La « crase » des civilisations


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Pythagore et Platon ont attaché leurs noms à la puissance imaginaire des nombres. Chaque nombre porte sa charge symbolique. Les plus simples sont les plus lourds de sens. Le 1 résume tout, mais il y a aussi le 2, le 3, ou le 4. Leur gamme symbolique est très grande. Ils peuvent être notamment associés aux fonctions supérieures de l’âme.

Le 1, ou « l’unité », évoque l’intelligence parce que celle-ci est tout entière unifiée dans l’intuition. Elle saisit l’un par une seule appréhension.

Le 2 , ou « dualité », connote la science, parce qu’elle part du principe, pour atteindre la conclusion. Elle va de l’un à l’autre.

Le 3, ou « trinité », est le nombre associé à l’opinion. L’opinion va de l’un au deux, parce qu’elle part du principe pour atteindre deux conclusions opposées, « l’une conclue, l’autre crainte », comme le commente Aristote. Elle introduit entre le principe et la conclusion un troisième élément, l’idée d’une conclusion contraire d’où une sorte d’ambiguïté.

Le 4, ou « quaternité », est associé au sens. La première des quaternités est en effet l’idée du corps, « qui consiste en quatre angles ».

Toutes choses se connaissent par ces quatre principes, à savoir, par l’intelligence, la science, l’opinion et le sens.

Le 1, le 2, le 3 et le 4 symbolisent le fait que l’âme participe à la nature de l’unité, de la dualité, de la trinité et de la quaternité. Platon en conclut que l’âme est « séparée », puisqu’elle est composée de ces nombres inaltérables, éternels, qui sont aussi ses principes essentiels.

Cela vaut ce que cela vaut, mais au moins il y a une certaine logique. Tout Platon est fait de cette alliance de rigueur et d’imagination mythique, qui lui permet de résister aux siècles par ses « grands récits » sur l’âme, Dieu et le monde.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin évoque l’apport incontournable des devins, des prophètes, des aruspices, des auspices, des astrologues, des Mages, des Sibylles et des Pythies dans la construction de l’imaginaire platonicien. La philosophie platonicienne baigne dans une ombre profonde, venue des temps les plus anciens.

« Quand l’âme de l’homme sera tout-à-fait séparée du corps, dit ainsi Ficin, vingt siècles après son maître, elle embrassera, les Égyptiens le croient, tout pays et toute époque. »

Ficin, en pleine Renaissance, renoue avec les profonds mystères de l’Orient. Heureuse époque, qui croyait encore non au « clash », mais à ce que j’aimerais appeler la « crase » des civilisations.

Multivers, super-cordes, branes et Platon


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D’un côté, les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent l’existence des multivers. Il y en aurait 10500, si l’on compte tous les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau, chacun voguant dans des branes parallèles. En réalité il pourrait y en avoir même bien plus encore, totalement déconnectés de notre univers, improuvables, indétectables, pures vues de l’esprit, mais nécessaires à la belle super-symétrie voulue par les mathématiques des super-cordes, et ne tenant leur existence fantomatique que de cette supposée nécessité.

De l’autre, des physiciens plus conservateurs, post-einsteiniens, jugent que cette théorie ne relève pas de la science mais de la féerie ou du délire abstrait de chercheurs trop épris de la force propre des mathématiques, qu’ils tiennent d’ailleurs pour « réelles ».

Platon aussi croyait que les mathématiques possédaient une forme de réalité, et de mystère. Mais il y avait au-dessus d’elles, d’autres mystères encore. Quant à l’existence d’une infinité de mondes parallèles, si allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, il répond nettement, avec les moyens de son temps : la réflexion métaphysique. « Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. » (Timée, 31b)

A la réflexion, je constate que ces problèmes complexes se ramènent en fait à une intuition fort simple. Soit nous sommes dans un ou des multivers infinis, dominés par les mathématiques (on se demande d’ailleurs pourquoi). Soit nous sommes dans un seul univers.

Le principe d’Ockham, qui recommande de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, me donnerait envie de privilégier l’unicité de l’univers à toute démultiplication infinie d’univers parallèles.

Mais alors pourquoi cet univers si spécial ? Pourquoi cette extraordinaire, incroyable, déroutante, précision des constantes que la physique détecte, et qui sont comme des données immanentes venues d’ailleurs pour structurer cet unique univers selon des lois qui rendent possibles les galaxies et la vie même ?

La précision de la constante cosmologique est ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une série de chiffres. La moindre variation de la constante cosmologique ferait exploser l’univers ou le rendrait totalement inapte à la vie. Or nous sommes bien là pour en parler. Le principe anthropique, à savoir l’existence d’une pensée humaine, logée dans un coin de l’univers, élimine donc a priori le hasard inimaginable d’un univers ne devant son existence qu’à l’existence d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse.

Reste une autre hypothèse. Celle de Platon.

Le sens du mystère


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Il y a des phrases comme ça, qui stupéfient.

« On pourrait dire, en résumé, que tout ce qui agit dans le temps, soit corps, soit âme, reçoit continuellement la puissance d’opérer peu à peu, mais ne la possède jamais absolument tout entière. C’est pourquoi les Platoniciens jugent que l’âme non seulement existe toujours, mais même est toujours engendrée, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure qu’elle puise sa force, elle déploie des formes intrinsèquement différentes et varie continuellement ses désirs et ses lois. »

Ce qu’il y a de stupéfiant pour un lecteur moderne (ou soi-disant moderne), c’est que cette phrase de Marsile Ficin, l’un des premiers « modernes » de la Renaissance – soit dit en passant, cette phrase n’a absolument aucun sens repérable dans le référentiel étriqué dans lequel les « modernes » évoluent depuis cinq ou dix décennies.

L’époque est absolument incapable de comprendre aujourd’hui ce qui était la production de la fine pointe de l’intelligence au début de la Renaissance. Belle leçon de relativisme, non ?

L’idée sous-jacente, principale, de Ficin est celle de la mobilité intrinsèque, permanente, continuelle, de « l’âme ». Cette mobilité incessante est paradoxalement assez moderne dans son principe. Mais les modernes ne connaissent pas « l’âme », ils ne reconnaissent que la matière. D’où la stupéfaction dont je parlais, puis le dédain, le mépris, le haussement d’épaule. Comment appliquer un principe moderne (la mobilité incessante) à une substance non-moderne (l’âme) ? Réponse : c’est impossible, et démodé.

Les modernes disent en revanche, et très volontiers, que la matière est intrinsèquement mobile. Cette mobilité de la matière pourrait être un succédané à la mobilité de l’âme. Il suffirait d’observer le mouvement incessant des quarks, ou le stridulement des super-cordes. On aurait alors compris le secret des choses…

La matière incarne pour les modernes le rôle de la substance et celui de l’âme, tout à la fois. Pour eux, tout est mélangé, la forme et la matière, la mobilité et le repos. Ces catégories anciennes, classiques, l’âme et la matière, sont aussi mélangées, c’est-à-dire confondues. Plus de discrimination, plus de séparation, plus d’intelligence. A la place, simplement des assertions. Des dogmes.

Mais la matière, les dogmes, n’épuisent pas le mystère. Les modernes sont un peu courts sur la distance. Prenez simplement les nombres, ou les figures (par exemple le cercle d’Euler). Rien de matériel en cela. Seulement des idées, des concepts. De pures abstractions. Pourquoi la droite d’Euler d’un triangle réunit-elle en elle l’orthocentre, le centre de gravité, le centre du cercle circonscrit et le centre du cercle d’Euler ? Il n’y a aucune réponse « moderne » à cette question. Mais les modernes se fichent complètement de la géométrie et plus encore de la philosophie.

Pour Platon et Pythagore, c’était tout le contraire. Les nombres et les figures leur apparaissaient comme des puissances imaginaires, des forces divines (Timée 31b-32c). Cette puissance des nombres et des formes représente l’essentiel du mystère pythagoricien, et platonicien.

Mais les modernes ont perdu tout sens du mystère. Ils ne soupçonnent même plus que le mystère fut physiquement et intellectuellement perçu par ces grands anciens. Ils ne comprennent même plus le sens de ce mot.

Les testicules de Job


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Vingt-quatrième jour

M’efforçant d’être un étudiant assidu, et désirant acquérir un peu de vocabulaire, je me suis plongé dans la Kabbale Denudata. Liber Sohar restitutus, dont l’auteur est Joannis Davidis Zunneri, qui l’a publiée à Francfort en 1684. Ce livre fort savant fournit entre autre un glossaire de termes techniques permettant de mieux se repérer dans les arcanes de la Kabbale.

Un mot a retenu mon attention : כליות (khiliot) que Zunneri traduit (en latin) par renes(testiculis). Le mot renes, les « reins » avaient en effet comme autre sens « testicules », suivant les contextes. Zunneri cite d’ailleurs en appui de sa définition Job 38,36 : « Quis posuis in renibus (testiculis) sapientiam » (« Qui a mis la sagesse dans les reins (testicules)? »). Vérification faite, Zunneri s’est légèrement trompé. Le mot כליות (khiliot) ne figure pas dans ce verset. On y trouve en fait à sa place le mot

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Descendre dans l’immanence


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Trente-troisième jour

Le verbe ירד, yarada, est l’un de ces mots paradoxaux, surprenants, mystérieux, de la littérature des Hekhalot (« les Palais »), laquelle traite des ascensions et des descentes célestes. Ce verbe a pour premier sens « descendre », et plusieurs sens dérivés : « tomber, déchoir, périr, être ruiné », ou encore « abattre, humilier, précipiter ». Il s’emploie principalement pour décrire les différentes « descentes », « chutes », « déchéances » ou « humiliations » relevant de la condition humaine. Le paradoxe apparaît parce que le même verbe sert aussi pour décrire les théophanies, qui sont donc en quelque sorte assimilées, par contiguïté, à leur exact opposé : la chute.

Voici une petite collection d’usages du mot, afin d’en faire miroiter le spectre. « Abram descendit en Egypte » (Gen 12,10). « Elle descendit à la fontaine » (Gen. 24,16). « Moïse descendit de la montagne » (Ex. 19,14 ou Ex. 34,29). « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin » (Cant. 6,2). « Il descendra comme la pluie sur l’herbe coupée »…

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« Je suis la fin du judaïsme »


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Trente-huitième jour

Le philosophe Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets cette phrase pour le moins curieuse : « Je suis la fin du judaïsme ». Dans quel contexte ? Il est parti d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il traduit et développe à sa manière, et qu’il adapte à sa propre réflexion de cette façon: « Qu’est ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

Qu’est-ce que Derrida aime ? Le judaïsme. Qui aime-t-il ? Sa mère, qui est alors agonisante. Mais qu’est-ce qu’il aime par-dessus tout ? Dieu ? « Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, plus de quinze siècles après saint Augustin. Il aime par-dessus tout ce Dieu unique, unique comme un événement peut être unique. Comme la naissance est unique, ou comme la mort est unique.

La mort de sa mère représente pour Derrida la fin d’un judaïsme. Après ce judaïsme…

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خَيْر Une manière inouïe en Occident


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En arabe, le mot خَيْر , (Khaïr), bien, bon, a la même racine que le mot خِيار  (Khiyara), choix, liberté. Cette même racine forme aussi le verbe خَارَ   (Khara) qui veut dire : obtenir quelque chose de bon, mais aussi : préférer, donner la préférence à l’un sur l’autre, choisir quelque chose.

Cette grande proximité sémantique entre le bon et le libre me paraît riche.

Elle pourrait servir d’argument dans le fameux débat sur le libre arbitre.

Notons qu’on ne la trouve ni en grec, ni en latin, ni en français, ni en anglais, ni en russe.

Le grec, par exemple, est très sensible au rapport  entre le bien, le bon et la beauté extérieure : c’est le kalos kagathos. Il n’y a pas de place pour la liberté dans ce bien-là.

En latin, le bonum, et en français, le bien, ne connotent nullement la liberté.

Le…

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De jeunes Juifs se convertissent à l’islam et partent en Syrie se battre pour ISIS


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Les grands récits qui font vivre et ceux qui tuent. 1

On peut s’étonner que de jeunes Juifs se convertissent à l’islam, et partent faire la guerre en Syrie avec ISIS, en compagnie de nombreux autres jeunes européens.

Je propose d’interpréter ces faits sous l’angle du retour des « grands récits », et de l’affirmation de la prééminence de l’idéologie dans un monde matérialiste, dénué d’idéal, profondément corrompu, et dont le pourrissement, comme pour les poissons, a commencé par la tête. Dans un monde privé de sens, tout ce qui ressemble à une explication et une vision prend une force magnétique, attractive. On ne se convertit pas et on ne part pas se faire tuer par hasard. Ce serait une tragique cécité de ne pas voir ce qui saute aux yeux. La guerre en cours est d’abord et surtout une guerre des idées, une guerre des visions du monde, et pour…

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Analogies illimitées et limitées


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Dans le Philèbe, Platon définit cinq genres de l’Être. L’idée est que l’on peut engendrer tous les êtres à partir d’une composition appropriée de ces cinq genres. Il y a en premier lieu l’Infini et le Fini, deux genres distincts. Un troisième genre résulte du Mélange de ces deux premiers genres. Le quatrième genre d’Être n’est pas une substance mais un principe : il correspond à la Cause qui produit le Mélange des deux premiers genres. Le cinquième est, à l’inverse, le pouvoir d’opérer la Discrimination des genres.

On ne peut qu’être frappé par le caractère fort hétérogène de ces cinq genres, les uns surplombant les autres, les uns causes, les autres effets, les uns substances, les autres principes d’union ou de séparation. C’est précisément cette hétérogénéité fondamentale qui justifie qu’on puisse en faire des genres premiers, susceptibles de décrire toute chose.

L’Être est manifestement un genre premier. Platon en propose d’autres. Dans le Sophiste, il en énumère cinq : l’Être, le Repos, le Mouvement, le Même et l’Autre. L’Être exprime l’essence de chaque chose, et définit aussi son existence. Le Même indique que chaque chose coïncide avec elle-même, mais peut aussi coïncider en partie avec d’autres choses. L’Autre montre qu’il y a des différences en chaque chose, et que les choses diffèrent aussi entre elles. Le Repos rappelle que toute chose conserve nécessairement pendant un certain temps son unité. Le Mouvement signifie que toute chose résulte d’un passage de la puissance à l’acte, dans le domaine de l’être ou dans le domaine de l’action.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin note que Platon appelle Dieu : « l’Illimité », dans le Parménide (137d) – et qu’il l’appelle « Limite » dans le Philèbe (16d-23c). « Illimité » parce qu’il ne reçoit aucune limite de quoi que ce soit, et « limite », parce qu’il limite toutes choses selon leur forme et leur mesure.

Il est intéressant de remarquer que la matière imite Dieu en cela même : « Elle représente, autant qu’il lui est possible, à la manière d’une ombre, l’infinité du Dieu unique », dit Ficin. L’infinité de la matière, l’infinité des choses peut se décrire par les trois genres que sont l’essence, l’autre et le mouvement. Le monde de la matière engendre en effet à l’infini les essences, les altérations, transformations et mouvements.

A l’inverse, la limite des choses se ramène également à trois genres qui sont l’être, le même et le repos.

L’infinité et la limite des choses miment comme des ombres, Dieu, en tant qu’il est « Illimité » et qu’il est « Limite ».

Les Noms secrets


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La littérature apocalyptique arbore un goût affirmé pour les noms secrets de Dieu et ceux des entités divines. Ce goût des noms secrets est partagé par les ésotérismes. Pour sa part, Philon d’Alexandrie a consacré un livre entier (le De mutatione nominum) à la question des noms dans la Bible. Il donne une attention particulière aux noms qui ont été « changés », comme Abram en Abraham ou Saraï en Sarah. Mais il s’interroge aussi sur les variations des noms de Dieu dans divers contextes. Il interprète le célèbre verset « Je suis celui qui est » (Ex. 3, 14) de la façon suivante : « Cela équivaut à : ma nature est d’être, non d’être dit ».

Mais il faudrait entrer un peu dans l’hébreu original du texte pour goûter la saveur de ce nom qui se dit ainsi « Ehieh asher ehieh ». La grammaire française rechigne à accepter une traduction qui sonnerait comme : « Je…

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Mers et forêts


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On compare souvent le cyberespace à un océan. On parle de « surfer » sur des « mers » d’information, et sur des « vagues » incessantes de nouvelles technologies…

Pourquoi cette omniprésence de la mer, et cette relative absence de la forêt dans les métaphores de la société de l’information ?

Sans doute cela vient-il du rôle historique joué par les océans : ils séparent les continents mais les relient aussi. Dans l’imaginaire collectif, la forêt reste un lieu sombre et profond, peu propice aux échanges entre les hommes.

Il est à noter que, mer ou forêt, la simulation virtuelle de la nature, de ses formes, de ses volumes, de ses lieux, reste une pierre d’achoppement pour les techniques de l’image de synthèse. Certes on obtient de beaux effets de simulation, mais sont-ils satisfaisants ?

Je ne sais si un arbre virtuel pourrait tenir son rang, face à l’arbre chanté par Rainer Maria Rilke dans ses Poèmes français

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L’I-Pad et la religion


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Les temps changent, on le sait. Le monde se transforme rapidement. Des sociétés hier bloquées se fissurent sous nos yeux, et se polarisent autrement. Des questions que l’on croyait réglées, closes par consensus ou conformisme, s’y rouvrent inopinément. Parmi elles, il y a la question de la religion dans l’espace public. Ignorée ici ou là, elle agite ailleurs, aujourd’hui, des régions entières. Cette résurgence du fait religieux dans l’espace politique effraie certains. D’autres s’en réjouissent.

L’esprit laïc « à la française », défendu par une certaine vision de la démocratie est, notons-le, une invention relativement récente. En France cela a pris des siècles avant qu’une loi proclame la séparation des Églises et de l’État, en décembre 1905, mais non sans avoir frôlé la guerre civile, tant gauche et droite étaient divisés.

D’où vient cette loi ? En 1903, le gouvernement d’Émile Combes expulsait encore les Chartreux de leurs couvents. Les religieux étaient tirés

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Jeunesse et transformations mondiales


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Le mot français « jeunesse » remonte en dernière analyse au sanscrit yauvana, mot qui a pour racine yu, पु ,« unir, attacher, lier », mais aussi « attirer à soi, prendre possession de », ou encore « désirer ». Le latin juventus ou l’anglais youth viennent de cette même racine. En grec, jeune se dit neos. C’est le même mot que « nouveau ». Par extension neos peut dire aussi: « ce qui cause un changement », et aussi « prendre des mesures nouvelles » ou même « faire une révolution ».

Dans les langues sémitiques, on observe d’autres nuances. Le mot arabe shabab, شَباب ,signifie « jeunesse, commencement » mais aussi « tout ce qui sert à allumer le feu » (شِباب). Une forme dérivée, mashboub, مَشْبوب, a le sens de « ce qui brûle », « ce qui flambe », mais aussi « ce qui enflamme d’amour, ce qui inspire une violente passion ». Dans l’hébreu biblique, jeunesse se dit בָּחוּר , bahour. La racine en est בָּחַר,

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Les nouvelles lignes globales


Carl Schmitt, juriste et philosophe nazi a théorisé  la notion de « lignes globales »,  permettant de penser politiquement et de justifier juridiquement les partages du monde, selon diverses logiques. Il s’agissait d’appuyer par exemple l’appropriation des terres vierges, la Terra nullius, ou bien de justifier d’autres partages de terres non vierges, au nom du Lebensraum.

Il y a une seule planète, mais plusieurs idées du monde et plusieurs manières de mondialisation. L’unité intrinsèque de la planète Terre est perçue symboliquement (la planète bleue vue de l’espace) mais elle peine à être reconnue politiquement (sur des sujets comme les menaces globales sur l’environnement, ou sur les « biens publics mondiaux »). S’il y a bien une conscience accrue de la mondialisation des problèmes liés au réchauffement de la planète, il y a en revanche une nette divergence d’appréciation sur ses conséquences politiques. Il y a divergence entre les diverses manières d’analyser la « compression psychique » de l’humanité, et le rétrécissement inéluctable des « espaces de liberté » (il n’y a plus aujourd’hui d’Amérique ou d’Océanie à « découvrir », il n’y a plus de Terra nullius à conquérir sans coup férir – même s’il y a une Terra communis à vivifier, et un espace commun à développer, celui du savoir). Sous la pression d’événements de portée globale, il y a un combat patent entre des projets politiques incompatibles, les uns favorables à la mondialisation, les autres la réfutant, les uns élaborés, les autres inarticulés, les uns arrogants, les autres inavouables. Cela ne doit pas surprendre.

Il y a toujours eu des formes de mondialisation dans le monde, et toujours aussi des désaccords (c’est un euphémisme) plus ou moins graves à ce sujet. Hier, les empires ou les colonies, le commerce triangulaire et la traite des esclaves ont créé de réelles divergences d’appréciation entre ceux qui en bénéficiaient et ceux qui en subissaient durement les conséquences. L’étoile polaire et le pôle magnétique, points fixes, ont guidé les caravelles des navigateurs, préparant le chemin du commerce et de la guerre.  Mais les pôles de la géographie ne suffisaient pas. Il fallait aussi d’autres méthodes, plus politiques.

Jadis l’Asie centrale était traversée par les routes de la soie. Les nouvelles routes qui la strient sont des oléoducs et des gazoducs. Entre la soie et le gaz, quelle différence ? Ces routes traversent les continents, vont au bout du monde, et on se fait la guerre pour leur contrôle.

Il y a aussi des routes virtuelles, non moins efficaces.

La mondialisation de la « société de l’information » n’échappe pas à la mécanique souterraine des fluides. Quelles sont ces lignes, ces routes virtuelles? Celles des logiciels, des réseaux, des données. La permanence des contraintes du monde réel, même dans une scène dématérialisée, doit servir de point d’appui à l’analyse. La logique des territoires résiste aux temps et aux techniques, fait prévaloir ses conséquences géostratégiques, et s’inscrit dans une très longue mémoire. La géostratégie du virtuel dépend aussi du réel. Si l’on en comprend certains mécanismes, alors nous serons mieux armés pour comprendre le lien entre l’unité et la diversité de la Terre, entre l’unité et la diversité des cultures et des civilisations.

Autrement dit, si la géographie impose sa permanence, tirons-en une leçon au niveau global, dans une recherche de points fixes mondiaux.

Le virtuel n’est pas un monde coupé du réel, il en est l’expression même.

Cicéron, Herzl et Hitler


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Les hommes se targuent de laisser des traces, des héritages, des souvenirs. Qu’en restera-t-il ? Bien peu. Ou rien du tout. L’histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, qui pouvait prétendre laisser un souvenir digne, et dont la mémoire est mâchonnée avec dureté, ironie ou indifférence par de lointains ou d’assez proches successeurs.

En appui de cette thèse, je voudrais citer quelques jugements à l’emporte pièce légués par leurs contemporains, à propos de personnages passés dans l’histoire.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l’excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d’autre part, pour user de ses propres mots « mou et sans rien dans les reins ». Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. » Ces paroles de Tacite (Dialogue des orateurs, XVIII,5-6) sonnent durement. Ces hommes glorieux, réduits…

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Pourquoi les âmes sont-elles enfermées?


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Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? Cette ancienne question a reçu de nombreuses réponses au long des âges. Après tant de siècles de questionnements, il n’y a certes pas de consensus à ce sujet. La question même n’aurait aucun sens pour les uns, puisqu’elle suppose un dualisme de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, selon les idées de Platon. Mais les idées platoniciennes ne sont pas partagées par les matérialistes, qui estiment que l’âme n’est qu’une sorte d’épiphénomène du corps, une excroissance générée par épigenèse. Dans l’approche matérialiste, l’âme n’est pas « enfermée », puisqu’elle est consubstantielle à la chair : elle s’épanouit pleinement en elle et la vivifie, et reçoit réciproquement d’elle toute sa sève. Mais il faut reconnaître qu’il y a aussi beaucoup d’indices qui permettent de révoquer en doute l’approche strictement matérialiste. Le principe spirituel ne se laisse pas évacuer si facilement…

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L’horreur éternelle


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C’est le prophète Daniel qui parle de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité. » (Dan. 12,3)

Cette prophétie a une certaine saveur gnostique, faisant référence aux « savants », aux « doctes ». Ce n’est pas d’un savoir vain dont il est ici question, il s’agit de la justice, chose moins humaine que divine. Comment atteindre cette sorte de connaissance? Comment accéder à ces parages lointains? Beaucoup « doutent naturellement de leur propre divinité, pour n’avoir jamais tourné leur regard vers la splendeur divine de l’intelligence », dit à ce propos Marsile Ficin, mais ils le tournent « vers la brume mortelle des images corporelles répandues dans l’âme par les sens. »

Il y a une manière d’y arriver, cependant, c’est de méditer sans cesse sur la mort, comme le conseille Platon. « De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassés. » (Phédon, 66 e) Pour Platon, le moyen d’être le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on déduit que seule la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est d’ailleurs « l’immense espoir » dont fait part joyeusement Socrate à ses amis affligés, peu avant de boire le poison.

Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Sur une idée folle : « Nous sommes des êtres divins ». Pourquoi ? « Précisément parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleure. » (M. Ficin, Théolog. Plat. Livre XVI)

Cet espoir immense, fou, déraisonnable, ne se base paradoxalement que sur la seule activité de la raison. Marsile Ficin explique : « L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espérer. » (Ibid.)

Ces idées « folles » ont été au long des siècles partagées par Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon… Puis leurs écoles : Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus. Que du beau monde.

Aujourd’hui, l’actualité ne nous renvoie plus beaucoup d’idées de ce genre, excepté le pape François et les moudjahidines suicidaires.

Si l’on reste sur le plan strictement philosophique, l’argument de Socrate me paraît avoir une certaine portée : la raison philosophique nous dit qu’il n’y a que deux hypothèses : soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.

L’horreur absolue ressemble donc un peu à ceci : voir clairement avec les yeux de la raison pure l’absurdité et l’inanité d’une condition humaine, capable de raison, et capable d’en tirer les hypothèses les plus folles.

 

Pourquoi les âmes sont-elles enfermées?


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Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? Cette ancienne question a reçu de nombreuses réponses au long des âges. Après tant de siècles de questionnements, il n’y a certes pas de consensus à ce sujet. La question même n’aurait aucun sens pour les uns, puisqu’elle suppose un dualisme de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, selon les idées de Platon. Mais les idées platoniciennes ne sont pas partagées par les matérialistes, qui estiment que l’âme n’est qu’une sorte d’épiphénomène du corps, une excroissance générée par épigenèse. Dans l’approche matérialiste, l’âme n’est pas « enfermée », puisqu’elle est consubstantielle à la chair : elle s’épanouit pleinement en elle et la vivifie, et reçoit réciproquement d’elle toute sa sève. Mais il faut reconnaître qu’il y a aussi beaucoup d’indices qui permettent de révoquer en doute l’approche strictement matérialiste. Le principe spirituel ne se laisse pas évacuer si facilement. Dans l’hypothèse spiritualiste on est alors fondé à se demander comment un principe spirituel peut coexister avec un principe matériel.

Cette question de la nature du lien entre l’âme et le corps a été traitée par Descartes qui voyait en la glande pinéale le lieu de l’union de l’âme au corps. Cette petite glande endocrine, appelée aussi épiphyse, est selon Wikipédia, « localisée au contact du sillon cruciforme de la lame quadrijumelle constituant la région dorsale du mésencéphale, et appartient à l’épithalamus. Elle est reliée au diencéphale de chaque côté par les pédoncules antérieurs et latéraux dans l’écartement desquels, appelés triangle habénulaire, se logent les habenula. » Poésie brute des mots. Le triangle habénulaire écartent les pédoncules. Tout un programme.

Dans le Véda, la glande pinéale est associée au cakra « ājnā », ou bien encore au cakra « sahasrara » (voir billet précédent).

Mais je voudrais surtout citer ici le point de vue de Marcile Ficin, qui estime que si les âmes sont « enfermées » dans les corps, c’est « pour connaître les singuliers ». Ficin est néo-platonicien, ce qui explique son a priori en faveur du dualisme âme/corps. Les âmes, d’origine divine, ont besoin de s’incarner, pour compléter leur éducation. Si elles restaient en dehors du corps, alors elles seraient incapables de distinguer les particuliers, de sortir du monde des idées générales.

« Considérons l’âme de l’homme au moment même où elle émane de Dieu et n’est pas encore revêtue d’un corps (…) Que saisira l’âme ? Autant d’idées qu’il y a d’espèces de créatures, une seule idée de chaque espèce. Que comprendra-t-elle par l’idée d’homme ? Elle ne verra que la nature commune à tous les hommes, mais ne verra pas les individus compris dans cette nature (…) Ainsi la connaissance de cette âme restera confuse, puisque la progression distincte des espèces vers les singuliers lui échappe (…) et son appétit de vérité sera insatisfait.  Si l’âme, dès sa naissance, demeurait en dehors du corps, elle connaîtrait les universaux, elle ne distinguerait les particuliers ni par sa puissance propre, ni par le rayon divin saisi par elle, parce que son intelligence ne descendrait pas au-delà des idées ultimes et que la raison se reposerait sur le regard de l’intelligence. Mais dans ce corps, à cause des sens, la raison s’accoutume à se mouvoir parmi les particuliers, à appliquer le particulier au général, à passer du général au particulier.» (Marcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 1)

Mais il y a autre chose. Plotin, et bien avant lui les Égyptiens, pensaient que l’âme, de par sa nature, participe à l’intelligence et à la volonté divines. « C’est pourquoi, d’après les Égyptiens, on ne devrait pas dire que tantôt elle séjourne là, et tantôt passe ailleurs, mais plutôt que maintenant elle donne la vie à la terre, puis ne la donne pas. » (Ibid. Ch.5)

La vie est une sorte de combat, de bataille, où les âmes sont engagées, ignorant le sort qui leur sera réservé. Cette bataille, personne ne peut nous expliquer pourquoi elle a lieu, ni le rôle dévolu à chacune des âmes. « Les morts ne reviennent pas, on ne les voit pas, ils ne font rien (…) Mais au fait, pourquoi un vieux soldat qui a fait son temps retournerait-il au combat ? ».

Les métaphores guerrières sont toujours dangereuses, parce qu’elles sont tellement anthropomorphes qu’elles nous privent de la qualité d’invention dont nous aurions besoin pour imaginer ce qu’il en est réellement.

Les platoniciens ont une autre métaphore, plus paisible, celle de l’intermédiaire.

« Puisque la vie humaine est intermédiaire entre la vie divine et la vie des bêtes, l’âme, en menant la vie intermédiaire, touche aussi aux deux vies extrêmes. »

Ce court-circuit entre la bête et le divin c’est tout l’homme. A l’évidence, il y a de quoi péter les plombs, tant la différence de potentiel est énorme. Souvent l’on débranche l’un des côtés, ou bien on met le rhéostat au plus bas, pour limiter l’intensité.

Concluons. L’âme veut connaître les singuliers pour parfaire sa connaissance implicite du général. L’âme de l’enfant nouveau-né ne sait rien du monde, mais elle est capable de tout apprendre. Ses synapses se connectent et se reconfigurent plusieurs dizaines de millions de fois par secondes. On peut désormais observer ces phénomènes en temps réel sur des écrans. Cette intense activité (quasi-électrique, pourrions-nous dire, justifiant les métaphores ci-dessus) est intrinsèquement liée à la rencontre de l’esprit en cours de formation avec la succession infinie des singularités, les caresses ou les chocs du toucher, le miroitement des images, la vibration des sons, le chatoiement des goûts, le suc ds saveurs. On conçoit que le passage dans les corps est une condition nécessaire de l’épigenèse des âmes.

Cakra sacrés


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La langue sanskrite, souple et savante, comporte des mots pour chacun des septs « cakra » qui ponctuent le corps humain, de l’anus à l’occiput. Ces mots sont aussi des points de départ pour des séries de dérivations analogiques, qui forment une vision du monde, systémique, intégrée, structurante. On ne peut qu’admirer cette architecture de sens, bâtie sur des métaphores, des métonymies, des catachrèses et des synecdoques, et visant un but supérieur, qui est de relier le corps humain à l’univers tout entier.

Les sept cakra sont liés au sept sens de l’aperception humaine (l’odorat, le goût, la vue, le toucher, l’ouïe, le mental, et la « vision »). Ils sont aussi reliés aux états élémentaires qu’offre l’univers (la terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther, l’esprit, l’union divine). Ils représentent une gradation physique qui est l’image d’une gradation morale.

Le premier cakra est le « muladhara » (littéralement « support du fondement »). C’est l’anus, et il est lié à l’odorat, et donc à la terre. Il symbolise l’éveil incitateur.

Le second cakra s’appelle « svadhisthana » (littéralement « le siège du soi »). Il s’agit du sexe. Il est lié au goût, et à l’eau. Il symbolise la jouissance de soi.

Le troisième cakra est nommé « manipura » (littéralement « abondant en joyaux »). C’est le plexus solaire. Il est lié à la vue. Il est associé au feu. Il évoque la force vitale.

Le quatrième cakra s’appelle « anahata » (littéralement « ineffable »). C’est le cœur. On le relie au toucher, et on l’associe à l’air. Il symbolise le son subtil.

Le cinquième cakra a pour nom « visuddha » (littéralement « très pur »). C’est le larynx, qui est lié à l’ouïe. On l’associe à l’éther. Il symbolise le Verbe sacré.

Le sixième cakra est « ājnā », (littéralement « l’ordre »). C’est le front, lié au mental. On lui associe l’esprit, et il symbolise la vérité.

Le septième et dernier cakra est « sahasrara », (littéralement le cakra « avec mille rayons »). C’est l’occiput, qui est lié à la « vision » et au kudalin yoga. Il symbolise l’union divine.

L’exercice intéressant consiste à rêver sur les catachrèses et les synecdoques qui fourmillent dans ce tableau général. S’il paraît évident de lier l’anus à l’odorat, puis à la terre, la liaison du plexus avec la vue et le feu, ou celle du cœur avec le toucher et l’air est déjà moins claire. Le lien du larynx à l’ouïe est lié à la phonation, et l’éther et non pas l’air semble être le médium du sens.

On peut exercer sa réflexion sur les détails des relations. Mais ce qui me frappe, c’est la volonté de faire système, de connecter le corps au cosmos, et d’inscrire dans la chair même les cercles successifs de la conscience.

Cicéron, Herzl et Hitler


Les hommes se targuent de laisser des traces, des héritages, des souvenirs. Qu’en restera-t-il ? Bien peu. Ou rien du tout. L’histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, qui pouvait prétendre laisser un souvenir digne, et dont la mémoire est mâchonnée avec dureté, ironie ou indifférence par de lointains ou d’assez proches successeurs.

En appui de cette thèse, je voudrais citer quelques jugements à l’emporte pièce légués par leurs contemporains, à propos de personnages passés dans l’histoire.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l’excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d’autre part, pour user de ses propres mots « mou et sans rien dans les reins ». Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. » Ces paroles de Tacite (Dialogue des orateurs, XVIII,5-6) sonnent durement. Ces hommes glorieux, réduits à deux adjectifs ciselés, impitoyables. Quelle chute !

Dans un genre assez différent, et politiquement très incorrect, voici le jugement comparé de Victor Klemperer sur Adolf Hitler et Theodor Herzl. « Tous deux, Hitler et Herzl, vivent en grande partie sur le même héritage. J’ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c’est le romantisme rétréci, borné et perverti. Si j’ajoute le romantisme kitsch, alors la communauté intellectuelle et stylistique des deux Führer (sic) est désignée de la manière la plus exacte possible. » (Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIème Reich, Ch. 29, Sion, p.274)

Comparer Herzl à un deuxième Führer, la chose est osée. Mais l’approche de Klemperer est basée sur l’analyse des glissements de sens des mots de la langue allemande pendant le IIIème Reich. La manière dont le mot Führer a changé de sens entre 1896 ou 1904 (s’appliquant alors à Herzl, selon Klemperer) et 1933 ou 1945 (pour Hitler), est aussi un témoignage de la fragilité des mots à travers les temps, et de la volatilité de leurs connotations.

Un autre exemple, rapporté par Klemperer, vise le sens du mot « croire » ou « croyance », tel qu’employé pendant la montée du nazisme. Dans le chapitre 18 de LTI, intitulé « Je crois en lui », Klemperer porte ce jugement sur l’une des racines du phénomène quasi-religieux que l’ascension de Hitler a provoqué dans la conscience allemande : « Le Führer a toujours souligné son rapport particulièrement proche à la divinité, son « élection », le lien de filiation particulier qui le relie à Dieu, sa mission religieuse. »

Si l’hypothèse de Klemperer s’avère juste, on pourrait s’interroger sur le sens du mot « élection », et l’étendue de ses possibles dérives, non seulement pendant la montée du nazisme, mais à toutes les époques.

La même démarche critique pourrait s’appliquer au vocabulaire philosophique ou religieux, dans son ensemble.

Une spectrographie sémantique, pointant les variations de sens de mots interpellant le « divin », le « sacré » et les « mystères », est sans doute au-dessus des moyens de la recherche.

Mais il n’est pas interdit d’en rêver.

Courte Bible et temps vraiment longs


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D’après la Bible juive le monde a été créé il y a environ 6000 ans. D’après les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais l’Univers pourrait être en fait bien plus ancien, le Big Bang n’étant pas nécessairement unique et originel, mais pouvant fort bien être cyclique. Le temps de l’Univers pourrait alors remonter à l’infini selon certaines interprétations des données disponibles.

Dans La pérégrination vers l’Ouest, ce fameux roman chinois, d’inspiration bouddhique, il y a un récit de la création du monde, qui décrit poétiquement la formation d’une montagne, « au moment où le pur se séparait du turbide ». Dès son apparition, cette montagne, appelée mont des Fleurs et des Fruits, « domine le vaste océan ». Les plantes et les fleurs jamais ne s’y fanent. « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Cette montagne est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières », et elle est surtout « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa. »

Voilà donc une autre indication de temps. Une immuabilité de dix mille kalpa. Qu’est-ce qu’un kalpa ? C’est un mot sanskrit utilisé pour définir les durées longues de la cosmologie. Pour se faire une idée approximative de la durée d’un kalpa, on recourt à diverses métaphores. Prenez un cube de 40 km de côté et emplissez-le à ras bord de graines de moutarde. Retirez une graine tous les siècles. Quand le cube sera vide, vous ne serez pas encore au bout du kalpa. On peut prendre aussi une gros rocher et l’essuyer une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors vous ne serez pas encore au bout du kalpa.

Alors : 6000 ans ? 14 milliards d’années ? 10.000 kalpa ?

On peut faire l’hypothèse assez raisonnable que ces temps ne veulent rien dire de très assuré. En effet, de même que l’espace est courbe, le temps est courbe aussi. La théorie de la relativité générale établit que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Voici comment un cosmologiste, Brian Greene, formule la chose : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » Cette tendance, du point de vue d’Einstein, est exactement comparable au fait que les objets « tombent » quand on les lâche.

Autrement dit, pour des objets de l’Univers qui se rapprochent des singularités de l’espace-temps qui y prolifèrent, alors le temps se ralentit toujours davantage. Ce n’est pas de dix mille kalpa dont il faudrait disposer, mais de milliards de milliards…

Une vie humaine n’est qu’une scintillation ultra-fugace, une sorte de femto-seconde à l’échelle des kalpa, et la vie de toute l’humanité n’est qu’un battement de cœur. Ceci est une bonne nouvelle. Cela implique assez logiquement que les énormes, les inouïs récits qui se cachent dans la profondeur des kalpa, les infinies narrations que le temps recèle, ne sont épuisés par aucune vision. Autrement dit, l’infini des temps possède sa propre architecture. Les mystiques, dans le genre Plotin ou Pascal, ont raconté leur vision admirable, mais celle-ci n’est elle-même qu’un instantané infiniment infime. Il faut désormais prendre conscience du paysage de l’infini, de ses points de vue, dont certains méritent le détour, et d’autres valent même l’infini voyage.

L’amour perdu


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La critique a trouvé chez Gérard de Nerval des « éléments de chamanisme ». Il serait l’un des promoteurs de « l’orphisme des Romantiques ». Son Voyage en Orient en témoignerait, et surtout sa poésie, légèrement ironique et volontairement visionnaire, à la fois.

« Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte » (Antéros).

Les quatre fleuves de l’Enfer, qui est capable de franchir leur muraille liquide ? Traverser ces barrières amères, ces masses sombres, convulsives, un poète pâle en est-il vraiment capable ?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. » (El Desdichado)

Toute l’œuvre de Nerval est influencée, ouvertement ou secrètement, par la figure tutélaire d’Orphée, prince des poètes, des amoureux et des mystiques – et explorateur des profondeurs. Orphée, lorsqu’il fut démembré vivant par les Bacchantes en folie, continua de chanter depuis la bouche de sa tête décapitée. Son chant divin avait déjà, auparavant, persuadé Hadès de le laisser librement repartir avec Eurydice. La condition était qu’il ne la regardât pas, jusqu’à la sortie du monde des morts. Mais inquiet du silence de l’aimée, il tourna la tête alors qu’ils étaient presque arrivés au bord du monde des vivants, et il perdit à nouveau, et à jamais, Eurydice qu’il aimait. Il ne pouvait pas la regarder selon la requête de Hadès. Il aurait pu lui parler, et la tenir par la main, ou bien respirer le parfum de son corps, pour s’assurer de sa présence? Mais non, il fallait qu’il la vît. Il s’ensuivit qu’elle mourut.

Qu’ont-ils donc, ces héros et ces poètes, à vouloir aller affronter l’Enfer ? Ce qui les hante, c’est le désir de savoir si la mort est réelle, ou imaginaire. Ce qui les pousse, c’est le désir de retrouver les êtres aimés, censément perdus à jamais. Dans ces difficiles circonstances, il faut se doter de pouvoirs spéciaux, de capacités magiques. Orphée avait la musique, le chant et la poésie dans sa manche. Pas de quoi faire tapis à Las Vegas, mais chez Hadès il avait encore une chance.

La musique, et même simplement le « son » est un moyen d’imposer non seulement à l’Enfer, mais au Chaos même, une certaine forme, et au-delà des formes, la silhouette d’un sens. Il chanta sans doute des choses qui ressemblaient à cela :

« Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert. » (Myrto)

Gérard de Nerval était inspiré. Par quoi ? Nul ne le sait. Il faut se contenter de ramasser les miettes, pour reconstituer le pain qui l’a nourri. Tentons notre chance :

« Homme, libre penseur ! Te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

(…)

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d’amour dans le métal repose.

(…)

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres. » (Vers dorés)

C’est de l’immanentisme ? Du chamanisme ? Cela y ressemble un peu. Mais je crois que le poète partait perdu dans la bataille théologique. Il avoue sa défaite dans ses vers, chargés de faux espoirs :

« Ils reviendront ces Dieux que tu pleures toujours !

Le temps va ramener l’ordre des anciens jours,

La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin

Est endormie encor sous l’arche de Constantin

Et rien n’a dérangé le sévère portique. » (Delfica)

Bon, il faut voir. Vous croyez vraiment que « l’ordre des anciens jours » va revenir, et que « la sibylle au visage latin » va se réveiller sous le portique antique? Qui sait ? Orphée a le temps pour lui. Cocteau a repris à son compte le thème orphique il n’y a pas si longtemps. Et à la Renaissance, Marsile Ficin en fait un éloge appuyé :

« Orfée en l’Argonautique imitant la Théologie de Mercure Trismégiste, quand il chante des principes des choses en la présence de Chiron et des heroës, c’est-à-dire des hommes angéliques, met le Chaos devant le monde, & devant Saturne, Iupiter et les autres dieux, au sein d’icelluy Chaos, il loge l’Amour, disant l’Amour être très antique, par soy-même parfaict, de grand conseil. Platon dans Timée semblablement descrit le Chaos, et en iceluy met l’Amour. »

Donc le Chaos est avant tous les dieux, et avant le Dieu souverain même, Jupiter ! Mais, surprise, au sein du Chaos, Amour est « logé ».

« Finalement en tous l’Amour accompagne le Chaos, et précède le monde, excite les choses qui dorment, illumine les ténébreuses : donne vie aux choses mortes : forme les non formées, et donne perfection aux imparfaites. » Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

Cette bonne nouvelle, c’est à Orphée qu’on la doit.

« Mais la perpétuelle invisible unique lumière de Soleil divin, par sa présence donne toujours à toutes choses confort, vie et perfection. De quoy a divinement chanté Orfée disant

Dieu l’Amour éternel toutes choses conforte

Et sur toutes s’épand, les anime et supporte. »

Concluons. Orphée a été chanté par Gérard de Nerval et filmé par Jean Cocteau. Mais ce qui compte c’est ce qu’il nous a légué, à savoir que « l’amour est plus antique et plus jeune que les autres Dieux ».

« L’amour est le commencement et la fin. Il est le premier et le dernier des dieux. » Merci Marcile. Parfait, Orphée.

Concrètement, qu’est-ce que cela nous apprend ? Ficin précise : « Il y a doncques quatre espèces de fureur divine. La première est la fureur Poëtique. La seconde est la Mystériale, c’est-à-dire la Sacerdotale. La tierce est la Devinaison. La quatrième est l’Affection d’Amour. La Poësie dépend des Muses : Le Mystère de Bacchus : La Devinaison de Apollon : & l’Amour de Vénus. Certainement l’Âme ne peut retourner à l’unité, si elle ne devient unique. » (Ibid., Oraison 7, Ch. 14).

L’Un. L’Amour. L’unité. Voilà le message d’Orphée.

Le problème, c’est qu’Orphée a perdu son Eurydice. Et nous, qu’avons-nous perdu?

Le problème du monothéisme et la fleur du souvenir


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Le philosophe Alain Badiou, dans son livre sur S. Paul, La fondation de l’universalisme, détermine l’existence de quatre discours possibles sur la question de l’Un – du moins à l’époque concernée, au 1er siècle de notre ère. Il y a le discours du Juif, celui du Grec et le « discours chrétien », auxquels s’ajoute un quatrième discours, « qu’on pourrait appeler mystique », dit Badiou.

Qu’est-ce que le discours juif ? C’est celui du prophète, qui réquisitionne les signes. C’est « un discours de l’exception, car le signe prophétique, le miracle, l’élection désignent la transcendance comme au-delà de la totalité naturelle ».

Qu’est-ce que le discours grec ? C’est celui du sage, en tant qu’il s’approprie « l’ordre fixe du monde », et qu’il apparie le logos à l’être. C’est un « discours cosmique » qui dispose le sujet dans « la raison d’une totalité naturelle ».

Ces deux discours semblent s’opposer. « Le discours grec argue de l’ordre cosmique pour s’y ajuster, tandis que le discours juif argue de l’exception à cet ordre pour faire signe de la transcendance divine. »

Mais en réalité, ils sont « les deux faces d’une même figure de maîtrise ». C’est cela « l’idée profonde » de Paul, tel qu’interprété par Badiou. « Aux yeux du juif Paul, la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. Il en résulte premièrement qu’aucun des deux discours ne peut être universel, puisque chacun suppose la persistance de l’autre. Et deuxièmement, que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans l’univers la clé du salut, soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque), soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). »

Ni le discours grec, ni le discours juif ne sont donc « universels ». L’un est réservé aux «sages», l’autre aux «élus». Or le projet de Paul est de « montrer qu’une logique universelle du salut ne peut s’accommoder d’aucune loi, ni celle qui lie la pensée au cosmos, ni celle qui règle les effets d’une exceptionnelle élection. Il est impossible que le point de départ soit le Tout, mais tout aussi impossible qu’il soit une exception au Tout. Ni la totalité ni le signe ne peuvent convenir. Il faut partir de l’événement comme tel, lequel est acosmique et illégal, ne s’intégrant à aucune totalité et n’étant signe de rien. »

Paul tranche net. Il part seulement de l’événement, unique, improbable, inouï, incroyable, jamais vu. Cet événement sans hier et sans pair, n’a aucun rapport avec la loi, et aucun rapport avec la sagesse. Ce qu’il introduit dans le monde est absolument nouveau.

Paul casse les baraques, la séculaire et la millénaire. « Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle ? (…) Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus méprisées, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. » (Cor. 1, 1, 17sq.) On ne peut nier que ces paroles soient proprement révolutionnaires, évidemment « scandaleuses » pour les uns, clairement « folles » pour les autres, mais indubitablement « nouvelles », et radicalement subversives.

Et puis il y a le quatrième discours, « mystique ». mais de celui-là on peut à peine dire que c’est un discours. L’allusion, chez Paul, est brève comme l’éclair, et voilée, lapidaire : « Je connais un homme (…) qui entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer. » (Cor. 2, 12)

L’ineffable est cousin de l’inaudible. Plutarque rapporte qu’il y avait en Crète une statue de Zeus sans oreilles. « Il ne sied point en effet au souverain Seigneur de toutes choses d’apprendre quoi que ce soit d’aucun homme », explique l’historien grec.

Revenons à l’Un, dont on sait maintenant qu’il n’a pas d’oreilles. Badiou apporte quatre réponses à la question du discours sur l’Un. Deux d’entre elles ne sont pas « universelles », une troisième l’est (parce qu’incluant structurellement les fous, les faibles, les vils et les méprisés), et de la quatrième on ne peut rien dire.

Mais il y a d’autres réponses encore, sans doute. J’imagine idéalement qu’il doit bien y avoir un point de vue spécial qui consisterait à rendre compossibles toutes ces réponses, à raccorder tous ces points de vue spécifiques selon une logique plus profonde. On peut estimer que ce point de vue serait le point de vue de l’Un, lui-même.

Comme je n’en suis pas à une métaphore près, je vais tenter de me faire comprendre à l’aide d’une recette, celle du parfum qu’employaient les prêtres égyptiens. Ce parfum sacré, appelé Kyphi, était composé de seize substances : miel, vin, raisins secs, souchet, résine, myrrhe, bois de rose, séséli, lentisque, bitume, jonc odorant, patience, petit et grand genévrier, cardamone, calame. Il y a d’autres recettes chez Galien, chez Dioscoride, ou dans le texte d’Edfou et le texte de Philae, mais ne nous égarons pas. Le point est ailleurs.

Baudelaire nous met sur la piste :

« Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise. »

Ces paroles poétiques fleurent le mysticisme décalé d’un visionnaire écartelé entre la fleur du souvenir, et le fruit de l’avenir.

Qui a tué Osiris?


64

Les chaînes humaines, les passages de relais qui permettent la transmission d’un savoir acquis au-delà des âges, sont fascinants. De l’un à l’autre, on remonte alors toujours plus haut, aussi loin que possible, comme le saumon le torrent. Pour prendre un exemple, partons de Clément d’Alexandrie, mon auteur favori du 2ème siècle. Grand écrivain, profonde culture, sagesse large. C’est grâce à lui que l’on a pu sauver de l’oubli vingt-deux fragments de Héraclite (les fragments 14 à 36 selon la numérotation de Diels-Kranz). C’est beaucoup : vingt-deux sur un total de cent trente-huit… Merci Clément.

Voici le fragment N° 14 : « Rôdeurs dans la nuit, les Mages, les prêtres de Bakkhos, les prêtresses des pressoirs, les trafiquants de mystères pratiqués parmi les hommes. » On est en plein dans le sujet : la nuit, la Magie, les bacchantes, les lènes, les mystes, et bien sûr le dieu Bakkhos.

Le fragment N°15 décrit brièvement l’une de ces cérémonies mystérieuses et nocturnes: « Car si ce n’était pas en l’honneur de Dionysos qu’ils faisaient une procession et chantaient le honteux hymne phallique, ils agiraient de la manière la plus éhontée. Mais c’est le même, Hadès ou Dionysos, pour qui l’on est en folie ou en délire. »

On notera au passage la réserve implicite de Héraclite à l’égard des délires bacchiques et des hommage orgiaques au phallus, qui choquaient, semble-t-il, les sages et les philosophes.

Mais on soulignera surtout le lien fait par lui entre la folie, le délire, la mort et Dionysos/Bacchus. Bacchus est dans l’imaginaire associé à l’ivresse, et l’on a en mémoire des Bacchus rubiconds, faisant bombance sous la treille. Mais Bacchus, nom latin du dieu grec Bakkhos, est aussi Dionysos, que Héraclite assimile également à Hadès, le Dieu des Enfers, le Dieu des morts.

On sait par ailleurs que Dionysos était étroitement assimilé à Osiris. En tout cas c’était déjà une évidence pour Hérodote au 5ème siècle av. J.-C. Plutarque, qui a étudié la question sur place, 600 ans plus tard, rapporte que les prêtres égyptiens appellent le Nil, Osiris, et la mer, Typhon. Osiris est le principe de l’humide, de la génération, ce qui va bien avec le culte phallique. Typhon est le principe du sec et du brûlant, et par métonymie du désert et de la mer. Et Typhon est aussi l’autre nom de Seth, le frère assassin d’Osiris, qu’il a découpé en morceaux.

On voit par là que les noms de dieux circulent entre des sphères fort éloignées. Ils peuvent aussi s’interpréter, à un niveau plus profond, comme les dénominations de concepts abstraits. D’ailleurs, Plutarque, qui cite dans son livre Isis et Osiris des références venant d’un horizon plus oriental encore, comme Zoroastre, Ormuzd, Ariman ou Mitra, avait bien compris ce mécanisme anagogique, que les antiques religions avestique et védique pratiquaient abondamment. Zoroastre avait montré le chemin. Les noms des dieux incarnent des idées, des abstractions. Les Grecs furent en la matière les élèves des Chaldéens et des anciens Perses. Plutarque condense plusieurs siècles de pensée grecque, d’une manière qui évoque les couples de principes zoroastriens: « Anaxagore appelle Intelligence le principe du bien, et celui du mal, Infini. Aristote nomme le premier la forme, et l’autre, la privation1. Platon qui souvent s’exprime comme d’une manière enveloppée et voilée, donne à ces deux principes contraires, à l’un le nom de « toujours le même » et à l’autre, celui de « tantôt l’un, tantôt l’autre »2. »

Plutarque n’est pas dupe des mythes grecs, égyptiens ou perses. Il sait qu’ils cachent des vérités plus abstraites, et peut-être plus universelles. Mais il faut se contenter d’allusions de ce genre : « Dans leurs hymnes sacrés en l’honneur d’Osiris, les Égyptiens évoquent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ». » Quant à Typhon, déicide et fratricide, Hermès l’émascula, et prit ses nerfs pour en faire les cordes de sa lyre.

Mais il faut ici conclure. Plutarque se sert, méthode ancienne, de l’étymologie (réelle ou imaginée) pour faire passer ses idées : « Quant au nom d’Osiris, il provient de l’association de deux mots : ὄσιοϛ, saint et ἱερός, sacré. Il y a en effet un rapport commun entre les choses qui se trouvent au Ciel et celles qui sont dans l’Hadès. Les anciens appelaient saintes les premières, et sacrées les secondes. »3

Osiris, osios-hiéros, unit en son nom le Ciel et l’Enfer, il conjoint le saint et le sacré.

Le sacré ? C’est ce qui est séparé.

Osiris est donc vainqueur de la mort, et unit les mondes, mêmes ceux qui sont les plus « séparés ». On pourrait dire que le Christ est une figure osirienne, ou qu’Osiris est une métaphore christique, par anticipation. Mais cela n’épuise pas le mystère.

1 Aristote, Metaph. 1,5 ; 1,7-8

2Platon. Timée 35a

3Plutarque, Isis et Osiris.

Israël, l’Iran et Qumran


63

Des ministres d’importance (dit-on) se réunissent en ces jours à Lausanne autour du cas de l’Iran et de sa bombe, atomique et putative. Je voudrais revenir à cette occasion sur certains aspects de l’antique culture iranienne (perse), qui n’ont (certes) absolument aucun rapport avec les centrifugeuses, mais qui me paraissent néanmoins pertinents, du point de vue de la grande image, de l’arrière-plan profond.

Henry Corbin, orientaliste français, qu’il n’est pas besoin de présenter, a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à l’islam iranien, en particulier du point de vue de ses aspects spirituels et philosophiques. Dans un livre, consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse, il prend notamment et directement parti pour les shî’ites contre les sunnites.

Je ne sais si c’est ‘politiquement correct’, et à vrai dire, je me sens très loin de cette notion assez périssable, mais voici la manière partisane dont il introduisit alors son sujet : « A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » H. Corbin, En islam iranien, p. III.

Corbin revient longuement sur l’aventure exceptionnelle « d’un jeune penseur génial, originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî, qui devait mourir à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause (1191) ».

Ce « penseur génial » avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. » (Ibid. p.IV)

Si je cite ici les travaux de Corbin, c’est qu’ils me permettent de mettre en lumière l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait, au 12ème siècle après J.-C., réinjecter la sagesse des Mages hellénisés dans la Perse islamique .

Mais, plus d’un millénaire auparavant, et en sens inverse, les sectes esséniennes de Qumran (dont on a retrouvé entre 1947 et 1956 les manuscrits, dans des grottes près de la Mer Morte, en Israël – mais alors en Transjordanie) avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

Citant les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa aborde la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy. Il rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » S. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

Les querelles de chapelle, si j’ose dire, m’indiffèrent absolument. Il me paraît autrement plus fructueux de reconnaître ouvertement les multiples fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et structurant la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

Les rodomontades des ministres d’un jour me fatiguent de leur inanité mafflue, de leur arrogance inepte, de leur ignorance calculée. Il nous faut monter de plusieurs crans au-dessus de leurs stratégies électorales, dérisoires et vaines. Il y a plus à apprendre en observant les destins de ces peuples moyen-orientaux, unis depuis toujours dans la même recherche.

Pour une anthropologie du Djihad, de la décapitation et de la castration.


62

Un paradoxe qui donne à penser: depuis que la philosophie moderne a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est mise hors jeu du monde réel, ce monde où l’on fait des guerres interminables et sans merci, où l’on égorge les hommes, où l’on réduit les femmes à l’esclavage et où on enrôle les enfants pour en faire des assassins. La philosophie moderne (et occidentale?) se trouve désormais incapable de penser, de faire valoir sa pensée dans la grande bataille théologico-politique contre le fanatisme religieux. Elle a démontré que la raison n’a vraiment plus rien à dire à propos de la foi, ni non plus de légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme proclamé a donné le champ libre à tous les fanatismes religieux, qui se trouvent en quelque sorte libérés de toute prétention critique, la critique ayant elle-même reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit de pensable sur la croyance, et plus généralement sur l’impensable.

Pour ma part, afin de tenter, en franc-tireur, de penser l’impensable, j’ai choisi ici la voie anthropologique. Elle m’incite à aller revisiter d’anciennes croyances religieuses, à la recherche d’un lien profond, anthropologique, entre ce que des peuples de l’Indus ou du Nil, du Tigre ou du Jourdain, croyaient il y a 2500 ans ou même il y a 5000 ans, et ce que d’autres peuples croient aujourd’hui, dans les mêmes régions. Parmi ces croyances, il y en a assez qui mystifient les philosophes et les rationalistes, les politiques et les journalistes, par exemple celles qui font de la mort et de la haine les compagnes quotidiennes de millions de personnes vivant au 21ème siècle, à deux heures d’avion de la « modernité » sceptique et assoupie.

Au billet 61, je faisais allusion à la figure du sang qui coule, du sang sacrificiel, dans trois religions, très différentes extérieurement, le judaïsme, les mystères d’Atys et Cybèle et le christianisme.

Je voudrais dans ce billet faire un lien (anthropologique) entre la castration volontaire des prêtres de Cybèle, la religion égyptienne, plus précisément celle d’Osiris, et la foi explosive des fanatiques djihadistes, leur foi en la décapitation et en l’égorgement. Mon but ? Renforcer l’idée qu’il y a des constantes anthropologiques qui peuvent se traduire en figures religieuses, pérennes, profondes. Parmi elles, la castration, dans son lien avec l’« enthousiasme », me paraît une constante anthropologique, par sa dé-liaison radicale avec le sens commun, et parallèlement son lien projeté avec le divin.

J’ai évoqué plus haut le « jour du sang », où les prêtres de Cybèle s’émasculent volontairement et jettent leurs organes virils au pied de la statue de Cybèle. Des néophytes et des initiés, pris de folie divine, tombant dans la fureur de l’ « enthousiasme », les imitaient alors, et s’émasculaient à leur tour.

Quelle est la nature de cet « enthousiasme » ? Que nous dit-il sur la raison et la déraison humaine ?

Jamblique écrit à ce propos : « Il faut rechercher les causes de la folie divine ; ce sont des lumières qui proviennent des dieux, les souffles envoyés par eux, leur pouvoir total qui s’empare de nous, bannit complètement notre conscience et notre mouvement propres, et émet des discours, mais non avec la pensée claire de ceux qui parlent ; au contraire, c’est quand ils les « profèrent d’une bouche délirante » (Héraclite DK. fr. 92) et sont tout service pour se plier à l’unique activité de qui les possède. Tel est l’enthousiasme. » (Jamblique, Les mystères d’Égypte, III, 8).

Cette description de la « folie divine », de l’ « enthousiasme », par un contemporain de ces scènes orgiaques et de démesure religieuse me frappe par son empathie. Jamblique évoque ce « pouvoir total qui s’empare de nous » et « bannit notre conscience » comme s’il avait éprouvé lui-même ce sentiment.

Pour ma part, je fais l’hypothèse que cette folie et ce délire sont structurellement et anthropologiquement analogues à la folie et au délire fanatique qui occupent depuis quelque temps la scène médiatique et le monde.

Face à la folie, il y a la sagesse. Jamblique évoque dans le même texte le maître de la sagesse, Osiris. « L’esprit démiurgique, maître de la vérité et de la sagesse, quand il vient dans le devenir et amène à la lumière la force invisible des paroles cachées, se nomme Amoun en égyptien, mais quand il exécute infailliblement et artistement en toute vérité chaque chose, on l’appelle Ptah (nom que les Grecs traduisent Héphaistos, en ne l’appliquant qu’à son activité d’artisan) ; en tant que producteur des biens, on l’appelle Osiris. » (Ibid. VIII, 3)

Quel lien avec la castration ? J’y viens.

Plutarque rapporte avec de nombreux détails le mythe d’Osiris et d’Isis. Il ne manque pas, d’abord, d’établir un lien direct entre la religion grecque et l’ancienne religion égyptienne. « Le nom propre de Zeus est Amoun [dérivant de la racine amn, être caché], mot altéré en Ammon. Manéthon le Sébennyte croit que ce terme veut dire chose cachée, action de cacher ». Voici établi un lien entre Zeus, Amoun/Ammon, Ptah et Osiris.

Mais le plus intéressant est la narration du mythe osirien.

On se rappelle que Seth (reconnu par les Grecs comme étant Typhon), frère d’Osiris, le met à mort, et découpe son cadavre en morceaux. Isis part à la recherche des membres d’Osiris éparpillés dans toute l’Égypte. Plutarque précise alors : « La seule partie du corps d’Osiris qu’Isis ne parvint pas à trouver ce fut le membre viril. Aussitôt arraché, Typhon (Seth) en effet l’avait jeté dans le fleuve, et le lépidote, le pagre et l’oxyrrinque l’avaient mangé : de là l’horreur sacrée qu’inspirent ces poissons. Pour remplacer ce membre, Isis en fit une imitation et la Déesse consacre ainsi le Phallos dont aujourd’hui encore les Égyptiens célèbrent la fête. » (Plutarque, Isis et Osiris)

Un peu plus tard, Seth-Typhon décapite Isis. Il me semble qu’il y a là un lien, au moins métonymique, entre le meurtre d’Osiris, l’arrachement de son membre viril par Seth, et la décapitation de la déesse Isis par le même. Un acharnement à la déchirure, à la section, à la coupure.

Ici, une parenthèse. Quelques pages plus loin, Plutarque note que « les Égyptiens prétendent que Hermès naquit avec un bras plus court que l’autre, que Seth-Typhon était roux, qu’Horus était blanc et qu’Osiris était noir. » Et voilà pourquoi « Osiris est un Dieu noir » devint l’un des secrets de l’arcane. Notons que le rouge, le blanc et le noir sont aujourd’hui encore les couleurs du drapeau égyptien, et du drapeau syrien. Persistance des symboles.

Reprenons le fil. Seth-Typhon ne s’en tira pas si bien. Le Livre des morts (Ch. 17, 30, 112-113) raconte qu’Horus l’émascula à son tour, puis l’écorcha. Plutarque rapporte également que Hermès, inventeur de la musique, prit les nerfs de Seth pour en faire les cordes de sa lyre.

Conclusion : décapitation, émasculation, démembrement sont des figures anciennes, toujours réactivées, ce sont des signaux d’une forme de constance anthropologique. S’appliquant aux dieux anciens, mais aussi aux hommes d’aujourd’hui, la réduction du corps à ses parties, l’ablation de « tout ce qui dépasse » est une figure de l’humain réduit à l’inhumain.

Dans ce contexte, l’avalement du pénis divin par le poisson du Nil est aussi une figure vouée à la réinterprétation continue, et à sa transformation métaphorique.

Le prophète Jonas, יוֹנָה (yônah) en hébreu, fut également avalé par un poisson, comme avant lui le pénis d’Osiris. De même qu’Osiris ressuscita, Jonas fut recraché par le poisson trois jours après. Les Chrétiens ont également vu dans Jonas une préfiguration du Christ ressuscité trois jours après son ensevelissement.

Le ventre du poisson fait figure de tombeau provisoire, d’où il est toujours possible pour les dieux dévorés et les prophètes avalés de ressusciter.

Il reste que la décapitation, le démembrement, la castration, armes de guerre psychologique, font partie de l’attirail anthropologique depuis des millénaires. La mise au tombeau, la résurrection, la métamorphose et le salut, aussi. Pour les Égyptiens, tout un chacun a vocation à devenir Osiris N., donc démembré, castré, ressuscité. Osiris que, dans leurs hymnes sacrés, les Égyptiens appellent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ».

La modernité occidentale, oublieuse des racines du monde, coupée de son propre héritage, vidée de ses mythes fondateurs, se trouve brutalement confrontée à leur réémergence inattendue, dans le cadre d’une barbarie qu’elle n’est plus en mesure d’analyser, et encore moins de comprendre.

Surtout, la modernité occidentale n’a pas encore fait le deuil de sa triple faillite, et donc est encore loin de pouvoir avancer sur le chemin de sa propre résurrection.

Quelle triple faillite? Faillite du politique (de Sykes-Picot aux deux Bush, du Great Game à Sarkozy-BHL). Faillite du philosophique (renoncement proclamé et impuissance intrinsèque du « raisonnable » à penser « l’impensable »). Faillite du religieux (avec d’un côté l’irénisme et la fuite hors du monde, et de l’autre l’exacerbation de l’extrémisme, du tribalisme, de la haine de l’autre, du différent, et de l’essentialisme religieux, culturel et racial).

Tout est à reconstruire.

Le jour du sang


61

 

Le 25 décembre, les chrétiens fêtent Noël. Pourquoi cette date ? Elle fut empruntée au culte de Mithra. De même, la date de la fête chrétienne de Pâques a été empruntée au culte d’Atys et de Cybèle. Pâques coïncide avec l’équinoxe du printemps et avec la grande fête de ce culte à mystères. Cette grande fête païenne, d’origine phrygienne, commençait le 24 mars. Elle était appelée le « jour du sang ».

C’était aussi le jour où les prêtres impétrants et néophytes devaient s’émasculer volontairement. « Ils jetaient ces parties retranchées d’eux-mêmes sur la statue de la déesse Cybèle. On enterrait ces instruments de fertilité dans la terre, dans des chambres souterraines consacrées à Cybèle. » explique James George Frazer (Atys et Osiris. Etude de religions orientales comparées. 1926).

On procédait également aux cérémonies d’initiation. « Le fidèle couronné d’or et entouré de bandelettes descendait dans une fosse recouverte d’une grille. On y égorgeait un taureau. Le sang chaud et fumant se répandait en torrents sur l’adorateur. » (Ibid.)

L’initié passait la nuit, seul, dans la fosse sanglante.

Le lendemain, le 25 mars, on célébrait la résurrection divine.

Les prêtres châtrés d’Atys étaient appelés les « galles », en référence au fleuve Gallus en Galatie. D’autres déesses étaient aussi servies par des prêtres eunuques, comme Artémis d’Éphèse ou Astarté à Hiéropolis en Syrie.

Divinité phrygienne, Atys est à la fois le fils et l’amant de Cybèle. On peut le comparer à Adonis, associé à Aphrodite-Astarté ou à Tammuz, parèdre d’Ishtar.

La mythologie nous renseigne sur l’origine de ce culte sanglant. Zeus a donné naissance à l’hermaphrodite Agdistis, en laissant couler son sperme à terre, ensemençant ainsi Gaïa, la Terre. Mais les autres dieux effrayés par cet étrange hermaphrodite, à la fois homme et femme, l’émasculent. Privé de son sexe mâle, Agdistis devient alors Cybèle.

Pausanias raconte que du sang qui coula de la blessure de l’émasculation, naquit l’amandier. Puis, d’une amande de cet arbre, Nana, fille du dieu-fleuve Sangarios, conçoit Atys. Atys devient un beau jeune homme. Cybèle, qui est en quelque sorte son géniteur, par amande interposée, tombe amoureuse de lui. Mais Atys devait épouser la fille du roi de Pessinos. Jalouse, Cybèle le frappe de folie. Alors Atys s’émascule lui aussi.

Regrettant son acte, Agdistis-Cybèle obtint de Zeus que le corps d’Atys ne se décompose jamais.

Le mythe d’Atys et Cybèle n’a rien à voir avec le christianisme, à l’évidence. Pourtant, les chrétiens décidèrent de fixer la fête de Pâques, elle-même empruntée au judaïsme, à la date des mystères d’Atys et Cybèle. Il y avait en effet une assez lointaine analogie, qu’il convenait d’utiliser au mieux, en des temps de compétition forcenée entre paganisme et christianisme.

De même que le Christ avait été mis à mort, que son sang avait coulé, et qu’il avait été mis au tombeau pour ressusciter le 3ème jour, de même le sacrifice du taureau (lui-même hérité de traditions plus anciennes) fait couler le sang sur l’initié qui doit passer la nuit dans ce caveau aux allures de tombeau, pour ressusciter symboliquement le lendemain en tant qu’initié aux mystères.

Pâques elle-même était une fête instituée par les Juifs en souvenir du sacrifice d’Isaac par son père Abraham à la demande de YHVH.

Cette référence biblique à d’anciens sacrifices humains atteste d’une pratique religieuse, qui dut prendre d’autres formes au long des milénaires et dans différentes parties du monde.

Heureusement, avec l’heureuse issue du sacrifice d’Isaac, le judaïsme confirmait la fin du sacrifice humain.

Le culte d’Atys et de Cybèle ne demandait pas le sacrifice de l’homme, mais seulement celui de ses parties.

Il y a seulement un point commun entre le judaïsme, les mystères d’Atys et de Cybèle, et le christianisme : le sang y coule.

Le sang du bélier, le sang du sexe tranché, le sang du Christ.

Analogie, que ne fait-on pas en ton nom !

Le sang coule et Dieu se tait


60

Dans un essai écrit il y a environ quarante ans, Les gnostiques, Jacques Lacarrière s’en prend violemment au christianisme des premiers siècles, et de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit, par contraste, de faire l’éloge appuyé du gnosticisme. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens. »

Lacarrière prend fait et cause pour les gnostiques, se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et proclame avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais, et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire pourrait générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, entièrement voué au mal.

Tous les signes, tous les symboles sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde ». Les gnostiques en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques ont des noms divers, énumérés par Épiphane, les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Si Lacarrière est fasciné par les gnostiques, il a cependant beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec des musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), avec des danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, explique Lacarière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en faisant appel à la nécessité, aujourd’hui, d’un « nouveau gnosticisme ». Le « gnostique d’aujourd’hui » doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent du début des années 1970. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu un peu de sa signification profonde. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme. Des fous fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à sa racine occupent désormais la une des médias.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, on vient de faire couler le sang des touristes. Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes absolument résolus, et méprisant la vie, celle des autres comme la leur propre ?

La guerre entre la démocratie et le terrorisme peut empirer, s’embraser. L’histoire ne manque pas de références possibles d’analogies tentantes. Par exemple, je propose d’interpréter l’irréductible combat entre les chrétiens et les gnostiques comme une métaphore de cette guerre présente. Ce que les gnostiques représentaient jadis d’absolument radical, contre les païens, les juifs et les chrétiens d’alors, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du « monde », le monde occidental, le monde des démocraties riches ou non, alertes ou assoupies, centrées sur leurs petits univers, leurs étroites références, leurs consciences bonnes, courtes et satisfaites, ou bien capables encore de rêves transcendants.

L’histoire est toujours en train de se faire, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Nous sommes des êtres de chair et de sang, et notre destin est fondamentalement lié à cette essence charnelle, sanguine. Le sang coule dans nos veines, parcourt sans cesse notre corps, et c’est donc une possibilité très haute qu’il puisse aussi couler au-dehors de ce corps, si le mal, la volonté du mal s’acharne à le répandre.

Nous payons notre nature humaine au prix du sang qui coule. Car nous ne sommes ni des pierres, ni de purs esprits. Lacarrière cite pour se justifier Marguerite Yourcenar, qui écrit dans l’Œuvre au noir : «La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. »

Le sang coule, dans l’indifférence du monde et de ce Dieu-là.

Quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu du monothéisme ou le Dieu du djihad ? Le Dieu universel, dit « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes? Ou tous ces Dieux mis ensemble, pour n’en former qu’un, le Dieu Unique ?

Notre cœur bat, notre sang coule. Et Dieu se tait. Pourquoi ?

Soit il n’existe pas, soit il est indifférent (comme Yourcenar le propose). Mais il y a une troisième possibilité : sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Pour percevoir et entendre, il faudrait être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

Noms de Dieu (suite…)


59

Dans les livres de l’Avesta, les prières, les louanges, les hommages d’admiration sont adressés aux Gâthâs, qui font office de divinités intermédiaires. Ainsi le Yasna (chapitre 54) dit : « Tous les mondes, les corps, les os, les forces vitales, les formes, les forces, la conscience, l’âme, la Phravai, nous les offrons et présentons aux Gâthâs, saints, seigneurs du temps, purs ; aux Gâthâs qui sont pour nous des soutiens, des protecteurs, une nourriture de l’esprit. »

Mais la religion de l’Avesta possède aussi un Seigneur des seigneurs, un Dieu, qui règne fort au-dessus des Gâthâs. C’est Ahura Mazda, appelé également, en pehlevi, ou moyen persan, Ormuzd.

En avestique, la langue iranienne ancienne, Ahura signifie « seigneur ». Mazda signifie « grandement savant ». Burnouf décompose mazda en maz – dâ. Maz est un superlatif, et signifie « connaître ». En persan moderne, dânâ signifie « savant ». Il y a aussi un équivalent en sanscrit : « mêdhas ».

Dans le premier Yast, interrogé par Zoroastre sur son nom (un peu comme le fera, quatre ou cinq siècles plus tard, Moïse sur la montagne, face à YHVH), Ahura Mazda déclare lui-même : « Mon nom est le souverain, mon nom est le grand savant ». Tout se passe donc comme si toute la sagesse, toute la connaissance résidait dans le Nom de Dieu.

On appelle souvent Ahura Mazda d’un autre nom, Spenta Mainyu, soit mot à mot : « le Saint Esprit ».

La question des noms de Dieu est fort importante. Zoroastre continue d’interroger Ahura Mazda. Il le presse de révéler ce qu’il y a de plus puissant, de plus efficace contre les démons, rangés sous la bannière de l’Esprit du Mal, Ara Mainyu (en pehlevi, Ahriman). Ce sont, répond Ahura Mazda, les noms que je porte. « Mon nom est Celui qu’il faut interroger ; je m’appelle en deuxième lieu le Chef des troupeaux ; le Propagateur de la loi ; la Pureté excellente ; le Bien d’origine pure ; l’Intelligence ; Celui qui comprend ; le Sage ; l’Accroissement ; Celui qui s’accroît ; le Seigneur ; Celui qui est le plus utile ; Celui qui est sans souffrance ; Celui qui est solide ; Celui qui compte les mérites ; Celui qui observe tout ; l’Auxiliateur ; le Créateur ; l’Omniscient (le Mazdâ) (…).

Retiens et prononce ces noms jour et nuit. Je suis le Protecteur, le Créateur, le Sustenteur, le Savant, l’Être céleste très-saint. Mon nom est l’Auxiliaire, le Prêtre, le Seigneur ; je m’appelle Celui qui voit beaucoup, Celui qui voit au loin. Je m’appelle le Surveillant, le Créateur, le Protecteur, le Connaisseur. Je m’appelle Celui qui accroît ; je m’appelle le Dominateur, Celui qu’on ne doit pas tromper, Celui qui n’est pas trompé ; je m’appelle le Fort, le Pur, le Grand ; je m’appelle Celui qui possède la bonne science.

Celui qui retient et prononce ces noms échappera aux attaques des démons. »1

Je n’insiste pas sur l’analogie évidente avec des textes comparables, mais beaucoup plus tardifs, du judaïsme, et plus tardifs encore de l’islam.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’indubitablement l’Avesta est une religion révélée. C’est un dieu qui l’a initialement révélée aux Mazdéens. Et le grand réformateur du mazdéisme, Zoroastre, dont les travaux les plus récents attestent qu’il vécut antérieurement à Abraham, entre 1400 et 1100 av. J.-C., transforma le dualisme initial et la multiplicité de dieux divers du mazdéisme, en un monisme absolument transcendantal, après en avoir discuté directement avec Ahura Mazda.

Conclusion provisoire:

De deux choses l’une.

Ou bien ce monde d’en-haut, ce monde spirituel, dont je tente ici de cerner les variations, les analogies et les anagogies, les ressemblances et les échos, n’existe tout simplement pas, et les guerres, les morts, le sang répandu aujourd’hui, hier et demain, constituent une sinistre farce, imputable à quelques cyniques, à des fous et à des criminels de guerre, qui devraient être pourchassés sur la surface de cette terre sans sens, sans passé et sans avenir.

Ou bien ce monde d’en-haut, par quelque mystérieuse raison, existe en effet, mais échappe à notre perception, à notre compréhension et à notre intellection, mais alors toutes les religions qui sont apparues depuis l’aube des temps, le shamanisme, le Véda, l’Avesta, le zoroastrisme, la magie chaldaïque, l’ancienne religion égyptienne, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, sont autant d’instances diverses de ce monde-là, plus ou moins adaptées à leur époque et à leur zone initiale d’apparition.

Il me paraît aussi évident que vu le chaos du monde, aucune de ces religions citées n’est en mesure de réclamer la vérité pour elle seule.

D’un point de vue anthropologique, tout se passe comme si quelque chose se jouait depuis des millénaires, dans une partie sidérale, qui nous échappe manifestement, mais à laquelle il est cependant possible de prendre une part modeste. Nous, qui transitons comme des insectes dans la lumière, un soir d’été, nous ne pouvons qu’appréhender intuitivement, « imaginalement » comme dirait Corbin, cet indicible enjeu.

Tout ce que nous pouvons faire, et c’est déjà beaucoup, c’est de refuser de nous laisser prendre dans la nasse des idées toutes faites, c’est de refuser les sectarismes, les dogmatismes, les prisons de la pensée et de l’idée. Tout ce que nous pouvons faire c’est contribuer logiquement à l’édification lente, fragile et provisoire de la religion de l’humanité entière.

1Cité par Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.

La lumière vient de Tyr


58

Les Phéniciens ont inventé l’alphabet, mais peuple concret, marchand et voyageur, ils ne nous ont laissé presque aucune trace écrite. Le seul monument écrit qu’ils nous ont légué est un fragment attribué à Sanchoniaton, qui était prêtre de Tyr, selon Philon de Byblos, son traducteur. Sanchoniaton a vécu avant la guerre de Troie, quelque 2000 ans avant J.-C. En copte ancien Koniath signifie la demeure sainte, ou encore l’endroit où sont déposées les archives. Ernest Renan propose pour étymologie le mot grec Σαγχων, « qui habite », et Sanchoniaton serait alors celui « qui habite avec le collège saint ».

Le fragment de Sanchoniaton est particulièrement précieux, parce qu’il est l’un des rares témoignages qui nous restent d’une époque fabuleuse, où les esprits orientaux ont pu effectivement converger.

C’est une leçon pour nos âges sanglants.

En ces temps-là, l’Avesta, d’ailleurs infusé par le Véda, la Genèse, qui était encore en genèse, et en gésine, les théogonies de Sanchoniaton et d’Hésiode marquaient spécifiquement des phases différentes d’une même histoire, et non les revendications séparées de peuples divergents, à la recherche d’une vaine prééminence originaire. « Le feu sacré était universellement révéré chez les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Perses. » 1 L’idée du Dieu Unique était présente chez les Hébreux, mais aussi dans la religion orphique, dans le mazdéisme, dans la religion de la magie chaldaïque, et plus originairement encore, cette idée avait été perçue et nommée dans le Veda et dans le Zend Avesta.

Dans Homère, qui arrive plus de mille ans plus tard, on trouve des réminiscences de ces intuitions premières. Les dieux y abondent, mais ce n’est qu’une apparence. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le Ciel et la Terre sont liés, et bien reliés. L’humain et le divin se confondent. Les hommes sont des descendants des dieux, et les héros sont faits de leur étoffe.

On a des traces de la mémoire longue de la région. Sous Ptolémée Philadelphe, Manéthou, un prêtre de Sébennytus, compile l’histoire des dynasties égyptiennes, et les fait remonter jusqu’à 3630 av. J.-C., en en comptant trente et une, de Ménès à Alexandre. Notre Champollion national, d’après les indications recueillies dans les tombes de Thèbes, fait remonter à l’année 3285 av. J.-C. l’institution du calendrier égyptien de 365 jours. On peut estimer que les connaissances astronomiques de cette antique époque étaient donc déjà fort supérieures à celles des peuples nomades qui comptaient encore par mois lunaires.

Mais revenons à notre phénicien de Tyr, Sanchoniaton, d’il y a quatre mille ans. Nous avons de sa plume ce fragment décalé, renversant quelques idées acquises, et d’ailleurs plus tardives. C’est à propos du dieu Thôt, qui sera identifié bien plus tard, à Hermès, Mercure, Idrîs et Henoch, d’autres noms pour le même « dieu ». Sanchoniaton l’appelle pour sa part Taut, et nous livre cette description succincte: « Taut excite au combat les Elohim, compagnons de El, en leur chantant des hymnes guerriers. »2

Sanchoniaton nous apprend aussi que Taut était fils de Misor, autrement dit Misr ou Misraïm, qui dénommaient les colonies égyptiennes de la Mer noire, dont la principale fut Colchis.

Moreau de Jonnes explique que Taut (ou Thôt) a reçu aussi le nom de Mercure, Her-Koure, le Seigneur des Koures. « Ce nom dérive de Kour, le soleil. Les Courètes et les Coraïxites habitaient la Colchide. Le fleuve Kour, Dioscurias, le Gouriel rappellent cette dénomination générique. Her-Koure fut le Dieu des trafiquants et des navigateurs (emblème du poisson), ancêtres des phéniciens. Les Corybantes (Kouronbant) étaient selon Strabon originaires de la Colchide. »3

Entre parenthèses, la Colchide, aujourd’hui appelée Abkhazie, arrachée depuis peu à la Géorgie, et où fleurissent sur la côte de la mer Noire, les magnifiques villas des oligarques russes et des silovniki du FSB…

Mais revenons à notre sujet. Eusèbe de Césarée rapporte que le début du Sanchoniaton a été traduit ainsi par Philon: « Il y avait au commencement du monde un air ténébreux et l’Esprit – ou le Souffle – ténébreux, et il y avait le Chaos troublé et plongé dans la nuit. »

Cela, écrit plusieurs siècles avant Abraham. Qu’est-ce que ce prêtre de Tyr nous dit? Que l’Esprit souffle sur les ténèbres, depuis le commencement du monde. Il s’oppose au Chaos et à la Nuit. Il est donc Lumière. C’est plutôt une bonne nouvelle, n’est-ce pas?

1A.C. Moreau de Jonnes. Les temps mythologiques. Essai de restitution historique. Cosmogonies. Le livre des morts. Sanchoniaton. LA Genèse. Hésiode. L’Avesta. Paris, 1876.

2Ibid.

3Ibid.