
Aujourd’hui, c’est le septième jour du septième mois de l’année. Selon une tradition ancienne, c’est le jour de la rencontre annuelle de la Tisserande et du Bouvier, dans la nuit profonde du cosmos… Tout comme les mythes, notre être est changeant, fugitif, éphémère. Nous savons que nous venons du néant, et que nous y retournons bien vite, après une vie brève. Pris entre ces deux sortes de néant, qui ne sont peut-être pas de même nature, celui dont on vient et celui vers lequel on va, on fait parfois des pauses dans la course en avant ; on prend le temps de penser que nous sommes « là », que nous vivons, que nous pensons. On pense à ce que cela signifie d’être, à la fois, vivant et pensant. Sans doute, être et penser sont-ils intrinsèquement liés à la nature humaine, et ces verbes font-ils partie de l’essence d’Homo sapiens ? Il n’y a aucune raison de penser, en revanche, qu’Homo sapiens en ait le monopole. Il se pourrait bien que, de par le vaste univers, existent d’autres espèces d’êtres pensants. Sur la planète Terre, si étroite soit-elle, d’autres homininés et hominidés n’ont-ils pas déjà exploré cette voie, ou du moins défriché le terrain ? N’avaient-ils pas déjà le sentiment d’être vivant, auquel s’ajoutait quelque conscience d’être conscient ? La conscience est un concept aux infinies nuances. La conscience humaine, laquelle n’apparaît d’ailleurs qu’assez tardivement dans la petite enfance de l’être humain, offre une très grande diversité de niveaux. N’y aurait-il pas place, à l’échelle des temps cosmiques, pour des niveaux de conscience bien plus élevés que ceux dont l’espèce humaine peut se targuer ? A la limite, on pourrait concevoir des niveaux touchant à l’infini. Cette hypothèse, on ne peut la vérifier, c’est sûr. Pourtant, on peut au moins constater qu’elle a été faite de nombreuses fois, dans la courte histoire de l’humanité, et qu’elle correspond en gros à l’idée que l’on peut se faire du divin. L’idée d’une conscience infinie, ou divine, comment a-t-elle pu apparaître chez Homo sapiens ? Fut-ce à l’origine une vague intuition ? La dut-on à une révélation spécifique, réservée à des initiés ? Fut-elle logiquement déduite , à la suite d’un raisonnement impeccable ? Akhenaton, Moïse, Hésiode, Thalès, Bouddha, Platon, et tant d’autres, la liste est longue, furent-ils initiés individuellement à quelque vérité ? A une vérité si haute, si improbable, que nous autres, hommes du commun, n’aurions jamais soupçonné qu’elle pût être envisagée sérieusement, sans leurs témoignages ? La seule chose certaine, en ces matières opaques, c’est qu’après des millénaires de digressions et de commentaires, le mystère reste total, et la vérité élusive. Les matérialistes nient, quant à eux, le besoin de discuter de ces questions. Ils ont certes, eux aussi, voix au chapitre, c’est l’évidence, mais encore faudrait-il qu’ils restent cohérents avec eux-mêmes, si l’on veut poursuivre en bonne intelligence des échanges dialectiques avec eux. Si tout est matière, ou plutôt, si tout est énergie (E = mc2,), les matérialistes sont-ils en mesure d’expliquer l’origine de cette énergie ? Sa cause initiale ? Peuvent-ils d’ailleurs assurer que le concept de matière ou d’énergie est réellement univoque ? Sont-ils capables de déterminer s’il existe d’autres sortes d’énergie, des énergies d’une autre nature, par exemple une énergie créatrice, ou intellectuelle, ou spirituelle ? Ces autres types d’énergie, on en rencontre les manifestations et les effets tous les jours, mais les matérialistes veulent tout ramener à la seule matière. Or la matière n’existe pas en tant que telle, elle n’est on l’a dit qu’« énergie » ou « champ ». Peut-être donc existe-t-il d’autres sortes de matières, d’autres sortes de substances, correspondant à ces autres sortes d’énergie ? On ne peut l’exclure a priori. Si on généralise la formule E = mc2 à l’énergie créatrice, ou intellectuelle, ou spirituelle, celle-ci ne pourrait-elle être égale à quelque « substance » multipliée par le carré, ou le cube, de la vitesse de quelque « lumière » (intelligible), laquelle ne serait certes pas la lumière du soleil ou des étoiles, mais ressemblerait à la sorte d’illumination qui envahit notre conscience quand on découvre quelque chose à laquelle on n’avait encore jamais pensé ?
Quoi qu’il en soit, et quelle que soit la valeur de ces hypothèses, on ne pourra jamais empêcher les hommes de continuer de penser, ni dans notre sombre époque, ni dans le lointain avenir. Même dans une vie brève, il y a toujours quelque chance que soient irrésistiblement émises des pensées aux vastes implications, aux immenses prolongements. L’humanité est encore dans sa petite enfance, et déjà elle frôle l’extinction finale. Le risque est grand qu’elle succombe très bientôt à son propre manque d’intelligence et de sagesse. Les signaux d’alerte se multiplient. Tout le monde est plus ou moins conscient de la possibilité d’une catastrophe à venir, à très court terme (c’est-à-dire dans quelques secondes, à l’échelle des temps géologiques). La lâcheté abjecte du « politique » est ahurissante. Le silence des « démocrates » détricotant les misérables mesures qui gênent quelques groupes de pression est assourdissant. Que va-t-il arriver ? Une crise aigüe, climatique et planétaire, accompagnée d’une extinction générale des espèces ? Un feu nucléaire provoqué ou subi ? Une guerre civile mondiale ? Toutes ces hypothèses sont envisageables. Y aura-t-il une réaction des peuples, devant la mort imminente de la « civilisation » humaine ? On peut l’espérer, sans toutefois en être assuré.
Dans cet état d’incertitude, et pour contribuer à une sortie vers le haut, il faut continuer, et continuer encore, de penser, à la hauteur des enjeux, dont le plus basique est celui de la survie même de l’être (et particulièrement l’être humain, car l’être des tardigrades et celui des cafards résisteront sans doute mieux à la grande extinction…). Il faut aussi, condition essentielle à la survie biologique, continuer de penser à la survie de la pensée, dans un monde en péril de mort.
Dans cette vie, sur cette terre, nous « sommes » des êtres en sursis. Loin de nous contenter d’« être », et de « survivre », il nous faut « penser » aussi. En particulier, il nous faut penser que nous sommes des êtres pensants. Il nous faut penser à notre essence, à notre existence, à notre « fin ». Ces chemins de pensée ayant été empruntés depuis des millénaires, et continuant de l’être, il nous est difficile de revenir en arrière. En revanche, quelque chose nous pousse à aller toujours de l’avant, philosophiquement. Ce qui est acquis, semble-t-il, c’est que notre vie est reliée à ces deux idées, elle est intimement associée à ces deux verbes : être et penser. A l’étape suivante, il devient tentant de penser à l’origine même de cet être et de ce penser. Notre être propre, notre être si singulier, quoique pris dans le flux du temps, est, on l’a déjà dit, éminemment fugace ; mais il paraît aussi stable, en une certaine mesure, puisque notre je existe pour nous, et que notre moi dure, en notre conscience intime du moins… Notre moi semble rassembler en lui la totalité des moments vécus, même les plus insignifiants, comme une somme formant un tout, et comme une multiplicité forme une unité. Si l’être humain est emporté par le flot du temps qui passe, le moi est comme sa tête, laquelle surnage, laquelle s’essouffle, boit la tasse, tente encore d’aspirer quelque bouffée d’air, et pourrait même appeler à l’aide, si d’aventure elle voyait sur le fleuve du temps, ou sur ses rives, quelque autre être, attentif, et disposé à le secourir.
Le moi emporté dans le flux du temps construit son unité, et cette unité réside en moi, et pour moi. Malgré sa fragilité et sa fugacité, cette unité semble obéir à des lois stables (par exemple, la séquence de la naissance, de la vie, de la mort, etc.). L’existence même de ces lois semble octroyer une sorte de permanence au moi, lorsqu’il prend conscience de l’absolue permanence de lois qui le dépassent, le façonnent et l’accompagnent. Notre être est formé d’une multiplicité d’unités diverses, changeantes, comme celle du fœtus inconscient ou celle du vieillard conscient de sa fin proche… Ces unités s’excluent en un sens, et en un autre sens, elles s’ajoutent les unes aux autres, et elle présentent, par leur agrégat, la possibilité d’émergence d’un autre sens encore, plus subtil, plus indicible. Toutes ces unités, prises une à une, sont « intelligibles ». Mais leur totalité l’est-elle ? L’intelligence peut-elle s’appliquer à ce mystère de la totalité de l’être individuel, cette unique et indicible singularité-là ? L’intelligence, si sa puissance est assez grande, peut-elle dépasser l’opacité du mystère de l’être singulier, puis celle de l’être humain en général, puis celle de la vie se déployant dans les étendues cosmiques, et enfin le mystère même de l’être ? L’intelligence, si elle peut comprendre tout cela, peut-elle enfin se comprendre elle-même ? Peut-elle comprendre d’où elle vient ? Est-elle capable de se créer elle-même ? Est-elle capable de créer d’autres êtres intelligibles ? Est-elle capable de créer des êtres tout court ? Une unité intelligible, quelle qu’elle soit, est finie en tant que l’intelligence l’embrasse et la considère dans son unité, et dans son entièreté. Elle est finie au sens où elle est saisissable. Si elle ne l’était pas, elle serait infinie et insaisissable. Une unité intelligible est finie en tant qu’elle est singulière, elle est ainsi quelque chose de défini. Cela signifie qu’elle n’est pas tout ou n’importe quoi. Cela signifie qu’elle n’est pas infinie, ou qu’elle n’est pas indéfinie. Mais qui définit son caractère fini ? Qui place cette finitude-là dans le temps et dans l’espace ? Qui règne sur le fini (et sur l’infinité putative de la totalité des êtres finis) ? Serait-ce une Intelligence, capable de distinguer quant à elle le fini et l’infini, l’être et le non-être ? Une Intelligence, non seulement capable de les distinguer mais de les faire exister ? On pourra penser qu’une unité intelligible n’existe pas simplement en soi, mais qu’elle existe aussi pour quelqu’un d’intelligent, qui la comprend et lui donne un sens. Elle ne devient réelle, en un sens, que dans et par cet esprit intelligent qui la considère. Cette considération s’applique à chaque moi, à chaque sujet, à chaque je. L’unité du moi lui devient alors à lui-même intelligible en puissance, si cette unité peut être considérée (en acte) par un autre esprit intelligent. Par l’intelligence qui lui a été donnée avec l’être, le moi peut se considérer lui-même comme intelligible (en puissance). Bonne nouvelle ! Le moi a reçu ces deux dons, le don d’être et le don de se rendre compte de l’intelligibilité partielle de son être et de son moi, si éminemment singulier. Cependant ce n’est pas son intelligence qui forme son unité. Cette unité lui préexiste. D’où vient cette unité même, celle de cet être et de son intelligence ? Des quarks ? De l’ADN ? Du cosmos ? Des trous noirs ? De la logique immanente de quelque relativité générale ? Laissez-moi rire. Le matérialisme est décidément absurde. Il existe des formes éternelles, par exemple le point, la ligne, ou le cercle. Ou les séries de Taylor… Il faut qu’un être éternel soit pour qu’aient pu être façonnées de telles formes éternelles. Aucune forme éternelle ne peut être pensée indépendamment de l’idée d’un être éternel, et moins encore de son existence. Aucune forme éternelle ne peut jaillir d’un néant temporel. Et d’un néant éternel, rien, jamais, ne peut surgir.




























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