme l’éclat du vermeil, quelque chose comme du feu près de lui, tout autour, depuis ce qui paraissait être ses reins, et au-dessous je vis quelque chose comme du feu, et une lueur tout autour. »vi

Le chercheur mesure naturellement l’inanité de l’entreprise, le caractère dérisoire de ses forces face à l’enjeu. Il est conscient que l’idée même du mystère pourrait bien n’être qu’une illusion, une chimère, un prétexte à collectionner sans fin des symboles épars, une propension à déchirer les voiles, à plonger dans l’abîme des mots, à désirer voir, au lieu de vivre.

Le chercheur surestime le sens des signes.

Origène avait pourtant prévenu : le vrai savoir c’est l’amour.

Mais le chercheur, dans sa folie, continue de dire: « J’aime le mystère ».

i Ŗg Veda I,164,1

ii Origène, Lev. Hom. 3,8

iii Origène, Gen. Hom. 9,1.

iv Cf. Section Sar Ha-Torah (« Prince de la Torah ») tiré du Hekhalot Rabbati (« Grands Palais »)

v Mundaka 2,2,1

vi Ez 1, 4-28

La métaphore de la « Parole »


« Par qui est proférée la parole que l’on dit ? L’œil et l’oreille, quel Dieu les attelle ? Car il est l’oreille de l’oreille, le mental du mental, la parole de la parole et aussi le souffle du souffle, l’œil de l’œil. » – (Kena-Upanişad, 1, 1-2)

L’homme ne parle pas, il est « parlé » par la parole. Il n’en est pas le maître mais seulement l’instrument. Lors du sacrifice, c’est le Dieu qui parle dans la parole, c’est le Dieu qui est l’esprit dans l’esprit, c’est le Dieu qui souffle dans le souffle.

Brahman seul est vraiment « parole parlante ». Brahman seul habite les mots. Brahman seul demeure dans les cris, dans les chants, dans les psalmodies du sacrifice.

L’idée du Dieu qui est Parole n’est pas propre aux Védas. On la trouve dans d’autres traditions.

La Bible, apparue plus tardivement, présente aussi un Dieu qui crée et fait exister par sa seule Parole.

Dans les Védas comme dans la Bible, d’un Dieu qui est la Parole même émane une Parole, qui est créatrice, et de cette Parole créatrice naît (entre autres) l’Homme, qui est une créature parlante.

La tradition hébraïque proclame l’unicité absolue de Dieu, mais elle reconnaît aussi une cause seconde, une Parole qui se détache de Dieu, qui vient de sa Bouche, et qui agit dans le monde par sa puissance propre.

En appui, voici quelques paroles du prophète Moïse, et du psalmiste David i.

Moïse parle explicitement de deux « Seigneurs » qui sont tous deux « YHVH », le premier envoyant le second châtier les hommes : « L’Éternel fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu; d’auprès de l’Éternel, du haut des cieux. » (Gen. 19,24)

Le texte hébreu est le suivant :

כד וַיהוָה, הִמְטִיר עַלסְדֹם וְעַלעֲמֹרָהגָּפְרִית וָאֵשׁמֵאֵת יְהוָה, מִןהַשָּׁמָיִם

On note la répétition du tétragramme YHVH comme agent initial de l’action ( וַיהוָה ), et comme partenaire actif (מֵאֵת יְהוָה ). On remarque aussi l’usage de l’expression מֵאֵת יְהוָה, « d’auprès de YHVH » qui indique une sorte de détachement, de mise en mouvement.

Le Seigneur YHVH fait pleuvoir le feu et le souffre, mais ce Seigneur vient lui-même « d’auprès » le Seigneur YHVH, qui est au « plus haut des cieux ».

 

On retrouve ce dédoublement du Seigneur ailleurs. Le roi David psalmodie :

« Le Seigneur (YHVH) a dit à mon Seigneur (Adonaï): Siège à ma droite » Ps. 110 (109) – 1

Comment comprendre que le Seigneur (Adonaï) siège à la droite du Seigneur (YHVH)? YHVH n’est-il pas déjà Adonaï ? Que représente la figure du Seigneur (Adonaï) « assis à la droite » du Seigneur (YHVH), et qui par ailleurs abat les rois, fait justice des nations, et qui est « prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisedech » ?

David dit encore:

« Par la parole de YHVH les cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche, toute leur armée. » Ps 33(32)-6

Pourquoi David évoque-t-il la Bouche de Dieu, son Souffle et sa Parole ? Bouche, Parole et Souffle sont-ils unis dans l’unicité divine, ou bien sont-ils distincts ? Ou sont-ils encore à la fois unis et distincts ? Parole et Souffle sont-ils en mesure de prendre respectivement prise sur le monde, et de prendre singulièrement sens pour l’homme ?

David présente enfin la Parole comme étant le sauveur de ceux qui ont besoin de lui quand il dit :

« Il a envoyé sa Parole, et il les a guéris. » Ps 106(107)-20.

Pendant que la Parole guérit, que fait le Souffle ?

Mon intention est de souligner ici l’analogie structurelle de la Parole divine dans les Védas et dans la Bible, au sein de deux grandes traditions spirituelles, différentes à beaucoup d’autres égards.

Ces traditions fort éloignées se rejoignent ici pour affirmer que Dieu parle, que sa Parole est elle-même divine, et qu’elle habite et sauve les hommes qui la parlent.

 

 

iJe me suis appuyé sur Eusèbe de Césarée pour le choix des citations.

Un Juif se convertit à l’islam après s’être proclamé Messie.


Il y a bien des façons de s’approcher du mystère. Mais il n’y en a pas de plus franchement révolutionnaire, et même de plus essentiellement apocalyptique, que le messianisme mystique de Sabbataï Tsevi.

Gershom Scholem rapporte dans l’étude qu’il lui consacre que Tsevi avait décidé de chercher le « mystère de la Divinité » dans l’apostasie.

C’était la véritable raison pour laquelle Sabbataï Tsevi avait fini par apostasier le judaïsme et s’était converti à l’islam en 1666.

Il s’était auparavant proclamé Messie en 1648, avec un succès certain, ayant été reconnu comme tel par les Juifs d’Alep et de Smyrne, sa ville natale, ainsi que par de nombreuses communautés juives en Europe orientale, en Europe occidentale et au Moyen-Orient.

L’apostasie de Tsevi et sa conversion spectaculaire à l’islam, alors qu’il était déjà reconnu comme Messie par une importante partie des communautés juives de la Diaspora, s’expliquait par une idée profonde, quoique difficile à faire passer, apparemment.

Tsevi pensait que son apostasie, au sommet de sa reconnaissance comme Messie, ferait progresser la tiqoun (la « réparation » ou la « reconstruction »), œuvrant par le fait à la restauration du monde.

Pari insensé, mais pétri de bonnes intentions.

La tiqoun exigeait des gestes larges, radicaux, et même révolutionnaires.

Moïse avait apporté une Loi de Vérité (Tora Emet) et le Coran une Loi de bonté (Tora Hessed). Tsevi disait qu’il fallait réconcilier ces deux lois, pour sauver le monde, ainsi que le dit le Psaume 85: « La bonté et la vérité se rencontrent » (Ps. 85, 11).

Il ne fallait pas opposer les lois, les traditions, entre elles, mais les conjoindre. D’ailleurs, des kabbalistes avançaient que le « mystère divin » s’incarne symboliquement dans la sixième Sefira, la Sefira Tiferet, qui correspond à la troisième lettre (ו Vav) du Tétragramme, laquelle marque d’ailleurs la conjonction, dans la grammaire hébraïque (ו signifie « et »).

Mais Tsevi, fort versé dans la Kabbale, finit par penser que le mystère divin se situait bien au-dessus des Sefirot, au-delà même du principe premier, au-delà de l’idée de Cause première, au-delà de l’Ein-sof inaccessible, et finalement bien au-delà de l’idée même de mystère.

Le mystère par excellence demeure dans la plus sainte simplicité.

C’est pourquoi, après avoir longtemps été influencé par elle, Sabbataï Tsevi finit par rejeter la Kabbale de Louria, et ses Sefirot. Il disait que « Isaac Louria avait construit un char admirable mais n’avait pas précisé qui le conduisait ».

Le char admirable était la métaphore admise pour désigner les Sefirot de Louria, métaphore renvoyant aussi à la fameuse vision d’Ézéchieli.

La question de Tsevi reste aujourd’hui encore, toujours sans réponse, – du moins à ma connaissance.

Quel est l’Esprit qui conduit le char des Sefirot ? Quel est l’Esprit qui conduit le char d’Ézéchiel ?

Où vont ces chars?

iEzéchiel, I, 1-13

« 1 Et il arriva, la trentième année, au quatrième mois, le cinquième jour du mois, comme j’étais parmi les captifs, près du fleuve Kébar, que les cieux s’ouvrirent et que je vis des visions de Dieu.
2 Au cinquième jour du mois, c’était la cinquième année de la captivité du roi Jéhojachin,
3 la parole de l’Éternel fut adressée à Ezéchiel, fils de Buzi, sacrificateur, au pays des Chaldéens, près du fleuve Kébar, et là, la main de l’Éternel fut sur lui.
4 Je vis, et voici, un vent de tempête venait du septentrion, une grosse nuée et une masse de feu : elle resplendissait à l’entour, et au milieu d’elle on voyait comme du métal qui est au milieu du feu.
5 Et au milieu, quelque chose qui ressemblait à quatre êtres vivants ; et voici quel était leur aspect : ils avaient une ressemblance humaine.
6 Chacun avait quatre faces et chacun quatre ailes.
7 Leurs pieds étaient droits, et la plante avait la forme du pied d’un veau, et ils étincelaient comme de l’airain poli.
8 Et ils avaient des mains d’homme sous leurs ailes, des quatre côtés, et tous quatre avaient leurs faces et leurs ailes.
9 Leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre, et en marchant ils ne se tournaient point ; chacun allait devant soi.
10 Et leur face ressemblait à une face d’homme ; et tous quatre avaient une face de lion à droite, et tous quatre une face de taureau à gauche, et tous quatre une face d’aigle.
11 Et leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; chacun avait deux ailes qui joignaient celles de l’autre et deux ailes qui couvraient son corps.
12 Et chacun allait devant soi ; là où l’Esprit les faisait aller, ils y allaient ; ils ne se tournaient pas en allant.
13 Et l’aspect de ces êtres vivants ressemblait à des charbons ardents ; ils paraissaient embrasés comme des torches ; le feu circulait entre ces êtres ; ce feu resplendissait, et il en sortait des éclairs. »

 

Un Juif se convertit à l’islam après s’être proclamé Messie.


Il y a bien des façons de s’approcher du mystère. Mais il n’y en a pas de plus franchement révolutionnaire, et même de plus essentiellement apocalyptique, que le messianisme mystique de Sabbataï Tsevi.

Gershom Scholem rapporte dans l’étude qu’il lui consacre que Tsevi avait décidé de chercher le « mystère de la Divinité » dans l’apostasie.

C’était la véritable raison pour laquelle Sabbataï Tsevi avait fini par apostasier le judaïsme et s’était converti à l’islam en 1666.

Il s’était auparavant proclamé Messie en 1648, avec un succès certain, ayant été reconnu comme tel par les Juifs d’Alep et de Smyrne, sa ville natale, ainsi que par de nombreuses communautés juives en Europe orientale, en Europe occidentale et au Moyen-Orient.

L’apostasie de Tsevi et sa conversion spectaculaire à l’islam, alors qu’il était déjà reconnu comme Messie par une importante partie des communautés juives de la Diaspora, s’expliquait par une idée profonde, quoique difficile à faire passer, apparemment.

Tsevi pensait que son apostasie, au sommet de sa reconnaissance comme Messie, ferait progresser la tiqoun (la « réparation » ou la « reconstruction »), œuvrant par le fait à la restauration du monde.

Pari insensé, mais pétri de bonnes intentions.

La tiqoun exigeait des gestes larges, radicaux, et même révolutionnaires.

Moïse avait apporté une Loi de Vérité (Tora Emet) et le Coran une Loi de bonté (Tora Hessed). Tsevi disait qu’il fallait réconcilier ces deux lois, pour sauver le monde, ainsi que le dit le Psaume 85: « La bonté et la vérité se rencontrent » (Ps. 85, 11).

Il ne fallait pas opposer les lois, les traditions, entre elles, mais les conjoindre. D’ailleurs, des kabbalistes avançaient que le « mystère divin » s’incarne symboliquement dans la sixième Sefira, la Sefira Tiferet, qui correspond à la troisième lettre (ו Vav) du Tétragramme, laquelle marque d’ailleurs la conjonction, dans la grammaire hébraïque (ו signifie « et »).

Mais Tsevi, fort versé dans la Kabbale, finit par penser que le mystère divin se situait bien au-dessus des Sefirot, au-delà même du principe premier, au-delà de l’idée de Cause première, au-delà de l’Ein-sof inaccessible, et finalement bien au-delà de l’idée même de mystère.

Le mystère par excellence demeure dans la plus sainte simplicité.

C’est pourquoi, après avoir longtemps été influencé par elle, Sabbataï Tsevi finit par rejeter la Kabbale de Louria, et ses Sefirot. Il disait que « Isaac Louria avait construit un char admirable mais n’avait pas précisé qui le conduisait ».

Le char admirable était la métaphore admise pour désigner les Sefirot de Louria, métaphore renvoyant aussi à la fameuse vision d’Ézéchieli.

La question de Tsevi reste aujourd’hui encore, toujours sans réponse, – du moins à ma connaissance.

Quel est l’Esprit qui conduit le char des Sefirot ? Quel est l’Esprit qui conduit le char d’Ézéchiel ?

Où vont ces chars?

iEzéchiel, I, 1-13

« 1 Et il arriva, la trentième année, au quatrième mois, le cinquième jour du mois, comme j’étais parmi les captifs, près du fleuve Kébar, que les cieux s’ouvrirent et que je vis des visions de Dieu.
2 Au cinquième jour du mois, c’était la cinquième année de la captivité du roi Jéhojachin,
3 la parole de l’Éternel fut adressée à Ezéchiel, fils de Buzi, sacrificateur, au pays des Chaldéens, près du fleuve Kébar, et là, la main de l’Éternel fut sur lui.
4 Je vis, et voici, un vent de tempête venait du septentrion, une grosse nuée et une masse de feu : elle resplendissait à l’entour, et au milieu d’elle on voyait comme du métal qui est au milieu du feu.
5 Et au milieu, quelque chose qui ressemblait à quatre êtres vivants ; et voici quel était leur aspect : ils avaient une ressemblance humaine.
6 Chacun avait quatre faces et chacun quatre ailes.
7 Leurs pieds étaient droits, et la plante avait la forme du pied d’un veau, et ils étincelaient comme de l’airain poli.
8 Et ils avaient des mains d’homme sous leurs ailes, des quatre côtés, et tous quatre avaient leurs faces et leurs ailes.
9 Leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre, et en marchant ils ne se tournaient point ; chacun allait devant soi.
10 Et leur face ressemblait à une face d’homme ; et tous quatre avaient une face de lion à droite, et tous quatre une face de taureau à gauche, et tous quatre une face d’aigle.
11 Et leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; chacun avait deux ailes qui joignaient celles de l’autre et deux ailes qui couvraient son corps.
12 Et chacun allait devant soi ; là où l’Esprit les faisait aller, ils y allaient ; ils ne se tournaient pas en allant.
13 Et l’aspect de ces êtres vivants ressemblait à des charbons ardents ; ils paraissaient embrasés comme des torches ; le feu circulait entre ces êtres ; ce feu resplendissait, et il en sortait des éclairs. »

Pourquoi tant d’êtres « inutiles » dans le monde?


« Si l’âme n’était pas immortelle, l’homme serait la plus malheureuse de toutes les créatures » écrit Marsile Ficin dans sa Théologie platonicienne de l’immortalité de l’âme. Dans ce traité qui date de 1482, cet argument n’est évoqué qu’en passant, comme une évidence. Pas besoin d’insister, en effet : si l’on avait la conviction absolue, irréfutable, la preuve apodictique de la mortalité de l’âme, alors le sentiment du malheur de n’être rien, le désespoir d’un pitoyable à-quoi-bonisme, l’évidence assurée de l’absurde envahiraient l’âme et l’étoufferaient.

Les questions sur l’origine et la fin se succèdent dans les siècles, avec d’étranges résonances. Il n’est pas besoin d’avoir l’ouïe fine ou la vue perçante. Il suffit de visiter les vestiges des traditions sacrées, de les mettre en rapport, et de les poser les unes à côté des autres, pour les considérer ensemble, avec sympathie, dans ce qu’elles indiquent de commun, dans ce qu’elles révèlent d’universel.

Ficin, conscience humaniste et encyclopédique, s’intéressait aux croyances des Mages de la Perse et des prêtres égyptiens, aux certitudes des prophètes hébreux, aux visions des Orphiques, aux vérités des philosophes pythagoriciens et platoniciens, aux dogmes des anciens théologiens chrétiens et aux révélations des Brahmanes de l’Inde.

Observons la grande image, respirons large. Le sentiment du mystère est une constante anthropologique plus ferme, plus établie, plus significative qu’aucune des vérités difficilement conquises par une modernité gnostique et schizophrène.

Porphyre disait que chez tous les peuples, les hommes les plus remarquables par leur amour de la sagesse se sont adonnés à la prière.

Ficin, sans doute l’un des hommes remarquables de son temps, se pose des questions piquantes et profondes, du genre: « Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? »

Il propose six réponses à cette question:

  • Pour pouvoir connaître les êtres singuliers.
  • Pour unir les formes particulières aux formes universelles.
  • Pour que le rayon divin se réfléchisse en Dieu.
  • Pour rendre l’âme plus heureuse (la descente de l’âme dans le corps contribue au bonheur de l’âme elle-même).
  • Pour que les puissances de l’âme passent à l’acte.
  • Pour que le monde soit embelli et Dieu honoré.

Si l’on veut entrer dans le détail, on se rapportera à sa Théologie platonicienne.

Je me contenterai ici de les paraphraser ainsi: l’âme unit ce qui est a priori séparé. Le haut et le bas. Le monde et le divin. Le même et l’autre. Elle a besoin de médiation, et elle est elle-même médiation. Elle est en devenir, elle doit s’augmenter, grandir, mûrir, monter, pour agir, même si pour ce faire elle doit d’abord descendre, au point de redevenir infime comme un germe, rester pendant un temps très petite, se diminuer autant que possible et observer.

Pourquoi un si grand Dieu s’embarrasse-t-il de toutes ces si petites âmes surnuméraires ? Mystère, et tsimtsoum.

Il y a quand même quelques pistes, quelques indications, dans la vaste histoire du monde, que l’on peut glaner dans le démembrement du corps d’Osiris, les hymnes orphiques, le Livre des morts, quelques vers d’Homère, de Virgile et d’Ovide, les fragments de Nag Hammadi, les cris et les chants des Védas, les brièvetés d’Héraclite, les replis de Platon, les longueurs de la Kabbale, les paroles du Christ, les figures des chamans, – et dans quelques autres endroits encore.

 

L’annihilation de Dieu chez les Chrétiens et les Juifs


 

Comment un Dieu Tout-Puissant, créateur des mondes, a-t-il pu se laisser mettre à mort, par ses propres créatures ? Mystère. Pour désigner cet abaissement, cette humiliation, cet anéantissement du divin, on utilise dans le christianisme le mot kénose, du verbe grec kenoô, « se vider, se dépouiller, s’anéantir». Ce mot a été pour la première fois utilisé par l’Épître de Paul aux Philippiensi.

L’idée de la mort de Dieu est fort ancienne. On la rencontre dans les siècles précédant le christianisme sous des formes, il est vrai, différentes, par exemple chez les Grecs avec la mort de Dionysos tué par les Titans, mais aussi chez les Égyptiens avec l’assassinat d’Osiris et son démembrement par Seth, son propre frère .

Chez les Juifs, avec le concept de tsimtsoum, il y a cette idée d’un « Dieu qui se vide de lui-même »,, (de l’hébreu צמצום, contraction). C’est un concept d’apparition tardive puisqu’il est dû à Isaac Louria dans le Ari Zal (Safed, 16ème siècle), afin d’expliciter un point de la Kabbale.

Avant la création des mondes, Dieu était tout, partout, et rien n’était sans lui. Mais quand Dieu décida de créer les mondes, il lui fallut leur laisser une place, pour qu’ils puissent être. Dieu retira sa lumière originelle, or qadoum. Dans le vide ainsi créé, appelé reshimou (« empreinte », du verbe rashama, « écrire ») une lumière émana de Dieu, or néetsal. Cette lumière émanée constitue le olam ha-Atziluth, le monde de l’Émanation ou du Divin. Puis sont engendrés l’olam haBeryah ou monde de la Création, l’olam haYetzirah ou monde de la Formation et le olam haAssiya ou monde de l’Action, – qui contient notre monde. La lumière émanée subit donc plusieurs contractions, compressions, ou « dissimulations », qui sont autant de tsimtsoum.

Ce mot vient du verbe צָמַם qui possède un vaste spectre de sens : « mettre fin à, exterminer, rendre silencieux, annihiler, comprimer, contracter, presser, serrer, voiler, cacher, observer de près, définir exactement, certifier », que j’ai trouvés notamment dans le Dictionary of Targumim Talmud and Midrashic Literature de Marcus Jastrow (1926), et ailleurs. De cette riche gamme, le mot tsimtsoum fait probablement émerger les harmoniques.

En voici quelques-unes, extraites d’une leçon de kabbale de Baruch Shalom Alevi Ashlag. La raison pour laquelle la Lumière émanée tombe en cascade à travers les quatre mondes créés, Atziluth, Beryah, Yatzirah et Assiya, est que le « désir de recevoir » doit à chaque étape être augmenté d’autant. Car il ne peut y avoir de création divine sans un désir tout aussi divin de « recevoir » cette création. Il y a une abondance de Lumière créée, émanée à partir de l’essence divine. Corrélativement il doit y avoir une abondance du désir de recevoir cette lumière. Mais ce désir ou cette capacité à recevoir, ne peut apparaître ex nihilo. Il est lui-même créé. Comment l’appelle-t-on ? On l’appelle Kli, כְּלִי (dont le sens premier est: « chose faite, chose fabriquée »). On l’appelle aussi, moins métaphoriquement, Gouf (« le corps »). Le Kli doit « recevoir », « enfermer », « retenir » (ainsi que le verbe-racine כָּלַא l’indique) la lumière en lui.

Ici, un petit aparté. Le Kli peut se dire d’un meuble, d’un vase, d’un vêtement, d’un habit, d’un vaisseau pour naviguer, d’un instrument ou d’une arme. Là encore toutes les harmoniques de ces sens variés peuvent sans doute s’appliquer à faire résonner le Kli dans son rôle de réceptacle de la lumière, dans son rôle d’âme donc. Le dictionnaire de Sander et Trenel dit que Kli vient du verbe-racine כֶּלֶה (kalah), d’ailleurs proche de כָּלַא (kala‘), déjà cité. Ce verbe kalah offre un spectre de sens intéressant : être fait, achevé, prêt ; être résolu, être passé, fini ; disparaître, manquer, être consumé, périr, languir ; terminer, achever ; consumer, exterminer. Croyant que les mots servent de mémorial à des expériences millénaires, j’opinerais que tous ces sens s’appliquent d’une façon ou d’une autre au kli dans ses possibles rapports avec la lumière.

La lumière divine, en tombant dans les différents mondes, se répand et en même temps se contracte, se replie, ou se voile, pour laisser croître le désir d’être reçue par le Kli, par ce réceptacle, ce désir, cette âme ou ce « Corps », ce Kli qui est à la racine de la créature créée. Le Kli, qui faisait auparavant partie de la Lumière, doit maintenant se distinguer d’elle, pour mieux la recevoir ; il doit s’en séparer pour mieux la désirer. Il la désire comme Or Hokhma (la Lumière de la Sagesse) ou bien comme Or Haya (la Lumière de la Vie), ou encore comme Or Hassadim (la Lumière de la Miséricorde). Le Kli est donc déterminé selon le degré d’expansion de la Lumière et aussi selon son degré de sortie hors d’elle.

Des sages ont commenté ces questions ainsi: « Il y a des pleurs dans les demeures intérieures ». Cela signifie que lorsque la Lumière arrive dans les mondes inférieurs, et qu’elle ne trouve pas de Kli désirant la recevoir, elle reste « intérieure », non révélée, et alors « il y a des pleurs ». Mais lorsqu’elle trouve un Kli qui la désire, elle peut se révéler à l’extérieur, et alors « la vigueur et la joie sont dans Son lieu », et tout devient visible.

i« Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit (εκένωσεν) lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix !  Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom. » (Ph. 2, 6-9)

Dévorer le corps du Dieu


 

L’idée générale de l’orphisme est que l’âme, souillée depuis l’origine, doit subir un cycle de réincarnations dont seule l’initiation aux mystères d’Orphée peut la faire sortir. Alors elle est admise à rejoindre les Dieux.

L’orphisme n’a jamais été une religion socialement organisée, majoritairement reconnue. Au contraire, il contestait l’ordre établi, refusait les valeurs des Cités grecques et leurs cultes. On devenait orphique par choix personnel, après initiation.

Le mythe principal de l’orphisme est la mise à mort de Dionysos par les Titans, qui le découpent en morceaux, puis le dévorent. Furieux, Zeus foudroie ces derniers, et de leurs cendres naissent par la suite les humains.

Les hommes ont donc une double ascendance. Par la cendre, ils descendent des Titans, mais ils ont aussi une ascendance divine, par la chair de Dionysos que les Titans ont dévoré, et qui doit de ce fait composer une partie des cendres dont les humains sont issus.

Je suis frappé par l’analogie, sinon évidente du moins sous-jacente, entre la communion chrétienne et la dévoration du corps de Dionysos.

Le Christ a été mis à mort comme Dionysos, et ses fidèles partagent depuis deux mille ans, en mémoire de lui, sa chair et son sang, lors du rite de la « communion ».

Ce n’est qu’une analogie. Mais le seul fait qu’une analogie soit possible est en soi troublant. Il laisse entendre l’existence de structures profondes, par delà les époques et les cultures.

Plus techniquement, les hymnes orphiques consacrés à Dionysos, témoignent d’autres analogies. L’hymne nommé « Parfum de Dionysos (Le Styrax) » dit ceci :

« J’invoque le rugissant Dionysos, premier-né, aux deux sexes, trois fois revenu, le roi Bakkhos, farouche, ineffable, caché, aux deux cornes, aux deux formes, couronné de lierre, ayant la face du taureau, guerrier, prophétique, vénérable, qui mange de la chair crue, triennal, qui porte des raisins, ayant un vêtement de feuillage, plein de sagesse, conseiller de Zeus et de Perséphonéiè, Daimôn immortel né sur d’ineffables lits. Entends ma voix, ô Bienheureux, et sois-nous favorable, et sois bienveillant pour tes belles nourrices. »

Dans cette suite de qualifiants improbables, plusieurs peuvent s’appliquer sans trop de peine à d’autres figures divines de la littérature mondiale : « premier-né », « trois fois revenu », « ineffable », « caché », « prophétique », « plein de sagesse », « conseiller de Zeus », « Daimôn immortel né sur d’ineffables lits ».

Pur hasard ? Constante anthropologique ? J’opte pour une troisième voie : la contagion, la dissémination, la condensation des idées et des intuitions.

 

La mort au soleil


Le Livre des morts est incontournable pour qui s’intéresse aux « mystères » liés à la mort.

Son chapitre 125 est intitulé :« Entrer dans la salle de vérité et séparer l’homme de ses péchés afin qu’il voie la face des dieux. » On y trouve une invocation adressée aux quarante deux « assesseurs » d’Osiris, lesquels représentent autant de noms du Dieu.

Il est important de les mémoriser, et d’en assimiler le sens. L’âme du défunt, de n’importe quel défunt, qu’il soit pharaon, scribe ou esclave, riche ou pauvre, vertueux ou pécheur, jeune ou vieux, est présentée après la mort à l’assemblée des dieux, et doit, pour être sauvée, déclarer devant eux qu’il prend possession de ses noms: « Je suis l’Osiris N., croissant sous les fleurs du figuier. »

Il y a bien d’autres noms encore que « l’Osiris N. » doit connaître pour se voir admis au sein du séjour divin. Je vous les épargne.

Je ne retiens ici que le symbole du nom divin, Osiris, adopté par le défunt N., et fièrement proclamé devant tous les dieux du Panthéon égyptien.

Osiris N. n’est pas un nom d’emprunt, acquis une fois pour toute, et affublant un visage clos par la mort. C’est le nom nouveau d’une âme, désormais placée devant les Dieux, sous les fleurs du figuier, pour continuer de croître toujours.

Cette religion ne croit pas à la fin, mais au recommencement de la croissance.

Osiris N. a de nombreux noms, et le Dieu Osiris lui-même en a bien plus encore, des myriades. Au chapitre 17 du papyrus funéraire de Soutimèsi on trouve plusieurs des noms qui lui sont donnés comme: « amen-ran-f », « Mystérieuse est sa personne », ou encore : « nef-u-f-m-set », « Son souffle est de feu ».

Grande est l’ancienne civilisation égyptienne. Il faudrait entreprendre une longue anabase, pour remonter à ses sources originelles, pour revivre la vision qui l’a rendue possible et qui l’a maintenue vivante pendant plus de 5000 ans.

Mais la katabase est aussi possible. Proche de nous, Pierre Reverdy, dans son livre Le chant des morts a écrit quelques vers, qui ne sont ni védiques, ni égyptiens, ni avestiques, ni chaldéens, ni judaïques, ni chrétiens. Mais qui pourraient les mettre en harmonie, me semble-t-il.

Je n’en retiens qu’un seul pour signe:

« De ces visages nus ensoleillés par la douceur ».

i Publié en1877 à Paris par P. Guieysse et E. Lefébure

Une religion scandaleuse


 

Des « neurones miroirs » s’activent dans notre cerveau quand nous observons chez les autres tel mouvement particulier ou tel comportement. Ils nous permettent ensuite de les reproduire réellement, après les avoir mimés virtuellement dans les réseaux neuronaux.

C’est la base neurobiologique d’un phénomène anthropologique de bien plus grande ampleur, l’imitation, à l’œuvre au sein des sociétés, des cultures, des civilisations, des religions. René Girard, qui a travaillé sur les mécanismes mimétiques, a identifié la figure du bouc émissaire comme étant essentielle à la fondation des premières institutions humaines. Le sacrifice programmé de la victime crée les conditions de l’identification religieuse et sociale.

Dans certaines religions, parmi les plus anciennes, comme celle des Védas, les notions de victime et de sacrifice prennent une valeur si centrale qu’elles inversent leurs rapports avec les croyants. Ce n’est plus le croyant qui opère le sacrifice, c’est le sacrifice qui crée le croyant, et même le monde. Selon « La Doctrine du sacrifice dans les Brāhmaņas » de S. Levi, c’est le sacrifice lui-même qui crée les hommes, les dieux et les démons. Le sacrifice se révèle même en fin de compte être lui-même le Dieu créateur, Prajâpati.

Il s’agit là d’un des mystères les plus élevés du Véda. La Bhagavad Gîtâ consacre son chapitre IX au « Yoga du souverain mystère de la science ». Le texte propose de révéler « la science souveraine, le souverain mystère, la suprême purification saisissable par l’intuition immédiate ». Les versets 16-18 le livrent, sous cette forme :

« Je suis le Sacrifice, je suis l’adoration, je suis l’offrande aux morts ; je suis l’herbe du salut, je suis l’hymne sacré ; je suis l’onction ; je suis le feu ; je suis la victime.

Je suis le père de ce monde, sa mère, son époux, son aïeul. Je suis la doctrine, la purification, le mot mystique Ôm ; le Rig, la Sâma, le Yajour.

Je suis la voie, le soutien, le seigneur, le témoin, la demeure, le refuge, l’ami. Je suis la naissance et la destruction ; la halte ; le trésor ; la semence immortelle. »

Notons au passage la forme rhétorique consistant en l’énumération, les uns à la suite des autres, de noms divins innombrables. La longue série de ces noms pointe vers l’existence d’un mystère, qu’aucun de ces noms ne prétend saisir, mais que leur accumulation tente d’évoquer, ou tout au moins de symboliser.

Mais revenons à ces versets, où le Dieu s’identifie successivement au Sacrifice, au feu, à l’hymne et à la victime. Dans le Véda, le Dieu est tout en tous…

On est fort loin des dichotomies simplistes, bâties sur l’exclusion ou l’inclusion, comme par exemple : « Le mythe est contre la victime, alors que la Bible est pour. »

Le mot « Véda » signifie « connaissance ». L’association de l’idée de connaissance à l’univers religieux évoque naturellement le rôle de la « Gnose » dans l’aire méditerranéenne. Mais la « connaissance » révélée dans le Véda diffère fondamentalement de la « Gnose » que Basilide, Valentin ou Marcion ont tenté d’adapter au monde hellénisé des premiers siècles du christianisme. Pour résumer : le Véda unit, la Gnose sépare.

La Gnose oppose par principe le dieu bon au dieu mauvais. En ceci, elle reporte au monde des dieux la violence illimitée qui gît au cœur des hommes.

L’idée gnostique, quoique antique, est toujours vivante. L’époque moderne est fondamentalement gnostique par excellence, ainsi que j’ai pu l’établir dans mon livre « La fin du monde commun » (2016).

L’époque moderne et gnostique, est bien peu capable de comprendre ce que le Véda chante dans ses hymnes, que la victime c’est le Dieu, et que le Dieu est la victime. Question cruciale, si j’ose dire. Pierre d’achoppement pour les intelligences et les caractères. Skandalon, disaient les Grecs.

L’humanité zigue-zague


Aujourd’hui, les Dieux sont morts, disent-ils. Le monde semble linéaire ou circulaire. Assez ennuyeux, en fait. On a oublié de croire que tout est toujours possible, que tout peut arriver. Que tout arrivera d’ailleurs, sans doute, tôt ou tard.

On peut déjà prévoir de formidables transformations du monde réel, dans des avenirs assez proches. Et d’autres transformations, plus formidables encore, dans des avenirs plus éloignés. Mais au fond, rien de ce que l’on attend n’est vraiment radical ; pas de disruption. On n’a plus la tête à ça.

Des transformations phénoménales, oui. Mais l’idée d’une transformation de l’être, l’idée d’une métamorphose de la substance ontique elle-même, paraît difficile à intégrer, incongrue, impensable.

Les matérialistes ne voient absolument pas de quoi on parle. Les esprits les plus religieux ne pensent jamais à l’être en tant qu’être, à l’être en tant que substance et à ses possibles transformations. Les philosophes sont prudents et divisés en la matière. Il y a quelques exceptions. Heidegger a ouvert un programme de recherche sur le langage de la métamorphose, et les métamorphoses du langage. « Faire une expérience avec quoi que ce soit, une chose, un être humain, un Dieu, cela veut dire qu’il vient sur nous, nous atteint, nous tombe dessus, nous renverse et nous métamorphose.»i

L’Histoire est loin d’être terminée, et nous n’avons encore rien vu. Mais l’époque manque singulièrement d’imagination.

La vérité, c’est que l’espèce humaine tout entière est en train de se transformer, de se métamorphoser, dans l’indifférence complète de la presque totalité des vivants qui l’incarnent. Jürgen Habermas a eu cette formule : « L’ auto-transformation de l’espèce est aujourd’hui en cours ». Mais l’espèce s’en fout royalement. Tout cela se fait à l’insu de son plein gré.

L’espèce s’« auto-transforme », sans en être vraiment consciente. Elle modifie sans cesse l’environnement planétaire et l’ADN, les visions communes et les croyances singulières. L’humain a seulement vaguement conscience qu’il aura un jour la charge de la transformation de la nature humaine, et qu’il subira le poids de ses choix. Défi plastique par excellence.

Moïse emmena jadis son peuple vers une Terre promise. Quels Moïses, demain, emmèneront l’humanité vers quels exodes ? Elle est fort probable la migration, vers une trans-humanité décrétée, mais par qui, au nom de quoi ou de qui ? Défi politique par excellence.

Plastique et politique, couple infernal, absolument imprévisible, métastable.

Il faut se représenter l’humanité mondialisée comme étant poursuivie par les griffes et les crocs de ses catastrophes passées, scarifiée par des dissociations inguérissables. Il faut la suivre, livrée à l’errance plastique, dans des déserts sans sens et sans direction. Il faut la voir tendre confusément vers un horizon muet.

Nous ignorons où l’homme s’en va quand il se quitte lui-même. Déjà, il n’est plus là. Demain, il ne sera plus jamais toujours déjà-là. Déjà, sur le départ, et demain des milliers de chemins obscurs s’ouvriront sans cesse sous ses pas d’errant.

La route se rompt, au fur et à mesure. L’errance exige une veille perpétuelle. Des possibles, terrifiants, fantastiques, ou brisés, montrent leurs visages fugaces, là-bas, un peu plus loin.

La route est plus que sinueuse, plus que zigzagante, elle est hérissée de points de rebroussements, de queues d’hirondelle, constellée d’enfers béants, bordée de jungles piégées, de panoramas éblouissants, plombée de nuits sans fond.

La route même, métaphore éculée, pourrait bien se métamorphoser en tout autre chose, en balafres intérieures, en mouettes écartelées, en quilles éclatées, en chevelures d’étoiles, en magmas galactiques. Le zigzag cingle sans cesse ses Z et ses G. Se lovant à l’intérieur de lui-même, il est fractal en essence, jusqu’à atteindre les limites de la matière, ou de l’entendement.

Le zigzag est aussi éclair. Fort bref, il ne révèle rien, il fait seulement signe, comme jadis l’oracle. Il strie l’obscur, il aveugle plus qu’il ne guide. Le zag, cécité du zig, ou l’inverse.

Ces zigs, ces zags, où vont-ils ?

Quels carrefours convoitent-ils? Zigs et zags sont la forme du cheminement même. Ils fomentent à chaque pas le risque, le risque commun d’être et d’errer, le risque de la voie choisie, sur des routes qui se dérobent.

« L’être est le risque lui-même par excellence. Il nous risque, nous, les hommes. Il risque les êtres vivants. L’étant est, dans la mesure où il demeure ce qui est toujours à nouveau risqué », écrit Heidegger à propos de poètes comme Rilke.

Les poètes risquent, leur vie durant, des mots. Ils risquent une vie, tissée de mots. Ils risquent leur liberté, l’obscur de toute liberté.

 

Le chemin est lourd sous les pieds fatigués des mots.

Et file sans fin la longue métaphore des mots du chemin.

Le chemin est tout ensemble risque, péril, balance, mouvement. Du moins si l’on suit ses acceptions dans la langue allemande. «  Être dans le risque c’est être en balance (in der Wage). Le mot de Wage (de nos jours « balance ») signifiait encore au Moyen Age quelque chose comme « péril (Gefahr) » (…) Le mot Wage vient du verbe wägen, wegen : faire un weg, un chemin, c’est-à-dire aller, être en mouvement. Bewägen signifie mettre en route, en mouvement : peser (wiegen) ».ii

L’anglais est ici proche de l’allemand, way et weight équivalant à weg et wiegen.

En français, le mot « route » vient du latin ruptus, rompu. Car il faut rompre la route, pour l’ouvrir.

Cheminant, l’âme errante suit ses zigs et ses zags, et les soupèse. A tout instant, elle se balance, se rompt et se remet en route.

A la fin, elle est elle-même pesée, mise en balance, rompue et remise en route.

iHeidegger. Acheminement vers la parole

iiHeidegger. Acheminement vers la parole

 

Ontologie du hasard


 

La génération, l’engendrement, est indéniablement un grand mystère, celui de l’incroyable émergence, de l’absolue nouveauté de chaque nouvelle naissance.

La génération, l’engendrement, la filiation sont autant de métaphores humaines qui peuvent aider à la perception confuse de l’engendrement interne de Dieu, de sa création infinie de lui-même par lui-même.

Mais ces métaphores ont leurs limites. Si on les force, elles se dissolvent.

Il faut faire appel à d’autres mots, d’autres images.

L’usage des métamorphoses par des poètes comme Ovide ou Apulée est une tentative de traduire ce qui échappe aux limites du langage ou des formes. L’homme, les êtres, l’étant et les Dieux mêmes, se métamorphosent sans cesse. Il n’y a pas de nature qui ne possède enfoui en elle un principe interne de changement, qui graduellement ou brusquement peut transformer toute forme en une autre forme, que rien ne peut laisser prévoir. Changement, transformation et métamorphose sont des mots presque équivalents, mais il serait possible de leur affecter des nuances particulières.
Il s’agit surtout de la transformation de l’être même. Par exemple, on ne peut nier que la mort est la cause d’une transformation radicale, quelle que soit d’ailleurs l’hypothèse faite quant à l’existence ou l’absence d’un au-delà. Dans tous les cas (anéantissement, métempsycose, résurrection, vie après la vie), l’être est voué à une transformation totale, radicale, absolue.

Puisqu’une telle possibilité de changement, de métamorphose absolue existe indubitablement, au moment de la mort, laissons aux poètes l’occasion de nous surprendre par des idées imprévisibles.

Il n’y a pas de transformation plus « plastique » que la mort. Quelles que soient les hypothèses à ce sujet.

Il se peut que le néant existe. La mort est la fin irrémédiable de l’ivresse bacchique, la mort de la vie, et chaque particule de l’être se dissout à jamais, revenant à quelques briques de base (molécules, atomes, quarks) elles-mêmes vouées à disparaître sur le très long terme.

Il se peut aussi que le passage vers l’Hadès réserve des surprises. Dans les deux cas la métamorphose est assurément radicale.

On peut imaginer d’autres hypothèses encore, comme l’anéantissement dans un néant terminal, suivi inexplicablement par une résurgence germinale, absolument autre, imprévisible, indescriptible.

Tout est possible.

Par son existence, le monde montre que même dans un monde sans sens et sans raison, il faudrait encore rendre compte de ses conditions de possibilité. L’existence de l’être, qu’il faut bien constater, ne peut se suffire de l’hypothèse de l’absurde. Celle-ci renvoie encore, nécessairement, à une impensable ontologie du hasard.

 

Totipotence et mise en abîme


La caractéristique de l’Inde est « l’évanescence », a pu écrire Hegel. Cette image peut surprendre, si on devait la confronter à la réalité indienne. Mais il s’agit d’autre chose. C’est une métaphore de l’esprit de sa religion, selon lui.

Entre fugacité, brièveté et immatérialité, l’évanescence est une transformation terminale, une métamorphose finale. Au sein du monde, au cœur de la réalité même, la forme évanescente se fait subliminale, progressivement impalpable. Elle se dissout sans cesse jusqu’à la disparition complète. Par là elle est susceptible de servir de métaphore visible à la transcendance invisible. D’où l’idée de l’Inde.

L’évanescence défie la matière, son poids, sa pérennité. Elle échappe à toute assimilation, à toute saisie. Elle est en somme l’exact contraire de ce qui se passe dans tout processus vital. Dans la vie de la nature comme dans la vie de l’esprit, l’essentiel est l’assimilation, la transformation de ce qui vient de l’extérieur en quelque chose d’intérieur, l’ingestion de l’autre dans le même. Ce qui est évanescent ne peut pas être ingéré, assimilé, par la vie, puisque c’est le néant qui prioritairement l’absorbe, l’engloutit.

L’évanescence a vocation à être totale, complète. Mais longtemps, de la chose « évanouie », il reste encore un petit reste, qui n’offre plus assez de matière à l’assimilation, et qui résiste au néant. L’évanescent signale faiblement que quelque chose a bien eu lieu, que ce quelque chose a presque entièrement disparu, et continue à faire signe, sous forme d’ombre, d’écho, d’effluve, ou de quelque nuance imperceptible affectant le fond du décor.

En se refusant à résister à sa disparition, l’évanescence fait espérer la réversibilité. Elle garde un potentiel de régénération, de réactivation.

Dans certaines conditions, l’évanescent peut toujours reprendre forme, revenir au monde, revenir à la vie.

L’évanescence est une métaphore éminemment plastique. Tout se dissout et tout reprend une autre forme.

C’est pourquoi je suis tenté de la comparer à une autre métaphore, celle de la « plasticité génétique », qui sert souvent d’image à la fondamentale plasticité du vivant.

La mise en œuvre du programme génétique n’est pas un processus linéaire. L’ARNi (i pour « interférent ») a la propriété d’« interférer » sur le codage des protéines. Il faut renoncer à la notion trop mécanique, trop déterminée, de « programme génétique ».

De façon plus surprenante encore, il faut désormais reconnaître la possible réversibilité associée du programme. On peut continuer de transformer des cellules déjà adultes, les dédifférencier, les déprogrammer et les reprogrammer en nouvelles cellules souches pour obtenir soit des cellules totipotentes (cellules embryonnaires), soit des cellules multipotentes (cellules adultes du même tissu), soit des cellules pluripotentes (cellules adultes d’autres tissus).

Cette plasticité du vivant était jusqu’à récemment insoupçonnée. Les conséquences sont faramineuses. On peut réveiller le potentiel endormi de cellules adultes, les reprogrammer pour qu’elles se comportent comme des cellules totipotentes. On peut fabriquer des cellules souches en détournant des cellules du bulbe olfactif pour lutter contre la maladie de Parkinson, afin de régénérer les régions du cerveau atteintes par la maladie.

Les possibilités « plastiques » de ce mécanisme d’interférence sont infinies.

Un peu plus de 25000 gènes du génome humain codent des protéines. Ils ne représentent que 2% du génome. Mais il existe aussi des milliers de séquences génétiques codant des ARNi dont la fonction est de réguler l’expression de ces 25.000 gènes codant les protéines. On peut supposer que ces séquences génétiques peuvent elles-mêmes être régulées par des mécanismes analogues. Et ainsi de suite.

Infinie mise en abîme.

Le génome n’est donc pas un « programme », stable, déterminé au sens cybernétique du terme. Il est éminemment mobile, plastique, métamorphique. Il possède toutes sortes de moyens de se reprogrammer lui-même, et donc de modifier son action de codage, ses moyens et ses fins, selon les conditions rencontrées. La métaphore du « programme » n’est pas propre à rendre compte de cette complexité, qui échappe aux déterminismes, et qui ne cesse de laisser toute leur place à la contingence, à la fortune, aux aléas, sans toutefois en être durablement dominée.

Tout se passe comme si une intelligence supérieure ou un profond instinct, apparemment inconscient, tiraient sans cesse tout le parti possible du hasard ainsi systématiquement produit, et par là façonnaient en permanence les nouveaux moyens de la survie, et peut-être même les fins nouvelles de la vie.

 

Les métaphores de la totipotence, de la pluripotence et de la multipotence renvoient au concept d’« intermédiaire », au sens que lui donne Platon dans le Banquet. Dans ce célèbre texte, Diotime appelle les « intermédiaires » des metaxu. Le génome est une sorte de metaxu, capable de toutes les métamorphoses. Il contient, tapi dans des myriades enchevêtrées de cycles de régulation, un potentiel de variation qui ne cesse de s’appliquer à lui-même, variant les conditions de variation de la variation, transformant les conditions de transformation des conditions de transformation, à l’infini.

Nous ne pouvons que décrire de l’extérieur, et fort approximativement, cet empilement phénoménal, et tenter d’en observer par l’expérience certaines des possibilités effectives. Mais nous sommes bien incapables d’en saisir l’essence profonde.

Il y a là quelque chose qui relève du mystère, faute d’un meilleur mot.

Décapitation et délire (bacchique)


 

Depuis quelques années, ont été régulièrement mises sur la scène mondiale des décapitations barbares, sciemment théâtralisées par des groupes extrémistes se réclamant de l’islam, comme Al Qaïda, Daech, AQMI.

La France décapita longtemps ses condamnés à mort. La dernière personne à avoir été guillotinée dans ce pays est un tunisien, Hamida Djandoubi, exécuté à Marseille en 1977 sous la présidence de Giscard d’Estaing. Aujourd’hui encore, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis exécutent publiquement leurs condamnés à mort à l’aide d’un sabre.

 

Les têtes arrachées ou décapitées parsèment l’histoire des religions. Nos musées montrent complaisamment Salomé portant sur un plat la tête de Jean Baptiste, ou encore la belle Judith décapitant Holopherne. Les mystères de Dyonisos (ou de Bacchus) furent le théâtre de décapitations collectives.

Les Bacchantes couraient çà et là, extatiques, furieuses et échevelées, nues ou couvertes de peaux d’animaux sauvages, du lierre dans les cheveux, le thyrse à la main, poussant des cris discordants. Dans la pièce qui porte leur nom, Euripide met en scène des Bacchantes qui déchirent à main nue Penthée, jusqu’à ce que sa propre mère, Agavé, lui arrache la tête.

 

L’image de foules en délire se livrant dans la nuit aux pires atrocités est si forte qu’elle en est devenue un paradigme, le « délire bacchique ».

Après ces quelques rappels, j’en viens maintenant à mon point.

 

Dans la Phénoménologie de l’esprit, Hegel fait du « délire bacchique » une métaphore de la vérité.

Voici le paragraphe en question, dans la traduction de Jean Hyppolyte parue chez Aubier en 1941:

« La Manifestation est le mouvement de naître et de périr, mouvement qui lui-même ne naît ni ne périt, mais qui est en soi, et constitue la réalité effective et le mouvement de la vie de la vérité. Le vrai est ainsi le délire bacchique dont il n’y a aucun membre qui ne soit ivre ; et puisque ce délire résout en lui immédiatement chaque moment qui tend à se séparer du tout, – ce délire est aussi bien le repos translucide et simple. » i

 

Dans le livre de Benedetto Croce, « Ce qui est vivant et ce qui est mort de la philosophie de Hegel » (1910), la traduction de cette dernière phrase est notablement différente :

« Le vrai est le délire bacchique dans lequel il n’y a aucune des composantes qui ne soit ivre, et puisque chacune de ces composantes, en se mettant à l’écart des autres, se dissout immédiatement, – ce délire est également le calme simple et transparent. »

Deux choses me frappent à la lecture de ce texte (indubitablement dense, obscur et balancé) .

Hegel prend le délire bacchique non seulement comme une métaphore de la vérité (« le vrai est le délire bacchique »), mais aussi du mouvement et de la vie. Ces concepts sont tous liés ensemble, en une sorte d’unité organique (« le mouvement de la vie de la vérité »). La vérité est vie, elle est mouvement. La vérité ne peut pas être une vérité morte et immobile. Et quoi de plus vivant, quoi de plus mouvant que la foule en proie au délire bacchique ?

La métaphore du délire bacchique ouvre la perspective d’une ivresse absolue, qui prendrait possession de tout et de tous. Dans la phrase de Hegel, cette métaphore m’invite à penser à l’idée d’un délire total, qui pénétrerait tous les acteurs, mais aussi tous les spectateurs, et qui pourrait s’étendre naturellement, par contagion, à la terre, aux cieux, aux dieux.

L’ivresse bacchique de la vérité, une fois déclenchée, et jamais dégrisée, pourrait atteindre les limites extrêmes de l’univers, et émouvoir les dieux mêmes.

 

Mais justement, le délire finit par prendre fin. Après l’ivresse, toujours le dégrisement.

C’est l’idée, propre à introduire le mouvement de la dialectique hégélienne, que le délire bacchique et la vérité sont réversibles, que le calme peut être retrouvé après la fureur ou l’extase. On peut en déduire qu’il y a une vérité dans l’ivresse, dans l’extase, et une autre vérité après l’ivresse, dans le dégrisement du retour à soi.

Il suffit, pour passer de l’une à l’autre de ces deux sortes de vérités, de résoudre chacun des « moments » qui tend à « se séparer du tout ».

Le moment du délire où la tête est séparée d’un corps est l’un de ces moments, qui tend à se séparer du tout délirant. Mais le délire continue et le « résout en lui immédiatement ». Si bien que le délire est aussi bien « un repos translucide et simple », puisque tout se résout en lui.

 

Reprenons. Le délire bacchique a vocation à occuper tout l’espace des sens. Tout est unifié par son énergie. Tout ce qui tend à échapper à cette unité profonde est « immédiatement » dissous.

 

De quoi cette dissolution est-elle maintenant la métaphore ? La vérité ne peut pas se trouver dans les éléments qui la compose. Elle est un tout (qui rend ivre) ou elle n’est plus rien (elle se dissout dans le néant). Seule la totalité, la totalité ivre et délirante, représente vraiment le « vrai ».

 

Il est aussi vrai, cependant, que lorsque le temps de l’ivresse est bien terminé, lorsque la Bacchante se réveille dégrisée,  elle tient dans les mains une tête fraîchement coupée, qui, elle, ne se réveillera pas.

iHegel. Phénoménologie de l’esprit. 1941. Préface, p.40

Un moment sans comment ni pourquoi


La « plasticité synaptique » est une métaphore contemporaine de la plasticité de la nature et de la culture. Jadis les divinités mêmes étaient plastiques. Ovide ou Apulée en ont poétiquement décrit les « métamorphoses », plastiques par excellence.

L’idée de la plasticité de Dieu n’est donc pas nouvelle. Chez les Grecs et les Latins, Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes. Mais chez les chrétiens, cette idée va aussi loin que possible en prenant la forme paradoxale de la « kénose ».

Folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs : le Christ est un homme et il est aussi Dieu.

Pas le Dieu des Armées, le Dieu dans toute sa gloire, le Messie de la fin des Temps.

La folie, le scandale, c’est qu’il est un Dieu ignoré, humilié, torturé, raillé, mis en croix comme un esclave apatride.

La kénose, du grec kenoein (vider), traduit l’idée de la descente sur terre d’un Dieu vidé de lui-même.

La folie, le scandale, c’est un Dieu infini, éternel, créateur des mondes, réduit à l’état de loque humaine, une loque pantelante, agonisant sur le bois, au milieu de cadavres putréfiés.

C. Malaboui note que Hegel a comparé entre la kénose divine et la kénose philosophique. Sans craindre aucune foudre jupitérienne, il met la première au service de la seconde.

L’interprétation est la suivante. La kénose est un acte de libre effacement de la divinité en faveur des hommes, mais au bénéfice du projet divin. Hegel adapte l’idée de kénose pour illustrer le processus philosophique de dépossession de soi, de dépossession de la subjectivité.

La kénose divine signalait la possibilité d’un espace et d’un temps de vacuité transcendantale. La kénose philosophique s’applique désormais à l’homme lui-même. L’homme n’est plus une substance fixe, c’est un sujet disparaissant.

Pour faire image, Hegel multiplie les figures de la sortie de Dieu hors de soi. La langue allemande est riche de possibilités en la matière : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’extériorisation, et même d’aliénation ne sont pas à prendre à la légère venant d’un Dieu qui emplit le monde, ou plutôt qui enveloppe le monde de sa pensée et de son Verbe.

Le but de Hegel, en recyclant philosophiquement un concept éminemment théologique, c’est de « mettre au jour l’essence kénotique de la subjectivité moderne ». On pourrait arguer que c’est là prendre de fort grands moyens pour traiter d’un sujet relativement petit. Mais Hegel est prêt à faire flèche de tout bois, y compris de celui de la croix, pour faire avancer sa propre spéculation.

Sur le plan philosophique, le Christ est avant tout une représentation. Il incarne la représentation de la «vérité absolue ». « Si le Christ ne doit être qu’un individu excellent, même sans péché, et seulement cela, on nie la représentation de l’idée spéculative, de la vérité absolue »ii.

Quand le Christ meurt en croix, quand il est au fond de l’abîme, « il représente la négativité de Dieu se rapportant à elle-même ».

Dieu se niant lui-même, et se représentant sa propre négation. N’est-ce pas là une figure « plastique », par excellence ?

« Plastique » désigne ce qui peut prendre une forme, tout en résistant ensuite à la déformation, dans une certaine mesure. Dans le contexte philosophique, quoi de plus « plastique » que l’esprit ? Le νοὖς (noûs), dans son état de réception passive, est « le sommeil de l’esprit, qui, en puissance, est tout » dit Hegel dans sa Philosophie de l’esprit. La plasticité contamine tout. Si l’esprit est originairement plastique, comme nous le montre son épigenèse, alors les concepts mêmes qu’il peut énoncer doivent l’être aussi, en quelque manière. L’esprit se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à donner des formes. Il étend cette propriété à sa propre forme, qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par l’épigenèse, par le travail ou par tout autre opération appropriée.

La pensée, par nature, se prend elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », cette noesis noêseos, cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale. La pensée est une sorte d’être vivant, un être indépendant de celui qui la pense, et qui dans cette vie propre, se prend elle-même pour forme et pour matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend elle-même librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par « déprise, dessaisissement ». Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de).

Ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours la possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Mais qui est le sujet de cette relève au second degré ? Qui décide de se dessaisir de son acte de dessaisissement, et pour en faire quoi ?

Autrement dit, qu’est-ce qui peut être engendré par un moment de vraie liberté ? Que peut-on espérer, dans le meilleur des cas, sa possibilité fût-elle insoupçonnable ? Un autre moment de pure liberté, sans aucun lien avec tout ce qui précède ? L’établissement d’une nouvelle chaîne causale, imposant sa propre détermination jusqu’à un éventuel moment gratuit, un moment sans comment ni pourquoi, où pour des raisons qui ne sont pas des raisons succéderait un autre instant de pure liberté ?

Mystère.

i L’avenir de Hegel

iiHegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Cité par C. Malabou, in L’avenir de Hegel.

L’origine du transcendantal


La Critique de la raison neurobiologique, de C. Malabou, est une charge anti-Changeux. La neurobiologie, avec sa jeune arrogance, a procédé à une « captation des idées métaphysiques ». La neuro-éthique s’arroge le discours sur le Bien, la neuro-esthétique le discours sur le Beau. Tout cela peut inquiéter le philosophe professionnel. La neuroscience est devenue « un instrument à fragmentation philosophique ». Aussitôt l’image des bombes à fragmentation qui déchiraient les corps au Vietnam me vient à l’esprit. Je m’égare encore.

Malabou enfonce le clou : « L’émergence de la neuroscience constitue une pure et simple menace à la liberté – liberté de penser, d’agir, de jouir ou de créer. » C’est une sorte de « darwinisme mental ». L’épigenèse sélectionne les synapses. Le volume du cerveau s’accroît quatre fois et demi après la naissance. La genèse des synapses se prolonge jusqu’à la puberté, et pendant tout ce temps l’éducation, l’environnement familial, social, culturel, s’inscrivent dans le système nerveux. Notre cerveau est donc pour une large part ce que nous en faisons, il résulte de la vie même, jour après jour, avec ses aléas, ses surprises, et ses errances hasardeuses. Alors le développement des synapses est-il déterminé ou non ? C’est la grande question philosophique qui court à travers l’époque. Einstein contre Planck. L’interprétation ultime de la mécanique quantique.

Malabou résume : « L’objet de la science est incontestablement devenu la liberté ». J’aimerais la suivre sur ce terrain. Mais je m’aperçois que la formule se retourne aisément en son contraire. On pourrait aussi bien dire : « L’objet de la science est indubitablement devenu l’asservissement ».

Ce débat est ancien, comme on sait. Pour nous en tenir aux modernes, il a commencé par les diatribes acrimonieuses opposant Érasme à Luther. Nous n’en sommes pas sortis.

Le gène ajoute une pierre nouvelle au mur du déterminisme. Le contenu de l’ADN est apparemment invariant. D’où l’idée de code, de programme. Les souris comme les hommes sont génétiquement programmés. Mais alors, comment rendre compte des surprises constatées lors de l’épigenèse, si seul le déterminisme d’un code et d’un programme sont impliqués? La plasticité épigénétique pose des questions délicates, que l’image trop simple du « programme » de l’ADN est incapable de traiter. Changeux propose d’abandonner la notion de programme génétique au profit de l’interaction entre cellules et des « communications cellulaires ».

Mais si l’on sort d’un déterminisme simpliste, jusqu’où peut aller en théorie le domaine couvert par la neurobiologie ? Ce domaine couvre un vaste champ, et s’étend jusqu’à la société et la culture. Celles-ci sont aussi des conséquences de la plasticité synaptique des réseaux nerveux de millions et de milliards d’homme. Réciproquement, les sociétés et les cultures favorisent l’épigenèse des cerveaux. On pourrait fonder tout un programme de recherche sur l’exploration des fondements biologiques du culturel. Par exemple, le jugement moral ne serait que la traduction par le cerveau du phénomène neurobiologique de l’empathie. Un autre trait d’origine neurobiologique propre aux humains est l’existence d’une sensibilité à la « beauté de la parcimonie ». Ce trait serait utile à l’espèce parce qu’il permet de détecter des formes, des groupements, des distributions ordonnées. De cela, Malabou déduit une conclusion, qui nous rapproche de notre question de départ : « La liberté épigénétique apparaît précisément aujourd’hui comme l’origine même du transcendantal. »

L’épigenèse est la condition de la liberté, et la liberté fonde l’idée transcendantale même. D’où ma question : la liberté, possible fenêtre sur la transcendance ?

Le cerveau libre est capable de réfléchir sur lui-même, et de provoquer des actions et des expériences l’affectant lui-même en retour. On peut envisager dans un futur pas trop éloigné, que des cerveaux humains pourront concevoir et effectuer des modifications structurantes sur le cerveau des hommes, expérimentalement d’abord, puis à grande échelle.

Pourrait-on envisager de modifier le niveau de conscience, pourrait-on éveiller les hommes à d’autres formes d’expérience par le biais de modifications neurobiologiques ? Les pratiques des shamans de diverses époques et différentes régions du monde lors des initiations nous montrent que l’ingestion de plantes sacrées peut provoquer de tels résultats. Alors pourquoi pas un équivalent avec des drogues psychotropes, spécialement affûtées à cette fin ?

S’il y a bien un « homme neuronal », il y a aussi, c’est l’évidence, un homme social, un homme culturel, un homme spirituel, qui ne se résument pas à l’homme matériel, amas de gènes et de neurones. Il y a aussi un homme libre, un homme critique, qui peut et doit exercer son esprit afin de « librement critiquer » les conditions de sa propre évolution, matérielle, neuronale et peut-être psychique.

Epigénèse de l’errance


J’écoute à la radio la philosophe Catherine Malabou parler de « plasticité ». Le contexte est la neurobiologie. Plus précisément, l’épigenèse. C’est l’énigme (déjà!) de la production de l’unique et du différent. L’ADN est un code, mais c’est un code qui produit de surprenantes variations, bien loin du déterminisme dans lequel on est habitué à enfermer des notions comme celle de « programme ».

Malabou emploie cette formule : « Le paradigme du code perd sa rigidité ». Après ses glorieuses années dans le genre « hasard et nécessité » l’ADN banderait-il mou ?

Le mot plasticité vient du grec plazein, « égarer, écarter du chemin, détourner de sa route, tromper, errer ». Tomber comme cela, dès mon départ en voyage, sur un mot pareil, cela me paraît de bon augure. Le marin errant, à la recherche d’une Désirade inconnue, a besoin de signes, fussent-ils infimes.

Le mot plagktos « qui vogue au hasard » a donné en français plancton. La racine est plagg-, frapper. Quel rapport? L’idée est que les vagues peuvent « frapper » de façon hasardeuse et faire dériver, sans doute.

Par réflexe, je cherche illico un équivalent dans d’autres langues, en l’occurrence en hébreu (biblique) et en sanskrit. Je trouve l’hébreu tahah, « errer, s’égarer » comme dans Gen. 37,15 ou « errer dans le désert » (Is. 16,8), ou encore nadad, « agiter, remuer, errer, fuir, s’envoler, chasser, repousser », comme dans Osée 9,17 : « ils seront errants parmi les nations ».

En sanskrit, la pèche est abondante, comme toujours. Le mot errer peut se traduire de multiples façons, dont: muhyati, eTati, bhramati, mRSAyate, skhalati, srdhati, ce qui permet d’ajouter au spectre des sens quelques nuances supplémentaires, comme « être stupéfié », « tricher », « être inconscient ».

Mais je m’égare sans doute déjà, sur des chemins qui ne vont nulle part.

Le secret des dieux


Les hommes de tous les temps et de tous les horizons ont perçu, au moins à un moment de leur vie, la possibilité d’un « mystère », la réalité de sa présence dans leur monde, sous mille visages. L’histoire des religions, la philosophie, l’anthropologie montrent qu’ils se sont toujours efforcés, de diverses façons et avec différents moyens, sinon de le deviner ou de le saisir, du moins de l’interpréter, de le traduire, de le formuler, de le représenter. Nombreux sont ceux qui ont cru ou ont espéré l’avoir trouvé, au terme d’une longue recherche, d’une intense initiation, ou d’une brève révélation.

Quels est ce mystère ? De quoi est-il le nom ? Quel secret enveloppe-t-il? Les réponses abondent, claires ou voilées, précises ou confuses, diverses, hétéroclites ou massives, monolithiques. Ont-elles des fondements analogues, des orientations communes ?

Le mystère se tient dans le cœur humain, ombre profonde, béance insondable, silencieuse, mais non muette.

Le poète ou le prophète peuvent-ils seulement en parler ? Une anthropologie du mystère est-elle possible?

La multiplicité des expériences personnelles et collectives du mystère est un fait, brut, indéniable, incalculable. Mais alors qu’ont à voir avec lui, avec son essence, les infinies variations de ses manifestations ? La neige tombe, et chaque flocon est unique. De la même lumière jaillissent des irisations sans pareilles.

Des myriades de mystères ont visité l’esprit des hommes depuis la plus haute antiquité. Les Védas, le Zend-Avesta, les culte de Mithra, d’Isis et Osiris, d’Orphée, de Dionysos, d’Hermès, d’Éleusis, la Gnose, la Kabbale ou les Cathédrales sont comme autant de flocons dans la tempête des temps.

Chaque flocon a vocation à se joindre à tous les autres pour former congères, glaciers, ou montagnes glacées. Ou, moins probablement, mais plus effectivement, fondre doucement dans la paume chaude de la main rougie.

Le mystère n’est jamais qu’une métaphore, et son étude n’est qu’un prélude. Ce que l’on cherche toujours, sans savoir ce que l’on cherche, ce n’est pas le mystère, qui est neige, eau, ou nuage. Ce que l’on cherche c’est ce qui vient avant la neige, l’eau ou le nuage, c’est ce qui vient avant le mystère, et qui est le secret des secrets, le secret des dieux mêmes.

C’est le secret dont tous les dieux ne sont que la forme fugace, c’est le secret du flocon qui donne une forme unique et éphémère au mystère de son apparition.

Il y a ce moment où l’explorateur, l’inventeur, le poète, le prophète, l’initié, le mystique découvrent subitement l’étendue incompréhensible de leur ignorance, de leur absolu non-savoir, plus infinis que leur monde. Tous, comme Sisyphe, retournent toujours à leur tâche. Tous font rouler sans fin leur pierre.

Mais comment oublier ce moment, où s’ouvre l’ombre sous la clarté des lampes ?

Tous, le poète ou le prophète, le savant ou le mystique, ont su prendre une poignée de neige fraîche dans leurs mains chaudes. Tous, ils ont pu faire fondre un morceau de nuage.

Tous, ils donnent en retour une forme ramassant leur recherche. Quelques mots ou une image, – pour incarner l’indicible, l’inconnaissable, le transcendant.

Millions de secrets condensés, tombés des nuages de la pensée flottante:

« Osiris est un dieu noir. »

« La jeunesse éternelle. »

« La lumière éblouissante jaillira de tous côtés. »

Les dix sephiroth.

Les treize attributs de Dieu.

« Mundus est statua, imago, Templum vivum, et codex Dei. »

« Cognitio Dei experimentalis »

« Après la mort, l’Atman existe encore. »

« Le  »Brahman » est  »Tajjalân » ».

« Purusa ».

« Soma ».

Etc. Etc.

Le mot « mystère » provient du grec μυστήριον, mystếrion, « rite secret », « doctrine secrète ». L’initié au mystère est un myste, du grec μύστης (mýstês), venant du verbe μύω (mýô), « clore ». L’idée portée par le mot est que le mystère est réservé aux initiés, appartenant à une société fermée, close, exclusive.

Le mystère propose, pour commencer, ce simple paradoxe : il révèle non ce qui est voilé, mais le voile, il ouvre les yeux, non sur ce qui est clos, mais sur la clôture.

Par chance, les mystères abondenti. Que révèlent-ils sur le voile, sur l’enclos ?

Je propose ici un parcours de libre et légère exploration des religions et des philosophies, des mythes et des cultes, à la recherche du mystère des « mystères », du voile des voiles, de la clôture des clos, du sans fonds sous les abîmes. Je compte y glaner quelques fruits dorés, ou trop verts, ou même blets. La matière est extraordinairement riche, la documentation abondante. Toutes les religions sont des flocons, qui donnent à penser le nuage.

Les formes varient, les expériences accumulées couvrent un vaste spectre. Toujours les mêmes questions reviennent.

  1. D’où vient le monde ?
  2. Qu’est-ce que l’être ?
  3. Où allons-nous ?

Les réponses fusent en tous sens, et dépendent des croyances et des cultures. Mais structurellement, si l’on peut dire, elles sont similaires, malgré le bariolé des noms et des idées. Les voici en substance :

  1. Du mystère
  2. Un mystère
  3. Vers le mystère.

Il n’y a pas de bon cap pour celui qui ne sait pas où il va, dit le marin. Comme l’un de ces navigateurs partis jadis sans carte à la recherche de Serendib, je me mets en quête de ce que je n’espère pas trouver, dans le seul espoir de trouver ce que je ne pense pas chercher.

Ceci est un journal de bord.

iParmi les cultes à mystères on peut énumérer encyclopédiquement, pour la seule sphère méditerranéenne – et sans pouvoir être exhaustif : le Culte d’Apollon, dieu solaire des arts et de la divination, le Culte d’Artémis, déesse lunaire de la chasse et de la virginité, le Culte d’Attis, fils et amant de Cybèle, le Culte du Baal d’Émèse , le Culte des Cabires, lié aux divinités chtoniennes et aux Mystères de Samothrace , le Culte de Cybèle et de la Grande Mère de Pessine, honorant Cybèle, la mère des dieux , le Culte de Despina , les Mystères dionysiaques, célébrant l’avatar orphique Zagreus , les Mystères d’Éleusis, honorant la triade Déméter, Perséphone et Hadès , le Culte de Glycon, l’oracle-serpent d’Abonuteichos , le Culte d’Harpocrate, avatar d’Horus , le Culte d’Isis, venant d’Égypte (la divinité du culte à Mystères n’a toutefois plus grand-chose à voir avec l’Isis traditionnelle) , le culte de Jupiter Dolichène, originaire d’Anatolie , le Culte de Mithra, les Mystères orphiques, liés à la légende d’Orphée , le Culte de Sabazios, le Culte de Sérapis, le dieu chtonien calatophore et, dans une moindre mesure, Osiris , le Culte des Telchines, divinités magiciennes de Rhodes , le Culte de Trophonios , le Culte de Zalmoxis.

La fin du monde commun


La fin du monde commun a déjà commencé.
Saillies prophétiques ou salves désenchantées, les coups viennent de tous côtés. « Décadence » (Nietzsche). « Malaise dans la civilisation » (Freud). « Déclin de l’Occident » (Spengler). « Pétrification mécanique » (Max Weber). « Crise de l’esprit » (Paul Valéry). « Maladie spirituelle de l’humanité » (C.-G. Jung). « Absence de sens » (Hannah Arendt). « Crise du sens » (Jean Paul II).
Ces jugement, récents à l’échelle de l’histoire, témoignent de l’accélération d’un phénomène massif, mais il faut remonter plus avant pour en comprendre les sources profondes.
L’un des premiers signes de décomposition apparut il y a plus de mille ans. La via moderna (la « voie moderne ») inaugurait alors, en plein Moyen Âge, la déconstruction de la  métaphysique. Quelques moines fatigués de la scolastique se mirent à disperser au vent les « chimères » et les « abstractions vides » des philosophies classiques. La « vérité » ou l’« universel » n’étaient plus que des mots vains, des fallaces. Il n’y avait de vérités que dans les faits. Les seuls universels n’étaient plus que les singuliers.
Avec le nominalisme fut ainsi fondée la première base des idées modernes. Plusieurs siècles furent nécessaires pour l’élargir et l’approfondir. L’empirisme, le relativisme et le positivisme accompagnèrent par la suite le progrès des sciences et des techniques. Parallèlement, la leçon nominaliste, sortant des cercles philosophiques, fut adaptée au politique, pour le bénéfice du Prince et l’avantage du Léviathan.
On en avait fini avec la métaphysique, et avec l’âge classique, mais certes pas avec la religion. Peu après la chute de Constantinople, l’invention de l’imprimerie, la découverte de l’Amérique et la révolution copernicienne, marqueurs de l’entrée dans les Temps “modernes”, une partie de l’Occident s’enticha religieusement, durablement, d’un noyau d’idées impitoyables et pessimistes : règne universel du péché, absolue déchéance de l’homme, perdition assurée de l’humanité tout entière, – à l’exception inexplicable de quelques “saints”.
Ces “saints” singuliers, autoproclamés, pénétrés d’un exceptionnel ethos de l’exception, ne restèrent pas inertes. Assumant leur « destin manifeste », ils se mirent à prêcher sans relâche, siècle après siècle, une désespérance corrosive, le mépris des faibles, l’abandon des pauvres, pendant que faisait rage « la guerre de chacun contre chacun ».
Le nominalisme et la Réforme s’étaient attaqués, selon deux angles différents, à l’ancienne « Bonne Nouvelle », jadis offerte à tous. Les Lumières advinrent, dominées elles aussi par le nominalisme, dans une version résolument plus matérialiste. On put alors affirmer sans détours que l’humanité n’est en réalité qu’une « abstraction », et qu’il n’existe que « des hommes concrets » (Goethe). L’idée marqua les esprits, et juste avant la Première Guerre mondiale, on put déclarer que le « droit naturel » et l’idée d’« humanité » étaient devenus « presque incompréhensibles en Allemagne » (E. Troeltsch). La mort du mot annonçait celle de la chose. Un sens effroyablement concret devait bientôt être donné à cette abstraction incomprise.
Après deux guerres mondiales et plusieurs génocides, le nominalisme occupe toujours le haut du pavé. Les philosophes qui s’en réclament semblent toujours incapables de définir l’essence du « bon », du « vrai » et du « juste ».
Et voilà que la fin des « grands récits », annoncée par Foucault et Lyotard, ajoute une touche terminale à cette déconstruction millénaire.
Désormais, l’être-là, seul et nu, sans Idée et sans Récit, peut être livré aux jeux sans pourquoi et sans entraves des forces politiques et sociales, dans l’immanence économique et technologique, et dans la confrontation continuelle avec la résurgence, providentielle et réactionnaire, des tribalismes et des identités.
Les groupes spéciaux, les intérêts particuliers, les égoïsmes s’exaltent. L’idée d’un monde commun s’éloigne toujours davantage.
Les clivages s’aggravent et s’installent dans la durée. Le capitalisme mondialisé produit une oligarchie de super-dominants, et une infinité de prolétaires, asservis en cercles concentriques à l’Empire. D’un côté quelques maîtres du monde, de l’autre tout le « reste ». L’avenir s’annonce sectaire, oligarchique et maffieux.
Signes patents, irrévocables, de déchéance, la pauvreté, la faiblesse, la servitude sont, génération après génération, dévolus à la masse immense des losers, condamnés sur la terre, et « réprouvés » dans les cieux.
Dans cette division planétaire des destins, la foi des « saints » du jour les guide et les dynamise au-delà de toute mesure. Leur religion ne leur est pas un opium, elle est leur cocaïne.
Ils ont fait école. L’égoïsme métaphysique et la haine du commun ont été transposés bien au-delà de la sphère religieuse, dans un monde qui n’est déjà plus commun, mais clivé. L’inclusion y est réservée, l’exclusion générale, et la dissociation universelle.
L’ancienne bataille des « saints » calvinistes pendant les guerres de religion et la guerre hobbesienne de tous contre tous dans l’Angleterre du 17ème siècle s’est étendue et prolongée au-delà de toute attente.
Les fondamentalistes chrétiens et les born again qui font aujourd’hui la guerre à « l’axe du mal » sont les héritiers des puritains abordant les côtes de la Nouvelle Angleterre, pour s’approprier dans le sang une terre qui leur était « manifestement destinée ».
Des idées indéracinables (manichéisme du bien et du mal, de l’élu et du déchu, de l’ami et de l’ennemi) s’adaptent à toutes les époques, à toutes les religions, à toutes les latitudes. Jadis gnostiques, hier calvinistes, elle se résument ainsi: « Après moi, le Déluge ».
En style plus formel : La grâce de Dieu est réservée aux chosen few et le néant est promis au reste du monde.
Ces idées ont provoqué au long des siècles d’innombrables guerres. Aujourd’hui, elles servent de mantras dans la « guerre des civilisations » à l’échelle mondiale. Elles se traduisent dans toutes les langues: « In God we trust », « Gott mit uns », « Dieu avec nous », « Allahu-akbar ».
Ce n’est pas qu’il n’existe pas d’alternative.
Des penseurs célèbres se sont engagés depuis longtemps dans des utopies autres ou contraires.
Leibniz a proposé de construire la « république des esprits ». Rousseau croyait en l’expression de la « volonté générale ». Kant a philosophé sur « l’intérêt général de l’humanité ».
Mais les peuples, entassés dans la jungle mondiale, les ont-ils entendus ? La loi des puissants est toujours plus forte que le droit des faibles. Que peuvent « du papier et des mots », devant « l’épée et la main des hommes » ?i
La religion de la dissociation mondiale et du désenchantement ne cesse de progresser. Le schisme jadis religieux et moral s’est laïcisé, banalisé. Une féroce schizophrénie ronge l’inconscient mondial, psychiquement fissuré, fêlé, déchiré, mutilé.
Il faut en faire l’analyse et l’anamnèse, pour comprendre la décomposition de l’esprit moderne et la fin programmée du commun. Il faut fouiller jusqu’aux premiers temps de l’ère, pour en retrouver les préalables manichéens et gnostiques, en révéler les blessures initiales, et leurs séquelles innombrables.
Le passé ancien raconte aussi un possible futur. Les « sociétés de la connaissance » reprennent d’une autre façon l’antique utopie gnostique.
Les nouveaux croyants croient à d’autres dieux immanents : le savoir, la technique, la science, le progrès indéfini.
Ils adorent une nouvelle Loi, la « convergence ».
Ils composent une néo-Genèse, où il n’y a plus ni soir ni matin, ni abîme ni firmament, ni vent divin, mais la fusion démiurgique des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives. L’immanence émerge à l’échelle nanométrique, et diffuse universellement son Évangile, par la mondialisation des matériels, des matériaux et des capitaux. Bits, atomes, neurones et gènes seront les héros impavides du nouveau Récit mondial.
Une nouvelle Terre promise se laisse espérer. D’immenses « terres libres », aux frontières indéfinies, putatives, ont déjà été accaparées par les pionniers de l’invention, les pères pèlerins de l’appropriation.
Une trans-humanité aux gènes « augmentés »ii en prendra demain la possession exclusive. Les Homo Sapiens 2.0 laisseront derrière eux un « reste » obsolète, l’humanité 1.0.

i Hobbes, Léviathan, ch. 46

iiUn rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) s’est alarmé à ce sujet en ces termes : « A long terme, la nanomédecine pourrait entraîner une transformation radicale de l’espèce humaine. Les efforts de l’humanité pour se modifier comme et quand elle le voudrait pourraient aboutir à une situation où il ne serait plus du tout possible de parler d’“être humain” ». Cf. Bert Gordjin, « Les questions éthiques en nanomédecine », in Nanotechnologies, éthique et politique, UNESCO Editions, Paris, 2008.

 

L’imminence du désastre


Dans un chapitre intitulé « Signature », concluant son livre Difficile liberté, E. Lévinas se livre à une autobiographie expresse. En un court paragraphe, il évoque son enfance en Lituanie et en Ukraine, son arrivée à Strasbourg en 1923, puis son parcours universitaire culminant par un professorat à la Sorbonne en 1973. Cet « inventaire disparate » est dominé, ajoute-t-il, « par le pressentiment et le souvenir de l’horreur nazie ».

Il enchaîne alors, sans transition, sur Husserl dont la méthode consiste à « respecter les intentions qui animent le psychique et les modalités de l’apparaître ».

Surprenant saut de l’ange. Coagulation tranquille des extrêmes. Génialité du discours philosophique, qui peut passer d’une ligne à l’autre, de l’horreur nazie à la méthode phénoménologique. Sublimité du penseur qui peut évoquer d’un mot le souvenir vécu de l’Histoire et tout de suite après faire l’éloge de l’étude respectueuse de l’intention et du psychique, afin de découvrir « les horizons insoupçonnés où se situe le réel ».

J’avoue que j’aime ce style calme de pensée, par successions d’à-coups puissants. Et qui embraye sur la phénoménologie de la liberté.

Un bon point de départ, c’est le temps, parce qu’il regorge de fractures intimes, de mille vacillations, sans cesse « présentées », et « représentées ».

« Le temps ne doit pas être vu comme ‘image’ et approximation d’une éternité immobile, comme mode déficient de la plénitude ontologique. Il articule un mode d’existence où tout est toujours révocable, où rien n’est définitif, mais est à venir – où le présent même n’est pas une simple coïncidence avec soi, mais encore imminence. Ce qui est la situation de la conscience. Avoir conscience, c’est avoir du temps, c’est être en deçà de la nature, dans un certain sens ne pas être encore né. Un tel arrachement n’est pas un moindre être, mais la façon du sujet. Elle est pouvoir de rupture, refus de principes neutres et impersonnels, refus de la totalité hégélienne et de la politique, refus de rythmes ensorceleurs de l’art. » (E. Lévinas. Difficile liberté, 1976, p.375)

De cette rupture, de tous ces refus, et du sentiment aigu de l’imminence, Lévinas déduit l’existence d’êtres de conscience, d’êtres qui s’arrachent à la totalité, qui ne l’englobent pas. Il en déduit aussi le pluralisme des subjectivités, des expériences, et particulièrement celle de l’expérience d’un être absolument autre, de la relation de l’étant avec un autre étant, de la relation avec Autrui.

Cela résume bien la philosophie de Lévinas.

Mais, des mêmes prémisses, on pourrait avoir une lecture bien plus pessimiste.

La rupture avec le présent, la béance de l’imminence, l’arrachement à la nature, les refus cumulés du principe, de l’impersonnel et de la totalité ne débouchent pas nécessairement sur l’apothéose de la relation, la révélation de l’étant face à l’étant. Le refus du Tout, pourquoi ouvrirait-il nécessairement le chemin vers l’Autre ? Il pourrait aussi impliquer la solitude assurée. La certitude de l’échec hégélien, la fuite hors des prisons totalisantes, sur quels territoires peut-elle en théorie faire émigrer ? Une Terre promise ? Où l’on pourrait rencontrer des Angeli novi, façon Klee ? Ou encore une terre morte, parcourue en tous sens par des anges de morts, par des démons furieux, par des incubes et des succubes, comme dans les Enfers des Anciens, ou ceux du Moyen âge ? Ou encore une terre disputée, meurtrie, saignante, où s’élèvent des nuages noirs, des monceaux funèbres, des charniers, où s’étalent des odeurs putrides.

L’intention. Oui, suivant la leçon des phénoménologues, il faut être attentif aux intentions rôdant dans les profondeurs du « psychique ». Plus attentif encore à ce qui pourrait bien, venant à l’impromptu, « apparaître » dans le monde, dans ce monde-ci, à n’importe quel moment.

Il faut laisser à la conscience cette possibilité : l’imminence du désastre.

Atomes, sucs, mondes : Donne à la peine le nom de la douceur.


En me promenant autour d’un verger de printemps, j’ai trouvé quelques fruits neufs sur un très vieil arbre. Croquant la chair sucrée, j’ai composé un hommage à ma façon au sage de Tabriz, sur mon clavier AZERTY .

Tout atome est un monde. La moindre goutte de suc est une âme. Les noms ne sont que des signes. Que ferais-je des noms, des signes, des gouttes et des mondes ?

Une perle est peut-être posée au fond de la mer. Que ferais-je des demi-lunes, des ors voilés, des barques à terre, des voiles affalées, des courses dans la dune ?

Tu es pour moi l’âme et le monde. Que ferais-je de l’âme et du monde ? Tu étales partout ton absence. Que ferais-je de ta présence ?

Aujourd’hui je suis l’ami du vin. Demain j’aimerai le pain, l’eau et le sel. Un autre jour je rirai de l’eau des rêves, de l’eau des yeux. Puisque tout revient, que ferais-je du temps et du souvenir ?

Je suis ruine, voie poudreuse, piste écartée, temple désert, édicule ridicule, géante gazeuse, pyramide suspendue, jardin magique, port d’attache, typhon griffon. Qui trouvera le fil, le chas, l’aiguille ?

De la peur dans la peau, de la terreur, je me suis libéré. Je ne me cache ni ne me montre. Je n’ai ni lieu ni temps pour ce faire.

J’ai déjà été gibier de ta potence, proie de ta chasse, ivre de ton goulot, que ferais-je de ta lance, de ton arc, de ta griffe ?

Je nage au fond du ru clair, que ferais-je de l’eau des puits ? Coule, coule l’eau. Que ferais-je des soifs endiguées ?

J’ai laissé l’existence et l’essence. Que ferais-je du poids de la montagne ? Des monceaux de sable ? J’ai fait de mes deux mains une seule coupe, pleine d’ivresse, de caresse humide.

J’aimais l’unité. Mais le chemin est coupé. Pas de bac. Je ne croyais pas à la crue.

J’aimais la beauté, la joie. Lune, courbe, dent, boucle, souffle, hâle, ombre. Âme légère, bois à la lourde coupe. Oublie le chagrin et l’oubli. Vois l’amour et goûte l’amitié. Vois ceux qui voient, vois ceux qui ne voient pas. Et regarde encore !

Donne à la peine le nom de la douceur, donne-lui pour signe la joie. Vis en paix. L’heure viendra un jour. Il y a une voie derrière ce que cachent les paroles.

L’Histoire est-elle éternelle ou momentanée ?


« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

— Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire

Je cite cet extrait célèbre de Benjamin parce que des flots d’encre ont coulé à son sujet. J’ai pour ma part une lecture complètement différente de l’Angelus novus de Klee. Son titre est assurément accrocheur. Cela permet au tableau de flotter quelque peu dans l’air du mystère. Des anges, il y en a des milliards, sur la moindre tête d’épingle. Comment, dans ces conditions, distinguer les anges neufs des anges vieux ? Et les anges vieux ne sont-ils pas essentiellement indémodables, toujours neufs en quelque manière? L’ange neuf de Klee est assez statique. Nulle sensation de mouvement, que ce soit vers l’arrière ou vers l’avant. Nul vent ne semble souffler. Ses « ailes » sont levées comme pour une invocation, non pour prendre un envol. Et s’il devait s’envoler, ce serait vers le haut plutôt que vers l’avenir. Ses « doigts », ou seraient-ce des « plumes », sont pointés vers le ciel, comme autant de triangles isocèles. Ses yeux regardent de côté, fuyant le regard du peintre et du spectateur. Ses cheveux ont l’aspect de pages de manuscrits, roulées par le temps. Aucun vent ne les dérange. L’ange a un visage vaguement léonin, une mâchoire forte, sensuelle, en forme de U, accompagnée d’un double menton, lui aussi en forme de U. Son nez est un autre visage, dont les yeux seraient ses narines. Ses dents sont écartées, aiguës, presque maladives. Il semble même qu’il en manque plusieurs. Le scorbut peut affecter les anges dans les temps difficiles.

Cet ange maladif, rachitique, n’a que trois doigts aux pieds, qu’il pointe vers le bas, comme un poulet dans une boucherie. Il est clair que Benjamin a entièrement inventé son interprétation du tableau de Klee. Nul progrès accumulé, nulle catastrophe passée, ne semblent accompagner l’ange jeune.

Maintenant passons à la substance. Pourquoi l’Histoire aurait-elle un seul « ange nouveau » et pourquoi « nouveau » ? L’angélologie est une science imparfaite.

On lit dans Isaïe (33,7) : « Les anges de paix pleureront amèrement. » Dans Daniel (10,13) on lit qu’un archange apparut et dit à Daniel : « Le Prince des Perses m’a résisté vingt et un jours ». Selon une interprétation classique, cet archange était Gabriel et le Prince des Perses était l’ange chargé de la garde du royaume perse. S. Jérôme explique que l’ange-Prince du royaume des Perses s’opposait à la libération du peuple israélite, pour lequel Daniel priait, pendant que l’archange Gabriel présentait ses prières à Dieu. S. Thomas d’Aquin commente : « Cette résistance fut possible parce qu’un prince des démons voulait entraîner dans le péché des Juifs amenés en Perse, ce qui faisait obstacle à la prière de Daniel intercédant pour ce peuple. » (Somme Théologique I, Q. 113 a.8)

N’est-ce pas là un indice qu’il y a plusieurs anges dans l’Histoire, et que par ailleurs ils sont parfois amenés à se combattre entre eux ? Selon plusieurs sources (Maïmonide, la Kabbale, le Zohar, le Soda Raza, le Maseketh Atziluth) les anges appartiennent à diverses ordres et classes, telles les Principautés (d’où le nom de « Prince » qu’on vient de rencontrer pour certains d’entre eux), les Puissances, les Vertus, les Dominations. Plus connus encore: les Chérubins et les Séraphins. Isaïe dit dans son chapitre 6 qu’il a vu plusieurs Séraphins possédant six ailes et « criant l’un à l’autre ». Ezechiel (10,15) parle des Chérubins.

Les Kabbalistes proposent dans le Zohar dix classes d’anges : les Erelim, les Ishim, les Beni Elohim, les Malakim, les Hashmalim, les Tarshishim, les Shinanim, les Cherubim, les Ophanim et les Seraphim. Maïmonide propose aussi dix classes d’anges, rangés dans un ordre différent, mais qu’il regroupe en deux grands groupes, les « permanents » et les « périssables ». Judah ha-Lévi (1085-1140), théologien juif du XIIe siècle, distingue les anges « éternels » et les anges créés à un moment donné.

Où placer l’ « angelus novus » de Klee, cet ange « nouveau » que Benjamin baptise pour sa part l’« ange de l’Histoire » ? L’« angelus novus » est-il permanent ou périssable ?

Autrement dit : l’Histoire est-elle éternelle ou momentanée ?

Murmure, chant, parole, cri.


Le rite védique du sacrifice demandait la participation de quatre sortes de prêtres, aux fonctions très différentes. Les Adhvaryu préparaient les animaux et l’autel, ils allumaient le feu et effectuaient le sacrifice proprement dit. Ils s’occupaient de toute la partie matérielle et manuelle des opérations, pendant lesquelles ils n’étaient autorisés qu’à murmurer quelques incantations propres à leur activité sacrificielle. Les Udgati avaient la responsabilité de chanter les hymnes du Sâma Véda, de la façon la plus mélodieuse. Les Hoti, quant à eux, devaient réciter à voix forte, sans les chanter, les anciens hymnes du g Véda en respectant les règles traditionnelles de prononciation et d’accentuation. Ils étaient censés connaître par cœur l’intégralité des textes du Veda pour s’adapter à toutes les circonstances des sacrifices. A la fin des litanies, ils proféraient une sorte de cri sauvage, appelé vausat. Enfin, restant silencieux tout au long, un Brahmane expérimenté, référence ultime de la bonne marche du sacrifice, et garant de son efficacité, supervisait les diverses phases de la cérémonie.

Ces quatre sortes de prêtres avaient, on le voit, un rapport bien différent à la parole sacrée du Véda, suivant leurs rangs et leurs compétences reconnues. Leur étaient attribués, respectivement: le murmure (marmonné), le chant (mélodieux, mêlé de musique), la parole (claire, conclue d’un cri), – et enfin le silence, réservé au plus gradé d’entre eux.

Les différents régimes d’expression vocale peuvent s’interpréter comme autant de modalités possibles du rapport de la parole au divin, et sont aussi des images des différentes étapes du sacrifice et de sa progression.

Le chant est une métaphore du feu divin. « Les chants t’emplissent et t’accroissent, comme les grands fleuves emplissent la mer » dit une formule védique adressée à Agni. 

Quant à la récitation du Ṛg Veda, elle est aussi un récit se tissant lui-même. Elle pouvait se faire mot à mot (rythme pada), ou en une sorte de cheminement (krama) selon huit variétés possibles, comme la « tresse » (rythme jatā) ou le « bloc » (rythme ghana).

Soit par exemple une expression de quatre syllabes abcd. Dans le style « tresse », elle était prononcée en une longue litanie répétitive et obsessionnelle: ab/ba/abc/cba/bc/cb/bcd/dcb/bcd…

Le moment venu, la récitation pouvait enfin « éclater » (comme un tonnerre). Acmé du sacrifice.

La parole védique figure dans toutes ses étapes successives une volonté de connexion, une énergie de liaison. Peu à peu mise en branle, elle est tout entière occupée à construire des liens avec la Déité, à tisser des corrélations serrées, vocales, musicales, rythmiques, sémantiques.

En essence, elle est tout imprégnée du mystère de la Déité, dans la mesure où elle établit et constitue par elle-même cette liaison sacrée, dans les divers régimes de souffle, et dans leur savante progression.

Un hymne de l’Atharvaveda pousse la métaphore du souffle et du rythme le plus loin possible. Elle fait comprendre la nature de l’acte en cours, qui s’apparente à une union sacrée, mystique. « Plus d’un qui voit n’a pas vu la Parole ; plus d’un qui entend ne l’entend pas. A celui-ci, elle a ouvert son corps comme à son mari une femme aimante aux riches atours. » La Parole est à la fois la substance et l’image de sa progression.

Il y a une autre interprétation encore, qu’une comparaison avec un épisode fameux de la Genèse fera peut-être voir.

Dans Gen 2,7, il est dit que Dieu insuffla un « souffle de vie » (neshmah נשׁמה) pour que l’homme devienne un être vivant (nephesh נפשׁ ), alors que dans Gen 1,2, il est question d’un «vent » de Dieu (רוּח ruah).

Le « vent » est un souffle violent, qui évoque des notions de puissance, de force, de tension active. Le « souffle » est léger comme une brise, comme une exhalaison paisible et douce. Et il y a encore le souffle de la parole de Dieu, qui « parle », qui « dit » (« Que la lumière soit ! »).

Philon d’Alexandrie, à propos de cette question du souffle et du vent de Dieu, commente : « L’expression (il insuffla) a un sens encore plus profond. En effet trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c’est Dieu ; ce qui reçoit c’est l’intelligence ; ce qui est soufflé c’est le souffle. Qu’est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. » (Legum Allegoriae 37)

Ce qui ressort pour lui, c’est l’unité profonde, par delà les différences de surface, du souffle, de l’âme, de l’esprit et de la parole.

Je vois là, par-delà les langues, par-delà les cultures, et passant des temps les plus anciens du Veda à la Bible, une analogie transcendant les mondes. Le murmure de l’Adhvaryu, le chant de l’Udgati, la parole de l’Hoti, et son cri même, forment une union, analogue dans son principe à l’union essentielle de l’exhalaison divine (neshmah נשׁמה), du souffle de l’être vivant (nephesh נפשׁ ), et du vent de Dieu (רוּח ruah).

En toute matière, il y a ceux qui voient surtout les différences. D’autres voient surtout les ressemblances. Il me semble opportun de noter ici la persistance d’un paradigme de la parole et du souffle dans deux contextes apparemment très éloignés. Le Véda aryen et le judaïsme sémite, au-delà des différences que l’on peut relever à plaisir, partagent l’intuition de l’union divine de la parole et du souffle.

Le fou rêve du sage


 

Je lui dis : « Ton amour me rend fou.

Me tiendras-tu toujours enchaîné dans mes rêves ? »

« Tais-toi, fut la réponse. Assez de fantasme.

Un fou peut-il rêver les rêves d’un sage ? »

 

Mort écrasé par un autobus


Je suis toujours à la recherche de la sérendipité.

Fruit lourd des opacités.

Zigzags foudroyants.

Les étagères de l’Alcazar frémissent lentement, orangers en fleurs.

Tous ces livres endormis, poussiéreux, friables comme des prières.

Dans la lumière brillante de Marseille, je cherche Serendib.

Sur un de ces rayons, « Cent poèmes » de Kim Su-Yong, – mort écrasé par un autobus.

Il avait écrit : « Il faut m’efforcer surtout de n’être pas distrait. »

Son dernier poème, « L’herbe », couché sur le papier juste avant sa mort.

Serendib encore ?

« L’herbe s’incline

Effleurée par le vent d’Est chargé de pluie

L’herbe s’incline

Et pleure enfin

Par ce temps couvert

Elle pleure encore

Et s’incline à nouveau

L’herbe s’incline

Plus vite que le vent elle s’incline

Plus vite que le vent elle pleure

Plus tôt que le vent elle se redresse

Le ciel est couvert et l’herbe s’incline

Jusqu’aux chevilles

Jusque sous les pieds elle s’incline

Plus tard que le vent elle s’incline

Et plus tôt que le vent elle se redresse

Plus tard que le vent elle pleure

Et plus tôt que le vent elle rit

Le ciel est couvert et les racines de l’herbe s’inclinent »

Quand on a tout lu, il reste la poésie, la prémonition, la prophétie.

Le nom Serendib vient de l’arabe Sarandib, lui-même tiré du mot composé sanskrit Siṃhaladvīpa (“L’Île où demeurent les lions »), désignant l’île de Ceylan. Horace Walpole en a fait le symbole du hasard heureux, celui qui fait qu’on trouve ce qu’on ne cherchait pas, en cherchant ce qu’on ne trouve pas.

J’aime l’idée de ces racines d’herbe, humbles et pieuses.