Poussière mentale


« Poussière mentale » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

L’une des théories les plus bizarres que j’ai rencontrées dans des ouvrages de « psychologie » est la théorie de la « poussière mentale » i, selon laquelle nos états mentaux auraient une structure composite, et seraient en dernière analyse constituée d’états élémentaires, de grains de poussière psychique, assemblés les uns aux autres. Les théoriciens de l’évolution considèrent habituellement que les structures chimiques inorganiques viennent en premier. Apparaissent ensuite les formes les plus primitives de vie animale et végétale, suivies de formes de vie dotées d’un certain degré de conscience, et enfin se présentent les formes variées que peut prendre la conscience humaine, plus ou moins différenciées par leur niveau de profondeur, ou d’élévation. Quant à l’existence de types de conscience tout autres, dépassant sans doute les capacités de compréhension humaine, on peut conjecturer qu’elle est fort probable, vu la vastitude du cosmos, et le nombre considérable des galaxies où d’autres formes de vie, et donc de conscience, ont pu se développer. S’ouvre là, à l’évidence, un champ immense de réflexion, où tout reste à découvrir. Les prochains millénaires nous donneront peut-être l’occasion de contacts avec des formes non-humaines de conscience, lesquelles ne seraient pas a priori de nature angélique ou divine, mais pourraient néanmoins transcender les consciences humaines (dont on voit trop nettement les limites actuelles).

En attendant ces temps futurs, et ces rencontres putatives, la tâche des théoriciens de l’évolution est relativement facile, tant qu’ils se consacrent seulement à l’examen de faits purement matériels, c’est-à-dire à l’étude des seuls phénomènes physiques, chimiques, biologiques. La seule véritable difficulté épistémologique se présente quand on tente de réconcilier en une hypothétique « théorie du Tout », la nature essentiellement « quantique » (et donc, non « continue » et non « déterministe ») de certains phénomènes, et la nature « classique » (et donc, « déterministe ») de certains autres. Même en l’absence d’une telle théorie du Tout, on a alors seulement affaire à la matière, à ses éléments, à leurs agrégations et à leurs séparations. Les « évolutionnistes » s’accrochent fermement à l’idée que toutes les formes anciennes d’existence et toutes les nouvelles formes qui pourraient apparaître à l’avenir ne sont en réalité rien d’autre que le résultat de la redistribution d’éléments originels et immuables. Les mêmes atomes qui, dispersés de manière chaotique, formaient la matière des nébuleuses, forment maintenant, après avoir été réarrangés, nos corps et nos cerveaux ; l’évolution des cerveaux, si on pouvait la retracer, ne serait que le récit de la manière dont les atomes en sont venus à être ainsi recombinés.

Cependant, avec l’avènement de la conscience, une nouvelle question se pose. Sont-ce des atomes qui, ultimement, forment la substance de la conscience, ou bien celle-ci s’apparente-t-elle à une substance entièrement nouvelle, apparaissant sur terre en chacun d’entre nous. Il faut reconnaître que l’on aurait bien du mal à situer l’élément « conscience »‘ dans le tableau périodique de Mendeleïev. La conscience possède une puissance si spécifique, si singulière, que l’on aurait eu bien du mal à prévoir qu’elle était déjà contenue (en puissance) dans la soupe de quarks du chaos originel, ou dans les premiers atomes, et plus encore sa portée et ses implications. De nos jours encore, il est difficile de ne pas méditer sur les raisons de l’échec continuel des neurosciences devant le « problème difficile de la conscience ». Autrement dit, comment des mouvements d’atomes peuvent-ils se transformer en sentiments, en idées, en intuitions? Même les plus acharnés partisans du matérialisme et du positivisme, lorsqu’ils comparent les faits matériels aux faits mentaux, ne peuvent que reconnaître l’existence d’un gouffre épistémologique et ontologique entre le monde psychique et le monde physique. La transformation des phénomènes biophysiques et biochimiques du cerveau en phénomènes psychiques, spécifiques de la conscience, est plus que mystérieuse, elle reste littéralement inconcevable. Lorsque l’on observe simultanément telles actions moléculaires ou neuronales et telles pensées ou tels sentiments, nous ne savons pas comment passer des unes aux autres, nous ne possédons aucun cadre conceptuel à ce sujet. La science aurait-elle trouvé ici des limites infranchissables à son pouvoir d’analyse et d’expérimentation? Jusqu’à présent, les principes de causalité et de continuité ont prouvé, dans de nombreux domaines de la science, leurs capacités explicatives et prédictives. Cependant, il reste difficile voire impossible de les appliquer pour tenter d’expliquer l’apparition de la conscience au sein du vivant. A contrario, il est d’ailleurs tout aussi délicat d’interpréter l’irruption de la conscience dans telle ou telle partie d’un univers a priori constitué de matière et d’énergie, comme étant associée à une substance tout autre, dont l’essence n’aurait justement rien de matériel ou d’énergétique.

A cela s’ajoute le problème cosmologique. Pour que l’évolution ait seulement pu « commencer », et pour qu’elle ait pu se dérouler sans heurts pendant 14 milliards d’années, depuis le Big Bang jusqu’à nos jours, une forme de « conscience » ou de « cohérence » a priori doit avoir été présente dès l’origine même du monde. Les théories sur l’existence de cette cohérence cosmologique se sont multipliées: créationnisme, dualisme, immanentisme, panpsychisme, cosmopsychisme, panenthéisme, hylozoïsme… Par exemple, les hylozoïstes supposent que tous les atomes de toutes les nébuleuses du cosmos doivent être liés à ce qui serait l’équivalent d’un atome psychique, c’est-à-dire un quantum primitif de conscience. La doctrine hylozoïste peut être compatible avec une philosophie de l’évolution. Mais l’une de ses conséquences est qu’il devrait exister un nombre infini de degrés de conscience, correspondant à tous les niveaux de complexité et d’agrégation que la poussière psychique primordiale pourrait engendrer. L’hylozoïsme n’est pas incompatible non plus avec ce qu’on appelle « l’esprit du temps », le « sentiment populaire », « l’opinion publique », qui peuvent s’apparenter à des sortes d’agrégations collectives de la « poussière » des pensées ou des sentiments individuels. Cependant nous savons aussi, intuitivement, que l’esprit, le sentiment ou l’opinion d’une foule ou d’un ensemble de personnes n’existe pas « en soi ». L' »esprit du temps » n’a pas de numéro de téléphone. Une quelconque multiplicité de consciences individuelles ne s’agglomère pas en une conscience réellement commune, existant par soi, et transcendant les individus. On aurait bien du mal à imaginer comment quelque poussière psychique ou quelque matière mentale diffuse pourrait prendre une forme réelle et subsister en tant que telle. Cela ne signifie pas, d’ailleurs, qu’une telle substance mentale n’existe pas d’une autre manière qu’en soi, tant pour des personnes singulières, que pour de vastes ensembles humains (nationaux, culturels, civilisationnels, religieux, idéologiques…). Sans exister en soi, la manière dont quelque substance mentale aurait de se rendre consciente, et de se rendre présente à travers des consciences (humaines), nécessiterait impérativement d’être « incarnée », en quelque sorte, dans chacune des consciences individuelles qu’elle est supposée baigner de son influence.

Il reste difficile de croire que des quanta de sentiments ou des quarks de concepts pourraient être coagulés et former des « champs » psychiques, contribuant ainsi à la substance des consciences humaines. Mais alors, de quoi les consciences sont-elles constituées, en dernière analyse? D’ailleurs, cette même question pourrait être posée à propos des « choses » du monde matériel. Du point de vue de l’éternité (sub speciae aeternitatis, ‒ si elle existe), aucune « chose » n’existe à proprement parler. En chaque « chose », il n’y a rien d’autre en réalité que des atomes, ou plutôt des quarks et des gluons, ainsi que des nuées d’autres sous-particules plus ou moins élémentaires. Ou même, il n’y a rien que des « cordes » uniquement constituées de pure énergie, selon la théorie dite des « cordes », précisément. Ces particules ou ces cordes élémentaires constituent la substance des « choses », des « objets » macroscopiques. Mais quelle est la vraie nature de ces « choses » ou de ces « objets », si les arrangements qui les rendent perceptibles et nommables se réduisent en dernière analyse à des amas provisoires de « cordes » microscopiques? La question est plus encore aiguë si la « chose » en question se trouve être la conscience (humaine ou non-humaine). Si l’on peut attribuer une conscience à des animalcules unicellulaires, alors des cellules individuelles peuvent aussi en avoir une, et par analogie, on devrait l’attribuer également aux cellules du cerveau, prises chacune individuellement, avant d’être considérées collectivement. Un neuroscientifique, additionnant diverses quantités de ces sortes de proto-consciences cellulaires, pourrait dès lors traiter la conscience et la pensée comme une sorte de « matière psychique », la dosant diversement, l’augmentant ou la diminuant, la manipulant à sa guise puis la stockant pour une réutilisation ultérieure ! Il est vrai que l’idée de poussière mentale ou de matière psychique se prête particulièrement bien à l' »esprit de l’époque », matérialiste et positiviste. Sans doute donc, le ton est donné, le mouvement de la recherche sera désormais lancé dans cette direction. Ce sera de plus en plus la doxa du futur. Mais pour quels résultats attendus? Il se peut aussi que d’autres paradigmes, complètement différents, paraissent plus prometteurs, et que des pistes entièrement inédites s’ouvrent, ou bien que d’anciens concepts, comme celui d’âme, reprennent du poil de la bête. Tout est possible. Ce dont on peut être assuré, cependant, c’est que le cerveau doit nécessairement fonctionner de manière coordonnée pour que des pensées cohérentes puissent surgir en son sein. Quant à la conscience, elle doit posséder en elle-même quelque principe actif lui permettant de se transformer, depuis son émergence dans ce monde, en une entité autonome, capable de dire « moi », et de se penser elle-même comme consciente, à moins de sombrer dans la schizophrénie ou dans la psychose. La conscience doit, par un processus essentiellement individualisé, acquérir une forme d’unité indissociable, une unité non composée de « parties ». Ceci étant acquis, peut-on faire l’hypothèse qu’un état particulier de la conscience puisse « correspondre » à un état spécifique du cerveau? Pourrait-on (du moins en théorie) décrire en détail, avec des techniques appropriées, à la fois des états de conscience, et des données capables de rendre compte de l’activité globale du cerveau, mais aussi de chaque neurone et de chaque cellule gliale. Si cela était possible, on pourrait peut-être croire qu’est alors établi l’isomorphisme entre l’entité unique et singulière de la « conscience », et la multiplicité que représente l’ensemble des cellules du cerveau. Ce serait là une manière d’exprimer une relation d’équivalence entre l’esprit (ou la conscience) et le cerveau (ou l’ensemble des cellules neuronales et gliales). Même si cela était possible, le problème ultime resterait cependant de comprendre pourquoi et comment des choses aussi disparates que les phénomènes mentaux et l’état des cellules neuronales et gliales peuvent être intrinsèquement liées. En bonne pratique scientifique, il faudrait que l’on puisse démontrer un lien direct entre un quantum mental, un fait psychique minimal, et une donnée d’observation cérébrale, ou neuronale ; et, réciproquement, il faudrait pouvoir prouver qu’un événement cérébral minimal peut être nécessairement lié à telle ou telle contrepartie mentale. Mais on est aujourd’hui loin du compte. L’ensemble des processus cérébraux n’est jamais, en tant que tel, réductible à un « fait » global que l’on puisse observer et enregistrer physiquement. En réalité, on ne peut observer qu’une certaine multitude de faits physiques, élémentaires, partiels, dont on ne peut pas garantir qu’ils aient la moindre signification pertinente quant à la notion même de « conscience ». D’ailleurs, ces faits élémentaires, ces éléments d’information, qui peut dire qu’ils représentent la réalité ultime de ce qu’il y a à percevoir? Ils pourraient subsumer sous eux, sans qu’on le soupçonne, une infinité de données appartenant à des niveaux plus élémentaires encore, et qui dépendraient pour être perçues et analysables du degré de sophistication et de résolution des scanners disponibles et des types d’imageries utilisées à une certaine époque. De ce point de vue, la notion même de « cerveau » semble n’être rien d’autre qu’un nom que nous donnons à la manière dont des milliards de cellules, ou des milliards de milliards de molécules, sont disposées dans certaines configurations plus ou moins significatives à une époque donnée, la notion de « signification » restant d’ailleurs à définir. Selon les principes d’une philosophie « mécaniste » ou « matérialiste » du cerveau, les seules réalités qui devraient être prises en compte d’un point de vue réellement scientifique sont les molécules, considérées une à une, ou bien, à une échelle supérieure, les cellules (neuronales et gliales), et leurs interactions. Mais pourquoi en rester à ces degrés de granularité? Pourquoi ne pas aller plus au fond des choses, et descendre au niveau des quarks? Réponse: c’est sans doute irréaliste, techniquement infaisable, et même, d’un point de vue épistémologique, intrinsèquement absurde. Dans ces conditions, nous n’aurions donc accès qu’à la sorte de science que nous permettent nos machines. Ce serait là un constat extrêmement frustrant. Notre « savoir » dépendrait de notre technologie, et non l’inverse… Quoi qu’il en soit, les types d’agrégats aujourd’hui disponibles, ceux qui permettent par exemple d’identifier diverses « zones » cervicales, et parfois de suivre le comportement de sous-ensembles de cellules neuronales ou gliales, semblent ne représenter que des artefacts provisoires, plus ou moins habillés de fictions langagières. On peut à bon droit douter fondamentalement de leur capacité à décrire l’essence même de la conscience. De telles fictions ne peuvent servir à améliorer l’intelligibilité de quelque état psychique que ce soit. Seule l’observation de faits véritablement physiques, irréfutables, et objectivement mis en relation causale avec des faits psychiques, pourrait (en théorie) remplir ce rôle. Mais quelle serait la nature de ces « faits »? Et à quel niveau de réalité faudrait-il effectivement descendre? Au niveau cellulaire? Au niveau moléculaire? Au niveau quantique? En fait, aucun de ces niveaux de réalité ne semble correspondre à des éléments dûment identifiables de la « conscience » ou de la « pensée » en acte.

Parvenu à ce stade de réflexion, on pourrait se contenter de célébrer le mystère de l’inconnaissable face à un tel monceau d’inconnues inconnaissables. Néanmoins, on peut aussi continuer de chercher d’autres hypothèses, d’autres pistes. William James a suggéré par exemple celle du « polyzoïsme », qui est une sorte de monadisme multiple. Selon cette théorie, chaque cellule cérébrale possède sa propre conscience individuelle, indépendante de celle des autres cellules. Toutes les consciences cellulaires sont individualisées mais aussi « isolées » les unes par rapport aux autres. Il existe cependant, parmi toutes les cellules, une cellule spéciale, une « monade » centrale, qui serait en quelque sorte la reine de la ruche cérébrale, et qui jouerait le rôle de glande pinéale de la conscience individuelle. Les événements de micro-conscience qui se passent dans toutes les cellules influencent physiquement cette monade archétypale ; en conjoignant leurs effets sur celle-ci, toutes les cellules combinent virtuellement leurs consciences élémentaires, et les agrègent en quelque sorte, par la fusion de leurs champs d’influence respectifs. La cellule-monade serait alors le support ultime de la « conscience », sans lequel aucune fusion ou intégration de l’ensemble des micro-phénomènes de consciences associés à chaque cellule cérébrale ne peut se produire. Cette théorie à la fois polyzoïste et hylozoïste contient peut-être des éléments de vérité. Le seul problème, c’est que du point de vue de l’observation fonctionnelle, comme de celui de l’anatomie, il n’existe dans le cerveau aucune cellule ou groupe de cellules qui jouisse d’une telle prééminence, tant anatomique que fonctionnelle, et qui puisse apparaître comme la clé de voûte ou le centre de gravité de l’ensemble du système de la conscience.

A ce point de l’analyse, on pourrait simplement proposer de se passer de tout ancrage cellulaire, ou physiologique, pour la « condensation » de la conscience dans le corps humain. Pourquoi en effet ne pas remplacer cette cellule-monade introuvable par le concept d' »âme », vieille idée certes, mais qui a l’avantage de traîner dans les consciences humaines (et aussi dans les inconscients) depuis plusieurs millénaires, et qui semble compatible avec toutes sortes de cultures, philosophies et religions, à l’exception récente de la modernité matérialiste et positiviste?… S’il existe des entités telles que l’âme, « animant » non seulement les êtres humains, mais aussi d’autres types d’êtres dans d’autres endroits de l’univers, on pourrait faire une hypothèse supplémentaire à leur sujet. On pourrait conjecturer que les âmes, par quelque mécanisme dont nous ignorons encore tout, peuvent être affectées par les multiples événements qui se déroulent dans le monde physique et matériel, et réciproquement, que les événements du monde physique et matériel peuvent les affecter d’une manière ou d’une autre. Les âmes ne seraient pas des monades solipsistes, mais des essences unes et simples, dont l’existence est cependant intriquée avec le reste du monde. Dans le cas d’un cerveau individuel, considéré à un moment donné, l’âme qui lui serait immédiatement et personnellement associée devrait lui être intriquée, par exemple par le biais de champs « noö-quantiques » ou par l’intermédiaire de corpuscules « psycho-quantiques » appropriés, qui restent à identifier. L’âme ainsi intriquée avec le cerveau pourrait impulser des ondes de volonté ou d’émotion, et être elle-même affectée en retour par les modifications des états biochimiques et neuronaux du cerveau. Ces changements d’états prendraient la forme d’impulsions de conscience, médiatisées par des « psychions » ou des « noöns ». L’âme serait ainsi le support ultime de la « conscience », support sur lequel les multiples processus cérébraux combineraient sans cesse leurs effets. Selon cette théorie, la séparation esprit/matière se situerait au niveau du monde cérébral, qui serait en soi ontologiquement non-unifié. C’est l’âme même qui serait capable de produire un sentiment d’unité et d' »égoïté », c’est l’âme seule qui éprouverait la sensation qu’existe un « moi ». Cette piste me paraît prometteuse, parmi bien d’autres possibles. Elle a au moins le mérite d’inviter à poursuivre la spéculation, pour tenter de comprendre comment les âmes, ainsi intriquées avec le corps qu’elles habitent depuis la conception, peuvent aussi s’intriquer entre elles, c’est-à-dire communiquer d’âme à âme. Cette théorie de l’âme, outre qu’elle est implicitement ou explicitement admise, comme déjà souligné, depuis des millénaires, sous toutes les latitudes, me paraît moins contestable que la croyance en des « quarks mentaux » ou en des « poussières psychiques ». Cependant, il reste que le simple phénomène de la conscience ‒ cette conscience singulière, unique, personnelle, la mienne, la vôtre ‒, surplombe manifestement l’ensemble des processus cérébraux. Il reste aussi que ce que l’on appelle les « états de conscience » peuvent occuper des niveaux qui sont sans doute d’une variété infinie. Ces « états de conscience » ne sont donc pas l’âme elle-même, qui est d’une essence une et simple. Le mystère de l’âme comme celui de la conscience n’est donc aucunement résolu, il ne fait en réalité que s’approfondir au fur et à mesure que la spéculation avance. Je trouve cela enthousiasmant, pour ma part.

_______________

iWilliam James. The Principles of Psychology. Ch. 6: « The Mind Stuff Theory »(1908)

Le monde continuera de vivre


« Aspiration » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026


Tout son être se tait et s’extasie lorsqu’un souffle infime effleure sa lèvre. Noyé dans le bleu, oublié du blanc, il lève les yeux vers l’éther et la mer. Il lui semble que sa conscience ouvre les bras. La douleur de la solitude le libère de la nuit. Être un avec Tout, c’est la vie même de la divinité, mais sans les cieux, pensa-t-il. Il veut revenir vers des essences heureuses, entrer à nouveau dans la nature, chercher des sommets impensés, découvrir les joies de l’intuition. Là-bas s’élèvent de saintes cimes, là gît la profondeur des gouffres, là se trouve le lieu des mouvements immortels ‒ là, la mer frissonne, devenue verticale, au midi de la chaleur, dans un tonnerre ébloui. Être un avec Tout ce qui vit ! L’âme passionnée, vaincue, baisse les armes, l’esprit érige d’autres rêves, la pensée humiliée se courbe devant l’éternité. Du silence naît la mort éphémère; le monde continuera de vivre.

A=A ou l’Infini, il faut choisir


« A=A ou l’Infini » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Sa Présence se manifesta, sans qu’il s’y attendît, en son esprit. Après plusieurs heures de montée dans la nuit, une obscurité pleine de cieux et d’intuitions, il la vit soudainement apparaître en lui. Était-ce réellement en lui, d’ailleurs? Ne se tenait-elle pas plutôt à côté ou au-dessus ? Ou bien l’enveloppait-elle de toutes parts? Ou encore, tout cela à la fois? Je ne saurais le dire. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y avait plus rien entre elle et lui, rien ne les séparait, pas la moindre distance, l’espace n’existait simplement pas ‒ mais le temps, lui, était compté. Il savait qu’il lui fallait recueillir la moindre goutte de ce temps rare et fluant. Il savait que tout allait passer si vite, et qu’il n’en resterait quasiment rien. Il n’y avait pas, dans sa conscience, deux entités, ni une seule, non plus. La meilleure façon d’en parler serait de dire que l’une, d’une infinie puissance, absorbait l’autre entièrement; elle engloutissait d’une seule vague la multiplicité de son esprit, la diversité de sa singulière entité. Plus de distinction possible entre elle et lui, ou entre l’idée de l’un, du deux et de l’infini, dans le soleil de cette fusion. Si l’on recourait, pour faire image, à la métaphore de l’amant qui veut se confondre absolument avec l’aimée, on n’effleurerait pas même un photon de ce soleil-là. Quant à lui, il ne sentait plus son corps depuis longtemps déjà. Et maintenant voilà que son esprit même se trouvait entièrement en elle, cette Présence, apparemment. Mais il était aussi et en même temps au-dessous et autour d’elle, il en était si loin et si proche. La logique topologique était manifestement inopérante, impropre à situer les rapports et les lieux. Il était partout à la fois autour, au dedans et en dehors, il était aussi en elle mais il n’était pas elle, bien qu’il se vît lui-même n’être rien en dehors d’elle. Quant à elle, elle présentait le tout et l’absolu de sa Présence. Maintenant il est devant elle, il vit dans ce présent-là: il ne sait plus qu’il est un moi, ou un être humain, ou un être animé, ou un être existant, ou quoi que ce soit de ce genre. Il ne pense à rien de tout cela, il n’a pas de temps pour de tels détails. Ce serait rompre l’instant, et l’instant est infini, et il sait aussi qu’il n’a ni le temps, ni le goût, ni la puissance d’être quoi que ce soit d’autre devant cette infinité-là. Devant elle, il la cherche encore, bien qu’il sache l’avoir un peu trouvée. Mais on ne « trouve » pas l’infini. C’est lui qui vous trouve et vous engouffre. Il veut encore s’approcher de sa présence, il ne se voit plus en elle, il ne voit plus qu’elle. Mais qu’est-il donc pour la voir? Une seule molécule d’H2O, noyée dans mille océans. Qu’est-il donc pour avoir reçu, là, maintenant, sans le moindre avertissement, ce don de la voir, et puis ensuite ce désir déchirant, mais impossible, de la vouloir toujours voir, et cela à jamais, alors qu’il sait aussi que les secondes s’égrènent? Il ne sait même plus qui il est. Il n’est plus que « voir », avidement « voir », et rien d’autre. Et d’ailleurs, il ne sait même pas ce qu’il voit, en réalité. Il n’a pas de nom, pas d’idée, pas de concept, pour saisir ce qu’il voit. Son esprit n’est un grain isolé, perdu dans le sable des mondes. Qu’est-ce qu’une fourmi peut voir ou comprendre en levant ses antennes vers la voûte des cieux? De toute façon, ce n’est plus ça qui importe, déjà. L’important c’est qu’il sait qu’il ne lui reste que quelques instants encore, pour voir; il sait que son temps n’est aussi rien qu’un point dans l’infini. Quelques rares secondes s’écouleront encore, avant de voir l’infinité des temps infinis s’échapper et se dissoudre comme un rêve devant sa conscience. Il le sait et il sait qu’il n’oubliera jamais cela. Il n’échangerait pas une seule de ces secondes contre tous les ors de la terre, contre toute la splendeur des cieux, contre la révélation de tous les savoirs, contre la promesse de tous les paradis. Il sait que tout cela n’est rien, face à elle. Mais déjà, elle s’absente. Il voit que le temps est venu, et qu’il lui faudra maintenant descendre. Il comprend que ce qu’il a vu, là, contient en puissance tout ce qu’un esprit peut désirer. Il pourra plus tard affirmer à la face des mondes qu’il n’y a rien au-dessus, ou au-dessous d’elle. Là, il n’y a pas de faux-semblant possible, il n’y a que l’aveuglante évidence de la vérité. Qu’est-ce que la vérité? demanda-t-on, jadis. Prenez la proposition : A=A. Elle passe pour « vraie » pour les plus grands philosophes i. Eh bien, la vérité, la vraie Vérité, est des milliards de milliards plus « vraie » encore que A=A. Ce qu’il se dit alors, quand on est mis en sa présence, c’est qu’il n’y a pas d’erreur possible, ce n’est pas un mirage, ce n’est pas une extase, ce n’est pas une illumination, ce n’est pas une révélation. Tout cela n’est que peu de choses. Ce qui importe seulement, c’est la Joie, infinie. Joie vraie, d’une vérité elle aussi infinie. Rien à voir avec les joies d’antan, les joies du monde, comme celles de la beauté, du savoir, de l’extase, de l’amour. Toutes ces joies-là, la conscience ne les méprise pas, non, elle sait leur prix. Mais que valent-elles en substance, et par comparaison avec la Joie? Je dirais, d’un côté une poignée de pièces démonétisées, et de l’autre, un Himalaya adamantin… La conscience n’a rien à craindre de cette joie infinie. On n’en meurt pas, on en vit. Tout se passera bien, tant qu’elle pensera à la vérité vue, et aux myriades de soleils infinis, qui ne sont pourtant que poussière dans le chemin. Même si tout était détruit, même si toute la réalité allait au néant, la conscience sait maintenant que la joie est indestructible. La conscience qui est venue à l’esprit, ou si l’on préfère l’esprit qui a pris conscience, est maintenant prête à dépasser l’intelligence, la mémoire, la volonté, qui avaient jadis tant d’attraits, dans sa vie antérieure, dans la vie dans le monde. L’intelligence est une manière de voir, et la conscience, ou l’esprit, ne veut plus voir de cette manière-là. La pensée est un mouvement, et elle ne veut plus se mouvoir de cette façon-là. Elle sait qu’elle n’a pas eu le temps pour comprendre, vouloir, mémoriser, désirer. Elle a été prise par surprise. Elle sait qu’elle a vu l’Intelligence même, dans son essence même; elle a aussi vu ses innombrables incarnations, elle a vu beaucoup plus que la somme totale de toutes les intelligences accumulées dans tous les mondes depuis l’origine des temps. Elle a eu la chance d’arriver en ce lieu où l’entièreté de tout ce qui est « intelligible » peut, à volonté, se déployer dans le « visible », ou alors se concentrer en un seul point, plus petit qu’un quark, sous le feu de l’unique Intelligence. Dès qu’elle l’a « vue », elle a compris en son for intime qu’il n’y avait plus rien d’autre qu’elle à voir, désormais, plus rien d’autre à comprendre. Tout ne lui sera rien, à partir de ce jour; seul cet instant, ce bref instant, maintenant envolé pour elle, est devenu ce symbole, plein du Tout et de son Infini. Elle laisse toute pensée, tout souvenir, toute volonté, elle les laisse en arrière de la conscience, elle se libère l’esprit de tout cela. Elle quitte tout sans regrets, tant elle voudrait la voir encore, un jour, au moins une fois, dans une autre vie peut-être, dans un autre monde, même si elle sait que, la regardant trop avant, elle s’en brûlerait la pupille, elle s’en désintégrerait le cristallin. Elle sait aussi que si son regard trouvait grâce, à nouveau, par quelque miracle, elle ne verrait pas plus ou mieux. C’est son voir qui deviendrait son être : à force de désir de voir, l’objet désiré de la vision deviendrait la vision elle-même, et sa vision deviendrait la substance même de son âme, elle s’y imprimerait pour aussitôt s’en retirer, elle y laisserait à jamais une nouvelle douleur d’absence, et une infinie douceur d’espérance.

Il lui faut revenir de sa vision, maintenant. Ce qui vient d’être dit sera à peu près la seule chose dicible que l’esprit qui reprend conscience ramènera dans le monde des vivants. Mais il sait qu’il ne l’oubliera plus jamais. Jamais. Ce qui fut l’objet de la vision s’est transmuté dans son âme en une sorte de texture psychique, en présence sourde, en clameur inexprimable. Sa conscience en viendra, bien après, quelques décennies plus tard, à penser que l’intelligence doit avoir plusieurs puissances. Il y a la puissance de penser, c’est-à-dire de voir ce qui se trouve en elle et vit de sa propre vie; il y a la puissance de penser à ce qui pourrait venir de nouveau lui rendre visite, et ce qui pourrait alors être intimement engendré et sortir vivant d’elle. Il y a la puissance de sentir ce qui est infiniment au-delà d’elle-même, tout ce qu’elle pressent sans pouvoir le penser. Bien que cela soit beaucoup trop haut, tellement haut, elle sait pertinemment que ce qu’elle pressent n’est pas en réalité inattingible (ou, si l’on préfère, inatteignable). Elle voit par une puissante intuition que ce qu’elle a déjà vu une fois lui voile en réalité toute l’infinité de ce qu’il y a encore à voir, tout cet infiniment autre, dont elle ne sait absolument rien, et dont l’éternité même des temps à venir n’épuisera pas le fond. Ce qui reste d’intelligence à sa propre intelligence se réfugie dans une ultime intuition, la certitude de l’ultime infinité de l’ultime. Elle voit clairement cela, même dans sa nuit; elle le comprend bien, et elle voudra dans l’avenir tout faire pour s’unir à cet infinité ultime, dans sa profondeur obscure. Elle a aussi progressé sur d’autres fronts. Elle comprend autrement les puissances de l’intelligence. Il y a la puissance de l’intelligence sage, sagace et gaie d’une calme sagesse; il y a la puissance de l’intelligence intuitive, pleine d’une ivre divination. Son intelligence comprend mieux ces sortes de puissances, elle les aime comme ses enfants. Elle aime ce qui en elle voit et comprend; elle aime plus encore ce qui en elle devient soudainement emplie d’intuition, elle aime ce qui en elle voit ce qu’elle ne voit pas encore, mais qu’elle devine, devance et doit devenir. Plongée dans la Présence, l’intelligence pressent tous les êtres qu’elle engendre. Elle connaît par cette autre puissance encore, celle de la conscience, toutes les idées et tous les êtres qui se meuvent en elle. Voir tous ces êtres et toutes ces idées, les « voir » d’une intuition instantanée et infinie, comme ramassée dans le sein de la Divinité, ou enveloppée dans les images qu’elle daigne donner d’elle-même, cela n’est pas à proprement parler « penser ». C’est voir sa propre pensée se volatiliser en étincelles solaires, c’est voir l’essence même de la pensée se dissoudre en cendres, c’est voir sa pensée dépasser toutes les pensées possibles, pour commencer de comprendre l’essence vivante qui en elle « pense », et qui pense surtout à ce qui est au-delà de toute pensée. Est-ce assez clair? Ou faut-il rabâcher? L’âme ne pense plus, maintenant, elle se réduit à une toute petite pointe, mais cette pointe entraperçoit et perce l’Infini, de son point de vue particulier, et certes, de façon floue, brouillée, obscure, mais aussi ultra-lumineuse ‒ d’une lumière auprès de laquelle des milliards de milliards de soleils assemblés paraîtraient sombres ou éteints. L’âme alors n’est même plus une âme, elle ne sait plus rien d’elle-même. Elle est devenue un vivant néant, un point d’intersection sans dimension, mais ce néant vivant ne fait plus qu’un avec l’infini total. Ce néant s’allie, comme en amour, avec l’infini Infini, qui est au-dessus de tous les infinis, au-dessus de toutes les pensées, de tous les amours, de toutes les intuitions. Il n’est pas sourd, l’Infini, à l’appel des plus désespérées des misérables intelligences humaines. Caché de tous, si on le cherche, il se dévoile un peu, il se révèle dans une certaine mesure, à la moindre d’entre elles.

____________________________

i J’emprunte cette formule, A=A, à Fichte et Schelling, qui ont beaucoup glosé sur elle. Hegel aussi l’a longuement commentée, à leur suite. Ils y ont vu une métaphore de l’identité du sujet et de l’objet, et aussi une métaphore de la vérité de cette identité. J’y vois, pour ma part, une très pâle image de la sorte de pauvre vérité que l’esprit humain peut concevoir, dans sa nuit.

Distance sans substance


« Distance sans substance » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

 

 

Je prends ton bras, non pour la lutte.

Tu ris de mon amour, je ne sens pas de honte.

Je vis, par le lien qui nous lie.

Il rend la distance sans substance.

Un Moment d’infini inaccomplissement


« Monde un » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Le poème tragique est « la métaphore d’une unique intuition intellectuelle » dit Hölderlin i. Quant au poème épique, il est « la métaphore des grandes aspirations ». Tout cela est bel et bon, à la fois idéal, sentimental et intuitif. Mais que se passe-t-il si fondent sur moi, de toutes parts, à la fois de multiples intuitions, poétiques ou intellectuelles, et une immense, unique et fondamentale aspiration? Vers quel genre de poésie pourrais-je alors me tourner? Une poésie totale, absolue, si ces mots ainsi assemblés ont un sens? Ou bien vers un chant ambigu et subtil? Un hymne élusif et sacré? Ou encore, vers une prose décidément dense, résolument épaisse et compacte? Par exemple, voilà que je songe à l’Un, à son infinité solitaire, à son infini esseulement, à son essentielle et intime unité, et à l’incessante unification de son processus en son sein, à son intense union, dans le proche et dans l’infini, avec son Soi, à la diffraction de l’infinie lumière de toutes ses intuitions, à l’essence de ce qui doit être nécessairement séparé en son Soi, pour que puisse apparaître dans l’horizon de son infini quelque commencement, quelque nuit, quelque jour. Quel poète comblera mon regard?

Je lie intuitivement le tout de l’Un et l’infini univers de ses parties. Mais je lis aussi que l’Un n’a pas de parties. Je veux le croire, mais alors comment se meut la volonté de l’Un? Existe-t-elle seulement? Et comment l’Un, selon cette logique, pourrait-il vouloir être autre qu’Un? Et sa Création, comment est-elle engendrée? Vient-elle de l’Un, ou du Néant, ou des deux à la fois? Le Néant lui-même, existe-t-il en-deçà de l’Un? Ou bien est-ce l’Un qui l’aurait créé, lui aussi, tout comme en mathématiques l’un se pose et s’oppose au zéro? Autre question, on dit que l’Un est « infini » (par sa puissance, par sa volonté, par son intelligence, etc.). Mais alors, il faudrait aussi pouvoir séparer conceptuellement l’Un de son propre infini, au moins pour pouvoir préserver une sorte d’isomorphisme avec la raison mathématique, pour laquelle 1 et ∞ ne peuvent être identiques. Il est fort vraisemblable d’ailleurs que l’infinité de l’Un n’a rien de mathématique. Néanmoins il faut songer (c’est l’une de mes « grandes aspirations ») à la manière dont l’Un se diffracte, se réfracte et se réfléchit dans sa propre infinité, sans jamais cesser d’être « un ». L’unité infinie de l’Un implique nécessairement une infinité de rapports de l’Un avec lui-même. L’Un n’est donc pas inerte ni immobile, il s’entretient infiniment, il s’entrelace sans cesse, en ne perdant jamais la totalité originelle de son intrinsèque unité. Il reconnaît dans tout ce qui est séparé, tout ce qui est absent, des états de l’être qui étaient déjà en puissance, dans le sein de son unité originaire. Tout ce qui est séparé, par exemple un sujet et un objet, un avant et un après, une matière et une forme, tout cela reste cependant uni, du point de vue de l’Un, du point de vue de ce qui reste infiniment et originairement un. Il me vient alors l’intuition que l’Un reconnaît à la fois les parties, leur séparation, leur union passée, et leur possible unification. Il est à l’origine de l’archéologie des scissions, et il pense sans cesse à la téléonomie des fusions. L’idée de l’être et celle du devenir s’accordent bien avec tous les mouvements, qui sont en l’Un: la liaison, la convergence, l’unification, mais aussi, nécessairement la dé-liaison, la divergence, la diversification, et dans chacun de ces états, l’identité, la conscience, la vision.

Quand je dis: « suis-je? », dis-je en réalité « suis-je Je? », ou dis-je seulement « suis-je un« , sans demander à savoir qui est ce « je » qui demande « suis-je? » ou qui est cet « un » qui demande s’il est un? L’Un lui-même a-t-il jamais eu besoin de poser la question de ce que l’Un « est », ou de distinguer l’essence ce que les mots « un » et « être » recouvrent? Que lui servirait d’être en demande, s’il n’était pas toujours déjà plongé dans le mystère de son Soi, quel qu’il soit? Est-il uni en lui, comme sont unis en moi le « sujet » que j’appelle le moi (qui questionne), et l' »objet » qui est aussi le moi que je pourrais nommer pour répondre à la question « suis-je Je? » ou à la question « Si je suis, que suis-je? ». Le moi ne va pas de soi, à l’évidence. Le moi n’est pas nécessairement associé à l’unité du sujet et de l’objet, c’est-à-dire à l’unité du « moi » qui pose la question du « moi » et du « moi » qui est visé par cette question. L’identité éventuelle du moi sujet et du moi objet n’est pas garantie, et est moins encore garantie la simple identité du moi avec le moi, alors même que le moi doit nécessairement se scinder en deux, en un moi qui s’interroge, et en un moi censé être la réponse à cette interrogation.

Un moi essentiellement relationnel pourrait-il être fondé cependant, du moins en théorie, sur la scission ou la séparation radicale du moi d’avec lui-même, au sein de la conscience de soi, plutôt que sur un lien d’unité essentielle, indestructible, indissoluble, inextirpable. Une autre possibilité serait que le « moi », et le « je », deux pronoms personnels qui ne sont pas exactement équivalents, et qui ne colorent pas nécessairement le sujet de la même nuance, se reconnaissent dans leur capacité de scission intérieure, dans leur puissance de dissociation par rapport à eux-mêmes, mais aussi dans la scission de l’un ou de l’autre par rapport au soi, tout en restant conscients de leur aspiration à l’unification, à l’union, à l’unité (mots qui ne représentent pas nécessairement, non plus, la même chose).

Ce qui est sûr, c’est que ni le moi, ni le je, ne sont l’être. Car il est évident, par ce que l’on vient de dire, que ni le moi, ni le je n’ont la même qualité d’unité que celle qui fonde l’être même. La question devient alors: quelle est la nature de l’unité de l’être même? Cette nature se scinde-t-elle elle-même en acte et en puissance? Y a-t-il dans l’être une conscience de soi qui pourrait se prendre en considération, pour se penser comme étant l’être même, ou qui pourrait dire « je suis », ou bien « je suis qui je suis », ou encore « je suis celui qui est » ou encore « je serai qui je serai »? Même s’il se tient coi, l’être, dans son essence, peut-il jamais différer absolument et originairement d’avec soi-même? Si l’on pense que non, il faudra expliquer pourquoi, à partir de l’Être éternel, sans fin et sans pourquoi, ont pu émaner des êtres qui, eux, sont sans cesse confrontés aux questions de l’origine et de la fin, de la puissance et de l’acte. Le paradoxe serait alors flagrant. Un moi ou un je, dans leur différence intérieure pourraient concevoir la possibilité d’une séparation originaire avec l’Être, d’une essentielle scission avec l’essence de l’Être, mais l’Être, dans son absolue et inaltérable unité, ne pourrait pas, de son côté, concevoir que tous les êtres, en tant qu’ils sont scindés et séparés, dès l’origine, exemplifient autant de scissions et de séparations de l’Être d’avec sa propre essence? Cela n’est pas concevable. L’Un, l’uni, l’unité, ce qui est essentiellement un, uni, unifié, dès avant l’origine, ne pourrait jamais apparaître alors, il ne pourrait jamais franchir le fossé de la scission que tous les autres êtres ont déjà franchi, seulement pour commencer à être; et, plus paradoxalement encore, l’Un ne pourrait pas savoir qu’il faut sortir de soi pour se connaître soi-même, et il ne pourrait non plus connaître l’essence de ces êtres qui sont des parties de l’Être, et qui ont de facto assumé en leur être une scission originaire, une dissidence d’avec l’Être, une radicale sécession, ce qui implique qu’ils ont peut-être alors à assumer leur solitude (ontologique).

Hölderlin prétend qu’Héraclite aurait dit: Hên diaphéron eautô ii — « l’Un distinct en soi-même ». Il me semble que cette lecture d’Héraclite par Hölderlin correspond surtout à une « intuition première » du poète souabe, celle de l’exil de l’être, où qu’il se tienne. Ou plutôt s’agit-il d’un exil de l’esprit? L’exemple vient de haut, de très haut. L’originellement uni doit nécessairement sortir de lui-même et l’immobilité ne peut avoir de place en son éternité. Son union avec lui-même ne peut prendre toujours la même forme. Il doit se différencier intérieurement, se séparer de ce qu’il est pour devenir ce qu’il n’a pas encore été. Son unité originelle n’est pas une identité statique, morte, c’est une identité vivante, en devenir. Il lui faut toujours accomplir autrement ce qui en lui reste toujours inaccompli. Sa véritable identité est dans son infini inaccomplissement.

« C’est qu’il n’est pas chez lui, l’esprit,

Ni au commencement ni à la source.iii« 

L’Esprit n’est pas chez lui. Quel est son chez-lui? De quelle patrie s’agit-il? Quelque terre d’élection? Ou bien celle du poète ‒ l’Allemagne? Ou bien s’agit-il plutôt de la « patrie » de l’Être? Ou encore de la « patrie » de l’Un? Dans un texte abordant la question de « l’esprit poétique » et de son rapport avec la « destination de l’homme », Hölderlin écrit que l’esprit (humain) doit « sortir de soi-même » pour accéder à la « véritable liberté de son essence », et pour « se différencier de soi-même en elle ». C’est en ce « moment divin » que se révèle la « présence de l’Infini iv. » Mais comment l’Infini pourrait-il tenir dans un « moment »? Il faut penser que l’Un, en tant qu’il est l’unité première, originelle, n’apparaît jamais qu’en un monde qui n’est jamais en soi la fin, ou une fin. L’unité d’un monde doit continuer autrement après sa fin, par exemple dans son exil vers un autre monde. Elle se découvre alors, peut-on penser sans doute, déjà dans le déclin, la catastrophe, le passage, le sacrifice, la kénose, ou bien, vu du point de vue du moi plongé dans ce monde même, dans le moment, dans la métaphore, dans la mort. De tous les mondes et de toutes les êtres liés par autant d’exils, on conçoit qu’une unité transcendante pourrait finir par émerger dans l’in-fini du divin inaccomplissement v.

__________________________

iJ.-C.-F. Hölderlin. Über den Unterschied zwischen lyrischer, epischer und tragischer Dichtung [Sur la différence des poésies lyriques, épiques et tragiques]. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p.368-376: « Le poème lyrique, apparemment idéal, est en réalité naïf dans sa signification. Il est la métaphore continue d’un sentiment. Le poème épique, apparemment naïf, est en réalité héroïque dans sa signification. Il est la métaphore de grandes aspirations. Le poème tragique, apparemment héroïque, possède un sens idéal. Il est la métaphore d’une intuition intellectuelle. » [Ma traduction]

ii Cette « grande parole d’Héraclite », selon l’expression de Hölderlin, ne figure pourtant pas telle quelle dans les Fragments d’Héraclite qui ont été conservés. Le Fragment 51 qui en est le plus proche par le sens dit: οὐ ξυνιᾶσιν ὅκως διαφερόµενον ἑωυτῷ ὁµολογέει· « Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même [διαφερόµενον ἑωυτῷ, diapheromenon eôutô] peut s’accorder. » Ces quelques mots d’Héraclite ont été repris par Platon dans le Banquet (187 a), mais ils sont agencés d’une autre manière : διαφερόμενον αὐτὸ αὑτῷ συμφέρεσθαι. Il semble donc qu’il s’agisse d’une initiative propre à Hölderlin d’appliquer à l’Un (hên) cet attribut singulier: « ce qui diffère de soi-même ». Il est aussi le premier à en tirer une conclusion plus esthétique (car elle porte sur l’essence de la beauté) qu’ontologique (puisqu’elle ne semble pas porter sur l’essence de l’Un ou de l’Être). Hypérion dit en effet dans une lettre à Bellarmin: « Seul un Grec pouvait inventer la grande parole d’Héraclite, hên diapheron eautô – l’Un distinct de soi-même, car elle dit l’essence de la beauté, et avant qu’elle fût inventée, il n’y avait pas de philosophie. » Holderlin, Hypérion in Œuvres, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1977, p. 20

iiiCitation de Hölderlin faite sans référence précise par Jean-François Courtine. Extase de la Raison. Essais sur Schelling. Galilée, 1990, p.56

ivHölderlin. Über der Verfahrungsweise des poetischen Geistes. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p. 409. « L’esprit poétique, dans son unité et dans son progrès harmonique, se donne un point de vue infini. Par sa relation continue avec cette unité, il ne gagne pas seulement une cohérence objective, mais il acquiert aussi une identité dans l’alternance des contraires. Sa dernière tâche, dans son changement harmonique, est de garder le fil du souvenir, de continuer d’être présent à lui-même, moments après moments, de même qu’il est pleinement présent à l’unité infinie, laquelle est à la fois le point de séparation de l’un en tant qu’un, mais aussi le point de réunion de l’un en tant que contraire, et enfin les deux à la fois, de telle sorte que dans celle-ci, le contraire harmonique n’est ni opposé en tant qu’un, ni uni en tant que contraire, mais senti comme étant les deux en un, comme un opposé unifié indissociable. Seulement en cela se trouvent l’identité de l’enthousiasme, l’accomplissement du génie et de l’art, la présence de l’Infini, et le moment divin ». [Ma traduction]

vCf. Le texte de Hölderlin. Über das Werden im Vergehen. [« Sur le devenir dans la disparition »]. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p. 349 ss.

La « Personne Qui Pense » (PQP)


« Ciel étoilé » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Le monde est bien plus riche de ses puissances que de ce qu’il paraît être en acte. Le principe même des « puissances » c’est qu’on ignore tout, ou presque, de ce qu’elles sont en essence, et de ce dont elles pourraient se révéler être porteuses, au bout d’un temps assez long, et a fortiori, au bout d’un temps infini (si cette expression a le moindre sens, ce dont on peut douter). En réalité, les lois de la nature ne sont pas aussi simples et logiques que ce qu’elles paraissent être dans les manuels de physique. Il se pourrait qu’elles soient en réalité profondément baroques et parfaitement surprenantes, à long terme. Déjà, lorsqu’on les considère avec l’œil du poète, non celui du physicien, elles prennent une consistance autre, plus proche de celle du rêve que de celle de la matière. Dans leur écriture même, les lois de la nature visent à la simplicité (F=M.a ; E=Mc2). Plus la formule est simple, plus elle semble vraie. L’ethos de la simplicité rejoint celui de la vérité et celui de l’unité. Mais l’apparente simplicité de certaines des conceptions que l’esprit (humain) se fait à propos des prétendues « lois de la nature », pourrait cacher leur véritable essence. On obtient certes des résultats, les équations fonctionnent, on envoie des hommes sur la lune, on fait exploser des bombes atomiques, il y a un sentiment de maîtrise du monde. Mais il se pourrait bien que cette maîtrise soit confinée à l’intérieur d’une parenthèse spatio-temporelle (en gros l’histoire récente du monde humain), dont les limites sont très étroites, par rapport à l’histoire du cosmos. Ces limites ont fort peu de chance de s’étendre jusqu’aux confins du réel. Quels sont ces « confins »? Temporellement, ils peuvent être représentés d’un côté par les premières nanosecondes du Big Bang, et d’un autre côté par les dernières poignées de milliards d’années de l’existence du cosmos, quand l’entropie sera maximale. Dans les deux cas, je ne donne pas cher de la validité des théories du Tout que l’esprit humain pourrait inventer aujourd’hui. D’ailleurs l’esprit humain ne me paraît pas spécialement performant. Je ne suis pas très impressionné, à vrai dire, par les génies du jour. Quand on voit l’effroyable bêtise et l’insondable stupidité avec lesquelles les gouvernements gèrent actuellement le monde, on peut raisonnablement douter de la validité « éternelle » des théories du Tout que d’autres esprits (humains), même pavés de bonnes intentions, pourraient concevoir. S’il y a une telle incompétence, une si énorme inaptitude à la tête des peuples, comment ne pas douter de l’essence même de l’esprit (humain)? Pour les scientifiques, il paraît évident qu’il faut chercher quelque grande réunification des principales théories actuelles, la théorie de la gravitation (la relativité générale) et la théorie quantique des champs (le modèle standard de la physique quantique). Mais est-ce si évident? L’une est par essence continue et s’intéresse au cosmos dans son entièreté; l’autre est « quantique », donc discontinue, et son domaine de prédilection est la celui de la microphysique. Sur le papier, comme dans la réalité, elles n’ont donc rien à voir l’une avec l’autre. L’idée de les conjoindre dans une théorie du Tout pourrait sembler en conséquence particulièrement difficile, voire impossible, du moins dans le cadre de pensée actuel. Mais qu’importe, il faut aller de l’avant, il faut aller vers le Tout, et aussi, tant qu’à faire, vers l’Un, ces idéaux prétendument indépassables de la vérité. L’Un et le Tout auraient, par essence, quelque affinité insondable avec le Beau et le Vrai. Relent d’idéalisme platonicien? Ou bien tropisme invétéré de cerveaux humains, qui en tout temps et en tous lieux cherchent à simplifier, à unifier. Mais pourquoi? Serait-ce là la fonction essentielle de l’esprit (humain)? Et si tout cela, justement, était humain, trop humain? Et si le monde non-humain n’était pas « un » mais essentiellement « complexe », éminemment, essentiellement « divers »? Et si le divin lui-même n’était pas « un » comme les monothéismes voudraient nous le faire croire, mais essentiellement « infini »? Il y a bien une différence essentielle de nature entre l’un et l’infini, n’est-ce pas? Qui nous assurera, sans trembler, que l’essence du divin est plus proche de celle de l’un que de celle de l’infini? Et si cela était une spécificité humaine que de chercher l’un parce qu’il est incapable d’affronter l’essence du multiple, et, plus encore, de plonger dans l’abîme de l’infini?

L’esprit, l’esprit humain est « conscience de soi ». Mais cette conscience, de quoi est-elle réellement capable? La liste de ses incapacités structurelles est longue. Elle n’est pas en mesure de s’autodéterminer; elle ne peut pas très longtemps assumer la réciprocité intrinsèque de ses actions et de ses passions; elle doit renoncer presque immédiatement à l’identité du « sujet » et de ses « objets », et à l’incompatibilité de l’idéal et du réel. Elle ne voit pas ses limites a priori: elle cherche à représenter l’infini dans sa propre finitude (ce qui au fond est parfaitement absurde), mais elle insiste. Comme la tâche de la représentation de l’infini est sans doute elle-même infinie, elle évite le problème, elle prend des raccourcis, elle invente des symboles (∞), et elle imagine avoir ainsi résolu l’aporie; elle croit se comprendre alors elle-même comme étant d’une certaine façon infinie, puisqu’elle se croit capable de dominer toutes sortes de processus infinis, par des séries d’opérations finies. Les « devenirs » qu’elle observe dans la nature, il lui semble qu’ils font aussi naturellement partie de cette autre nature, celle de l’esprit (humain). La conscience (humaine) de soi se transforme sans cesse par l’assimilation de nouveaux éléments, elle se renforce et elle approfondit la connaissance de ce soi. Mais ce soi, quel est-il ? Quelle est son essence? Et quelle assurance peut-on avoir que le devenir de ce soi-là est de quelque manière isomorphe au devenir de la nature, et a fortiori, qu’il est isomorphe au devenir de l’esprit (qu’il soit non humain ou divin)? L’obligation du poète et du philosophe est de nous débarrasser de ces fausses croyances, qui sont de vraies idolâtries. La vérité se cache ailleurs que dans l’esprit (humain). Qui est véritablement la « Personne Qui Pense » (PQP)? Et que pense-t-elle?

L’Inconscient du langage


« L’Inconscient du langage » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

En lisant un grand nombre d’écrits mystiques, on est frappé par la récurrence de certains modes d’expression, parfois simples et directs, le plus souvent emphatiques, pompeux, et dans quelques cas succombant à une grande extravagance dans le fond et dans la forme, emplis de figures exubérantes et d’allégories déchaînées, accompagnées d’exégèses farfelues, abondantes en liens putatifs avec tels ou tels rites cultuels, surchargées de profondeurs symboliques, de pensées schématiques et d’analogies fantastiques et fantaisistes. Également caractéristique du style mystique est la complaisance pour l’obscurité et le brouillard. Ceci s’explique peut-être, avant tout, par l’inhabilité du langage à traduire des états censés être hors du commun. Il faut d’ailleurs souligner que peu de mystiques, en réalité, ont couché leurs expériences par écrit. Beaucoup se sont tus, gardant pour eux leurs visions et leurs expériences. Et ceux qui en ont parlé ne cessent de rapporter à quel point elles sont littéralement indicibles, ineffables. Le langage serait-il fondamentalement irréductible à l’expérience mystique? Sans le langage, pourtant, il faut bien le dire, aucune conscience philosophique, ni même aucune conscience humaine n’est vraiment concevable. On en déduit qu’à l’origine les fondements du langage n’ont pas dû être posés consciemment. Cette inconscience de la fondation du langage n’en diminue pas la valeur, bien au contraire. Plus on cherche à en pénétrer les fondements, plus il apparaît que leur « invention » dépasse de loin en profondeur, par ses implications, celles des élaborations claires et conscientes les plus élevées. Il en va des éléments et des structures du langage en général comme des traits de caractère des êtres humains pris en particulier ; nous pouvons penser qu’ils apparaissent de manière contingente, spontanée, inconsciente, sans raison apparente, mais nous ne pouvons douter de l’existence de quelque probable signification, certes insondable, mais se révélant en partie dans les moindres détails.
Considérons par exemple le rôle immanent des formes grammaticales dans la formation des concepts. Dans toutes les langues les plus développées grammaticalement, on observe les mêmes distinctions entre sujet et prédicat, entre sujet et objet, entre substantif, verbe et adjectif. On voit aussi que des structures analogues sont utilisées pour la construction des phrases. Dans les langues moins développées, ces mêmes formes fondamentales sont également présentes, sinon formellement, du moins de façon latente, et elles jouent leur rôle par leur position dans la phrase, ou en tirant partie des intonations ou des accentuations appropriées. Quiconque s’intéresse à l’histoire des idées en philosophie sait à quel point celles-ci peuvent être mises en relation avec les formes grammaticales qui les ont rendues possibles. Ainsi les abstractions des philosophes présocratiques doivent beaucoup à certaines caractéristiques spécifiques de la langue grecque. Le grec permet d’utiliser l’article défini (τὸ, to) pour l’associer à des formes verbales (au participe présent ou passé, à l’infinitif), qu’il transforme par ce procédé en substantifs. Par exemple: τὸ ἐόν (to eon), « ce qui est », mais littéralement « l’étant ». La célèbre formule employée par Parménide, τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι (to gar auto noein estin te kai einai) offre un riche bouquet de sens associés au verbe einai (« être »). Pour la traduire, il faut changer la place des mots. On fait porter estin, « il est », sur auto plutôt que sur noein : τὸ γὰρ αὐτὸ ἐστίν (togar auto estin) « car c’est la même chose », νοεῖν τε καὶ εἶναι (noein te kaieinai) « penser et être ». Mais, deux versets plus loin, on lit dans le poème de Parménide : Χρὴ τὸ λέγειν τε νοεῖν τ’ ἐὸν ἔμμεναι· ἔστι γὰρ εἶναι μηδὲν δ’ οὐκ ἔστιν· « Il faut que la parole et la pensée soient de l’être; car l’être existe, et le non-être n’est rien. » L’emploi de l’article τὸ avec l’infinitif substantive le sens du verbe. Dans ce vers de Parménide, l’article est employé devant legeïn, « parler », qui prend le sens de « la parole » (τὸ λέγειν), et, par distribution, devant noeïn, « penser » qui prend le sens de « la pensée »; mais il n’est pas présent devant eïnaï, « être », qui a cependant aussi pour sens, dans ce contexte: « l’être ». Ce tour de passe-passe grammatical donne au mot « être » comme aux mots « parler » et « penser » un sens profondément ontologique, dépassant de fort loin leur rôle habituel, qui dans le cas du verbe être est copulatif, mettant en relation un sujet et son prédicat. L’emploi du verbe être chez Parménide ou chez Héraclite transcende les usages courants et lui donne une portée nouvelle, immensément et ontologiquement signifiante. Héraclite fait muter en profondeur le mot « être » en modifiant son usage grammatical, mais aussi en jouant sur l’opposition être/non-être; en la mettant délibérément en scène, il donne à l’idée des « contraires » une portée elle-même ontologique. S’appuyant ou non sur l’article défini (to), il transmute leur sens, les élève à des degrés d’abstractions dépassant l’usage commun, et leur donne une aura quasi-sacrée. Héraclite n’hésite pas à conjuguer systématiquement le verbe être dans la même phrase (« il a été, il est, il sera »), évoquant par la succession des temps l’idée d’éternité. « Ce cosmos, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il a toujours été, il est, il sera: feu toujours vivant, s’allumant en mesure, s’éteignant en mesure i. » Les philosophes présocratiques utilisent sciemment les mots avec des registres de sens très différents; par ces différences mêmes, est impliquée de facto une métaphysique, sinon explicite du moins sous-jacente, immanente. La langue grecque s’y prête admirablement, et encourage ces constructions sémantiques et grammaticales, pour leur donner une portée philosophique. Il y a le registre des « noms divins » aux sens obscurs, mais possédant une tradition immémoriale. L’homme en perçoit la sacralité sans pouvoir toujours saisir le caractère censément révélateur, et même épiphanique, qu’ils eurent jadis. Il y a le registre de « noms divins » aux sens plus immédiats et transparents, entrant davantage en résonance avec les sentiments que l’homme éprouve spontanément. Ces noms désignent par exemple des phénomènes naturels et en quelque sorte démythifiés et démystifiés (comme la Nuit, l’Aurore, le Jour, l’Orage, le Tonnerre). Il y a aussi le registre de tous les noms qui ne sont rien que des noms, sans connotation symbolique particulière, mais qui gardent encore un pouvoir ancien d’incantation. Changeant de couleur d’époque en époque, ces mots et ces noms peuvent d’ailleurs être recyclés par les philosophes puis les théologiens pour prendre des sens adaptés à de nouvelles interprétations philosophiques ou théologiques, plus sophistiquées en un sens, mais condamnées à rester dans l’univers des réseaux métaphoriques. Elles cherchent à saisir autrement, sous de nouveaux angles, une partie des mystères que les mots anciens ne parviennent plus à évoquer pour des générations qui se succèdent sans cesse. Dès lors que ces registres de sens coexistent, ils facilitent le développement de diverses approches philosophiques, épistémiques et théologiques. Certains registres de sens conviennent à une physique naturaliste, d’autres à une ontologie philosophique, d’autres encore à des rêveries mystiques sur le sacré et des songeries sur les mystères.

Prendre conscience de l’inconscient du langage et de la grammaire qui le structure est impératif. Une grande partie — peut-être la plus grande partie — de la fonction de la raison, consiste à démembrer et à critiquer (au sens kantien) les notions qu’elle trouve déjà en elle-même. Pour faire quoi? Pour s’en tenir à distance, ou la réinventer autrement, si c’est possible.
Si l’être n’est qu’un mot dont le sens vacille, alors le philosophe, qui se veut sujet de l’être, peut aussi se considérer en tant que non-être, ou encore en tant que puissance d’être, ou être en puissance, ou même en tant qu’objet de l’être, en tant qu’être placé sous l’empire de l’Être.

Pour la puissance d’un seul individu, justement, la recherche des fondements est beaucoup trop compliquée, le travail serait sans fin, son achèvement hors de portée. Le langage est l’œuvre des peuples sur d’immenses périodes de temps. Leur instinct millénaire se manifeste dans l’ombre, comme vivent dans l’ombre la ruche et la fourmilière. D’ailleurs, bien que les langues bénéficient dans leur développement de différentes influences culturelles, sociales, religieuses, en rapport avec de multiples zones géographiques, leur évolution est cependant, dans l’ensemble, assez similaire, malgré les caractères nationaux les plus divers. La concordance des formes fondamentales des langues et des structures de la pensée qu’elles véhiculent, et qui se traduit dans les équivalences entre les langues parlées, à tous les stades de développement humain, n’est explicable que par l’existence d’un instinct commun à l’humanité. On pourrait aller jusqu’à imaginer qu’un « esprit » du langage, immanent et omniprésent, guide partout le développement des diverses langues selon les mêmes lois d’épanouissement et de déclin.

A première vue, le langage est un produit naturel de l’esprit humain ; il s’engendre de lui-même nécessairement, sans intention réfléchie ni conscience claire, poussé par l’instinct intérieur de cet « esprit ». Il n’est pas produit par des esprits subjectifs et particuliers, il ne résulte pas d’une conception réfléchie des individus en tant que tels, il émerge en un sens de cet esprit universel, qui fonde la raison dans son essence même. Par analogie avec l’instinct naturel des animaux, on pourrait considérer que le langage correspond à un instinct de la raison humaine, laquelle est en relation avec l’intelligence, la mémoire et la volonté. Le langage n’aurait pu être « inventé » si sa présence n’était pas latente dans la raison humaine. Le langage, d’ailleurs, n’est pas « inventable » ; il est consubstantiel à la raison et à l’intelligence humaines. En revanche, l’on a pu « aspirer » au langage, et ses puissances latentes ont pu être « évoquées » ou même « invoquées », comme s’il était une sorte de divinité silencieuse, qui, lentement, se pliant aux prières, se mettrait à s’exprimer par bribes, énonçant du sens, puis formulant des révélations. L’humanité dans son ensemble a certainement dû être prête, à certains moments, à favoriser les conditions de son émergence, puis à le laisser se développer de lui-même. Le langage n’est pas inné chez l’homme, il n’est pas « révélé » non plus. Ce n’est pas l’homme qui l’a produit en lui-même, et de lui-même ; ce n’est pas la nature organique de l’homme qui l’a engendré, c’est l’esprit qui en lui révèle son « inconscient ». L’esprit humain « conscient » et le langage « inconscient » viennent du même fondement primitif et commun, lequel appartient à l’Esprit universel. Quel est cet Esprit, toujours à l’œuvre dans les profondeurs de l’humanité ? Est-il lui-même conscient ou inconscient ? Réfléchir à l’être même du langage peut nous rapprocher de la réponse.

________________

iHéraclite. Fragment 30. (Trad. Clémence Ramnoux)

La vraie Terre des hommes


« Terre des hommes » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Après s’être efforcé, tout au long de la vie, de se développer mentalement, il peut arriver, à certains moments, que l’on distingue clairement dans son esprit, une partie active, qui sent, pense et se remémore, et une autre partie, parfaitement calme, détachée. Celle-ci est le Témoin impartial de celle-là. Elle observe les événements et les circonstances, les juge, les accepte ou les refuse. Dans ce dernier cas, elle peut requérir le cas échéant des adaptations et des changements, ou bien décider de se rebiffer. Elle incarne la volonté personnelle, engagée, consciente d’elle-même. Précisément, elle est la véritable conscience, la Maîtresse de la maison de l’esprit. Elle habite cette maison à son unique manière: elle peut par exemple en sortir à volonté, pour ainsi dire, et alors elle se tient au-dessus de l’esprit ou bien loin de lui, tout à fait en retrait, absolument libre. Pour elle, la métaphore de l’esprit comme « machine à pensées » ou comme « usine à rêves » n’a guère de pertinence ; elle voit bien que les pensées, les intuitions ou les prémonitions qui assaillent l’esprit ne viennent pas de lui mais de l’extérieur. Elles émergent peut-être de l’Esprit universel ou bien de la Nature, ou encore de quelque fond obscur de l’Univers. Elles arrivent en ordre dispersé, parfois bien formées et distinctes, ou bien informes et confuses. Ces idées, ces intuitions ou ces prémonitions tombent du ciel de l’inspiration, comme soudain souffle un vent. Elles ont peut-être auparavant traversé les mondes comme des bosons, et, pénétrant les cerveaux, elles s’incarnent maintenant, fugacement, dans la conscience. Certaines réussissent à s’établir plus durablement dans l’esprit, d’autres sont repoussées et contraintes de s’enfuir ailleurs. L’une des principales activités de la conscience consiste à accepter ou à refuser ces ondes de pensées, la plupart pleines de forces vitales, subtiles, insidieuses, acérées. Si la conscience décide de s’en saisir au passage, alors l’esprit est invité à leur donner quelque forme mentale, précise, spéciale, personnelle. Pour se rendre compte de ce phénomène extraordinaire, complètement ignoré par les neurosciences contemporaines, il suffit d’entrer en méditation, et de commencer par s’efforcer de ne pas penser, de seulement observer en silence son esprit à l’état nu, vide ; la conscience voit alors des pensées passer et tenter d’entrer plus avant ; elle décide qu’elles ne pénétreront pas dans l’esprit, elle juge qu’il faut les rejeter, ainsi qu’elle en a décidé; elle vise à observer le silence le plus absolu. Par cette méthode, et avec quelque pratique, l’esprit le plus agité, le plus bruyant, devient enfin silencieux. Il se tient immobile comme l’air glacé dans les profondeurs verticales d’un gouffre. Il voir venir de son côté, éventuellement, une nouvelle pensée, puis une autre, mais il ne les retient pas, il les laisse filer ; il sait que la conscience n’est pas intéressée; elle est taiseuse; elle les repousse loin d’elle, elle en débarrasse l’esprit sans effort. Ce faisant, elle découvre qu’elle devient plus libre, forte, gaie, et même légèrement moqueuse (à son propre égard). La conscience sait désormais qu’elle est capable d’exercer pleinement sa propre sagacité, en toute responsabilité. Elle a conscience de posséder en elle une sorte d’intelligence, une sorte de puissance, dont la portée est universelle, et même infinie, peut-être. De cela elle n’est pas tout à fait certaine, à vrai dire, mais elle est assurée au moins de ne pas avoir à se limiter aux cercles étroits des pensées personnelles, des idées toutes faites et des soucis mondains. Elle comprend sa vraie nature. Elle se révèle ouverte à un monde de pensées, d’idées, d’intuitions, de prémonitions et de connaissances, provenant des lointaines et multiples contrées de l’Intelligence, éparpillées au-delà des bords du monde. Elle se sait adoubée; elle est libre de choisir ce qu’elle désire dans cette immense et cosmique bibliothèque, à laquelle s’ajoutent les silos, non moins gigantesques, de l’Être et de la Vie. Le monde des illusions tangibles cède la place à un univers où s’engendrent en s’entrelaçant nombre d’images et de symboles, et se cachent de nouvelles et illimitées réalités, au-dessus desquelles vit une autre Réalité encore, en un sens « suprême ». En son cœur vibre un intense et infini mystère. On ne parle pas de cela par ouï dire mais seulement par expérience. Quand tout cela a été vu au moins une fois, cela s’installe dans la conscience comme pour l’éternité, et comme si cela avait toujours été déjà là. Dès lors, la conscience vit sans sommeil, elle s’éloigne sans cesse de tout ce qui lui semble acquis, pour aller vers cette Vie entrevue, de braise et volcan, de diamant et de cendre. La conscience, qu’elle soit dure ou friable, se trouve appelée par l’intuition de l’existence bien réelle d’une super-conscience. Elle existe dans l’ombre et le silence, au-delà de l’esprit. L’esprit n’est donc pas seul, il n’est pas une essence esseulée dans les vides. L’esprit sait qu’il ne possède qu’un savoir limité, qu’il est ignorant de la nature et des potentialités de la conscience. Habitent en elle un sentiment lumineux, une compréhension silencieuse. La conscience n’est pas une simple goutte tombée de la dernière pluie de l’Esprit. Elle est à elle seule une nuée, un condensé de vérité. La Vérité existe en effet, elle n’est pas une illusion introspective, mais une réalité extérieure au moi, une puissance dynamique et créative. Elle ne peut que s’intéresser à son existence, à son essence, à son excellence, et, comme l’amandier de Jérémie, se tenir dans l’attente de printemps soudains et d’efflorescences inespérées.

D’une telle expérience fondatrice, radicale, inimaginable, seul le silence d’une pensée effilée, inextinguible, seule une adéquate mutité mentale, seule la vraie paix des profondeurs, peuvent témoigner. La conscience prend progressivement la mesure de l’existence larvée, lovée, d’une substance spirituelle portant en elle l’assurance inoubliable de la Réalité unique et extrême, en présence de laquelle seuls existent des myriades de flux flamboyants de consciences, d’âme-lames survolant l’obscur. On la voit directement par la conscience, réduite à son état pur, et non par l’esprit. Il n’y a pas besoin de concepts, de mots ou de noms, pour témoigner de ce qui est bien au-delà des concepts, des mots et des noms. Les mots et les noms, d’ailleurs, proviennent à leur origine non des bouches parlantes ou de l’esprit pensant, mais de bien plus loin, de bien plus haut, ne l’oublions pas. La conscience accède à la vision directe, à la fusion totale, à l’explosion du sens intime, à la certitude absolue de la rencontre. Cela ne doit pas paraître trop mystique ou incompréhensible, ce n’est pas mon intention. Il s’agit seulement d’un témoignage, qui s’efforce de se couler dans l’étroitesse des mises en mots. Bien des mots peuvent jaillir au rythme des idées; des phrases et des périodes peuvent être ciselées, des langues sont mises en œuvre pour tenter d’exprimer ce que la conscience supra-mentale elle-même a renoncé à saisir. Mais on atteint en réalité le centre suprême du mystère sans même l’avoir voulu. C’est un don, une grâce. Oui, je sais, ce n’est pas juste. Il n’y a pas d’égalité en cette affaire. La vérité d’abord, la justice viendra après, un autre jour, sans doute.
On ne prend conscience d’aucun « moi » à l’état pur — il n’y a pas de soi personnel, ni même de soi impersonnel — ces catégories, Moi, Soi, Lui, ne sont que des artifices du langage. Il n’y avait alors que Cela, cette indéfinissable Réalité, supra-réelle, méta-physique. Tout le reste reste à jamais in-substantiel, vide, irréel. La conscience (non pas telle ou telle partie de la conscience, tel ou tel moi, mais la conscience consciente de son absolue puissance) s’est soudainement vidée de tout contenu intérieur. Elle n’est restée consciente que d’une infime partie de ce monde à la fois réel et trans-réel.
La réalité supra-réelle, méta-physique, est perçue comme une figure de la Vérité; elle se tient au-delà de l’espace et du temps; elle est séparée du cosmos total et de l’univers entier, mais elle est pourtant présente partout où l’on en prend conscience. Dans son silence, on ne pense plus avec le cerveau ou avec l’esprit — on prend conscience que des pensées surgissent dans un espace qui se tient au-dessus de la tête, au-dessus de l’esprit, dans une réalité qui est la véritable Terre des hommes. Le contact avec le supra-réel, le méta-physique, ne peut être vraiment établi dans sa plénitude sommitale que lorsque l’on garde aussi les pieds fermement posés sur cette Terre-là.

Le poète s’inspire à ses heures d’une source intérieure, d’une puissance celée, silencieuse mais non mutique, laquelle s’exprime en coulant entre les mots. La profondeur de la source peut-elle avoir quelque lien, quelque correspondance avec les autres sortes de puissances, plus élevées, et même bien plus hautes que ce que l’on peut imaginer ici-bas de plus haut ? Je n’en doute pas un instant.

Fractal rapt


« Fractal rapt » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

J’étais alors mêlée à la ronde des roses et du jasmin. Un oiseau chanta dans la nuit : « Apportez le vin de la nouvelle aube, réveillez-vous, veineux enivrés! » … Il n’est pas étrange que ce souvenir me brûle encore. Quand je me suis quittée moi-même, son esprit m’incendiait le sang et me nouait la gorge et la déglutition, symphonie surgie entre ses silences. Elle coupa court aux cris sourds des extasiés. Il m’avait dit en chemin : Je fus souvent avec eux. Ils me voyaient, mais ils ne sentaient pas ce que tu sens. Toi, tu ne me vois pas, mais tu te senspleine de vie et de moi. Je sentais toutes les parties de mon corps emplies de délectations. Je sentais combien la vie embrasse les âmes. Mais le dire ainsi semble une arlequinade, une galéjade. En réalité, tout se passa bien autrement qu’il ne peut être dit. L’expérience est une spoliation, une saisie, un rapt. La mainmise (au sens du droit féodal) du chiffre secret de la vie, la libre sublimité, l’assaut des mondes éternels, la découverte des prodiges, l’irruption des armées au sommet de la montagne, la profération de l’âme (clamant, comme un nouveau Moïse : Montre-toi à moi!), les déferlantes de l’Océan incréé, les racines de l’univers, l’éphémère tout entier assemblé en un point, l’appel abyssal, la capacité foncière de l’humus et de l’humain, la transfiguration de l’être, le cru pur de l’aurore.

Il n’est point de limite aux plus extrêmes extases; ce qui existe est sans limite.

J’ai plus de songes que de souvenirs


« Le songe d’un souvenir » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Va! Occupe-toi de ce qui te regarde! Quels sont ces cris, pourquoi ces clameurs? Quant à moi, mon esprit a quitté cette voie. Toi, que t’est-il arrivé? Sa lèvre sèche ne m’amène pas à mes désirs. Sa sagesse est un vent à mes oreilles. Sa taille subtile s’est créée de rien ; elle n’est plus qu’un point, et nul ne l’a jamais dénouée. L’oublié de ses allées a évité les vertes vallées ; esclave de son amour, il est libre des mondes, il a laissé les antres et les avens. L’éclat et l’ivresse ont ruiné ma paix ; mais ses fondations sont profondes. Je ne geins ni ne gémis, ne pleure ni ne murmure. Le sort est là, ce soir, et ce matin, le destin. J’ai plus de songes que de souvenirs, d’envoûtements que de divinations, de visions que d’illusions.

Va, ne dis rien, ne raconte pas tes rêves, ni n’entonne quelque incantation.

___________

Explication: j’ai voulu gloser sur un thème peu connui, lui donner une tonalité nouvelle, une résonance autre. Lui tendre un voile, armer un esquif. Choisir quelques mots clairs, des liens induits, une espèce de musique, sans insister, sans persister, sans résister non plus à l’appel de possibles sas, à l’invite d’issues voilées de clisses et de claies.

iCf. le ghazal 36 du Diwân de Hâfez qui l’effleure.

Un temps ténébrescent et la paix poétique


« Paix poétique » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Ce monde de vies fugaces et de climats confus a commencé de finir. Il a l’apparence d’une gigantesque escroquerie intérieure, doublée d’une phénoménale prostitution morale et d’une cécité pharamineuse, et presque pharaonesque. Il se laisse envahir sans résistance par le son des crécelles, des casseroles et des canons, par l’éclat des contrats et les froissements des codicilles, par la mêlée des médias et l’aboulie des médiocres. Des bruits déchirants percutent des oreilles de plus en plus sourdes. Le chaos général génère des consciences écrasées, martelées. Les futiles rafales algorithmiques, le vain vrombissement des moteurs, le couinement dispendieux des drones, la déflagration des petites frappes, en attendant les grandes, fascinent de nombreuses non-intelligences, délibérément artificialisées. Le ricanement gras des satrapes trompeurs, en hommage servile aux écarlates cravates impératives, écorche l’image que l’on se faisait du pouvoir. Le bruit du brouillard déversé dans les ondes et parmi les fibres, le battage des puissances, le tapage des horreurs, l’écrasement des faibles, la répétition en boucle de passés qui ne passeront pas, les soubresauts de présents qui ne passent déjà plus, la crispation des futurs qui ne dépasseront en rien des prédictions éculées, envahissent les mémoires de fictions rabâchées.

Les éructations oralisées, les morsures sonoresi, les effets jaculatoires, nimbent nos horizons finissants de mordorures à la Novaya Zemlyaii et d’éclaboussures de sous-soleilsiii. Quelle vanité que toutes ces ténébrescencesiv ‒ moins ultraviolettes qu’ultraviolentes…

Décrétons la paix poétique.

____________________

iPour traduite littéralement l’anglais « soundbite », censé signifier « petite phrase » ‒ comme si ceux qui les produisent étaient capables d’en faire de grandes.

iiL′effet Novaya Zemlya est un mirage particulier des régions polaires. Il est caractérisé par le fait que le soleil peut rester visible après son coucher très en dessous de la ligne effective de l’horizon.

iiiUn sous-soleil (en anglais subsun ou sun candle) est un phénomène optique obtenu par réflexion des rayons du soleil sur un nuage de cristaux de glace.

ivUn matériau ténébrescent est un matériau qui change de couleur sous l’effet d’un rayonnement lumineux riche en ultraviolets.

Eloge de la Diacritique


« Diacritiques » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Il y a quelques raisons de se plaindre des langues, des grammaires et des mots… A les fréquenter, on se rend compte que les grands concepts, les idées ineffables, on ne peut pas vraiment les représenter avec des alphabets, des syllabaires ou des sinogrammes. Les syntaxes et les syntagmes sont rarement adaptés à l’expression de l’indicible. Par exemple, de la neige tombe, et l’on sait que chaque flocon possède une unique forme. Chacun d’entre eux n’est-il pas déjà une métaphore? Mais comment la traduire en mots? La singularité absolue de chaque flocon se traduit en une originale étoile de glace. Aucune autre étoile ne peut en mimer l’essence. Un alphabet qui serait composé de trillions de trillions d’étoiles à six branches, toutes différentes, toutes singulières, permettrait-il d’avancer dans la représentation de l’irreprésentable?

En 1958, à défaut d’étoile à six branches, un certain Lacan éprouva le besoin de griffonner un losange à quatre côtés, pour « élucider la formule constante du fantasme dans l’inconscient ». Il proposa de la noter : S barré, poinçon, petit a ‒ (S/◊a). Le S barré est le « sujet » en tant qu’il est « barré, annulé, aboli ». Par le losange, ou « poinçon », il est en relation avec l’objet petit a, qui est censé représenter « l’autre », et donc le désir, etc., bref, ce qui lui donne son existence et lui permet de continuer d’être « un sujet qui parlei« .

Laissons-là Lacan. Il s’agirait maintenant, et peut-être plus encore à l’avenir, d’exhausser la langue et de généraliser l’usage de toutes sortes de ressorts symboliques et scripturaires afin d’en dynamiser les potentialités heuristiques. La mémoire typographique a conservé des lettres-pépites qu’il convient urgemment de faire briller sous des soleils neufs. Par exemple, pourquoi ne pas exhumer du passé quelques formes originales, mais oubliées, comme : ҉ , , Ⱉ , Ⱶ, Ϡ , et ᾆ, pour en proposer de nouveaux usages. Les deux premières sont cyrilliques, la troisième est latine, les deux dernières sont grecques. L’on a jusqu’à nos jours négligé, on ne le niera pas, leurs puissances d’évocation, leurs fulgurance littérales, leurs scintillements poétiques. Il me paraît nécessaire de les remettre en lice en notre époque de grande pauvreté symbolique et critique, laquelle se traduit notamment par une absolue déshérence diacritique.

Le signe ҉ , précisément « diacritique » dans l’alphabet cyrillique, signifie la multiplication par un million. Associé à un nombre, il le multiplie en un million de fois lui-même. Opération peut-être arithmétique, ou encore alchimique, en tout cas éminemment métamorphique.

La lettre cyrillique Ⱉ se prononce « ot ». Cette lettre peut aussi être notée ⱉ en minusculeii. Elle est la 25e lettre de l’alphabet dit « glagolitique »iii . Elle représentait originellement la ligature d’un Ѡ et d’un Т. Puis elle est devenue une lettre à part entière, étant utilisée en slavon d’église pour représenter la préposition отъ, qui signifie « en provenance de ». 

La lettre grecque Ϡ se lit « sampi« (en grec: σαμπῖ / sampî) . C’est une lettre archaïque servant à noter un double /S/iv. Elle est aussi utilisée comme numéral moderne.

La lettre latine Ⱶ est un « demi H ». Elle fait partie des trois « lettres claudiennes », créées par l’empereur Claude au 1er siècle. Elle représentait une voyelle se situant quelque part entre i et u, proche de /y/, et appelée sonus medius par les grammairiens de l’antiquité. Les lettres claudiennes comprenaient aussi le Digamma inversum  Ⅎ et l’Antisigma  Ↄ. Introduites par Claude dans l’alphabet latin, elles furent brièvement utilisées durant son règne dans les inscriptions publiques avant d’être abandonnées après sa mort.

Enfin il y a cette composition à quatre étages, ᾆ , où l’on reconnaît la lettre grecque α (alpha) habillée de trois signes diacritiques: le perispomeni (la vaguelette ~ qui se trouve au-dessus de l’alpha); le psili pneumatav, appelé aussi « esprit doux », et noté ᾿, situé sous cette vague; et l’hypogegrammeni (la petite virgule sous l’alpha: ι).

Maintenant vient le moment alchimique, et pour tout dire, heuristique. Prenons nos cinq signes, alignons-les pour les assembler en une seule formule que je qualifierai lacaniènnement d’ « algorithmique ».

Cela donne : Ⱉ ᾆ Ⱶ Ϡ ҉

Soit, si l’on sonorise : « ot alpha y sampi myria« .

Nous avons là, réduite à sa plus simple expression, une formule extrêmement dense, infiniment ouverte, et chargée de tous les futurs possibles. Elle concentre en un seul pentagramme la création de l’Homme et l’avenir de toutes ses métamorphoses.

Traduisons littéralement : « Depuis l’Oméga originel (Ⱉ ), l’Homme (ᾆ) tend à (Ⱶ) dédoubler son Soi (Ϡ) une myriade de fois ҉

Explication: Ⱉ est l’Oméga des origines, et non pas le point Oméga teilhardien de la fin des Temps. La lettre ᾆ et ses trois signes diacritiques symbolisent l’Homme en tant qu’il est doté d’un corps α, ponctué diacritiquement d’une âme (~, le perispomeni), d’un esprit (l’esprit doux ᾿, psili pneumata) et d’un Soi profond (la virgule souscrite « ι », hypogegrammeni). L’Homme-alpha doit passer par un demi-H, il doit subir cet Exode noté Ⱶ, pour se dédoubler en un double Soi, un double S, noté Ϡ (sampi). Puis il doit se métamorphoser en « myriades » (du grec myrios) dans la grande ronde multiplicatrice du cosmo-métaphysique, … ҉ …

Moralité: Il me semble que nos langues pourraient beaucoup mieux faire, pour saisir l’insaisissable, pour exprimer l’ineffable, si l’on enrichissait d’inventions nouvelles nos courts alphabets, nos pauvres signes, si peu « diacritiques »…

__________________________

i« Le sujet en tant qu’il est barré, annulé, aboli, par l’action du signifiant, trouve son support dans l’autre, définit l’objet comme tel. Cet autre, objet prévalent de l’érotisme humain, nous essayerons de l’identifier […] c’est là, dans ce fantasme humain, qui est fantasme du sujet, et qui n’est plus qu’une ombre, c’est là que le sujet maintient son existence, maintient le voile qui fait qu’il peut continuer d’être un sujet qui parle. » Jacques Lacan. Le désir et son interprétation. 2013, p. 144

iiUnicode +47E

iiiL’alphabet glagolitique est le plus ancien alphabet slave. Inventé par les frères Cyrille et Méthode au monastère de Polychron, il a été originellement utilisé en Grande-Moravie. Il tire son nom du vieux-slave glagoljati qui signifie « dire ».

ivϠ , sampi, est une forme épigraphique, en grec ancien σαμπῖ / sampî (Unicode +3E0). Elle a disparu de l’alphabet classique mais a été conservée, sous une forme un peu différente, dans la numération pour noter le nombre 900.

vUnicode +0486

Poème métaphilosophique


« Souvenance » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

comme aux jours de fête sur les morts

passent la souvenance et l’ange à l’aile

brisée

‒ l’esprit se meut vers les collines arasées

en présence de ceux qui le nient

.

les poètes n’annoncent plus ce qui demeure

ce qui s’étend sur la plaine prolifère sous les murs

des colonies i d’arbres sans racines

.

je croirais qu’elle naît si je voyais l’aube

le pin s’est approché de l’olivier

le chêne vert s’est lié à l’orme mort

ils viennent de bien plus lointain qu’elle

.

la coupe déborde de lueurs sombres

suintant de torpeurs sèches

sans pensées la guerre est ailée

il faut mourir quand la nuit est égale au jour

.

la mer a pris la mémoire et l’a donnée au vent

il a ouvert la voie aux soleils

à l’air maître des feux

il vit il va et son vouloir veut ce que deviendra

ce qui vient s’est déjà fait connaître

il s’est soumis sous un ciel étrange

.

le port de l’exil est l’usage de la terre

le propre est dépossédé de l’autre à jamais

ils aiment la haine et l’oubli l’or et l’orgueil

jusqu’à l’orient souriant le ciel est à l’obscur

la justice crucifiée les jours sans mérite

.

j’ai dit il n’y aura pas de culture tueuse

quelle est l’essence de la poésie?

.

au commencement l’esprit était libre

il n’était ni terre ni source

aujourd’hui il fuit la proie des tombes

celles qui donnent de la vie aux âmes ont le sang consumé

elles ne savent plus ce qu’elles veulent elles ont perdu la voie

des fleurs et l’ombre des herbes accablées

.

l’esprit n’est commun à aucune foule

l’histoire n’est pas sainte

dans le vaste terreau des cerveaux

dans la glaise grasse des synapses

des gliales en gésine geignent

.

tout ce qui devient cherche quelque unité

pour autant qu’elle s’en souvienne

par-delà la terre et les cieux

l’âme si numineuse se nomme dès sa naissance

et se lie d’air et d’essence

.

la pensée s’est dépassée

elle n’est plus au commencement

la source est sourde

aigre la promesse

la terre n’a plus d’origine

la loi est son linceul

le fond l’avale et la vomit

.

l’esprit l’enterre et rode

depuis plus longtemps que l’eau coule

il s’éprend des douleurs

de l’effroi des viesii faibles

d’autres ombres saillissent sur ce qui se ferme

.

l’origine surgit mais ne montre rien

elle cèle les apparences

elle meut le monde l’aveugle l’assourdit

.

la fille oublie la mère et délie les mémoires

elle est tournée vers les pensées premières

elle sait son origine et ignore sa fin

hors d’elle-même elle demeure

.

nous autres sommes destinés à l’oubli

les choses mêmes nous oblitèrent

nous errons parmi les origines

la genèse a disparu

.

l’amour et ce qui était avant l’esprit

se terre

le feu devra être porté seul

en ce soi étranger à cette terreiii

_________________________________________________

i« L’esprit aime la colonie et l’oubli ». Hölderlin. Le Pain et le Vin. Publié par Friedrich Beissner. Les Traduction du grec de Hölderlin, 1933, p. 147. Traduction de l’allemand par Jean Launay, in Matin Heidegger. Approche de Hölderlin. Gallimard, 1973, p.114

ii« We had to teach the despairing men, that it did not really matter what we expected from life, but rather what life expected from us. » (« Nous devions apprendre aux hommes désespérés que ce qu’on attend de la vie n’importe pas, mais plutôt ce que la vie attend de nous. »). Viktor Frankl. Man’s Search for Meaning. 1963, p. 122

iii« Je suis un étranger sur la terre » (Ps 119, 19) גֵּר אָנֹכִי בָאָרֶץ , guer anokhi va’arêts.

Dépasser les nitescences


« Nitescences » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je fus jeté vers le haut, parmi d’immenses silences, bien au-dessus de la nuit noire, restée sans dimension. Je vis de très près une clarté plus que titanesque, où se cachait peut-être une inaccessible nature. Je m’y adsorbai sans résistance, abîmé dans la puissance. Je m’y suis senti incertain, hors du sens commun et des idées. Je me dissolvais assurément en vérité, mais non en substance, dans un tout total. Ce n’était pas là une union de nature, ni une unité d’essence, ‒ plutôt une puissance d’unification de phénomènes, de rencontres, d’allures et de tournures, et une lente stupéfaction de la ferveur. Mais les mots… Entre l’incréé et le créé, la distance restait infranchissable, et la distinction semblait éternelle quoique tangible. D’ailleurs, même un extrême amour, porté à la plus haute des incandescences, n’aurait pas effacé l’abîme qui béait, me dis-je. Jamais quelque fugace conjonction de divins hasards n’engendrerait l’identité de telles natures. D’ailleurs, qu’en aurais-je fait, de cette fusion, de cet amalgame ? Dans quel but? Pour quelle fin ? Je n’en aurais pas eu la moindre idée. La question n’appelait d’ailleurs pas de réponse. Tout était alors essentiellement orienté par un mouvement d’incessantes fulgurances.

Tout au long de cette monumentale nuit, je me sentais, sans comparaison ni mesure, une sorte d’ombre dessinée sur un sable parsemé de signes esseulés. Un soleil exorbitant et hâbleur promettait des explications sur les braises, les cendres et les flammes, mais il se garda bien de sortir de sa fournaise. Je levai les yeux. La montagne était plus haute que la nue. Des ombres s’entassaient au sommet. La certitude grandissait avec la hauteur des points de vue. « Que je sois préservé de ne plus admirer la raison ! » me dis-je in petto. Elle est vraiment sublime, sans doute, convins-je, bien plus tard. Mais, tout comme un myste, si j’en en crois les contes i, je voyais, j’entendais, et je sentais, assurément et lucidement, tout ce que cette célébrée (et parfois décérébrée) raison ne peut décidément pas voir, entendre et sentir. Je connus aussi ce qui la transperce, la crible, la hache et la découpe, en un instant, ainsi que ce qui la domine et l’élance. Il y a, on le sait, parmi les hommes, une sagesse de convenance, assez raisonnable en un sens, mais trop bornée pour ne pas sentir ce qui lui manque absolument. Un horizon étroit lui fait chaque jour le don hideux d’être repue d’évanescents relents. Le myste est sage aussi, mais autrement. Il vole suffisamment haut pour trouver sa vue fort basse. D’où un dédain de lui-même et de cette insuffisance. Il lui faut désormais aller voir ailleurs. L’attendent orages épouvantables, abîmes affreux, obscurités palpitantes, étoiles tremblantes, ailes étendues, ombres tempétueuses, sereines braises, éclats perçants. Il lui faut aller par-delà toutes ces lumières, ces éclairs, au-delà des inconscients obscurs, il lui faut entrer dans ce non-lumineux silence. Il y apprendra des secrets. C’est trop peu d’affirmer que la muette ténèbre brille d’une espèce d’éclat au sein de la plus noire sombreur. Ce n’est rien de dire qu’elle emplit les intelligences qui savent se taire de splendeurs plus belles que la beauté. Sa mutité m’intima d’abandonner les sens et l’intelligence, de laisser là tout le sensible et le compréhensible, les choses qui sont et celles qui ne sont pas. Elle me dit de monter, autant que je le pourrais, vers ce qui se tient par-dessus la connaissance et les essences. Il faut sortir de tout cela et s’exiler loin de soi, s’envoler irrésistiblement, s’élever encore, et peut-être même, s’étant déjà dépouillé de tout, marcher dès lors en présence de l’extase ‒ pour dépasser la suressence et ses nitescences.

_________________

i Myste : « initié aux mystères ». « Durant les rites des mystères qui signifiaient la mort de l’initié et sa renaissance à une vie supérieure, on s’écriait, s’adressant au disciple: «À la mer, ô myste!» et le myste allait se tremper dans l’onde à la fois dissolvante et purificatrice » (M. Senard, Le Zodiaque, Paris, Villain et Belhomme, 1975, p.121).

L’ombre de l’ombre


« Ombre nue » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Il n’est pas de lumière sans éclat ‒ mais, sans sombreuri, il n’est pas de nuit. L’éclat a certes servi de modèle au feu, mais c’est dans l’ombre de la lumière que fut gravé l’être, formé le monde, sculptée la vie. En elle, ont poussé les racines. En elle toujours, les vivants s’engendrent encore. Toutes sortes d’ombres surabondent dans l’eau des sources, des mares, des rivières, des mers. Elles cèlent celles des êtres passés, présents et à venir, celles des vivants et de leurs images. Elles recherchent en tremblant le reflet des formes, le moirage des volontés, le chatoiement des attraits, et, toutes, elles attendent que la lumière les recouvre d’un linceul sans pareil. Tout ce qui vit dans le monde vient d’ombres anciennes, que l’eau et le feu ont peut-être un jour troublées. Toutes ces ombres, neuves ou non, sombreront un jour dans l’oubli.

Les vivants ne font pas que vivre d’ombres ; leurs instincts dictent des faims, montrent l’attaque, ce qu’il faut fuir, et ce qu’ils doivent quérir. Leurs âmes ont en elles des raisons, plus pures que les ombres ; il y en a aussi dans l’os, le nerf, le muscle, le rein, la moelle, les entrailles, et dans la dent. Ces raisons sont aussi plurielles que la pluie, elles dépendent des circonstances, des expériences et des espérances.

Je suis maintenant d’un œil lointain, comme jadis Pharaon les Hébreux, les clartés qui recouvrirent les prophètes. De celles-ci, ils ont tiré des dires. Mais leurs visions seront dépassées avant la fin des lumières. Ne sont-elles pas, elles aussi, des espèces d’ombres ? L’être n’est-il pas, en essence, ombre ? La raison, qui s’exprime par des paroles claires, est elle-même une sorte d’ombre, à l’affût de vraies lumières. La raison, comme l’ombre, mime l’univers ; elle peint la pensée, elle conçoit le Verbe, et, en puissance, elle engendre les ombres des actes.

Une femme écrivit, il y a moins de mille ans, un opaque écrit, dont le titre, Sciviasii, est comminatoire : sci, « sache ! », vias, « les voies »… De nombreuses routes, striées d’ombres, la cernaient. Elle en fit des flux d’encre, comme une source sombre répand l’eau claire. On conçoit la cause de l’écoulement, et on ne voit pas d’où coule la cause. L’eau fait s’écouler sur elle les ombres, tout comme elle coule sur le sable, les feuilles, la terre, la glaise, les cailloux. L’âme aussi écoule ses souffles ‒ la vie, l’amour, la mort ‒ dans son lit. Jamais elle ne cesse ses flux ‒ visions, pensées, désirs. Elle fait ainsi couler l’homme d’ahan, dans l’ombre de ses ombres. Cette ombre est à la mesure de sa sagesse, plus longue au soir qu’à l’heure de midi.

_______________

iSubstantif féminin : « caractère de ce qui est sombre »

iiScivias – Le Livre des Visions. Hildegarde de Bingen (1098-1179)

Paroles creuses, paroles crues


« Creux » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

S’Il est tout, qu’est-ce que le monde, sinon rien ? Si je ne suis rien dans un monde qui n’est rien, qu’est-ce que cette question signifie ? Rien ? Pour qui ce rien ne signifie-t-il rien ? Pour personne ? S’Il est tout et si tout est Lui, qu’est-ce qui peut être « autre » que Lui ? Rien, à nouveau ? Et, s’il est vraiment certain qu’il n’y a rien d’« autre », que signifient donc ces doutes, ces querelles, ces songes, ces cris, ces grincements de dents, à propos de ce qui est apparent, et de ce qui n’est vraiment pas ? Rien encore ? Et qui, à ce sujet, voudrait induire qui en « erreur », et pour quelle raison ? Quelle serait la nature de cette « erreur », partout et sans cesse répétée, et quelles seraient ses lointaines implications ? Quel serait le nombre de toutes les « autres » erreurs répandues de par le monde, depuis le commencement des temps ? Ce nombre serait-il lui-même une erreur ? Si le destin du monde est, à la fin des fins, la totale annihilation, qu’est-ce donc que toute cette agitation, depuis l’origine, en matière d’être, de non-être et de devenir ? Quelle en est l’utilité ? Si la véritable fin est le néant, pourquoi n’a-t-on pas tout commencé, tout de suite, par la fin, pour en finir d’emblée avec le néant et sa sempiternelle opposition avec l’être ? Si l’être (en général) n’est qu’une ombre, et si notre être (propre) n’est qu’une semblance d’ombre, plus évanescente encore, pourquoi toutes les souffrances et toutes les douleurs ne sont-elles pas elles-mêmes seulement des ombres d’ombres, sans poids ni taille, sans raison ni durée ?

Si je ne suis pas même mon âme, si je ne suis pas même là où elle aime, qu’est-ce qui justifie encore son effort à être ce qu’en fait elle n’est pas, et à devenir ce qu’elle ne sera jamais ? Si toute âme doit être anéantie, avant d’avoir été ce qu’elle aurait pu devenir ou avant d’être ce qu’elle ne sera jamais, pourquoi ignore-t-elle autant qu’elle ne sera jamais que l’ombre d’un rien, et qu’elle ne connaîtra jamais non plus la profondeur des ombres qui l’obombrent ?

Après les avoir posées, que puis-je répondre à ces questions, sinon proposer de les reformuler à nouveau, avec d’autres paroles, plus creuses, plus sombres, ou plus crues ?

Hiatus erectus


« Hiatus » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Nul n’est jamais entré, par l’esprit, par les sens ou par le souffle, dans cet י, ce Yod, l’Y du Tétragramme YHVH, qui s’épelle Yod Hé Vav Hé dans l’Écriture, mais ne se vocalise ni ne s’articule. Nul n’a jamais osé l’inspirer ou l’expirer, ce Yod, pour ensuite aspirer le Hé. Nul ne sait d’ailleurs, quant à l’aspiration, en quoi le dernier Hé diffère du premier. On pourrait tout au plus supputer que, du point de vue du ‘centre’, si le Nom en avait un, le premier Hé aurait même rang que le Vav. Mais ce nom-là n’a pas de centre géométrique ou alphabétique. Nul n’a idée non plus du sens de ce Vav pris entre deux Hé. Connote-t-il quelque liaison ? Ce Vav tendrait alors, peut-être, à signifier un devenir toujours « inaccompli », les deux Hé qui l’accompagnent et l’encadrent symbolisant l’extension indéfinie de son éternité, tout en la ponctuant. Si cette interprétation était correcte, on pourrait imaginer que le premier Hé figure la Réalité, dans toute sa puissance, et que le deuxième Hé évoque le Réel même, c’est-à-dire, non pas la Réalité de la Réalité, en son essence,mais la Réalité de la Réalité en acte. Dans cette hypothèse, je me plais à penser que le Vav incarnerait, en quelque sorte littéralement, l’Esprit qui vole de la puissance à l’acte. En déduira-t-on que le Vav va où il veut ? Ce serait là filer la métaphore d’un point de vue bien trop littéral.

Imaginons maintenant que les quatre lettres sus-nommées ne représentent en fait que quatre grains seulement d’un divin sable, et que ces grains se déplacent librement, suivant le souffle d’un vent de Vav coulant vers des sommets incertains parmi d’innombrables dunes dans d’infinis déserts. Les implications de cette métaphore seraient immenses. Les philosophies, les religions et les herméneutiques humaines devraient infiniment rabaisser leurs prétentions ; les sages et les dévots devraient se résoudre illico à d’autres orientations. Autrement dit, on devrait reconnaître que la Réalité ne se lie pas à la nature créée par des mots ou des lettres, et le Réel moins encore. Par exemple, la lettre, le sable, la dune, le désert n’adhèrent jamais assez aux sens métaphoriques qu’on voudrait leur donner. Ils restent très en deçà. La connaissance de la Réalité par métaphore est difficile, et l’appréhension de la Réalité de la Réalité est plus difficile encore. Elles échappent à toute trope, à toute figure, à toute littérature. Quant au Réel, il se tient bien au-delà de la Réalité telle qu’on pourrait l’appréhender, et de la Réalité de la Réalité, telle qu’on voudrait la concevoir. La Réalité est pleine de toutes sortes de potentialités qui n’impliquent pas (nécessairement) le Réel, puisque celui-ci ne se révèle pleinement qu’en actei. Elle ne l’implique donc pas et ne l’explique pas non plus. La Réalité, en ce sens, est toujours essentiellement défaillante. Autrement dit, dans son devenir, elle manque toujours de cette autre chose que le Réel est, et devient, en essence. Le Réel pourrait s’interpréter ici comme étant l’intention créatrice qui sous-tend, soutient et entretient la Réalité. Le Réel est en elle, il en sourd, mais il en sort donc, aussi, et dans ce flux, il ne se révèle pas encore, ni en essence, ni en acte. Imaginons que la lumière du feu représente une certaine connaissance de la Réalité ; imaginons que sa chaleur incarne la Réalité de cette Réalité, sa véritable essence. Il faudra encore distinguer cette chaleur de la brûlure même de la flamme. Différente de la lumière et de la chaleur, cette brûlure figure le Réel même, l’expérience la plus intime de l’essence de la Réalité. La Réalité est autre que le Réel, en tant qu’elle est puissance et manque. De même que l’existence est autre que l’essence, de même que le sang est en essence autre que le cœur, de même le cœur battant est autre que la vie qui va et qu’il fait vivre. Qui cherche à atteindre le feu du Réel ne se satisfera pas de sa lumière, il ne se satisfera pas de sa chaleur ; il se précipitera dans la braise même. Il s’y consumera, il s’y volatilisera, il s’y sublimera. Lorsqu’il est devenu « celui qui a vu » sa lumière, alors il s’est libéré de tous les récits lus ou entendus. Lorsqu’il a senti sa chaleur, alors il est devenu « celui qui a compris » ce qu’il y avait à comprendre. Mais c’est seulement lorsqu’il a été brûlé au cœur de la flamme qu’il est devenu « celui qui s’est uni » à ce qui brûle et consume. Dans cette consumation, toutes ses visions et toutes ses compréhensions ont été anéanties. Maintenant, il ne se soucie plus de voir ou de comprendre, il brûle. Il disait auparavant « je », ou « moi » ou encore « nous ». Maintenant, il n’est plus question de ce « je », de ce « moi » ou de ces « nous » ; il ne peut même plus dire qu’il « L »’a vu, ou qu’il « L »’a compris, ce Feu. Cet « Il », ce « Lui », n’est plus pour lui grammatical, comme le pronom de la 3e personne du singulier. C’est le Feu même. Il n’est plus le « sujet » d’une logique sans grammaire, il est le « projet » d’un incendie métaphysique, le « jet » d’une infinie fournaise. Le jet de cet « Il »-là pose pour toujours en son esprit le cautère d’un « Lui » absolument autre, un « Lui » incandescent, dont l’eccéitéii est tout entière dans cette brûlure-là, au point que ce « Lui » est la Brûlure ‒ la « Lui-ïté » même.

Jadis, « Il » s’est absenté des mondes créés, « Il » est sorti hors de tous les « là » et de tous les « ici », pour aller là où il n’y a pas de « là », là où il n’y a pas de « où ». Pour aller vers ce Réel-là, pour aller vers la Réalité de cette Réalité-là, il faut laisser là le désir, et s’en remettre à l’absence. Il faut chercher la présence de cette absence-là, cette brûlure-là de l’absence. On y plonge et elle vient à soi, embrasée. Alors il faut rebrousser chemin en se disant : « L’intérieur de mon esprit s’est étendu jusqu’à Elle, jusqu’à l’Absence. Elle, ce n’est pas Toi. L’extérieur de mon esprit a cru en Elle, et Elle n’était pas Toi. » On peut s’approcher même des limites les plus extrêmes. On se dit maintenant : « Je ne puis aller encore plus bas, ni aller encore plus haut. Il me faut seulement commencer de revenir vers moi. » On commence à sortir du Réel, on commence à revenir à la Réalité de la Réalité. Il est possible alors de songer, à propos de la brûlure de l’Absence : « Tu es bien Celle que Toi seule peux Te louer d’êtreiii ». On renonce à tout désir de vision ou de connaissance. On sait avec une certitude absolue que son propre esprit n’a pas conçu tout ce qu’il a vu. Et on sait aussi qu’il n’a rien vu de ce qu’il ne peut même concevoir. On sait que la vision elle-même n’a eu aucune prise sur ce qu’elle a vu et survolé (à savoir, l’espace infini entre les choses et les idées, et tous ces cieux qui s’empilent comme des coupes) ; elle a seulement consenti à voir tout ce qu’il lui était donné librement de voir. Ce qui était beaucoup, déjà. C’était comme un océan de pensées, dont chaque goutte serait pleine d’océaniques abysses. C’était comme un espace d’infinis « hyphes », sans cesse dissociés de leurs futures puissances, comme un monde infiniment et discontinûment discontinu, un univers-hiatus. Un hiatus erectus. Je m’explique. Le mot latin hĭātŭs signifie : « action d’ouvrir » (oris hiatu, en ouvrant la bouche) ; « ouverture, fente » (terrarum hiatus repentini, gouffres soudainement ouverts; in illum hiatum descendit, il descendit dans cette ouverture béante) ; ou encore : « action de désirer avidement ». Le mot hiatus vient du verbe hiō, āvī, ātum, āre, qui signifie « s’entrouvrir, se fendre ; être béant ; avoir la bouche ouverte ». Qu’on imagine donc l’univers entier comme un hiatus infini, une ouverture totale, une fente absolue, un gouffre intégral, une béance radicale ‒ et en son milieu s’érigerait le Yod, l’ י.

______________________

iCf. Louis Massignon. La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj. Tome III, p. 89, citant Hallâj. Tawâsîn, II, 1

iiL’eccéité, ou heccéité, est l’ensemble des caractéristiques, matérielles ou immatérielles, qui fait qu’une chose est une chose particulière. Il s’agit de son essence particulière qui permet de la distinguer de toutes les autres.

iiiCf. Hallâj. Tawâsîn. II, 8. Trad. Louis Massignon, in op.cit. p. 308

Aucune interprétation


« Interprétation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Loin des foules agitées, indifférent aux aigres sarcasmes, détaché de toute arrogance, je songeais aux intuitions insoupçonnées. Dans l’ombre blonde, au pied d’une falaise rousse, j’agrippais des rocs indemnes de profanations citadines, je les serrais de mes mains sincères. Mon esprit, par instants, entrevoyait l’éternité. Dans la nuit, se dissolvaient lentement des sons inspirés, et s’atténuaient les désirs. Bientôt l’aube assoupie s’éveillerait, avec ceux qui luttaient pour la joie et la paix, avec ces bardes que le laurier n’avait pas ceints, avec ceux qui passeront le jour sans rêve ni repos, traversés par le doute, et ceux que n’étreignent pas des bras aimés. Quant à ceux pour qui l’or des songes suffit, les serfs ou les seigneurs, qu’ils soient humains ou non, célestes ou terrestres, qu’ils ne s’approchent pas de la cime, même en tremblant. Ils cherraient.

Libres, nous chantions autour de coupes pleines d’une noble et rubescente boisson. Dans la pénombre du soir, nous buvions le cœur tranquille. « Vous, déités festoyant bien trop haut !, descendez donc en vents frais, émergez, vous-toutes, grouillantes, des tombeaux blancs ! Venez vous joindre à nous, ici-bas. Étonnez-vous de nos danses, grisez-vous de musique et de poésie… », disions-nous, éméchés. Nous ne savions pas que leurs cieux ne subsisteraient pas longtemps. Nous les connaissions pourtant déjà, quelque peu, eux incompréhensibles et nous alliés, avant même de nous être jamais rencontrés.

J’étais sidéré par des rêves d’enfants, dans l’interstice des jours bleus, sous quelque tonnelle, ou allongé paisiblement sur du sable chaud ; mes sensations s’éveillaient, du divin se mouvait en moi, un doux vent planait. Un jour, l’insouciance se déchira, comme un son strident perce l’ouïe. Fatigué de la suite des jours, l’ange quitta ma compagnie. Elle vint, implorant en vain les plus petites créatures ; à travers l’éclat des soleils, j’allais aveuglé. Je contemplais ces visages fidèles. Je ne trouvais aucune interprétation convenant à leur sourire.

Boire l’au


« L’au » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

J’ai lu : « Tout ce que tu as vu ou su n’est ni ce que tu as vu ni ce que tu as su ». Que cela pourrait-il donc être ?, me demandai-je. Le regard de la fourmi scrutant les constellations ? L’aile de la mouche soulevant l’enclume ? La bave de la limace noyant l’éléphant ? Ce que j’ai vu ressemblait à l’ombre perdue dans le soleil, et voilà tout. Qu’en dire de plus ? Quelque nuée, peut-être, lui rendrait-elle vie ?

La voie de tous les possibles reste (possiblement) ouverte, mais il n’y a plus désormais de guide, de carte, et les marcheurs sont fatigués de marcher. Où se trouve la voie ? Où se tient la vie ? Où est passé celui qui a dit : « Je suis la vérité » ? Et pourquoi Hallāj n’a-t-il pas dit qu’il était aussi « la voie » et « la vie » ? Un problème de propriété intellectuelle ? Ou sa vie fut-elle plus courte que la longueur de son chemin ?

Jamais personne n’a pu parler véritablement de la mort ni de l’immortalité. Cela est au-delà de toute explication personnelle et de toute définition spécifique. Et les généralités, ces flèches émoussées, ne frappent jamais le centre de la cible. Moins encore la trouent-elles, comme un clou seul la clouerait, en effet. Le « trou », noir ou non, toujours figure, en un sens, une sorte de petit néant surgi. La matière d’un centre soudain disparaît dans le néant, sous la pointe de la flèche, et par la précision du tir. Tant qu’on reste dans le néant ou qu’on paresse dans l’existence, comment pourrait-on mettre le pied dans un vrai « lieu » de l’être ? On marche un temps sur un chemin. Quand on meurt, bien avant sa fin, on s’ajoute simplement à la poussière de ce chemin. D’autres marcheront dessus. Ayant marché assez longtemps, on apprend parfois quelques secrets, mais découvre-t-on celui de l’immortalité, le viatique de l’éternité ? En attendant, je rentre en moi-même, je réfléchis. Le peu que je sais est si éphémère ! Quelle éternité supporterait-elle cette ignorance et cette fugacité ? Totale incompatibilité ! Si je ne découvre pas vite le fond du néant en moi, comment m’élèverai-je vers quelque hauteur immortelle ?

Il me faut ici évoquer l’amour, l’âme, le renoncement, etc. Quiconque désire infiniment un amour immortel, qu’il n’ait pas d’autre voie que de renoncer à son âme même ! Une âme altérée, affamée, assoiffée, hagarde, abasourdie, le lierait pour l’éternité. Il faut trancher. C’est pourquoi j’ai jeté dans l’océan de la lune les perles de mes contemplations. J’ai donné la becquée à l’oiseau de l’âme, elle s’est éveillée au désir. Jusques à quand brûlera-t-elle ? Il n’y a plus d’eau dans mon désert. Le jour, je n’ai pas faim, la nuit, je n’ai pas sommeil. La mer de mon âme s’agite d’infinie manière, sous des vents contraires. Je scrute leurs risées secrètes. Je garde mon silence. J’anéantis son néant. La raison n’a rien à faire dans ce discours. La musique davantage. J’ai chanté des lais celtes et des psaumes, j’ai récité des leçons sues, insouciant de leur origine. Le T du mystère se barre de ma ligne d’horizon. Son accent glisse vers l’avant, comme un point roule vers l’abîme.

Je secoue doucement l’olivier de l’horizon. La récolte sera abondante, cette année.

Des ombres recherchent l’union avec la lumière. Elles ne la trouveront pas. La vérité est un trésor dilapidé et trop de mains avides se sont ouvertes en vain. Quelles lèvres sont-elles aussi sèches, bien qu’immergées dans la mer océane ? Quand j’observe la clarté de la bougie, je n’ai pas conscience que c’est là seulement du feu. La vie s’est lentement perdue dans un passé dépassé. Je ne suis pas un ennemi de moi-même, mais un compagnon encombrant. J’ignore où je suis, qui je suis et ce que je fais. Mais je crois que je sais où je vais, ce que je serai, et ce que je ferai. C’est le principe même de l’incertitude (quantique). La vie arrive à son terme, mon âme coule entre mes doigts, mon esprit effleure mes lèvres. J’ai longtemps confondu le spirituel et le temporel. Je ne possède pas leur sens originel. Je n’ai pas franchi la porte de ce mystère, mais je l’ai laissée entrouverte. J’ai posé mon visage sur le chambranle, j’ai humé les sons du soir. J’ai vu des lueurs, là-bas, tremblantes et silencieuses.

Je suis encore stupéfait de l’énormité de ma surprise ; je me remémore le temps de mes inconsciences. Mes larmes sont salées et chaudes, l’océan est salé et glacé. Mes yeux voient moins, peut-être, la nuit les noiera sûrement. Je possède quelques soupirs, j’entrevois des lignes au loin. Je pense aux puits sombres, secs. Je rêve aux glaciers gris, aux métaphores faibles. J’écris les barreaux de ma prison de papier. J’ai du vent dans le creux de la main, ma bouche est pleine de poussière, ma langue est un chemin, et mon âme est de sable. Le vent même a des mains, elles effleurent la peau de la terre. J’ai hâte d’avancer vers les ombres et la lumière, pour les caresser du regard. Je porterai le ciel sur mes cils. Je boirai l’eau des nuages; et l’au (de là).

Sidérant désir


« Désir sidéral » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Le verbe désirer vient du latin dēsīdĕrāre. Étymologiquement, dēsīdĕrāre vient de sīdus, « étoile », comme consīderāre. C’étaient là d’anciens termes employés par les marins et les augures. Desīderāre : « cesser de voir [les étoiles], constater l’absence de », d’où le sens de « désirer ; regretter (déplorer) la perte de ». Consīderāre : « examiner avec soin, avec respect ». Sīderārī, « subir l’action des astres », sīderātiō « position des astres [pour interpréter la destinée] ; sidération, action funeste des astres et surtout du soleil, insolation ». Un autre verbe de la langue augurale est contemplārī, qui correspond à une autre façon d’observer le ciel: le mot templum signifie « espace carré, délimité par l’augure dans le ciel, à l’intérieur duquel il recueille et interprète les présages. Il désigne par extension le ciel tout entier, mais aussi, sur la terre, un endroit consacré aux dieux, et spécialement le templei ». On « con-temple » le ciel. On est « sidéré » par les étoiles, on les « con-sidère » avec attention. Si on les perd de vue, si on les « dé-sidère », on les « désire ». Désirer les étoiles, est-ce les atteindre jamais ? Essor du désir vers l’immensément lointain, élan cherchant ce qui a toujours été déjà vu pour en percer les neufs et anciens secrets, volonté de voir la nuit à nouveau, pour comprendre ce qui en elle a changé et maintenant diffère. Recherche sans fin, mais « la joie de chercher est plus parfaite que la jouissance de trouverii. » Désir d’essence, avidité de la divination, goût de l’intelligence, appétence pour l’inintelligible, dépassant toutes les formes connues de la connaissance. Faim jalouse, attirée par ce qui se cache peut-être sous le voile des étoiles. Le « désir » se rend en arabe par le mot عشق, ‘ishq, riche de bien d’autres connotations. Il signifie par exemple l’amertume du désir chez la chamelle insatisfaite, ou encore la coloration jaunie (‘ashiqa) des branches coupées. Ḥallāj l’emploie dans une acception mystique, de préférence à maḥabba, « amour ». Mais ces deux mots ne sont pas incompatibles, et peuvent s’allier : al-maḥabba al-ʿashīqa (l‘« amour ardent ») dénote la passion de l’amant épris sans retour, absorbé entièrement en l’amour. Le « désir » le fait être et vivre seulement pour ce qui, en un sens absolu, le sidère. Bājezīd Bistāmī disait : « J’ai passé trente ans dans la quête, et lorsque j’ouvris les yeux au bout de ce temps, je découvris que c’était lui qui me cherchait ». Une nuit, il vit en rêve la Divinité, qui lui dit : « Que désires-tu, Bājezīd ? » « Ce que tu désires toi-même. » « Ô Bājezīd, tu es celui que je désire, comme toi, tu me désires. » Il disait aussi : « Combien de temps encore y aura-t-il entre toi et moi le Toi et le Moi ? »

_____________________________________

iAlfred Ernout et Antoine Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latin. Klincksieck. 2001

iiNasrâbâdî. Muntazam VIII, 7

Deux héroïnes et la mort


« Rouge et or » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Lisant une page de Bloy hier, je fus frappé des possibles parallèles avec le temps présent. Son grand style, emphatique et furieux, me parut annonciateur d’une sorte de faim de dire. Dire quoi ? La fin s’apprêtant à surgir dans le monde ? Neuf ans avant le déclenchement de la Grande Guerre, dont nous fêtons l’armistice aujourd’hui, il écrivit : « Puisque aucun livre considérable ne veut apparaître, puisque les jeunes, semblent-ils, n’ont plus rien à dire et déclarent silencieusement qu’ils ne veulent pas s’accouder à la table des immortels, on est bien forcé de revenir, quelquefois, aux vieux, à ces pauvres vieux défunts que dévora l’espérance de ne pas mourir et qui sont devenus les citoyens en poussière d’un très vaste empire où l’on ne fait pas de littérature. Parmi tous ceux-là, il se trouve que Flaubert est encore l’un des moins défunts. Son œuvre, pourtant, défiait la Vie, incroyablement, et paraissait être le plus grand effort qu’un poète eût jamais tenté pour s’amalgamer au néant. Ce fauve concubin des lexiques et des dictionnaires travailla, tant qu’il fut sur terre, à l’extermination de sa propre personnalité. Sa doctrine fut d’être impassible et de contempler exclusivement l’humanité dans des vocables. Il y parvint, Dieu le sait, autant qu’il est permis à des créatures façonnées pour penser et pour compatir. L’auteur de Salammbô fut, hélas ! le mercenaire de son propre cerveau qui était une Carthage aussi implacable que la vaincue des deux Scipions. Il en fut écrasé, à la fin, comme il convenait, et l’inexpiable déconfiture de ses facultés d’écrivain fut le châtiment inventé par son âme au désespoir contre le barbare désobéissant qui lui résistait. Étant exclusivement et par-dessus tout, ce que j’ai tant de fois exprimé, c’est-à-dire un providentiel et un millénaire, mon premier devoir intellectuel est de supposer assortie à d’autres prodromes de la Débâcle sublime, cette apparente extermination de la Pensée, par les idolâtres actuels de la Désinence ou du Radical. Autrement, ce serait trop bête. Il est certain qu’en aucun siècle, il ne s’était vu précisément inaugurer tant d’abreuvoirs pour le rafraîchissement des chameaux intempérants qui traversent à si grands frais le désert des histoires. Je défie qu’on me cite une époque de l’histoire intellectuelle où la nécessité d’être idiot ait été si universellement sentie et promulguée par de si compétents législateurs ! » Leon Bloy. « La besace lumineuse ». Belluaires et porchers. 1905

Cela m’a donné envie de me replonger dans Flaubert. J’y ai trouvé deux narrations de mort, celle de Salammbô, et celle d’Emma Bovary.

La mort d’Emma Bovary

« Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. Ensuite il récita le Misereatur et l’Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance de ses désirs et qui maintenant ne marcheraient plus. Le curé s’essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d’huile, et revint s’asseoir près de la moribonde pour lui dire qu’elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ et s’abandonner à la miséricorde divine […]  Il y a toujours après la mort de quelqu’un comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire. […] Emma avait la tête penchée sur l’épaule droite. Le coin de sa bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas de son visage ; les deux pouces restaient infléchis dans la paume des mains ; une sorte de poussière blanche lui parsemait les cils, et ses yeux commençaient à disparaître dans une pâleur visqueuse qui ressemblait à une toile mince, comme si des araignées avaient filé dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu’à ses genoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils ; et il semblait à Charles que des masses infinies, qu’un poids énorme pesait sur elle. » Gustave Flaubert. Madame Bovary (1857)

La mort de Salammbô

« Il n’avait plus, sauf les yeux, d’apparence humaine; c’était une longue forme complètement rouge; ses liens rompus pendaient le long de ses cuisses, mais on ne les distinguait pas des tendons de ses poignets tout dénudés ; sa bouche restait grande ouverte ; de ses orbites sortaient deux flammes qui avaient l’air de monter jusqu’à ses cheveux ; ‒ et le misérable marchait toujours ! Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu’il avait souffert pour elle. Bien qu’il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre; elle allait crier. Il s’abattit à la renverse et ne bougea plus. Salammbô, presque évanouie, fut reportée sur son trône par les prêtres s’empressant autour d’elle. Ils la félicitaient; c’était son œuvre. Tous battaient des mains et trépignaient, en hurlant son nom. Un homme s’élança sur le cadavre. Bien qu’il fût sans barbe, il avait à l’épaule le manteau des prêtres de Moloch, et à la ceinture l’espèce de couteau leur servant à dépecer les viandes sacrées et que terminait, au bout du manche, une spatule d’or. D’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuiller; et Schahabarim, levant son bras, l’offrit au soleil. Le soleil s’abaissait derrière les flots ; ses rayons arrivaient comme longues flèches sur le cœur tout rouge. L’astre s’enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient ; à la dernière palpitation, il disparut. Alors, depuis le golfe jusqu’à la lagune, et de l’isthme jusqu’au phare, dans toutes les rues, sur toutes les maisons et sur tous les temples, ce fut un seul cri; quelquefois il s’arrêtait, puis recommençait; les édifices en tremblaient; Carthage était comme convulsée dans le spasme d’une joie titanique et d’un espoir sans bornes. Narr’Havas, enivré d’orgueil, passa son bras gauche sous la taille de Salammbô, en signe de possession; et, de la droite, prenant une patère d’or, il but au génie de Carthage. Salammbô se leva comme son époux, avec une coupe à la main, afin de boire aussi. Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, blême, raidie, les lèvres ouvertes, — et ses cheveux dénoués pendaient jusqu’à terre. Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit. » Gustave Flaubert. Salammbô (1862)

La mort d’Emma et celle de Salammbô diffèrent en tout, par le style, par le sens, par le climat. Mais un lien profond les unit. Deux femmes, deux héroïnes, deux destins, à nu sous la plume glacée d’un « fauve concubin des lexiques et des dictionnaires », travaillant à l’extermination de sa propre personnalité, et s’efforçant « d’être impassible et de contempler exclusivement l’humanité dans des vocables. »

Ode au poulpe


« Poulpe » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Il n’est pas bon que tout le monde lise ce qui va suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit sans noyau sans danger.

Lecteur, c’est peut-être la haine que tu veux…

Tes narines seraient alors démesurément dilatées de contentement ineffable, d’extase immobile.

Mais non, point n’y comptes, de l’or est à mon insu ici.

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains…

Mais non, point n’y comptes, de l’or est à mon insu ici.

Tempêtes, sœurs des ouragans ; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté.

Ô poulpe, au regard de soie ! toi, dont l’âme est inséparable de la mienne ; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses ; toi, en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d’un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n’es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d’aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage ?

Oh ! quand vous entendez le poulpe féroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur les nageurs et les naufragés, dites-le, ces voix majestueuses ne sont-elles pas plus belles que le ricanement de l’homme !

Quelquefois, dans une nuit d’orage, pendant que des légions de poulpes ailés, ressemblant de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages, en se dirigeant d’une rame raide vers les cités des humains, avec la mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l’œil sombre, voit deux êtres passer à la lueur de l’éclair, l’un derrière l’autre.

Des légions solitaires de poulpes sont devenues mornes à l’aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables.

Quel ne fut pas son étonnement, quand il vit le « mâle d’aurore », changé en poulpe, avancer contre son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière solide, aurait pu embrasser facilement la circonférence d’une planète.

Poitrine divine, souillée, un jour, par l’amer contact des tétons d’une femme sans pudeur ! Âme royale, livrée, dans un moment d’oubli, au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de caractère, au requin de l’abjection individuelle, au boa de la morale absente, et au colimaçon monstrueux de l’idiotisme ! Le cheveu et son maître s’embrassèrent étroitement, comme deux amis qui se revoient après une longue absence.

Adieu, vieillard, et pense à moi, si tu m’as lu. Toi, jeune homme, ne te désespère point ; car, tu as un ami dans le vampire.

Avec les tiens acariens, ce n’est pas rien.

Une Vue d’Enfer


« Bougie rougie » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Un homme un peu trop joyeux, une sorte d’errant illuminé de sa seule lumière, brûlant comme un feu follet, consumé de petits incendies intérieurs, arriva un jour, en plein soleil de midi, devant les portes de l’Enfer. D’une langue ardente, il prononça ces mots : « Ô toi, Géhenne, qui emprisonnes tous ceux qui ont été bannis ; toi, qui reclus des rois morts et vains, des religieux fourbes et faux, des savants suffisants, des milliardaires crapuleux et captieux et combien de pauvres malheureux ! Tu tisonnes et tortures sans relâche les esprits damnés, tu es le feu qui dévore les âmes absentes et les cœurs indifférents. Tu es un poison terminal pour les plus subtiles essences, tu annihiles les vérités les mieux cachées; pour les substances animales et les essences vivantes, tu deviens le dernier creuset de la violence, tu infliges l’horreur des pires souffrances et tu assènes la certitude de la mort. Lorsqu’elle s’embrase, la flamme de ta passion fait fondre les liens mêmes les plus intimes des amants, elle grille allègrement leurs chairs. Que leur importe, d’ailleurs ! Le sais-tu seulement ? Les chaînes et les fers autour de leurs cous et celles qui enserrent leurs corps n’entravent guère les amants vraiment passionnés ! Pourquoi as-tu revêtu ce cuir de bourreau et as-tu agrippé ces instruments de dol ? Je ne sais le nombre total de ceux contre qui tu te déchaînes, ni le pourquoi de ta haine ! Voici que, dans ton amour trop incandescent pour des châtiments abominables, tout brûlant dans ton infernale antre, tu te consumes d’une soif toujours plus intense. Tu fais jaillir nombre d’amples flammes, sans jamais te mettre en repos ! Tu peux bien brûler perpétuellement, toi et tous tes congénères, tu ne seras pourtant pas de ceux qui se consument ! Tu es intérieurement calciné par tes désirs d’anéantissement, par ton besoin d’embraser et de tout dévorer d’indistincte manière, et tu vis encore. Te serais-tu rendu coupable d’avoir jadis volé le feu infini, par quelque ruse obscure, comme jadis le héros nommé « Gloire d’Héra » ? Voulais-tu librement pouvoir te brûler toi-même à l’instar de tous les vivants tombés en ton pouvoir, qui subissent passifs tes folles ardeurs ? Mais alors, qu’attends-tu pour te réduire enfin en cendres, avec tous les autres, pour toujours ? »

À ces mots, les portes de l’Enfer s’entrouvrirent ; un puissant appel d’air précipita l’homme et son feu de paroles dans l’immense fournaise ; c’était comme une courte vague océane soudainement avalée par les limbes abyssales de l’avenir. L’Enfer furieux prit la parole : « Je brûle de ma propre douleur ; mon tourment est aussi lourd que la masse des mondes. Je meurs de soif ; seuls ceux qui sont condamnés à brûler éternellement et à subir indéfiniment leur torture finale me rendent visite. Je suis épuisé, et mon être hésite entre deux extrêmes : un incendie de brûlures incandescentes et une glaciation mortifère. Je réduis l’homme, la vie et les pierres en cendres ; et moi, je suis consumé par ma propre terreur. Je ne crains pourtant personne, ni les dieux oublieux, ni les anges violents, ni les tyrans froids; ma peur vient de cette seule certitude : « toutes choses, à la fin des fins, périssent ». Donc moi aussi, sûrement je périrai. Déjà, quand quelque amoureux pousse un soupir ravi, je fonds aussitôt jusqu’au plus profond de moi-même, et presque jusqu’à en mourir d’envie. Je suis troublé par la peur de l’extase ; tout ce qui vit me parle, et ma langue parle aussi à tous, sauf aux croyants, bien sûr ! Et toi, qui t’adresses à moi comme si tu connaissais le fin mot du mystère ! Toi qui brûles d’une si maigre flammèche, comme un misérable monceau de suif, comme une bougie rance et rabougrie, tu ne trouveras jamais le bout de ta mèche dans ton feu étroit et tremblant ! Retire-toi de devant ma face ! Ce n’est pas ta place. Va-t-en ! Tu n’es que poussière, ombre et vide. »
L’homme, ainsi cinglé, dépité, s’en alla. Il se présenta devant un Sage. Il lui raconta sans détour cette histoire de feux, de brûlures, de cendres et d’incendies. Le Sage lui dit: «L’Enfer est immanent au monde, et il en émane en permanence. Les créatures qui s’y trouvent sont entièrement destinées à la consumation ; pourtant, bizarrement, aucune d’entre elles ne craint de périr, elles se pensent vouées à l’éternité. Souvent, elles souffrent de maux hurleurs. Elles sont aussi affligées de muettes et indicibles douleurs, pour lesquelles la mort semble le seul remède, l’opium extincteur de conscience. A l’occasion, elles se voient gelées par un froid vitrifié, ou bien, elles bouillonnent de chaleurs innommables. Toujours elles restent attirées par un amour ancien du monde et de la vie. Mais, qu’est-ce que ce monde, en vérité, sinon un endroit sans loi ni lieu !» Toutes les souffrances font face à son éminent et immanent mensonge. Quelle effrayante, imbécile et absurde dérision ! Qui se consacre sans distance à ce monde-ci, et même s’il en appelle, pour se donner le change, à quelque Platon ou quelque Kant que ce soit, il n’en tirera pas en récompense le moindre cafard, vif ou mort, ni le cri d’un quark, ni même une évanescente illusion ! Tant qu’il reste en deçà de son seuil, comme un moineau blessé, ou même le survolant, tel un faucon hautain, il se limite à son insouciante cécité, aveugle à tout indice, négligeant toute annonce, balayant tout renoncement. Il ne sait pas encore, le malheureux !, que tout ce qu’avec soi, l’on n’emporte pas sous terre, en enfer, ou dans les cieux empyrées, appartient à jamais à ce monde fugace, et non à la Vérité à venir.

___________________________

Cf. le Musibatnama de ‘Attār.

Soutra de l’œil


« Soutra de l’œil » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Il n’y a pas de commencement à l’existence, car le besoin de se manifester est là, depuis toujours.

Faire le Job


« Faire le Job » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Son nom était ʾIyyōvi. Tout le monde ne peut pas s’appeler Adam ou Ben. Il faut dire que les noms propres avaient alors tous un sens précis – ou métaphorique. Le nom ʾIyyōv se traduit littéralement par « celui qui est haï ». Il a pour origine étymologique ʾayaviii, « haïr ». Quelle mère ou quel père appelleraient ainsi son enfant ? On en déduit qu’un tel nom ne peut s’expliquer que par la nature mythique ou allégorique du personnage. D’ailleurs, je remarque que si l’on en change une seule lettre, par exemple si l’on remplace la lettre du milieu, le yod, par un , ʾayav devient ʾahav, et signifie alors « celui qui aime ». Était-il à la fois « haï » et « aimant » ? On peut en théorie le supposer : nomen est numen.

Iyyōv venait du pays de Uç ‒ c’est-à-dire du sud d’Édomiv. C’est tout dire… C’était donc un étranger, un immigré. Et que peut-on attendre d’un Édomite « haï », d’un de ces descendants exécrés d’Ésaü ? Mais il avait fait fortune. Puis il avait tout perdu ‒ Satan s’en étant mêlé, disait-on. Dans le Livre biblique qui porte son nom, on trouve d’autres traits significatifs: ʾIyyōv était un voyant qui ne voit pas. Il disait : « S’il passait auprès de moi, je ne le verrais point; s’il se glissait sous mes yeux, je ne le distinguerais pasv .» Il voyait pourtant la dureté du monde, et l’indifférence du Dieu qui l’avait créé : «  Il se rit de la détresse des innocentsvi ». Il n’avait pourtant pas peur de ce Dieu-là, dur, indifférent et lointain. « Je parlerai pourtant sans le craindrevii. » Sans doute n’avait-il plus peur de rien, car il était déjà parfaitement désespéré. « Mon âme est dégoûtée de la vieviii. » En particulier, il ne craignait pas la mort. Il voyait bien qu’il fallait qu’un jour, « il aille sans retour vers la terre des ténèbres et l’ombre de la mort (tsalmavêt)ix ». Dans cette terre-là, qui est « sombre comme les ténèbres x» répétait-il, il prévoyait de retrouver à nouveau ce qu’il appelait maintenant « l’ombre de la mort et le désordre ». Mais surtout, il savait que là, « la clarté même est comme les ténèbresxi ». Ce qui peut s’entendre de deux ou même de trois façons, il me semble.

__________________________________

iאִיּוֹב

iiiאָיַב

ivLes Édomites habitaient au sud-est de la mer Morte et à l’est du delta égyptien. Comptant de nombreuses tribus, le royaume d’ Édom tenta de s’opposer à l’arrivée des Israélites venus envahir leurs terres. La première référence biblique aux Édomites est liée au personnage d’Ésaü, fils aîné d’Isaac, et premier petit-fils d’Abraham : « Ésaü dit à Jacob : “Laisse-moi avaler de ce rouge [ha-adom], de ce rouge-là [ha-adom hazzeh] , car je suis fatigué. » C’est pour cela qu’on a donné à Ésaü le nom d’Édom. » (Gn 25, 30). En effet édom ou adom, en hébreu, signifie : « rouge ». De là, le nom de la tribu des Édomites.

vJb 9, 11

viJb 9, 23

viiJb 9, 35

viiiJb 10,1

ixJb 10,21

xJb 10,21

xiJb 10,21

Ode au Feu


« Feu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le feu : figure de l’amour dans ses nuances les plus délicates et ses effets les plus violents : lueurs de l’intuition, étincelles initiales, crépitements des émotions, flammes soudaines et brutales du désir, tisons brandis de la jouissance, braises vives des blessures d’amour, embrasement total du corps et de l’âme dans l’incendie de la passion, suivi de la suave chaleur de la tendresse, purification de la souffrance, fusion de la crainte et consumation de l’espérance. Il y a aussi, après les charbons ardents de la vie, les cendres tièdes du passé, la poussière froide dispersée par la mort.

Le feu a cette propriété : il sépare les choses différentes et rassemble les semblablesii.

Les feux charnels (cupidité, ambition, colère, luxure) transforment le cœur en cendres. Les feux spirituels transforment chaque jour les amertumes en joies sereines et doucesiii.

Un amour pur, sans mélange. Expérience de vive brûlure suivie d’un « bouillonnement » des entrailles, comme si celles-ci passaient, à travers le feu, de l’état liquide à l’état gazeux, puis s’élevaient vers l’étheriv.

Recueilli, l’entendement ne se tait ni ne s’éteint. Il lui reste une très petite étincelle. Survient un moment où l’entendement cesse totalement, comme si l’âme perdait l’esprit. Mais il se retourne pour découvrir l’étincelle vive de la connaissance très simple. C’est là une chose admirablev.

Immense est la montagne du feu tout-puissant. La vallée est l’âme. L’étincelle est l’inspiration; le vent de l’esprit la porte dans les entrailles de l’âme. Le feu qui l’enflamme est un incendie d’amourvi.

Le fer mis au feu perd sa rouille, rougeoie et devient tout étincelant. De même, celui qui se donne sans réserve se dépouille de sa langueur et se change en lumièrei.

Un petit feu est feu tout autant qu’un grand. Mais si le feu est petit, il lui faudra beaucoup de temps pour rendre incandescent un petit morceau de fer. Le feu est-il grand, le morceau de fer, même plus considérable, ne mettra que peu de temps pour changer complètement de naturevii.

Représentez-vous un grand feu avec toutes ses flammes : telle est la disposition de l’âme. De ce feu, soudain, une flamme s’élance beaucoup plus haut. Cette haute flamme est de même nature que le feu en bas… Ainsi en est-il de l’âme : soudain, elle paraît lancer hors d’elle quelque chose d’extrêmement délicat, qui monte vers une région supérieure… II n’est pas possible d’expliquer la chose davantage : cela ressemble à un volviii.

Le feu est la divinité. Le bois est l’humanité. Le brasero est la croix. Les vives étincelles sont les aspirations qui gagnent les entrailles, s’enflamment comme braise et se transforment dans le feu du vif amour… Oh! combien je voudrais voir avec mon esprit les très vives étincelles jaillir du brasero qui s’embrase, emporte l’âme et brûle invisiblementix.

C’est comme si, dans ce fond intérieur, il y avait un brasier où l’on jetterait des parfums exquis. On ne voit pas le feu, ni l’endroit où il se trouve, mais la chaleur et la fumée odoriférante pénètrent l’âme tout entièrex.

Comment se trouverait-il des moyens humains pour guérir les malades du feu divin xi?

Je voyais, entre les mains de l’ange, un long dard, qui était d’or, et dont la pointe de fer portait à son extrémité un peu de feu. Parfois il me semblait qu’il me passait ce dard au travers du cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. Quand il le retirait, on eut dit que le fer les emportait après lui et je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. Si intense était la douleur qu’elle me faisait pousser ces faibles plaintes dont j’ai parlé, mais, en même temps, la suavité causée par cette indicible douleur est si excessive qu’on n’aurait garde d’en appeler la fin et l’âme ne peut se contenter de rien moins que Dieu même. Cette souffrance n’est pas corporelle, mais spirituelle, et, pourtant, le corps n’est pas sans y participer quelque peu et même beaucoup.xii

Les séraphins enflamment la volonté, les chérubins l’illuminent, les trônes la rendent stable et fermexiii.

Trois barrières pour interdire l’accès de l’arbre de vie. La première est une compagnie de chérubins, la seconde est un feu très ardent qui ne s’éteint jamais. La troisième est une épée légère à manier. Elle a en soi le feu, mais elle peut blesser sans lui, de même que le feu peut blesser sans ellexiv.

______________________________________

iCf. Imitation, liv. II, chap. 4

ii« El fuego tiene esta propiedad: que aparta las cosas diferentes y junta las semejantes ». Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. IV, cap. III

iiiCf. Francisco de Ossuna. Ley de Amor, cap. XV. Les images ignées sont récurrentes dans la Loi d’amour. Et si la tiédeur (tibieza) vient à signifier le manque d’amour de Dieu et le désamour en général, la chaleur ardente du feu, la brûlure et les images incandescentes renvoient bien souvent à la consumation du pur amour en Dieu (ainsi la métaphore du « four perdurable d’amour de Dieu »), aux propriétés purifiatrices et régénératrices du « feu du divin amour », sans commune mesure avec les propriétés destructrices du feu terrestre. Le feu peut se révéler plus ou moins pur, suivant qu’il brûle de lui-même, ou qu’il a besoin d’être alimenté par du bois ou de la poudre à canon.

iv« Lorsque règne l’amour sans partage, les entrailles bouillonnent et brûlent, les affections se fortifient, le cœur s’embrase, et les sens s’éveillent à une chose d’autant moins explicable qu’on la ressent plus intensément. » Francisco de Ossuna. Ley de amor, ch. 48, f. 192v : « Cuando reina sólo el amor en los varones perfectos, bullen y hierven las entrañas, y fortalécense las afeciones, y enciéndese el corazón, y avívase el sentido a una cosa que tanto menos se puede explicar cuanto más se siente ».

vCf. Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. XXI, cap. VII. « Dans ces recueillements, l’entendement n’est pas complètement réduit au silence ; il reste toujours une étincelle très petite, suffisante seulement pour que ceux qui en sont dotés la reconnaissent, de sorte qu’apaisé et silencieux, il semble que l’entendement observe ce qui se passe dans ces choses, comme s’il ne faisait rien […] Et surviennent des moments (trances) ou des points (puntos) où l’entendement cesse totalement, comme si l’âme n’était pas intellectuelle; cependant, il se tourne ensuite pour découvrir l’étincelle vive (la centella viva ) de la très simple connaissance, et c’est chose admirable. » (En estos recogimientos no se acalla tanto el entendimiento que del todo esté privado; acá siempre queda una centella muy pequeña, bastante solamente para que conozcan los tales que tienen algo y que es de Dios; de manera que asosegada y calladamente parece que el entendimiento está acechando lo que pasa en estas cosas, como que no hace nada; y parece que el ánima no querría que hubiese ni aun aquello, sino morirse en el Señor y perderse allí por Él. Y allegan trances o puntos que totalmente cesa el entendimiento, como si el ánima no fuese intelectual; sin embargo luego se torna a descubrir la centella viva del muy sencillo conocimiento, y es cosa de admiración)

viCf. Bernardino de Laredo. Subida, lib. III, Epístola XIII

viiCf. Thérèse d’Avila. Vie. Ch. 18

viiiCf. Thérèse d’Avila. Relation LIV

ixCf. Bernardino de Laredo. Subida, lib. II, cap XXIII

xCf. Thérèse. Demeures, IV, ch. I

xiCf. Thérèse. Exclamations, XVI

xiiThérèse. Vie, ch. 29

xiii« Los serafines la inflaman, los querubines la ilustran, los tronos la hacen estable y firm». Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. VII, cap. III. « Cada ángel en su manera, mediata o inmediatamente, obra en este nuestro espíritu más inferior que es nuestra ánima; los serafines la inflaman, los querubines la ilustran, los tronos la hacen estable y firme; y esto según las tres fuerzas de la misma ánima, que son la concupiscible, con que desea y ama; la intelegible, con que entiende y conoce; la ejecutiva, con que obra lo que entiende y quiere. » (Chaque ange, à sa manière, de façon immédiate ou médiate, agit sur notre esprit le plus inférieur, qui est notre âme ; les séraphins l’enflamment, les chérubins l’illuminent, les trônes la rendent stable et ferme ; et cela selon les trois forces de la même âme, qui sont la concupiscible, par laquelle elle désire et aime ; l’intelligente, par laquelle elle comprend et connaît ; et l’exécutive, par laquelle elle agit selon ce qu’elle comprend et veut.)

xivCf. Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. IV, cap. III

Ode à l’Eau


« Eau de feu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je rêve à la vie de l’eau vive ! Dans la ville, elle semble morte, prisonnière de tuyaux taiseux. Je la vis jadis couler à l’air libre, parmi les ocres du Drâa. Maintenant, cette eau oasienne ne m’est qu’une métaphore, faute de la puiser en pleine paume. Ma souvenance est sa seule amphore. Je loue de loin ma « sœur eaui ». Sœur ou mère, c’est selon, douce et humble, précieuse, silencieuse. Vivante, elle est vivante. Nuage et pluie, elle lie et déplie les mondes. La source, la rivière et la mer ‒ trinité des formes dans l’unité de l’essence. Les fleuves descendent des plus hautes montagnes et fertilisent les vallées profondes et les plaines noires. Mais la mer attend la terre, qui, avec son sel, ira vers elle. Phrases courtes, cycles longs. Du sol, les sources jaillissent. L’eau et la terre s’unissent. Anagogies. « Ignorante et dépourvue d’esprit comme je le suis, je ne trouve rien de plus convenable que l’eau pour donner l’idée de certaines choses spirituellesii. » Au fond, d’où vient l’eau ? Des profondeurs ou des hauteurs ? L’âme coule de source, semble-t-il, et la chair est fertile. La terre abaisse et fait croître ; la mer s’étend et s’élève ‒ pleines de plus de merveilles et de mystères que n’en comprendra jamais l’esprit humain, dans sa cécité, sa rapacité. Jadis source scellée, coulent en lui, inexplicablement, des rus tièdes et rudes, des flots bleus ou blancs, des fleuves lents et las ‒ et roule aussi la mer immense. A peine cette eau jaillissante ondoie-t-elle du fond des temps, qu’elle s’épand à l’infini. Elle se donne à tous la nuit, le jour et surtout dans les matins. Rare, elle entre dans la terre crevassée, légèrement, doucement, suavement, comme la joie pénètre une âme : elle a laissé alors le port loin derrière son sillage. Son vent souffle dans les trinquettes, les focs et les grand-voiles : le corps tangue. Les spis se gonflent, retenus au tangon de l’amour. Le barreur surveille la risée.

L’eau tendre, baignée de caresses, se verse et se recueille. Le feu, lui, figure les émotions fortes. L’une et l’autre se lient, comme la douceur et le désir, la brûlure et les larmes. Celle-là désaltère, rafraîchit, emporte avec elle la chaleur. Elle éteint même les plus grands feux ‒sauf ceux de liquides inflammables. Dans le mot « hydrocarbure », il y a la racine hydro-, eau. Mais cette étymologie est trompeuse. Cette eau-là n’éteint pas, mais brûle. Et toute eau nouvellement versée dans cette eau de feu l’enflamme toujours davantageiii. Encore une anagogie.

__________________________________________

iFrançois d’Assise, Cantique du Soleil

iiThérèse d’Avila. Demeures, IV, ch. II

iiiLe fait que l’eau enflamme le feu ne laissait pas d’étonner et même d’émerveiller Thérèse : « Quelle merveille, mon Dieu, je découvre dans ce phénomène d’un feu que l’eau ne fait qu’enflammer. Le feu est-il actif, puissant, indépendant des éléments, celui de l’eau, qui lui est opposé, loin de l’éteindre, accroit encore son ardeur. J’aurais ici grand besoin de savoir la Philosophie pour me pouvoir bien expliquer par la connaaissance qu’elle me donnerait de la propriété des choses et j’y prendrais un grand plaisir. Mais je ne sais comment le dire, et ne sais peut-être pas même ce que je veux dire. » Thérèse d’Avila. Chemin de la perfection, ch. XIX.

Brève synthèse d’une syndérèse


« Muô » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je pense aujourd’hui (comme souvent, ces derniers temps) à cette femme. Extrêmement intelligente. Moyennement cultivée, et remarquable styliste. D’une vitalité immarcescible. L’esprit clair. Un cœur sans peur. Elle transcenda son époque. Elle dépassa de très loin tous ses inspirateurs. Elle décrivit, pour l’intérêt des futurs, un état suprême, bien au-dessus de l’extase et du ravissement, où l’âme aime au ciel, sans cesser de lutter sur terre. Un état où elle aime et où elle demeure. Un état où elle fait la synthèse des mondes, le monde du sensible et des sens, le monde des intelligibles et des intelligences, et d’autres mondes encore dont pour les dire je ne trouve pas les mots. Elle déclara qu’elle n’avait pas le don des images. Elle avait du moins celui du style, étincelant, aigu, érectile, éjaculatoire. Elle usa parfois, il est vrai, de quelques métaphores convenues (l’époque, fort soumise à l’inquisition, l’exigeait), et elle multiplia les allégories de circonstance ‒ mais pour les embraser aussitôt et les sublimer illico. Elle fit peu appel à sa propre imagination créatrice. Elle se signala en revanche par son vaste esprit de synthèse, son style cinglant, et par ailleurs, par son don pour l’action. Rares sont chez elle les images qui frappent, qui interloquent, qui emportent et font voyager. Le feu, l’eau, la source, la demeure, lui suffisent. Son intelligence, fine, pratique, dure, ample, simplifie les idées les plus complexes, hiérarchise des chantiers vastes et profonds, et ouvre en quelques paragraphes denses des champs immenses.

Elle dit que l’art d’aimer ne représente rien, s’il n’est lié à l’action. L’amour ne signifie pas grand-chose, s’il ne transforme pas réellement l’esprit, la vie et, tout autour de soi et avec soi, le monde. Elle n’aima que pour agir, et elle n’agit que pour aimer. Circularité des engendrements, fécondation des inspirations, intrication des intuitions. Une ancienne et austère pulsion fouaillait, sans relâche, les entrailles mêmes de sa réalité ibérique. Qu’y trouva-t-elle ? Du sable et du sang, du soleil et de l’ombre, de l’émotion et de la violence, une vie chaude et palpitante ? Sans doute, mais encore ? Elle ne limita jamais son amour à de stériles aspirations, elle ne l’enferma pas en de métaphysiques spéculations. Elle ne le dessécha pas dans l’ascétisme des scapulaires, selon un calendrier de privations. Elle ne se tint jamais en dehors de la vie. Bien au contraire, elle en fut avide, elle fut absolument avide de vie, elle roula dans toute la réalité. Elle conçut l’amour comme la seule et réelle raison, comme l’unique, l’efficace énergie de son bonheur. Elle s’exclama : « Que demander ? Que chercher ? Comment ne pas s’égarer ? Il suffit de rester toujours en quête de bonheur. » Elle trouva dans cet amour du bonheur, et dans le bonheur de son amour, tout son équilibre et son énergie, sa joie et ses certitudes, l’allègement de ses souffrances. Elle y trouva la force d’affronter les séparations et les pertes. Elle y puisa le courage de continuer la lutte à mort avec la mort : l’éternité et l’infini ‒ elle en sut plus que peu de chose. Elle aima ce qui est éternel bien plus que ce qui nécessairement doit finir. Elle n’aima réellement que ce qui est grand, élevé, et elle méprisa ce qui est vil, mondain. Elle visa les vérités les plus absolument certaines, et elle laissa de côté l’absolument incertain. Loin de chercher du divin dans le ciel, elle le découvrit tous les jours dans des choses très quotidiennes, dans leurs moindres détails, et aussi dans les larges perspectives qu’elles laissent parfois entrevoir à ceux qui savent voir. Elle eut une tendre familiarité pour tout ce qui dépassait manifestement son entendement et sa vitalité. Quand la présence de l’amour se faisait rare, et cela lui arriva en effet à l’occasion, elle lui adressa sans détour quelques reproches acerbes et crus, en des phrases ciselées, où la tendresse la plus féminine et l’amertume la plus léonine s’alliaient indissolublement. Quand il lui arriva de souffrir de nostalgie, elle pensa à la lumière des oliviers, la nuit, là-haut sur la colline. Quand elle sombrait dans la tristesse, toute démarche lui devenait un calvaire, tout effort lui était un Golgotha. Mais joyeuse, elle voyait sa joie monter jusqu’à l’infini. Était-elle bipolaire ? Possiblement, mais là n’est pas vraiment la question. La seule question reste, aujourd’hui comme hier, et comme demain, celle de la vie et de la mort. Quant à elle, elle ne meurt que de ne pas mourir. Et elle ne vit que de cette mort-là. Serait-elle héraclitéenne alors? Je doute qu’elle ait jamais entendu parler de cet Obscur-ci. Quel autre amour de la vie vivrait plus intérieurement, plus obscurément enfoui en elle ? Toutes ses souffrances devinrent des signes, des mains ouvertes, tous ses désirs lui furent comme des dons. La mort lui fut peut-être un autre exode, un départ sans pourquoi vers d’autres ailleurs, ou bien peut-être lui fut-il un absolu exil, un terme total ? De sa vie, et de sa mort, je retiens ceci. Les extases, qui ne sont ni des exodes ni des exils, sont essentielles à toute vie, et pourtant, elles restent en tant que telles absolument inconcevables. Elles synthétisent toutes les puissances de l’esprit, mais les dépassent aussi, elles les transcendent, bien avant que quelque mort ne s’ensuive. Elles donnent d’emblée du sens à l’infini, elles dessinent une fugitive image de l’éternel.

« Il y a »


« Il y a » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Il y a dans les langues des expressions idiomatiques que l’on emprunte sans cesse, naturellement, sans trop s’interroger sur leur véritable sens. Par exemple, en français, il y a l’expression « il y a ». Quel est cet « il » ? Que désigne cet « y » ? Et quel sorte d’avoir évoque cet « a » ? Des langues comme l’anglais et l’allemand emploient des expressions comparables mais très différentes, et qui suscitent leur lot de questions propres. En anglais, « il y a » a pour équivalent « there is », qui se traduit mot à mot par « là est ». L’idée d’un « il » comme sujet surplombant disparaît en anglais. En revanche, est présente l’idée d’un lieu virtuel ; l’anglais évoque comme sujet subliminal un there, c’est-à-dire un « là » putatif et lointain, qui n’est pas un here, un « ici » tangible et proche. Mais en absence de tout sujet, sinon subliminal, l’expression « there is » pointe vers une sorte de matérialisme, de positivisme, à la fois chosifiant les positions et positionnant les choses.

En allemand, il y a « Es gibt », littéralement : « ça donne ». D’autres questions surgissent : qu’est-ce que ce « ça » ? Pourquoi ce ça « donne »-t-il, et que « donne »-t-il ? Pourquoi avoir choisi ce verbe « donner » plutôt que les verbes « être » comme en anglais ou « avoir » en français, dans les expressions « there is » et « il y a » ? Heidegger a disserté sur le sens (qui se révèle être métaphysique) qu’il donnait à « Es gibt » dans la Lettre sur l’humanisme, en faisant référence à son ouvrage fondamental, Être et temps. « C’est avec intention et en connaissance de cause qu’il est dit dans Sein und Zeit (p. 212) : Il y a l’Être : ‘es gibt das Sein’. Cet ‘il y ai’ ne traduit pas exactement ‘es gibt’. Car le ‘es’ (ce) qui ici ‘gibt’ (donne) est l’Être lui-même. Le ‘gibt’ (donne) désigne toutefois l’essence de l’Être, essence qui donne, qui accorde sa vérité. Le don de soi […] est l’Être mêmeii. » Une deuxième citation du même ouvrage se trouve également dans la Lettre. Elle précise le sens de cette « essence de l’Être », cette essence qui « donne » le sens, qui « donne » sa vérité : « On trouve dans Sein und Zeit (p. 42), cette phrase imprimée en italique : ‘L’« essence » de l’être-là réside dans son existenceiii.’ Mais il ne s’agit pas là d’une opposition entre existentia et essentia, car ces deux déterminations métaphysiques de l’Être en général, et à bien plus forte raison leur rapport, ne sont pas encore en question. La phrase contient moins encore un énoncé général sur l’être-là, si cette appellation surgie au XVIIIe siècle pour le mot ‘objet’ doit exprimer le contexte métaphysique de la réalité du réel. Bien plutôt veut-elle dire que l’homme déploie son essence de telle sorte qu’il est le ‘làiv’, c’est-à-dire l’éclaircie de l’Êtrev. »

Ces extraits soulèvent de multiples interrogations, et appellent d’autres commentaires… « L’homme est le ‘là’ », est-il dit. Mais, pourrait-on rétorquer, l’homme est-il réellement le ‘là’, ou bien est-il seulement ‘’ ? N’est-il pas, en tant que tel, essentiellement différent du ‘là’ ? Et s’il est ‘là’, à la fin des fins, ou du moins au bout d’un certain temps, devient-il las de ce ‘là’-là ? Auquel cas, pourrait-il alors vouloir être un autre ‘là’, ou bien être ailleurs que ‘là’ ? Mais alors, où ? Là-bas ? Là-haut ? L’homme ne le sait pas, sans doute. Il désirera seulement ne plus être « là », mais ailleurs que « là », par exemple là où il n’y a pas de « là », si c’est possible.

Le mérite de Heidegger, c’est qu’il donne des noms aux concepts. Ainsi, le concept de ‘ça’ [es], il le nomme « l’Être lui-même» : « Car le ‘es’ (ce) […] est l’Être lui-même ». Si l’on compare le « es » allemand au « il » français, on pourrait en inférer, par analogie, que le « il » est aussi « l’Être lui-même ». Mais est-ce le cas ? La transposition du « es » allemand vers le « il » français est-elle recevable ? Il me semble qu’elle ne correspond pas au génie de la langue française. Le pronom personnel « il » désigne la 3e personne du singulier. En théorie, en tant que pronom personnel, il représente une « personne », et non quelque abstraction, comme celles que la langue allemande se plaît à multiplier. Dire que le « il » pourrait être « l’Être lui-même » semble incongru en français. En effet, comment alors comprendre une phrase comme : « Il est » ? Simple tautologie ? Mais alors à quoi servent les concepts grammaticaux de pronom (personnel) et de verbe, si leur emploi revient à les confondre ? Il faut donc entreprendre, vis-à-vis du « il y a » français, une réflexion neuve, qui se détache spécifiquement de la démarche heideggerienne, puisque celle-ci est spécifique à la langue allemande.

La première question qui se pose, quant à l’expression « il y a » en français, est : Qui est cet « il », dans « il y a » ? Est-ce le même « il » que celui qui paraît dans « il pleut », ou « il vente » ? Est-ce un « il » indéterminé renvoyant au monde en général ? Ou bien est-ce un « il » métaphysique ?

Si cet « il » n’est pas « l’Être lui-même », comme je l’ai déjà suggéré plus haut, est-il le maître de l’Être ? Est-il alors un Deus ex machina, ou plutôt un Deus ex lingua ? Ou est-il le Deus créateur de la réalité, cette réalité qui est « là » ?

La seconde question qui se pose est relative au pronom adverbial « y ». Qu’est-ce que cet « y » désigne réellement ? Le « là » ou l’« ici » qui s’identifient au réel, à la réalité de l’être ? Ou représente-t-il, comme la grammaire française l’y autorise, un nom, un pronom ou même une proposition entière ? Je suis partisan de la seconde hypothèse, parce qu’elle n’est pas limitée à l’idée de lieu ou d’espace (matériel). Elle s’ouvre au contraire sur un espace immatériel, langagier, mais aussi sémantique, symbolique et imaginaire.

La troisième question qui se pose est relative à cette forme verbale : « a », qui correspond à la 3e personne du singulier, au présent de l’indicatif du verbe avoir. Le français, dans « il y a » choisit le verbe avoir, et non pas être ou donner, ce qui aurait donné : « il y est » ou bien « il y donne ». Pourquoi ? Si l’on retient, hypothétiquement, l’idée que le « il » pourrait être le maître de l’Être, on répondra à cette troisième question que « il » n’est pas dans le « y » (autrement dit « il y a » n’équivaut pas à « il y est »). De même, cet « il » ne donne rien au « y » (autrement dit « il y a » n’équivaut pas à « il y donne»). On comprend maintenant que le « il y a » français sous-entend implicitement que le « il », quel qu’il soit, n’est pas ici ou là. Il n’y donne rien non plus. Il « a » seulement, mais il a quoi ? Le réel, et tout ce qui s’ensuit, apparaissent comme l’un de ses possibles avoirs. Le « il y a » désignerait, dans cette interprétation, la figure de l’un des avoirs, non de l’Être, mais du maître de l’Être.

___________________________

iEn français dans le texte de Heidegger.

iiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Traduction de Roger Munier. In Questions III. Gallimard, 1976, p. 92

iii« Das ‘Wesen’ des Daseins liegt in seiner Existenz. »

ivNote du traducteur Roger Munier : « Das Da. Heidegger isole dans le mot Dasein, qui désigne couramment l’existence et partant de son étymologie d’« être-là », l’adverbe ‘da’, ‘’. »

vMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Traduction de Roger Munier. In Questions III. Gallimard, 1976, p. 81

Métaphores ternaires


La parole est la cage, et le chant l’oiseau. Dehors, le monde rode, attend. Structure ternaire. Le signifiant, le signifié, et l’au-delà du sens.

De même, le lit de la rivière est comme un corps, et l’eau qui s’écoule entre les rives ‒ l’esprit. À la surface, le courant, calme ou turbulent, de la raison. Des pensées flottent, agitées ou paresseuses, comme des feuilles ou des brindilles. Parfois dérive un tronc déraciné à demi submergé ‒ du passé ancien passe. Au-dessous, dans l’obscurité profonde, stagnent oubliés de calmes trous. Soudain l’eau monte, le flot emporte tout. La puissance déborde. La terre s’imbibe. À la fin, toutes ces eaux, furieuses ou lasses, iront se fondre dans la mer, sous des soleils. D’autres nuages gonfleront. Le vent soufflera où il voudra.