Prépuce coupé, époux de sang et infection génitale


 

Yahvé attaqua Moïse et chercha à le tuer. Et Sippora prit un caillou et elle coupa le prépuce de son fils et elle toucha ses pieds et elle dit « Tu es pour moi un époux de sang ». Alors il le relâcha. Elle dit alors : « Époux de sang à cause de la circoncision. »

Ex. 4, 24-26

Ce texte, assez énigmatique, ne permet pas de distinguer clairement si Sippora s’adresse à son fils ou à son mari par ces paroles : « Tu es pour moi un époux de sang ». Les deux interprétations sont possibles, et intéressantes à divers titres. Mais quelle est la plus profonde ?

D’après les uns, c’est son fils qu’elle vient de circoncire, que Sippora appelle : « époux de sang », parce qu’il saigne, ou encore parce que Moïse a manqué de perdre la vie à cause de son enfant, qu’il avait négligé de circoncire, raison pour laquelle Dieu voulait le faire mourir. Selon d’autres, ces paroles de Sippora s’adresse en fait à Moïse.

La première interprétation a la préférence de la majorité des commentateurs. Mais elle pose problème. On pourrait en déduire que Sippora effectue ainsi une sorte d’inceste nominal ou symbolique. La mère appelle deux fois son fils : « époux de sang » et « époux de sang à cause la circoncision ». Il y aurait sans doute là, pour la psychanalyse, une forme de symétrie avec le véritable époux, Moïse, qui a fait saigner Sippora lors de sa défloration. Moïse a déchiré l’hymen de Sippora, comme époux de chair. Sippora a coupé le prépuce de Eliézer, comme « époux de sang ». Symétrie symbolique, évidement lourde de conséquences analytiques, mais aussi acte salvateur. Juste après que Sippora a coupé le prépuce, Yahvé relâche Moïse, et c’est alors que Sippora précise: « Un époux de sang à cause de la circoncision. »

Mais alors pourquoi Sippora éprouverait-elle le besoin de « toucher » les pieds d’Eliézer avec son prépuce ? Cela n’a guère de sens.

La deuxième interprétation est peut-être plus intéressante. Sippora sauve la vie de son mari en circoncisant son fils Eliézer dans l’urgence, alors que Yahvé (ou son ange) s’apprête à tuer Moïse. Puis elle touche « ses pieds » avec le prépuce. Les pieds de qui ? Dans la seconde interprétation, ce sont les « pieds » de Moïse, et c’est à lui qu’elle s’adresse. Mais pourquoi les pieds ? Pourquoi toucher les pieds de Moïse avec le prépuce de son fils ?

Les pieds sont dans l’hébreu biblique une métaphore bien connue pour le sexe, comme dans Is. 7, 20 : « Il rasera la tête et le poil des pieds (du sexe) ». Sippora touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », parce que c’est aussi son sang qui a coulé, dans le sang de son fils, tout comme le sang de sa mère. La circoncision est la figure de nouvelles épousailles, non avec le fils (ce qui serait un inceste), mais bien avec Moïse, et ceci dans un sens symbolique, le sens de l’Alliance, qui se conclut physiquement dans le sang des deux époux, en tant qu’ils sont unis par le sang d’Eliézer.

Autrement dit, Sippora sauve la vie de Moïse (qui était incirconcis) en simulant sa circoncision. Elle touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils, qui vient d’être circoncis, et apaise ainsi la colère divine, qui était double : du fait de l’incirconcision du père et du fils.

Alors Yahvé « relâcha » Moïse. Cette traduction ne rend pas la richesse de l’hébreu. Le verbe utilisé rafah a pour premier sens « guérir » ; dans une acception seconde, il signifie « décliner, s’affaiblir, se désister, relâcher ». La guérison est un affaiblissement de la maladie. Il vaut la peine de noter ce double sens. Yahvé « relâche » Moïse, « se désiste » de lui, et ainsi il le « guérit ». Il « guérit » Moïse de sa faute capitale, et peut-être encore il « guérit » l’enfant qui saigne, et qui serait peut-être mort des suites de l’opération, réalisée avec un caillou en plein désert, sans trop d’hygiène, et dans l’urgence.

Il y a un autre angle encore à cette histoire. Rachi a commenté ce passage: « C’est pour s’être laissé à cette négligence qu’il méritait la mort. Une Baraïta nous apprend : Rabbi Yossé a dit : Dieu garde, Moïse ne s’est pas rendu coupable de négligence. Mais il s’était dit : Vais-je circoncire l’enfant et me mettre en route ? L’enfant sera en danger pendant trois jours ? Vais-je circoncire l’enfant et attendre trois jours ? Le Saint Béni soit-Il m’a pourtant ainsi ordonné : Va, retourne en Égypte. Pourquoi alors mériterait-il la mort ? Parce qu’il s’était occupé d’abord de son gîte à l’étape au lieu de procéder sans retard à la circoncision. Le Talmud, au Traité Nedarim (32a) dit que l’ange avait pris la forme d’un serpent, qu’il l’avalait en commençant par la tête jusqu’au hanches, puis le rejetait pour l’avaler à nouveau en commençant par les pieds jusqu’à l’endroit en question. C’est ainsi que Sippora a compris que c’était à cause de la circoncision. »

Rachi présente Moïse plongé dans les affres de la tergiversation. A quel commandement de Dieu faut-il obéir d’abord : celui de retourner en Égypte, ou celui de circoncire son fils ? Il tombe cependant dans la faute lorsqu’à l’étape il ne s’occupe pas immédiatement de la circoncision. Mais le Traité Nedarim va plus loin. Il présente Moïse avalé par un serpent, qui commence par la tête et s’arrête aux hanches (au sexe), et qui le rejette puis recommence à nouveau en commençant par les pieds.

On peut conjecturer que ce « serpent » est une maladie. Moïse, incirconcis, a pu être victime d’une infection, qui se traduisait par de fortes fièvres, les douleurs s’étendant jusqu’au sexe. Puis, après une rémission, l’infection reprenait à partir des « pieds » (ou du sexe). L’espèce de fellation effectuée par le « serpent » est une métaphore assez crue, très biblique, somme toute. En tout cas, les talmudistes y ont pensé allusivement, et ont estimé que c’était ainsi que Sippora comprit ce qu’il lui restait à faire.

Mais si Moïse était victime d’une infection due à son incirconcision, pourquoi Sippora a-t-elle opéré le sexe de son fils plutôt que celui de Moïse ?

Nous butons, chaque fois que nous voulons faire entrer cette histoire dans le cadre d’une logique prophylactique ou médicale, sur certaines inconsistances.

De tout cela reste cette belle image. Sippora touche le sexe de son mari avec le prépuce sanglant de son fils, et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », et lui sauve la vie.

Pour les effrontés rationalistes, pour les incroyants irréductibles, je propose cette dernière interprétation : le sang du fils contenait de précieux anticorps, des antibiotiques qui guérirent l’infection génitale de Moïse.

Qui est ce passant solitaire ?


Les coïncidences, quelles que soient leurs raisons profondes, cachées, donnent toujours à réfléchir. Il ne s’agit pas de « réfléchir » aux questions de déterminisme et de contingence tellement débattues, et non encore tranchées. Il s’agit plus simplement, plus poétiquement, de noter des convergences, de suivre des variations, de poser des hypothèses nouvelles sur les permanences de l’esprit à travers les âges, et à travers les peuples.

Pour illustrer ce point je voudrais rapprocher des pensées émises par deux poètes, l’un russe, l’autre indien, ayant vécu à peu près à la même époque, et ayant été actifs à l’orée du 20ème siècle, mais dans des contextes fort différents.

Vassili Rozanov écrit dans son livre Esseulement :

« Rien dans toute la littérature russe n’égale ces lignes de Nekrassov :

‘Marchant la nuit dans les rues sombres,

Ami solitaire !’ »

La citation est fort courte, et c’est un petit mystère de tenter de reconstruire l’idée initiale de Rozanov. Qui est cet « Ami » solitaire ? Pourquoi ces lignes transcendent-elles tout le reste de la littérature russe ? Il y a plusieurs interprétations.

Mais ce qui me frappe, c’est que j’ai trouvé, presque simultanément, et vraiment sans m’y attendre, un accent analogue dans le fameux recueil de poésies de Rabindranath Tagore, le Gitanjali :

« Dans cette rue déserte, tu es le passant solitaire.

Ô mon unique ami, mon vieux aimé,

Les portes de ma demeure sont ouvertes –

Ne disparais pas comme un songe. »

Ces deux textes sont très différents, il va sans dire, et pourtant s’en émane un indéfinissable parfum. Plus pratiquement ils partagent trois mots: rue, solitaire, ami.

Ces mots occupent, si l’on peut dire, les trois sommets d’un triangle d’antagonismes, s’opposant les uns aux autres. La rue est en principe un espace public, commun, où l’on passe, dans l’affairement, et non celui de la solitude, que l’on verrait plutôt associée soit à des lieux de nature éloignés des activités humaines, ou à l’enferment privatif du chez soi. Il n’est pas exceptionnel d’y rencontrer des amis, mais par essence la rue favorise plutôt l’anonymat ou l’indifférence.

Il faut donc privilégier une autre piste. Nous ne sommes certes pas dans une scène réelle. Il s’agit d’un songe, ou d’une remémoration, ou encore d’une hallucination.

Qui est l’Ami, cet unique ami, ce vieux aimé ? Qui est ce passant solitaire ?

Il me semble l’avoir moi aussi croisé un jour.

« Je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi »


nî man manam wa nî tou touyî nî tou manî

Je ne suis pas moi, tu n’es pas toi, et tu n’es pas moi

ham man manam wa ham tou touyî ham tou manî

Et pourtant je suis moi, et tu es toi, et tu es moi

man bâ tou chunânam aï nagâr khotan

Je suis ainsi à cause de toi, beauté de Khotan !

kândâr ralatham ki man tou am iâtou man

Et je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi.

(Rûmî)

« Voir Dieu »


 

Maïmonide use souvent des mots comme d’armes à double usage, positif et négatif, réel et métaphorique. Ainsi dans ce passage consacré à la « vision de Dieu », c’est le mot « voir » qui est mis fondamentalement en question :

Il a été dit : « Et Moïse cacha son visage, car il craignait de regarder vers Dieu » (Ex. 3,6), où il faut aussi avoir égard à ce qu’indique le sens littéral ; savoir, qu’il avait peur de regarder la lumière resplendissante (du buisson ardent), – non pas que les yeux puissent percevoir la divinité [qu’elle soit exaltée et élevée bien au-dessus de toute imperfection!]. Moïse mérita pour cela des éloges, et le Très-Haut répandit sur lui sa bonté et sa faveur tellement, que dans la suite il a pu être dit de lui ; « Et il contemple la figure de Dieu » (Nb. 12,8) ; car les docteurs disent que c’était là une récompense pour avoir d’abord « caché son visage afin de ne pas regarder vers Dieu » (Berakhot 7a). Mais pour ce qui concerne « les élus d’entre les fils d’Israël » (Ex. 24,11), ils agirent avec précipitation, laissant libre cours à leurs pensées ; ils perçurent (la divinité) mais d’une manière imparfaite. C’est pourquoi on dit d’eux : «  Et ils virent le Dieu d’Israël, et sous ses pieds, etc. » (ibid. v. 10), et on ne se borne pas à dire simplement : « Et ils virent le Dieu d’Israël », car l’ensemble de la phrase n’a d’autre but que de critiquer leur vision, et non pas de décrire comment ils avaient vu. Ainsi donc, on n’a fait que critiquer la forme sous laquelle ils avaient perçu (Dieu) et qui était entachée de corporéité, ce qui était le résultat nécessaire de la précipitation qu’ils y avaient mise avant de s’être perfectionnés. (…) « Les élus d’entre les fils d’Israël » ayant fait des faux pas dans leur perception, leurs actions aussi furent troublées par là, et ils penchèrent vers les choses corporelles, par le vice de leur perception ; c’est pourquoi l’Écriture dit : « Et ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent ». (Ex. 24,11)

Dans ce texte Maïmonide ne nie pas que les « élus d’entre les fils d’Israël » aient vu Dieu. Il ne fait que suggérer que cette vision était fortement entachée de « corporéité », de par la discrète métonymie qui survient en contrepoint. Des hommes qui auraient « vu Dieu » iraient-ils, sans transition, « manger et boire » ?

Maïmonide ne s’intéresse pas à ce que les « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » ou « ne pas voir ». Il ne cherche pas critiquer leur prétention à avoir « vu ». Il s’intéresse seulement au fait qu’ils ont « vu », « mangé » et «bu », presque dans le même mouvement, ce qui implique une forme d’homogénéité, d’intégration, d’unicité à ces trois types d’action, pourtant fort différentes. Le « manger » et le « boire » portent une ombre rétrospective, sur le « voir », dans ce contexte si particulier. Maïmonide ne nie pas leur « vision », il se contente de la dévaloriser implicitement, mais de façon radicale, en la matérialisant, en la banalisant, en la laminant en quelque sorte.

Mais il y a bien d’autres critiques possibles, plus radicales encore. Par exemple, Rachi estime dans son célèbre commentaire : « Ils ont regardé et ils ont contemplé, et pour cela ils ont mérité le châtiment mortel. » Il ajoute que le Saint, Béni soit-Il, attendit le jour de la dédicace du Tabernacle, et alors un feu de l’Éternel les brûla et les dévora à l’extrémité du camp. Dans un commentaire supplémentaire du commentaire de Rachi (édition de 1987 réalisée sous la direction de E. Munk), je lis aussi ceci : « Ils cherchaient à pouvoir glisser au moins un rapide coup d’œil sur la Divinité, en y jetant, en quelque sorte, un regard à la dérobée. »

Contemplation ou rapide coup d’œil? Peu importe. Le même châtiment attend ceux qui ont posé leur regard sur ce phénomène transcendant : la mort par foudroiement, – non pas sur le champ [pour ne pas gâcher la réception de la Torah, dit Maïmonide], mais un peu plus tard, après la fête du Tabernacle, et en dehors de la vue du peuple, à l’extrémité du camp. Une véritable exécution, dans le style maffieux, si j’ose dire. (Car s’il s’agissait pour Dieu de donner une leçon à son peuple, pourquoi ne pas le faire devant tous, pour mieux frapper les esprits?)

Mais poursuivons le questionnement. Quelle fut la faute la plus grande des « élus d’entre les fils d’Israël »? D’avoir « vu » la Divinité, de l’avoir « vue » à la dérobée, ou de l’avoir « vue », – puis d’avoir « mangé et bu » ? La réponse varie selon les commentaires, comme on a pu en juger.

Pour ma part, et bien modestement, je ferai un autre commentaire encore. Je note que Moïse lui-même, et plusieurs « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » Dieu et ne pas mourir sur le champ. C’est un point important à noter. Il est en effet dit ailleurs dans la Torah qu’on ne peut voir Dieu sans mourir. Il est donc possible, semble-t-il, de voir la Divinité et de survivre quelque temps.

Le cas de Moïse mis à part, on apprend donc que les autres « regardeurs » ont été châtiés un peu plus tard. Mais on peut aussi toujours imaginer que ceux qui avaient pu entr’apercevoir la Divinité (à supposer qu’ils aient en effet pu la regarder à la dérobée, – ce que nie Maïmonide, mais que reconnaît Rachi), les « regardeurs » auraient pu avoir la vie sauve, s’ils avaient prié, ou médité sur le phénomène en se demandant pourquoi ils avaient aussi vu les « pieds » de la divinité, ou s’ils avaient évité de « manger et boire » juste après avoir « vu », ou encore s’ils s’étaient livrés à quelque acte de repentance pour avoir cédé à ce désir, somme toute compréhensible, d’avoir jeté un regard dérobé sur un phénomène si extraordinaire ?

Jamais ainsi avant


 

Je n’avais jamais été ainsi avant.

Je n’avais jamais été mis hors de mes sens, aliéné.

J’étais sage, jadis, comme vous,

Non pas fou, dément, cassé,

Comme aujourd’hui.

Je n’admirais pas une vie sans attache, sans existence.

J’avais l’habitude de demander :

Qui est-ce ? Qu’est-ce que cela ?

Et continuais de chercher sans cesse.

Pour vous qui êtes sages,

Qui êtes assis et qui pensez

Que probablement j’étais ainsi avant,

Je n’ai pas beaucoup changé.

Je cherchais à être meilleur que les autres.

Je n’avais pas été traqué,

par un Amour toujours croissant.

Je cherchais à m’élever au-dessus du ciel,

avec mon ambition,

et je ne savais pas,

que j’errais seulement dans le désert.

Finalement j’ai déterré

Du sol un trésor.

Rûmî. (Ghazal 1506)

Le faucon persan


Comme annoncé, je reviens à un ghazal de Rûmî dont j’avais cité les deux premiers vers il y a peu.

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

C’est une traduction de Christian Jambet. Fort bonne, naturellement, mais je la trouve cependant un peu précieuse, contournée, trop écrite, ‘française’. J’ai donc consulté quelques dictionnaires et plusieurs grammaires. Le persan est une langue fascinante, indo-européenne dans sa structure profonde, mais aussi fort mâtinée d’arabe. Sa graphie lui a été imposée par les conquérants. Il en résulte une langue qui est une étonnante synthèse de l’Inde, de l’Europe et de l’Arabie, et qui en fait unique au monde, par sa capacité à créer des ponts entre des mondes qui se côtoient.

Pour Rûmî, après réflexion et quelques recherches, je préfère tenter une traduction presque mot à mot, pour rester plus proche de la pensée initiale, me semble-t-il. Voici:

L’amour de mon Aimé m’a mis hors de mon âme – dans le froid.

عشق جانان مرا زجان ببريد

[‘ishq jânân marâ z jân bebarîd]

L’âme dans l’amour, dans sa profondeur – est hors d’elle, en liberté.

جان بعشق اندرون زجود برهيد

[jân b ‘ishiq androun z joud berhïd]

Il s’agit d’un poème d’amour mystique. Des mots comme « retrancher » paraissent trop loin du sujet.

Le ghazal continue ainsi :

Comme l’âme est nouvelle et l’amour éternel,

Elle reste ici, dans l’existence, mais là-haut est le point suprême.

L’amour de l’Aimé est semblable à l’aimant,

Il attire l’âme tout près de lui.

Il fait s’envoler loin de soi le faucon de l’âme.

L’âme perdue loin d’elle-même se met à vivre.

Après quoi elle revient.

Les liens de l’amour soudain l’enveloppent.

Il lui donne un suc à boire, fait de l’amour vrai.

Et il n’y a plus en elle d’autre foi.

C’est là le signe de l’amour qui commence.

Personne n’atteint le point où il finit.

La batterie de cuisine du chercheur de sagesse


« Quatre genres d’hommes s’assoient devant les sages : l’éponge, l’entonnoir, le filtre et le tamis. L’éponge absorbe tout ; l’entonnoir fait pénétrer d’un côté et fait ressortir de l’autre ; le filtre fait sortir le vin et retient la lie ; et le tamis fait sortir la farine et en retient la fleur. »

Pirqé Avot, Ch. 5, michna 15

Voilà un texte, drôle au demeurant, qui pique la curiosité. On est titillé. Quel est le meilleur de ces quatre genres d’hommes, pour ce qui relève de la sagesse ? A priori je pourrais dire le tamis, et peut-être, dans un autre genre de performance, l’entonnoir, ou encore l’éponge? Mais pas le filtre, qui ne retient que la lie des propos des sages !

Que nenni ! J’ai tout faux !

Rabbi Hayim de Volozyne propose une lecture plus incisive : « L’éponge » : dans une éponge pénètre toutes sortes de boissons et, lorsqu’on la presse, elle rejette un liquide unique qui est le mélange de toutes les boissons différentes qu’elle a absorbées ; de même le disciple qui a reçu de son maître plusieurs explications et plusieurs sujets, les uns après les autres, et qui ne sait pas énoncer chaque chose distinctement dans un ordre correct lorsqu’on l’interroge, mais mélange toutes les explications par incompréhension du contenu propre à chaque élément.

« L’entonnoir » est celui qui oublie régulièrement ce qu’il a entendu de son maître, aussitôt après l’avoir entendu.

« Le filtre fait sortir le vin et retient la lie », la parabole désigne celui qui a l’esprit droit et sélectionne les explications vraies et bonnes, puis les « sort » en les communiquant ; et il « retient la lie », c’est-à-dire qu’il ne dit pas ce qui n’est pas juste ni vrai, car il sait que parfois, dans l’étude de la halakha, se présentent au début à l’esprit maintes réflexions incorrectes et que ce n’est seulement qu’après étude que Dieu l’aide et l’éclaire pour le conduire à la vérité.

« Le tamis fait sortir la farine et retient la fleur », c’est l’inverse du filtre ; c’est-à-dire qu’il a l’esprit particulièrement tordu et qu’il lui semble que les réflexions fausses qui se présentent en premier à son jugement sont vraies, tandis que les réflexions véritablement justes qui lui viennent après étude il ne les communique jamais. La conséquence de notre explication est que le « filtre » est la meilleure des quatre mesures citées et le « tamis » la pire d’entre elles.

Maintenant à nous de jouer. Je voudrais prolonger ce jeu, et proposer d’autres métaphores, pour élargir le champ des « genres » de chercheurs de sagesse.

Sans trop prendre le temps, j’avance incontinent la râpe, le tire-bouchon, la cuiller, le couteau, la fourchette et la louche.

Je suis loin d’atteindre le centième de la science des Pères, mais on peut toujours tenter sa chance !

La « râpe » s’attaque au morceau de fromage, même lorsqu’il est très dur, et le réduit en filaments aisément consommables. Le « tire-bouchon » permet à l’évidence d’ouvrir la bouteille et d’en extraire le nectar. La « cuiller », quoi de mieux pour la soupe ? Le « couteau », comment ne pas faire l’éloge de sa fine lame ? La « fourchette » saisit correctement la nourriture dans l’assiette. La « louche » puise généreusement dans la soupière et distribue à tous sa juste portion.

Hmmm !… Voilà autant de bons et fidèles instruments !

Alors, quelle est la meilleure métaphore applicable au chercheur de sagesse ?

La « râpe » est parfaite pour le fromage, mais beaucoup moins indiquée pour la viande, le poisson ou le pain. Veut-on manger de la charpie ? Le « tire-bouchon » débouche, d’accord, mais ne retient rien par lui-même. Le nectar est pour les autres. La « cuiller » ne fonctionne correctement qu’à l’endroit. Si on y va avec le dos de la cuiller, il y a peu de chances de succès. Le « couteau » coupe et incise, certes, mais il lui manque encore la fourchette pour le faire proprement. Il est inutile, seul. Et que fait-il d’ailleurs des nourritures liquides ? La « fourchette » n’a pas son pareil pour porter la nourriture à la bouche, mais des civilisations entières, comme la chinoise ou l’indienne, l’ignorent et la méprisent comme barbare, lui préférant les baguettes. La « louche » est pratique et généreuse, mais elle manque singulièrement de finesse.

Que conclure ?

La sagesse a mille éclats divers. Que dis-je ! Elle peut être représentée comme des milliards et des milliards d’étincelles, ou autant de miroitements qu’il y a de grains de lumière dans l’univers – multipliés par leurs innombrables interactions, ou alors comme autant de torrents infinis de flamme pure, ou encore comme un fleuve lent, magmatique, de toutes les matières en fusion, ou encore comme une éblouissante mais douce lueur, un véritable oxymore de clarté et de secret.

Alors je ne vois pas quelle batterie de cuisine, tout entière assemblée, pourrait suffir au chercheur de toute cette sagesse.

Une histoire d’amour soufie


Vers le milieu du 13ème siècle, à Konya, un certain Rûmî – Jalal-od-Dîn de son prénom [« Splendeur de la religion »], tomba amoureux d’un soufi errant, Shams-od-Dîn [« Soleil de la religion »]. Le premier était originaire de Balkh dans le Khorassan, le second de Tabriz, aux confins de l’Iran et de l’Afghanistan. Leur première rencontre eut lieu au bazar. Shams-od-Dîn interpella Jalal-od-Dîn en lui demandant à brûle-pourpoint : « Qui est le plus grand, Muhammad ou Bâyazid ? » Rûmî s’étonna de la question. Muhammad n’était-il pas l’Envoyé de Dieu, le sceau des Prophètes ? Et Bâyazid, un simple mystique, un saint parmi tant d’autres ?

Shams-od-Dîn lui demanda alors comment il expliquait que le Prophète Muhammad ait dit à Dieu : « Je ne T’ai pas connu comme il fallait Te connaître. » , et que pour sa part, Bâyazid avait déclaré : « Gloire à moi ! Que haute est ma dignité ! »

On rapporte que Rûmî s’évanouit sur le champ.

Une petite explication s’impose, peut-être. D’un côté Muhammad possède, on le sait, un statut unique en Islam. Mais de l’autre, et de son propre aveu, Muhammad a avoué ne pas avoir « connu » la Divinité comme il le fallait, – alors que Bâyazid assume intégralement la reconnaissance de son union mystique avec Dieu. Il ne faut pas comprendre son « Gloire à moi ! » comme un cri d’orgueil, blasphématoire, sacrilège. C’était au contraire la révélation spontanée que le moi intérieur de Bâyazid s’était désintégré, qu’il avait entièrement fondu, comme neige au soleil de l’amour divin.

Shals-od-Dîn proposa d’autres paradoxes mystiques à son amant. « Je suis le secret des secrets, la lumière des lumières ; les saints eux-mêmes ne peuvent comprendre mon mystère. » Il se présentait comme s’il était une sorte de théophanie, une manifestation tangible de l’essence de la déité, une version visible de son mystère… Il était l’Aimé, et l’Amant par excellence, et l’incarnation du secret de l’Amour.

L’amour des deux soufis dura un peu plus d’un an, puis Shams-od-Dîn disparut, et Rûmî ne le retrouva pas malgré ses recherches désespérées, allant même jusqu’à Damas. La perte lui fut intolérable. Il en tira le suc et la moelle de sa poésie amoureusement mystique et mystiquement amoureuse.

Rûmî est connu pour être le fondateur du mouvement des derviches tourneurs. Mais il fut aussi un écrivain prolifique. Le Livre du Dedans ou Le Menesvi en témoignent.

Aujourd’hui je voudrais seulement évoquer quelques vers extraits du recueil de ses ghazals.

 

Pour moi, l’emploi c’est d’être sans emploi.

J’aime. De l’amour pour toi, nulle honte sur moi.

Depuis que le lion des chagrins que tu causes a fait de moi sa proie,

Sinon la proie de ce lion, je ne suis pas.

Au fond de cette mer, quelle perle éclatante tu es,

De sorte qu’à la façon des vagues je ne connais point le repos.

Aux lèvres de cet océan de toi, je demeure, fixé à demeure.

Ivre de tes lèvres, bien que d’étreinte pour moi il n’y ait pas.

Je fonde ma substance sur le vin que tu apportes,

Car de ton vin nulle mauvaise langueur ne me vient.

Ton vin descend pour moi du ciel.

Je n’ai pas de dette à l’égard du suc pressé de la vigne.

Ton vin tire la montagne de son repos.

Ne me fais pas honte si j’ai perdu toute dignité.

Je me saisis du royaume de ce monde comme fait le soleil,

Bien que je n’aie troupes ou cavaliers (…)

Commentaire : Pourquoi ce mot de « honte » (employé ici à deux reprises, mais dans deux sens différents)? Pourquoi cette « perte de dignité » ? L’Amant est complètement ivre. Son amour est aussi large, aussi brûlant, aussi universel que le soleil de l’univers. Alors, pourquoi évoquer la honte?

L’Amant se sent tout puissant, comme le soleil, mais il est seul, comme lui aussi.

Il me semble que la honte submerge l’Amant qui se désespère, dans la solitude, par faiblesse, malgré toutes les preuves (passées). L’Aimé a disparu soudain, sans prévenir, sans explication, sans retour. Pourquoi ? Comment ? Le doute percole. La morsure étreint. La souffrance ravage. Ce mouvement du cœur, irrésistible, ce manque de foi, irrémissible, est aussi faiblesse incommensurable, rapportée à la Seigneurie la plus élevée, au plus haut des cieux. D’où la honte. Et la confusion. Qui est le cœur? Où est-il ?

Une réponse gît peut-être dans ce second extrait:

Comme la rose, de tout le corps je ris et non par la bouche seule,

Car je suis, moi sans moi, avec le roi du monde, seul.

Ô porteur de flambeau, du cœur à l’aube ravisseur,

Conduis l’âme au cœur, ne reprends pas le cœur seul !

De colère et d’envie, l’âme ne rends pas étrangère au cœur,

Celle-là, ne la délaisse pas ici, celui-ci ne l’invite pas seul !

Lance un message royal, fais une convocation générale !

Jusques à quand, Sultan, celui-ci avec toi et celle-là seul ?

Comme la nuit dernière si tu ne viens pas ce soir, si tu fermes les lèvres,

Cent cris nous pousserons. Âme ! Nous ne lamenterons pas [sic] seuls.
Commentaire : Plusieurs voix s’élèvent dans ce poème. Plusieurs sujets parlent. Il y a le porteur de flambeau, le cœur, l’âme, – et le roi du monde. Le cœur, qui est comme la rose et qui rit, c’est aussi Shams-od-Dîn. L’âme c’est aussi Rûmî. Le porteur de flambeau est au service du roi du monde, qui n’est autre que la Divinité.

Voilà ce qui se joue. Le porteur de flambeau, qui incendie le cœur, l’a transporté à l’aube jusqu’au roi du monde. Alors l’âme restée seule gémit. Elle soupçonne le porteur de flambeau d’avoir succombé à la colère et à l’envie, et d’avoir ravi le cœur à l’âme, pour les séparer, les isoler. Le cœur retrouve sa place auprès du roi du monde.

Alors Rûmî apostrophe le porteur de flambeau : « Ne rends pas l’âme étrangère au cœur ! Ne la délaisse pas ici, pendant que tu invites le cœur, seul [à monter auprès du roi].»

Puis Rûmî s’adresse directement au roi du monde, au Sultan du ciel. « Lance une convocation royale et générale ! Que le cœur et l’âme ne restent pas seuls ! »

Mais le temps passe, et la journée prend fin. La prochaine fois je commenterai d’autres ghazals de Rûmî. L’un qui commence ainsi :

Par ce vin je ne sais comment je suis pure extinction de moi-même,

Par cette absence de lieu, je ne sais où je suis.

Et l’autre commence de cette façon :

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

(Trad. du persan: Christian Jambet, in  Jalâloddin RûmÎ, Soleil du Réel)

 

 

 

Comment marchander (avec succès) avec Dieu.


Le prophète Isaïe a été scié en deux, avec une scie à bois, sur l’ordre de Manassé, roi de Juda. Il avait été accusé devant ce roi par Béchira, qui prophétisait lui aussi à Jérusalem.

Quelle était l’accusation ? Isaïe avait appelé Jérusalem « Sodome », il avait prédit qu’elle serait dévastée ainsi que les autres villes de Juda, que les fils de Juda et de Benjamin iraient en captivité, et que le roi Manassé serait mis dans une cage avec des chaînes de fer. Béchira affirmait qu’Isaïe haïssait Israël et Juda. Mais le plus grave, c’est qu’Isaïe avait osé dire : « Je vois plus loin que le prophète Moïse ». Moïse avait dit : « Nul homme ne verra le SEIGNEUR et vivra. », et Isaïe l’avait contredit : « Moi, j’ai vu le SEIGNEUR, et voici que je suis vivant. »

Isaïe a raconté cette vision en détail à Ézéchias, roi de Juda et père de Manassé, ainsi qu’à plusieurs prophètes, dont Michée. En voici un résumé. Un ange fait monter Isaïe au firmament, puis dans les six premiers cieux, et enfin il accède au septième ciel. Là, il voit « quelqu’un debout, dont la gloire dépassait tout, une gloire grande et admirable ». L’ange lui dit :« Celui-ci est le Seigneur de toute la gloire que tu as vue ». Isaïe vit aussi un autre être glorieux semblable. Au premier. Il demanda : « Qui est celui ci ? ». L’ange répondit : « Adore-le, car celui-ci est l’ange du Saint-Esprit, qui a parlé en toi, ainsi que dans les autres justes. »

Mais ce n’était qu’un préliminaire. Isaïe continue:

« Et, les yeux de mon esprit étant ouverts, je vis une grande gloire (…) Et mon Seigneur, ainsi que l’ange de l’Esprit, s’approcha de moi, et il dit : « Regarde, puisqu’il t’a été donné de voir le SEIGNEUR ; et, à cause de toi, ce pouvoir a été donné à l’ange qui est avec toi. » Et je vis que mon Seigneur adorait, ainsi que l’ange de l’Esprit, et tous les deux glorifiaient ensemble le SEIGNEUR. »

(Ascension d’Isaïe, 9, 27-40)

Isaïe affirme avoir vu le SEIGNEUR, Yahvé-Dieu, en l’année de la mort du roi Ozias (~740). «Je vis le SEIGNEUR assis sur un trône grandiose et surélevé (…) ». Bouleversé, il s’écrie: «  Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au sein d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaot. » (Is. 6, 1-5)

Le prix à payer pour cette vision en état d’impureté sera relativement léger. Un séraphin vola vers Isaïe, et lui toucha la bouche avec une braise prise avec des pinces.

Plus tard, il devra finalement payer de sa vie, son corps étant scié en deux.

Lorsque Isaïe vit Dieu, celui-ci lui dit : « Va, et tu diras à ce peuple : Écoutez, écoutez, et ne comprenez pas, regardez, regardez, et ne discernez pas. Appesantis le cœur de ce peuple, rends-le dur d’oreille, englue-lui les yeux. » (Is. 6,9-10)

On peut tirer deux leçons. D’abord une surprise. Isaïe voit Dieu face à face, dans toute sa gloire, mais ne meurt pas, contrairement à ce que Moïse avait affirmé. D’autre part, toute cette gloire divine et révélée se révèle en fait fort décevante quant au message à délivrer au retour sur terre. Le Dieu infiniment glorieux renvoie Isaïe vers son peuple avec un discours inaudible, incompréhensible, et une mission paradoxale. Il doit rendre ce peuple appesanti, dur d’oreille, et lui engluer les yeux.

Mais ne l’était-il pas déjà assez ? Et Isaïe ne remet pas en cause la mission qui lui est impartie.

Pourquoi tant d’honneur pour le seul Isaïe, et tant de sévérité pour le peuple ?

A titre de comparaison, je voudrais rappeler ce qui arriva à Esdras. Esdras aussi eut une vision. Les anges Michel, Gabriel, Raphaël et Ouriel le placèrent sur un « nuage de flammes » et l’emmenèrent jusqu’au septième ciel, lui aussi. Mais arrivé là, et contrairement à Isaïe, Esdras ne vit que « le dos du Seigneur », notant : « de fait, je n’ai pas mérité de voir autre chose. »

Mais au moins, Esdras tente alors d’intervenir en faveur des hommes. Devant le dos du Seigneur, il dit immédiatement, spontanément: « Seigneur, épargne les pécheurs ! »

Commence alors une assez longue disputation entre Dieu et Esdras.

Esdras lui demande par exemple : « Comment es-tu juste, comment es-tu tout-puissant, comment es-tu miséricordieux, et comment l’es-tu dignement ? » Il demande aussi ce qui arrivera le dernier jour. Le Seigneur lui répondit : « La Lune deviendra sang au dernier jour, et le soleil s’écoulera dans le sang de celle-ci. » Ce qui attire cette réplique d’Esdras : « Le ciel, en quoi a-t-il péché ? » Le Seigneur répondit : « Ce ciel regarde les malices des humains. »

Esdras cherche encore à plaider la cause des hommes.

Il attaque sur un point sensible : l’élection.

Esdras dit à Dieu : « Par la vie du Seigneur ! Je vais plaider pour de bon contre toi à cause de tous les hommes qui n’ont aucune place parmi les élus ! »

Le Seigneur répondit : « Mais toi tu seras élu avec mes prophètes ! »

Esdras lui dit : « Les pécheurs, qui les a modelés ? »

Le Seigneur répondit : « C’est moi. »

Esdras lui dit : « Si en même temps que les pécheurs, moi aussi j’ai bien été créé par toi, alors il vaut mieux me perdre, plutôt que le monde entier ! »

(Vision d’Esdras, 87-89a)

Comparaison n’est pas raison. Mais un voilà un grand prophète, Isaïe, qui a l’insigne et unique privilège, refusé à Moïse même, de voir l’infinie gloire de Dieu, et qui s’en revient avec la dure mission d’enfoncer encore plus son peuple dans l’erreur et l’ignorance.

Et voilà un prophète, Esdras, qui n’a pu voir que le « dos du Seigneur », mais qui n’hésite pas à plaider à plusieurs reprises la cause des hommes, et finalement est même prêt à renoncer à son élection et à se perdre, en échange du salut du monde.

Comment interpréter cela ?

Une partie de la réponse tient dans la concession que le Seigneur fit alors en réponse à Esdras et en faveur des hommes. « Que les pécheurs puissent se reposer de leurs peines depuis la neuvième heure de la veille du sabbat jusqu’au deuxième jour de la semaine ; mais que pendant les autres jours, ils subissent les châtiments en retour de leurs péchés. »

Cela fait quand même une bonne moitié de semaine : depuis le vendredi après midi jusqu’au lundi minuit, trois jours et demi de grâce.

Pensez à ce qu’aurait pu obtenir Isaïe s’il avait commencé à marchander avec Dieu, au lieu de se laisse captiver par sa vision de gloire.

Une kippa à Marseille et un fez à Fès


Le poète est assez seul, de nos jours. Il manque au monde, et il le comble dans le même temps, par ce vide signifié, cet espoir sensé.

Le poète vit du grésillement des passés ; il songe à l’intensité des brûlures futures.

« Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville », cette litanie ramassée par Char, dans le bandeau de Fureur et mystère (1948), aligne à la parade quelques poètes multiséculaires, parce que, dit-il, ils sont parvenus « à l’incandescence et à l’inaltéré ».

On pourrait poser d’autres noms, pour donner le change. Homère, Tchouang-tseu, Zoroastre, Campanella, Donne, Chateaubriand, Baudelaire, Jaurès, Gauguin, Bradbury. Ce serait une mince autre ligne dessinée dans l’horizon des mémoires. Il y en aurait des milliards, des millions de milliards, de ces lignes de noms, de ces arraisonnements de rêves. Et chacune aurait sa suave saveur, révélerait son éveil, liquéfierait l’esprit et embraserait l’âme choisie d’un scintillement inextinguible.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut des temps où le poète n’était pas seul.

« Tous les poèmes récités et tous les chants sans exception, ce sont des portions de Vishnu, du Grand Être, revêtu d’une forme sonore » explique René Daumal, (Pour approcher l’art poétique Hindou, Cahiers du Sud, 1942). Il avait appris le sanskrit pour pouvoir bien traduire, en poète résonant, les Védas ou les Upanishads. Arriva-t-il à ses fins ? Obtint-il l’incandescence ?

L’Hymne 69 du Rig Veda fut un premier défi à sa fraîche science :

« Flèche ? Non : contre l’arc c’est la pensée qui est posée.

Veau qu’on délivre ? Non, c’est elle qui s’élance au pis de sa mère ;

Comme un large fleuve elle trait vers la pointe son cours

Dans ses propre vœux le liquide est lancé. »

Daumal – comme un liquide – s’est lancé seul, pendant la montée du nazisme, puis pendant la 2ème Guerre Mondiale, dans l’océan des métaphores, dans l’infini d’une langue morte vivante, dans ses cris, dans ses hymnes, dans tous les souffles qui nous en parviennent.

« Racines-en-haut et branches-en-bas,

impérissable on dit l’Açvattha.

Les Mètres sont ses feuilles,

et qui le connaît connaît le Savoir (le Véda). »

Daumal traduit cette première strophe du chapitre 15 de la Bhagavad Gîta (le Chant du Bienheureux) dans un style heurté, fidèle et concis. Emile-Louis Burnouf avait proposé une version plus coulante en 1861 :

« Il est un figuier perpétuel, un açwattha,

qui pousse en haut ses racines, en bas ses rameaux,

et dont les feuilles sont des poèmes :

celui qui le connaît, connaît le Veda. »

Qui est ce figuier, cet açwattha ? C’est le Bienheureux (Bhagavad), bien sûr. Mais qui est le Bienheureux ?

Burnouf indique que c’est Krishna, la 10ème incarnation de Vishnou.

Mais en consultant la Katha-Upanishad (2ème Lecture, Liane 3), je retrouve l’image du figuier éternel :

« Racines en-haut, branches en-bas

est ce figuier éternel,

c’est lui le resplendissant, lui le brahman,

lui qui est appelé immortel,

sur lui s’appuient tous les mondes,

nul ne passe par-delà lui.

Ceci est cela. »

Le Bienheureux, le Figuier sont aussi des métaphores du brahman.

Mais qu’est-ce qu’être « bienheureux » ? Qu’entend-on par la félicité (ânanda) du « Bienheureux »?

La Taittirîya-Upanishad propose une réflexion sur le sujet. Prenez un jeune homme, bon, rapide, fort, instruit dans le Véda, et possédant toute cette terre pleine de richesse. Voilà l’unique félicité humaine. Or, cent félicités humaines ne sont qu’une seule félicité de Gandharva. Cent félicités de Gandharva sont une seule félicité de dieux nés depuis la création. Et l’on continue ainsi la série avec un facteur multiplicatif de 100 à chaque étape, en énumérant successivement d’autres dieux devenus dieux par l’acte, puis Indra, puis Brihaspati, puis Prajâpati, et enfin brahman.A toutes les étapes, y compris la dernière, la félicité ressentie est la même que celle de « l’homme versé dans les Veda, non affecté par le désir. »

La Bhagavad-Gîta est l’un des plus beaux textes de l’humanité.

J’aimerais bien pouvoir la porter fièrement sur la tête, comme une kippa à Marseille, une burqa à Kaboul, un masque à Venise, un turban à Jaipur, une calotte au Vatican, un fez à Fès.

« Je suis la fin du judaïsme »


Trente-huitième jour

Le philosophe Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets cette phrase pour le moins curieuse : « Je suis la fin du judaïsme ». Dans quel contexte ? Il est parti d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il traduit et développe à sa manière, et qu’il adapte à sa propre réflexion de cette façon: « Qu’est ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

Qu’est-ce que Derrida aime ? Le judaïsme. Qui aime-t-il ? Sa mère, qui est alors agonisante. Mais qu’est-ce qu’il aime par-dessus tout ? Dieu ? « Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, plus de quinze siècles après saint Augustin. Il aime par-dessus tout ce Dieu unique, unique comme un événement peut être unique. Comme la naissance est unique, ou comme la mort est unique.

La mort de sa mère représente pour Derrida la fin d’un judaïsme. Après ce judaïsme il faudra en fonder un autre. Derrida dit alors qu’il est la « fin du judaïsme », du judaïsme tel que sa mère vivante l’incarnait encore, et auquel sa mère vivante donnait son visage.

Mais ce visage maternel désormais disparu, quoique ineffaçable, et son propre visage, à lui Derrida, défiguré, paralysé, le propulsent dans un avenir imprévisible. « C’est fini ». Derrida sait désormais qu’il est bien la fin de ce judaïsme, ce qu’il généralise (peut-être imprudemment?) en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Jacques Derrida dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui ». En fait il se peut qu’il veuille même (ainsi qu’il le dit p. 206 de Circonfession) fonder une autre religion, et même, par sa philosophie, refonder toutes les religions.

Quelle différence y a-t-il entre cette nouvelle religion de Derrida et le christianisme (qui était déjà aussi une sortie du judaïsme, en vue d’une « refondation » dans une « autre » religion) ? La réponse de Derrida semble simple : « le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

A vrai dire, et pour ma part, j’estime que ces deux points peuvent se discuter, pour le moins… La lettre est toujours là, dans le christianisme, quoi que Derrida en pense. Les Bibles abondent. La Septante, la Vulgate et la traduction de Luther témoignent de la vigueur de la lettre dans les « nations ». La lettre reste là, mais c’est la question de l’esprit qui est posée, toujours, encore et à nouveau. Quant à la circoncision, elle n’a pas été abandonnée, non plus. Seulement il s’agit moins de celle du prépuce, que de celle du cœur, et aussi de celle des yeux et des oreilles. Il s’agit toujours d’ouvrir. Mais la question est maintenant : ouvrir quoi ? Et pour quoi ?

Mais si Derrida se dit, contre le christianisme, fidèle à la lettre et à la circoncision, en quoi innove-t-il alors ? En quoi peut-il prétendre fonder une autre religion, qui serait après la « fin du judaïsme » un « autre judaïsme » ?

Consultons son programme de refondation. Il s’agit, dit Derrida, de « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ».

Petit examen critique de ce programme.

« Refonder les religions en s’en jouant ». Il n’y a pas d’enjeu là où il n’y a rien qu’un jeu. Le jeu, précisément, c’est ce qui en dépit de l’apparence des mots, ne présente que des pseudo-enjeux, des enjeux de plastique. On ne peut rien fonder sur le jeu. Car quand la fondation « joue », quand elle a « du jeu », alors c’est qu’elle tremble, qu’elle vacille, et qu’elle ne peut rien assurer de stable.

« Réinventer la circoncision ». OK. Mais en quoi cela est-il neuf par rapport à ce que disait déjà saint Paul sur la nouvelle circoncision, non celle du prépuce (qu’il disait laisser à saint Pierre) mais bien celle du cœur ?

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ». Selon les termes mêmes de Derrida, la circoncision est un acte unique, un événement fondateur. En quoi et comment les prépuces de chair se reforment-ils spontanément ? Ou alors la dé-circoncision n’est-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Mais alors ne se ramène-t-on pas au cas précédent et à la proposition de saint Paul ?

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Mais là il ne s’agit plus de jouer (avec Dieu?) mais de « déjouer Dieu » (!). Le mythe de Babel nous avait pourtant mis sur la piste. Le Dieu-Un n’est-il pas opposé à l’idée même d’une langue une parmi les hommes ? Pourquoi donc ce Dieu – qui a permis la « confusion des langues » – voudrait-il maintenant se les « réapproprier », et donc par là-même les unifier? Et d’ailleurs, ne seraient-elles pas infinies les limites d’une langue une, pour dire la diversité elle-même infinie des possibles, des pensées, des images, des rêves, des fulgurances ? L’existence même des « intraduisibles » parmi les langues des hommes, n’est-elle pas une sorte de preuve de l’impossibilité (et de l’inutile pauvreté) de l’idée de langue une ?

Ce que j’aime chez Derrida, c’est qu’il est prêt à prendre tous les risques de la parole. Il en joue, la déjoue et la met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque. Ainsi :

« Je suis le dernier des Juifs. »

Petit voyage de la Syrie à l’Afghanistan en passant par l’Égypte, à la recherche de l’encre dans le sable


Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs). C’est un philosophe néo-platonicien. Il pense que l’humanité est composée d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et Plotin qui restèrent strictement sur le plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie, comme Syrianos et Proclos. L’âme est appelée, par des pratiques religieuses poussées, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase mystique, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges. Le but est de tenter de s’unir progressivement à l’Un, au Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, Jamblique passe en revue tout ce qu’il sait de la sagesse chaldéo-égyptienne. Il utilise l’idée d’une « dégradation » progressive, d’une chute à partir du Dieu ineffable. Il y a une hiérarchie descendante qui inclut des êtres divins, et comprend les archanges, les anges, les « démons », les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines. Il décrit deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Jamblique croit qu’un contact avec le divin est possible, mais certes pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. » (Les Mystères d’Égypte, I,3). Cette expérience mystique est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. » (Ibid.) Jamblique use des métaphores et des symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des iamges simples mais très efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. » (Ibid. VII, 2)

Et voilà ! Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explication. Il suffit de contempler le Nil et d’en tirer les observations appropriées. D’où vient ce pouvoir anaphorique, anagogique des images égyptiennes ? C’est sans doute que ces images sont d’abord des images des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. » (Ibid. VII, 4)

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, mais dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. » (Ibid. VII, 4)

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, celle de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, multiplient les noms de Dieu, comme si chacun de ces noms divers était une manière unique d’en connaître (c’est-à-dire d’en séparer) un des aspects.

Ici, je voudrais souligner une idée essentielle. Les hommes sont libres d’user de telles ou telles invocations, prières ou formules. Les religions diffèrent d’ailleurs sur ce point et laissent libre cours à leur imagination propre. Ce qui compte vraiment ce n’est pas la lettre même. Ce qui compte c’est de se placer sur le terrain de la langue divine, la langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Mais nous en avons quelques traces, infimes, telles que les « noms » divins, les images, les symboles.

Cela me fait penser à une belle histoire, presque incroyable, de traces infimes perdues dans le sable.

Au début des années 1970, un archéologue français, Paul Bernard, qui dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase. Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard a retrouvé « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »1

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

1Cf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.

A propos de l’amour en Egypte et en Israël


On a souvent écrit que la civilisation de l’Égypte ancienne était centrée sur la mort. Moins connu est son profond penchant pour l’amour. Le Papyrus de Turin contient un recueil de poèmes amoureux, de facture originale. Trois arbres prennent successivement la parole pour chanter l’amour des amants.

C’est le vieux sycomore qui commence. « Mes graines sont l’image de ses dents, mon port est comme ses seins. Je demeure en tout temps, quand la sœur s’ébattait [sous mes rameaux] avec son frère, ivres de vins et de liqueurs, ruisselant d’huile fine, parfumée. Tous passent – sauf moi, dans le verger (…) »

Ensuite le figuier « ouvre la bouche et son feuillage vient dire : « Je viens vers une maîtresse – qui certes est une reine comme moi – et n’est pas une esclave. Moi donc je suis le serviteur, prisonnier de la bien-aimée ; elle m’a fait mettre dans son parc ; elle ne m’a pas donné d’eau, mais le jour où je bois, mon ventre ne s’emplit pas d’une vulgaire eau d’outre. (…) ».

Enfin « le petit sycomore, qu’elle a planté de sa main, ouvre la bouche pour parler. Ses accents sont doux comme une liqueur miellée – d’un miel excellent ; ses touffes sont gracieuses, fleuries, chargées de baies et de graines – plus rouges que la cornaline ; ses feuilles sont bariolées comme de l’agate. Son bois est de la couleur du jaspe vert. Ses graines sont comme les tamaris. Son ombre est fraîche et éventée de brise (…). Allons passer chaque jour dans le bonheur, matin après matin, assise à mon ombre (…) Si elle lève son voile sous moi – la sœur pendant sa promenade, moi j’ai le sein fermé et ne dis point ce que je vois – non plus que ce qu’ils disent. » (Trad. G. Maspéro. Études égyptiennes, tome I, 1886).

Le Papyrus Harris n° 500 a préservé pour notre plaisir un chant d’amour poétique, passionné, puissant, précis, percutant :

« Ton amour pénètre en mon sein de même que le vin se répand dans l’eau, de même que le parfum s’amalgame à la gomme, de même que le lait se mêle au miel ; tu te presses d’accourir pour voir ta sœur comme la cavale qui aperçoit l’étalon, comme l’épervier (…). Le ventre de ma sœur est un champ de boutons de lotus, sa mamelle est une boule de parfums, son front est une plaque de bois de cyprès (…) Je n’ai point pitié de ton amour. Ma baie de loup, qui engendre ton ivresse, je ne la jetterai point pour qu’on l’écrase à la Veillée de l’Inondation, en Syrie avec des bâtons de cyprès,, en Éthiopie avec des branches de palmier, dans les hauteurs avec des branches de tamaris, dans les plaines avec des tiges de soucher. Je n’écouterai pas les conseils de ceux qui veulent que je rejette ce qui fait l’objet de mon désir (…) »

« Que ma sœur soit pendant la nuit comme la source vive dont les myrtes sont semblables à Phtah, les nymphéas semblables à Sokhit, les lotus bleus semblables à Aditi, les [lotus roses] semblables à Nofritoum (…) La villa de ma sœur a son bassin juste devant la porte de la maison : l’huis s’ouvre, et ma sœur sort en colère. Que je devienne portier afin qu’elle me donne des ordres et que j’entende sa voix (…). »

A titre de comparaison, et pour mettre en quelque sorte en regard le génie d’Israël avec le génie de l’Égypte ancienne, je voudrais citer ici quelques extraits du Cantique des Cantiques. Ce célèbre texte incorporé dans la Bible a été écrit vers le 5ème ou le 4ème siècle avant J.-C., soit sept ou huit siècles après les poèmes d’amour égyptiens que je viens de citer.

J’ai choisi quelques versets qui, me semble-t-il, offrent des correspondances que je qualifierai de subliminales avec les poèmes égyptiens.

« L’arôme de tes parfums est exquis ; ton nom est une huile qui s’épanche. » Ct 1,3

« Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. » Ct 1,13

« Que tu es beau, mon bien-aimé, combien délicieux ! Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès. » Ct 1,16-17

« Qu’est-ce là qui monte du désert, comme une colonne de fumée, vapeur de myrrhe et d’encens et de tous parfums exotiques ? » Ct 3, 6

« Tes dents, un troupeau de brebis à tondre qui remontent du bain. Chacune a sa jumelle et nulle n’en est privée. » Ct 4,2

« Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue ; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban. Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée.» Ct 4,11-12

« J’entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait. » Ct 5,1

« Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisins, le parfum de ton souffle, celui des pommes. » Ct 7,8-9

Je suis frappé par la fréquence des mots similaires : Sœur, sein, source, jardin, parfum, myrrhe, cyprès, palmier, dents, vin ,lait, miel, huile, brise. On dira, oui, mais ces mots appartiennent au vocabulaire universel de l’amour ! Non, ces mots appartiennent d’abord à une aire géographique qui s’étend du Nil au Tigre. Ils font partie d’une époque plusieurs fois millénaire où l’amour était d’abord un parfum, une douceur, un goût.

Multivers, super-cordes, branes et Platon


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D’un côté, les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent l’existence des multivers. Il y en aurait 10500, si l’on compte tous les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau, chacun voguant dans des branes parallèles. En réalité il pourrait y en avoir même bien plus encore, totalement déconnectés de notre univers, improuvables, indétectables, pures vues de l’esprit, mais nécessaires à la belle super-symétrie voulue par les mathématiques des super-cordes, et ne tenant leur existence fantomatique que de cette supposée nécessité.

De l’autre, des physiciens plus conservateurs, post-einsteiniens, jugent que cette théorie ne relève pas de la science mais de la féerie ou du délire abstrait de chercheurs trop épris de la force propre des mathématiques, qu’ils tiennent d’ailleurs pour « réelles ».

Platon aussi croyait que les mathématiques possédaient une forme de réalité, et de mystère. Mais il y avait au-dessus d’elles, d’autres mystères encore. Quant à l’existence d’une infinité de mondes parallèles, si allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, il répond nettement, avec les moyens de son temps : la réflexion métaphysique. « Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. » (Timée, 31b)

A la réflexion, je constate que ces problèmes complexes se ramènent en fait à une intuition fort simple. Soit nous sommes dans un ou des multivers infinis, dominés par les mathématiques (on se demande d’ailleurs pourquoi). Soit nous sommes dans un seul univers.

Le principe d’Ockham, qui recommande de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, me donnerait envie de privilégier l’unicité de l’univers à toute démultiplication infinie d’univers parallèles.

Mais alors pourquoi cet univers si spécial ? Pourquoi cette extraordinaire, incroyable, déroutante, précision des constantes que la physique détecte, et qui sont comme des données immanentes venues d’ailleurs pour structurer cet unique univers selon des lois qui rendent possibles les galaxies et la vie même ?

La précision de la constante cosmologique est ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une série de chiffres. La moindre variation de la constante cosmologique ferait exploser l’univers ou le rendrait totalement inapte à la vie. Or nous sommes bien là pour en parler. Le principe anthropique, à savoir l’existence d’une pensée humaine, logée dans un coin de l’univers, élimine donc a priori le hasard inimaginable d’un univers ne devant son existence qu’à l’existence d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse.

Reste une autre hypothèse. Celle de Platon.

French Bashing, Bachar Bashing, et lepénisation de Hollande.


French Bashing, Bachar Bashing, et lepénisation de Hollande.

Le French Bashing connut un épisode particulièrement violent aux États-Unis en 2003, lorsque G.W. Bush décida d’attaquer l’Irak pour en finir avec Saddam Hussein – sur la base d’un double mensonge (la prétendue existence d’armes de destruction massive à Bagdad, et le lien imaginaire entre l’Irak et les attentats du 11 septembre 2001). Pourquoi tant de haine anti-française, alors? C’est que Chirac et Villepin s’opposaient aux frappes contre l’Irak. Crime de lèse-majesté. Les Français furent traités de lâches, et de traîtres à la Cause bushienne. La sanction ne tarda pas : on renomma les frites (French Fries) d’un nom plus glorieux : « Freedom Fries ». Douze ans plus tard, l’Irak est en ruine, mais on vient de jouer la Marseillaise à New York en hommage aux victimes parisiennes des attentats du « vendredi 13 ». Cela réchauffe le cœur.

Il y a peu, Poutine était un tsar ex-KGB, assoiffé de pouvoir, avalant des morceaux d’Europe, la Crimée, le bassin du Don, et se mettant de fait au ban des nations. La terrible punition n’a pas traîné : plus de « Mistral » pour Poutine, ce navire qui permet de « coordonner » des opérations militaires complexes. Mais aujourd’hui, Hollande appelle Poutine, lui propose de « coordonner » des opérations militaires françaises et russes en Syrie (sans le Mistral?), et s’accorde avec lui pour procéder à des échanges d’information entre les « services ».

Il y a peu, Laurent Fabius avait mis Bachar El Assad, le fameux tyran sanguinaire, spécialiste du gaz moutarde, dans sa mire de tir diplomatique. Aujourd’hui, on n’entend plus tellement Fabius sur les ondes. C’est plutôt Cazeneuve et Le Drian qui ont la main. Le Bachar Bashing n’est plus de mode.

Il y a peu, Le Pen c’était l’horreur absolue, pour les vrais républicains. Aujourd’hui l’horreur est dans la rue, et Le Pen va à l’Élysée donner ses précieux conseils.

Il y a peu (quelques décennies quand même), la France avait une bonne réputation en matière d’« orientalisme » (c’était le mot, à l’époque), avec de belles signatures, comme celle de Louis Massignon, ou celle de Henry Corbin, spécialiste du shiisme iranien, et une noria de centres d’études réputés, notamment au Caire, à Beyrouth, à Damas. Aujourd’hui, lors d’une émission d’Arte, en ce soir du 17 novembre 2015, Gilles Kepel, spécialiste de l’islam, et professeur à Sciences PO, se plaint, d’un ton très désabusé, qu’il n’ait presque plus d’étudiants dans ses cours et que les sphères gouvernementales et sécuritaires ne s’intéressent absolument pas aux recherches universitaires sur l’islam et le monde arabe. Lors de la même émission, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnaît sans ambages qu’il y a très peu d’arabophones dans les « services », et encore moins de spécialistes capables de comprendre intimement la culture et l’arrière-plan profond des pays du Moyen Orient.

Il y a peu, le Qatar était un très bon client de l’armement français, et un gros investisseur en France. Aujourd’hui, le Qatar est encore tout cela, et il est aussi encore l’une des matrices reconnues internationalement des extrémismes salafistes et wahabites (financement et idéologie).

Tout est très mobile, on le voit. Cela va, cela vient. Mais on voit aussi des choses qui ne changent pas. Des idées fixes dans un monde fugace.

Par exemple, Hollande a commencé d’appliquer le programme de l’extrême droite en matière de libertés publiques et d’immigration. Pas tout, bien sûr, mais c’est un début. Si l’extrême droite est au pouvoir, un jour, après que les autres attentats prévus par les « spécialistes du renseignement » aient fait leur œuvre prochaine de destruction, que restera-t-il à faire ? Jusqu’où ira-t-on alors ?

Parmi les mesures prises par Hollande, la plus inutile, la plus symbolique et la plus dangereuse (potentiellement), est sans aucun doute la déchéance de la nationalité. Inutile, parce que des gens qui sont prêts à des opérations suicides ne se préoccupent vraiment pas de la perte du passeport français. Symbolique, parce que Hollande reprend sans distance le discours de Le Pen, et prouve ainsi sa panique politique. Dangereuse, parce que c’est la meilleure manière de dire à des millions de Française d’origine maghrébine que ce sont des citoyens de seconde zone, dont le statut peut être à tout moment révoqué d’un trait de plume. Tout ceci est excellent pour préparer le terrain d’une guerre civile, latente, interminable et désespérée.

Le discours officiel est que les opérations du 13 novembre ont été conçues et ordonnées en Syrie, organisées en Belgique et exécutées en France avec des « complicités » intérieures. Ce discours (qui est contredit de manière flagrante par les événements de Saint-Denis ce matin) tend à maximiser relativement le rôle de « l’étranger » proche ou lointain. Curieusement, on a retrouvé un passeport intact de réfugié syrien à côté du corps d’un djihadiste s’étant fait exploser près du Stade de France, comme s’il s’agissait pour les terroristes de donner des pistes, de confirmer une signature, d’ancrer l’opinion dans une certitude et de provoquer notamment « l’amalgame » entre les réfugiés et le terrorisme.

Hollande a nommé l’ennemi : le « terrorisme ». Il n’a pas parlé d’islamisme. Le « terrorisme » est une sorte d’abstraction, certes fort concrète, mais comme coupée du réel, la réalité géo-stratégique, et surtout la réalité idéologique et politique qui, quoi qu’on en pense, doivent être analysées et comprises correctement si l’on veut se donner les moyens idéologiques et politiques de le contrer.

Or, précisément, il faut se rendre à l’évidence, les Français directement impliqués dans les attentats sont majoritaires. Ce sont bien des Français, pas des Syriens, qui sont passés à l’acte, dans le sein de la France même. Tant qu’on n’aura pas reconnu ce fait gênant, minimisé par les discours officiels, tant qu’on n’aura pas reconnu que ce fait parle, hurle, crie, on n’aura pas progressé sur la voie de la résolution de cette crise profonde, sanglante.

La société française se dit libre, égale et fraternelle. Ségolène Royal vient d’en vanter la « joie de vivre ». Alors comment expliquer que des milliers de Français dûment formés à l’école républicaine et réchauffés au sein de la fraternelle société française où il fait si bon vivre soient prêts à se faire exploser dans nos rues si libres et si joyeuses ?

La France est une société plus violente, plus inégalitaire qu’elle ne se plaît à le penser.

C’est cela qu’il faut aussi changer.

Vaste programme ! Pour commencer quelque part, commençons à l’école, qui reste aujourd’hui trop souvent une machine à sélectionner et à exclure.

Et si l’on veut continuer, continuons en éliminant les ghettos. Continuons encore en construisant une éthique, une morale et une philosophie du respect de l’autre, du vivre ensemble dans un monde mondialisé.

Lekh Leka ! (Va pour toi !) – A propos de la migration, de l’Europe et de la guerre


Le danger gronde. Les extrêmes se rapprochent. Il faut être « absolument moderne » pour comprendre la montée de la menace, sentir les prémisses de la prochaine catastrophe. Il faut être nécessairement critique, hyper-critique, dans une situation pré-critique.

Le 20ème siècle, ce siècle des utopies révolutionnaires, dont les idées corrompues ont envoyé des dizaines de millions de personnes à la mort, a montré la voie. Le nazisme, le fascisme, le totalitarisme communiste ont fait voir la puissance d’idées fortes aux mains de cerveaux faibles.

Les générations passent. Tout est encore possible, à nouveau. La montée de l’extrême et de la haine, politique et religieuse, un peu partout en Europe, et dans le reste du monde, n’est pour le moment qu’un avertissement lancinant. Jusqu’au basculement dans le vide.

Le 21ème siècle n’a pas encore démontré toute sa capacité à ramener de l’horreur sur le monde. Cela pourrait ne pas tarder. Quelles seront les prochaines « idées fortes » pour les esprits faibles de l’avenir?

Par exemple il y a cette idée délétère qu’il n’y a justement plus d’idée forte, plus d’idée crédible. Cette idée aussi que tout est truqué, que tout n’est que complot ourdi. Cette idée que les progressismes se sont dissous dans l’eau sale du passé. Cette idée que le catastrophisme fait office d’idéologie.

Cette idée que tout peut arriver quand il n’y a plus d’espoir, quand tout paraît clos, quand l’incendie des cœurs et des âmes brûle les dos, et que le vide s’ouvre béant, sous les pieds.

Günther Anders, qui avait une certaine expérience de la catastrophe réelle, parlait de « l’obsolescence de l’homme ». Il affirmait que « l’absence de futur a déjà commencé. »

Il faut à chaque époque des prophètes d’un genre absolument nouveau. Il ne s’agit plus simplement de se lamenter sur la corruption des pharaons du jour, la perversion de leurs grands prêtres, la coalition des religions dévoyées contre la foi et le désir des peuples, l’effondrement général des valeurs. Il faut bien plus que tout cela. Il faut rendre l’idée de l’homme à nouveau possible dans les cœurs et dans les esprits. Lui rendre son avenir, et lui rendre son passé. Lui rendre sa foi en son futur. Lui rendre sa grâce d’être.

Vaste programme, qui nécessitera plus que du sang, de la sueur et des larmes, — qui demandera à des milliards d’êtres, à des multitudes de générations de l’esprit, du courage, de la vision, du génie, de l’inspiration.

Lamentable est le spectacle que donne l’Europe actuelle, cette boursouflure sans courage et sans âme, vide d’idées et d’idéaux, gérée par des eurocrates roublards, cyniques, contre la voix des peuples, et dans l’intérêt des intérêts.

Triste est le spectacle du monde en général, courant comme un poulet sans tête à travers une basse-cour surpeuplée. Désolant est le spectacle des religions, proclamant leur arrogance, affichant leurs divisions, excitant les haines, cultivant le mépris, se croyant investies d’une mission divine, simplement parce qu’elles se vêtent sans droit ni titre des anciens oripeaux de sages dont elles ne sont pas dignes de laver les pieds.

Il faudrait se livrer ici à une critique acerbe de la politique économique de l’Europe (« l’austérité »), ou de sa politique migratoire, ou encore analyser la corruption fondamentale et fondamentaliste des cliques et des maffias au pouvoir, presque partout dans le monde. Ce serait redondant. D’autres l’ont très bien fait.

Je voudrais prendre un autre angle, pour me placer sur le plan de l’ensemble total des valeurs, des idées, des fois, qui ont prévalu pendant des millénaires dans le monde.

Le réservoir des symboles, les trésors de métaphores, les paradigmes intellectuels, les collections d’intuitions, légués par le passé de l’humanité entière, sont encore aujourd’hui les premières richesses, les meilleures ressources dont nous disposons pour rajeunir et vivifier l’homme obsolescent.

Les plus anciennes religions et les philosophies du lointain passé ne sont pas des objets de musée, des enfers de bibliothèque. Gît dans leur mémoire l’assurance de l’avenir, la possibilité d’un monde commun.

J’ouvre le Rig Veda, et je lis : « Aditi c’est le ciel ; Aditi c’est l’air ; Aditi, c’est la mère, le père et le fils. C’est tous les dieux et les cinq races d’hommes. Aditi c’est ce qui est né ; Aditi, c’est ce qui naîtra. » (R.V. I. 89.10). Alors l’esprit s’embrase. Des intuitions fulgurantes envahissent le cerveau. Une prescience des futurs improbables assaillit la mémoire.

Pourtant la religion de l’Inde védique, vieille d’au moins cinq mille ans n’est-elle pas complètement démodée, si l’on en croit le cours du jour ? Et pourtant quelle puissance de pensée large!

Deux mille ans avant la vision de Moïse, les poètes mystiques du Rig Veda ont écrit encore: « Le Dieu qui ne vieillit pas se tient dans le buisson. Poussé par le vent, il s’attache aux buissons avec des langues de feu, avec un grand bruit. » (R.V. I.58.2-4)

Je ne suis pas entrain de dire que la Bible a pompé le Rig Véda. Non, ce n’est pas du tout cela mon intention. Je suis en train de dire que les plus grands esprits de l’humanité se rencontrent nécessairement, et en général, au sommet. Et que l’humanité dans son ensemble aurait intérêt à savoir que ces rencontres au sommet ont eu lieu, qu’elles pourraient encore avoir lieu, et à en tirer les conséquences.

Par exemple à propos de la question de la migration. Sujet fondamental pour l’avenir de la planète. Il est fructueux d’aller pêcher des métaphores dans l’océan du passé (qui a vu passer beaucoup d’exodes…)

« L’Éternel avait dit à Abram :  »Va pour toi hors de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, vers le pays que je t’indiquerai. Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et qui t’outragera je le maudirai ; et par toi seront bénies toutes les familles de la terre. » » (Gen. 12, 1-3)

Quand on est constamment en route, d’un camp à l’autre, on court trois risques, dit Rachi : on a moins d’enfants, on a moins d’argent, on a moins de renommée. C’est pourquoi il a fallu à Abram ces trois bénédictions. Dieu lui promet des enfants, la prospérité, et la renommée.

Je pense que la situation d’Abram quittant Harân est une excellente métaphore de ce qui nous attend. Il nous faut nous aussi quitter Harân. Ce mot veut dire « le creux ». Nous somme dans un « creux mondial », du point de vue de l’espoir, et du point de vue des idées, de la foi et des bénédictions. Il est temps de prendre la route, pour chercher une base pour les nouvelles générations, pour les nouvelles renommées et pour les nouvelles prospérités.

Certes, Harân, qu’Abram dût quitter, peut s’interpréter autrement. Pour Philon, Harân, le « creux », désigne les « cavités de l’âme et les sensations du corps ». Il faut quitter les unes et les autres. « Adopte une mentalité d’étranger par rapport à ces réalités, que nulle d’entre elles ne t’emprisonne, tiens-toi debout au-dessus de tout. Veille sur toi-même. » commente encore Philon (De Migratione Abrahami. 14,7)

Il ajoute : « Mais quitte aussi la parole expirée, ce que nous avons appelé l’habitation du père, pour ne pas être séduit par les beautés des mots et des termes, et te trouver finalement séparé de la beauté authentique qui réside dans les choses que désignaient les mots. (…) Celui qui tend vers l’être plutôt que vers l’apparaître devra s’attacher à ces réalités, et quitter l’habitation des mots. » (Ibid. 14,12).

Abram-Abraham est un errant. Il quitte Harân. Puis il se sépare de son compagnon de voyage, son neveu Loth : « Sépare-toi de moi ! » lui dit-il (Gen. 13,9).

Philon commente ainsi: « Il faut te faire émigrant, en quête de la terre paternelle, celle du Logos sacré, qui est aussi en un sens le père des ascètes ; cette terre, c’est la Sagesse. »

Philon, philosophe juif alexandrin, utilise le mot grec Logos, qui connut ensuite la carrière que l’on sait dans le christianisme. Dans son esprit le Logos c’est la Sagesse. Il note : « Le Logos occupe le premier rang auprès de Dieu et se nomme Samuel. » (Samu-El : « qui entend Dieu »).

Quel rapport avec la situation moderne? La migration est à l’évidence, aujourd’hui comme toujours, une réalité imposée aux peuples victimes des puissances. Mais c’est aussi une très ancienne métaphore. Il faut tout quitter pour atteindre la terre de la Sagesse. Et cette métaphore même il faut la quitter aussi.

Il faut considérer les migrations bien réelles, celles que l’on observe du Sud au Nord, partout dans le monde, non pas seulement comme une métaphore, mais comme une nécessité impérative, comme une obligation morale, « absolument moderne », de résoudre la mal-gouvernance générale, mondiale, qui est imposée par des gouvernements profondément corrompus, hypocrites, et qui nous emmènent toujours plus aveuglément vers la guerre assurée d’une part, et vers la ruine de toute humanité.

Un philosophe exécuté à Alep parle.


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Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, faisant des bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices. Voilà un exemple frappant. En lisant aujourd’hui un livre de Henry Corbin, je tombe sur ce paragraphe bref, large, immense même. Il résume excellemment une des facettes de mon propre rêve, entrepris il y a plusieurs années. C’est Sohravardî, ce philosophe trentenaire, mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, qui parle : « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie-Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. » (En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35)

Ce que je retiens ici, c’est l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, qui relient l’Indus à la mer Égée en y incluant l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Les fleuves verticaux n’accompagnent pas servilement les routes horizontales des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts. Peu importent les routes et les ponts, la parole court, circule, insémine. Et surtout, c’est cela qui m’intéresse, ce fil, cette intuition, cette sagesse réduisent la diversité des religions, qui s’égrènent dans les millénaires, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, mais aussi, n’en doutons pas, le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, ou shi’ite), en les faisant participer comme levains de la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend, à mon humble avis, urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve (j’ai quelques heures de vol au-dessus des nids de coucou à mon actif), ni irénique (je ne crois pas à la paix des mots sans la justice des choses). Il s’agit d’une autre tâche, bien décrite par Corbin, d’ailleurs.

Pour faire court et conclure, elle consiste à retrouver le sens originaire de l’Orient, l’Ishraq.

Le problème du monothéisme et la fleur du souvenir


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Le philosophe Alain Badiou, dans son livre sur S. Paul, La fondation de l’universalisme, détermine l’existence de quatre discours possibles sur la question de l’Un – du moins à l’époque concernée, au 1er siècle de notre ère. Il y a le discours du Juif, celui du Grec et le « discours chrétien », auxquels s’ajoute un quatrième discours, « qu’on pourrait appeler mystique », dit Badiou.

Qu’est-ce que le discours juif ? C’est celui du prophète, qui réquisitionne les signes. C’est « un discours de l’exception, car le signe prophétique, le miracle, l’élection désignent la transcendance comme au-delà de la totalité naturelle ».

Qu’est-ce que le discours grec ? C’est celui du sage, en tant qu’il s’approprie « l’ordre fixe du monde », et qu’il apparie le logos à l’être. C’est un « discours cosmique » qui dispose le sujet dans « la raison d’une totalité naturelle ».

Ces deux discours semblent s’opposer. « Le discours grec argue de l’ordre cosmique pour s’y ajuster, tandis que le discours juif argue de l’exception à cet ordre pour faire signe de la transcendance divine. »

Mais en réalité, ils sont « les deux faces d’une même figure de maîtrise ». C’est cela « l’idée profonde » de Paul, tel qu’interprété par Badiou. « Aux yeux du juif Paul, la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. Il en résulte premièrement qu’aucun des deux discours ne peut être universel, puisque chacun suppose la persistance de l’autre. Et deuxièmement, que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans l’univers la clé du salut, soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque), soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). »

Ni le discours grec, ni le discours juif ne sont donc « universels ». L’un est réservé aux «sages», l’autre aux «élus». Or le projet de Paul est de « montrer qu’une logique universelle du salut ne peut s’accommoder d’aucune loi, ni celle qui lie la pensée au cosmos, ni celle qui règle les effets d’une exceptionnelle élection. Il est impossible que le point de départ soit le Tout, mais tout aussi impossible qu’il soit une exception au Tout. Ni la totalité ni le signe ne peuvent convenir. Il faut partir de l’événement comme tel, lequel est acosmique et illégal, ne s’intégrant à aucune totalité et n’étant signe de rien. »

Paul tranche net. Il part seulement de l’événement, unique, improbable, inouï, incroyable, jamais vu. Cet événement sans hier et sans pair, n’a aucun rapport avec la loi, et aucun rapport avec la sagesse. Ce qu’il introduit dans le monde est absolument nouveau.

Paul casse les baraques, la séculaire et la millénaire. « Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle ? (…) Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus méprisées, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. » (Cor. 1, 1, 17sq.) On ne peut nier que ces paroles soient proprement révolutionnaires, évidemment « scandaleuses » pour les uns, clairement « folles » pour les autres, mais indubitablement « nouvelles », et radicalement subversives.

Et puis il y a le quatrième discours, « mystique ». mais de celui-là on peut à peine dire que c’est un discours. L’allusion, chez Paul, est brève comme l’éclair, et voilée, lapidaire : « Je connais un homme (…) qui entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer. » (Cor. 2, 12)

L’ineffable est cousin de l’inaudible. Plutarque rapporte qu’il y avait en Crète une statue de Zeus sans oreilles. « Il ne sied point en effet au souverain Seigneur de toutes choses d’apprendre quoi que ce soit d’aucun homme », explique l’historien grec.

Revenons à l’Un, dont on sait maintenant qu’il n’a pas d’oreilles. Badiou apporte quatre réponses à la question du discours sur l’Un. Deux d’entre elles ne sont pas « universelles », une troisième l’est (parce qu’incluant structurellement les fous, les faibles, les vils et les méprisés), et de la quatrième on ne peut rien dire.

Mais il y a d’autres réponses encore, sans doute. J’imagine idéalement qu’il doit bien y avoir un point de vue spécial qui consisterait à rendre compossibles toutes ces réponses, à raccorder tous ces points de vue spécifiques selon une logique plus profonde. On peut estimer que ce point de vue serait le point de vue de l’Un, lui-même.

Comme je n’en suis pas à une métaphore près, je vais tenter de me faire comprendre à l’aide d’une recette, celle du parfum qu’employaient les prêtres égyptiens. Ce parfum sacré, appelé Kyphi, était composé de seize substances : miel, vin, raisins secs, souchet, résine, myrrhe, bois de rose, séséli, lentisque, bitume, jonc odorant, patience, petit et grand genévrier, cardamone, calame. Il y a d’autres recettes chez Galien, chez Dioscoride, ou dans le texte d’Edfou et le texte de Philae, mais ne nous égarons pas. Le point est ailleurs.

Baudelaire nous met sur la piste :

« Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise. »

Ces paroles poétiques fleurent le mysticisme décalé d’un visionnaire écartelé entre la fleur du souvenir, et le fruit de l’avenir.

A propos d’un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen


Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, et cela plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Philon et Josèphe sont de bons exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe d’Alexandrie, et sensible à ces idées venues d’ailleurs. Le pharisaïsme et l’essénisme qui fleurissaient à cette époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens « imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse ». Par exemple, ils croyaient à la résurrection des morts, tout comme un certain Rabbi, nommé Jésus, qui par ailleurs ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », les traitant de « sépulcres blanchis ».

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors. Contre les Pharisiens, il y avait aussi les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, des « Vieux-Croyants » qui niaient quant à eux la résurrection.

Cette idée de la résurrection n’est effectivement pas juive, originairement. Elle avait sa source dans l’hellénisme, le pythagorisme, la palingénésie, la métempsycose. Tout cela venait d’un Orient plus lointain. L’Iran. L’Inde. Le vaste monde avait bien d’autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », selon Isidore Lévy (in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927).

Certes, le judaïsme pharisien avait adapté et modifié ce concept de résurrection, de palingénésie. Il le conçoit non comme un habitus récurrent des âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l’Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte encore du judaïsme de ces temps difficiles, ce sont des Hassa’im, des « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l’intérieur donne l’impression d’un mystère effrayant. » (Bellum II, VIII, 5, §132).

Ce sont des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu’à la mort. »

C’était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume ainsi la croyance de la secte des Esséniens: « L’âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l’âme, comme affranchie d’une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » (Bell. II, VIII, §155-157)

D’autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel…

Dans ce monde ouvert à l’influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux… Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d’Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : ils savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs femmes, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, Salomé. Ce fait est en soi « extrêmement remarquable », si l’on tient compte du contexte et de l’époque. Seul Pythagore a obtenu un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d’un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s’est efforcé de concilier Moïse et Pythagore. L’époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions d’idées.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l’Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d’Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le « flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse. »

I. Lévy interprète ainsi « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l’essentiel n’avait été introduit à Jérusalem qu’un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d’autres, par la carrière d’Apollonius de Tyane et d’Alexandre d’Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu’il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d’un passé indo-européen. » (Op.cit.)

Tout cela sonne curieusement à mon oreille du XXIème siècle, façonnée aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations. Voilà un Jésus, rabbin décrié, et condamné comme « roi des Juifs », qui réapparaît maintenant comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d’un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, « l’essentiel » de la religion sortie de Palestine, le christianisme donc, est tout ce que l’on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d’après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n’était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d’hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu’indo-européen, pourrions-nous dire. Il n’est certes pas indifférent, aujourd’hui, de ne vouloir voir en lui qu’un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

A moins que l’on dise, et cela pourrait mieux correspondre à l’intuition profonde du chercheur désintéressé, qu’il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, bref, transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.

La circoncision des oreilles


Le Livre des morts et les autres textes des Pyramides en Égypte, les plus anciens textes des Védas et des Upanishads en Inde, le Zend Avesta en Iran, le Tao Te King en Chine, la Genèse et les autres textes de la Thora, les Évangiles, l’Apocalypse, peuvent-ils être considérés comme de vastes mystifications, s’étalant dans les siècles et à travers les continents ?

Pour certains esprits rationalistes, matérialistes, ces textes peuvent être étiquetés en bloc comme autant de rêveries ésotériques, compilées par des faussaires pour égarer le commun. L’ésotérisme est vu comme une pratique tribale ou clanique, ou même nationale, et surtout comme l’expression d’une volonté de prise de pouvoir temporel et spirituel, favorisée par la mise en scène de « secrets » artificiellement composés, et durablement installés dans l’esprit des peuples.

Ces témoignages anciens, si on les prend comme un ensemble compact issu de l’esprit humain, et non comme une succession de tentatives diverses, hétérogènes, les unes apparemment vouées à l’échec après quelques millénaires de suprématie locale, et d’autres apparemment plus pérennes, mieux placées dans la marche universelle, ces témoignages apparaissent aux yeux du spectateur équitable comme étant nimbés d’une pulsion commune, d’une énergie latente, d’un génie propre.

Il est certes fort aisé de succomber au scepticisme, aujourd’hui, avec le recul du temps, la disparition des miracles, la froideur des foules, l’exacerbation des passions viles.

Mais nous n’emprunterons pas cette voie, d’ailleurs fort encombrée.

Nous préférons cheminer méditativement, entre les fleurs de la pensée humaine, en tentant d’en sentir le parfum supérieur, la montée générale de la sève.

L’ésotérisme est un mot devenu assez malsonnant. Qui s’y intéresse est immédiatement considéré comme un marginal dans la grande société rationnelle. Ce mot a pourtant plusieurs sens divergents, et même contradictoires..

Par exemple, la Kabbale juive, qui se veut une tentative de révélation du sens « ésotérique » du Testament de Moïse, peut être considérée comme ésotérique dans un double sens.

Il y a l’ésotérisme qui s’oppose à l’exotérisme. Dans ce sens l’ésotérisme est une mesure de protection. Certains textes ne doivent pas être divulgués à la foule, qui ne s’y intéresse pas, ou qui en déformerait profondément le sens, ou qui projetterait à l’occasion sur eux la boue du mépris, les lazzis moqueurs, les crachats de la haine.

Il y a aussi un ésotérisme qui cultive systématiquement le secret. Un texte ésotérique est réputé contenir des sens secrets, que seule l’initiation, préparée dans de strictes conditions, peut révéler à des impétrants triés sur le volet, après de longues épreuves. C’est là un ésotérisme de méthode.

Mais je voudrais évoquer un autre ésotérisme encore. R. Schwaller de Lubicz dans ses Propos sur ésotérisme et symbole le définit ainsi : « L’enseignement ésotérique n’est donc qu’une « Évocation » et ne peut être que cela. L’Initiation ne réside pas dans le texte, quel qu’il soit, mais dans la culture de l’Intelligence du Cœur. Alors rien n’est plus « occulte », ni « secret », parce que l’intention des « illuminés », des « Prophètes » et des « Envoyés du Ciel » n’est jamais de cacher, au contraire. »

Dans ce sens l’ésotérisme n’a absolument rien de commun avec une volonté de secret. Il s’agit de dévoiler, de révéler, de publier ce que de libres esprits peuvent, par un effort commun, sincère, découvrir au sujet de la nature de l’Esprit.

L’Esprit ne peut se découvrir que par l’Esprit. Cela a l’air d’une tautologie, d’une évidence. Cela ne l’est pas. La matière est radicalement incapable de « comprendre » l’esprit. L’esprit est sans doute mieux armé pour « comprendre » la matière. Et si la matière peut se fondre ou se confondre avec la matière, seul l’esprit peut mesurer l’infinie profondeur et comprendre l’incompréhensible hauteur de l’Esprit, non directement, mais au moins par analogie avec son propre fonctionnement. L’esprit est une métaphore de l’Esprit, alors que la matière n’est pas une métaphore de la Matière, mais n’en est qu’une image, d’ailleurs invisible à elle-même, noyée dans sa propre immanence.

Pour reprendre le terme de « Kabbale », la Kabbale juive, qui s’est développée dans le moyen âge européen, a d’évidents liens de filiation avec l’ancienne « kabbale » égyptienne, laquelle entretient aussi des liens avec la « kabbale » brahmanique. Je m’empresse de concéder que la nature de la mission juive traduit sa spécificité dans la Kabbale, mais les liens de filiation avec des kabbales plus anciennes apparaissent néanmoins comme des sujets de réflexion pour le comparatiste.

Les diverses « kabbales » du monde, développées sous des climats divers, à des époques sans rapports entre elles, sont ésotériques selon les trois sens déjà proposés. Le plus intéressant de ces sens est le dernier, l’Intelligence sincère, l’Intelligence du cœur, la vision radiale du noyau mythique, l’intuition des causes, la sur-conscience, la métamorphose, l’ex-stase, l’intelligence des commencements et la perception des fins. Je pourrais aligner ici les mots, je ne pourrais pas épuiser le sens. Il me faut d’autres métaphores pour exprimer ce qui doit être exprimé.

L’Égypte pharaonique n’est plus, c’est entendu. Mais le Livre des Morts parle encore aux vivants dont je suis. Pourquoi ? La fin de l’Égypte ancienne n’était que la fin d’un cycle, et non la fin d’un monde. Osiris et Isis sont sortis de leurs tombes pour entrer dans les vitrines. Mais Osiris, Isis, ou leur fils Horus, produisent encore d’étranges effluves, de subtiles émanations, qui pour le poète ou pour le voyageur renvoient au Christ, au Saint-Esprit ou à Marie. Il y a toujours un temps dans le monde pour la naissance d’un Enfant-Dieu, un Enfant de l’Esprit. Car l’Esprit ne cesse d’enfanter, ne le voyez-vous pas ? La chute du Verbe dans la matière est une métaphore transparente. D’où vient la pensée qui m’assaille et me féconde ? De l’imbroglio neuronal ? Du chaos synaptique ?

Le roulement profond des mondes n’est pas terminé, d’autres Égyptes naîtront encore, de nouvelles Jérusalem aussi, des pays et des villes, faites non de mots, ou de pierres, mais d’esprit. L’Esprit n’a pas dit son dernier mot, son Verbe est sans fin. Mieux vaut ouvrir les oreilles, et se les faire circoncire, comme on dit.

« Horror now ! » Ou : Démasquer la mascarade.


Les attentats du vendredi 13 novembre à Paris ont donné lieu à un déferlement d’images et de sons, mais à peu d’analyses du fond du problème.

Je ressens personnellement un grand malaise à voir l’attention des médias se concentrer sur des gyrophares, une banlieue bruxelloise, ou des comparses épars. Le public a droit a des informations et une réflexion de réelle portée, et non à une litanie sans cesse répétée de clichés préformatés, idéologiques, chloroformant une opinion elle-même formatée.

Le conflit en Syrie a des causes profondes, dont la complexité même défie l’analyse. C’est précisément parce que c’est compliqué qu’il faudrait l’étudier à fond, et en avoir une vue d’ensemble. C’est aussi précisément ce type de complexité que les médias exècrent, et qu’il renâclent à traiter. Trop de profondeur, trop de rappels historiques, trop de mise en évidence des contradictions politiques, stratégiques entre les protagonistes (Irak, Syrie, Arabie Saoudite, Iran, Russie, États-Unis, France, OTAN, Turquie, Égypte, Jordanie…, et même la Chine, qui est sur la même position que la Russie à l’égard de El-Assad). Toute cette complexité nuit à l’audience, ralentit la réactivité, et fait tache dans l’urgence de l’immédiat.

On nous avait prévenus après l’attentat contre Charlie Hebdo. Le terrorisme va encore frapper. En effet, il a frappé. On nous redit à présent que c’est loin d’être fini, que cela va recommencer. Ce sera « une guerre de trente ans », ai-je même entendu un « spécialiste » dire sur les ondes.

N’est-ce pas enfin le moment de s’attaquer à fond aux causes, aux perspectives, aux buts à atteindre ?

Il ne s’agit pas de retrouver trois Kalach dans une voiture abandonnée et de nous faire croire que « l’enquête avance vite ».Il s’agit de prendre une vue d’ensemble, par exemple en commençant avec l’élimination de Saddam Hussein, celle de Khadafi, et l’élimination programmée mais jusqu’à présent infructueuse de El-Assad.

Il s’agit de comprendre pourquoi l’Arabie saoudite, pourvoyeuse de fonds et d’idéologie aux salafistes les plus extrêmes, est un allié stratégique des États-Unis, et pourquoi la France est devenue depuis peu capable d’y passer de très gros contrats, commerciaux et autres.

Il s’agit de comprendre quelle est exactement la position européenne en matière de réfugiés, et comment on fait la différence avec les migrants économiques ou climatiques. Il s’agit de comprendre comment la politique sociale et économique de pays comme la France et la Belgique a fini par produire des dizaines et des dizaines de ghettos livrés aux extrémistes, aux maffias et aux trafiquants d’armes et de drogue.

L’« union nationale » a vite volé en éclat. Elle n’aura tenu qu’un jour. La politique politicienne va donner à plein. La France tétanisée devant son téléviseur va devoir subir jusqu’à l’écœurement les rodomontades de couloir, les commentaires de cafétéria, les phrases sempiternellement creuses, les bons sentiments qui sonnent faux, les envolées héroïques et vides, les promesses sans sens.

Les extrémistes rodent en meute autour de la scène du crime, se pourléchant les babines. La Le Pen sent enfin son heure venir. Sarkozy s’agite pour donner l’impression qu’il maîtrise autant la situation qu’il le faisait lorsqu’il décida de déstabiliser durablement la Libye, et d’éliminer Kadhafi, un homme qui lui avait fait don de 50 millions d’euros en 2007.

Heureusement il y a le président Hollande aux manettes. Voilà un homme d’État qui a pris, sans trop demander l’avis de l’Assemblée nationale et encore moins du Congrès, l’initiative d’une opération militaire (à qui on a donné un nom arabe : « Shammal » = Vent du nord) en Irak, à partir de septembre 2014, puis qui a décidé de l’étendre à la Syrie à partir de septembre 2015. Voilà un homme d’État qui constate qu’il y a dans son gouvernement deux ministres, l’un des affaires étrangères, l’autre de la défense, qui ont des opinions radicalement différentes sur la situation en Syrie, et qui n’en tire aucune conclusion, sans doute par « esprit de synthèse ». Voilà un homme qui a dit, après une opération guerrière au Mali, que c’était « le plus beau jour de sa vie », et qui est peut-être en train de se dire qu’il a déclenché avec ses Mirages un véritable cauchemar, dont il est bien incapable de se dépêtrer.

Selon le philosophe Dilthey, la « réalité du monde extérieur s’éprouve et se vérifie par sa résistance ». Les Parisiens tranquilles qui prenaient leur vie du bon côté ont découvert vendredi soir une résistance brutale et barbare, qui vient d’ailleurs, d’un monde qu’ils ne comprennent pas, dont ils n’ont jamais entendu parler, sauf sous la forme d’une bouillie tiédasse de désinformations annihilant tout esprit critique, toute connaissance approfondie, personnelle. C’est au nom d’idées attribuées à des fanatiques, des marginaux ou même à des « fous », et qui sont donc, en tant qu’idées, absolument irrecevables, inaudibles, totalement exclues du circuit de la compréhension intelligible, c’est au nom de quelque chose qui reste totalement inexpliqué, inexplicable, foncièrement étranger à leur propre monde, qu’ils sont censés se représenter désormais le nouveau monde dans lequel on a décidé de les faire vivre, un monde de l’état d’urgence, un monde de la haine et de la suspicion, un monde de la violence pure, nue, aveugle et sans aucun sens.

Notre monde actuel est post-idéologique. Il n’y a plus besoin d’idéologie. Il est devenu parfaitement inutile de proposer de fausses visions du monde, de faire miroiter des promesses absolument vides. On le fait encore un peu par habitude, dans les réunions électorales, mais plus personne n’y croit.

Le monde est devenu un spectacle arrangé. Non pas qu’un grand méchant quelque part tire toutes les ficelles. Non, il n’y a pas un grand méchant, mais plutôt beaucoup de grands méchants puissamment aidés par des myriades de moyens méchants, et des millions de méchants bêtes. Le mensonge n’est pas situé dans les cerveaux du 0,1% du 0,1%, il est décentralisé, éparpillé par toute la terre.

Il n’y a plus besoin d’idéologie. « Mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai », disait Günther Anders, dans un autre contexte, il est vrai, celui des États-Unis des années 50.

Le monde est un mensonge devenu vrai. Et ceux qui lui donnent cette valeur de vérité, c’est nous tous, nous qui sommes conditionnés, préparés pour accepter ce mensonge général. Nous sommes constamment renvoyés, comme un ballon de football, d’un bord à l’autre, d’un but à l’autre, par des joueurs dopés et surpayés, entraînés par des maffieux, et arbitrés par des juges achetés. Le monde est un ballon de football circulant sans fin au milieu d’un stade bordé par des gradins vides, mais filmé en permanence par les caméras et les portables du monde entier.

Nous sommes devenus des fantômes au sein d’un monde mensonger. Il est temps de se réveiller de ce sommeil, qui n’est pas un vrai sommeil, qui n’est qu’une hypnose.

« Dieu est mort », disait Nietzsche, après d’autres. Non, c’est la vérité qui est morte. « Le vrai est mort », proclame tous les écrans du monde. Il y a des vrais gens qui sont morts. D’autres vrais gens vont mourir. Pendant ce temps, nous respirons en permanence le mensonge dans le masque à gaz des images, comme si le mensonge était l’oxygène des jours.

Le masque, il ne faut plus le mettre. Il faut se démasquer. Et par là, démasquer la mascarade.

Cicéron, Herzl et Hitler


Les hommes se targuent de laisser des traces, des héritages, des souvenirs. Qu’en restera-t-il ? Bien peu. Ou rien du tout. L’histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, qui pouvait prétendre laisser un souvenir digne, et dont la mémoire est mâchonnée avec dureté, ironie ou indifférence par de lointains ou d’assez proches successeurs.

En appui de cette thèse, je voudrais citer quelques jugements à l’emporte pièce légués par leurs contemporains, à propos de personnages passés dans l’histoire.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l’excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d’autre part, pour user de ses propres mots « mou et sans rien dans les reins ». Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. » Ces paroles de Tacite (Dialogue des orateurs, XVIII,5-6) sonnent durement. Ces hommes glorieux, réduits à deux adjectifs ciselés, impitoyables. Quelle chute !

Dans un genre assez différent, et politiquement très incorrect, voici le jugement comparé de Victor Klemperer sur Adolf Hitler et Theodor Herzl. « Tous deux, Hitler et Herzl, vivent en grande partie sur le même héritage. J’ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c’est le romantisme rétréci, borné et perverti. Si j’ajoute le romantisme kitsch, alors la communauté intellectuelle et stylistique des deux Führer (sic) est désignée de la manière la plus exacte possible. » (Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIème Reich, Ch. 29, Sion, p.274)

Comparer Herzl à un deuxième Führer, la chose est osée. Mais l’approche de Klemperer est basée sur l’analyse des glissements de sens des mots de la langue allemande pendant le IIIème Reich. La manière dont le mot Führer a changé de sens entre 1896 ou 1904 (s’appliquant alors à Herzl, selon Klemperer) et 1933 ou 1945 (pour Hitler), est aussi un témoignage de la fragilité des mots à travers les temps, et de la volatilité de leurs connotations.

Un autre exemple, rapporté par Klemperer, vise le sens du mot « croire » ou « croyance », tel qu’employé pendant la montée du nazisme. Dans le chapitre 18 de LTI, intitulé « Je crois en lui », Klemperer porte ce jugement sur l’une des racines du phénomène quasi-religieux que l’ascension de Hitler a provoqué dans la conscience allemande : « Le Führer a toujours souligné son rapport particulièrement proche à la divinité, son « élection », le lien de filiation particulier qui le relie à Dieu, sa mission religieuse. »

Si l’hypothèse de Klemperer s’avère juste, on pourrait s’interroger sur le sens du mot « élection », et l’étendue de ses possibles dérives, non seulement pendant la montée du nazisme, mais à toutes les époques.

La même démarche critique pourrait s’appliquer au vocabulaire philosophique ou religieux, dans son ensemble.

Une spectrographie sémantique, pointant les variations de sens de mots interpellant le « divin », le « sacré » et les « mystères », est sans doute au-dessus des moyens de la recherche.

Mais il n’est pas interdit d’en rêver.

Le dieu conchié


Le philosophe et sociologue français Georges Sorel (1847-1922), polytechnicien défroqué et principal introducteur du marxisme en France, est surtout connu aujourd’hui pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire et ses thèses sur la violence. Mais il fut aussi l’un de ceux qui prirent la défense de Dreyfus, et il a par ailleurs consacré plusieurs études à l’histoire des religions et à la « ruine du monde antique ».

Son livre, Le système historique de Renan, est une réinterprétation marxisante des analyses du célèbre breton sur l’histoire d’Israël. Je voudrais en citer quelques extraits qui me paraissent intéressants dans une perspective plus longue, que je voudrais tenter de mettre en lumière.

Sorel, tout comme Renan, mais le génie en moins, considère les ensembles régionaux comme des creusets communs. « Je trouve des analogies nombreuses entre Iahvé et Assour (…)  On ne connaissait point de parents à cet Assour ; on ne lui érigeait pas de statues. » L’argument est mince mais significatif de son approche du phénomène.

Plus révélatrice encore est cette remarque : « Le grand fait de l’histoire religieuse d’Israël est la formation de la légende d’Élie, à la suite de la révolution sanglante qui remplaça la famille d’Achab par celle de Jéhu. »

Dans ce célèbre passage, raconté par le 1er Livre des Rois, il y a deux composantes de nature totalement différentes : la rencontre d’Élie avec Dieu (1 R. 19, 9-18) (que Sorel qualifie de « légende », et le contexte tumultueux mais bien réel de l’époque, avec les guerres araméennes et le dévoiement moral du roi d’Israël, Achab.

Sur la rencontre d’Élie avec Dieu, les océans de commentaires n’ont pas épuisé les interprétations. On lit que Dieu apparaît dans le « bruit d’une brise légère ». « Dès qu’Élie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau. » A ce moment précis, « légendaire », Élie incarne à lui tout seul, tout Israël. « Je suis resté moi seul et ils cherchent à m’enlever la vie. » (1 R. 19,10)

C’est ce moment que Sorel choisit comme le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël », pourquoi ?

Je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence de ce choix, mais la question reste intéressante en soi. Quel serait, en théorie du moins, si l’on devait y réfléchir, le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël » ? Y a-t-il des volontaires pour répondre ?

En attendant, continuons avec Sorel. Il parsème son texte d’anecdotes curieuses, comme celle-ci, provenant du Talmud de Jérusalem. Un certain Sabbataï de Oulam entra dans le temple de Péor, « accomplit un besoin et s’essuya au nez de Péor. Tous ceux qui l’apprirent louèrent l’homme pour cette action et dirent : Jamais personne n’a aussi bien agi que lui. »

Hmmm. Que penser de cela ? Le Talmud de Jérusalem semble considérer qu’il s’agissait là d’un acte d’un grand courage montrant le mépris d’un Israélite envers les idoles des Moabites, et allant jusqu’à déféquer sur l’idole et se torcher sur son nez.

Or, il n’y avait en fait rien de spécialement courageux de la part de ce Sabbataï. Selon les sources reconnues, le culte même de Péor, consistait précisément en cela. Rachi commente Nb. 25, 3 ainsi ceci : « PEOR. Ainsi nommé parce qu’on se déshabillait (פוערין ) devant lui et qu’on se soulageait : c’est en cela que consistait son culte. »

La remarque du Talmud (« Jamais personne n’a aussi bien agi que lui ») n’est donc pas issue des coreligionnaires de Sabbataï l’approuvant d’avoir désacralisé l’idole, mais vient plutôt des Moabites eux-mêmes s’étonnant de voir un Israélite non seulement suivre le culte de Péor, mais même de le transcender comme jamais auparavant en inventant un ultime perfectionnement.

Un dernier mot sur Péor. Ce nom vient de פָּעַר qui signifie « ouvrir la bouche largement » en hébreu. Le dieu Péor, c’est-à-dire Ba’al Pe’or, (plus connu en Occident comme Belphégor), est donc le « dieu de l’ouverture ». Que cette ouverture soit celle de la bouche ou celle de l’anus, reste secondaire, à mon sens. Cela pourrait aussi bien être la bouche de la Terre ou même celle de l’Enfer. D’ailleurs Isaïe emploie ce mot dans le contexte infernal: « C’est pourquoi le shéol dilate sa gorge et bée d’une gueule démesurée. » (Is. 5, 14)

On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. En l’occurrence je n’ai pas envie de rire aujourd’hui. Plutôt je voudrais simplement réveiller le sens de la distance et de la profondeur des choses cachées.

Un autre mot, très proche phonétiquement (פָּצַה), signifie « fendre, ouvrir largement », et dans un sens métaphorique « ouvrir les chaînes, délivrer ». Le Psalmiste l’emploie : «Délivre-moi et sauve-moi. » (Ps. 144,7).

J’aime assez cette idée fortement contre-intuitive, que ce Ba’al Pé’or, ce dieu de l’ouverture, sur lequel on pouvait impunément déféquer, est une sorte de préfiguration mystérieuse, non de la mort des idoles, mais de la possibilité d’un Dieu totalement, radicalement, humilié, méprisé, conchié. 

Terreur et religion mondiale


En ce dernier jour de l’année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d’Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l’un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d’être évoquée aujourd’hui parce qu’elle représente un modèle, un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m’appuierai ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D’un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

 

La putréfaction de la psyché occidentale


L’extrémisme a aujourd’hui le vent en poupe, un peu partout dans le monde. Il n’est pas une solution, mais il paraît tel. Il va seulement aggraver la situation, dans des proportions indescriptibles, peut-être même catastrophiques. Mais on y va, tout droit. Pourquoi ?

Dans la région PACA, le FN est aujourd’hui à près de 41% de votes exprimés. S’il y a de nouveaux attentats, le score montera sans doute au-delà des 50%. Alors ce ne sera plus une question de vote bien sûr, mais d’application effective d’un programme, potentiellement, radicalement disruptif. Alors les choses prendront rapidement des proportions sinistres, dans une région où la proportion d’immigrés est forte, le chômage endémique, les maffias influentes, le racisme latent. On peut même prévoir un scénario noir de guerre civile latente ou déclarée. Ce qui est sûr c’est que rien, absolument rien du programme du FN ne sera en mesure d’améliorer la situation effective des gens qui ont voté pour lui. Qu’est-ce qu’ils croient ? Que la Le Pen va créer des emplois par millions, revaloriser les retraites et raser gratis, tout cela en sortant de l’Europe et de l’Euro ?

Que se passe-t-il donc ? De quoi cette « désespérance » est-elle faite ?

Je crois que l’extrémisme est le symptôme d’une maladie de la psyché, une maladie de l’inconscient collectif. Que l’Occident soit profondément malade, c’est ce dont je suis convaincu. Je mets en rapport le score du FN avec les dernières déclarations – sidérantes – du candidat Républicain à la présidence des États-Unis: Donald Trump veut « l’arrêt total et complet de l’entrée des musulmans aux États-Unis. » D’accord, ce type est fou. Toute la classe politique américaine s’est d’ailleurs déchaînée contre lui. Mais le point réellement important à souligner ici, c’est que Trump est toujours en tête des sondages, et que ce nouveau « dérapage », sans doute fort bien contrôlé, loin de lui nuire devant son électorat, renforce son avantage. La psyché est malade, vous dis-je.

En France, comme aux États-Unis, le populisme a de l’avenir. Je me rappelle encore d’une époque où Le Pen père faisait du 1% aux élections. Quelque chose se passe, donc, dont il paraît difficile de prendre la mesure exacte. Il est très possible, entre autres choses, que la « démocratie » elle-même soit menacée. Il est très possible que le populisme ruine l’idée même de démocratie. Après tout rien de plus aisé que de faire passer la République dans un « état d’exception ». Plus généralement, quand le peuple vote mal, il faut dissoudre soit le peuple (pas facile), soit le vote (ce qui est un peu plus facile, et cela s’appelle la dictature).

Quelque chose de grave est en train de se passer, mais quoi exactement ? Je crois qu’il est urgentissime de mettre le doigt sur la plaie béante dans la psyché des « modernes », et de la nommer.

Pour ce faire, je voudrais emprunter des éléments d’analyse venant d’une autre époque, celle du nazisme et du fascisme. Je voudrais citer George Orwell, qui écrivait en 1940, dans une analyse de Mein Kampf, ces lignes :

« [Hitler] has grasped the falsity of the hedonistic attitude to life. Nearly all western thought since the last war, certainly all « progressive » thought, has assumed tacitly that human beings desire nothing beyond ease, security, and avoidance of pain. In such a view of life there is no room, for instance, for patriotism and the military virtues. The Socialist who finds his children playing with soldiers is usually upset, but he is never able to think of a substitute for the tin soldiers; tin pacifists somehow won’t do. Hitler, because in his own joyless mind he feels it with exceptional strength, knows that human beings don’t only want comfort, safety, short working-hours, hygiene, birth-control and, in general, common sense; they also, at least intermittently, want struggle and self-sacrifice, not to mention drums, flag and loyalty-parades. However they may be as economic theories, Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. The same is probably true of Stalin’s militarised version of Socialism. All three of the great dictators have enhanced their power by imposing intolerable burdens on their peoples. Whereas Socialism, and even capitalism in a grudging way, have said to people « I offer you a good time, » Hitler has said to them « I offer you struggle, danger and death, » and as a result a whole nation flings itself at his feet. »

From a review of Adolf Hitler’s Mein Kampf, New English Weekly (21 March 1940)

Je crois que ce qui sidère les admirateurs de Trump et les électeur du FN est analogue à ce qui sidérait jadis les nazis : le désir de se battre, la volonté d’en découdre, le refus d’un hédonisme impuissant et mou, l’aspiration à une idée, plus forte que la mort.

La phrase d’Orwell qui me paraît la plus dure, la plus juste et la plus proprement illisible aujourd’hui, à notre époque « politiquement correcte » (et philosophiquement nulle) est celle-ci : « Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. »

Cela ne revient pas à dire que le fascisme et le nazisme soit en aucune manière tant soit peu acceptable. Non. Non. Non. Cela revient à dire qu’il y a au fond de la psyché humaine un désir immarcescible de donner du sens à sa vie, y compris parfois un sens totalement dévoyé.

Les stratèges de Daech ont aussi compris cela. Les démocraties occidentales se contentent d’eau tiède là où leurs ennemis concoctent des boissons brûlantes, enivrantes.

Je crois que le vrai combat ne fait que commencer. Daech, le FN, ou Donald Trump ne sont que des figures du même mal : ils nous renvoient seulement à la maladie qui putréfie notre civilisation, la maladie de l’âme qu’il nous faut soigner, non pas simplement par des « votes », mais par une conversion de tout l’être.

Ce n’est pas l’islam le problème. Le problème, c’est l’incroyance au destin des hommes, l’infidélité à la profondeur de la psyché.

Ilu, El, Ilah


Oui, le monde est bien plus profond que toute la mémoire. Les nations sont des gouttes de pluie au soleil, les peuples disparus forment des monceaux de poussière, et toutes les religions, oui, toutes, sans exception, ne sont jamais que des instants vibrants dans la lumière des premiers matins. Alors un peu de modestie s’il vous plaît. Arrêtez les arrogantes assertions. Apprenez plutôt à mesurer l’incommensurable. Visitez un instant le haut parfum de chacune des langues de la terre. Calculez la fin des prophéties. Alors, vous n’aurez jamais fait que quelques pas sur la route d’un long voyage, plus long que le scintillement originaire des bosons, plus obscur que le creux des temps.

Il y a bien plus de choses dans la mémoire que n’en contiennent toutes les philosophies et les sagesses. Mais il y a aussi plus de choses cachées dans le temps que n’en contient la mémoire des dieux mêmes. Et il y a plus de choses dans le noir néant d’avant le temps que dans les temps tout entiers. En témoigne humblement la leçon du silence, zigourat dressée sur la plaine des mots.

Il y a si peu longtemps, vers la fin du 3ème millénaire avant notre ère, un poème sumérien fut composé pour célébrer Enlil, le Dieu souverain des dieux.

Comme je suis fatigué de notre temps sans mémoire, sans profondeur, et sans vision, je voudrais le citer ici, comme une première pièce du dossier à charge.

Dossier ? Oui, dans le procès contre les bigots, contre les extrémistes de l’appropriation divine, contre les terroristes de la Lettre, contre les haineux, contre la calotte et le goupillon, contre la gorge tranchée de l’agneau, contre la psalmodie automatique, contre la prosternation plate, la génuflexion écrasée, contre le dandinement vertébral, contre tous les corps sans esprit, contre tous les esprits sans âme, contre toutes les âmes aveugles, contre les lumières qui ne sont que des ombres.

Voici ces mots de plus de quatre mille ans :

« Enlil ! Son autorité porte loin,

Sa parole est sublime et sainte !

Ce qu’il décide est imprescriptible.

Il assigne à jamais la destinée des êtres !

Ses yeux scrutent la terre entière.

Et son éclat pénètre au fin fond du pays.

Lorsque le vénérable Enlil s’installe en majesté,

Sur son trône sacré et sublime,

Lorsqu’il exerce à la perfection ses pouvoir de Seigneur et de Roi,

Spontanément les autres dieux se prosternent devant lui et obéissent sans discuter à ses ordres.

Il est le grand et puissant souverain qui domine le Ciel et la Terre,

Qui sait tout et comprend tout. »

(Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder)

Comme deuxième pièce à charge, voici une prière en langue akkadienne de la fin du 2ème millénaire.

« Seigneur Marduk, ô Dieu suprême, à l’intelligence insurpassable,

Lorsque tu pars en guerre, les Cieux chancellent,

Lorsque tu hausses la voix, la Mer est perturbée.

Quant tu brandis ton épée, les dieux font volte-face.

Pas un seul ne résiste à ton choc furieux.

Seigneur terrifiant, en l’Assemblée des dieux, nul ne t’égale !

(Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »)

Les Sumériens étaient un peuple dont la langue ne se rapportait à aucune famille linguistique connue. Par contraste, les Akkadiens correspondaient à un ensemble de peuples sémites (hébreux, araméens, arabes). Ces deux populations si différentes par l’esprit (les deux prières évoquées ci-dessus résument, on l’aura compris, cette différence) se sont mêlées en Mésopotamie à partir du 4ème millénaire avant notre ère. Jean Bottéro (Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux) note que les Sémites (les « Akkadiens ») arrivèrent au Nord et au Centre de la Mésopotamie à cette époque, alors que les Sumériens étaient déjà présents au Sud. Le mélange est progressif, et un capital culturel commun se forme. Mais ce sont les Sumériens qui sont « les plus actifs et les plus inventifs » dit Bottéro. La naissance de l’écriture remonte aux environs de ~3000. Elle a été inventée pour les besoins de la langue sumérienne. A partir du 2ème millénaire, les Sumériens sont « absorbés » par les Sémites. L’Akkadien reste alors la seule langue parlée, mais le Sumérien ne disparaît pas pour autant. Il reste la langue de culture, liturgique, savante.

Nous disposons à propos de cette période d’une énorme documentation écrite, de plus de 500.000 documents en sumérien, particulièrement précieuse pour étudier l’univers religieux de ces peuples, leurs prières, leurs hymnes, leurs rituels, leurs mythes. Mais dans cette masse de documents, on ne trouve aucun texte dogmatique, normatif. Il n’y a pas de « saintes écritures », pas de « texte révélé ».

La religion imbibait la vie. Le sacré pénétrait le quotidien. Mais dans cette multitude de peuples assemblés, personne ne revendiquait le monopole d’une élection cognitive, la suprématie d’un savoir. Ces peuples, ces myriades, d’origines si diverses, partageaient le sens du sacré, l’intuition du mystère. Leurs grands prêtres restaient extrêmement modestes dans leurs formulations.

« Les pensées des dieux sont aussi loin de nous que le tréfonds du ciel.

Les pénétrer nous est impossible,

Nul ne peut les comprendre ! »

(Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature)

Pour représenter l’idée du divin en langue sumérienne, le signe cunéiforme utilisé était une étoile à huit branches : (prononciation dingir).

En akkadien, cette représentation se stylise ainsi : (prononciation ilu).

Il y a évidemment un lien de filiation entre cet Ilu originaire, le El (Dieu) des Hébreux et le Ilah (divinité) des Arabes (conduisant au nom d’Allah, littéralement al Ilah : « le Dieu ».

Le secret de Nabuchodonosor


En ce premier jour de l’année 2016, je vous souhaite à tous « lumière, intelligence et sagesse ».

Ces trois mots, proches mais non redondants, forment une belle expression, que l’on trouve employée à plusieurs reprises dans le Livre de Daniel. La reine, femme du roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, vante ainsi « l’esprit extraordinaire » de Daniel : « Il est un homme dans ton royaume en qui réside l’esprit des dieux saints. Du temps de ton père, il se trouva en lui lumière, intelligence et sagesse pareille à celle des dieux. » (Dan. 5,11).

Balthazar le fait alors venir et lui dit: « Est-ce toi qui es Daniel, des gens de la déportation de Juda, amenés de Juda par le roi mon père ? J’ai entendu dire que l’esprit des dieux réside en toi et qu’il se trouve en toi lumière, intelligence et sagesse extraordinaire. » (Dan. 5, 13-14)

Daniel avait connu une première heure de gloire à Babylone lorsqu’il avait expliqué les songes de Nabuchodonosor, et dévoilé leur « secret », leur « mystère ».

Dans le texte, le mot hébreu employé pour rendre « secret » et « mystère » est רָז (raz). Ce mot est d’origine persane, et on ne le trouve employé dans la Bible que dans ce seul Livre de Daniel (bien qu’on le retrouve aussi plus tard dans les textes de Qumrân).

M’intéressant aux rapports entre le secret et le sacré, entre le mystère et la mystique, je propose de passer un moment en ce premier jour de l’an, en compagnie de ce mot biblique et persan, רָז (raz).

« Alors le mystère fut révélé à Daniel dans une vision nocturne. » (Dan ; 2,19)

« Lui qui révèle profondeurs et secrets connaît ce qui est dans les ténèbres, et la lumière réside auprès de lui. » (Dan. 2,22)

« Le mystère que poursuit le roi, sages, devins, magiciens et exorcistes n’ont pu le découvrir au roi. » (Dan. 2,27)

« Mais il y a un Dieu dans le ciel, qui révèle les mystères et qui a fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui doit arriver à la fin des jours. Ton songe et les visions de ta tête sur ta couche, les voici. » (Dan. 2,28)

« A moi, sans que j’aie plus de sagesse que quiconque, ce mystère a été révélé, à seule fin de faire savoir au roi son sens. » (Dan. 2,30)

« Et le roi dit à Daniel : « En vérité votre dieu est le Dieu des dieux, et le maître des rois, le révélateur des mystères, puisque tu as pu révéler le mystère. » (Dan. 2,47)

Nabuchodonosor avait vaincu le royaume de Juda et détruit le temple de Jérusalem en ~587. Mais Daniel, par sa révélation du mystère, l’amena à résipiscence.

Le mystère, au fond, ne prend toute sa valeur, toute sa véritable signification, que lorsqu’il est mis au jour, lorsqu’il est « révélé », comme dans le verset : « C’est lui qui révèle les choses profondes et cachées. » (Dan. 2,22). הוּא גָּלֵא עַמִּיקָתָא, וּמְסַתְּרָתָא.

Le verbe hébreu employé pour « révéler » est גָלָה (galah) qui signifie : « Se découvrir, apparaître, découvrir, révéler, faire connaître ». Mais dans un sens second, il signifie, notons-le bien: « Émigrer, être emmené en captivité, être exilé, banni. »

Dans la forme Niph., il signifie « Être à découvert, à nu ; se découvrir, se révéler, être annoncé. »

Par exemple, « Les portes de la mort t’ont-elles été ouvertes ? » (Job 38,17), ou encore : « Là, Dieu s’était révélé à lui. » (Gen. 35,7), ou « La gloire de Dieu se manifestera. » (Is. 40,5).

C’est la « révélation » qui constitue la substance du secret, plus que le secret lui-même, dirons-nous. Un secret à jamais enfoui dans la profondeur des temps serait comme une graine qui jamais ne germerait.

Mais le dévoilement, la révélation, côtoient fort curieusement (en hébreu) une autre série de significations, tournant autour de l’émigration, de l’exil, du bannissement.

Tout se passe comme si l’accès au sens, la pénétration du secret, l’entrée dans le mystère évoquaient un départ vers une terre étrangère, une déportation, comme l’exil à Babylone…

Qu’il est curieux de voir un enfant de l’exil, un déporté de Juda, « révéler » son « secret » à celui-là même qui a « exilé » son peuple, c’est-à-dire, en somme, qui l’a « découvert », qui l’a fait « apparaître ».

Ironie et profondeur sublime de certains mots, qui disent bien plus que ce qu’ils sont censés contenir.

Le mot גָלָה (galah) « révéler » atteint ici lui-même une forme de mystère. En exprimant le sens de la « révélation », il repousse seulement d’un cran la profondeur d’un mystère dont il n’épuise pas le sens.

Terreur et religion mondiale


En ce dernier jour de l’année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d’Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l’un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d’être évoquée aujourd’hui parce qu’elle représente un modèle, un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m’appuierai ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D’un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

 

Le dieu conchié


Le philosophe et sociologue français Georges Sorel (1847-1922), polytechnicien défroqué et principal introducteur du marxisme en France, est surtout connu aujourd’hui pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire et ses thèses sur la violence. Mais il fut aussi l’un de ceux qui prirent la défense de Dreyfus, et il a par ailleurs consacré plusieurs études à l’histoire des religions et à la « ruine du monde antique ».

Son livre, Le système historique de Renan, est une réinterprétation marxisante des analyses du célèbre breton sur l’histoire d’Israël. Je voudrais en citer quelques extraits qui me paraissent intéressants dans une perspective plus longue, que je voudrais tenter de mettre en lumière.

Sorel, tout comme Renan, mais le génie en moins, considère les ensembles régionaux comme des creusets communs. « Je trouve des analogies nombreuses entre Iahvé et Assour (…)  On ne connaissait point de parents à cet Assour ; on ne lui érigeait pas de statues. » L’argument est mince mais significatif de son approche du phénomène.

Plus révélatrice encore est cette remarque : « Le grand fait de l’histoire religieuse d’Israël est la formation de la légende d’Élie, à la suite de la révolution sanglante qui remplaça la famille d’Achab par celle de Jéhu. »

Dans ce célèbre passage, raconté par le 1er Livre des Rois, il y a deux composantes de nature totalement différentes : la rencontre d’Élie avec Dieu (1 R. 19, 9-18) (que Sorel qualifie de « légende », et le contexte tumultueux mais bien réel de l’époque, avec les guerres araméennes et le dévoiement moral du roi d’Israël, Achab.

Sur la rencontre d’Élie avec Dieu, les océans de commentaires n’ont pas épuisé les interprétations. On lit que Dieu apparaît dans le « bruit d’une brise légère ». « Dès qu’Élie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau. » A ce moment précis, « légendaire », Élie incarne à lui tout seul, tout Israël. « Je suis resté moi seul et ils cherchent à m’enlever la vie. » (1 R. 19,10)

C’est ce moment que Sorel choisit comme le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël », pourquoi ?

Je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence de ce choix, mais la question reste intéressante en soi. Quel serait, en théorie du moins, si l’on devait y réfléchir, le « grand fait de l’histoire religieuse d’Israël » ? Y a-t-il des volontaires pour répondre ?

En attendant, continuons avec Sorel. Il parsème son texte d’anecdotes curieuses, comme celle-ci, provenant du Talmud de Jérusalem. Un certain Sabbataï de Oulam entra dans le temple de Péor, « accomplit un besoin et s’essuya au nez de Péor. Tous ceux qui l’apprirent louèrent l’homme pour cette action et dirent : Jamais personne n’a aussi bien agi que lui. »

Hmmm. Que penser de cela ? Le Talmud de Jérusalem semble considérer qu’il s’agissait là d’un acte d’un grand courage montrant le mépris d’un Israélite envers les idoles des Moabites, et allant jusqu’à déféquer sur l’idole et se torcher sur son nez.

Or, il n’y avait en fait rien de spécialement courageux de la part de ce Sabbataï. Selon les sources reconnues, le culte même de Péor, consistait précisément en cela. Rachi commente Nb. 25, 3 ainsi ceci : « PEOR. Ainsi nommé parce qu’on se déshabillait (פוערין ) devant lui et qu’on se soulageait : c’est en cela que consistait son culte. »

La remarque du Talmud (« Jamais personne n’a aussi bien agi que lui ») n’est donc pas issue des coreligionnaires de Sabbataï l’approuvant d’avoir désacralisé l’idole, mais vient plutôt des Moabites eux-mêmes s’étonnant de voir un Israélite non seulement suivre le culte de Péor, mais même de le transcender comme jamais auparavant en inventant un ultime perfectionnement.

Un dernier mot sur Péor. Ce nom vient de פָּעַר qui signifie « ouvrir la bouche largement » en hébreu. Le dieu Péor, c’est-à-dire Ba’al Pe’or, (plus connu en Occident comme Belphégor), est donc le « dieu de l’ouverture ». Que cette ouverture soit celle de la bouche ou celle de l’anus, reste secondaire, à mon sens. Cela pourrait aussi bien être la bouche de la Terre ou même celle de l’Enfer. D’ailleurs Isaïe emploie ce mot dans le contexte infernal: « C’est pourquoi le shéol dilate sa gorge et bée d’une gueule démesurée. » (Is. 5, 14)

On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. En l’occurrence je n’ai pas envie de rire aujourd’hui. Plutôt je voudrais simplement réveiller le sens de la distance et de la profondeur des choses cachées.

Un autre mot, très proche phonétiquement (פָּצַה), signifie « fendre, ouvrir largement », et dans un sens métaphorique « ouvrir les chaînes, délivrer ». Le Psalmiste l’emploie : «Délivre-moi et sauve-moi. » (Ps. 144,7).

J’aime assez cette idée fortement contre-intuitive, que ce Ba’al Pé’or, ce dieu de l’ouverture, sur lequel on pouvait impunément déféquer, est une sorte de préfiguration mystérieuse, non de la mort des idoles, mais de la possibilité d’un Dieu totalement, radicalement, humilié, méprisé, conchié. 

La putréfaction de la psyché occidentale


L’extrémisme a aujourd’hui le vent en poupe, un peu partout dans le monde. Il n’est pas une solution, mais il paraît tel. Il va seulement aggraver la situation, dans des proportions indescriptibles, peut-être même catastrophiques. Mais on y va, tout droit. Pourquoi ?

Dans la région PACA, le FN est aujourd’hui à près de 41% de votes exprimés. S’il y a de nouveaux attentats, le score montera sans doute au-delà des 50%. Alors ce ne sera plus une question de vote bien sûr, mais d’application effective d’un programme, potentiellement, radicalement disruptif. Alors les choses prendront rapidement des proportions sinistres, dans une région où la proportion d’immigrés est forte, le chômage endémique, les maffias influentes, le racisme latent. On peut même prévoir un scénario noir de guerre civile latente ou déclarée. Ce qui est sûr c’est que rien, absolument rien du programme du FN ne sera en mesure d’améliorer la situation effective des gens qui ont voté pour lui. Qu’est-ce qu’ils croient ? Que la Le Pen va créer des emplois par millions, revaloriser les retraites et raser gratis, tout cela en sortant de l’Europe et de l’Euro ?

Que se passe-t-il donc ? De quoi cette « désespérance » est-elle faite ?

Je crois que l’extrémisme est le symptôme d’une maladie de la psyché, une maladie de l’inconscient collectif. Que l’Occident soit profondément malade, c’est ce dont je suis convaincu. Je mets en rapport le score du FN avec les dernières déclarations – sidérantes – du candidat Républicain à la présidence des États-Unis: Donald Trump veut « l’arrêt total et complet de l’entrée des musulmans aux États-Unis. » D’accord, ce type est fou. Toute la classe politique américaine s’est d’ailleurs déchaînée contre lui. Mais le point réellement important à souligner ici, c’est que Trump est toujours en tête des sondages, et que ce nouveau « dérapage », sans doute fort bien contrôlé, loin de lui nuire devant son électorat, renforce son avantage. La psyché est malade, vous dis-je.

En France, comme aux États-Unis, le populisme a de l’avenir. Je me rappelle encore d’une époque où Le Pen père faisait du 1% aux élections. Quelque chose se passe, donc, dont il paraît difficile de prendre la mesure exacte. Il est très possible, entre autres choses, que la « démocratie » elle-même soit menacée. Il est très possible que le populisme ruine l’idée même de démocratie. Après tout rien de plus aisé que de faire passer la République dans un « état d’exception ». Plus généralement, quand le peuple vote mal, il faut dissoudre soit le peuple (pas facile), soit le vote (ce qui est un peu plus facile, et cela s’appelle la dictature).

Quelque chose de grave est en train de se passer, mais quoi exactement ? Je crois qu’il est urgentissime de mettre le doigt sur la plaie béante dans la psyché des « modernes », et de la nommer.

Pour ce faire, je voudrais emprunter des éléments d’analyse venant d’une autre époque, celle du nazisme et du fascisme. Je voudrais citer George Orwell, qui écrivait en 1940, dans une analyse de Mein Kampf, ces lignes :

« [Hitler] has grasped the falsity of the hedonistic attitude to life. Nearly all western thought since the last war, certainly all « progressive » thought, has assumed tacitly that human beings desire nothing beyond ease, security, and avoidance of pain. In such a view of life there is no room, for instance, for patriotism and the military virtues. The Socialist who finds his children playing with soldiers is usually upset, but he is never able to think of a substitute for the tin soldiers; tin pacifists somehow won’t do. Hitler, because in his own joyless mind he feels it with exceptional strength, knows that human beings don’t only want comfort, safety, short working-hours, hygiene, birth-control and, in general, common sense; they also, at least intermittently, want struggle and self-sacrifice, not to mention drums, flag and loyalty-parades. However they may be as economic theories, Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. The same is probably true of Stalin’s militarised version of Socialism. All three of the great dictators have enhanced their power by imposing intolerable burdens on their peoples. Whereas Socialism, and even capitalism in a grudging way, have said to people « I offer you a good time, » Hitler has said to them « I offer you struggle, danger and death, » and as a result a whole nation flings itself at his feet. »

From a review of Adolf Hitler’s Mein Kampf, New English Weekly (21 March 1940)

Je crois que ce qui sidère les admirateurs de Trump et les électeur du FN est analogue à ce qui sidérait jadis les nazis : le désir de se battre, la volonté d’en découdre, le refus d’un hédonisme impuissant et mou, l’aspiration à une idée, plus forte que la mort.

La phrase d’Orwell qui me paraît la plus dure, la plus juste et la plus proprement illisible aujourd’hui, à notre époque « politiquement correcte » (et philosophiquement nulle) est celle-ci : « Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. »

Cela ne revient pas à dire que le fascisme et le nazisme soit en aucune manière tant soit peu acceptable. Non. Non. Non. Cela revient à dire qu’il y a au fond de la psyché humaine un désir immarcescible de donner du sens à sa vie, y compris parfois un sens totalement dévoyé.

Les stratèges de Daech ont aussi compris cela. Les démocraties occidentales se contentent d’eau tiède là où leurs ennemis concoctent des boissons brûlantes, enivrantes.

Je crois que le vrai combat ne fait que commencer. Daech, le FN, ou Donald Trump ne sont que des figures du même mal : ils nous renvoient seulement à la maladie qui putréfie notre civilisation, la maladie de l’âme qu’il nous faut soigner, non pas simplement par des « votes », mais par une conversion de tout l’être.

Ce n’est pas l’islam le problème. Le problème, c’est l’incroyance au destin des hommes, l’infidélité à la profondeur de la psyché.