Dans
son livre L’Anneau,
ou la Pierre brillante, Jan
van Ruisbroeck, dit ‘l’Admirable’, un
moine
flamand du 14ème siècle, parle d’un certain degré de jouissance
qui
advient lors de
ce qu’il appelle le
‘sommeil en Dieu’.
Il place ce degré juste après celui du ‘repos’ de l’âme en possession de l’amour divin, et avant celui de son ‘trépas’ dans la ténèbre de Dieu, dans la profondeur de son abîme.
«
Il
y a encore trois degrés plus élevés qui fixent l’homme et le
rendent apte à jouir sans cesse de Dieu, et à prendre conscience de
lui chaque fois qu’il veut s’y appliquer. Le premier est le repos
pris en celui dont on jouit : et cela a lieu lorsque le bien-aimé
est vaincu par son bien-aimé, lorsqu’il est
possédé par lui d’amour pur et essentiel, lorsqu’enfin il tombe
amoureusement sur l’objet de son amour, de sorte que chacun jouit en
repos de la pleine possession de l’autre.
Le second degré
s’appelle un sommeil en Dieu, qui a lieu lorsque l’esprit se perd
lui-même, sans savoir ce qu’il devient, où il va et comment cela se
fait.
Le dernier degré dont on puisse parler est celui où
l’esprit contemple une ténèbre, où il ne peut pénétrer par la
raison. Là il se sent trépassé et perdu, et un avec Dieu sans
différence ni distinction. Et en cette unité, c’est Dieu même qui
devient sa paix, sa jouissance et son repos. Aussi est-ce là une
profondeur d’abîme, où l’esprit doit trépasser en béatitude et
revivre à nouveau en vertus, ainsi que l’amour et sa touche le
commandent.»i
Pour décrire les différents niveaux de rencontre avec la divinité, Ruysbroeck utilise des métaphores mimant trois degrés croissants de passivité de la conscience : le degré de l’indolence, du relâchement ou de la torpeur, ensuite le degré de la léthargie, de l’assoupissement ou de l’endormissement, et enfin le degré du trépas, de la perte ou de la disparition.
Dans
le premier degré, l’âme « se repose », dans le second
elle « sommeille », et dans le troisième, elle
« trépasse ».
Dans
le même ouvrage, Ruysbroeck
utilise également
un
tout
autre
registre de métaphores, beaucoup
plus ‘actives’,
impliquant
soit des mouvements ‘vers le bas’ (plongée dans
l’abîme sans fond,
engloutissement, immersion, liquéfaction, fusion, union
insondable)
soit des
mouvements ‘vers
le haut’ (dépassement, embrasement, élévation, surélévation)
:
« Comprenez
bien, vous qui désirez vivre de la vie de l’esprit, car je ne
m’adresse à nul autre. Lorsque l’union avec Dieu que l’homme
spirituel ressent en lui-même apparaît à son esprit comme
insondable, c’est-à-dire d’une profondeur, d’une hauteur, d’une
longueur et d’une largeur qui dépassent toute mesure; cet homme
s’aperçoit en même temps que par l’amour il est lui-même plongé
en cette profondeur, élevé jusqu’à cette hauteur, perdu en cette
longueur, errant en cette largeur, habitant enfin lui-même en celui
qu’il connaît et qui cependant dépasse toute connaissance. De plus,
il se voit comme englouti lui-même dans l’unité, par le sentiment
intime de son union, et comme plongé dans l’être vivant de Dieu,
par la mort à toutes choses. Et là il se sent une même vie avec
Dieu, et c’est le fondement et la première qualité d’une vie
contemplative.
(…)
C’est en cet amour que nous voulons brûler et nous consumer sans
fin, pour l’éternité; car là se trouve la béatitude de tous les
esprits. C’est pourquoi nous devons établir toute notre vie sur un
abîme sans fond, afin de pouvoir éternellement nous plonger dans
l’amour et nous immerger dans la profondeur insondable.
Et avec le même amour nous nous élèverons
et surélèverons
nous-mêmes jusqu’à la hauteur incompréhensible. Nous nous
égarerons dans l’amour sans mode et nous nous perdrons dans la
largeur sans mesure de la divine charité. Là ce sera l’écoulement
et l’immersion dans les délices inconnues de la bonté et de la
richesse de Dieu. Nous serons fondus et liquéfiés, engloutis et
immergés éternellement dans sa gloire.
Par toutes ces
comparaisons je veux montrer au contemplatif ce qu’il est et ce qu’il
pratique; mais nul autre ne saurait comprendre, car personne ne peut
enseigner à ceux qui l’ignorent la vie contemplative. Dès que se
révèle au contraire à l’esprit l’éternelle vérité, l’on apprend
à connaître tout ce qui est utile.»ii
Des
métaphores évoquant l’abîme ou l’engloutissement, ou
au contraire l’incandescence
et l’embrasement,
peuvent
paraître
tout-à-fait
appropriées,
a
priori,
à l’intensité
supposée
d’une
rencontre avec le divin.
Mais
les images, si
différentes,
et si contraires
apparemment,
du ‘repos’, du ‘sommeil’ ou de la ‘nuit’, que
Ruysbroeck se
plaît à mobiliser, semblent nécessaires
pour
exprimer certains
aspects inexplicables
et ineffables
de cette rencontre.
Il
faut souligner qu’historiquement,
Ruysbroeck
n’est pas le seul à exploiter ce champ
de métaphores.
Avant
lui,
et bien après lui, jusqu’à
nos jours, l’on
peut
relever
l’usage
de
ces mêmes
images
chez
d’autres
chercheurs
et
chercheuses d’absolu.
Ainsi,
Angèle
de Foligno, mystique
italienne du 13ème siècle, explique
qu’elle a commencé
le
long voyage au bout de
son « enfer », de ses « tourments » et de son
« désespoir » – en
« se prélassant » et en « dormant » :
« Je
faisais mine d’être pauvre extérieurement et de coucher sur la
dure, alors que je n’avais de cesse de me
prélasser
et de dormir,
couchant sur des piles de couvertures qu’au matin je faisais
enlever pour que personne ne
les vît. Voyez le diable que j’ai en mon âme et la malice qui est
en mon cœur. Écoutez
bien : je suis l’hypocrisie, fille du diable. Je
me nomme celle
qui
ment;
je me nomme l’abomination de Dieu ! Je me disais fille d’oraison,
j’étais fille de colère, et d’enfer et d’orgueil. Je me présentais
comme ayant Dieu dans mon âme, et sa joie dans ma cellule, j’avais
le diable dans ma cellule, et le diable dans mon âme. Sachez que
j’ai passé ma vie à chercher une réputation de sainteté: sachez,
en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les infamies de
mon cœur,
j’ai trompé des nations. Homicide,
voilà mon nom ! Homicide des âmes, homicide de mon âme !»iii
Sept
siècles plus tard, Emil
Cioran, un écrivain roumain d’expression
française, cisèle
des formules où les plantes se
prélassent
en
Dieu, et
les hommes se
prélassent dans
l’éperdu
ou dans l’être,
et
font même
la
sieste
en Dieu.
« Les
plantes, mieux que les bêtes, jubilent d’être créées :
l’ortie même respire encore en Dieu et s’y prélasse. »iv
« Se
prélasser dans l’éperdu, et, nomade abruti, se remodeler sur
Dieu, cet Apatride… »v
« Celui-là
seul se sauve qui sacrifie dons et talents pour que, dégagé de sa
qualité d’homme, il puisse se prélasser dans l’être. »vi
« Tournés
vers ce qui ne supporte pas le mot, ni ne veut y condescendre, nous
nous prélassons dans
un bonheur sans qualité, dans un frisson sans adjectif. Sieste
en Dieu… »vii
Dans
un sens entièrement différent, et même carrément polémique,
Cioran
utilise la même métaphore, mais apparemment à rebours :
« Imbus
de leurs crises de conscience, les chrétiens, tout contents qu’un
autre ait souffert pour eux, se
prélassent
à l’ombre du calvaire. »viii
Mais on peut lire ce passage ambigu de deux manières. Comme une fausse sécurité, ou bien comme une avancée dans la nuit.
L’ombre du calvaire n’est-elle pas en effet la nuit divine, par excellence, la nuit de l’absence absolue ? Compte tenu de l’ambivalence profonde du verbe « se prélasser », comment comprendre exactement l’expression « se prélasser à l’ombre du calvaire » ? Comme un pique-nique tranquille et gai sur le mont Golgotha ? Ou comme un exercice de ‘souveraineté sacrée’ au fond de la nuit christique ? Les deux lectures sont linguistiquement possibles. Si l’intention polémique de Cioran est patente, on peut lire, malgré elle, et malgré lui, tout autre chose.
Quoi
qu’il en soit, l’emploi
répété de cette expression de
la langue courante,
se
prélasser,
dans divers
contextes
de rencontre avec le divin, et
par des auteurs séparés par de nombreux siècles, surprend.
Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur l’histoire de ce
mot, pour
en saisir toutes les tonalités.
Le
dictionnaire
en ligne du CNRTL
donne
à se
prélasser un
premier sens, ‘vieilli’: « Prendre un air grave et
important.
Enfin
venaient les chantres et les chanoines ouvrant tous la bouche,
baissant les yeux et marchant au pas, en se prélassant dignement
dans leurs belles chasubles d’église (Flaub., Champs
et grèves,
1848, p.299). »
Selon le Littré, l’expression se prélasser signifie : « Affecter un air de dignité, de gravité fastueuse. L’âne se prélassant marche seul devant eux ix. »
Le
Dictionnaire
de l’Académie française
(8ème
édition) donne :
« Affecter
un air important; prendre toutes ses aises; se laisser aller
nonchalamment. Il
se prélasse dans sa nouvelle dignité. Ce nouveau riche se prélasse
dans une automobile de grand luxe. »
Dans
sa 9ème édition, l’origine étymologique est précisée. Le
mot vient
de ‘prélat’, et non de ‘lasser’ ou ‘délasser’: « Se
prélasser. XVIème
siècle, se
prélater puis
se
prélasser,
‘se comporter en prélat’. Dérivé de prélat,
avec influence plaisante de lasser.
Affecter un air important (vieilli). Il
se prélasse dans sa nouvelle dignité.
Dans la langue courante. Se laisser aller nonchalamment,
paresseusement, prendre ses aises. Se
prélasser dans son lit, sur une plage. Un chat se prélassant au
soleil. »x
La
gamme des sens est donc large, mais on
voit poindre
deux orientations, l’une
digne,
sacerdotale : « Affecter
un air de dignité, de gravité fastueuse. Se
comporter en prélat. Exercer
un sacerdoce souverain. »
L’autre
nettement plus relâchée : « Prendre
toutes ses aises; se laisser aller nonchalamment. »
Dans
quelle acception faut-il entendre l’emploi de ce mot par Cioran ?
La gravité ou la nonchalance ? L’exercice de la souveraineté
sacrée ou la
léthargie de la paresse ?
Curieusement,
la réponse n’est pas aussi aisée ou
spontanée qu’elle
devrait l’être. Il
semble que
les deux acceptions, malgré
leurs divergences,
conviennent également,
ce
qui est assez paradoxal.
C’est peut-être là que gît le commencement d’un mystère, celui de pouvoir « se prélasser » en Dieu, ou peut-être, au contraire, voir Dieu lui-même « se prélasser » en notre compagnie, — comme en témoigne là encore Angèle de Foligno :
« Je
regardai Celui qui parlait, pour le voir des yeux de l’esprit et des
yeux du corps ; je le vis ! Vous me demandez ce que je vis? C’était
quelque chose d’absolument vrai, c’était plein de majesté, c’était
immense, mais qu’était-ce? Je n’en sais rien ; c’était peut-être
le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il prononça encore
des paroles de douceur ; puis il s’éloigna. Son départ lui-même
eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en alla pas tout à
coup ; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense
douceur. »xi
Linguistiquement
parlant, pas de doute ! Si l’on en croit Littré et l’Académie
française, Dieu quitte Angèle en « se prélassant »
(c’est-à-dire en se retirant lentement, majestueusement, avec une
immense douceur).
Mais
cette
lenteur, cette douceur, Dieu ne
se la réserve pas. Il la
veut aussi pour
et en
Angèle, sous
la forme d’un « désir », d’une « faim »
et d’une « langueur » :
« Je ne doutais pas, et je sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me regardaient ; et mon âme puisa dans son regard la lumière. Qu’un saint descende du paradis, je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et comme il me cachait, disait-il, son amour, à cause de mon impuissance à la porter : « Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la force de porter votre amour. » Il répondit: « Tu aurais alors ton désir, et ta faim diminuerait. Ce que je veux, c’est ton désir, ta faim, ta langueur.»xii
Cioran, quant à lui, choisit les métaphores de la ‘mort’ et de la ‘dissolution’ pour traduire la même idée fondamentale du ‘retrait’ (de Dieu ou de l’âme) : « Nous devons, en nous forgeant une autre mort, une mort incompatible avec nos charognes, consentir à l’indémontrable, à l’idée que quelque chose existe. Le Rien était sans doute plus commode. Qu’il est malaisé de se dissoudre dans l’être. »xiii
En
effet ! Qu’il est malaisé de se dissoudre dans l’être,
tant l’être est « plein » de Dieu !
Angèle,
encore :
« Les
yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine
où j’embrassais tout l’univers, en deçà et au delà des mers, et
l’Océan, et l’abîme, et toutes choses, et je ne voyais rien nulle
part que la puissance divine ; le mode de la vision était absolument
inénarrable. Dans un transport d’admiration, je m’écriai : « Mais
il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers. » Aussitôt
l’univers me sembla petit. Je vis la puissance de Dieu qui ne le
remplissait pas seulement, mais qui débordait de tous les côtés.
‘Je
t’ai montré, dit-il, quelque
chose de ma puissance ; regarde
mon humilité’.
Je vis un abîme épouvantable de profondeur; c’était le mouvement
de Dieu vers l’homme et vers toutes choses. »xiv
Repos
dans l’être.
Langueur
de la plénitude.
Nuit
de l’abîme.
iJan
van Ruysbroeck. L’Anneau ou la Pierre Brillante. Ch. 13.
Œuvres. Traduction des Bénédictins de Saint Paul de Wisques,
Bruxelles, Vromant, 1928, T. III, p.270
iiJan
van
Ruysbroeck. L’Anneau ou la Pierre Brillante. Ch.3. Œuvres.
Traduction des Bénédictins de Saint Paul de Wisques, Bruxelles,
Vromant, 1928, T. III,
https://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Ruysbroek/Ruysbroeck/Tome3/anno1_7.html
iii
Angèle de Foligno. Le livre des visions et des
instructions.Traduction
Ernest Hello. Ch. 19
Tentations
et douleur.
https://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Foligno/Visions.html#_Toc514268088
ivCioran.
La
chute dans le temps. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de
la Pléiade, 2011, p.526
vCioran.
Syllogismes
de l’amertume. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la
Pléiade, 2011, p.260
viCioran.
La tentation d’exister.
Penser contre. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la
Pléiade, 2011, p.265
viiCioran.
La tentation d’exister.
Rages et
résignations. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la
Pléiade, 2011, p.414
viiiCioran.
La tentation d’exister.
Un peuple de
solitaires.
Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p.311
ixLa
Fontaine, Fables, III,1
xLe
site du CNRTL ajoute ces précisons étymologiques et historiques :
«Se
prélasser. 1532
réfl. «aller en prenant son temps» (Rabelais, Pantagruel,
XV, 158, éd. V. L. Saulnier, p.131); 2. id. «affecter
une gravité fastueuse» (Id., ibid.,
XX, 127, p.163). Dér. de prélat* avec
infl. plais. de lasser*.
Cf. prelater «exercer
un sacerdoce souverain» (av. 1543 Selve,
tr. Plutarque, Alcibiade,
76 rods Hug.), se
prelater «se
comporter en prélat» (1588 Montaigne, Essais,
III, X, éd. P. Villey et V. L. Saulnier, p.1011), dér. de prélat;
dés. -er;
l’homon. m. fr. prelater «faire
avancer, hâter» (ca 1380 Jean
Lefevre, Vieille,
273 ds T.-L.) est dér. du lat. praelatus,
part. passé de praeferre «porter
avant, devant».
xiAngèle
de Foligno. Le livre des visions et des
instructions.Traduction
Ernest Hello. Ch. 20
Pélerinage.
xiiAngèle
de Foligno. Le livre des visions et des
instructions.Traduction
Ernest Hello. Ch. 21
La
beauté.
xiiiCioran.
La tentation d’exister.
Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p.428
xivAngèle
de Foligno. Le livre des visions et des
instructions.Traduction
Ernest Hello. Ch. 22
La
puissance.
Partage (et 'agitprop' ...) :