« Il est Kenji »


Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

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Kenji Goto, le journaliste japonais qui a été égorgé puis décapité par ISIS le 30 janvier 2015, s’était converti au christianisme en 1997, à l’âge de 30 ans. Il avait couvert comme journaliste de guerre de nombreux conflits en Afrique et au Moyen-Orient, et publié notamment des enquêtes sur les « diamants du sang » et les « enfants-soldats ». Il s’attachait à rendre compte de la vie des gens ordinaires pris dans des situations exceptionnelles. Il était retourné en Syrie en octobre 2014, malgré de nombreuses mises en garde du gouvernement japonais, et bien que sa femme vînt d’accoucher d’un second enfant. Il avait décidé, par sa connaissance du terrain, de tout faire pour venir en aide à son ami, Haruna Yukawa, qui était déjà prisonnier d’ISIS. Il fut enlevé le lendemain de son arrivée en Syrie. On connaît la suite.

À propos de sa foi chrétienne, il avait déclaré à la…

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Le même est la mort


Alors qu’il était ambulancier dans les tranchées de la première Guerre mondiale, Teilhard de Chardin, confronté à la pression mortifère, à l’énergie mortelle de l’Ennemi, a eu une idée géniale. Il a renversé le sens de cet événement monstrueux, la Guerre Mondiale. Il s’est mis à penser qu’elle était en fait le signe, le symptôme de « la montée de l’Autre ». L’Ennemi incarne le phénomène le plus profond, la réalité secrète de la genèse de l’esprit, ce que Teilhard appelait la « noogénèse ». La « noogénèse » c’est “l’irremplaçable marée cosmique qui, après avoir soulevé chacun de nous jusqu’à soi-même, travaille maintenant, au cours d’une pulsation nouvelle, à nous chasser hors de nous-mêmes: l’éternelle “montée de l’Autre” au sein de la masse humaine.”

Mais l’Autre, c’est aussi le non-humain et l’inhumain. Le défi est donc colossalement métaphysique…

C’est un phénomène personnel et aussi social : il y a une impossibilité croissante d’agir, de penser seuls. Pour être pleinement humains, nous nous trouvons forcés d’élargir la base de notre conscience et de notre être. Il faut s’augmenter d’une plus grande conscience de “l’Autre”. Refuser l’Autre – au moment où aujourd’hui plus que jamais la compression planétaire s’accroît— reviendrait à sombrer dans la nausée. “L’enfer c’est les autres” disait Sartre. Mais peut-on être encore sartrien dans une planète rétrécie ?

Pour Teilhard, l’allongement du rayon d’action individuelle réduit l’espace libre et augmente le sentiment de cette compression planétaire. Cette compression est à première vue inquiétante, mais en réalité positive car il y a une montée corrélative de la complexité et de la conscience. La compression est la douleur de l’enfantement, de la genèse. D’abord physique, la compression induit une compression psychique, qui exige une montée de la conscience.

L’espace vital se met à manquer. Nous étouffons. Nous nous heurtons les uns aux autres. Un être nouveau apparaît, émerge de cette friction, de ce heurt permanent, un “être nouveau”, “animé d’une vie propre”, qui est “l’Humanité partout en contact avec elle-même.”

C’est alors qu’émerge l’idée d’une possible “synthèse avec l’autre”. C’est l’idée que l’autre représente non une menace mais bien une chance, une porte de sortie face à l’impasse de l’individu autocentré. La conscience personnelle se met à combiner les grains de conscience de plusieurs personnes, de plusieurs consciences. La personne se dépasse et s’achève en synthèse, en communion.

Teilhard émet l’hypothèse de la formation d’un cerveau “entre tous les cerveaux humains”: “Ces cerveaux réunis entre eux forment une sorte de voûte, chaque cerveau devenant capable de percevoir avec les autres ce qui lui est échapperait s’il était réduit à sa seule capacité. Et la vision ainsi obtenue dépasse l’individu et ne peut être dépassée par lui.” [40]

Enfin, il faut s’attendre à une véritable “révolution mentale”, qui nous sépare des générations passées et nous relie au lointain avenir. Il s’agit bien de se prendre d’une sympathie authentique pour l’Autre, d’une véritable “chaleur” pour tous les autres, en tant que passagers du destin planétaire, mais aussi en tant que composantes de notre propre montée personnelle, et collective. Une autre Humanité surgit, dotée d’une vision commune.

Mais l’Autre, en tant qu’il peut être inhumain on non-humain, représente aussi un danger pour le soi. Danger de l’uniformité dans l’unification, et monstrueuses forces du “collectif”, “multiplicité” sans visage ni cœur. Moloch mondial des forces anonymes, irresponsables.

Il faut surmonter ce sentiment de danger. Il faut donner du sens à ces forces immenses qui sont à l’œuvre, il reste à les “réguler”, à les “orienter”. Mais selon quelles valeurs ? Nous n’avons pas la morale qu’il nous faudrait.

Nous sommes en retard d’une vision. Nous avons peur de la masse immense de l’humanité, laissée à elle-même, inquiétante, menaçante, sans direction.

La première réaction des individus et des peuples aux forces de compression et de friction est de tenter de se replier, de se rétracter sur un sanctuaire inattaquable, de garder les autres et les étrangers à distance.

Nous résistons à l’idée de la montée de l’Autre parce qu’elle semble nous chasser hors de nous-mêmes pour nous enfermer dans un cercle plus large et toujours plus vide, le cercle du “collectif”.

Simone Weil, en 1934, assimilait le collectif à un “Gros Animal”, de façon prémonitoire, lors de la montée du totalitarisme. Le collectif, multiple par nature, n’a ni pensée, ni cœur, ni visage.

Nous avons aujourd’hui particulièrement besoin d’une meilleure compréhension de ce que représente le “collectif mondial”. L’assemblée quantitative, numérique, de plus de six milliards d’individus est le plus “Gros Animal” planétaire possible. Personne ne peut dire ce dont cet « Animal » serait capable, et par exemple s’il pourrait engendrer un néo-totalitarisme mondial.

L’unité rêvée de l’humanité ne sera sans doute pas fondée sur une unique religion, une seule philosophie ou sur un seul gouvernement. Elle sera plutôt bâtie sur la diversité, le pluralisme. Mais la multiplicité, la diversité sont difficiles à garantir à l’âge de l’abstraction numérique, de l’abstraction dévorante du marché planétaire et du totalitarisme des « logiques » économiques et financières.

Le défi que nous devons relever est le suivant. Face à la mondialisation, face à l’abstraction des formes technocratiques de gouvernement, il faut préserver l’altérité et la diversité. Il faut en particulier surmonter le paradoxe qui consiste à mettre les techniques de l’information, porteuses de standardisation,  au service de la différence.

Mais la diversité et le pluralisme ne suffisent pas. Nous assistons à un phénomène colossal, la “compression” accélérée de la planète. Nous vivons dans un monde qui se resserre et se rétrécit, sous des cieux balisés de satellites, et dans des espaces quadrillés de capteurs et de réalités augmentées.

Le monde se comprime, il s’échauffe et se densifie. Le brassage humain n’est pas en soi un phénomène nouveau. Ce qui est nouveau, c’est la rapidité, l’intensité de ce serrage planétaire, la puissance de la mise en contact, l’intensité de la chaleur dégagée par la friction des peuples.

Cette compression ne provoque pas seulement une sensation d’étouffement. C’est aussi un facteur déclencheur de complexification, de convergence, d’unification.

Il s’agit d’une “compression de la couche pensante” selon l’expression de Teilhard de Chardin.

La compression planétaire augmente l’angoisse, la peur de sombrer dans la masse informe, de disparaître dans la laideur et l’uniformité. Mais elle produit aussi un sentiment d’exaltation, pour ceux qui ressentent dans toutes leurs fibres qu’ils participent à la poussée, à la montée de l’Histoire.

Moment-clé, où l’on pourrait prophétiser l’amorce d’une convergence des esprits, et même le réticent début d’une lente convergence des religions.

La notion teilhardienne de “compression planétaire” ne recouvre pas le concept de “mondialisation”. La mondialisation est d’essence spatiale, elle est faite d’expansion territoriale: il suffit d’évoquer les diverses formes de mondialisation que furent les impérialismes, les colonialismes et aujourd’hui la conquête des marchés et des réseaux.

La compression planétaire, porteuse de “convergence”, implique quant à elle une élévation de “température psychique”, et par là contribue à la genèse de la noosphère, au sein de la biosphère. Il s’agit bien d’une mondialisation, mais d’essence psychique, et même spirituelle, qui s’accompagne d’un accroissement de complexité et de conscience.

La complexité résulte d’une concentration, d’une densification de la matière psychique. Elle résulte de la mise en présence et de la concentration de multiples niveaux de réalité.

La conscience résulte aussi d’une tension psychique accrue. Toute conscience peut avoir foi en l’avenir, elle peut avoir ardeur à croître ou au contraire renoncer à croître. Elle peut résister plus ou moins à son propre désenchantement, à une sorte de nausée ontologique, un ennui ou une fatigue de soi. C’est la conscience qui peut décider de prendre “goût” au Monde, ou au contraire peut se laisser étouffer par lui. Lorsque, à certains moments de l’évolution, la tension de conscience croît dangereusement, ce sont cette foi, cette ardeur, ce goût de vivre et de grandir, qui font presque toute la différence.

La compression psychique n’est pas un phénomène individuel, c’est un phénomène social et même mondial. On ne peut converger seul. On ne peut converger qu’avec les autres. Nous sommes de plus en plus confrontés non seulement à la montée mondiale de l’autre, mais aussi à la perspective inévitable de nous “unifier” avec le monde des autres. Il vaudrait mieux que ce soit de bon gré, et que cette unification ne nous uniformise pas, par abstraction, par homogénéisation et par réduction au plus petit commun dénominateur,

La mondialisation actuelle est surtout d’ordre économique et technologique, et elle favorise une unification abstraite, numérique et numéraire, unidimensionnelle. La mondialisation culturelle, politique ou éthique, se fait encore attendre, car il y a toujours un retard de l’esprit sur l’événement. L’esprit est de nos jours particulièrement en retard, car les événements se précipitent. La mondialisation des esprits est bien moins avancée que la mondialisation des marchés et des procédures.

Mais la compression de la couche pensante commence à produire des effets.

La “noosphère” commence à prendre des formes tangibles, comme le cyberespace ou la naissance d’une sorte d’opinion publique mondiale. Teilhard rêvait d’une « sphère de consciences arc-boutées », et d’un « organe de super-vision » et de « super-idées » d’un « organisme pan-terrestre », muni d’un système propre de connexions et d’échanges internes, et d’un « réseau serré de liaisons planétaires ».

La montée psychique de la noosphère devait se traduire aussi pour lui par l’apparition d’une « mémoire collective » de l’humanité, par le développement d’un « réseau nerveux » enveloppant la Terre, et par l’émergence d’une « vision commune. »

Si on peut admettre qu’Internet est une préfiguration des grands réseaux nerveux dont nous aurons de plus en plus besoin pour gérer la planète, il faut cependant reconnaître que la vie du monde exige bien plus que cela, il lui faut une “vision commune”, un consensus planétaire. Il nous faut prendre conscience de notre destin collectif, de notre destin de convergence.

Qu’est-ce que la réalité de cette convergence implique pour notre compréhension du monde et pour nos perspectives d’action, qu’est-ce qu’elle entraîne comme conséquences politiques et philosophiques?

D’abord, elle signifie que l’humanité n’est plus une “abstraction”, la « chimère » que ridiculisaient les nominalistes. Par le moyen de la noosphère, l’humanité « sait » et « voit » qu’elle est un “Tout”, et une œuvre à accomplir. Elle possède enfin, au-dessus du “push” économique, le “pull” d’une puissance psychique, d’une vision rassurante. Nous entrons dans “l’âge de la Recherche”, la recherche d’une vision commune, d’un élan moral.

Pour conclure, je dirai qu’il y a certainement des idées qui peuvent mener le monde.

Le bien commun mondial est une idée abstraite, et même doublement abstraite — en tant que bien « commun » et en tant que bien « mondial ». Mais c’est aussi une idée efficace, capable de mobiliser politiquement les esprits. Contre les nominalismes, il faut croire à la force de ce type d’idées, à la puissance d’analyse qu’on peut leur associer, mais aussi à leur valeur de proposition, et de réveil des volontés.

L’humanité est en devenir, en genèse. Elle a besoin de comprendre son bien commun et de forger sa volonté générale. Rousseau ouvrit jadis son Contrat social  d’une phrase limpide: « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Aujourd’hui, l’homme est à nouveau dans les fers. Ce sont des fers mondiaux et abstraits, et l’humanité a besoin d’un nouveau contrat mondial.

Il n’est plus possible de reculer. Il nous faut bâtir la « grande ville du monde ».

La « grande ville du monde »? Pour quelle fin ?

Pour vivre, il faut une aptitude à la “mentalité élargie”, il faut sans cesse agrandir son cercle de pensée, s’exposer à la critique, et passer à l’action.

C’est grâce aux autres, les plus « autres » possibles, que nous pourrons avancer. C’est une idée contre-intuitive dans une époque de plus en plus réactionnaire et néo-fascisante.

Pourtant c’est la seule piste possible. Il faudra se rendre de plus en plus autre à soi-même pour mieux penser l’avenir. Car le même c’est la mort.

Le grand récit hermétique


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L’histoire des idées est riche de surprises en tous genres. Parmi les idées les plus saugrenues, les plus improbables, les plus déviantes, il en est qui ne cessent de surprendre aujourd’hui encore le plus blasé même, tant la démesure ou la folie semblent à l’œuvre, sous les apparences de la religion ou de la philosophie. Mais de quoi cette démesure est-elle le symptôme ? Cette question-là reste moderne.

J’aimerais ici interroger les rêves et les dérives de l’hermétisme depuis les âges les plus anciens, jusqu’à la modernité, et tenter de comprendre ce dont il témoigne, l’intuition fondamentale qui l’a fait jadis vivre dans l’esprit des plus grands, et ce qu’il révèle d’immanent dans les mécanismes de la pensée humaine.

L’abbé Lenglet Dufrennois a décrit dans son Histoire de la philosophie hermétique la longue histoire de ces idées venues d’un Orient reculé, éclaté, divers. Il remonte pour leur origine à Noé même, puis aux Égyptiens (avec Thôt, fils d’Osiris, et Siphoas, le « second Thôt », dit « Hermès Trismégiste »), à Moïse, aux Grecs, aux Arabes (Avicenne), aux Persans (Geber, qui passe d’ailleurs pour avoir été le premier « chimiste » de l’Histoire). Puis apparaît en occident toute une kyrielle de savants, philosophes et théologiens, préoccupés de ces anciennes questions: Morien, Roger Bacon, Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve, Thomas d’Aquin, Alain de Lisle, Raymond Lulle, le pape Jean XXII, Jean de Meun, Jean de Rupescissa, Nicolas Flamel, Jean Cremer, Basile Valentin, Jacques Cœur, Bernard Trevisan, Thomas Northon, le cardinal Cusa, Trithème, et à partir du 16ème siècle, Jean Aurelio Augurelli, Henri Corneille Agrippa, Paracelse, Georges Agricola, Denis Zacaïre, Edouard Felley, Jean-Baptiste Nazari, Thomas Erastus, Blaise de Vigenère, Michel Sendivogius. Cette litanie, fort partielle, possède, dirais-je, une sorte de poésie phatique.

Certains de ces noms sont fort connus, à juste titre. Ils se réfèrent à des découvreurs attestés, la plupart avec plusieurs cordes à leur lyre. Albert le Grand (1193-1280), par exemple, fut appelé « magicien », mais c’était aussi un grand philosophe et un plus grand théologien encore : « Albertus fuit Magnus in Magia, Major in Philosophia et Maximus in Theologia. » (Chronicon magnum Belgicum, 1480). D’autres noms semblent tirés artificiellement de la poussière des manuscrits, et n’évoquent plus grand chose.

Et pourtant ils partageaient tous une passion forte, une idée commune. Laquelle ?

Avant de répondre, j’aimerais prendre quelques précautions. Notre époque est peu propice au traitement, même distancié, de ces difficiles et ambitieuses questions. En 1854, Louis Figuier écrivait déjà: « L’Alchimie fût-elle le plus insigne monument de la folie des hommes, son étude n’en serait point encore à négliger. Il est bon de suivre l’activité de la pensée jusque dans ses aberrations les plus étranges. » (L’Alchimie et les alchimistes).

Mais il y a un autre aspect, le secret, le secret sacré. Il y a des choses qu’on ne peut pas révéler en public. Pourquoi ? Ces chercheurs de vérité entretenait tous soigneusement l’obscurité. Il fallait rester impénétrable, et l’on ne faisait pas mystère de la volonté de garder le mystère. La clarté était suspecte, l’obscurité propice. « Quand les philosophes parlent sans détours, je me défie de leurs paroles ; quand ils s’expliquent par énigmes, je réfléchis », dit Guy de Schroeder. Et Arnaud de Villeneuve a des mots encore plus durs : « Cache ce livre dans ton sein, et ne le mets point entre les mains des impies, car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut pas jeter cette perle aux pourceaux, car c’est un don de Dieu. » Quant à Roger Bacon, il avait pour principe « qu’on devait tenir cachés tous les secrets de la nature et de l’art que l’on découvrait, sans jamais les révéler, parce ceux à qui on les communiquerait, pourraient en abuser, ou pour leur propre perte, ou même au détriment de la société. »

On peut en dire un peu, mais ensuite motus. « J’ai maintenant assez parlé, j’ai enseigné notre secret d’une manière si claire et si précise, qu’en dire un peu plus, ce serait vouloir s’enfoncer dans l’enfer », confie Basile Valentin dans son Char de triomphe de l’antimoine.

L’idée fondamentale qui réunit depuis des siècles chimistes, alchimistes, philosophes, théologiens, poètes, est qu’il y a une « sagesse du monde », qui reste à découvrir. Avant de se récrier, notons que c’est encore, curieusement, mais exprimée dans le style ancien, la croyance implicite des scientifiques les plus réticents à toute pensée métaphysique. C’est l’idée qu’il y a un ordre caché, profond, indicible, qui fait tenir les choses ensemble. Einstein disait aussi que Dieu ne joue pas aux dés. Si un tel ordre n’existait pas d’ailleurs, le monde ne durerait pas plus d’un milliardième de seconde. Il volerait immédiatement en éclat. Il y a une « glu du monde » qui le fait durer. Quelle est cette « glu » ?

« La Philosophie hermétique n’est autre chose que la Cognoissance de l’Âme Générale du Monde déterminable en sa généralité et universalité » affirme M.I. Collesson dans L’idée parfaite de la philosophie hermétique (Paris, 1631). Les alchimistes ont cherché longtemps pour leur part, et sans succès il faut bien le dire, la « pierre philosophale ». Cette pierre philosophale n’était autre chose qu’une métaphore, ce n’était qu’un miroir dans lequel ils cherchaient à apercevoir la « sagesse du monde » déjà évoquée, et qui est un autre nom pour la « glu ». Thomas Norton écrit dans son Crede mihi: « La pierre des philosophes porte à chacun secours dans les besoins ; elle dépouille l’homme de la vaine gloire, de l’espérance et de la crainte ; elle ôte l’ambition, la violence et l’excès des désirs ; elle adoucit les plus dures adversités. » Noble programme.

A la même époque, Luther apporta sa caution à cette « science hermétique », « à cause des magnifiques comparaisons qu’elle nous offre avec la résurrection des morts au jour dernier. »

Les métaphores s’emballent vite dans ce contexte. Les esprits les plus différents y trouvent le miroir de leur désir. Luther considère la résurrection comme une opération alchimique, comme une transmutation d’un ordre supérieur. On peut tourner l’alchimie en dérision, et la résurrection aussi. Mais ce n’est pas mon sujet. Ici, mon propos n’est pas d’assener des vérités improbables. C’est de comprendre comment peut se créer une anthropologie du secret, une anthropologie des arcanes, une anthropologie des intuitions dernières. Projet presque impossible, voué aux railleries contemporaines. Pourtant il se rattache par mille fibres à des millénaires d’histoire humaine, il interroge quelques-unes des terreurs de l’âme et ses espoirs les plus fous. Curieuse époque, qui a presque complètement perdu le sens de la démesure, l’intuition des fins dernières, et le désir d’assouvir sa vision des premières de ces choses.