Le Socrate incapable


Socrate présente une figure difficilement surpassable, celle d’un héros éternel de la pensée philosophique. Mais dans sa vie même, il trouva pourtant son maître, – ou plutôt sa maîtresse, de son propre aveu.

Dans le Banquet, Socrate rapporte qu’une femme « étrangère », la dorienne Diotime, n’avait pas caché son doute pour les capacités limitées de Socrate quant aux questions réellement supérieures. Diotime lui avait affirmé, sans précaution oratoire excessive, qu’il ne savait rien des ‘plus grands mystères’, et qu’il n’était peut-être même pas capable de les comprendre…

Diotime avait commencé par inviter Socrate à « méditer sur l’étrange état où met l’amour de la renommée, et le désir de se ménager pour l’éternité du temps une gloire immortelle. »i

Parlant des « hommes féconds selon l’âme », que sont les poètes ou les inventeurs, comme Homère et Hésiode qui possèdent « l’immortalité de la gloire », ou encore Lycurgue, « sauvegarde de la Grèce », elle avait souligné leur soif de gloire, et leur désir d’immortalité. « C’est pour que leur mérite ne meure pas, c’est pour un tel glorieux renom, que tous les hommes font tout ce qu’ils font, et cela d’autant plus que meilleurs ils sont. C’est que l’immortalité est l’objet de leur amour ! »ii

Certes, l’amour de l’immortalité, c’est quelque chose que Socrate est encore en mesure de comprendre. Mais il y a des mystères bien plus élevés, et au-delà même, la ‘révélation’ dernière, la plus sublime qui soit…

« Or, les mystères d’amour, Socrate, ce sont ceux auxquels, sans doute, tu pourrais être toi-même initié. Quant aux derniers mystères et à la révélation, qui, à condition qu’on en suive droitement les degrés, sont le but de ces dernières démarches, je ne sais si tu es capable de les recevoir. Je te les expliquerai néanmoins, dit-elle. : pour ce qui est de moi, je ne ménagerai rien de mon zèle ; essaie, toi, de me suivre, si tu en es capable ! »iii.

L’ironie est patente. Non moindre est l’ironie sur soi-même dont témoigne Socrate, puisque c’est lui-même qui rapporte ces paroles provocantes de Diotime à son égard.

Diotime tient parole, et commence son explication. Pour quiconque s’efforce (s’il en est capable) d’atteindre la ‘révélation’, il faut commencer par dépasser « l’océan immense du beau » et même « l’amour sans bornes pour la sagesse ».

Il s’agit d’aller bien plus haut encore, pour enfin « apercevoir une certaine connaissance unique, dont la nature est d’être la connaissance de cette beauté dont je vais maintenant te parler »iv.

Et à nouveau l’ironie se fait cinglante.

« Efforce-toi, reprit-elle, de me prêter ton attention le plus que tu en seras capable. »v

Qu’est-ce qui est donc si difficile à apercevoir, et quelle est cette connaissance apparemment hors d’atteinte pour Socrate lui-même ?

Il s’agit de découvrir « la soudaine vision d’une beauté dont la nature est merveilleuse », une « beauté dont, premièrement l’existence est éternelle, étrangère à la génération comme à la corruption, à l’accroissement comme au décroissement ; qui, en second lieu, n’est pas belle à ce point de vue et laide à cet autre, pas davantage à tel moment et non à tel autre, ni non plus belle en comparaison avec ceci, laide en comparaison avec cela (…) mais bien plutôt elle se montrera à lui en elle-même et par elle-même, éternellement unie à elle-même dans l’unicité de sa nature formelle »vi.

Avec, pour but, cette « beauté surnaturelle », il faut « s’élever sans arrêt, comme au moyen d’échelons (…) jusqu’à cette science sublime, qui n’est science de rien d’autre que de ce beau surnaturel tout seul, et qu’ainsi, à la fin, on connaisse, isolément, l’essence même du beau. »vii

Diotime résume cette longue quête ainsi:

« C’est à ce point de l’existence, mon cher Socrate, dit l’étrangère de Mantinée, que, plus que partout ailleurs, la vie pour un homme vaut d’être vécue, quand il contemple le beau en lui-même ! Qu’il t’arrive un jour de le voir ! »viii

Il s’agit de « réussir à voir le beau en lui-même, dans son intégrité, dans sa pureté, sans mélange (…) et d’apercevoir, en lui-même, le beau divin dans l’unicité de sa nature formelle »ix .

C’est cela le but ultime, suprême : réussir à voir en soi-même le beau en lui-même, dans l’unicité de sa nature…

D’ailleurs, il ne s’agit pas de contempler seulement le Beau. Il faut encore s’unir à lui, de façon à « enfanter », et à devenir soi-même immortel…

Diotime dévoile enfin son idée la plus profonde :

« Conçois-tu que ce serait une vie misérable, celle de l’homme dont le regard se porte vers ce but sublime ; qui, au moyen de ce qu’il fautx, contemple ce sublime objet et s’unit à lui ? Ne réfléchis-tu pas, ajouta-t-elle, qu’en voyant le beau au moyen de ce par quoi il est visible, c’est là seulement qu’il réussira à enfanter, non pas des simulacres de vertu, car ce n’est pas avec un simulacre qu’il est en contact, mais une vertu authentique, puisque ce contact existe avec le réel authentique ? Or, à qui a enfanté, à qui a nourri une authentique vertu, n’appartient-il pas de devenir cher à la Divinité ? Et n’est-ce à celui-là, plus qu’à personne au monde, qu’il appartient de se rendre immortel ? »xi

Est-ce cela dont Socrate lui-même est « incapable » ? D’enfanter la vertu ?

iPlaton. Le Banquet. 208 c

iiPlaton. Le Banquet. 208 d,e

iiiPlaton. Le Banquet. 209 e, 210 a

ivPlaton. Le Banquet. 210 d

vPlaton. Le Banquet. 210 e

viPlaton. Le Banquet. 211 a,b

viiPlaton. Le Banquet. 211 c

viiiPlaton. Le Banquet. 211 d

ixPlaton. Le Banquet. 211 e

xPour ce faire, il faut « user de la pensée toute seule sans recourir ni à la vue, ni à aucune autre sensation, sans en traîner aucune à la remorque du raisonnement » et « se séparer de la totalité de son corps puisque celui-ci est ce qui trouble l’âme et qui l’empêche d’acquérir vérité et pensée, et de toucher au réel. » Phédon 65 e-66a

« Au-dedans de son âme chacun possède la puissance du savoir (…) et est capable , dirigé vers le réel, de soutenir la contemplation de ce qu’il y a dans le réel de plus lumineux. Or c’est cela, déclarons-nous le Bien » La République VII 518 c. « Le talent de penser a vraisemblablement part à quelque chose qui est beaucoup plus divin que n’importe quoi. » Ibid. 518 e

xiPlaton. Le Banquet. 212 a

Brain Neurochemistry and Mystic Visions


The birth of Dionysus is worth telling. There is a precise description of it in the Imagines of Philostratus the Elder.

“A cloud of fire, after enveloping the city of Thebes, tears on the palace of Cadmos where Zeus leads a happy life with Semele. Semele dies, and Dionysus is really born under the action of the flame.

We can see the erased image of Semele rising towards the sky, where the Muses will celebrate his arrival with songs. As for Dionysus, he starts from the mother’s womb, thus torn, and shining like a star, he makes the brilliance of the fire pale with his own. The flame opens, sketching around Dionysus the shape of a cave[which is covered with consecrated plants].

The propellers, the berries of ivy, the vines already strong, the stems of which we make the thyrsus cover their contours, and all this vegetation comes out of the ground so willingly, that it grows partly in the middle of the fire. And let us not be surprised that the earth lays on the flames like a crown of plants.”

Philostratus ignores the fact that Semele had wanted to see the face of Zeus, her lover, and that this was the cause of her death. Zeus, kept by a promise he had made to her to fulfill all her desires, was forced to show his face of light and fire when she made the request, knowing that by doing so he would kill her, in spite of himself.

But he didn’t want to let the child she was carrying die, which was also his. Zeus took Dionysus out of his mother’s womb and put him in the great light, in a cloud of fire. However, Dionysus himself was already a being of fire and light. Philostratus describes how Dionysus’ own fire « makes Zeus’ own fire pale ».

It should be noted above all that the divine fire of Dionysus does not consume the sacred bushes that envelop his body at the time of his birth.

In a different context, Moses sees a burning bush, which is not consumed either. The Bible gives little detail on how the bush behaves in flames.

Philostratus, on the other hand, is a little more precise: a « crown of plants » floats above the fire. The metaphor of the crown is reminiscent of an aura, a halo, or the laurels surrounding the hero’s head. Except Dionysus is not a hero, but a God.

The idea of plants burning without burning in a « fire » of divine origin is counter-intuitive.

It is possible that this idea is a hidden metaphor. The inner fire of some plants, such as Cannabis, or other psychotropic plants, is a kind of fire that affects the mind, burns it indeed, but does not (usually) consume it. This inner fire, caused by plants capable of inducing shamanic visions and even divine ecstasies, is one of the oldest ways to contemplate mysteries.

This is one of the most valuable lessons from the experiences reported by shamans in Asia, Africa, or America.

What explains the powerful affinity between psychotropic plants, human brain neurochemistry and these ecstatic, divine visions?

Why is brain chemistry capable of generating a ‘vision’ of God from psychotropic stimuli?

Why is the active ingredient of cannabis, THC (Δ9 – tetrahydrocannabinol), capable, by binding to the CB1 and CB2 receptors, of delivering man to ecstasy, and to the vision of the divine, under certain conditions?

New ways of investigating the brain should be able to be used to detect the brain regions activated during these visions.

There are two main categories of assumptions.

Either the psychotropic mechanism is entirely internal to the brain, depending only on neurobiological processes, which can get out of hand when they are somehow looped around themselves.

Either these neurobiological processes are in reality only a façade, more or less shaped throughout the evolution of the human brain. They hide or reveal, depending on the case, our direct perception of a world that is still mysterious, a parallel world, generally inaccessible to sensitivity and consciousness.

The neurochemical processes disinhibited by THC release the brain, and during ecstasy give it the opportunity to access a meta-world, usually veiled, but very real, existing independently of human consciousness.

In that assumption, the neurochemistry of cannabis does not then generate « visions » by itself; it is only a key that opens the consciousness to a world that is inaccessible, most of the time, to weak human capacities.