L’homme « obnubilé »


« Obnubilation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Quel « véritable » but proposer aujourd’hui aux êtres humains — à part, bien sûr, le fait de survivre et de ne pas trop s’entretuer ? Quel « véritable » projet donner à l’homo, si improprement nommé sapiens ? Quelle « véritable » fin présenter à l’homme dit « moderne » et précisément soumis sans relâche à toutes sortes de « modes » successives, saisi par le vertige de leur évolution accélérée, et finalement submergé par les incohérences d’un monde absurde, dysfonctionnel, dépourvu de sens et de direction ? Vers quelle « vérité » — du sens de la vie et de l’évolution — faire tendre son intelligence et sa volonté ? Le fait d’employer les mots « vérité » et « véritable » exige naturellement que l’on sache ce qu’ils signifient réellement. Il faut donc reposer cette ancienne question : « Qu’est-ce que la vérité ? », jadis posée au rabbin galiléen qui avait affirmé être venu « pour rendre témoignage à la véritéi ». Cette question ne reçut, alors, pas de réponse. Est-on plus avancé aujourd’hui ? Le mot vérité est, en vérité, un mot fort noble, mais notoirement usé, démonétisé, et désormais presque vidé de sens. Il vient du latin veritās qui, originairement, appartenait au vocabulaire philosophique et théologique, ainsi qu’en témoigne la formule : Veritās est adaequatio rei et intellectus, citée par Thomas d’Aquinii. La vérité est ainsi présentée comme résultant de la « conformité » (adaequatio) des choses avec l’intellect. Comment cela est-il possible ? Les choses, étant créées, doivent « correspondre » à leur conception idéale par l’intellectus divinus (l’esprit divin). L’intellectus humanus (l’intellect humain) étant lui aussi une chose créée, doit être également « conforme » à l’idée que s’en est fait cet intellectus divinus. Et, par transitivité, en quelque sorte, l’intellect humain doit encore pouvoir se « conformer » aux idées correspondant aux autres choses créées… La vérité en tant que veritās signifie qu’est possible une certaine « conformité » et « concordance » de la pensée humaine avec les idées correspondant aux choses créées. Cette concordance est basée sur l’harmonie (supposément) pré-établie du plan divin… Les choses créées et l’intelligence (humaine) bénéficieraient donc, selon cette vue théologique, d’une certaine « conformité » a priori entre elles, puisqu’elles sont toutes, de par leur statut de choses créées, « conformes » aux idées du plan divin. De ceci l’on déduit qu’un homme qui pense est supposé atteindre, par sa pensée, une certaine conformité de nature avec ce à quoi il pense, par exemple avec une chose qui seulement est… Mais, demandera-t-on, comment une pensée peut-elle être conforme à une chose, qui seulement est, et qui, pour sa part, ne pense pas ? N’y a-t-il pas une différence essentielle de nature entre un être qui pense et un être qui seulement est ? Pour lever cette difficulté, on peut s’appuyer sur l’autorité d’Aristote. Selon lui, c’est le propre de l’esprit de pouvoir être toutes choses, d’une certaine manière. « L’âme est, en un sens, tous les êtres […] Aussi l’âme est-elle analogue à la main : comme la main est un instrument d’instruments, l’intellect (νοῦς) à son tour est forme des formes (εἶδος εἰδῶν)iii. » Mais, pour que l’intelligence puisse « être toutes choses », il faut qu’elle sache se rendre en quelque sorte « nue », « ouverte », et ainsi « libre » (de tout préjugé), afin de laisser entrer en elle toutes les formes différentes associées à toutes les choses qu’elle rencontre dans la réalité… Il faut que l’intelligence soit libre à l’égard de ce qui se manifeste, libre de s’« accorder », libre de se « conformer » à la « forme » de toutes les choses qu’elle désire « connaître ». De même que la main est libre de fabriquer n’importe quel instrument, l’intelligence est une « forme » libre de se conformer à la « forme » de toute chose. La notion de vérité découle de la possibilité d’une libre conformité des formes entre elles. C’est pourquoi, pour Heidegger, l’essence de la vérité est la libertéiv. Dans ce cas précis, il déclare entendre par essence [de la vérité] ce qui rend possible la libre adéquation de l’intelligence à la chose, et ce qui permet de juger [librement] de cette adéquation. La liberté est ce qui fonde la possibilité pour l’intelligence d’aller librement vers la chose, d’y reconnaître librement ce qui peut en être connu, et de juger librement de la part de vérité qu’elle contient. Mais, objectera-t-on, cette « liberté » implique-t-elle que la « vérité » se trouve en réalité dépendante de la pure subjectivité du sujet humain avec toutes ses possibles dérives (mensonge, tromperie, fausseté, hypocrisie, illusion, apparence) ?… On répondra que la vérité, comme on l’a déjà dit, ne relève pas seulement du plan humain, mais aussi de l’existence d’un plan supérieur, transcendantal, lequel rend possible l’existence et l’exercice de l’intelligence humaine en tant que « raison pure ». Il y a une vérité « en soi » qui règne « au-dessus » de l’homme, et qui n’est donc pas soumise à sa seule subjectivité. C’est la raison pour laquelle des esprits humains différents peuvent s’accorder entre eux. Il existe un plan de la vérité « en soi », indépendant des aléas propres aux divers sujets humains. C’est dans ce plan supérieur que l’on peut prendre conscience du véritable sens du mot vérité. La vérité correspond au dévoilement au moins partiel de la chose, et elle correspond aussi au fait même de ce dévoilement — le dévoilement de ce que la chose laisse voir, sentir, comprendre d’elle-même. Pour considérer adéquatement ce dévoilement, l’intelligence doit prendre un certain recul devant la chose, afin que celle-ci puisse se manifester en ce qu’elle est et comme ce qu’elle est par elle-même, — et non comme l’intelligence voudrait ou pourrait vouloir la voir… Mais comment être sûr que l’intelligence soit dénuée de tout a priori devant la chose ? Il lui faut décidément « laisser être » la chose. Cela signifie que l’intelligence doit « s’exposer », comme entièrement « nue », devant le phénomène, devant la chose. Elle doit « s’ouvrir » dans sa saisie de la chose, sans rien y mêler d’elle-même… Mais comment cela est-il possible ? Heidegger fournit cette réponse, dans un style compact, obscur, unissant et décomposant les mots : « Le laisser-être, c’est-à-dire la liberté, est en lui-même ex-position à l’étant, il est ek-sistant. L’essence de la liberté, vue à la lumière de l’essence de la vérité, apparaît comme ex-position [à l’étant] en tant qu’il a le caractère d’être dévoilév. » Autrement dit, si j’ai bien compris, la liberté de l’intelligence s’incarne comme un abandon au dévoilement de la chose quand celle-ci se révèle en tant que telle. La possibilité que la chose soit dévoilée est ainsi « ouverte » et « préservée » par l’«  abandon » de l’intelligence (qui laisse la chose être ce qu’elle est, et qui la laisse se dévoiler en tant que telle)… Grâce à cet abandon, la « présence » de la chose est seulement ce qu’elle est, et non ce que l’on voudrait qu’elle soit. Par cet abandon, l’intelligence « existe », ou ek-siste : elle sort librement d’elle-même (au sens étymologique), et par cette liberté, elle se met en recherche de la vérité, elle cherche à s’enraciner dans la recherche même de la vérité. Elle s’ex-pose à la vérité qui se présente dans la chose, elle se laisse pénétrer par tout ce qui se dévoile de la chose même. Mais, parce que la vérité est liberté en essence, tout homme peut aussi décider (librement) de ne pas laisser la chose être seulement ce qu’elle est [ce qu’elle est en elle-même et telle qu’elle est]. Il peut la laisser « être », certes, mais il peut vouloir aussi conformer la chose à ce qu’il est lui-même, ou à ce que son intelligence veut en faire. Mais alors la chose se trouve par là-même « voilée », elle en est travestie et déformée. L’intelligence projette sur la chose ses propres ombres, ses propres biais, elle affirme ainsi sa puissance, mais en dénaturant ce sur quoi elle se projette. Dans cette projection surgit une autre sorte de vérité, qui est en fait une « non-vérité », une vérité non-essentielle, laquelle montre l’inadéquation, la non-conformité de la chose et de l’intelligence. Cette « non-vérité » ne résulte pas de la simple incapacité de l’intelligence humaine, ou de son biais. Tout au contraire, elle entretient aussi, paradoxalement, un rapport avec l’essence de la vérité. La « non-vérité » témoigne, bien malgré elle, d’un autre aspect de la vérité, qui est lié d’ailleurs à sa nature la plus profonde, la plus originaire. Mais comment saisir cette « non-vérité », ou cette « non-essence » ainsi associée à l’essence originaire de la vérité ? Quand une chose est mal connue, quand elle n’est qu’approximativement saisie, l’étendue de tout ce qu’elle ne donne pas à voir laisse deviner implicitement l’immensité de ce qui reste à connaître d’elle, et, par induction, l’infinité de ce qui reste à connaître de la totalité de tous les étants. En revanche, là où les choses sont aisément offertes à la connaissance, là où rien ne résiste aux investigations zélées des savoirs techniques, là où se développe un savoir nivelé, quantifié, numérisé, s’éloigne du même coup l’idée même de rechercher l’essence des choses. L’idée de la chose en soi s’enfonce dans l’obscurité. L’intelligence tombe quant à elle dans l’oubli de sa recherche la plus fondamentale. Elle s’assoupit, elle s’endort, elle se laisse progressivement envahir par les brumes de la dissimulation, par l’oubli de sa nature. Elle acquiert certes des savoirs partiels, mais perd le savoir essentiel — celui qu’existent des essences. Elle en oublie jusqu’à l’existence même de ce qui s’appelle l’essence ! Elle laisse bien volontiers les choses être toutes des choses « particulières », « singulières », se satisfaisant de ne les dévoiler qu’en partie. Mais ce faisant, mais elle occulte aussi sa propre et véritable essence, elle la recouvre de son indolence, de sa paresseuse indifférence. Le peu qu’elle sait des choses couvre, plutôt mal que bien, l’immensité ce tout qu’elle ignore. Elle ignore même ce fait décisif qu’elle a occulté l’idée même qu’existe une essence des choses, en croyant avoir acquis tel ou tel savoir sur elles. En réalité, elle est restée absolument ignorante du « tout » des choses, et notamment de sa « véritable » essence de ce « tout », de son origine, de son pourquoi, de sa fin, de sa raison d’être. Elle s’est grugée elle-même de tout savoir véritable, authentique, quant à l’essence du « tout » de la chose. Obnubilée par la recherche du détail, du fait, de la donnée, l’intelligence s’est aussi, et littéralement, obnubilée elle-même.

Le mot obnubilation, du latin obnūbilōvi (« être nuageux » ; « couvrir de nuages »), dénote l’obscurcissement de la pensée qui a oublié le soleil de ses possibles, et qui se livre au crépuscule de ses pauvres raisons. L’obnubilation de l’intelligence se traduit par sa mise inconsciente sous un voile. Sous ce voile, elle ne peut plus se dévoiler en tant que telle à elle-même. Mais cette obnubilation représente aussi, et en quelque sorte par contrecoup, une réalité plus originelle, une réalité qui se tient avant même la « vérité », une réalité qui la fonde et qui est la « véritable » essence de la « vérité ». Étant avant la « vérité », cette réalité n’est donc pas en soi « la » vérité, mais plutôt une « non-vérité », une « a-a-léthéïa », pour jouer sur l’étymologie du mot vérité en grec, et sur son caractère privatif, en le redoublant. L’obnubilation de l’essence de la réalité totale, de l’essence de l’étant total et de la totalité des étants, fait partie d’une vérité plus originelle, qui n’est pas de l’ordre de la seule « vérité » puisqu’elle se tient avant la vérité elle-même. Elle peut donc être appelée, au choix, une « pré-vérité », une « anté-vérité » ou même une « non-vérité », puisqu’elle fonde l’idée de la vérité elle-même. Cette obnubilation, ce voile nocturne, cette couverture obscure, ce brouillard initial, cet « ennuagement » originaire, sont plus anciens que toute révélation ultérieure, que toute apparition matutinale, que toute vision diurne, que tout soleil tardif. Ils sont plus anciens que l’ »être » et que le « laisser-être » eux-mêmes, qui, comme en témoigne leur dévoilement partiel, dissimulent toujours déjà quelque chose de plus fondamental, de plus originaire encore qu’eux-mêmes. Laisser « être » la chose préserve ce qui reste dissimulé en elle, mais occulte aussi la dissimulation comme telle. « Laisser être » la chose cache le fait que la chose est révélée en partie, mais aussi obnubilée dans sa totalité et dans son essence. De fait, « laisser être » la chose préserve son mystère, mais cèle l’idée même du mystère. En « laissant être », se révèle un premier dévoilement, mais se dissimule aussi le mystère le plus ancien, le plus fondamental. Le mystère (c’est-à-dire la dissimulation de tout ce qui est fondamentalement obnubilé) devient une vérité oubliée. Et, comme tels, le mystère et son oubli même, sont aujourd’hui totalement occultés dans la conscience de l’homme moderne.

Pour enfin répondre à la question posée au commencement de cet article, le « véritable » but à proposer à l’homme dit « moderne » est de se délivrer de toutes les « modes », et de retrouver la « véritable » voie du mystère, de dévoiler le voile dont l’existence même du mystère est recouverte. L’homme aujourd’hui doit dés-oublier tout ce qu’il a oublié de son origine. Il doit dés-obnubiler son esprit, et son âme même, de toutes les nuées qui les couvrent.

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iJn 18, 37-38

ii« Veritas est adaequatio rei et intellectus. Sed haec adaequatio non potest esse nisi in intellectu. Ergo nec veritas est nisi in intellectu. » Thomas d’Aquin. Quaestiones Disputatae de Veritate, art. II. Dans la Somme Théologique, Thomas d’Aquin cite plusieurs définitions de la vérité, correspondant à ses différents aspects : « La vérité est principalement dans l’intelligence, secondairement dans les choses, en tant que reliées à l’intelligence comme à leur principe. C’est pour cela qu’on a pu définir diversement la vérité. S. Augustin, dans son traité De la Vraie Religion la définit ainsi : ‘La vérité est ce par quoi est manifesté ce qui est’. S. Hilaire : ‘Le vrai est la déclaration ou la manifestation de l’être’. Et cela se rapporte à la vérité dans l’intelligence. Sur la vérité des choses rapportée à l’intelligence, on peut citer cette autre définition de S. Augustin : ‘La vérité est la parfaite similitude de chaque chose avec son vrai principe, sans aucune dissemblance.’ Et celle-ci, de S. Anselme : ‘La vérité est une rectitude que l’esprit seul peut percevoir. Car cela est droit ou correct qui concorde avec son principe. On cite encore cette définition d’Avicenne : ‘La vérité de chaque chose consiste dans la propriété de son être tel qu’il lui a été conféré’. Quant à la définition : ‘La vérité est l’adéquation entre la chose et l’intelligence’, elle peut se rapporter à l’un et l’autre aspect de la vérité. » Somme Théologique, Q. 16, Art. 1, Rép.

iiiAristote, De l’âme, III , 8

iv« La liberté est l’essence même de la vérité ». Martin Heidegger. Questions I et II. « De l’essence de la vérité ». Traduction par Alphonse de Waelhens et Walter Biemel. Gallimard. 1968, p. 173

vIbid. p. 176

viLes anciens faisaient le rapprochement sémantique et étymologique entre nūbō (se marier), d’où dérive obnūbō (se voiler la tête), et nūbēs (nue, nuée, nuage). Par son étymologie, le verbe nūbō implique pour la femme qui se marie le fait de perdre sa liberté, d’être voilée, d’être « couverte », d’être « enfermée » en son foyer, et d’être ainsi « protégée » en cette claustration.

Israël et les « Goyim »


« Simone Weil »

Dans le contexte de la guerre actuelle au Proche-Orient, il m’a paru utile de présenter dans ce Blog un texte de Simone Weil, intitulé « Israël et les Gentils », écrit à Marseille entre octobre 1940 et mai 1942, alors qu’elle cherchait à fuir les Nazis, et qui a été publié chez Gallimard à Paris en 1962.

« La connaissance essentielle concernant Dieu est que Dieu est le Bien. Tout le reste est secondaire. Les Égyptiens avaient cette connaissance, comme le montre le Livre des Morts (« Seigneur de la Vérité, je t’apporte la Vérité… J’ai détruit le mal pour toi… Je n’ai fait pleurer personne… Je n’ai causé de crainte à personne… Je n’ai pas été cause qu’un maître ait maltraité son esclave… Je n’ai pas rendu ma voix hautaine… Je ne me suis pas rendu sourd à des paroles justes et vraies… je n’ai pas mis mon nom en avant pour les honneurs… Je n’ai pas repoussé la divinité dans ses manifestations…») Le même Livre des Morts explique le salut comme une assimilation de l’âme à Dieu, par la grâce de Dieu, sous la condition de l’amour et du désir du bien. De plus Dieu est nommé Osiris ; un Dieu qui a vécu sur terre, dans une chair humaine, ne faisant que du bien, a souffert une passion, est mort, et est devenu ensuite, dans l’autre monde, le sauveur, le juge et le souverain bien des âmes.

Au contraire, d’après l’Écriture, les Hébreux avant Moïse n’ont connu Dieu que comme « Tout-Puissant ». Autrement dit ils ne connaissaient de Dieu que l’attribut de puissance, et non le bien qui est Dieu même. Aussi n’y a-t-il presque aucune indication qu’aucun des patriarches ait établi un lien entre le service de Dieu et la moralité, Les ennemis les plus acharnés des Juifs ne leur ont jamais rien imputé de pire que ce que l’Écriture raconte avec approbation concernant la politique de Joseph à l’égard du peuple égyptien.

Connaître la divinité seulement comme puissance et non comme bien, c’est l’idolâtrie, et peu importe alors qu’on ait un Dieu ou plusieurs. C’est seulement parce que le Bien est unique qu’il faut reconnaître un seul Dieu. Moïse a conçu que Dieu impose des commandements d’ordre moral ; ce n’est pas étonnant, puisqu’il avait été « instruit dans la sagesse égyptienne ». Il a défini Dieu comme l’Être. Les premiers chrétiens ont cherché à expliquer sur ce point la ressemblance entre l’enseignement de Moïse et celui de Platon par une influence du premier sur le second, à travers l’Égypte. Personne ne défend cette explication aujourd’hui ; mais on n’en propose aucune autre.

Or la véritable explication crève les yeux : c’est que Platon et Moïse étaient l’un et l’autre « instruits dans la sagesse égyptienne », ou sinon Platon, en tout cas Pythagore. D’ailleurs Hérodote dit que toute la pensée religieuse des Hellènes vient d’Égypte par l’intermédiaire des Phéniciens et des Pélasges. Mais Platon (et avant lui Pythagore et sans doute bien d’autres) a été instruit plus avant que Moïse, car il savait que l’Être n’est pas encore ce qu’il y a de plus haut ; le Bien est au-dessus de l’Être et Dieu est Bien avant même d’être ce qui est. Dans Moïse les préceptes de charité sont rares et noyés parmi quantité de commandements d’une cruauté et d’une injustice atroces. Dans les parties de la Bible antérieures à l’exil (excepté, si toutefois il faut les supposer antérieurs à l’exil, ce qui est douteux, certains des psaumes attribués à David, Job, le Cantique des Cantiques), Dieu est continuellement voilé par l’attribut de la puissance.

Les « nations » savaient que Dieu, pour être aimé comme bien pur, se dépouille de l’attribut de la puissance. On disait à Thèbes, en Égypte, que Zeus, ne pouvant s’empêcher de céder aux prières instantes de celui qui voulait le voir, s’est montré a lui revêtu de la dépouille d’un bélier égorgé (cf. « L’agneau qui a été égorgé depuis la fondation du mondei »). Cette tradition remonte, d’après ce que les gens de Thèbes ont affirmé à Hérodote, à dix-sept mille six cents ans avant l’ère chrétienne. Osiris a souffert une passion. La Passion de Dieu était l’objet même des mystères égyptiens, et aussi des mystères grecs, où Dionysos et Perséphone sont l’équivalent d’Osiris. Les Grecs croyaient que, quand un malheureux implore la pitié, Zeus lui-même implore en lui. Ils disaient à ce sujet, non pas « Zeus protecteur des suppliants », mais « Zeus suppliant ». Eschyle dit : « Quiconque n’a pas de compassion pour les douleurs de ceux qui souffrent offense Zeus suppliant. » Cela ressemble à la parole du Christ : « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger. » Il dit aussi : « Il n’y a pas de colère plus redoutable pour les mortels que celle de Zeus suppliant. » On n’imaginerait pas une expression telle que « Iaveh suppliant ». Hérodote énumère quantité de nations helléniques et asiatiques dont une seule adorait un « Zeus des armées ». Les autres refusaient de donner la conduite de la guerre comme attribut au Dieu suprême, comme faisaient les Hébreux. Moïse a dû connaître les traditions égyptiennes concernant Zeus et le bélier et concernant la passion rédemptrice d’Osiris. Il a refusé cet enseignement. Il est facile de comprendre pourquoi. Il était avant tout un fondateur d’État. Or, comme dit très bien Richelieu, le salut de l’âme s’opère dans l’autre monde, mais le salut de l’État s’opère dans ce monde-ci. Moïse voulait apparaître comme l’envoyé d’un Dieu puissant qui fait des promesses temporelles. Les promesses de Iaveh à Israël sont les mêmes que le diable a faites au Christ : « Je te donnerai tous ces royaumes… »

Les Hébreux ont toujours oscillé entre la conception de Iaveh comme un dieu national parmi d’autres dieux nationaux appartenant à d’autres nations et de Iaveh comme Dieu de l’univers. La confusion entre les deux notions enfermait la promesse de cet empire du monde auquel tout peuple aspire.

Les prêtres et les pharisiens ont mis à mort le Christ – très justement du point de vue d’un homme d’État – parce qu’en même temps son influence excitait le peuple au point de faire craindre un soulèvement populaire contre les Romains, ou du moins un bouillonnement susceptible d’inquiéter les Romains ; et d’autre part il apparaissait visiblement comme incapable de protéger la population de Palestine contre les horreurs d’une répression infligée par Rome. On l’a tué parce qu’il n’a fait que du bien. S’il s’était montré capable de faire mourir d’un mot des dizaines de milliers d’hommes, ces mêmes prêtres et pharisiens l’auraient acclamé comme le Messie. Mais on ne délivre pas un peuple subjugué en guérissant des paralytiques ou des aveugles.

Les Juifs étaient dans la logique de leur propre tradition en crucifiant le Christ.

Le silence si mystérieux d’Hérodote concernant Israël s’explique peut-être, si Israël était un objet de scandale pour les anciens à cause de ce refus des connaissances égyptiennes concernant la médiation et la passion divines. Nonnos, un Égyptien peut-être chrétien du 5e siècle après l’ère chrétienne, accuse un peuple situé au sud du mont Carmel, qui doit être Israël, d’avoir attaqué par trahison Dionysos désarmé et de l’avoir forcé à se réfugier dans la mer Rouge. L’Iliade fait allusion à cette attaque, mais sans détails géographiques. La notion même de peuple élu est incompatible avec la connaissance du vrai Dieu. C’est de l’idolâtrie sociale, la pire idolâtrie.

Israël a été élu seulement en un sens, c’est que le Christ y est né. Mais aussi il y a été tué. Les Juifs ont eu plus de part dans cette mort que dans cette naissance. L’élection d’Israël peut s’entendre à la fois dans deux sens, au sens où Joseph a été élu pour nourrir Jésus et où Judas a été élu pour le trahir. Le Christ a trouvé des disciples dans Israël, mais après qu’il les avait formés pendant trois ans d’enseignement patient, ils l’ont abandonné. L’eunuque d’Éthiopie, lui, n’a eu besoin que de quelques minutes pour comprendre. Ce n’est pas étonnant, car d’après Hérodote l’Éthiopie n’adorait comme divinités que Zeus et Dionysos, c’est-à-dire le Père et le Fils, Fils né sur terre d’une femme, mis à mort dans la souffrance et cause de salut pour ceux qui L’aiment. Il était tout préparé. Tout ce qui dans le christianisme est inspiré de l’Ancien Testament est mauvais, et d’abord la conception de la sainteté de l’Église, modelée sur celle de la sainteté d’Israël. Après les premiers siècles, dont on ne sait presque rien, la chrétienté – tout au moins en Occident – a abandonné l’enseignement du Christ pour revenir à l’erreur d’Israël sur un point jugé par le Christ lui-même le plus important de tous. Saint Augustin dit que si un infidèle habille ceux qui sont nus, refuse de porter un faux témoignage même sous la torture, etc., il n’agit pas bien, quoique Dieu à travers lui opère de bonnes œuvres. Il dit aussi que celui qui est hors de l’Église, infidèle ou hérétique, et qui vit bien, est comme un bon coureur sur une mauvaise route ; plus il court bien, plus il s’éloigne de la bonne route. C’est là de l’idolâtrie sociale ayant pour objet l’Église. (Si j’avais le choix entre être saint Augustin ou un « idolâtre » qui habille ceux qui sont nus, etc., et admire quiconque en fait autant, je n’hésiterais pas à choisir la seconde destinée.) Le Christ a enseigné exactement le contraire de saint Augustin. Il a dit qu’au dernier jour Il diviserait les hommes en bénis ou réprouvés selon qu’ils ont ou non habillé ceux qui sont nus, etc. ; et les justes à qui Il dit « J’étais nu et vous m’avez habillé » répondent « Quand donc, Seigneur ? » Ils ne le savaient pas. D’autre part, les Samaritains étaient par rapport à Israël l’exact équivalent des hérétiques par rapport à l’Église ; et le prochain du malheureux évanoui dans le fossé, ce n’est pas le prêtre ou le lévite, c’est le Samaritain. Enfin et surtout, le Christ n’a pas dit qu’on reconnaît le fruit à l’arbre (saint Augustin raisonne comme s’il l’avait dit), mais qu’on reconnaît l’arbre aux fruits. Et d’après le contexte, l’unique péché sans pardon, le péché contre le Saint-Esprit, consiste à dire que du bien, reconnu comme tel, procède du mal. On peut blasphémer contre le Fils de l’homme ; on peut ne pas discerner le bien. Mais quand on l’a discerné quelque part, affirmer qu’il procède du mal est le péché sans rémission, car le bien ne produit que le bien et le mal ne produit que le mal. Être prêt, inconditionnellement et sans restriction, à aimer le bien partout où il apparaît, dans toute la mesure où il apparaît, c’est l’impartialité commandée par le Christ Et si tout bien procède du bien, tout ce qui est bien véritable et pur procède surnaturellement de Dieu Car la nature n’est ni bonne ni mauvaise, ou l’un et l’autre à la fois ; elle ne produit que des biens qui sont mélangés de mal, des choses qui ne sont bonnes que sous condition d’un bon usage. Tout bien authentique est d’origine divine et surnaturelle. Le bon arbre qui ne produit que de bons fruits, c’est Dieu comme distributeur de la grâce. Partout où il y a du bien, il y a contact surnaturel avec Dieu, fût-ce dans une tribu fétichiste et anthropophage du centre de l’Afrique.

Mais beaucoup de biens apparents ne sont pas des biens authentiques. Par exemple les vertus du type romain ou cornélien ne sont pas des vertus du tout. Mais quiconque donne à un malheureux sans que sa main gauche sache ce que fait sa main droite a Dieu présent en lui. Si les Hébreux, comme peuple, avaient ainsi porté Dieu en eux, ils auraient préféré souffrir l’esclavage infligé par les Égyptiens – et provoqué par leurs exactions antérieures – plutôt que de gagner la liberté en massacrant tous les habitants du territoire qu’ils devaient occuper. Les vices de ces habitants – s’il ne s’agit pas de calomnies, car les accusations des meurtriers ne sont pas recevables contre les victimes – n’excusent rien. Ces vices ne lésaient pas les Hébreux. Qui les avait faits juges ? S’ils avaient été juges des populations de Canaan, ils n’auraient pu prendre leurs territoires ; qui a jamais trouvé légitime qu’un juge s’approprie la fortune de celui qu’il condamne ? Sur la parole de Moïse, ils disaient que Dieu leur commandait tout cela. Mais ils n’avaient pour preuve que des prodiges. Quand un commandement est injuste, un prodige est bien peu pour faire admettre qu’il vient de Dieu. Au reste les pouvoirs de Moïse étaient de même nature que ceux des prêtres égyptiens ; il n’y avait qu’une différence de degré.

Iaveh apparaît dans cette partie de l’histoire comme un dieu national hébreu plus puissant que les dieux égyptiens. Il ne demande pas au Pharaon de l’adorer, seulement de laisser les Hébreux l’adorer.

Il est dit dans 2, Chron., XVIII, 19 – « L’Éternel dit : ‘Qui ira séduire Achab, roi d’Israël ?’ […] L’Esprit s’avança […] et dit : ‘J’irai et je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes’ ». C’est là la clef de toutes les singularités de l’Ancien Testament. Les Hébreux – jusqu’à l’exil qui les a mis en contact avec la sagesse chaldéenne, perse et grecque – n’avaient pas la notion d’une distinction entre Dieu et le diable. Ils attribuaient indistinctement à Dieu tout ce qui est extra-naturel, les choses diaboliques comme les choses divines, et cela parce qu’ils concevaient Dieu sous l’attribut de la puissance et non pas sous l’attribut du bien. La parole du diable au Christ rapportée par saint Luc : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire qui y est attachée, car elle m’a été abandonnée, à moi et à quiconque il me plaît d’en faire part » oblige à croire que les commandements de conquête et de rapine et les promesses temporelles contenues dans l’Ancien Testament étaient de source diabolique et non divine.

Ou, si on veut, par une de ces ironies du destin, presque comparables à des calembours, qui sont un thème favori de la tragédie grecque, ces promesses émanaient des puissances du mal dans leur sens littéral, et de Dieu seulement dans leur sens caché, comme annonces du Christ.

Les dieux grecs aussi étaient mélangés de bien et de mal ; ou plutôt, dans l’Iliade, ils sont tous démoniaques, sauf Zeus. Mais aussi les Grecs ne prenaient pas leurs dieux au sérieux. Dans l’Iliade ils fournissent les intermèdes comiques, comme les clowns dans Shakespeare. Au lieu que les Juifs prenaient Jéhovah très au sérieux. Le seul enseignement direct sur la divinité contenu dans l’Iliade est le tableau de Zeus prenant sa balance en or pour y peser les destinées des Grecs et des Troyens, et obligé de laisser la victoire aux Grecs, quoique son amour aille aux Troyens à cause de leur piété. Cela seul met l’Iliade infiniment au-dessus de tous les livres historiques de l’Ancien Testament, où il est répété a satiété qu’il faut être fidèle à Dieu pour avoir la victoire dans la guerre.

Au reste un poème comme l’Iliade ne pourrait pas avoir été écrit sans véritable charité.

Quand une jeune fille se marie, ses amis ne pénètrent pas dans les secrets de la chambre conjugale ; mais quand on voit qu’elle est enceinte, il est tout à fait sûr qu’elle n’est plus vierge. De même personne ne peut constater quelles sont les relations entre une âme et Dieu ; mais il y a une manière de concevoir la vie d’ici-bas, les hommes et les choses, qui n’apparaît dans une âme qu’après la transformation produite par l’union d’amour avec Dieu. La manière dont le poète de l’Iliade parle de la guerre montre que son âme avait passé par cette union d’amour ; le même critérium montre le contraire pour les auteurs des livres historiques de l’Ancien Testament. Ce critérium est certain, car « on connaît l’arbre à ses fruits ». C’est seulement dans Euripide que les histoires d’adultères racontées au sujet des dieux servent d’excuse à la luxure des hommes ; or Euripide était un sceptique. Dans Eschyle et Sophocle les dieux n’inspirent que le bien.

Au contraire il est certain que ce que les Hébreux faisaient comme étant commandé par Jéhovah était le plus souvent le mal. Jusqu’à l’exil, il n’y a pas un seul personnage de race hébraïque mentionné dans la Bible dont la vie ne soit pas souillée de choses horribles. Le premier être pur dont il soit question est Daniel – qui était initié à la sagesse chaldéenne (remontant sans doute aux habitants préhistoriques de la Mésopotamie, issus de Cham d’après la Genèse). Malgré le commandement « Aime Dieu de toutes tes forces… », on ne sent d’amour de Dieu que dans des textes ou certainement ou probablement postérieurs à l’exil. La puissance est au premier plan, non l’amour. Même dans les plus beaux passages de l’Ancien Testament, il y a peu d’indications de contemplation mystique, sauf le Cantique des Cantiques, bien entendu. Dans les choses grecques, au contraire il y a des quantités de telles indications. Par exemple l’Hippolyte d’Euripide. Les vers d’Eschyle : « Quiconque, la pensée tournée vers Zeus, criera sa gloire, – celui-là recevra la plénitude de la sagesse ; – Zeus qui a donné aux hommes la voie de la sagesse – en leur assignant comme loi souveraine par la souffrance la connaissance. – Elle se distille dans le sommeil auprès du cœur, – la souffrance qui est mémoire douloureuse ; et même à qui ne veut pas vient la sagesse. – De la part des divinités, c’est là une grâce violente. » L’expression « par la souffrance la connaissance », rapprochée de l’histoire de Prométhée dont le nom veut dire « pour la connaissance » (ou encore « Providence »), semble signifier ce qu’a voulu exprimer saint Jean de la Croix en disant qu’il faut passer par la Croix du Christ pour entrer dans les secrets de la sagesse divine. La reconnaissance d’Oreste et d’Électre dans Sophocle ressemble au dialogue de Dieu et de l’âme dans un état mystique succédant à une période de « nuit obscure ». Les textes taoïstes de Chine, antérieurs à l’ère chrétienne – certains antérieurs de cinq siècles – renferment aussi des pensées identiques à celles des passages les plus profonds des mystiques chrétiens. Notamment la conception de l’action divine comme étant une action non agissante. Surtout des textes hindous, également antérieurs à l’ère chrétienne, contiennent les pensées les plus extraordinaires de mystiques comme Suso ou saint Jean de la Croix. Notamment sur le « rien », le « néant », la connaissance négative de Dieu, et sur l’état d’union totale de l’âme avec Dieu. Si le mariage spirituel dont parle saint Jean de la Croix est la forme la plus élevée de vie religieuse, les Écritures sacrées des Hindous méritent ce nom infiniment plus que celles des Hébreux. La similitude des formules est même si grande qu’on peut se demander s’il n’y a pas eu influence directe des Hindous sur les mystiques chrétiens. En tout cas les écrits attribués à Denis l’Aréopagite, qui ont eu une telle influence sur la pensée mystique du moyen âge, ont sans doute été composés en partie sous l’influence de l’Inde.

Les Grecs savaient la vérité regardée par saint Jean comme la plus importante, que « Dieu est amour ». Dans l’hymne à Zeus de Cléanthe, où apparaît la Trinité d’Héraclite – Zeus, le Logos, « roi suprême à travers toutes choses à cause de sa haute naissance », et le Feu céleste, éternellement vivant, serviteur de Zeus, par lequel Zeus envoie le Logos dans l’univers – il est dit : « À toi cet univers… obéit où que tu le mènes, et il consent à ta domination ; – telle est la vertu du serviteur que tu tiens sous tes invincibles mains, – en feu, à double tranchant, éternellement vivant, la foudre. » L’univers consent à obéir à Dieu ; autrement dit, il obéit par amour. Platon, dans Le Banquet, définit l’amour par le consentement : « Quoi qu’il subisse, il le subit sans violence, car la violence ne s’empare pas de l’Amour ; quoi qu’il fasse, il le fait sans violence, car en toutes choses chacun consent à obéir à l’Amour. » Ce qui provoque dans l’univers cette obéissance consentie, c’est la vertu de la foudre, qui représente donc le Saint-Esprit. C’est le Saint-Esprit que représentent toujours dans le Nouveau Testament les images du feu ou de l’épée. Ainsi pour les premiers stoïciens, si la mer reste dans ses limites, ce n’est pas par la puissance de Dieu, mais par l’amour divin dont la vertu se communique même à la matière. C’est l’esprit de saint François d’Assise. Cet hymne est du 3e siècle avant l’ère chrétienne, mais il est inspiré d’Héraclite qui est du 6e siècle, et l’inspiration remonte peut-être beaucoup plus haut ; elle est peut-être exprimée dans les nombreux bas-reliefs crétois représentant Zeus avec une hache à double tranchant. Quant aux prophéties, on en trouverait parmi les gentes [les « Gentils »] de bien plus claires que chez les Hébreux. Prométhée est le Christ même, avec la détermination du temps et de l’espace en moins ; c’est l’histoire du Christ projetée dans l’éternité. Il est venu jeter un feu sur la terre. Il s’agit du Saint-Esprit, comme plusieurs textes le montrent (Philèbe, Prométhée enchaîné, Héraclite, Cléanthe). Il est rédempteur des hommes. Il a subi la souffrance et l’humiliation, volontairement, par excès d’amour. Derrière l’hostilité apparente entre Zeus et lui il y a amour. Ce double rapport est aussi indiqué dans l’Évangile, très sobrement, par la parole « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » et surtout « Celui qui me livre à toi est plus coupable que toi ». Il ne peut s’agir que de Dieu, vu le contexte. Toutes les divinités mortes et ressuscitées figurées par le grain, Perséphone, Attis, etc., sont des images du Christ, et le Christ a reconnu cette ressemblance par la parole « Si le grain ne meurt… ». Il en a fait autant pour Dionysos par la parole « Je suis la vraie vigne » et en mettant toute sa vie publique entre deux transformations miraculeuses, l’une d’eau en vin, l’autre de vin en sang. La géométrie grecque est une prophétie. Plusieurs textes prouvent qu’à l’origine elle constituait un langage symbolique concernant les vérités religieuses. C’est probablement pour cette raison que les Grecs y ont introduit une rigueur démonstrative qui n’aurait pas été nécessaire pour les applications techniques. L’Épinomis montre que la notion centrale de cette géométrie était la notion de médiation « rendant semblables des nombres non naturellement semblables entre eux ». La construction d’une moyenne proportionnelle entre l’unité et un nombre non carré par l’inscription du triangle rectangle dans le cercle était l’image d’une médiation surnaturelle entre Dieu et l’homme. Cela apparaît dans plusieurs textes de Platon. Le Christ a montré qu’il s’est reconnu dans cette image aussi bien que dans les prophéties d’Isaïe. Il l’a montré par une série de paroles où la proportion algébrique est indiquée d’une manière insistante, le rapport entre Dieu et lui étant identique au rapport entre lui et les disciples. Ainsi « Comme mon Père m’a envoyé, de la même manière je vous envoie ». On pourrait citer peut-être une douzaine de paroles de ce modèleii. »

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iApocalypse 5,12

iiSimone Weil. Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu. « Israël et les Gentils ». Gallimard, 1962, p. 47-62

La mort à l’œuvre


« La mort à l’œuvre » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Avec son seul titre, toute œuvre se met déjà à l’œuvre. Mais, cas exceptionnel, quand l’œuvre se résume à ce titre, on constate alors aisément la coïncidence rigoureuse de la forme et du fondi. Par exemple, le texte d’un poème nommé Titre, qui consisterait uniquement en ce mot : « titre », aurait un grand avantage sur des poèmes beaucoup plus bavards. L’épithète, l’allitération, la métaphore, l’allégorie, les personnages, l’intrigue, le suspense, les développements, la chute, le solipsisme, l’engagement, le réalisme, le surréalisme, l’imitation des classiques, et le jeu de la syntaxe, tout cela serait alors entièrement surpassé par la puissance de ce seul mot, « titre ». Plus ne serait besoin de recherches supplémentaires, de notations, de citations, de plagiats, de pastiches, d’emprunts, d’imitations, de développements, d’appareil critique : le titre de Titre se suffirait amplement, et se résumerait entièrement lui-même. Mais cette question: le titre « La mort à l’œuvre », se suffit-il ? Je ne le pense pas. Quand il s’agit de vie et de mort, il faut travailler toujours plus en profondeur, et sans doute sans fin, semble-t-il. Dans cette recherche incessante, il faut même recourir, quand cela est nécessaire, à une variété de stratagèmes rhétoriques, dont certains ont été testés depuis des millénaires, et il faut s’appuyer autant que possible sur toutes les ressources de la langue, de la grammaire et du style.

Commençons par affirmer que tout ce qui est mis en œuvre, en général, et toute œuvre en particulier, contient de façon immanente la question de la mort, ou du néant si l’on préfère, et réciproquement. Je dis « réciproquement » parce que la mort et le néant sont toujours à l’œuvre dans la vie, et réciproquement — tout comme la fiction et la vérité s’enveloppent et s’entrelacent toujours l’une l’autre. Peut-être est-on en droit d’en inférer que la mort et l’immortalité ont partie liée ? Ou du moins, peut-on penser que leurs entrelacs sont incessamment à l’œuvre ? Les analogies sont toujours enceintes d’anagogies. « Tout comme un aliéné croit qu’il est ‘Dieu’, nous-mêmes nous nous croyons mortels », résuma inoubliablement Piotr Zemli dans son Discours sur l’obscurii. Et, quand on demanda au poète russe Vladimir Vlabokov pourquoi il n’avait jamais abordé la question des fins dernières dans ses poèmes, il répondit avec un ton quelque peu cabotin : « J’attends que la mort se découvre la premièreiii ». Il y avait dans cette réponse une évidente pauvreté de réflexion métaphysique, mais cela n’enlevait rien au caractère mutin et primesautier de la répartie, qui lui évitait surtout d’approfondir un sujet qu’il devait juger trop peu littéraire. La mort, d’ailleurs, mérite-t-elle davantage que ce genre d’ironie distanciée ? Vlabokov ajouta : « Je sais que la mort en soi n’est en aucune façon apparentée à la topographie de l’au-delà, car une porte n’est rien d’autre que la sortie d’une maison et nullement une partie du paysage alentour, comme le serait un ruisseau, une forêt ou une colline. Il faut sortir, d’une façon ou d’une autre, mais je refuse de voir dans une porte plus qu’une béance dans l’espace-temps […] Dans notre maison terrestre, les fenêtres ne sont jamais que des miroirs sans tain ; jusqu’à la fin, la porte reste fermée ; mais le froid pénètre déjà par les fentesiv. »

Pour rebondir sur la question de la sortie, ou de l’exil, j’aimerais évoquer le cas d’une jeune juive poursuivie par la haine nazie. Juste avant de prendre l’un des derniers bateaux, à Marseille, en 1942, année sombre s’il en fut, Simone Weil écrivit à un religieux de ses amis (un dominicain aveuglev) quelques notes sur ses doutes et ses croyances, assorties de ce caveat: « Comme je pars avec plus ou moins la pensée d’une mort probable, il me semble que je n’ai pas le droit de taire ces choses. Car après tout, dans tout cela il ne s’agit pas de moi. Il ne s’agit que de Dieu. Je n’y suis vraiment pour rien. Si on pouvait supposer des erreurs en Dieu, je penserais que tout cela est tombé sur moi par erreur. Mais peut-être que Dieu se plait à utiliser les déchets, les pièces loupées, les objets de rebutvi. » Peut-être en effet, se prenait-elle pour un déchet, une pièce loupée, un objet de rebut ? Ou une pierre laissée de côté par quelque bâtisseur ? La question valait d’être posée, et une forme de réponse s’ensuivit, que la jeune agrégée de philosophie rédigea en son style épuré, et non dénué de réminiscences classiques : « On ne peut regarder le malheur en face et de tout près avec une attention soutenue que si on accepte la mort de l’âme par amour de la vérité. C’est cette mort de l’âme dont parle Platon quand il disait ‘philosopher, c’est apprendre à mourir’, qui était symbolisée dans les initiations des mystères antiques, qui est représentée par le baptême. Il ne s’agit pas en réalité pour l’âme de mourir, mais simplement de reconnaître la vérité qu’elle est une chose morte, une chose analogue à la matière. Elle n’a pas à devenir de l’eau ; elle est de l’eau ; ce que nous croyons être notre moi est un produit aussi fugitif et aussi automatique des circonstances extérieures que la forme d’une vague de la mer. Il faut seulement savoir cela, le savoir jusqu’au fond de soi-mêmevii. »

Naître, c’est donc venir au monde, comme une vague se forme un instant. Mais qu’est-ce que mourir ? La vague se fond-elle en une autre, et ainsi de suite, sur la face incertaine d’un océan monotone ? Héraclite l’a fameusement dit : « tout coule » (panta réï). Mais un vrai métaphysicien ne peut résister à l’envie d’approfondir cet instant où la vague donne naissance à une autre vague. Mourir, dit-il, c’est ne plus être-au-monde. Soit, et alors ? Alors, en perdant l’état d’être « là », ou d’être un « être-là » (en allemand : Dasein), on passe à un autre état, appelé « n’être-plus-Daseinviii » (selon Heidegger), autrement dit on passe à l’état de « n’être-plus-l’être-là ». Qu’est-ce qu’on devient, donc ? Disparaît-on dans le néant de ce qui n’est plus là ? Ou va-t-on vers un autre , un là-bas, un là-haut, ou un là-ailleurs ? On sait seulement qu’à l’« heure de la mort », au moment du « trépas », l’être-là vit le point « final » de sa courte existence. Sa vie « s’achève », et, par là, l’être-là se « complète ». Il a maintenant son « compte ». Il peut (du moins en théorie) faire la « somme » de sa vie, en tant qu’elle a été une série d’événements vécus, une série enfin « achevée », et dont on pourra, rétrospectivement, la concevoir comme enfin « totalisée ». Plus rien ne peut lui être ajouté ni retranché. Tout est fixé, maintenant, pour toujours. Cependant, cette fixation n’est pas nécessairement absolue. On pourrait concevoir , là encore en théorie, qu’il y ait plusieurs autres possibilités s’ouvrant. Différentes traditions philosophiques ou religieuses se sont employées à les décrire. On peut considérer, par exemple, que le fait de passer par le trépas, tré-passer, c’est en effet littéralement trans-passer, et donc passer à quelque chose d’autre… (que l’on pourrait nommer l’au-delà, pour faire image). L’être-là, certes, s’achève, il trépasse, … puis il passe par la « porte » dont parlait Vlabokov. Ce faisant se peut-il qu’il passe le relais à quelque autre entité, à quelque autre être (par exemple, une âme) qui se tiendrait toujours-déjàlà, dans l’attente, et qui reprendrait alors au vol l’étincelle de la vie que tout être-là incarne depuis sa naissance ? Cette âme-toujours-déjà-(ou cette âme-là, pour faire court) pourrait alors aller plus loin, vers le « là » qui est au-delà du . La fin de la vie correspondrait donc à la fin de l’être-là, mais celle-ci serait-elle au commencement de la vie nouvelle de son âme-là ? Heidegger envoie à ce sujet des signaux contradictoires. « Il y a dans le Dasein une ‘non-entièreté’ constante qui trouve sa fin dans la mort, c’est indéniableix. » Alors, ‘non-entièreté’ constante ou ‘fin’ dans la mort ? Il reste surtout que, rien moins qu’indéniable, cette soi-disant ‘fin’ est parfaitement niable : la fin du Dasein est certes « une » fin, mais pas nécessairement « la » fin, jusqu’à preuve du contraire. Ce qui ressort des développements de Heidegger, c’est que le Dasein a pour essence de ne jamais être un « être-entier ». J’en conclus qu’il est donc toujours inaccompli. Sa fin supposée n’enlève rien à cet inaccomplissement, qui est proprement structurel, et même ontologique. A la rigueur, on peut concéder qu’il y , dans ce ‘trépas’, la fin d’un « temps », mais pas nécessairement la fin de l’être, que ce soit la fin de l’être-là ou celle de « l’être-hors-le-là ». Dans son Sein und Zeit, Heidegger lie « être et temps » de manière structurelle, « ontique » dit-il. Mais quid de l’être qui serait tapi hors du « temps », à savoir l’être qui serait toujours en puissance, toujours inaccompli dans le « non-temps » ? On a fameusement dit que l’être qui « a été » ne peut plus « ne pas avoir été ». Cela est une affirmation réellement métaphysique , laquelle démontre d’ailleurs une certaine impuissance de Dieu à « dé-créer » ce qu’il a une fois « créé ». Tout ce qui « a été » restera comme « ayant été » — et cela pour l’éternité. En conséquence, l’« être-qui-a-été » continuera d’être, sans fin, au moins ce qu’il a été. D’ailleurs, toutes les ondes (électromagnétiques ou quantiques) qui émanent à chaque instant de l’« être-qui-a-été » (quand il était) continuent de se propager dans l’univers-temps, pour toujours, en tout cas jusqu’à la fin de ce dernier. De ce simple constat, on peut tirer une leçon extrêmement générale. La mort offre de nouvelles possibilités que tout ce qui « a été » doit, à chaque fois, assumer. Avec la mort, tout être-là quitte son , mais a possiblement rendez-vous avec un autre , qui est en puissance dans son ‘pouvoir-être’ le plus propre, un qui ne se découvre que dans un possible être-au-delà. La mort est d’abord la possibilité de « ne-plus-être-Dasein » dit Heidegger. Mais si le Dasein n’est plus Dasein, et s’il est en puissance d’être autre que Dasein, alors il y a, imminent en lui-même, la forme germinatrice d’une pure possibilité d’altérité. Il est complètement dépassé par la transcendance de son pouvoir-être-autre. L’être-là n’est pas en mesure de dépasser la mort en tant que tel (en tant qu’être-là). Mais l’être-au-delà auquel il pourrait donner naissance, comme la vague engendre l’écume, garde toutes ses options ouvertes. La mort elle-même est la possibilité de la pure et simple impossibilité de l’être-là, mais pas nécessairement l’impossibilité de l’être-au-delà. Aussi la mort se révèle-t-elle en fin de compte comme la possibilité la plus propre d’un être-autre que l’être-là, et en ceci elle est indépassable. Elle est indépassable en effet par ce fait qu’elle peut dépasser tout ce qui semble indépassable à l’être-là. Heidegger le reconnaît :« En tant que telle, elle est une imminence insignex. »

La mort est donc toujours à l’œuvre — et cette œuvre, au moment du trépas, au moment où l’être-là trépasse, elle l’accomplit encore et toujours, sans toutefois jamais l’accomplir totalement. Elle ouvre alors, au contraire, la voie de l’être à son absolu inaccomplissement, c’est-à-dire à sa fin véritable, qui est d’être sans fin.

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iJ’emprunte cette idée magnifique (l’idée d’une œuvre qui se résumerait à son seul titre) au critique argentin Honorio Bustos Domecq, qui l’a dûment notée dans ses Chroniques — œuvre dont J.-L.Borgès fit un commentaire remarqué pour son caractère élogieux, fielleux et complimenteur.

iiPiotr Zemli. Discours sur l’obscur. Éditions Naïda. Kazan, 1922, p. 9 (ma traduction)

iiiVladimir Vlabokov. Le prêt. Éditions Mir, Moscou, 1937, p. 145 (ma traduction)

ivIbid. p. 152

vLe père Joseph-Marie Perrin, frappé de cécité depuis son adolescence, et reconnu « juste parmi les nations ».

viSimone Weil. Attente de Dieu. « Lettre IV ». Fayard, 1966

viiSimone Weil. Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu. 1962, p. 115

viiiCf. Martin Heidegger. Être et temps. Trad. François Vézin. Gallimard, 1986, § 47, p. 291

ixIbid. p. 296

xIbid. p. 305

Est-on anathème quand on pense que… ?


« Simone Weil »

« Est-on anathème quand on pense que la source d’où est issu pour Israël le commandement de détruire les villes, de massacrer les peuples et d’exterminer les prisonniers et les enfants n’était pas Dieu ; et qu’avoir pris Dieu pour l’auteur d’un tel commandement était une erreur incomparablement plus grave que les formes même les plus basses de polythéisme et d’idolâtrie ; et qu’en conséquence, jusqu’à l’époque de l’exil, Israël n’a eu presque aucune connaissance du vrai Dieu, alors qu’une telle connaissance se trouvait parmi l’élite de la plupart des autres peuples ?

Est-on anathème si l’on regarde comme au moins très douteuse, et probablement fausse, l’opinion que la véritable connaissance de Dieu est plus répandue dans la chrétienté qu’elle ne l’a été, dans l’antiquité, et qu’elle ne l’est actuellement dans des pays non chrétiens tels que l’Indei ? »

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iSimone Weil. Questions sans ordre concernant l’amour de Dieu, 1962, p. 72

Penser « Qui que Tu sois »


« De la souffrance à la connaissance » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Eschyle montrait-il publiquement son scepticisme quant à l’existence du « Dieu » ou du moins quant à son nom, lorsqu’il faisait dire au chœur des Anciens, dans son Agamemnon: « ‘Zeus’, quel qu’il soit, si ce nom lui agrée, je l’invoquerai ainsi. Tout bien considéré, il n’y a que ‘Dieu seul’ (plên Diosi) qui puisse vraiment me soulager du poids de mes pensées vaines. Celui qui fut grand jadis, débordant d’audace et prêt à tous les combats, ne passe même plus pour avoir existé. Et celui qui s’éleva à sa suite a rencontré son vainqueur, et il a disparu. Celui qui célébrera de toute son âme (προφρόνως) Zeus victorieux, saisira le Tout (τὸ πᾶν) du cœur (φρενῶν) — car Zeus a mis les mortels sur la voie de la sagesse (τὸν φρονεῖν). Il a posé pour loi : ‘de la souffrance naît la connaissance’ (πάθει μάθος)ii

Dans la mythologie grecque, le Dieu « qui fut grand jadis » et « prêt à tous les combats », est le Dieu du Ciel, Ouranos. Le Dieu « qui a trouvé son vainqueur et a disparu » est Chronos, Dieu du temps, et père de Zeus, qui l’avait combattu et vaincu, pour prendre sa place. De ces deux « Dieux », on pouvait donc dire, à l’époque d’Eschyle, que le premier passait pour « n’avoir jamais existé », et que le deuxième avait « disparu »… L’athéisme était-il déjà prégnant chez les esprits forts de la Grèce ancienne ? Non ! Il semble plutôt que l’on se détachait des premiers dieux de la mythologie au profit du ‘Dieu seul’ (πλὴν Διός)… On célébrait la ‘victoire’ de ce Dieu, « quel qu’il fût », ce Dieu ‘seul’ et ‘victorieux’. Dans la Grèce du 5ème siècle av. J.-C., Eschyle s’interrogeait publiquement sur son essence et demandait quel nom pouvait réellement lui convenir, comme le révèle la formule ‘quel qu’il soit’ … Il affirmait que Zeus avait ouvert aux hommes mortels le chemin de la ‘connaissance’ par le biais de la ‘souffrance’. Dans son commentaire de ces vers d’Eschyle, Martin Buber a cette formule : « Zeus est le Tout et ce qui le dépasseiii ». Cette interprétation est-elle fidèle à la pensée profonde d’Eschyle ? Dans l’Agamemnon, on lit: « Celui qui célèbre Zeus de toute son âme saisira le Tout du cœur». Immédiatement après, on lit : « [Il] a mis les mortels sur le chemin de la sagesse. » Eschyle utilise à trois reprises, dans le même mouvement de phrase, des mots possédant la même racine (phrén) : prophronos, phrénon et phronein (προφρόνως, φρενῶν, φρονεῖν) . Pour rendre ces trois mots, j’ai utilisé à dessein trois mots français, de racine latine, très différents : âme, cœur, sagesse. Je m’appuie à ce propos sur l’autorité d’Onians : « Dans le grec plus tardif, phronein a d’abord eu un sens intellectuel, ‘penser, avoir la compréhension de’, mais chez Homère le sens est plus large : il couvre une activité psychique indifférenciée, l’action des phrenes, qui comprend l’‘émotion’ et aussi le ‘désir’iv. » Une large gamme de sens du mot phrén est ainsi mobilisée: « cœur, âme, intelligence, volonté ou encore siège des sentiments ». Le sens étymologique de la racine phrén est de désigner toute membrane qui ‘enveloppe’ un organe, que ce soit le cœur, le foie ou les viscères. Selon le Bailly, la racine la plus originaire à laquelle se rattache la racine phrén [φρήν] est φραγ-, « enfermer, enclore », mais selon le Liddell-Scott la racine première est φρεν-, « séparer ». Chantraine estime pour sa part que « la vieille interprétation de φρήν comme ‘dia-phragme’, sur phrassô, ‘renfermer’, est abandonnée depuis longtemps […] Il reste à constater que φρήν appartient à une série ancienne de noms-racines où figurent plusieurs appellations de parties du corpsv.» On voit que Bailly, Liddell, Scott et Chantraine divergent sensiblement quant au sens premier de phrén… Le sens véritablement originaire de phrén est-il « enclore » ou bien « séparer » ? Au fond, cela revient au même : ce qui importe réellement, selon Eschyle, c’est que, grâce à Zeus, l’homme mortel est appelé à ‘sortir’ de cet enclos fermé que le phrén représente, pour ensuite ‘cheminer’ sur le chemin de la sagesse… Le mot « cœur » rend le sens homérique de φρενῶν (phrénôn), qui est le génitif du substantif φρήν (phrèn), « cœur, âme ». Le mot « sagesse » traduit l’expression verbale τὸν φρονεῖν (ton phronein), « le fait de penser, de réfléchir ». Les deux mots ont la même racine, mais la forme substantive a une nuance plus statique que le verbe, lequel implique la dynamique d’une action en train de se dérouler, nuance d’ailleurs renforcée dans le texte d’Eschyle par le verbe ὁδώσαντα (odôsanta), « il a mis sur le chemin ». Autrement dit, l’homme qui célèbre Zeus « atteint le cœur » (teuxetaï phrénôn) « dans sa totalité » (to pan), mais c’est justement alors que Zeus le met « sur le chemin » du « penser » (ton phronein). « Atteindre le cœur dans sa totalité » n’est donc qu’une première étape. Il reste à cheminer dans la « pensée »… Peut-être est-ce là ce dont Buber a voulu rendre compte en traduisant : « Zeus est le Tout, et ce qui le dépasse » ? Mais il reste alors à demander ce qu’est ce qui « dépasse » le Tout. D’après le développement de la phrase d’Eschyle, ce qui « dépasse » le Tout (ou ce qui « ouvre un nouveau chemin ») est précisément « le fait de penser » (ton phronein). Le fait d’emprunter le chemin du « penser » et de s’aventurer sur cette voie (odôsanta), fait découvrit une loi vraiment divine : « De la souffrance naît la connaissance », patheï mathos (πάθει μάθος)… Mais quelle est donc cette ‘connaissance’ (mathos, μάθος) dont parle Eschyle et que la loi divine promet à celui qui se met en marche en pensée ? La philosophie grecque, d’une manière générale, reste évasive quant à la nature de la ‘connaissance’ divine. L’opinion qui semble prévaloir, c’est qu’on peut tout au plus parler d’une connaissance de sa ‘non-connaissance’… Platon va dans ce sens quand il écrit dans le Cratyle : « Par Zeus ! Hermogène, si seulement nous avions du bon sens, oui, il y aurait bien pour nous une méthode : dire que des Dieux nous ne savons rien, ni d’eux-mêmes, ni des noms dont ils peuvent personnellement se désigner, car eux, c’est clair, les noms qu’ils se donnent sont les vraisvi ! » Léon Robin traduit par ‘si nous avions du bon sens’ la formule ‘εἴπερ γε νοῦν ἔχοιμεν’ . Mais le mot noûs, νοῦς (ou noos, νοός) a des acceptions plus vastes que le simple ‘bon sens’; il signifie ‘esprit’, ‘intelligence’, ‘faculté de penser’. On pourrait donc traduire, dans le contexte, avec une nuance plus métaphysique : « Si nous avions de l’esprit, nous dirions que des Dieux nous ne savons rien, ni d’eux, ni de leurs noms ». Quant aux autres poètes grecs, ils semblent eux aussi fort réservés quant à la possibilité de percer le mystère du Divin. Euripide, dans les Troyennes, fait dire à Hécube:  « Ô toi qui supportes la terre et qui es supporté par elle, qui que tu sois, impénétrable essence, Zeus, inflexible loi des choses ou intelligence de l’homme, je te révère, car ton cheminement secret conduit vers la justice les actes des mortelsvii. » La traduction que donne ici la Bibliothèque de la Pléiade ne me satisfait pas. Consultant d’autres traductions disponibles en français et en anglais, et m’appuyant sur le dictionnaire Grec-Français de Bailly et sur le dictionnaire Grec-Anglais de Liddell et Scott, j’ai concocté une version plus conforme à mes attentes : « Toi qui portes la terre, et qui l’a prise pour trône, qui que Tu sois, inaccessible à la connaissance, Zeus, ou Loi de la nature, ou Esprit des mortels, je T’offre mes prières, car cheminant d’un pas silencieux, Tu conduis toutes les choses humaines vers la justice. » La fine ironie de Socrate, estimant qu’on ne peut rien dire des Dieux, surtout si l’on a de l’esprit, ou Euripide, chantant un Dieu qu’il nomme « Qui que Tu sois », présentent le mystère d’un Dieu cheminant ‘secrètement’ ou ‘silencieusement’. En revanche, bien avant Platon et Euripide, Eschyle avait associé le mystère du Dieu à la pensée elle-même (ton phronein) : le cheminement de la pensée commence avec la ‘souffrance’ (pathos) et aboutit à la ‘connaissance’ (mathos).

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iEn grec : « πλὴν Διός ». La forme Ζεύς (‘Zeus’) est le nominatif, et la forme Διός (‘Dieu’) est le génitif.

iiEschyle. Agammemnon. Trad. Émile Chambry, librement adaptée et modifiée par moi (pour des raisons expliquées plus bas). Ed. GF. Flammarion. 1964, p.138. Dans cette pièce, jouée pour la première fois lors des Grandes Dionysies d’Athènes, en l’an 458 av. J.-C., le Chœur des Anciens chante :

Ζεύς, ὅστις ποτ´ ἐστίν,

εἰ τόδ´ αὐτῷ φίλον κεκλημένῳ,
τοῦτό νιν προσεννέπω.
Οὐκ ἔχω προσεικάσαι
πάντ´ ἐπισταθμώμενος
πλὴν Διός, εἰ τὸ μάταν ἀπὸ φροντίδος ἄχθος
χρὴ βαλεῖν ἐτητύμως.
Οὐδ´ ὅστις πάροιθεν ἦν μέγας, 
παμμάχῳ θράσει βρύων,
οὐδὲ λέξεται πρὶν ὤν· 
ὃς δ´ ἔπειτ´ ἔφυ,

τριακτῆρος οἴχεται τυχών.

Ζῆνα δέ τις προφρόνως ἐπινίκια κλάζων

τεύξεται φρενῶν τὸ πᾶν,

τὸν φρονεῖν βροτοὺς ὁδώσαντα,

τὸν πάθει μάθος θέντα κυρίως ἔχειν.

iiiMartin Buber. Eclipse de Dieu. Ed. Nouvelle Cité, Paris, 1987, p.31

ivRichard Broxton Onians. Les origines de la pensée européenne. Seuil, 1999, p. 28-29

vPierre Chantraine. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Ed. Klincksieck, Paris, 1968

viPlaton. Cratyle. 400 d. Traduction Léon Robin. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 1950. p. 635-636. « Ναὶ μὰ Δία ἡμεῖς γε, ὦ Ἑρμόγενες, εἴπερ γε νοῦν ἔχοιμεν, ἕνα μὲν τὸν κάλλιστον τρόπον, ὅτι περὶ θεῶν οὐδὲν ἴσμεν, οὔτε περὶ αὐτῶν οὔτε περὶ τῶν ὀνομάτων, ἅττα ποτὲ ἑαυτοὺς καλοῦσιν· δῆλον γὰρ ὅτι ἐκεῖνοί γε τἀληθῆ καλοῦσι. »

viiEuripide. Les Troyennes. v. 884-888. Trad. Marie Delcourt-Curvers. La Pléiade. Gallimard. 1962. p. 747.

Ὦ γῆς ὄχημα κἀπὶ γῆς ἔχων ἕδραν,
ὅστις ποτ’ εἶ σύ, δυστόπαστος εἰδέναι,
Ζεύς, εἴτ’ ἀνάγκη φύσεος εἴτε νοῦς βροτῶν,
προσηυξάμην σε· πάντα γὰρ δι’ ἀψόφου
βαίνων κελεύθου κατὰ δίκην τὰ θνήτ’ ἄγεις.

Fragments secs et liés


« Fragments secs » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Fragment : « Petit morceau d’une chose qui a été brisée, déchirée. » 

Voici trois exemples de « fragments » tirés de Flaubert :

« Toutes ces têtes vous regardant avec leur nez rongé, leurs orbites creuses et leur front qui luit par place sous la traînée gluante des limaçons ; ces fémurs entassés là comme tous les grands charniers de la Bible ; ces fragments de crânes qui roulent pleins de terreii […] »

[…] 

« SAINT-BRIEUC. — Rien. — Tour de Cesson, crâne morceau, un monticule, dominant la mer ; on voit encore des fragments d’escaliers et des restes de fenêtres. — Descente presque à pic sur de l’herbe glissanteiii. »

[…] 

« Dimanche, visité l’église copte du vieux Caire. M. de Voltaire eût dit « Quelques méchants gredins réunis dans une vilaine église accomplissent sans pompe les rites d’une religion dont ils ne comprennent même pas les prières. » De temps à autre le premier assistant venu indique tout haut la prononciation du mot que le prêtre ne peut lire. Crypte de la Vierge, où l’on dit qu’elle se reposa avec son enfant quand elle arriva en Égypte. La crypte est supportée par des arcs plein cintre sur les côtés. Du reste, nulle. On nous lit des fragments d’Évangileiv. »

De cette lecture me vient cette idée. Est-ce que, par hasard, les Écritures seraient encore « en croissance »i, ne serait-ce que par fragments épars ? D’autres psaumes ne s’entendent-ils pas, par instants, dans le vent, ne s’écoutent-ils pas dans le bruit des vagues ? D’autres Écrits ne se lisent-ils pas sur les visages, ou sur les sables ?

Les nuages ne sont-ils pas la prière des mers ? Les brouillards implorent le soleil; la nuit a foi dans le jour, et le jour doute de la nuit.

Les consciences occupent une sorte d’état intermédiaire, un état commun au corps et à l’âme ; elles sont un effort du corps pour devenir une âme, et un effort de l’esprit pour animer le corps. Faire cet effort c’est être.

Actuellement on voit bien que l’esprit ne souffle que çà et là. Faiblement, il soupire, il halète. Quand viendra l’ouragan ? Quand la tempête tonitruera-t-elle ? Quand l’humanité commencera-t-elle à prendre conscience de sa météorologie totale ? Quand l’esprit commencera-t-il à l’emmener avec lui dans ses typhons futurs ?

La vie est un commencement. La mort la continue. La vie existe pour la mort, vers la mort, et la mort vient de la vie, l’allie à son envers. D’un côté, la mort cèle et voile, de l’autre elle ouvre et découvre. Elle est en soi solitaire, mais elle relie des mondes; elle est évidement et renouement, séparation et rassemblement, descellement et décèlement. Elle est errance et déshérence — et aussi saut et rebond.

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iEn hommage à cette idée de Novalis en ses « Fragments ».

iiGustave Flaubert. Par les champs et par les grèves. Éditions Louis Conard, Paris, 1910, p.103-104

iiiIbid. p. 247

ivGustave Flaubert. Voyage en Orient : Égypte. Œuvres complètes de Gustave Flaubert, Tome 10. Paris, 1974, p. 472

Subliminales


« Subliminales » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Parfois, je suis traversé par des pensées qui ne sont, à l’évidence, en rien semblables aux pensées courantes, à ces pensées auxquelles on pense sans trop y penser, ou à ces soliloques qui semblent découler naturellement des nécessités de la vie quotidienne — laquelle souvent s’écoule elle-même sans qu’elle se pense assez. Ces pensées traversantes se présentent inopinément ; elles sont presque toujours étranges, décalées, subtiles, bizarres en un sens, et fort rarement imposantes, éclatantes, abasourdissantes. Elles semblent venir, comme des bosons, du fin fond de l’univers, ou de quelque chaos primordial, ou encore, plus poétiquement, d’une muse, ou alors elles sont comme écloses de quelque divinité cachée. Je me rends bien compte à quel point le fait d’évoquer dans ce contexte cette putative origine (celle d’une « divinité cachée ») pourrait susciter sarcasmes et commisération de la part de lecteurs contemporains, parfaitement matérialistes et dûment endurcis. Mais peu importe. Je fais seulement part de morceaux de vie. Tout cela est, bien entendu, livrable à la disputatio. Il reste que ce sont là des faits passés. Je note encore qu’il n’y avait aucune raison évidente pour que ces pensées venues d’ailleurs que de mon propre cerveau (comme il me semble encore), naquissent en moi à tel moment particulier, ou pour telle ou telle raison objective. Simplement, elles survinrent. Puis elles s’en allèrent. Si je ne prenais pas la peine de les noter rapidement, elles s’évanouissaient comme un rêve s’efface dans la brume du petit matin. Il me faut souligner aussi que ces pensées, aussi insaisissables fussent-elles, paraissaient cependant autonomes, et fondées sur un fond propre ; elles semblaient assurées d’elles-mêmes, confiantes en leur force. Malgré cette puissance immanente, elles se présentaient modestement, comme faisant des « avances », comme si elles n’étaient que des préliminaires timides d’un possible « dialoguei » — entre elles et moi. Quelque être, réellement inenvisageable, mais apparemment spirituel, semblait-il vouloir s’immiscer dans le courant de mes pensées fluctuantes, errantes ? Y glissait-il à dessein des impulsions nouvelles, induisait-il des tentations de cheminement, ouvrait-il des amorces de bifurcations, encourageait-il certains dépassements ? Peut-être, mais ses fragments de pensée n’avaient rien à voir, en tout cas, avec des pensées qui auraient eu la forme assertorique de syllogismes, du genre A + B donc C, ou bien qui auraient succombé à la tyrannie du présent et des futurs immédiats. J’étais alors dans l’intuition pure, le sourd pressentiment, ou l’étincelle perçante. Je dansais à l’étroit sur la pointe aiguë d’aiguilles à venir. J’ajoute que cet être extérieur, et sans doute supérieur, entrait en rapport avec moi sans jamais prévenir, mais toujours avec douceur, avec finesse, et un soupçon de détachement. Aucune comparaison possible avec les pensées ou les idées qui sont habituellement liées au monde réel, aux affaires en cours, aux relations avec les autres humains. D’ailleurs, ces impulsions, ces tentations, ces amorces, ces dépassements, n’avaient que rarement à voir avec l’action concrète, matérielle. Il s’agissait en général de perspectives plus lointaines, de limbes idéels, de synchronicités non sollicitées. On pourrait aussi demander si cet être était, en somme, une sorte d’« ange » ? Je ne le pense pas. D’ailleurs, ce mot est désormais trop connoté. On sait qu’il a été assez souvent employé dans les anciennes Écritures hébraïques (comme la Genèse ou l’Exode), et (plus rarement) dans les Écritures néo-testamentaires, mais maintenant, en ces temps dits « modernes », le fait d’employer un tel mot classe immédiatement parmi les exaltés, ou les naïfs. So be it ! Il reste que cet être, ou cet « ange », peu importe au fond, possédait une sorte de personnalité subtile, fine, élusive. Il est possible que cet être ait aussi un moi (du moins le conjecturè-je, en employant ce vocable de préférence à un autre). Mais il est certain, en revanche, que ce moi, s’il existe, est alors réellement d’une autre nature, d’une autre essence que celle du moi dont chacun d’entre nous dispose. Cette essence, s’il y avait un moyen de la connaître, serait certainement bien plus « élevée », sous plusieurs rapports, que celle de mon moi à moi, pour ce que je puis en dire. Mais là n’est pas la question, au fond. Ce qui importe, c’est que chacun doive se battre, à son niveau de réalité, dans son propre monde, avec ses propres forces, et en vue de ses fins les plus chères. Les hiérarchies, quand il s’agit de l’essence de la personne même et celle de l’âme qui l’anime, n’ont pas de sens. La substance de l’esprit est une, partout dans l’univers : cela explique d’ailleurs que l’on puisse « communiquer » d’esprit à esprit, et à travers les mondes. Il y avait donc cet être, cet autre que moi, cet être extérieur, surgissant en mon intérieur avec légèreté, douceur, et laissant paraître une sorte d’affinité avec ce moi qu’ici-bas il me revient d’incarner. Il voulait bien transmettre directement, sans intermédiaire, quelques idées subliminales, rapidement évanescentes. Que je les saisisse ou non semblait d’ailleurs ne pas avoir tant d’importance que cela. Le monde est si vaste, et l’éternité a tout son temps. Mais, aujourd’hui, avec le recul de l’expérience, je me remémore encore ces moments-là, où je sentis sa présence évasive, et je vois bien qu’alors il eût mieux valu que je prêtasse une attention plus scrupuleuse aux intuitions dont il me gratifia, en ces occasions.

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iCf. Novalis. Les Fragments. Traduit de l’allemand par Maurice Maeterlinck, Bruxelles, 1895, p.67

Fragments — en blanc — et en noir


« Fragments » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

« La vie est faite de fragments séparés du Tout par ce blanc — la morti. »

[…]

« Les fragments, destinés en partie au blanc qui les sépare, trouvent en cet écart non pas ce qui les termine, mais ce qui les prolonge, ou les met en attente de ce qui les prolongera, les a déjà prolongés, les faisant persister de par leur inachèvement iv. »

[…]

« L’idée d’un messianisme intrinsèque à la langue.

[…]

Blanchot recherche dans la présence du blanc, ce qui fait de tout fragment une œuvre à part entière, autrement dit, le blanc désarticule la logique du tout, de la coordination, au profit de la juxtaposition, c’est-à-dire en faveur d’une autonomie des énoncés. Les arêtes du blanc relèvent tout à la fois de la suspension de la parole comme avenir jamais venu et de la disjonction, d’un fragment à l’autre. En cela, la fonction du blanc est de préserver l’incomplétude.

[…]

Le blanc ne serait que le lieu où la parole s’effondre.

[…]

Le blanc paraît se prolonger dans une écriture du vide, de l’absence.

Le fragment est peut-être avant tout, l’expression d’une violence faite à la matière, textuelle ou autre (s’agissant des arts plastiques), une volonté de détruire un déjà-là.

[…]

L’esthétique du fragmentaire serait celle de la déliaison, c’est-à-dire une écriture de la dissonance, de l’arythmiev. »

[…]

« Briser pour laisser passer le neutre, le Cela, le vide, ou la lumière, l’éclair, l’être. Même chez les plus réfractaires à une pensée religieuse, la démarche fragmentaire présente des analogies avec l’expérience du sacré telle qu’elle se lit dans les ‘théologies négatives’, ou telle qu’elle s’explicite dans le Romantisme allemand. Elle peut même aller, par exemple avec Blanchot, jusqu’à une pensée, une écriture ‘limite’, aussi radicale que celles de mystiques comme Silésius, niant Dieu pour le divinvi. »

[…]

« Meurs avant de mourir, afin de ne pouvoir mourir,

Quand tu devras mourir, autrement tu périrasvii. »

[…]

« Le problème du possible être-entier de l’étant que nous sommes nous-mêmes, se pose à juste titre dès lors que le souci comme constitution fondamentale du Dasein est ‘d’un seul tenant avec’ la mort comme possibilité extrême de cet étantviii. »

[…]

« Le Dasein est-il d’un ‘seul tenant avec’ la mort ? Vraiment ? Pas de solution de continuité, alors, entre la vie, la mort et les possibilités ultimes de tout étant, dans le ‘pas au-delà’ix ? »

[…]

« Je me suis arrêté de lire. Et aujourd’hui, douze ans plus tard, retrouvant le dos d’enveloppe jaune où j’avais hâtivement griffonné la phrase, je me dis […] — et Dieu sait si le Wilhelm Meister en est un ! — […] là où l’éros cherche à réduire les êtres à son système de signes : d’où par instants au moins ces intuitions qui trouent la parole, qui y rouvrent des voies, qui y dessinent le chiffre d’un désir plus originel — plus désintéressé, plus aimant — que nous avons mais ne savons pas laisser fleurir. Moments de l’écriture mais qui y signifient la présence. Brusques rayons de soleil, serait-il du soir, sous le couvert où nous gardaient les fantasmes. Et ces phrases, ainsi cette fulgurance chez […]x »…

« […] La réalité offre un ‘lieu’ d’immanence à certains aspects de la conscience et de l’inconscient, et corrélativement, […] la conscience et l’inconscient accueillent en leur propre ‘lieu’ certains aspects (transcendants) de la réalité xi […] ».

[…]

« Le noir des lettres fragmente le blanc de la ligne — il est à l’image de l’immanence ii…. »

[…]

« …et à la ressemblance de la transcendance iii…. »

[…]

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iPhilippe Quéau. Metaxu. Le Blog. 18 novembre 2024.

iiIbid.

iiiIbid.

ivMaurice Blanchot. L’écriture du désastre. Gallimard, 1980, p. 94

vEric Hoppenot. Maurice Blanchot et la tradition juive. Ed. Kimé, Paris, 2015, p.337

viPierre Garrigues. Poétiques du fragment. Klincksieck, 1995, p. 49

viiAngelus Silesius. L’errant chérubinique. Traduit de l’allemand par Roger Munier. Arfuyen, 2014, p.139

viiiMartin Heidegger. Être et temps. Trad. François Vézin. Gallimard, 1986, § 52, p. 314

ixPhilippe Quéau. Metaxu. Le Blog. 18 novembre 2024.

xYves Bonnefoy. La Vie errante. Gallimard. 1993, p.114

xiPhilippe Quéau. L’Exil et l’Extase. Une philosophie de la conscience. L’Harmattan, 2023, p. 180

La mort et l’anima


« La mort et l’anima » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

La mort des autres nous fait toujours « être » d’une autre manière. Des missiles tuent des dizaines ou des centaines de véritables innocents d’une seule frappe, fulgurante, terminale, éteignant instantanément la vie, ou alors prolongeant l’agonie dans les gravats, tordant longtemps de douleur les corps, amputés, brûlés, défigurés atrocement. Les morts subites, les chairs éclatées, les corps décomposés, les cerveaux en bouillie, font désormais partie de nos consciences. Elles sont loin et elles sont « autres » ces morts, mais maintenant elles annoncent la nôtre, chaque jour, comme elle aussi possible, en un instant imprévisible, dans un avenir incertain. Si personne n’arrête l’horreur, pourquoi ne prendrait-elle pas bientôt tout le pouvoir, et toute la place ?

Les disparus ont laissé derrière eux leur monde, le sol qui les portait, ce sol soi-disant « saint » qui fut la cause immanente, politique, et même « religieuse » (dit-on) de leur pulvérisation. Ils ont laissé dans leur mort leur monde et ils ont laissé aussi notre monde, auquel leur monde est relié par mille liens d’histoire et de géographie. Ceux qui demeurent vivants doivent maintenant vivre avec tous les morts, tous ceux qui sont enfouis dans les profondeurs de tous les mondes. Nous devons désormais tous vivre en permanence avec ce qu’ils ont vécu, avec l’idée de leur fin subite, avec leur temps arrêté soudain. Mais leur temps devient aussi notre temps, étendu, propagé, répété, rapporté, s’inscrivant dans la durée d’une nouvelle histoire, qui traversera elle aussi les millénaires. « N’oublie pas, n’oublie jamais », clame le souffle dernier de toutes ces morts instantanées. Mais cette vie permanente en compagnie de la mémoire, en compagnie du souvenir de l’horreur passée, présente, future, cette horreur qui prolifère — cette vie n’expérimente pas elle-même la tragédie que représentent leurs vies subitement fauchées par le fer brûlant et par cette haine totale, froide, systématique, lucide, entraînée, calculatrice, métaphysique, cette haine qui joue sur le velours d’autres haines, leur venant en aide, complices elles aussi de l’absolue cécité de l’être-dans-la-haine, complices de vivre pour elle, par elle.

La question ne porte plus sur le sens ontologique qu’a la mort pour ces peuples, devenus chair à bombes, en tant que leur mort fait désormais partie intégrante de leur être, explosé, émietté, pulvérisé. La question porte sur la manière qu’ont ces peuples désintégrés de continuer à coexister parmi ceux qui sont demeurés en vie, sur leur terre, et dans le reste du monde. Je reconnais volontiers que recourir à la mort d’autrui, en faire un thème pour analyser l’achèvement des vies, ou leur inachèvement, dénote une méconnaissance assumée de ce que représente réellement la vie des « autres ». Cette méconnaissance est basée sur une présupposition, qui réside dans l’opinion que le destin de toute personne puisse en effet avoir un écho chez une autre personne. Un écho, peut-être. Mais cet écho résonne-t-il si longtemps ? Affecte-t-il l’oreille et les conduits auditifs seulement ? Ou se mêle-t-il à l’âme, intimement ? La transforme-t-il à jamais, ontologiquement ? La métamorphose-t-il au point que l’expérience, vécue subliminalement dans la mort des autres, nous demeure en fait impossible à concevoir, nous demeure à jamais inaccessible, et pourtant nous poursuive, lancinante, et désintègre toutes nos visions du monde, les rende caduques, et installe la ruine dans nos âmes mêmes. Toute la philosophie, toute la théologie, toute l’histoire, en un seul instant, mais répété tous les jours, les voilà anéanties, démembrées, vidées de leurs entrailles, pendues aux crochets des bouchers qui gouvernent, martiaux, arrogants, un perpétuel sourire sur leurs lèvres couvertes de sang.

Ici, l’âme-là est le nom que je voudrais donner à l’être-lài. L’être-là en effet ne peut plus simplement rester . Il ne peut plus vivre dans ce monde-. Il ne peut pas s’en aller, non plus. Que peut-il faire alors ? Il peut, peut-être, s’animer de lui-même, vivre d’une autre vie, et se faire en conséquence, en essence, un peu plus anima. Il s’anime en, et de, sa propre anima, c’est-à-dire qu’il se fait davantage âme, et il la fait aller « là », non le qui est ici-bas, mais le « là » qui est là-bas, ou là-haut. D’où ce nom — l’âme-. Le « là » de l’âme-là n’est pas en italique, on peut le mettre entre guillemets, parce que ce « là » diffère du qui est ici-bas, il diffère du de l’être-là. L’anima sait que son être-là ne peut plus rester simplement , et elle sait aussi que l’être même qui se tient dans l’être-là ne tient plus qu’à un fil. Quel fil ? Elle voit bien, désormais, que même notre être, notre être qui vit en paix dans un pays encore épargné, est en réalité aussi « rien » que l’être de tous ces êtres que l’on a réduits instantanément au néant, en pressant seulement un bouton, depuis des salles de commandement climatisées et bardées d’écrans. Pour ces gens-, ceux qui prennent toutes les décisions en toute impunité, les « autres » ne sont « rien ». Ou peut-être si, ils sont une sorte de « chose », ils sont comme des sortes d’« animaux », des animaux sans anima.

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iL’être-là est une traduction possible de ce que des philosophes allemands (par exemple Hegel, Husserl, Heidegger) appellent le Dasein. Il y en a d’autres possibles, comme « existence », qui correspond au sens courant du mot Dasein en allemand. Ce concept apparaît fondamental chez Heidegger, aussi peut-on faire appel aux lumières de ceux qui l’ont traduit en français. Henry Corbin a proposé de traduire Dasein par un terme composé : « réalité-humaine ». Il le justifie ainsi : « L’existant que désigne le terme de Dasein n’est point seulement un existant dont il y aurait à analyser l’être parmi tous les autres existants. Son être est l’être de l’homme, c’est la réalité-humaine dans l’homme. Nous recourons donc en français à ce terme composé, répétant d’ailleurs la composition du terme Da-sein […] Ce terme composé ne désigne pas une réalité qui serait tout d’abord posée, puis recevrait le prédicat ‘humaine’ ; non, il désigne un tout initialement homogène, spécifiquement distinct de ‘réalité’ tout court. » (Avant-propos d’Henry Corbin à sa traduction de « Qu’est-ce que la métaphysique ? », in Questions I et II de Martin Heidegger, Gallimard, 1968, p. 14)

Le 3e Temple, la 3e Rome et le 2e Monde.


Gaza, 2024

La philosophie « commence » quand un monde s’écroule, quand la réalité devient insupportable, quand la corruption envahit la politique et l’économie, quand la morale est bafouée, quand le droit est nié dans ses principes comme dans ses conclusions, quand les religions montrent leurs visages les plus dégoûtants, celui de l’absolue hypocrisie, assumant l’apparence de « sépulcres blanchisi », et surtout celui de la haine irrémissible de l’homme pour l’homme, laquelle se trouve, surcroit d’ignominie, justifiée au nom du « Dieu saint », s’autorisant ainsi en toute conscience la multiplication des charniers, la perpétration de génocides et de crimes contre l’humanité.

Tout cela nous le vivons aujourd’hui, nul besoin de le répéter. Mais il est peut-être nécessaire de répéter que l’histoire se répète. La guerre du Péloponnèse a plongé la Grèce pendant des dizaines d’années (de 460 à 446 av. J.-C. et de 431 à 404 av. J.-C.), et l’a transformée en une terre misérable, décimée, corrompue jusqu’à la moelle, pour finalement, après des destructions fratricides, la mettre à la merci de la Perse. Or c’est précisément pendant cette période sombre et désespérée que quelques Grecs « commencèrent » à penser. Ils s’enfuirent dans un autre « monde », celui de la pensée philosophique, qui ne reconnaît qu’une seule puissance, celle de l’Esprit. Ce phénomène s’est ensuite « répété » lors des dernières années de la Rome impériale. « Ce n’est qu’à la décadence de l’Empire romain, si grand, si riche, si superbe, toutefois à l’intérieur déjà mort, que les anciennes philosophies grecques ont atteint leur plus haut degré de développement dans l’œuvre des néo-platoniciens ou des alexandrinsii. » Il y a là une leçon de portée générale, et même universelle, et qui s’applique tout particulièrement à notre temps. Quand le monde réel s’écroule, quand la vie publique montre, jour après jour, ses turpitudes, quand le citoyen ne peut plus prendre une part active à l’administration de l’État, quand les formations politiques affichent leur corruption, l’inanité et l’incohérence de leurs soi-disant « programmes », le vide sidérant de leurs « idéologies », alors les esprits les plus libres cherchent d’autres terrains pour exercer cette liberté (la liberté de penser qui leur est encore acquise), pour continuer le combat éternel de l’Esprit, avec leurs propres moyens, si dérisoires soient-ils face au chaos grandissant qui les entoure, et qui menace à terme de détruire le monde même.

Les empires qui dominent aujourd’hui le monde, malgré leur puissance apparente, qui est en effet réellement dévastatrice, sont pourtant déjà « morts » à l’intérieur. Ils font illusion, parce qu’il sont capables d’infliger des destructions massives — surtout en s’attaquant aux faibles. Les « forts », comme dans la jungle, cela est bien connu, s’épargnent réciproquement. La puissance de ces empires matériels est éclatante, mais ils sont déjà « morts » intellectuellement et spirituellement. « Make America Great Again ! » C’est donc que cette « Amérique »-là est tombée de son piédestal, et fort bas. En embuscade, d’autres empires en devenir attendent leur moment. L’Histoire est ainsi faite.

Mais aujourd’hui, comme hier, et comme demain, ce qui importe par-dessus tout, c’est la vie de l’Esprit. Car l’Esprit est l’essence même de l’Homme. La guerre du Péloponnèse n’occupe plus dans la mémoire collective qu’une place fort réduite, et sert désormais de métaphore pour illustrer, précisément, l’inanité du « politique », et la survivance éternelle de l’Esprit, tel qu’il fut alors incarné par quelques philosophes grecs, qui alors représentèrent l’honneur de l’Humanité tout entière, et continuent de nous en rappeler l’absolu destin.

Dans le monde qui s’effondre aujourd’hui — en Europe, en ses confins « proches », dans l’hémisphère dit « américain », mais aussi en Asie et en Afrique — il reste encore cette puissance : la possibilité de la philosophie. Une nouvelle philosophie, qui n’aura rien oublié de son passé le plus brillant, notamment bâti par les philosophes grecs, va devoir émerger, sur les décombres. Le Temple de Jérusalem a été détruit à deux reprises, comme on sait. Certains veulent aujourd’hui le reconstruire pour la troisième fois. La première Rome et la « seconde » (connue sous le nom de Byzance) ont, elles aussi, été détruites, l’une après l’autre. Quelques philosophes et idéologues russes ont fantasmé l’idée d’une « troisième Rome » qui serait, cette fois, sise à Moscou. L’Histoire se répète-t-elle, ou bien, devenue sénile, et souffrant de la maladie d’Alzheimer en phase terminale, finit-elle par « répéter », en bredouillant, ses incohérences ? Une 3e Jérusalem ? Une 3e Rome ? Peut-être. Mais ce qui est certain, c’est que nous n’avons qu’une seule Terre, et il n’y en aura pas une deuxième. En revanche s’ouvre à nouveau, pour la 2e fois, et sur des bases entièrement nouvelles, la nécessité absolue, vitale, de penser l’unique monde de l’Esprit.

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iSelon l’expression employée il y a deux mille ans par un obscur rabbin de Galilée :  «Vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés. » (Matthieu 23:27) 

iiG.W.F. Hegel. Leçons sur l’histoire de la philosophie. Trad. J. Gibelin. Gallimard, 1954, p. 176-177

Étonnez-moi !


« Étonnement » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Dans le Thééthète, Socrate dit que l’état du philosophe consiste à « s’émerveiller », à « s’étonner » [θαυμάζειν, thaumazeïn], et il ajoute que, pour la philosophie, il n’y a pas d’autre «point de départ» [ἀρχὴ, archê] que cet émerveillementi. Le mot archê signifie primitivement « ce qui est en avant », d’où ses autres acceptions, recensées par les dictionnaires : « commencement ; principe, origine, fondement ; point de départ ». La traduction impose des choix. Toute philosophie ne trouve-t-elle que son « point de départ », ou bien y trouve-t-elle surtout son « fondement » dans l’« étonnement », l’« émerveillement » du philosophe ? Suivant la nuance adoptée, on part dans des directions assez différentes. D’ailleurs, en creusant plus avant le sens de ces deux mots, l’étonnement croît… Le verbe thaumazeïn vient de θαῦμα, thaûma, « merveille, objet d’étonnement et d’admiration », dont la racine est θαυ-, thau. Chantaine rapproche cette racine du mot θεά, théa, « vue, spectacle, contemplation », ainsi que du mot θέω, théô, « briller ». Il indique qu’il y a un certain lien sémantique entre thaûma (« objet d’étonnement ») et théa (« contemplation ») — lequel a donné en français le mot « théâtre ». De théô dérivent notamment les mots theôros, « personne envoyée pour consulter un oracle », théôria, « envoi d’ambassadeurs pour une fête religieuse », mais aussi, à partir de Platon, et de façon figurée, « théorie, spéculation », theôrêma, « spectacle, contemplation, théorie, théorème ». Tous ces sens, ces acceptions, participent donc de la notion de « merveille » et d’« étonnement », que Socrate assigne comme « point de départ » à la philosophie.

Quant au mot archê, le sens de « point de départ » ou de « commencement » que nous avons cité est en effet le plus ancien. Il se trouve dans l’Iliade, et on le retrouve dans toute l’histoire de la langue grecque jusqu’à nos jours. Mais, à partir d’Anaximandre, les philosophes grecs se sont aussi servis de ce mot pour désigner la notion de « principe », et d’« élément premier ». Nous avons donc le choix entre poser l’« « émerveillement et l’« étonnement » comme ce qui est au « commencement » de la philosophie, en son « point de départ » en quelque sorte, ou bien comme ce qui en est le « principe », c’est-à-dire ce qui doit en « commander » le développement. Cette nuance importe, et nous emmène vers d’autres directions encore, comme nous allons voir.

Si l’« étonnement » ou l’« émerveillement » sont au « commencement » de la réflexion philosophique, alors ils servent certes d’impulsion initiale, mais par la suite, le philosophe doit revenir à la « raison » (logos), qui fonde le discours philosophique dans son essence, du moins selon les opinions généralement reçues. En revanche, si l’on prend archê au sens de « principe » ou de « commandement », alors Socrate dit que l’« étonnement » et l’« émerveillement » doivent « commander » la démarche philosophique, lui servir en permanence de « principe », depuis son point de départ jusqu’à sa fin. Dans ce cas, on voit qu’il s’agit d’une tout autre compréhension de l’essence de la philosophie : l’« étonnement » et l’« émerveillement » doivent « commander », c’est-à-dire fonder en permanence le discours philosophique, et non pas simplement en être l’occasion de sa mise en marche initiale. Dans cette acception, le discours philosophique doit davantage ressembler au discours poétique, qui, lui aussi, impose au poète la tâche d’«  étonner » et d’« émerveiller » ses lecteurs ou ses auditeurs, d’un bout à l’autre de son œuvre. Si l’archê se comprend comme n’étant qu’un « commencement », l’« étonnement » et l’« émerveillement » se cantonnent aux premiers instants de l’inspiration philosophique, lorsque le philosophe se sent illuminé par ce qu’il est en train de contempler. Mais ensuite, il serait libre de reprendre ses habitudes de penser, qui pourraient être elles-mêmes peu étonnantes… En revanche, si l’archê est un « commandement » et un « principe », cela devient donc un devoir pour le philosophe, selon l’opinion de Socrate, non seulement d’avoir été lui-même initialement étonné et émerveillé, mais aussi, et cela est un point crucial, de continuer de s’« étonner » et de s’« émerveiller » dans le cours de sa pensée, puis d’étonner et d’émerveiller à leur tour, ses lecteurs, tout au long des réflexions philosophiques qu’il partage avec eux. Il y a encore une troisième possibilité, c’est que le mot archê, dans le contexte philosophique, possède en fait les deux acceptions, celle du « commencement » et celle du « commandement », en proportions variées. Cette dernière option emporte mon adhésion.

On conçoit volontiers qu’un premier « étonnement » ou un « émerveillement » puissent frapper le philosophe, le « saisir » et lui imposer une sorte d’arrêt sur l’image. Il se fige devant la « merveille », devant l’objet de son « étonnement » — il se tient immobile, en pleine contemplation, pendant que son esprit s’embrase, tournoie et se meut à toute vitesse dans l’univers de la pensée. Cette immobilité même signale que quelque chose de fondamental est en train de lui apparaître, quelque chose dont l’importance est si grande qu’elle va lui permettre de « fonder » un nouveau discours, une nouvelle pensée. Mais cela ne suffit pas. Il faut que cet étonnement, cet émerveillement continue d’irriguer sa pensée et s’incarne dans la suite de son discours, dans son logos. Il lui reste la tâche la plus difficile, qui ne se confond pas avec le fait d’avoir été lui-même un jour « étonné », « émerveillé », et qui est de réussir à partager avec ses lecteurs son étonnement, son émerveillement — en leur en faisant sentir la présence continuelle, et en les plongeant, eux aussi, dans un étonnement qui leur soit propre.

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iPlaton. Thééthète, 155 d. Μάλα γὰρ φιλοσόφου τοῦτο τὸ πάθος, τὸ θαυμάζειν· οὐ γὰρ ἄλλη ἀρχὴ φιλοσοφίας ἢ αὕτη

Antisémitisme


Rudolf Kreis a été membre des jeunesses hitlériennes, puis il a servi comme officier dans les Panzer-divisions des Waffen SSi. Vers la fin de sa vie, en 2009, il a publié un ouvrage, Die Toten sind immer die anderen (« Les morts ce sont toujours les autres »), décrivant sa « jeunesse entre les deux guerres »ii. Peu après cette publication, Jan Assmanniii, un célèbre égyptologue allemand bénéficiant dans son pays d’une réputation de ‘grand intellectuel’, a fait paraître un articleiv dans lequel il propose à son tour une interprétation de la période historique incluant la préparation de la Grande Guerre de 14-18, la défaite allemande, les conséquences du Traité de Versailles, la République de Weimar, l’arrivée d’Hitler au pouvoir et ce qui s’ensuivit. Cet article se caractérise par une charge fort violente contre le christianisme, dans son esprit même. Jan Assmann ne recule pas devant les provocations délibérées et n’hésite pas non plus à oser quelques affirmations blasphématoires. Un autre ‘grand intellectuel’, Jean Bollackv, professeur de littérature et d’histoire de la pensée grecque à l’université de Lille, traducteur d’Empédocle et d’Héraclite, et enseignant dans les universités de Berlin, de Genève, de Princeton ainsi qu’à l’École Normale Supérieure de Paris, fit une recension fort complaisante de l’article de Jan Assmann. Ce dernier aurait parfaitement analysé « l’esprit qui a créé les conditions de l’accueil fait au ‘sauveur’ Hitler par les revanchards (« Sieg über alles ») déterminés à reprendre le combatvi ». Ce qui impressionne favorablement Jean Bollack, c’est « l’extension universelle et théologique » que Jan Assmann a su donner à ses idées. En effet, Assmann estime que le vrai coupable de la montée en puissance d’Hitler, c’est le Christ. Voilà, en effet, une véritable « extension universelle et théologique » des théories sur la naissance du nazisme en Allemagne. Jean Bollack résume ainsi le point de vue d’Assmann : « L’expansion occidentale depuis la conquête de l’Amérique s’est préparée avec Hitler une fin eschatologique. La vision s’ouvre sur la spéculation la plus totalisante. Le retour et l’inversion fatale de l’ouverture se sont incarnés dans la Révolution russe de 17 ; et l’agression de l’URSS est présentée comme une nécessité inéluctable ; c’était la mission de l’Allemagne. En deçà il y a eu la Passion du Christ, qui a marqué les esprits. Il n’est ni question d’éducation, ni de la position politique prise par les Églises, ni de leur adhésion à l’exaltation vitaliste, mais des méfaits séculaires, mieux : millénaires d’une « religion » (« la langue imagée d’Hitler est celle de la Passion et du Vendredi Saint »). Le despote sanguinaire est le témoin des méfaits propres du christianisme. Ainsi, l’histoire est diabolisée comme telle. Ce sont la croix et la Passion qui ont développé l’appétit sanguinaire ; l’héritage concerne l’éducation, la structuration des esprits. Encore y aurait-il à distinguer l’influence des prêtres ou des pasteurs, non moins que celle de l’école, quel qu’en soit le lieu. L’antisémitisme qu’elles entretenaient ou propageaient, s’adressait aux meurtriers de Jésus ; il devrait encore être considéré séparément ; il est ancien. Assmann, avec Kreis, élargit, aussi loin qu’il peut, historisant une projection philosophique. C’est toute la religion chrétienne qu’ils visent, depuis ses origines, accusée d’avoir développé l’instinct guerrier. C’est vrai, sans doute. Mais n’est-ce pas là le fait de tous les empires de l’histoire ? Assmann prétend trouver un esprit proprement allemand dans ces croyancesvii. » Méditons sur ces phrases d’Assmann, rapportées et soulignées par Jean Bollack : « La langue d’Hitler est celle de la Passion et du Vendredi Saint ». Hitler est le « témoin des méfaits propres au christianisme », – méfaits « millénaires ». C’est « toute la religion chrétienne » qui a « développé l’instinct guerrier » et « l’appétit sanguinaire » des Allemands. Il semble que Jan Assmann fasse ainsi écho aux souvenirs de l’officier SS Rudolf Kreis, apparemment repenti, et voulant régler ses comptes, sur la fin de sa vie, avec le christianisme, rendu coupable de cet « appétit sanguinaire » dont le nazisme a témoigné devant la face du monde. Jean Bollack semble prêter une oreille attentive, approbatrice, aux propos d’Assmann : « C’est vrai, sans doute », commente-t-il, avec componction. Jean Bollack souligne surtout cette idée essentielle émise par Jan Assmann : « Le christianisme entretient et propage l’antisémitismeviii ». L’antisémitisme serait donc consubstantiel au christianisme : il s’agit d’un antisémitisme paradigmatique, programmatique, et cela depuis « l’origine » de cette « religion » fondée en Judée-Samarie il y a deux millénaires par un certain Yehoshuah, un rabbin de petite condition, issu de Nazareth en Galilée. Avec Assmann et Bollack, le dossier d’accusation a d’emblée atteint le point Godwinix. Tentons de donner la parole à l’avocat de la « défense ». Quelle vérité contiennent les thèses soutenues par l’ancien SS Kreiss, l’égyptologue Jan Assmann et le philosophe Bollack ? Qu’est-ce qui est vrai dans ces thèses ?

Il n’y a pas d’avocat. Et l’accusé se tient en silence. Il ne prononce aucune parole.

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i« Kreis meldete sich mit sechzehn zur SS-Panzer-Division Hitlerjugend, die 1944 in der Normandie von den alliierten Streitkräften vernichtet wurde. Kreis überlebte und wurde jüngster Junker der Waffen-SS beim SS-Panzer-Junker-Sonder-Lehrgang in Königsbrück » https://de.wikipedia.org/wiki/Rudolf_Kreis

iiRudolf Kreis, « Les morts ce sont toujours les autres » : « Die Toten sind immer die anderen ». Eine Jugend zwischen den Kriegen. Lebenserzählung, Berlin, 2009.

iiihttps://fr.wikipedia.org/wiki/Jan_Assmann

ivJan Assmann, « Partisan eines Anliegens. Wer die Deutschen verstehen will, der lese diese Lebenserinnerungen », FAZ, « Feuilleton », 12 Juin 2009

vhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Bollack

viJean Bollack. Au jour le jour. X 2598 (13 juin 2009). PUF. 2013. p. 628

viiJean Bollack. Au jour le jour. X 2598 (13 juin 2009). PUF. 2013. p. 628

viiiIbid.

ixhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_Godwin

L’attraction universelle des consciences


« L’attraction des consciences » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

La doctrine philosophique de l’hylozoïsme soutient que la matière est capable, par nature, de produire spontanément la vie : la vie « sourd » de la matière, par elle-même. L’existence de toutes les formes de vie suppose la présence immanente de ce principe d’engendrement, de cette « source » interne qui anime toutes choses, en tout, toujours, partout. Le matérialisme défend lui aussi un tel principe d’immanence. Il nie a priori toute hypothèse d’« esprits » existant indépendamment au sein de la matière, et bien sûr, toute idée d’« âmes » qui « animeraient » la vie végétale ou animale. Pour les matérialistes, l’esprit n’existe pas en tant que tel, il n’est qu’un épiphénomène résultant des assimilations, émanations et « digestions » de la matière. En revanche, selon la doctrine idéaliste de Kant, un monde réellement immatériel existe, au-delà ou parallèlement au monde des « phénomènes ». Immensément vaste, le monde immatériel comprend toutes les intelligences créées, les êtres raisonnables, mais aussi les « consciences » sensibles (les consciences de tous les animaux), et enfin tous les « principes de vie », quels qu’ils puissent être, et qui se trouvent répandus partout dans la nature, par exemple dans les végétaux. Parmi les « intelligences créées », quelques-unes sont liées à la matière. Nous, les humains, nous le savons, car nous l’expérimentons en nous-mêmes. En nous, une « intelligence créée » est alliée à notre corps, et de cette alliance résulte notre « personne ». Mais il existe bien d’autres « intelligences créées » qui, quant à elles, ne sont pas liées à la matière. Elles peuvent rester isolées, ou bien se lier à d’autres esprits, ou encore elles peuvent s’associer plus ou moins étroitement à d’autres entités, qui ont un statut intermédiaire entre la matière et l’esprit. Toutes ces natures immatérielles (les intelligences, les consciences, les principes) exercent leur influence dans le monde corporel, selon des voies et moyens qui restent incompris. Parmi elles, il y a tous les êtres dits « raisonnables », qu’ils soient présents sur la terre ou ailleurs dans l’univers, ou même dans l’au-delà. Du fait même qu’ils font usage de leur raison, les êtres « raisonnables » n’ont pas vocation à rester séparés de la matière. La raison désigne en effet un principe immanent, ordonnateur et régulateur, dont les êtres raisonnables (c’est-à-dire les êtres en qui la raison est immanente) se servent pour animer l’étoffe (irrationnelle) de la matière et pour la constituer comme entité « vivante ». Cependant, on peut aussi supputer que les êtres raisonnables sont capables d’entretenir des échanges ou des communications avec d’autres intelligences créées, et cela en accord avec leurs natures respectives. Ces communications entre divers êtres raisonnables, ou diverses intelligences (immatérielles), ne sont pas limitées par les corps, ni par les contraintes habituelles de la vie matérielle. Elles les transcendent. Elles ne s’affaiblissent pas non plus avec l’éloignement dans l’espace ou dans le temps, et elles ne disparaissent pas lorsque la mort survient. Selon ces vues, l’âme humaine, qui représent un cas spécifique de nature immatérielle et raisonnable, devrait donc être regardée comme déjà liée, dans cette vie-ci, à ces deux mondes — le monde immatériel et le monde corporel. Une âme singulière est liée avec un corps particulier, ce qui en fait un être absolument unique, une personne. L’âme (de la personne) perçoit nettement l’influence matérielle du monde corporel. Mais comme elle fait aussi partie du monde des esprits, elle ressent également les influences des natures immatérielles, et peut percevoir, dans certains cas, leurs immatérielles effluves. Lorsque survient la mort, aussitôt que sa liaison avec le corps a cessé, l’âme continue d’être en communauté impalpable, immatérielle, avec les natures spirituelles. Et, sans doute, étant enfin séparée du corps, elle devrait être alors mieux en mesure de se faire une plus claire intuition de sa propre nature, et de la révéler, de façon appropriée, à sa conscience intérieurei. D’un autre côté, il est probable que d’autres natures spirituelles, celles qui ne sont pas « incarnées » en des corps, ne peuvent avoir immédiatement conscience des impressions sensibles qui sont propres au monde corporel, parce qu’elles ne sont liées d’aucune manière à la matière. N’ayant pas de corps propre, elles ne peuvent avoir conscience de l’univers matériel ni le percevoir, manquant des organes nécessaires. Mais on ne peut exclure l’hypothèse qu’elles puissent exercer une influence subtile sur les âmes des hommes, du fait de leur nature spirituelle. Les âmes et les natures spirituelles peuvent même entretenir, avant la mort, un commerce réciproque et bien réel, capable de progresser et de s’enrichir. Cependant, les images et les représentations formées par des esprits qui dépendent encore du monde corporel, ne peuvent pas être communiquées aux êtres qui sont purement spirituels. Réciproquement, les conceptions et les notions de ces derniers, qui sont des représentations intuitives correspondant à l’univers immatériel, ne peuvent pas passer en tant que telles dans la claire conscience des humains. Ajoutons que les idées et les représentations des êtres purement spirituels et des âmes humaines ne sont sans doute pas de même espèce, et sont donc très difficilement transmissibles et partageables en tant que telles, sans avoir été traduites, ou adaptées, au préalableii. Parmi les idées ou les représentations qui peuvent radicalement mettre l’esprit humain en mouvement, stimuler un désir aigu de métamorphose, et entamer la transformation de l’âme, les plus puissantes d’entre elles peuvent paraître tout à fait inouïes, inexplicables, et même parfaitement capables de « submerger » ou de « noyer » le sujet qui les ressent. D’où viennent ces idées et ces représentations ? Comme Platon l’a indiqué, elles pourraient venir d’un monde immatériel, celui des Muses, ces inspiratrices réputées venir illuminer les créateurs ou les chercheurs, secourir les esprits désarmés, et emplir les âmes inoccupées. En tant que phénomènes, elles pourraient aussi émerger spontanément du plus profond inconscient, du Soi. Les philosophes, les poètes, les mystiques, ont pu observer, au long des millénaires, que les plus élevées d’entre elles n’ont, semble-t-il, aucun rapport avec l’utilité personnelle ou avec les besoins immédiats, pratiques, individuels, des hommes qui les reçoivent. Mais peut-être ont-elles quelque utilité pour d’autres que ces derniers, répondant (selon des voies qui nous échappent) à des besoins lointains, soit pratiques soit théoriques, mais peut-être vitaux, et qui pourraient embrasser l’univers tout entier, et l’entièreté des mondes ? Qui sait ? Les idées les plus excellentissimes pourraient d’ailleurs être en mesure de se transporter à nouveau, sortant de la sphère de conscience assignée à une personne particulière, et, par une sorte de contagion, de contamination, s’étendant vers l’extérieur, bien plus loin, et au-delà de ce que l’on peut imaginer. Elles pourraient en théorie aller si loin, qu’elles toucheraient au passage une infinité d’autres êtres raisonnables qu’elles affecteraient à leur tour, par leur puissance singulière, tant nouménale que numineuse. Il y aurait donc deux types de forces spirituelles, pourrait-on gloser, les unes « centripètes », où l’intérêt personnel dominerait absolument, et les autres « centrifuges », qui se révéleraient lorsque l’âme est en quelque sorte poussée hors d’elle-même et attirée vers l’Autre iii. Les lignes de force et d’influence que nos esprits sont capables de recevoir ou de concevoir ne convergent donc pas simplement en chacun de nous, pour s’y cantonner, et s’y arrêter. Ces forces peuvent se mouvoir puissamment, et librement, hors de nous, hors de notre propre for intime, et parfois malgré nous, – pour atteindre d’autres personnes, d’autres esprits. Conjecturons qu’elles peuvent même aller caresser les confins, et tutoyer l’infini. De là, je déduis que des impulsions irrésistibles peuvent emporter l’homme fort loin de son intérêt immédiat, y compris jusqu’à la métanoïa, ou au sacrifice. La forte loi de la justice immanente, et la loi peut-être moins prégnante de la générosité et de la bienfaisance, ne manquent pas de se déployer dans la nature humaine, suivant les circonstances, selon la nature propre de telle personne, la tessiture spécifique de tel esprit, et la révélation d’aspirations profondes, soudainement mobilisées. On pourrait alors découvrir que dans les volontés et les mobiles apparemment les plus intimes, telle personne se trouve en fait dépendre aussi de l’action de lois universelles, sans même en avoir seulement conscience. Il en résulterait logiquement la possibilité d’une unité et d’une communion générales dans l’univers de toutes les natures pensantes, de tous les êtres obéissant à des lois spirituelles, et, par cette fusion, préparant la venue de nouveaux degrés de métamorphose.

On appelle « gravitation » la tendance de tous les corps matériels à se rapprocher. Isaac Newton a fameusement établi que cette gravitation résulte d’une activité universelle de la matière, à laquelle il donna le nom d’« attraction ». Je voudrais me servir de ce concept d’attraction comme d’une métaphore. Je me représente en effet le phénomène des pensées et des idées s’immisçant dans les natures pensantes, puis se révélant partageables, communicables, comme résultant d’une force universelle, une « attraction » par laquelle les natures spirituelles s’influencent mutuellement. Je propose de nommer cette puissance spirituelle, la « loi de l’attraction universelle des consciences ». Poussant cette métaphore un peu plus loin, j’en déduis aussi que la force du sentiment moral pourrait bien n’être dès lors qu’une sorte de dépendance ressentie par la volonté individuelle à l’égard de la volonté générale, et une conséquence des échanges d’actions et de réactions universelles, dont le monde immatériel se sert pour tendre à sa manière à l’unitéiv. L’âme humaine, dans cette vie, occupe toute sa place parmi les substances spirituelles de l’univers, de même que, d’après les lois de l’attraction universelle, les matières répandues dans l’immensité de l’espace ne cessent de se lier par des liens d’attraction mutuelle. Les particules élémentaires elles-mêmes, loin de rester confinées dans leur étroite granularité, emplissent l’univers entier de leurs potentiels quantiques de champ.

Transformons l’analogie en anagogie. Quand les liens de l’âme et du corps sont rompus par la mort, on peut supputer qu’une autre vie (spirituelle) dans un « autre » monde pourrait être la conséquence naturelle des innombrables liaisons, à la fois matérielles et spirituelles déjà entretenues dans cette vie-ci. Le présent et l’avenir seraient donc formés comme d’une seule pièce, et composeraient un tout continu, tant dans l’ordre de la nature que dans l’ordre de l’espritv. S’il en est ainsi du monde spirituel et du rôle qu’y joue notre esprit, il n’est plus étonnant que la communion universelle des esprits soit en réalité un phénomène « normal », et bien plus répandu qu’on ne l’admet en général. L’extraordinaire, en fait, réside bien plus dans l’absolue singularité des phénomènes psychiques touchant telle ou telle personne particulière, toute âme absolument individuée, et donc unique. C’est cette unique individuation qui représente le plus grand mystère, et non pas celui de l’universelle profusion des « esprits », tant à l’échelle cosmique, qu’au-delà de ses confins.

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iCf. Kant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.21

iiIbid. p.22

iiiIbid. p.23

ivIbid. p.23-24

vIbid. p.26

L’Or et l’Un — à l’aune de Verlaine


« Velours noir » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

L’or des métaphores, en son poétique tombeau,

Blesse Verlaine de ses couteaux,

Et son âme se zèbre en son rein beau.

Des « millions d’oiseaux d’or » volent vers l’aine,

Ou vers l’Ô — en bandes, « futures vigueurs ».

Le poète donne sa vie pour sa vision,

Et fourgue à tous son or et sa raison.

Ah ! Ce que sera alors cette lumière-là ! ……………………………

Ah ! La terre et la mer et le ciel, purs encor

Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or i.

…………..L’or du ciel est attique…………

Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,

De Sparte la sévère à la rieuse Attique ii.

…………… L’or charme l’esprit………….

Et le Laërtiade

Dompta, parole d’or qui charme et persuade,

Les esprits et les cœurs, et les âmes toujours iii.

…………..Car l’or c’est le style……………

Je suis l’Empire à la fin de la décadence,

Qui regarde passer les grands Barbares blancs

En composant des acrostiches indolents

D’un style d’or où la langueur du soleil danse.iv

…………………..L’or recouvre les harems et les parfums………..

Mon désir créait sous des toits en or,

Parmi les parfums, au son des musiques,

Des harems sans fin, paradis physiques ! v

……………….Il y a de l’or dans ce nom même………..

Nevermore.

…………….Mais cet or est-il vrai ?…………

Redresse et peins à neuf tous les arcs triomphaux :

Brûle un encens ranci sur tes autels d’or faux ;vi

………………….Ou seulement doré ?………..

Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni ;

Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.vii

………………..L’or est-il mort, est-il en vie ?………

Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :

« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant.viii

…………………L’or est chair et se cache sous la caresse……….

Ah ! les oarystis ! les premières maîtresses !

L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs ix

……………..L’or n’est pas d’ébène………..

Et de toi j’aime toute chose

De la chevelure, fontaine

D’ébène ou d’or (et dis, ô pose-

Les sur mon cœur) aux pieds de reine.x

………………..L’or est épars, comme l’est le départ………..

Avec ses cheveux d’or épars comme du feu,

Assise, et ses grands yeux d’azur tristes un peu xi.

…………….L’or est fin en ses cils et ses soucis………….

Et mon âme palpite au bout de tes cils d’or…

A propos, croyez-vous que Chloris m’aime encor ? xii

……………….L’or se love en ses yeux sans ombres……………..

Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx

Purs de toutes ombres,

Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx

De tes cheveux sombres. xiii

………………L’or sonne en son cœur…………….

Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant,

La fauve passion va sonnant l’oliphant !… xiv

……………..Du cliché de l’or, le poète n’en a cure aucunexv………….

Cœur d’or, comme l’on dit, âme de diamant xvi

……………………L’or luit dans l’œil vagabond…………

Leurs jambes pour toutes montures,

Pour tout bien l’or de leurs regards. xvii

………………….L’or aime la gloire et les gueux…………

Et l’or fou qui sied aux pauvres glorieux,

Aux poètes fiers comme les gueux d’Espagne xviii.

……………………….Pour le Pauvre, l’or, comme la vie, est chose vaine………

La sale vanité de l’or qu’on a, l’envie

D’en avoir mais pas pour le Pauvre, cette vie xix.

…………………………L’or est partout, et même dans le sommeil………………

L’or dilaté d’un ciel sans bornes

Berce de parfums et de chants,

Chers endormis, vos sommeils mornes ! xx

………………………L’or se voit aussi dans les cieux………………

Emportant son trophée à travers les cieux d’or!xxi

…………………L’or fane en mer…………

L’atmosphère est de perle et la mer d’or fané.xxii

…………………….L’or dure dans le couchant…………..

Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l’or blême

Des nuages à l’ouest réverbérant l’or dur xxiii

…………………L’or est dans les astres……………..

Tournez, tournez ! Le ciel en velours

D’astres en or se vêt lentement.xxiv

……………………Le soleil lui-même est d’or…………..

Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille xxv,

………………….En effet, ainsi apparaît-il…………..

Car voici le soleil d’or. — xxvi

………………………Le soleil luit moins que la blondeur……………

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,

Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or. xxvii

…………………L’or est plus noir vers le soir……………

Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir

Vont contrastant, parmi l’or somptueux d’un soir. xxviii

……………………..L’or luit dans l’agonie du jour………………..

Et le soleil couchant, quand dans l’or il s’effondre,

Pleure du sang de n’ouïr plus, les soirs d’été,

Monter vers lui l’air sombre et gai répercuté.xxix

……………………L’or s’y éteint et trouve enfin sa fin…………..

Le couchant d’or et d’améthyste

S’éteint et brunit par degré. xxx

…………………..Mais le plus bel or, c’est l’aurore……………..

De fauve l’Orient devient rose, et l’argent

Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore

[…]

L’alouette a volé stridente : c’est l’aurore ! xxxi

…………………L’or illumine et voile le lit des morts…………….

Des rideaux de draps d’or roides comme des murs xxxii

…………………L’or est l’auréole de l’ange………………..

L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond. xxxiii

………………………Il faut le dire encore : l’or est partout.…………..

L’or sur les humbles abîmes. xxxiv

……………………Il est dans la parole et dans le rire…………..

Monsieur, vous raillez mieux encor

Que vous n’aimez, et parlez d’or;

Mais taisons-nous, si bon vous semble ? xxxv

…………………L’or est éphémère, il papillonne……………

– papillon de pourpre et d’or. xxxvi

………………..L’or vole parmi les blés……………..

L’or des pailles s’effondre au vol siffleur des faux xxxvii

…………………L’or s’entend dans le cor……………

La note d’or que fait entendre

Un cor dans le lointain des bois xxxviii

…………………….L’or s’écoute dans sa voix……………

Mon oreille avide d’entendre

Les notes d’or de sa voix tendre. xxxix

…………………..L’or se marie au tendre………………..

Et de noces d’or et du tendre xl

………………………..L’or brille sous le sang…………….

Voix de l’Orgueil ; un cri puissant, comme d’un cor.

Des étoiles de sang sur des cuirasses d’or xli

…………………Le sang fait fleurir l’or…………….

Ton sang qui s’amasse

En une fleur d’or xlii

………………………..L’or est le présent des mages……………..

La myrrhe, l’or et l’encens

Sont des présents moins aimables

Que de plus humbles présents

Offerts aux Yeux adorables.xliii

…………………..L’or s’allie à la soie et aux satans………………..

Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,

De beaux démons, des satans adolescents, xliv

……………………….L’or se lie à l’ombre…………….

D’arbres au vent et de poussière d’ombre et d’or.xlv

………………………..L’or se voit dans la voix…………….

Avec de l’or, du bronze et du feu dans la voix xlvi

………………………….L’or luit dans les batailles……………….

C’est le contact, c’est le conflit

Dans le sens, pur alors, qu’on lit

Sur l’or lucide des batailles.

Fi des faciles compromis! xlvii

………………….L’or coule………….

L’or fond et coule à flots et le marbre éclate xlviii

…………………..Les lèvres aiment l’or……………

Et tumultueuse et folle et sa bouche

Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises; xlix

………………….L’or, élusive allusion à l’extase……………..

À ton étreinte, bras très frais, souple et dur flanc,

Et l’or mystérieux du vase pour l’extase. l

…………………..L’or de l’âme, un flux de blondeur……………..

Son âme en blanc linceul, par l’espace éclairci

D’une douce clarté d’or blond qui flue et vibre

Monte au plafond ouvert désormais à l’air libre

Et d’une ascension lente va vers les cieux. li

………………………L’or, l’or, toujours l’or, et encore de l’or……………………

La Gueule parle: « L’or, et puis encore l’or,

Toujours l’or, et la viande, et les vins, et la viande,

Et l’or pour les vins fins et la viande, on demande

Un trou sans fond pour l’or toujours et l’or encor ! »

La Panse dit : « À moi la chute du trésor !

La viande, et les vins fins, et l’or, toute provende,

A moi ! Dégringolez dans l’outre toute grande

Ouverte du seigneur Nabuchodonosor ! lii

…………………….L’or, c’ est le passé……………

A ce mien passé d’or vanné représenté

Par un Génie en l’air, misère et liberté liii

……………………..L’or, c’est l’âme même…………….

On fut jeune et on l’est encor,

Cœur de diamant, âme d’or

Pur et dur, un trésor à prendreliv

…………………..Tout compte fait : l’Or est l’Un, pour tout, partout, toujours………………………

________________________

iVerlaine. Poèmes saturniens. Prologue

iiVerlaine. Poèmes saturniens. Prologue

iiiVerlaine. Poèmes saturniens. Prologue

ivVerlaine. Jadis et naguère. Langueur

vVerlaine. Poèmes saturniens. Résignation

viVerlaine. Poèmes saturniens. Nevermore

viiVerlaine. Poèmes saturniens. Nevermore

viiiVerlaine. Poèmes saturniens. Nevermore

ixVerlaine. Poèmes saturniens. Voeu

xVerlaine, Chair, Chanson pour elle.

xiVerlaine. Cellulairement. Amoureuse du diable.

xiiVerlaine. Jadis et naguère. Les uns et les autres. Scène 8

xiiiVerlaine. Poèmes saturniens. Sérénade

xivVerlaine. Poèmes saturniens. Lassitude

xvVerlaine use à l’occasion de clichés, sans trop de modération, mais pour s’en détacher aussitôt, en une pirouette. Quelques exemples de cliché choisis (« franc comme l’or », « rouler sur l’or », « le veau d’or », « le silence d’or »), et de leurs envols ultérieurs:

 » (…) franche

Comme l’or, comme un bel oiseau sur une branche ».

Bonheur, Œuvres complètes, Tome II.

« Tu nageais dans l’argent et tu roulais sur l’or,

Et, pour te faire heureuse et belle mieux encor,

Une passion vraie et forte t’avait prise,

Qui t’exalta longtemps comme un bon vin qui grise. »

Élégies, Œuvres complètes, Tome III.

« Vous voulez tuer le veau gras

Et qu’un sonnet signe la trêve.

Très bien, le voici, mais mon rêve

Serait, pour sortir d’embarras

Et nous bien décharger les bras

De la manière la plus brève,

— Tel un lourd fardeau qu’on enlève—

Que ce veau fût d’or et très gras. »

Dédicaces, A Léon Vanier, Œuvres complètes, Tome III.

« Le bruit de ton aiguille et celui de ma plume

Sont le silence d’or dont on parla d’argent.

Ah ! cessons de nous plaindre, insensés que nous fûmes,

Et travaillons tranquillement au nez des gens ! »

Vers sans rimes, Œuvres complètes, Tome III.

xviVerlaine. Cellulairement. Amoureuse du diable.

xviiVerlaine. Poèmes saturniens. Grotesques

xviiiVerlaine. Jadis et naguère. Sonnets et autres vers

xixVerlaine. Amour. Angélus de midi

xxVerlaine. Poèmes saturniens. Sub urbe

xxiVerlaine. Poèmes saturniens. Epilogue

xxiiVerlaine. Amour. Bournemouth

xxiiiVerlaine. Sagesse. XIX

xxivVerlaine. Romances sans paroles. Bruxelles. Chevaux de bois.

xxvVerlaine. Poèmes saturniens. Monsieur Prudhomme

xxviVerlaine. La bonne chanson. Avant que tu ne t’en ailles

xxviiVerlaine. Romances sans paroles. Beams

xxviiiVerlaine. Poèmes saturniens. César Borgia

xxixVerlaine, Épigrammes, 11, Œuvres complètes, Tome III.

xxxVerlaine. Jadis et naguère. Les loups

xxxiVerlaine. Jadis et naguère. Les vaincus

xxxiiVerlaine. Poèmes saturniens. La mort de Philippe II

xxxiiiVerlaine. Poèmes saturniens. Epilogue

xxxivVerlaine. Romances sans paroles. Bruxelles. Simples fresques.

xxxvVerlaine. Fêtes galantes. Les indolents.

xxxviVerlaine. Fêtes galantes. L’amour par terre

xxxviiVerlaine. Sagesse. XX

xxxviiiVerlaine. La bonne chanson. VIII

xxxixVerlaine. La bonne chanson. XI

xlVerlaine. Sagesse. Ecoutez la chanson bien douce.

xliVerlaine. Sagesse. XIX

xliiVerlaine. Sagesse. Du fond du grabat

xliiiVerlaine. Liturgies intimes. Rois

xlivVerlaine. Jadis et naguère. Crimen amoris

xlvVerlaine. Sagesse. Parisien, mon frère à jamais étonné

xlviVerlaine. Amour. Bournemouth

xlviiVerlaine. Épigrammes, 10, Œuvres complètes, Tome III.

xlviiiVerlaine. Jadis et naguère. Les vaincus

xlixVerlaine. Parallèlement. Pensionnaires

lVerlaine. Prologue supprimé à un livre « d’invectives ».Œuvres complètes, Tome II.

liVerlaine. Jadis et naguère. La grâce

liiVerlaine. Amour. Sonnet héroïque

liiiVerlaine. Dédicaces. A Armand Sinval, Œuvres complètes, Tome III.

livVerlaine. Épigrammes, Œuvres complètes, Tome III, p.236.

Psyche and Death: A Deep Dive


« Psyche and Death » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

A « Deep Dive » Podcast on « Psyche and Death » :

Psyche and Death

The word ψυχὴ, psyche, has as its root : Ψυχ, “to blow”. This etymology explains the primary meaning of psyche, as given in dictionaries: « breath of life ». From this vital breath derive the other meanings: « soul, life, soul as the seat of feelings, intelligence and desires ». But in Homer, the word psyche only appears at the moment of death, when the breath exhales and escapes the body. The psyche then heads for Hades, taking on the appearance of an « image » resembling the dead, unable to assume any of the functions of the living body, except that of speaking with the living. As we have seen, for Homer, the thumos or phrenes embodied certain forms of human consciousness during life. The psyche represents consciousness during and after death. When Eniopeus, driver of Hector’s chariot, dies, « he feels both his psyche and his forces exhalei.  » When Pandarus dies, « his psyche and his strength are exhaledii.  » Sarpedon’s death coincides with the joint escape, from the body, of the psyche and his life: « As soon as his psyche and his life (αἰών, aiōn) have abandoned himiii « . When Hyperenor dies, the psyche flees through the wound: « His psyche rushed impetuously through that gaping wound, and the darkness of death (Σκότος, skotos) covered his eyesiv.  » The psyche can also escape from the body along with the entrails or lungs: « Patroclus, leaning his foot on Sarpedon’s chest, withdraws the spear from the body. The phrenes (lungs) escape through the wound. The hero rips out both Sarpedon’s psyche and the iron of his spearv.  » Death has no return: « The soul of man does not return, either by pillage or by capture, when it escapes from the barrier of teethvi « .

The essential characteristic of the psycheis to sur-vive after death, and to descend into Hades. It therefore does not die, even if Homer sometimes uses the expression « death of the psyche« . Hector is completely covered in the rich bronze armor of which he stripped Patroclus after immolating him. However, a small opening remains at the precise point where, near the throat, the bone separates the neck from the shoulder, and the Poet says that one finds « there, the quicker death of the psychevii « . This is also where Achilles strikes Hector with his spear. But when Hector dies, his psyche doesn’t « die », as announced a few verses earlier, it « flies away »: « His psyche, far from the body, flies off to Hadesviii « . If the psyche flies to Hades, this does not necessarily mean that it can enter and reside there with the other dead. A key scene in the Iliad reunites Achilles with the psyche of Patroclus, who died without a grave and was therefore prevented from entering Hades. One night, the psyche of the Patroclus appears to Achilles. It appears in the form of an image (eidōlon), and is in his likeness: his height, his eyes, his voice, and the same clothes with which he was clothed. He approaches Achilles’ head, and asks him to raise a pyre for him, then prepare a grave where his bones can be reunited with Achilles’ after his own death. Achilles wants to embrace his friend one last time, but he cannot grasp Patroclus’ shadow, whose soul escapes moaning « into the bosom of the earth (κατὰ χθονὸς, kata chthonos) like smoke (καπνὸς), uttering an inarticulate cry (τετριγυῖα)ix « . Achilles stands up, and in a mournful voice, draws some precise, analytical conclusions from what he has just seen: « Great heavens! the soul (psyche) or at least its image (εἴδωλον, eidōlon) thus exists in the abodes of Hades, when the phrenes are absolutely not there. All through the night, the soul of the unfortunate Patroclus appeared to me moaning and plaintive; she prescribed all his commands to me, and she looked marvelously like him! ». What Achilles has just understood is part of teachings handed down over the centuries, the essence of which can be summed up as follows: when death occurs, it is the psyche that survives and flees to the realm of Hades and Persephone. Then, if the funeral honors have been paid and the corpse burned to the ground, it detaches itself for good from the world of the living and sinks into the darkness of Erebus, into the Chthonic depths. Once in Hades, the psyche of the dead is invisible to the living. But the psyche of the living is also invisible. Its presence in the body remains elusive throughout life: it only really reveals itself at the moment of death, when it separates from the body. So, how do we represent this elusive entity? Paradoxically, it only becomes « visible » when it is still wandering between the world of the living and the realm of the « Invisible » (which is the meaning of the word « Hades« ), and it’s still in this in-between situation.

The word psyche, like the Latin word anima, refers to « breath », which can be felt rather than seen, and which is revealed indirectly through breathing. At death, the psyche escapes through the mouth, or through the gap of a wound. In this new freedom, it flees into the Invisible, taking the form of an « image » (εἴδωλον, eidōlon), which has the impalpable consistency of smokex and the appearance of night. In Hades, the soul, or rather its eidōlon, its image, is described as being « like the dark nightxi « . However, to this smoke, to this shadow, to this night, to this image, can still be attributed intelligence, spirit. The psyche of a dead man can receive the noos: « For, even dead, Persephone has left him alone the intelligence (noos); the others are but a flight of shadowsxii « .

The psyche may have the noos, but it is not itself ‘spirit’: « The Homeric psyche in no way resembles what, as opposed to the body, we usually call ‘spirit’xiii.  » The usual functions of the human mind are only possible during life. At death, the body and its organs disintegrate, along with the mind and intellectual faculties. The psyche remains intact, but has lost all knowledge. « All the energies of the will, all sensibility, all thought disappear when man returns to the elements of which he was composedxiv. « 

The spirit of the living man needs the psyche, but the psyche, when in Hades, performs none of the functions of the spiritxv. Without the psyche, the body can no longer perceive, feel, think or will. But it is not the psyche within the body, let alone outside it, that can exercise these functions. Descended into Hades, the psyche is referred to in the Iliad and Odyssey by the name of the man from whom it sprang, and the poet attributes to it the appearance and personality of the once- living self.From this we can infer that, according to Homeric conception, man has a dual existence, one in his visible, embodied form, and the other as an invisible « image ». For Homer, the psycheis a kind of silent double, a second self, which inhabits the body during life, only revealing itself to the living after death, in a few cases, and then only very briefly. This Greek concept is by no means exceptional: it also corresponds to the ka of the Egyptians, the genius of the Romans and the fravaschi of the Persians. The idea of a double self, one sensitive and visible, the other latent and hidden, may well have appeared long ago, before the dawn of history, under the influence of dreams, but also of the ecstatic transports and out-of-body experiences that shamans and all those who have undergone initiation rites accompanied by the absorption of psychotropic drugs, in all eras and all regions of the world. This idea has also been reinforced by the sharing of near-death experiences (NDEs), which must have been as frequent in ancient times as they are today.

If the psyche corresponds to the presence of another, invisible self, surviving after death, the questions multiply… What is the origin of the psyche? What is the origin of the psyche‘s ability to survive after death, to live on in another life, in the depths of Hades? The first ancient Greek to assert the divine origin of the psyche, and thus explain its immortality, was Pindar. « The body obeys death, the almighty. But the image [of time] of life (αἰῶνος εἲδωλον, aiōnoseidōlon) remains alive (ζωὸν, zōon), for it alone derives its origin from the gods (τὸ γάρ ἐστι μόνον ἐκ θεῶν). She sleeps as long as the limbs are in motion, but she often announces in a dream the future to the one who sleepsxvi.  » This living image (eidōlon zōon) of what was alive during the time of life (aiōnos) is the psycheitself.It is that psychic « double » that is embedded in every human being, and undetectable until death comes. It is the psyche that ‘remains alive’ after the death of the body, for it alone comes from the gods (ek theōn), deriving its origin from a divine gift. In the full version of this fragment by Pindar, we find an allusion to the essential role of initiation into the Mysteries, in terms of the psyche‘s chances of survival after death, and especially of its subsequent participation in divine life, and all its gifts. « Happy are those who have received an initiation (teletan) that delivers them from the pangs of death (lusiponon). Their bodies are tamed by the death that drags them along. Only their psyche remains alive, for it comes to them from the gods. This shadow sleeps while our limbs act; but often, during sleep, it shows us in a dream the punishments and rewards that the decrees of the gods have in store for us after our deathxvii. » John Sandys translates the word αἴσα in this fragment as « the fruit (of the rite) ». The rite, which delivers us from the torments of death, has as its « fruit » access to eternal lifexviii. But the word αἴσα actually means not the « fruit », but « the lot that Destiny assigns to each person ». It is therefore not the reward for effort, but a free gift of divinity to those who have successfully undergone initiation. As for the « rite » of initiation (teletàn), it corresponds to that accompanying the celebration of the Eleusis mysteries. Those who remain uninitiated as to the knowledge of sacred things (ἀτελὴς ἱερῶν), will not have the happy fate of the initiated, when faced with death.

Another fragment of Pindar, dedicated to the Mysteries of Eleusis, lifts a corner of the veil on the meaning of initiation. « Blessed is he who has seen them [the Mysteries of Eleusis] before descending beneath the earth, for he knows the outcome of life; he knows the principle of the gift of Godxix « . There is some ambiguity as to the exact nature of the « gift » given by Zeus to the initiates. Is it a spiritual gift, an illumination, a revelation of the very principle and essence of ‘what is given’ by Zeus, or is it, more prosaically, dare I say it, the gift of ‘new life’? Moreover, in this fragment, the word arkhê retains its dual meaning of « principle » and « beginning ». The fragment suggests that happy is the one who « sees » (or understands) the « principle » (arkhê) of the « divine gift » (diodotos) as it reveals itself in the « beginning » (arkhê) of a new life (after death).

In another fragment, Pindar says that the psyche « sleeps » when the body is in motion. While it sleeps, it may invisibly seek out intuitions, visions or elements of consciousness, which will transpire underground and appear to the consciousness of the waking person, or which may later nourish future dreams, when the person is plunged into sleep (and the psyche can freely exert its influence). So the psyche apparently has no role in the waking activities of consciousness, but perhaps exerts its influence through dreams and the unconscious? The psyche seems to live in a second world, parallel to the common world. When a person is awake, the psyche sleeps. But when the person is asleep, the psyche is awake, acting as a second, unconscious self. What it perceives in dreams are not chimeras, hollow dreams, pure daydreams, but realities of a higher order. They are divine realities, or fleeting images (eidōla) that the gods consent to send to man. Among these is the reality of the psyche‘s life after death, which is revealed as self-evident. Achilles had this experience in a dream, and it appeared to him as a true revelation of the survival of Patroclus’ soul, and proof of its very real existence in the realm of shadows. « As he said these words, Achilles held out his hands, but he could not grasp them, and the soul in the bosom of the earth, like light smoke, shuddered away. Achilles immediately rises, claps his hands loudly, and, in a mournful voice, cries out: ‘Great gods! so the soul (psyche) and its image (eidōlon) exist in the abodes of Hades, when the phrenes are absolutely not there’xx. » Achilles, in his dream, discovers the truth of the continued life of Patroclus’ soul, even though the latter is absolutely (πάμπαν) deprived of his phrenes, whose essential role as receptacle of breath and thumoswe have seen. As a warrior, Achilles is well aware that his own spirit can easily faint, for example following a violent blow, which can bring him to the brink of death, without necessarily then dreams coming to reassure him, or visions of the beyond assailing him. In Homer’s language, this type of fainting is expressed in phrases like « the psyche has abandoned the bodyxxi« . So where does the psyche go when it abandons the body? We don’t really know, but we do know that when it returns, it finds the body’s phrenes, with which it assembles and unites once more. In true death, the psycheleaves the body for good, never to return. Just as the psyche was unaffected by its momentary departures during life, and may have benefited from certain visions where appropriate, so we can reasonably assume (from the point of view of Homeric culture) that upon actual death, it will not be annihilated, but will continue to survive (to overlive).

Certainly going back to ancient soul cults, the Greek belief, as expressed in the Iliad and Odyssey, was that after death, the psyche « descends into Hadesxxii » — but not immediately. Seemingly indecisive, it « flies », hesitating for a while longer, wandering between the world of Hades and the realm of the dead. It is only when funeral honors have been paid to the dead, and the body burned at the stake, that the psyche can definitively pass through the gates of Hades. In fact, this is what Patroclus’ psyche asks of Achilles when it appears to him at night: « You sleep, Achilles, and forget me. You never neglected me during my life, and you forsake me after my death; celebrate my funeral promptly, so that I may pass through the gates of Hades. Souls (psyche), images of those who have finished suffering, push me away, and do not allow me beyond the river to mingle with them; and it is in vain that I wander around the dwelling with the vast gates of Hades: stretch out to me, I beseech you, a helping hand. Alas! I shall return no more from Hades when you have granted me the honors of the pyrexxiii. » Patroclus’ psyche had flown to Hades, unable to pass through its gates. Likewise, the psyche of Odysseus’ companion Elpenor has descended into Hades, without actually entering. He remains in an in-between world. Fortunately for him, Elpenor is the first psyche Ulysses encounters on his visit to the people of the dead. Elpenor begs Odysseus to burn his body with all his weapons, and give him a proper burialxxiv. In both Patroclus’ and Elpenor’s cases, the psyche has not lost its self-awareness. It is able to speak with the living, and implore them to burn the unburied corpse of which it is the psyche. It can argue, for as long as the psyche remains attached to the earth by a bodily bond, even that of a decomposing corpse, it still has some awareness of what’s going on with the living, and a capacity for reasoning. A scholiast, Aristonicos, commenting on the Iliad, clearly states that, for Homer, the souls of those deprived of burial still retain their consciousnessxxv. When the body has been reduced to ashes, the psyche finally enters Hades, with no possible return to the world of the living, or communication with them. It no longer perceives the slightest breath, the slightest thought coming from the world above (the world of the living), nor does its thought return to earth. All ties are severed. The only exception is Achilles. He vows to always remember Patroclus, his companion who died without a grave, and whose psyche,unable to penetrate Hades, is condemned to wander endlessly. Achilles asserts that he will never forget Patroclus, not only while he is alive, but also when he himself is in Hades, among the deadxxvi. For the psyche, death is nothing, since love transcends it. For heroes capable of love, like Achilles, death may indeed be nothing. But we still have to think about it.

Long after Homer, the wise and stoic Seneca, speaking of his asthma which made him suffer, declared that his attacks gave him the feeling of approaching the ultimate experience of death: « To have asthma is to give up the spirit. That’s why doctors call it a death meditation. This lack of breathing does in the end what it has tried many times […] During my suffocation, I did not let myself be consoled by sweet and strong thoughts. What is this? I said to myself; death often puts me to the test; let it do as it pleases, I’ve known it for a long time. But when? you may ask: before I was born; for to be nothing is to be dead: I know what that is now. It will be the same after me as it was before mexxvii. » Whether suffering from the mourning of a loved one, or suffocating asthma, the lessons of Homer and Seneca are comparable: we must meditate ceaselessly on both death and the psyche. It’s the same mystery.

i Iliad 8,123

ii Iliad 5,296

iii Iliad 16,453

iv Iliad 14, 518

v Iliad 16,504-505

vi Iliad 9, 408-9

vii Iliad 22,325

viii Iliad 22,362

ix Iliad 23,100

x Iliad 23,100

xi Odyssey 11,606

xii Odyssey 10,495-6

xiii Erwin Rohde. Psyche.The cult of the soul among the Greeks and their belief in immortality. Ed. Les Belles Lettres. 2017, p. 3

xiv Ibid.

xv Ibid:« Man is only alive, self-conscious and intellectually active as long as the psycheremains within him, but it is not the psyche that, through the communication of its own energies, ensures man’s life, self-consciousness, will and knowledge. »

xvi Pindar, fragment131. Ibid. p. 5

xvii C. Poyard. Complete translation of Pindar. Imprimerie impériale. Paris, 1853, p. 245-246. Poyard’s translation in French reads: « Tous, par un sort heureux, arrivent au terme qui les délivre des maux de la vie ». The translator seems to read in Pindar’s text the word teleutê, ‘term, accomplishment, realization’, whereas it actually reads the accusative singular (teletan) of the word teletê, ‘ceremony of initiation, celebration of the mysteries, rites of initiation’.

xviii Pindar. The Odes of Pindar including the Principal Fragments.Fragment 131. Trad. John Sandys. Ed. William Heinemann. London, 1915, p.589

xix C. Poyard. Complete translation of Pindar. Imprimerie impériale. Paris, 1853, p. 247. I have slightly modified this translation. « The outcome of life »:τελευτὰν, teleutan.« He knows what the outcome of life is »: οἶδεν μὲν βιοτου τελευτὰν. « The principle »: ἀρχάν, arkhan.« God’s gift »: δ ι ό σ δ ο τ ο ν , diosdoton « He knows the principle of God’s gift »: οἶδεν δὲ διόσδοτον ἀρχάν. I choose to translate arkhan as « principle ». I n other translations, the phrase diosdoton arkhan (διόσδοτον ἀρχάν) is translated as « the beginning [of a new life] given by Zeus ». John Sandys translates as follows: « Blessed is he who hath seen these things before he goeth beneath the earth; for he understandeth the end of mortal life, and the beginning (of a new life) given of god. » (Pindar. The Odes of Pindar including the Principal Fragments. Fragment 137. Trad. John Sandys. Ed. William Heinemann. London, 1915, p.591-593)

xx Iliad 23, 103-107. Achilles’ exclamation in the Greek text: ὢ πόποι ἦ ῥά τίς ἐστι καὶ εἰν Ἀΐδαο δόμοισι ψυχὴ καὶ εἴδωλον, ἀτὰρ φρένες οὐκ ἔνι πάμπαν-

xxi Iliad 5, 696-697: « His soul abandoned him, but he regained his breath ». Iliad 22, 466-467: When Hecuba sees her dead husband Hector: « The dark night veiled her eyes completely, she fell backwards, and exhaled her soul far away ». But this escape of the soul does not last… Iliad 22, 475: « When she had caught her breath (empnutō), and her spirit (thumos) had gathered in her phrenes. » I have taken this set of quotations from Erwin Rohde’s book. Psyche. The cult of the soul among the Greeks and their belief in immortality. French translation by Auguste Reymond. Ed. Les Belles Lettres. 2017, p. 6 note 3.

xxii Iliad16,856: « No sooner [Patroclus] finished these words, than he is enveloped in the shadows of death; his soul flying from his body descends into Hades, and laments his fate by abandoning strength and youth. »

xxiii Iliad 23, 71-76

xxiv Odyssey 10, 560 and 11, 51-83

xxv Quoted by E. Rohde, op.cit. p.21, note 1

xxvi Iliad 22,389: « Alas! before the ships, deprived of our tears and of burial, lies lifeless Patroclus’ corpse. No, I’ll never forget him as long as I’m among the living, and my knees can move. If among the dead, in the bosom of the underworld, we lose all memory, me, I will still keep the memory of my faithful companion. »

xxvii Seneca. Letters to Lucilius,54

    L’ « Esprit de l’esprit »


    « L’esprit de l’esprit » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Ce n’est qu’un simple et minuscule fragment, comportant seulement trois mots — « l’esprit de l’esprit » (νοῦ γάρ νόος). Mais il a ouvert des abîmes à la recherche, pendant des millénaires. Qu’est-ce que cette obscure formule signifie réellement ? Qu’est-ce que « l’esprit de l’esprit » ? Tout esprit aurait-il, caché en lui-même, une autre sorte d’« esprit » qui l’animerait d’une vie intérieure, à l’exemple de l’« âme » qui anime un corps ? Cet esprit de l’esprit représenterait-il l’essence même de l’esprit, ce qui lui donne sa vie propre, son identité singulière et sa liberté ? Mais alors, quelle serait l’ « essence » de cette essence, et qu’est-ce qui animerait, à son tour, et ferait vivre cet « esprit » de l’esprit ? Ce fragment, ainsi que tous ceux qui composent les Oracles chaldaïques, n’ont cessé de susciter d’innombrables commentaires, dont ceux d’Eusèbe, d’Origène, de Proclus, de Porphyre, de Jamblique. Michel Psellus, au 11e siècle, en a souligné les influences assyriennes et chaldéennes. Et, depuis la fin du 19e siècle, une nouvelle kyrielle de savants et de philosophes, W. Kroll, Emile Bréhier, Franz Cumont, E.R. Dodds, Hans Lewy, Hans Jonas, se sont penchés à leur tour sur ces textes. Il ressort de leurs études qu’il faut en effet remonter à Babylone, et, plus avant encore, jusqu’au zoroastrisme, pour tenter de comprendre le sens de ces fragments magico-mystique. C’est un fait que ces textes étaient d’ailleurs considérés comme des révélations sacrées par les philosophes néo-platoniciens, qui s’en inspiraient pour se faire quelque idée du voyage de l’âme à travers les mondes et à travers les âges (le mot ‘Aïon‘, l’un des noms de l’éternité, y apparaît en effet). Pour le dire plus formellement, les Oracles chaldaïques invitent à concevoir une « hypostase noétique de la Divinitéi », selon la formule de Hans Lewy. Autrement dit, « l’esprit de l’esprit » est l’un des noms de Dieu, ou l’une des manières d’évoquer la façon dont le divin descend dans l’esprit des hommes.

    Voici quelques-unes de ces pépites oraculaires, de ces perles ‘chaldaïques’, que je me suis permis d’assortir de brefs commentaires, chargés de questions plutôt que de réponses (quelques modestes cailloux, s’ajoutant aux cairns des millénaires).

    « Le silence des pères, dont Dieu se nourrit. »ii

    De quoi Dieu se nourrit-il ? Aurait-il donc faim ? De quoi ce Dieu, un et éternel, pourrait-il avoir faim ? Et pourquoi aurait-il faim de « silence » ? N’aurait-il pas plutôt faim de l’abstention de toutes paroles fausses, de toutes pensées doubles, de sophismes trompeurs (chez les « pères ») ? Qui sont ces « pères » ? Peut-être sont-ils les « pères » de ceux qui se nomment Ben-Adam [« Fils de l’Homme »], dans les écritures hébraïques ? Mais alors qui est cet Adam dont le nom est au singulier, mais qui représente les « pères », considérés dans leur pluralité ?

    « Vous qui connaissez, en le pensant, l’abîme paternel, au-delà du cosmos. »iii

    Que désigne ce « vous » ? Sans doute s’agit-il de ceux qui connaissent l’abîme qui est au-delà du Cosmos, et donc par extension, ceux qui connaissent ce qui est au-delà de la Création, et ce qui est en deçà. Comment connaissent-ils tout cela ? Ils connaissent simplement par le fait de « penser », tant leur pensée est puissante, tant elle peut engendrer en elle-même la « connaissance », qui est, comme on sait, la fille de la pensée. Et, d’ailleurs, quel est l’« abîme » dont parle l’oracle ? Sans doute cet abîme est ce qui a pour nom Chaos, ce Chaos qui apparut le premier dans la Cosmogonie d’Hésiode. Chaos a en effet pour sens, en grec : « abîme, vide ». L’oracle qualifie Chaos de l’adjectif « paternel ». Est-ce à dire que l’essence de la paternité est le « vide » ? Ce serait une piste intéressante, et il faudrait en induire que l’essence de la maternité est, par contraste et complémentarité, la « plénitude ».

    « Tout esprit pense ce Dieu. »iv

    Qui est « ce Dieu » ? Si l’on appuie sur l’oracle précédent, traitant de la pensée première et de son objet, on peut penser que ce Dieu est Chaos. Mais, pour Hésiode, Chaos n’était pas un Dieu. C’est Éros (Amour), qui fut le « premier Dieu », bien qu’il soit arrivé seulement en troisième position après Chaos et Gaïa. Si Chaos n’est pas un Dieu, alors qu’est-il ou qui est-il? Il est peut-être une « idée ». Ou bien serait-il quelque chose de plus haut qu’un « Dieu » ou qu’une « idée » ?

    « L’Esprit ne subsiste pas indépendamment de l’Intelligible, et l’Intelligible ne subsiste pas à part de l’Esprit. »v

    Cet oracle suit immédiatement les deux précédents. Il y a peut-être là une continuité, qui peut nous éclairer sur son sens. L’esprit qui pense n’est pas quelque chose de différent de sa propre pensée. Du moins, lorsqu’il s’agit d’une pensée première, capable d’engendrer des Dieux et des mondes. Cependant la « pensée », qui est appelée ici l’« intelligible », semble être à la fois distincte et séparée de ce qui est appelé l’« esprit ». Esprit et Intelligible forment une dyade, celle de la pensée « pensante » et de la pensée en tant qu’elle est « pensée ». Aucune hiérarchie entre ces deux formes de pensée. La pensée « pensée », une fois qu’elle a été pensée, prend le relais de la pensée « pensante », et se met à penser elle-même, par elle-même. Et possiblement, elle se met à penser à la pensée « pensante », la pensée qui « pense », et qui est un peu comme la mère, ou le père, ou les deux à la fois, de toutes pensées pensées.

    « Artisan, ouvrier du monde en feu. »vi

    Le monde est « en feu ». Cela ne devrait pas être une surprise pour l’humanité, soumise à une succession de « feux » de diverses natures depuis de nombreux siècles. Mais dans ce « monde en feu », l’oracle insiste sur deux noms de métier, l’artisan et l’ouvrier. Cela semble indiquer que même dans un « monde en feu », il est nécessaire de se mettre à l’œuvre, et de travailler avec art.

    « L’orage, s’élançant impétueux, atténue peu à peu la fleur de son feu en se jetant dans les cavités du monde. »vii

    L’antagoniste du feu, c’est l’eau, comme celui de la sécheresse est la pluie. Si le monde est en feu, il y a deux puissances qui peuvent se mobiliser. D’abord l’orage, qui est une métaphore de la rage, de la colère contre les incendiaires et les pyromanes. Et aussi les cavités, les grottes, les espaces secrets dont la terre-mère est riche. De ces caves souterraines, qu’en d’autres temps on appelait des catacombes, viendront les richesses de l’eau vive, la puissance des sources neuves.

    « Pensées intelligentes, qui butinent en abondance, à la source, la fleur du feu, au plus haut point du temps, sans repos. »viii

    Dans cet oracle apparaissent les trois métaphores de la source, de la fleur et du feu. Une autre métaphore, implicite, est celle de l’abeille ou de l’insecte, qui butine, et qui sert à caractériser la « pensée intelligente ». La pensée (celle qui est intelligente, non celle qui ne l’est pas, la pensée inconsciente) a donc besoin d’une source et de feu pour pouvoir fleurir. Dans un sens moins métaphorique, la pensée a besoin d’une impulsion originaire, et d’une énergie qui l’entretienne. Cela peut sembler évident. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle doit rester sans repos, alors même qu’elle a atteint le plus haut point du temps. Étrange formulation. Elle implique qu’au point culminant de la trajectoire temporelle, la pensée, loin de s’immobiliser, doit encore être en mouvement dans son feu propre.

    « Le feu du soleil, il le fixa à l’emplacement du cœur. »ix

    Qui est cet « il » ? Sans doute est-ce l’Artisan, ou l’Ouvrier du « monde en feu ». Le feu envahit, on l’a vu, le cosmos tout entier, mais il peut aussi être « fixé » dans le cœur. Quel est ce cœur ? Celui de l’univers ? Ou bien celui de tout un chacun ? La correspondance entre le macrocosme et le microcosme passe par des liens ignés. Le feu dissocie toute matière mais il unifie tout ce qui relève de l’esprit, tous ceux dont le cœur bat.

    « Aux fulgurations intellectuelles du feu intellectuel, tout cède. »x

    Le feu est ici une métaphore, non pas cosmique, ou cosmogonique, mais intellectuelle. Il y a des feux qui couvent, d’autres qui brasillent ou grésillent, d’autres qui flamboient. Le feu de l’intelligence a cette particularité qu’il peut fulgurer. L’intelligence est une puissance qui foudroie, parce qu’elle est d’origine divine, comme la foudre qui n’appartient qu’à Zeus seul.

    « …Être asservis, mais d’une nuque indomptée subissent le servage… »xi

    Il y a des nuques fort raides, mais toute nuque peut être brisée, si l’on emploie une force suffisante. Pour les pharaons, les moghols, les césars, les tsars, les führers, la nuque des peuples serfs semble présenter peu de résistance. Mais, s’ils peuvent briser la nuque, peuvent-ils soumettre aussi l’esprit ? Non, bien sûr que non.

    « N’éteins pas en ton esprit. »xii

    L’esprit est un feu sans fin. Il brûle tout ce qu’on jette pour le nourrir, pour le noircir, ou l’obscurcir. Ce n’est pas l’esprit qu’on peut éteindre. Que dit l’oracle, d’ailleurs ? Il dit : « N’éteins pas – en ton esprit ». C’est bien de toi qu’il s’agit. Il ne faut pas t’éteindre toi-même, dans le feu qu’est ton esprit.

    « Le mortel qui se sera approché du Feu tiendra de Dieu la lumière. »xiii

    Il y a une lumière que l’on tient du soleil, ou bien de la lune, ou encore des étoiles. Une autre sorte de lumière nous vient du jour que nous a donné le fait de naître et d’être. Il y a une lumière qui brille dans notre pensée, une autre qui est celle de la conscience, et une autre encore, dans le cœur. Ces lumières toutes assemblées font une sorte d’arc-en-ciel. Mais, un jour, vient la nuit, et toutes ces lumières, alors, s’éteignent. Avec la nuit, vient le moment d’entrer dans le Feu. Il réchauffe le mortel de sa lumière du Dieu, qui est lumière de la lumière.

    « Ne pas se hâter non plus vers le monde, hostile à la lumière. »xiv

    Le monde est un lieu sombre, par nature étranger à toutes les sortes de lumières qu’il ne comprend pas, celles qui illuminent les illuminés, celles qui éclairent les obscurs confins de la raison, celles qui envahissent les découvreurs, celles qui ravissent les poètes et les Muses. Prométhée fit cadeau du feu et de sa lumière aux hommes, et il paya ce don du feu de son propre foie. D’autres, en bas, pourraient être moins pressés de faire de même. D’autres encore, en haut, pourraient vouloir moins se hâter de descendre vers le monde.

    « Tout est éclairé par la foudre. »xv

    Il ne faut pas prendre cet oracle dans son sens obvie (la foudre « tombe » et elle « révèle » dans la nuit profonde les moindres détails du paysage). Il faut considérer ce que la métaphore cache, et lui donner une portée prospective, absolument prospective. La « révélation » foudroie. Et alors, tout ce que l’on était, tout ce que l’on avait, tout ce que l’on savait, tout entre dans la nuit du néant. L’éclair de la révélation éclaire seulement cette nuit, celle qui est en nous, et qui s’épaissit derrière nous. Il n’éclaire pas tout ce qui reste à venir, qui s’éténd infiniment, devant nous.

    « Quand tu auras vu le feu saint, saint, briller sans formes, en bondissant, dans les abîmes du monde entier, écoute la voix du feu. »xvi

    Le feu « brille » et « parle ». Sa lumière immense n’est pourtant jamais qu’un voile, un voile aveuglant. Sa voix est infiniment plus signifiante que sa brillance. Cette voix murmure doucement, mais elle a aussi des résonances voilées, celées. Pour les entendre, il faut aller dans l’Abîme, dans Chaos, pour saisir son écho.

    « Ne change jamais les noms barbares. »xvii

    Il n’y a pas de langue divine. Toutes les langues humaines se valent, à cet égard. Il ne faut surtout pas mépriser les langues des Barbares, ni les noms dont ils usent. Ils sont, eux aussi, habités de la mémoire des origines. Le moindre quark, la plus lointaine galaxie, sont aussi liés aux origines, comme toutes les armées célestes, qui ont ce nom (barbare?), Tsébaot.

    « Ne te penche pas vers le bas. »xviii

    Le bas est infini, comme le haut l’est aussi. Il ne faut pas seulement s’y pencher. Il faut y plonger. Il faut plonger, en même temps, des deux côtés à la fois, vers le bas et vers le haut.

    « Et jamais, en oubli, nous ne coulions, en un flot misérable. »xix

    Et toujours, en souvenance, en pleine conscience, nous roulions ensemble, parmi les vagues immenses et les cieux adoucis…

    « Les enclos inaccessibles de la pensée. »xx

    La pensée est comme une steppe sans limite, comme un océan sans fond, comme un ciel sans bord. La pensée ne peut être ni close, ni verrouillée, ni enfermée. Tout lui est ouvert, en puissance. Tout, un jour, lui sera lumière ; tout lui sera mis au jour. Mais même alors, elle ne sera pas encore lumière à elle-même, tant son essence est impénétrable, impénétrable en soi, et donc à elle-même.

    « La fureur de la matière. »xxi

    La fureur de la matière est comme, son nom l’indique, la fureur de la matrice. Qui suis-je pour parler des ces fureurs-là ?

    « Le vrai est dans le profond. »xxii

    Il est très vrai que le profond se compose d’une infinité de couches successives, elles-mêmes formées de très fines superficies, dont l’empilement total constitue, on le conçoit, au bout du compte, une opacité irrémédiable. C’est peut-être cela la première vérité de la profondeur. Mais il est en bien d’autres.

    « Temps du temps (χρόνου χρόνος). »xxiii

    Formule dense, énigmatique. Je pense qu’il est possible de l’interpréter ainsi : chacun des grains du temps, chacun de ses quanta, est lui-même le centre d’un infini univers temporel, dont les rayons émanent. Autrement dit, à chaque instant, pendant la moindre femtoseconde, se créent des buissons brûlants de nouvelles lignes temporelles, qui bifurquent, partent fouailler les frontières, cingler les synchronicités, et féconder les espaces nus.

    ________________

    i Cf. Hans Lewy, Chaldean Oracles and Theurgy. Mysticism, Magic and Platonism in the later Roman Empire (Le Caire, 1956).

    ii Oracles Chaldaïques, 16 (numérotation de l’édition de Hans Lewy)

    iiiOracles Chaldaïques, 18

    ivOracles Chaldaïques, 19

    vOracles Chaldaïques, 20

    viOracles Chaldaïques, 33

    viiOracles Chaldaïques, 34

    viiiOracles Chaldaïques, 37

    ixOracles Chaldaïques, 58

    xOracles Chaldaïques, 81

    xiOracles Chaldaïques, 99

    xiiOracles Chaldaïques, 105

    xiiiOracles Chaldaïques, 121

    xivOracles Chaldaïques, 134

    xvOracles Chaldaïques, 147

    xviOracles Chaldaïques, 148

    xviiOracles Chaldaïques, 150

    xviiiOracles Chaldaïques, 164

    xixOracles Chaldaïques, 171

    xxOracles Chaldaïques, 178

    xxiOracles Chaldaïques, 180

    xxiiOracles Chaldaïques, 183

    xxiiiOracles Chaldaïques, 185

    Russian « Messianism » and War in Ukraine


    « Nicolas Berdiaev »

    A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s article: « La guerre en Ukraine et le messianisme russe »

    Political Theology, Nazism and War in Ukraine


    « Carl Schmitt »

    A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s Article « Théologie Politique, Nazisme et guerre en Ukraine »

    « Espoir »


    « Naïda » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Nous vivons en des temps difficiles et cruels. Ce n’est pas nouveau, il en fut bien d’autres. La question reste, comme toujours: comment résister ? A ce sujet, je voudrais évoquer une courte anecdote, rapportée par Ferdynand Ossendowski dans son livre Beasts, Men and Gods, publié en 1922 à New York. En 1920, Ossendowski fuyait les tueurs du ‘Comité révolutionnaire’ (et bolchévique), lancés à sa poursuite pour l’assassiner. Il s’était réfugié dans les profondes forêts de la région de Krasnoïarsk, une immense taïga baignée par le fleuve Iénisséï. Il y rencontra par hasard un certain Ivan qui lui enseigna d’emblée comment survivre au froid sibérien. « C’était ma première nuit dans la forêt, à la belle étoile. Combien de nuits semblables étais-je destiné à passer ainsi pendant les dix-huit mois de ma vie errante ! […] Ivan amena deux troncs d’arbre, les équarrit d’un côté avec sa hache, les posa l’un sur l’autre en joignant face à face les côtés équarris, puis enfonça aux extrémités un gros coin qui les sépara de huit à dix centimètres. Nous plaçâmes alors des chardons ardents dans cette ouverture, et regardâmes le feu courir rapidement sur toute la longueur des troncs équarris placés en vis-à-vis. ‘Maintenant il y aura du feu, jusqu’à demain matin’, me dit-il. ‘C’est la naïda des chercheurs d’or. Nous, les chercheurs d’or, nous errons dans les bois, été comme hiver, et nous dormons toujours près de la naïdai. »

    Que veut exactement dire le mot naïda ? Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire russe, du moins dans ceux que j’ai à ma disposition. Mais il a franchi les frontières de la Russie. Le poète Yves Bonnefoy l’a utilisé comme titre de l’un de ses poèmes en prose, mais sans le traduire ni en préciser le sens. Peut-être l’ignorait-il ? Ou bien le mot naïda gagnait-il à garder une part de mystère ? Des commentateurs de l’œuvre de Bonnefoy ont cru pouvoir avancer, mais à tort selon moi, que le mot naïda résulterait d’une déformation d’un autre mot russe, nadiéjda (надежда), qui signifie « espoir ». Il y aurait aussi dans le titre de ce poème de Bonnefoy, selon ces mêmes commentateurs, une allusion au roman Nadja d’André Breton, dont le titre évoque quant à lui le prénom d’une femme mystérieuse, dont Breton avait fait la connaissance le 4 octobre 1927. Elle s’était présentée à lui sous le nom de Nadja, “parce qu’en russe, c’est le commencement du mot espérance”, comme le raconte Breton. En réalité, naïda n’a rien à voir avec le surréalisme et il n’a qu’assez peu de rapport avec l’espérance. C’est un mot très réaliste, très concret, qui désigne un moyen éprouvé de survivre au froid, quand on doit passer de nombreuses nuits glaciales dans la taïga, sans abri et loin de toute civilisation. Naïda désigne, comme on l’aura compris, un feu qui couve lentement, mais ardemment, et protège les hommes en danger d’hypothermie. Cependant, on est libre de penser, si on a l’âme poétique, que ce mot évoque aussi une ‘espérance’, celle de survivre aux froids mortels qui endorment pour toujours les inconséquents et les ignorants dans leur sommeil. Ce bref préambule se veut une introduction au poème sur-idéaliste, méta-noétique et ultra métaphorique, que voici :

    Naïda

    Tu ruisselles et te consumes en moi,

    Flamme galactique, et jusqu’aux étoiles, toxique,

    Frêle nébuleuse, brûlante de regrets,

    Soie gazeuse, tissée d’errances et de fleurs amères,

    D’espérances et d’odeurs délétères,

    De saveurs sures, de brûlures sévères —

    Naïda, braise sereine, certaine

    De ses morsures ocres et de ses crocs blêmes.

    (6 novembre 2024)

    __________________

    iFerdynand Ossendowski, Beasts, Men and Gods, New York, 1922, p.11

    Pars par-delà l’au-delà !


    « Je fus-suis-serai » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Je l’entendis me dire ceci: « Pars ! Va ! Va plus loin ! Va au-delà ! Et, arrivé là, va par-delà l’au-delà même ! Va par-delà l’ombre et la lumière ! Va au-delà de la parole et de la langue, par-delà le bien, et au-delà du mal. Transcende connaissances et sagesses… Dépasse les fins et les confins, surpasse la transcendance même… » L’homme me livrait ces injonctions avec componction, emphase et ironie. Je reconnus qu’elles n’étaient pas dépourvues de toute référence à tel passage de la Genèsei, ou à telle célèbre sūtraii. Je considérais ses expressions et sa gestuelle avec attention. Il semblait vouloir nager toujours d’ahan vers quelque invisible perfection, paraissant désirer une sur-sagesse de lui seul connue ; il tutoyait l’idée de transcendance, comme si elle était une ancienne connaissance, une amie familière et accorte. Partir… Partir… Mais part-on jamais ? Sommes-nous encore en gare ou déjà en partance ? Je pesai mes jours, et je vis qu’ils étaient pleins de divers vides, que par leur nature même ils s’évidaient toujours davantage, et que leur paradis reste encore épars. ‘Les formes reposent à l’évidence sur le videiii’, considérai-je. ‘Mais le vide lui-même a-t-il une forme intrinsèque, cachée, immanente ?’, continuai-je. Ou n’est-il qu’une sorte de néant total, dépourvue de toute forme et de toute matière ? En quoi est-il différent de la ‘vacuité’, qui possède quant à elle une certaine forme, ou tout au moins une disposition, une béance, une ouverture, une offre ? Toute forme, dans l’absolu, n’est-elle pas nécessairement pleine de ‘vacuité’, pour accueillir la matière et l’envelopper de son essence ? Là où il y a forme, il y a donc aussi vacuité, et là où il y a vacuité, il y a forme. Je vis que c’était là une idée de portée très générale. Tous les phénomènes seraient donc des ‘formes’, et tous auraient également pour caractéristique une essentielle vacuité : ils seraient sans substance, sans avenir, sans prégnances, sans liens, sans objet et sans accomplissement. Dans le vide, évidemment, il n’y a ni forme ni sensation, ni objet ni concept, ni existence ni connaissance. Il n’y a ni sujet ni absence de sujet, ni vue ni cécité, ni lumière ni obscurité, ni vie ni mort, ni progression ni cessation, ni souffrance ni joie, ni origine ni fin, ni voie ni clôture, ni connaissance ni ignorance. Il n’y a ni quoi que ce soit, ni rien. En conséquence, il est clair que nous n’appartenons pas à ce vide-là. Laissons donc le vide à lui-même, à son essence sans essence, et occupons-nous d’autres choses, plus consistantes. Demeurons libres et vides de tout vide. Restons-en à l’écart. Appuyons-nous pleinement sur l’idée du plein, ou du moins, sur l’idée qu’‘il y a’, et qu’‘il est’. Éveillons-nous à cet éveil ontologique. Et de cet éveil même, éveillons-nous à nouveau, comme si tout éveil n’était jamais qu’un rêve prémonitoire. Éveillons-nous à l’idée qu’il n’y a pas de parfait et complet Éveil. J’emploie ici un É majuscule, analogue à celui qui trônait au fronton du temple de Delphes, sous la forme d’un epsilon, cet ε qui symbolisait l’initiale de la 2e personne du singulier du verbe être : « tu es ! » (en grec : εἶ, éï). « TU ES ! » disaient les prêtres de Delphes. A qui s’adressaient-ils ? Aux croyants qui doutaient de leur propre être ? Ou bien, pléonastiquement, au Dieu qui ne doutait certes pas de son être, lui qui aimait dire : « JE SUISiv ! », et même, redoublant cette forme : « JE SUIS CELUI QUI SUIS », ou plus exactement, employant l’inaccompli (de la grammaire hébraïque), « JE SERAI QUI JE SERAIv ».

    Je décidai de prendre un peu de recul, et d’adopter un point de vue plus général, plus universel peut-être. J’imaginai d’employer conjointement et de façon intimement intriquée ces deux formes verbales, « Tu es ! » et « Je serai ! », comme si elles étaient deux mantras fondateurs et complémentaires, le mantra de la grande révélation, et le mantra du secret ultime et éternel, celui qui ouvre toutes les portes vers un avenir infiniment infini. Par la connaissance de la grammaire hébraïque alliée à celle de la grammaire grecque, on acquiert une connaissance et une sensibilité les dépassant en un sens l’une et l’autre. Mais alors, pourquoi ne pas rêver de dépasser et de transcender toutes les autres grammaires humaines, et imaginer l’ensemble des grammaires possibles, celles dont on peut penser qu’elles sont utilisées dans toutes les civilisations de l’univers, à travers les nébuleuses et les amas galactiques ? Peut-être faudrait-il considérer comme essentiel le fait qu’existent dans le vaste cosmos bien d’autres « visions du monde », et par conséquent d’autres grammaires, à nous inimaginables, inconcevables ? Celles-ci pourraient sans doute exprimer des nuances modales dont nous n’avons pas idée. Par exemple, certaines de ces grammaires pourraient comprendre des sujets à la fois distincts et fusionnels, que, pour en donner quelque idée, nous devrions traduire par des formes à la fois trinitaires et singulières, comme : « Jetuelle » pour « JE-TU-ELLE ». Quant à la conjugaison des temps du verbe, certaines de ces grammaires exo-galactiques pourraient proposer, au-delà des temporalités classiques (passé, présent, futur), des temps « éternels », ou encore « instantanés », ou alors « intriqués ». Le verbe être, dans les grammaires xéno-cosmiques les plus étendues en nuances, pourrait, par exemple, se conjuguer en fusionnant trois temps, et l’on pourrait dire, non seulement « je fus », « je suis », « je serai », mais « je fus-suis-serai ». Dans telle ou telle langue, probablement parlée bien au-delà de la ceinture de Kuiper, on pourrait ainsi aisément dire : « Je-Tu-Il-Elle fus-suis-sera », ou encore : « Je-Tu-Elle-Il fus-es-seront ».

    La langue, en vérité, depuis des millénaires, n’a jamais fait que commencer de balbutier. Elle est très loin de nous avoir révélé même seulement quelques-unes de ses propres puissances, quelques-uns de ses rêves.

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    iJe pense à l’injonction faite par YHVH à Abraham : « Lekh lekha ! » (Gn 12,1)

    iiPar exemple, la Sūtra du Cœur de la Perfection de Connaissance Transcendante.

    iiiLe « vide » ne doit pas être confondu avec la « vacuité » (sūnyatā). L’un est d’essence matérielle, l’autre d’essence immatérielle.

    iv« Ehyeh acher ehyeh » Ex 3,14

    vEn hébreu, la forme verbale « ehyeh », qui est la première personne du verbe « être » à l’inaccompli, doit donc se traduire de préférence par « je serai » plutôt que par « je suis ».

    Inanna, Dumuzi, and their Sacred Marriage


    « Inanna (a.k.a. Ishtar) »

    A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s articles: « Inanna and Dumuzi . Their Sacred Marriage and How It Ended » and, in French, « Inanna et Dumuzi: la Fin de leur Sacré Mariage ».

    Dieu est-il « un », « quatre » ou « trois »?


    « Un, Quatre, Trois, Deux? » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Les quatre lettres du Tétragramme, יְהוָה , que l’on peut transcrire YHVH, se lisent respectivement Yod, Hé, Vav, Hé. Dans la Cabale juive, ces lettres sont associées à quatre attributs divins, quatre sefirot. Yod correspond à Hokhmah (la Sagesse). renvoie à Binah (l’Intelligence). Vav est associé à Tiferet (la Beauté) ou à Daat (la Connaissance). Enfin, le final est lié à Malkhout (la Royauté).

    Chacune de ces lettres symbolise également l’un des quatre aspects du ‘souffle’ divin animant l’homme, respectivement le ‘souffle du souffle’ (Yod), le ‘souffle’ (), l’‘esprit’ (Vav), et l’‘âme’ ( final). Voici le texte qui décrit ces quatre sortes de souffle: « Le Saint béni soit-il a créé en l’homme YHVH, qui est son saint nom, le Souffle du souffle, qui est appelé Adam. Et des lumières se répandent en neuf éclats qui s’enchaînent depuis le Yod, elles constituent la lumière une, sans séparation ; aussi, le vêtement de l’homme est appelé vêtement d’Adam. Le est appelé Souffle, et il s’accouple avec le Yod, il s’épand en de nombreuses lumières qui sont une. Yod Hé sont sans séparation, c’est ainsi que ‘Élohim créa l’homme à son image, à l’image d’Élohim il le créa… et il les appela Adam’ (Gn 1,27 et Gn 5,2). Le Vav est appelé Esprit, et il est dénommé fils de Yod Hé. Le (final) est appelé Âme et il est dénommé fille. Ainsi y a-t-il Père et Mère, Fils et Fille. Et le secret du mot Yod Hé Vav Hé est appelé Adam. Sa lumière se répand en quarante-cinq éclats, et c’est le chiffre d’Adam mah, ‘quoi ?’i» Les mots hébreux employés pour distinguer ces différentes sortes de ‘soufflesii’ sont nefech (l’âme), roua (l’esprit), et nechama (‘souffle’). Le ‘souffle du souffle’ désigne la ‘fine pointe’ de la nechama, son essence. Sans forcer sur l’interprétation, on pourrait considérer ces quatre ‘souffles’ comme autant de niveaux de ‘conscience’, qui ont chacun leur fonction spécifique. L’âme-nefech est en l’homme ce qui ‘désire’. Elle est intimement liée au corps qu’elle anime. Elle est ‘subsumée’ sous l’esprit-roua qui ‘cherche’, qui ‘s’éveille’ et qui ‘étudie’. Au-dessus, il y a la puissance supérieure du souffle-nechama, qui pousse l’homme à la ‘Sagesse’. La Sagesse est la ‘mère de l’esprit’. Encore au-dessus, il y a le ‘Souffle du souffle’, le souffle de l’amour, nommé aussi le ‘père de l’esprit’. « ‘Mon âme (nefech) te désire la nuit, et mon esprit (roua) te cherche au-dedans de moi’ (Isaïe 26,9). ‘Mon âme te désire’ : le Saint, béni soit-il, déposa deux bonnes couronnes en l’homme, pour qu’il en use dans ce monde : ce sont l’âme et l’esprit. L’âme pour la conservation du corps, grâce aux commandements auxquels elle l’incite. L’esprit, pour l’éveiller à la Torah et pour le guider en ce monde. Si l’âme réussit dans les commandements et si l’esprit parvient à lui faire étudier la Torah, alors une entité plus noble encore descend sur lui, en fonction de sa conduite. Avec ces deux âmes, l’homme chemine dans ce monde, faisant usage d’elles. L’âme (nefech) ne subsiste dans le corps que par l’incitation de l’esprit qui la surplombe. Quand l’homme parvient à servir et à rendre un culte à son Maître avec ces deux âmes, d’en haut s’éveille sur lui une sainte impulsion, qui s’établit sur l’homme et l’entoure de tous côtés, elle l’incite à la Sagesse supérieure pour le rendre digne d’être dans le Palais du Roi. Cette impulsion qui réside sur lui provient d’un lieu élevé. Quel est son nom ? Nechama (‘souffle’). Le souffle est une puissance supérieure à celle qui est appelée esprit. En effet le Saint béni soit-il a destiné celui-ci à l’usage de ce monde tandis que le souffle incite sans cesse à l’usage d’en haut. Il incite l’homme au repentir et aux bonnes actions. C’est une puissance d’en haut, puissance de repentir, mère de l’esprit, et l’esprit est un fils pour elle. Au-dessus de ce souffle il en est qui l’aime. Et quel est son nom ? Le Souffle du souffle. Il est appelé père de l’esprit, il incite l’homme à la crainte, à l’amour, à la Torah, au commandement, qui procèdent respectivement du père, de la mère, du fils et de la fille : Yod père, mère, Vav fils, fille. Et c’est le Tétragramme (YHVH) plénieriii. » Le Nom divin, יְהוָה, YHVH, le Tétragramme qui est dit ‘indicibleiv’, peut donc être interprété comme étant le symbole de quatre sortes de ‘spirations’ — les deux sortes d’‘aspirations’ de l’homme au divin et les deux formes d’‘inspirations’ du divin en l’homme. Pour traduire ces spirations en images plus parlantes pour l’intellect humain, le Zohar utilise les métaphores de la génération (paternité, maternité, filiation), et les figures de Père, Mère, Fils et Fille.

    A peu près à la même période (le 13e siècle) et dans la même région du monde (l’Europe occidentale), le christianisme scolastique a théorisé des idées analogues quant aux ‘spirations’, ‘processions’ et ‘générations’ divines. « La procession du Verbe en Dieu prend le nom de ‘génération’, et le Verbe qui procède, celui de ‘Fils’ » écrit Thomas d’Aquinv. Cependant, plusieurs différences entre les approches de la cabale juive et de la scolastique chrétienne, valent d’être notées. Le symbole chrétien des spirations divines est trinitaire (Père, Fils, Esprit), et non pas quaternaire (Père, Mère, Fils, Fille) comme dans le Zohar. Le symbole chrétien évacue toute référence au féminin, alors que le symbole juif donne une part égale aux métaphores masculines et féminines. Enfin, le symbole chrétien s’applique à la Divinité elle-même (les relations de spiration sont internes, propres à Dieu, et forment la substance de sa Trinité), alors que dans le symbole du Zohar, les spirations nouent et lient la Divinité à l’Homme. Thomas d’Aquin explique que deux ‘processions’, l’une d’intelligence et l’autre de volonté (ou d’amour), ‘procèdent’ de Dieu: « Il y a deux processions en Dieu : celle du Verbe et une autre […] La procession du Verbe appartient à l’acte d’intelligence. Quant à l’opération de la volonté, elle donne lieu en nous à une autre procession : la procession de l’amour, qui fait que l’aimé est dans l’aimant, comme la procession du Verbe fait que la chose dite ou connue est dans le connaissant. Dès lors, outre la procession du Verbe, est affirmée en Dieu une autre procession : c’est la procession de l’amourvi. » La « procession du Verbe » est appelée métaphoriquement « génération », pour correspondre à l’image du Père qui « engendre » son ‘Fils’ (le Verbe « engendré »). Cependant, la « procession de la volonté », ou « procession de l’amour », ne peut pas être qualifiée de « génération ». Pourquoi ? La métaphore de la génération implique une relation de similitude ou de ressemblance entre l’engendreur et l’engendré, tout comme le fait de comprendre ou de connaître implique une relation d’assimilation entre le connaissant et le connu, c’est-à-dire entre l’intelligence et la chose intelligible. Par contraste, la métaphore de l’amour, ou de la volonté, ne s’inscrit pas dans la similitude mais vise l’altérité, la différence a priori qui existe entre l’aimant et l’aimé, ou entre le voulant et le voulu. « Entre l’intelligence et la volonté, il y a cette différence que l’intelligence est en acte du fait que la chose connue est dans l’intellect par sa similitude ; la volonté, elle, est en acte, non parce qu’une similitude du voulu est dans le voulant, mais bien parce qu’il y a en elle une inclination vers la chose voulue. Il en résulte que la procession qui se prend selon le caractère propre de l’intellect est formellement assimilatrice, et pour autant il est possible qu’elle soit une génération, car celui qui engendre, c’est le semblable à soi-même qu’il engendre. A l’inverse, la procession qui se prend sous l’action de la volonté, ce n’est pas sous l’aspect d’assimilation qu’elle nous apparaît, mais plutôt comme une impulsion et mouvement vers un terme. C’est pourquoi ce qui, en Dieu, procède par mode d’amour ne procède pas comme engendré, comme fils, mais bien plutôt comme souffle. Ce mot évoque une sorte d’élan et d’impulsion vitale, dans le sens où l’on dit que l’amour nous meut et nous pousse à faire quelque chosevii. » Mais y a-t-il à l’œuvre, en Dieu, seulement la procession de l’Intelligence (et du Verbe) et celle de la Volonté (et de l’Amour) ? Pourquoi n’y aurait-il pas d’autres sortes de « processions » ? Thomas d’Aquin soulève, rhétoriquement, cette interrogation. « Il pourrait sembler qu’en Dieu il n’y ait pas seulement quatre relations réelles : paternité et filiation, spiration et procession. En effet, on peut considérer en Dieu des relations de connaissant à connu, de voulant à voulu : relations réelles, à ce qu’il semble. Il y a donc plus de quatre relations réelles en Dieu ». Mais aussitôt il réfute cette hypothèse : « Il semblerait plutôt qu’il y en a moins que quatre. Car selon Aristoteviii, ‘c’est un seul et même chemin qui va d’Athènes à Thèbes et de Thèbes à Athènes’. pareillement, c’est une seule et même relation qui va du père au fils : celle qu’on nomme ‘paternité’ ; et qui va du fils au père : on la nomme alors ‘filiation’. A ce compte, il n’y a pas quatre relations en Dieuix. » Alors, combien y a-t-il de « personnes » (ou, ce qui revient au même, de « relationsx ») en Dieu ? Pour les Chrétiens, il y en a trois (Père, Fils, Esprit)xi, alors que les Juifs cabalistes disent qu’il y en a quatre (Père, Mère, Fils, Fille).

    Malgré l’apparente familiarité des métaphores utilisées, si anthropomorphiques, il faut souligner que ces questions restent extraordinairement difficiles. D’où la nécessité d’avancer avec prudence. « Des formules inconsidérées font encourir le reproche d’hérésie, dit S. Jérômexii. Donc, quand on parle de la Trinité, il faut procéder avec précaution et modestie : ‘Nulle part, dit S. Augustin, l’erreur n’est plus dangereuse, la recherche plus laborieuse, la découverte plus fructueusexiii.’ Or dans nos énoncés touchant la Trinité, nous avons à nous garder de deux erreurs opposées entre lesquelles il faut nous frayer une voie sûre : l’erreur d’Arius qui enseigne, avec la trinité des Personnes, une trinité de substances ; et celle de Sabellius, qui enseigne, avec l’unité d’essence, l’unité de personne. Pour écarter l’erreur d’Arius, on évitera de parler de ‘diversité’ ou de ‘différence’ en Dieu ; ce serait ruiner l’unité d’essence. Mais nous pouvons faire appel au terme de ‘distinction’, en raison de l’opposition relative ; c’est en ce dernier sens qu’on entendra les expressions de ‘diversité’ ou ‘différence’ des personnes […] ‘Chez le Père et le Fils, dit S. Ambroise, la déité est une et sans divergencexiv’. Et d’après S. Hilairexv, il n’y a rien de séparable en Dieu. Pour écarter d’autre part l’erreur de Sabellius, nous éviterons le mot singularitas (solitude), qui nierait la communicabilité de l’essence divine : d’après S. Hilaire en effet, c’est un sacrilège d’appeler le Père et le Fils ‘un dieu solitaire’. Nous éviterons aussi le terme ‘unique’, qui nierait la pluralité des Personnes ; S. Hilairexvi dit ainsi que ‘solitaire’, ‘unique ‘ sont exclus de Dieuxvii.» Dans cet épais buisson de difficultés, une constante demeure : l’impossibilité de parvenir par la seule raison naturelle à la connaissance de la Trinité. S. Hilaire écrit : « Que l’homme se garde bien de penser que son intelligence puisse atteindre le mystère de la génération divinexviii ! » Et S. Ambroise abonde en ce sens : « Impossible de savoir le secret de cette génération. La pensée y défaille, la voix se taitxix. » Thomas d’Aquin explique : « Par sa raison naturelle, l’homme ne peut arriver à connaître Dieu qu’à partir des créatures. Or les créatures conduisent à la connaissance de Dieu, comme les effets à leur cause. On ne pourra donc connaître de Dieu, par la raison naturelle, que ce qui lui appartient nécessairement à titre de principe de tous les êtres […] La raison naturelle pourra donc connaître de Dieu ce qui a trait à l’unité d’essence, et non ce qui a trait à la distinction des Personnesxx

    Un. Deux. Trois. Quatre ? Ces quatre nombre « naturels » sont encore beaucoup trop élémentaires, au fond. S’ils ont pour avantage de ne pas trop égarer le chercheur par leur simplicité apparente, et si les métaphores qu’ils incarnent sont en réalité moins numériques que symboliques, ils ne font cependant qu’effleurer la profondeur du mystère.

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    iLe Zohar. Le Livre de Ruth. 78 c. Traduit de l’hébreu et de l’araméen par Charles Mopsik. Ed. Verdier, 1987, p. 82-83. (J’ai légèrement modifié la traduction en employant le mot « souffle » à la place du mot « respir » choisi par C. Mopsik).

    iiA la place du mot « »souffle » peuvent aussi être employés les mots « respir » ou « spiration ».

    iiiLe Zohar. Le Livre de Ruth. 82 c. Traduit de l’hébreu et de l’araméen par Charles Mopsik. Ed. Verdier, 1987, p. 125-126

    iv Le Tétragramme n’est en fait que relativement « indicible ». Il ne peut être prononcé à voix haute, – sauf une fois l’an, par le Grand prêtre, dans le Saint des saints du Temple de Jérusalem. Il n’est donc pas essentiellement ou absolument indicible. Son énonciation est réservée au Grand prêtre, dans certaines occasions.

    v S. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 27 Art. 2, Rép.

    viS. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 27 Art. 3, Rép.

    viiS. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 27 Art. 4, Rép.

    viiiAristote, III Phys. III 4 (202 b 13)

    ixS. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 28 Art. 4, Contr.

    xComme déjà dit, pour Thomas d’Aquin : « Nous avons montré que le terme ‘personne’ signifie en Dieu la relation en tant que réalité subsistant dans la nature divine. » S. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 30 Art. 1, Rép.

    xi« On lit dans la 1ère lettre de S. Jean (5,7) : ‘Ils sont trois qui témoignent dans le ciel : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit.’ Et si l’on demande : Trois quoi ? On répond : Trois Personnes, comme S. Augustin l’expose. Il y a donc seulement trois personnes en Dieu. » S. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 30 Art. 2, Contr.

    xiiCf. Pierre Lombard, Sent. IV, D.13, ch.2

    xiiiS. Augustin, De Trinit. 3. PL 42, 822. BA 15,97

    xivDe Fide I, 2. PL 16,555

    xvDe Trin. VIII PL 10,233

    xviIbid. PL 10,233

    xviiS. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 31 Art. 2, Rép.

    xviiiDe Trin., II.. PL 10,58

    xix De Fide I, 10. PL 16,555

    xxS. Thomas d’Aquin. Somme théologique I, Q. 32 Art. 1, Rép.

    La réalité est-elle hermétique ?


    « Glutinum mundi » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Depuis des âges anciens, nombre d’intuitions premières, qualifiées ensuite d’« hermétiques », ont germé sans discontinuer dans le for intérieur des plus grands esprits de l’Humanité. Aujourd’hui encore, ces intuitions se laissent entrevoir à travers la divulgation précautionneuse de quelques vues, jadis secrètes, et en réalité immanentes à toute âme humaine. Dans son Histoire de la philosophie hermétique, l’abbé Lenglet Dufrennois a décrit minutieusement l’histoire longue de ces idées venues d’un Orient reculé, éclaté, divers. Il fait remonter leur origine à Noé lui-même et aux célèbres Égyptiens que furent Thôt, le fils fabuleux d’Osiris, et Siphoas, le « second Thôt », plus connu sous le nom d’« Hermès Trismégiste ». Il n’hésita pas à attribuer la responsabilité de la transmission ultérieure de ces idées à Moïse même, puis à des philosophes grecs (comme Platon), et beaucoup plus tard à des philosophes arabes (comme Avicenne) et persans (comme Geber, qui passe d’ailleurs pour avoir été le premier « chimiste » de l’Histoire). Au bout de cette chaîne de passeurs antiques, apparut dans l’Occident médiéval une kyrielle de savants, de philosophes et de théologiens, eux aussi préoccupés par l’approfondissement et l’élucidation de ces questions anciennes : Roger Bacon, Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve, Thomas d’Aquin, Alain de Lisle, Raymond Lulle, le pape Jean XXII, Jean de Meun, Jean de Rupescissa, Nicolas Flamel, Jean Cremer, Basile Valentin, Jacques Cœur, Bernard Trevisan, Thomas Northon, le cardinal Cusa, Trithème, et, plus tard, à partir du 16e siècle, Jean Aurelio Augurelli, Henri Corneille Agrippa, Paracelse, Georges Agricola, Denis Zacaïre, Edouard Felley, Jean-Baptiste Nazari, Thomas Erastus, Blaise de Vigenère, Michel Sendivogius. Cette litanie de noms, fort partielle, mais bariolée de consonances baroques, possède une sorte de charme phatique. Certains de ces noms sont fort connus. Albert le Grand (1193-1280), par exemple, fut certes qualifié de « magicien », mais il était surtout un grand philosophe et un plus grand théologien encore : « Albertus fuit Magnus in Magia, Major in Philosophia et Maximus in Theologia. » (Chronicon magnum Belgicum, 1480). D’autres noms, plus obscurs, semblent tirés artificiellement de la poussière des manuscrits, et n’évoquent sans doute plus rien pour le lecteur d’aujourd’hui. Pourtant, les savants et les philosophes qui portaient ces noms partageaient tous une même passion pour l’« Alchimie », et plus encore pour l’idée fondamentale que celle-ci cherchait à promouvoir et à mettre en lumière. Quelle était cette idée ? Avant de répondre, il faut rappeler que notre époque est fort peu propice au traitement, même distancié, des questions « alchimiques », désormais décriées, et indûment rabaissées. En 1854, Louis Figuier écrivait déjà dans son ouvrage L’Alchimie et les alchimistes, avec une sorte de commisération : « L’Alchimie fût-elle le plus insigne monument de la folie des hommes, son étude n’en serait point encore à négliger. Il est bon de suivre l’activité de la pensée jusque dans ses aberrations les plus étranges. » L’Alchimie n’est certes pas « à négliger », non pas parce qu’elle serait une illustration de la folie des hommes ou de l’aberration de certaines pensées humaines, mais parce qu’elle incarne en réalité une vérité divine, un sacré secret, dont il a été interdit de tout temps de révéler la teneur en public, mais qui n’a jamais cessé de hanter certains esprits prédisposés. Les chercheurs de vérité, jadis, entretenaient tous soigneusement l’obscurité à son égard. Il leur fallait rester impénétrables, et l’on ne faisait pas mystère de la volonté de garder toujours intact ce mystère. La clarté était suspecte, l’obscurité propice. « Quand les philosophes parlent sans détours, je me défie de leurs paroles ; quand ils s’expliquent par énigmes, je réfléchis », disait Guy de Schroeder. Arnaud de Villeneuve avait des mots encore plus durs : « Cache ce livre dans ton sein, et ne le mets point entre les mains des impies, car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut pas jeter cette perle aux pourceaux, car c’est un don de Dieu. » Quant à Roger Bacon, il avait pour principe « qu’on devait tenir cachés tous les secrets de la nature et de l’art que l’on découvrait, sans jamais les révéler, parce que ceux à qui on les communiquerait, pourraient en abuser, ou pour leur propre perte, ou même au détriment de la société. » De ces secrets, on peut en parler un peu, dans certaines conditions, mais ensuite : motus et mutité !… « J’ai maintenant assez parlé, j’ai enseigné notre secret d’une manière si claire et si précise, qu’en dire un peu plus, ce serait vouloir s’enfoncer dans l’enfer », confie Basile Valentin dans son livre, Char de triomphe de l’antimoine.

    L’idée fondamentale qui réunit depuis des siècles les physiciens, les chimistes, les alchimistes, les philosophes, les théologiens, les poètes, est qu’existe véritablement une « sagesse du monde ». Celle-ci opère de façon immanente en tant que fondement invisible de l’univers, mais elle reste encore entièrement à découvrir. D’autres préfèrent parler de « lois » ordonnant et structurant le monde. Cette idée fait partie de croyances souvent implicites, mais largement partagées par la plupart des scientifiques modernes, et même par ceux d’entre eux qui sont les plus réticents à toute pensée proprement métaphysique. Cette idée première est l’idée qu’il y a un ordre caché, profond, indicible, qui fait tenir ensemble toutes les choses qui sont dans l’univers, lesquelles sont ainsi subsumées sous l’idée plus générale, et en fait très abstraite, d’« univers » ou de « cosmos ». Pour faire allusion à cet ordre implicite, Einstein disait que « Dieu ne joue pas aux dés ». Pour les cosmologistes modernes, si un tel « ordre » n’existait pas, l’univers tout entier n’aurait pu survivre plus d’un milliardième de seconde après le « Big Bang ». Il aurait été immédiatement anéanti après sa création. Cet ordre caché sert donc de « glu du monde » (glutinum mundi) et le fait durer. Quelle est la nature de cette « glu » ? La connaissance hermétique se donne pour tâche de la décrire. « La Philosophie hermétique n’est autre chose que la Cognoissance de l’Âme Générale du Monde déterminable en sa généralité et universalité » affirme M.I. Collesson dans L’idée parfaite de la philosophie hermétique (Paris, 1631). Les alchimistes ont cherché longtemps pour leur part, et sans succès il faut bien le dire, la « pierre philosophale ». Cette pierre philosophale n’était autre chose qu’une métaphore. Ce n’était qu’un miroir dans lequel ils cherchaient à apercevoir la « sagesse du monde » déjà évoquée, et laquelle est un autre nom pour la « glu » en question. Thomas Norton écrit dans son Crede mihi: « La pierre des philosophes porte à chacun secours dans les besoins ; elle dépouille l’homme de la vaine gloire, de l’espérance et de la crainte ; elle ôte l’ambition, la violence et l’excès des désirs ; elle adoucit les plus dures adversités. » Noble programme !… A la même époque, au commencement des temps dits « modernes », Luther apporta lui aussi sa caution à la « science hermétique », « à cause des magnifiques comparaisons qu’elle nous offre avec la résurrection des morts au jour dernier. » Luther considérait donc la résurrection comme une sorte d’opération alchimique, ou comme une transmutation de portée eschatologique. Les métaphores enflent vite dans le contexte et prennent des proportions imprévues… Les esprits les plus différents y trouvent le miroir de leur désir.

    Mais, depuis Luther, il se trouve que l’époque moderne a presque complètement perdu le sens du secret, l’intuition des arcanes. Elle a oublié qu’elle se rattache par mille fibres à des millénaires d’antiques sagesses, pendant lesquels les esprits les plus brillants et les plus profonds se sont interrogés sans relâche sur les terreurs de l’âme et ses espoirs les plus fous. Notre curieuse et assez vaine époque, malgré ses excès en tous genres, a en réalité élidé le sens de la véritable démesure, celle de la transcendance de la physique et de la métaphysique. Elle a perdu toute idée des réalités transcendantes, et de toutes les choses eschatologiques. Elle ne veut plus assouvir quelque désir de voir, même virtuellement, les origines premières et les fins dernières, ni initier ainsi un commencement d’appréhension de leurs indicibles implications.

    The Sibyl’s Obscure Depth


    « The Cumaean Sibyl »

    A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s articles: « Surpassing the Sibyl » and « Melankraira, ou la Conscience sibylline ».

    The E from Delphi


    « The Delphi Sibyl » by Michelangelo

    A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s Article: « De l’E de Delphes »