L’anthropologie du futur


 

Philippe Nemo affirme : « L’athéisme moderne est en train de mourir de sa belle mort»i. Il ajoute que « le nihilisme moderne » va bientôt, lui aussi, « perdre la partie ». La bonne nouvelle, prophétise-t-il, c’est qu’en conséquence une période de gloire va s’ouvrir pour l’esprit d’idéal, avec des possibilités infinies de développement de l’aventure humaine, en marche vers les plus hautes destinées…

Radieuse perspective.

Mais l’athéisme et le nihilisme « modernes » ont pourtant la vie dure. Ils ont occupé, presque sans partage, le devant de la scène en Occident pendant les deux derniers siècles.

Deux siècles seulement?

En matière d’anthropologie, rien ne vaut la mesure des temps longs.

On a trouvé des traces de pratiques religieuses datant d’il y a huit cent mille ans, dans les fouilles de Chou-Kou-Tien (Zhoukoudian ). Il y a huit mille siècles donc, l‘Homme dit « de Pékin », ou « Sinanthrope », peignait en rouge des crânes humains soigneusement préparés, et les installait en un cercle soigneusement composé à des fins cérémoniales. Pour évoquer quoi ? A l’adresse de qui ? Dans quel but ?

Il y a presque un million d’années, des hominidés de la région de Pékin pouvaient sans doute répondre à ces questions à leur manière, et pas nécessairement confusément, mais nous ne saurons rien de leur compréhension du monde.

Mais on peut inférer des indices laissés que la mort était pour eux déjà un mystère profond.

Des questions analogues se poseront sans doute encore aux anthropologues du futur, qui analyseront les quelques restes éventuellement présents dans un million d’années, conservés en quelques couches géologiques… L’anthropologie future, en admettant qu’une telle discipline ait encore un sens, tentera peut-être d’inférer à partir des traces de civilisations successivement « modernes », s’étendant sur dix ou quarante mille ans, entre ce que nous appelons le néolithique et la dite ‘anthropocène’, si l’‘athéisme’ et le ‘nihilisme’ faisaient alors figures de religion ?

C’est une expérience de pensée stimulante. Il faut s’efforcer de se projeter en imagination dans le lointain avenir tout en se rattachant par une ligne réflexive et mémorielle aux profondeurs encore accessibles du passé paléontologique. On peut tenter, pour tester notre capacité à nous représenter le ‘phénomène humain’, de dessiner une perspective de l’histoire du sentiment religieux, d’en jauger l’essence, d’en comprendre la nature et le fondement.

Quelques leçons provisoires, mais éventuellement généralisables à tous les temps, peuvent même être tirées. Écoutons Benjamin Constant : « L’époque où le sentiment religieux disparaît de l’âme des hommes est toujours voisine de celle de leur asservissement. Des peuples religieux ont pu être esclaves ; aucun peuple irréligieux n’est demeuré libre. »ii

Constant était sans illusion sur la nature humaine. « L’Inde, l’Éthiopie, l’Égypte, nous montrent l’espèce humaine asservie, décimée, et pour ainsi dire, parquée par les prêtres. »iii Les prêtres de l’antiquité étaient « condamnés à l’imposture », par leurs fonctions mêmes, qui impliquaient une communication constante avec les dieux, des oracles à rendre, – dont la justesse pouvait être aisément contrôlée a posteriori, sans compter les merveilles, les miracles et autres révélations. La fraude devait être, on l’imagine assez, une tentation permanente, sinon une nécessité vitale.

Quelles que soient les fraudes et les impostures passées et futures, la question la plus significative que les hommes de tous les temps se sont posée et se poseront reste celle du sens de la vie, pour un homme confronté au mystère de sa mort assurée.

« Pour défendre la liberté, on doit savoir immoler sa vie, et qu’y a-t-il de plus que la vie, pour qui ne voit au-delà que le néant ? Aussi quand le despotisme se rencontre avec l’absence du sentiment religieux, l’espèce humaine se prosterne dans la poudreiv, partout où la force se déploie. »v

Des vies et des morts absurdes, inutiles, inessentielles, écrasées par le despotisme, posent une question à laquelle ni l’athéisme, ni le nihilisme ne peuvent apporter la moindre réponse.

L’« athéisme » est peut-être déjà en train de « mourir de sa belle mort », si l’on en croit Nemo.

Cela ne veut pas dire que de cette mort, surgira quelque « théisme » prêt à vivre d’une nouvelle vie.

Le mystère ne peut se résoudre à des qualificatifs aussi élémentaires, simplifiés.

Dans un million d’années, il est à parier que toutes nos « philosophies », toutes nos « religions », n’apparaissent que comme des crânes rouges, en cercles oubliés.

iPhilippe Nemo. La belle mort de l’athéisme moderne. 2012

iiBenjamin Constant. De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. 1831

iiiIbid.

ivLa poussière, au 19ème siècle…

vIbid.

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