Le vol imaginel


« Vol imaginel » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

La « cime », le « sommet », la « fine pointe » [de l’esprit], ou bien le « fond », l’« abîme », le « tréfonds » [du soi], ou encore le « centre » [de l’âme], ‒ ces figures de rhétorique se réfèrent à des lieux de conscience, censés pouvoir être atteints dans de rares et exceptionnelles circonstances. Ils évoquent et symbolisent des états spéciaux, hors normes, qu’il est parfois donné à la conscience d’habiter et d’explorer. Ils sont désignés par des métaphores de type topologique (le « très haut », le « très bas », le « centre », le « cœur », etc.). Ces métaphores laissent entendre que l’esprit peut se déplacer à l’intérieur de lui-même [le premier sens du mot grec metaphora est « transport, déplacement », et son sens figuré est « métaphore »]. L’esprit peut librement naviguer sur un océan intérieur jusqu’à atteindre des rivages uniques, associés à des états de conscience littéralement extra-ordinaires. L’accès à ces localisations extrêmes se heurte le plus souvent à de grandes difficultés. Mener à bien ces « déplacements » exige un « dépassement » de la conscience ordinaire. Dans les lieux les plus particulièrement excentrés ainsi atteints par la conscience, ces outre-lieux, la conscience, après avoir su déplacer ses points de vue à plusieurs reprises, se voit en situation de se dépasser radicalement, de se surpasser, ce que traduisent les expressions connotant une topique de l’excès, de la profusion, du comble ou de l’outrance.

Il existe naturellement bien d’autres métaphores, non plus topologiques, mais résolument « tropologiquesi ». La différenciation que je propose ici entre métaphores topologiques et métaphores tropologiques, vise à tirer un avantage sémantique de l’opposition entre les mots grecs topos (« lieu, place ») et tropos (« tournant, détour, retournement »). La tropologie serait ainsi la science du détournement ou du retournement du sens des mots, pour en tirer quelque nouvelle quintessence, encore inaperçue. Par exemple, les métaphores de l’« étincelle », de l’« embrasement », ou de la « source », employées par quelques mystiques, n’évoquent certes pas un positionnement statique de leur conscience, mais plutôt une puissante dynamique interne, une fluence sourde ou bien un tsunami irrésistible, révélant une énergétique sous-jacente, toujours à l’œuvre.

L’usage répété de différents types de métaphores invite à considérer cette vérité générale : au-delà de ses aspects illustratifs, allégoriques et allusifs, toute métaphore est aussi porteuse d’une véritable logique immanente, à laquelle il ne faut pas déroger si l’on veut la « filer » correctement, pour la développer dans toutes ses possibilités expressives. Il importe de conserver sa cohérence au discours qui emploie une métaphore spécifique, pour l’exhibe emphatiquement. La goutte peut « faire déborder le vase », mais seule l’étincelle peut mettre « le feu aux poudres ». C’est pourquoi, dans la série des métaphores ci-dessus associées à la conscience, on peut se demander si la métaphore du « centre » n’est pas, en un sens, absolument incompatible avec celles de « cime » ou d’« abîme », puisqu’elle en représente un position topique inverse ? Les figures de « cime » et d’« abîme », visant l’excessif et le démesuré, et les calmes et cardinales idées de « centre » ou de « cœur », ne sont-elles pas fondamentalement antinomiques ? Le « centre » (le centre d’un cercle, par exemple) ne s’oppose-t-il pas structurellement à tous les lieux géométriques dont la position est « excentrée » ? Il est vrai que, changeant de registre, on pourrait décider d’interpréter le « centre », non dans son acception géométrique, mais dans une perspective architecturale, mythologique, ou autres. Le « centre » d’un sanctuaire, par exemple, ne serait alors certes pas considéré comme un point mathématique, mais plutôt comme une « porte » vers le sacré, ou une « voie » vers des profondeurs cachées, ou des hauteurs divines. La métaphore du « centre », délaissant toute acception statique, prendrait dans ses conditions une dimension essentiellement dynamique et métonymique ; elle connoterait une mise en mouvement essentielle, elle évoquerait l’initialisation d’un radical départ, elle désignerait pour l’âme devenue gyrovague un seuil à franchir avant de prendre la route. On pourrait aussi voir dans la figure du « centre » une allusion voilée à quelque pénétration intime, incisive, aiguë, de la conscience . Compénétrée d’elle-même, la conscience pourrait se retrouver blessée, mutilée, écharpée, dilacérée, ou, bien, tout au contraire, illuminée, exaltée, métamorphosée, transcendée, suivant les cas. En « filant », topologiquement ou tropologiquement, toutes les métaphores que la conscience peut se proposer d’elle-même à elle-même, on pourrait peut-être d’établir in fine une typologie prospective de ses états potentiels.

Mais si l’on essayait de définir plus précisément la nature de certains des lieux mentaux que ces métaphores désignent, si l’on voulait s’en approcher pour les observer de plus près, si l’on voulait comprendre leur signification philosophique et psychologique, on y trouverait sans doute moins de réalité que de virtualité. Ces lieux plus virtuels que réels, plus potentiels qu’actuels, fuiraient l’analyse, se dissoudraient sous le regard, se déroberaient à la saisie, se refusant à la réduction topologique que leur relation avec le complexe corps-esprit invite pourtant à opérer. Même des IRM de dernière génération ou des scanners tomodensitométriques ne pourraient traquer leur élusive phénoménologie ! En effet, il faut l’affirmer : par essence, tous les lieux mentaux se taisent. Ils se dissimulent ; ils se cachent ; ils ne veulent rien dire par eux-mêmes, sur eux-mêmes ; ils restent muets quant à leur propre essence. Les lieux mentaux, en soi et pour soi, se présentent et se représentent toujours en silence, et non à travers des verbes et des discours. Leur intrinsèque mutité se soit d’accueillir, a priori sans interférence aucune, le son des sèmes, le bruissement des sens, l’écho des allocutions.Tout lieu mental « tient lieu » d’antenne et de récepteur. Tout lieu mental se tient en puissance de tous les sens possibles, tout comme toute intelligence reste toujours en puissance de ce qui lui est intelligible. Autrement dit, un lieu mental est en essence vide, libre, et ce vide libre dure tant que quelque nouvel intelligible ne l’aura pas occupé pour y être intimement assimilé. En attendant l’intelligible, le lieu mental se tient vide, où il « a lieu », là où il reste en place, là où il est le « lieu-tenant » de la conscience à venir. En tenant le lieu d’une conscience en puissance, et en en tenant lieu pour un temps, le lieu (mental) n’exprime rien d’autre qu’une position virtuelle d’être et d’attente ; il se tient au mi-lieu de l’ensemble de toutes les configurations possibles de sens et de conscience ; il reste dans l’attente de tous les arrangements conscients ou inconscients dont d’autres lieux mentaux, ailleurs qu’en lui, s’entre-tiennent. C’est ainsi que le haut, le bas ou le centre n’ont pas, par eux-mêmes, de position propre, de repère absolu, ils n’ont que des positions relatives. On pourrait seulement imaginer qu’ils aient aussi quelque perception immanente ou subjective de leurs possibles relations avec d’autres potentiels lieux de conscience, et qu’ils entretiendraient alors avec eux des rapports, soit topologiques soit tropologiques, qui les enserreraient d’intrications plus ou moins serrées. Mais comme ces lieux se taisent, comme nulle voix en leur nom ne se vocalise, comme nulle parole ne se délocalise, surgissant du fond de leurs abysses ou tombant des plus hautes de leurs cimes, rien ne nous renseigne encore sur ce qu’il y aurait en effet à voir ou à comprendre en ces lieux-là. Il faut donc attendre, souvent très longtemps, que l’étincelle jaillisse, que le feu s’embrase, que la source sourde. Mais rien n’émerge naturellement de ces profondeurs, rien ne descend spontanément de ces hauteurs ; il faut y aller soi-même si l’on veut vraiment voir et comprendre ce qui s’y joue. Cela est rarement possible. Des lieux extrêmes de la conscience, seuls n’en peuvent parler que ceux qui en ont expérimentéla véritable nature. En revanche, l’immense majorité des commentateurs, ne disposant pas d’une expérience de première main, ne fait que ressasser, siècles après siècles, des éléments de langage, des formules plagiées, empruntées, déformées. S’ils se détachent de cette tradition répétitive, il leur faut compter seulement sur eux-mêmes. Il leur faut pénétrer, seuls, au centre de leur propre psyché. Dans le calme de leur solitude, entendent-ils clairement la voix qui les guiderait plus avant sur la voie ? Rien n’est moins sûr. Les opérations de l’esprit deviennent d’autant plus obtuses et confuses qu’elles s’efforcent de pénétrer jusqu’à l’essence de ses propres fondations, et qu’elles tentent d’en jauger la solidité. L’esprit reste trop mélangé à la matière pour se laisser simplifier jusqu’à l’imperceptible et réduire à l’insaisissable. Les mécanismes de l’esprit reposent sur des bases trop matériellement biochimiques et neurophysiologiques pour laisser entrevoir cet invisible qui les subsume, les ordonne et les meut. L’invisible est là, mais restent toujours voilés ce pourquoi il est, et ce qu’il est, en soi.

De l’indépendance inhérente à tout esprit, de sa liberté essentielle, l’on dira qu’elle découle d’une tendance implicite à la division interne, d’une propension à la mitose mentale. Dans toute entité « spirituelle », il y a en effet deux types d’énergie à l’œuvre, qui s’ignorent ou se combattent, mais qui rarement conjoignent leurs efforts: l’une veut s’augmenter, s’élever, aller toujours plus haut dans sa quête de croissance; l’autre est indifférente à toutes les sortes de hauteurs et de profondeurs. Elle est avide d’autres vertiges ; elle vise seulement à l’intensité interne, elle veille sur son feu intime, elle attise son foyer secret. Elle dédaigne toute idée d’érection psychique, elle délaisse tout exhaussement de conscience. Ces deux énergies, l’externe et l’interne, la centrifuge et la centripète, sont difficiles à lier ; elles n’entretiennent pas de rapports d’échange ; elles ne sont pas en mesure de se comprendre, et d’entrer en résonance ; elles ne conçoivent pas l’éventualité d’un possible accord ; elles méjugent la pérennité de leurs fondamentales oppositions. Quelle paix d’origine matérielle serait-elle jamais possible à l’extrême pointe d’un esprit lié à un corps décidément dissident, guerroyant avec lui ?

Pour lutter contre leur guerre intestine, potentiellement dévastatrice, le corps et l’esprit ont inventé quelques mécanismes correcteurs, amortisseurs, régulateurs, inhibiteurs. De fait, on observe que l’activité corporelle peut être limitée, et même paralysée, lorsque l’activité spirituelle dépasse un seuil critique. D’où cette anti-symétrie : d’un côté, léthargie, catalepsie, narcose, coma, collapsus, du point de vue du corps ; d’un autre côté, saisie, ravissement, transe, rapt, extase, de point de vue de l’esprit. Lors, la nuit des sens, la ligature de la raison, la sortie extra-corporelle, la transe extatique ne sont jamais que quelques-uns des degrés divers témoignant du conflit éternel entre ces deux instances, le corps et l’âme. Ils se tournent le dos, tentant de s’ignorer, et, dans certaines circonstances extrêmes, ils se quittent pour ne plus jamais se revoir. L’état mystique, quand il s’exacerbe, en vient à déclencher le processus de détachement de l’âme d’avec le corps. Mais il continue de permettre à tout ce qui reste en arrière d’être assuré de l’attention nécessaire, pendant un temps. D’une façon plus ou moins complète et continue, l’activité des organes corporels est maintenue. Le subconscient veille au grain ; l’âme et le corps, par quelque césure somato-psychique, continuent de vivre de leur propre vie, comme un couple momentanément séparé mais non encore divorcé. D’un côté, des pensées, des images, des affections, des vouloirs apparaissent en connexion avec l’état de transe, ou l’envolée mystique. De l’autre, resplendissement des goûts, envahissement de quiétude, union surplombante, inspiration supérieure, motion de l’âme, transformation du sens, visions imaginales, et même, révélations « imaginellesii ». La quiétude spirituelle, et a fortiori, la transe ou l’extase, animent et inspirent des états de conscience d’un ordre tout à fait autre : l’âme se découvre à elle-même sous un visage absolument nouveau par rapport à ce qu’il lui semblait possible d’atteindre. Elle est emportée dans une sorte de vol très au-dessus d’elle-même, et de ce vol, elle ne reviendra jamais, en réalité.

_____________________________

iTropologique : « Qui relève de l’emploi figuré du langage » (CNRTL). « Il y a dans les mots un sens primitif et un sens tropologique (…) le sens tropologique est ou figuré ou purement extensif, selon que la nouvelle signification à laquelle il est dû, a été donnée au mot librement et comme par jeu, ou qu’elle en est devenue une signification forcée, habituelle, et à peu près aussi propre que la signification primitive. » (P. Fontanier, Les Figures du discours, 1968 [1821], p. 75). « Et si les langues (…) ont eu chacune leur histoire, leurs modes, leurs habitudes, leurs oublis, c’est parce que les mots ont leur lieu, non dans le temps, mais dans un espace où ils peuvent (…) se déplacer, se retourner sur eux-mêmes, et déployer lentement toute une courbe: un espace tropologique. » (Michel Foucault, Les Mots et les choses, 1966, p. 130).

iiDepuis Henry Corbin, on s’est accoutumé à distinguer l’imaginal de l’imaginaire. Profitant de cette voie ouverte,je propose d’introduire de façon complémentaire un nouveau terme, imaginel, qui serait au mot imaginal dans le même rapport que celui de l’originel avec l’original. Autrement dit, est imaginel toutce qui est réellement plus originel que ce qui se révèle dans l’imaginal. L’imaginal dénoterait en revanche, par son positionnement en aval du devenir, tout ce qui peut advenir d’original par rapport à l’originel, et donc, pourrait aussi devenir, en puissance, tout ce qui est imaginable, ou même inimaginable. Si l’on acceptait cette division conceptuelle, il resterait encore, d’ailleurs, à explorer toutes les dimensionsimaginelles de l’imaginal, et toutes les puissances imaginales de l’imaginel, tant les deux concepts sont liés par de profondes et signifiantes intrications.

L’essence de la solitude


« Seule » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Moïse avait épousé une « éthiopienne ». On jasa parmi les Hébreux. Même Aaron, son frère, médit de lui avec sa femme Miryam. Dieu les entendit et il entra dans une grande colère. Il les convoqua devant la tente d’assignation et leur déclara que Moïse était le « serviteur le plus dévoué de sa maison », ajoutant ces détails cruciaux : « Je lui parle face à face, et c’est une vision, sans énigmes, c’est l’image de YHVH qu’il contemplei. »

De ce passage de l’Écriture, on peut déduire qu’il a donc été possible de voir « l’image de Dieu » (temounat adonaïii), sans mourir, au moins dans ce cas. Environ deux mille ans plus tard, Thomas d’Aquin parvint à la conclusion, plus générale, que la vision de l’«essence» divine (« visio Dei per essentiam») est en réalité possible, ici-bas. L’essence divine pourrait en effet être perçue par l’intelligence humaine à la manière d’une « forme intelligible », expliqua-t-il. Mais demandera-t-on, visible ou intelligible, cette « essence » existe-t-elle seulement en tant qu’essence ? En effet, n’est-elle pas en réalité « au-delà de toute essence iii» ?

Pour penser à ce genre de mystère, et tenter d’en dégager les abords, il faudrait d’abord pouvoir mentalement « danser d’une danse inspiréeiv ». Dans cette danse, on contemplerait alors, peut-être, au cas où l’on aurait la vue assez perçante, non une image, mais « la source de la vie, la source de l’intelligence, le principe de l’être, la cause du bien, la racine de l’âme ». Il n’y aurait plus de coupure, plus de séparation, entre tout ce qui serait à voir et tout ce que l’on désirerait voir. On s’éloignerait de cet ici aux ailes coupées, de cette chute et de cet exil. Quiconque l’a vu le sait bien. Il sait que l’âme vit d’une autre vie quand elle s’approche de ce qui s’en éloigne le plus. Quand elle s’incendie, quand elle se meurt, ici, elle sait que la vie est là ; et d’ailleurs, elle n’a plus besoin de le savoir. Il lui faut oublier tout le reste et s’en tenir à cela seul ; il lui faut devenir ce seul savoir, en retranchant toute addition. Il lui faut sortir de cet ici, s’irriter de tous les liens qui l’y attachent, et aller, aller au-delà, et aller par-delà l’au-delà. Il lui faut se déplier, se déployer, âme et ailes, ne plus prendre part au poids d’elle-même. Ici, elle ne peut rien voir ; là, elle se voit éclatante de lumière, elle est emplie d’une intelligence immense (son Q.I. est 10999999999). En fait, elle devient elle-même pure lumière, elle devient l’intelligence même, légère, puissante, embrasée, embrassée. Elle devient divine. Mais alors pourquoi ne reste-t-elle pas là-bas ? ‒ C’est qu’en réalité, elle n’a pas pu encore tout à fait sortir d’ici. Elle parle d’ailleurs de cela avec elle-même, mais parler n’est pas encore penser. Et penser n’est pas voir. Et voir n’est pas comprendre. Et comprendre n’est pas vouloir. Infinie, serpente la route, là-bas. Si celle qui « voit » se voit elle-même sur cette route, et si, en se voyant, elle se sépare de sa vision pour s’observer elle-même en train de voir, elle se verra semblable à sa différence, différente de toute ressemblance, unie à sa désunion, désunie de toute union. Mais peut-être ne convient-il pas d’employer ces expressions : « elle voit », « elle verra ». L’objet qu’elle voit (puisqu’il faut bien voir qu’il y a là deux choses différentes : il y a elle qui voit et il y a ce qu’elle voit) , cet « objet » elle ne le voit pas au sens où elle le distinguerait nettement d’elle-même. De plus, cet « objet » qu’elle voit est déjà devenu un autre ; aussitôt aperçu, et déjà il n’est plus lui-même. Là-bas, rien d’elle-même ne peut contribuer à la vision continuelle de cet autre, qui sans cesse devient un autre. Elle-même est toujours la même, même si elle se fait une avec ce qu’elle voit. Elle se fait une avec cet autre qui toujours se change en lui-même. Ah! qu’il est difficile d’exprimer l’essence de cette vision !… Comment peut-elle déclarer qu’il est, lui, un objet différent d’elle-même, alors qu’elle ne le voit pas différent d’elle, mais en un sens « uni » à elle ‒ pendant un temps assez bref, il est vrai, mais aussi assez long pour contempler l’impossibilité même de son union.

Il m’est vraiment très difficile d’expliquer l’essence de ce qui, là, est déjà à voir, alors que je garde aussi une pleine conscience de l’impossibilité d’expliquer l’essence de ce qui est au-delà de toute essence. Jadis à Éleusis ou Samothrace, on donnait l’ordre de ne rien révéler des mystères aux non-initiés. Mais les temps changent, et l’on peut combler l’absence de vision par la présence de la raison. Premièrement, le divin ne peut se révéler à l’âme, si celle-ci n’a pas eu le bonheur de le voir elle-même, dans quelque vision. Deuxièmement, il n’y a plus alors deux choses, mais seulement une : l’âme qui voit ne fait qu’un avec ce qu’elle voit, au point qu’elle est plus « unie » que « voyante ». Troisièmement, si elle se souvient après coup de cette union-là, quelle que soit la qualité de sa mémoire, elle aura ensuite toujours en elle-même une « image » de cet état. Elle était alors elle-même « une » ; il n’y avait en elle aucune différence avec elle-même ; elle était seulement « une ». Il n’y avait aucune émotion en elle, aucun sentiment, il n’y avait rien d’autre qu’elle en elle ; dans son ascension, elle n’avait plus ni peur ni désir ; elle n’avait plus de raison non plus, elle n’avait plus aucune pensée même, en elle; et, puisqu’il faut le dire, elle n’était plus elle-même. Certes elle était toujours « elle », mais elle était aussi « autre » qu’elle-même. Arrachée à elle-même, ravie par l’enthousiasme, elle se trouvait dans un état de calme absolu, tout en étant transportée dans une transcendance paisible ; elle ne tournait plus autour d’elle-même ; elle ne se détournait pas de l’être de l’Un, et elle « dansait » en quelque sorte autour de lui. Elle dansait d’une danse inspirée, aspirée par son immobile et essentielle mobilité. Elle ne regardait plus la Beauté ou l’Amour, ou l’Abîme ‒ elle regardait bien au-dessus de la Beauté, au-dessus de l’Amour, et très loin au-dessous de l’Abîme… Ce regard était-il une véritable contemplation ? Non, c’était une sorte de sortie de soi, une simplification de la vision et son lent abandon, un désir de rencontre, un aiguisement plus coupant du désir. Et dès que son regard voulait regarder un peu trop attentivement, il n’y avait plus rien à voir.

Ce ne sont là que des images, des métaphores, des manières d’énigmes. Il n’y a pas d’autre moyen de parler de sa vision, ni de son désir. Arrivée là-bas, elle a atteint ce qui est, en soi, absolument invisible ‒ la source et le principe. Elle sut, alors, de source certaine, c’est le cas de le dire, qu’elle ne pouvait voir le principe que par le principe, et qu’il lui fallait lui être semblable pour s’assembler à sa ressemblance. Elle sut qu’elle ne négligerait aucun des éléments de sa vision qu’elle serait capable d’adsorber. C’est le mot. Mais que savait-elle alors de sa capacité ? Elle se savait surtout incapable, à vrai dire. Avant que cette adsorption ait seulement commencé, elle demandait à la contemplation de lui montrer tout ce qui lui restait à voir, à l’avenir. Elle sut qu’elle oublierait tout ce qu’elle verrait, mais non pas le fait qu’elle l’aurait vu. Elle se demanda si elle pourrait monter au-dessus de toutes choses. Aucune réponse ne fut faite. Mais en y pensant plus tard, après, elle vit que ce qui est avant toutes choses n’a pas besoin d’être au-dessus d’elles. Ce qui est avant toutes choses est aussi, par conséquent, avant le néant. C’est pourquoi l’âme, par nature, sait qu’elle refusera d’aller jusqu’au néant (absolu). Quand elle descend dans sa direction, elle peut aller jusqu’au mal, qui est un non-être, comme on dit, mais qui n’est pas l’absolu non-être (malheureusement pour les vivants !). Et quand elle monte dans la direction inverse, elle ne va pas vers un être qui serait différent de son être même. Il s’agit plutôt de ceci : elle rentre davantage en elle-même, elle ne se trouve nulle part ailleurs qu’en elle-même. Elle se trouve en elle seule. Dès qu’elle est ainsi seule en elle seule, elle n’est même plus dans « l’être » ‒ ce vêtement transparent. Elle n’est pas non plus dans le « non-être ». Elle est seulement seule en Soi. Le Soi est cette fameuse réalité, qui n’est pas une essence, et qui se trouve « au-delà de l’essence », comme déjà dit. Alors elle se voit soi-même devenir ce Soi : elle se donne pour son « image ». Partant d’elle-même, elle progresse vers le Soi, comme si une image se remémorait lentement son modèle. Sa souvenance ainsi ravivée ressemble à un voyage sans fin. Elle comprend mieux sa belle ordonnance, elle s’en allège, elle s’illumine, elle prend confiance, elle arrive à l’intelligence, elle pénètre la sagesse, et puis elle s’en va, au-delà. Elle s’en va pour soi. Lekh lekha. Telle est la vie des dieux, des âmes et des êtres. Quant à elle, elle s’en va, pour enfin « fuir seule vers lui seulv » ‒ Lui, ce Soi.

________________________

iNb 12,8

iiתְמֻנַת יְהוָה

iiiPlotin. Ennéades VI, 9, 11

ivIbid. VI, 9, 9

vIbid. VI, 9, 11. On peut comparer cette expression de Plotin avec une formule similaire employée par Numénius d’Apamée  : « Ainsi qu’un homme assis sur le rivage élevé de la mer, percevant de loin une barque de pêcheur, qui ne navigue jamais que seule, abandonnée et balancée par le mouvement des flots, la discerne d’un seul et même coup d’œil; de même nous nous mettons en rapport, seul avec le bien unique [τῷ ἀγαθῷ μόνῳ μόνον], placé bien loin de tous les objets sensibles, en nous isolant de tout homme, de tout animal d’une autre espèce, de tout corps grand et petit ; nous nous transportons alors dans cette indicible, inénarrable et divine solitude où le bien réside ». Cité par Eusèbe de Césarée. Préparation évangélique Liv. XI, ch 22

Comment peut-on croire encore en une vie après la mort ?


« Dépassement » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025


Comment peut-on croire encore en une vie après la mort ? La science n’a-t-elle pas définitivement prouvé, au-delà de toute possibilité de réfutation, que notre vie intérieure, ce que nous appelons « l’esprit », n’est qu’une simple fonction de la « matière grise » constituant nos circonvolutions cérébrales ? Si la pensée est bien une « fonction » du cerveau, comment cette fonction pourrait-elle persister après l’arrêt du fonctionnement de ce dernier ? Ce constat n’implique-t-il pas de facto l’impossibilité de croire en l’immortalité de l’âme ? L’idée, si répandue aujourd’hui, que « la pensée est une fonction du cerveau », éliminerait donc tout espoir d’immortalité. Elle revient en effet à affirmer que la pensée émane de la matière, de même que la vapeur sort de la bouilloire, ou que la lumière jaillit de l’ampoule électrique. Le cerveau « produit » la pensée. Le corps humain engendre intérieurement « de la conscience », tout comme il produit du cholestérol, de la créatine et de l’acide carbonique. Quand le temps du sommeil arrive, le niveau de conscience diminue. Quand le corps meurt, la conscience disparaît tout à fait. Quand le cerveau s’arrête et périt, la conscience, l’esprit ou l’âme doivent assurément disparaître aussi.

Tout ce raisonnement est basé sur l’idée que c’est le cerveau seul qui « produit » la pensée. Mais est-ce bien le cas ? D’autres hypothèses sont, en théorie, possibles. Le cerveau pourrait n’avoir qu’une simple fonction de « libération » des conditions de l’exercice de la pensée, ou encore il pourrait avoir une fonction de réception et de « transmission » de certains flux permettant à la conscience personnelle de se développer. Prenons une métaphore : la détente d’une arme à feu n’a qu’une seule fonction de libération : le percuteur déclenche un processus chimique qui « libère » l’énergie de la charge explosive, provoquant l’éjection de la balle. De même, lorsqu’un faisceau de lumière traverse un verre coloré, un prisme, un filtre polarisant ou un milieu translucide, certaines modifications sont« transmises » à la lumière lors de son passage (et affectent sa couleur, sa direction, sa réfraction, sa polarisation). La lumière n’est donc pas « produite » par les milieux qu’elle traverse. Elle est seulement filtrée, colorée, ou polarisée, et son mouvement ultérieur est déterminé par les lois de l’optique. Prenons une autre métaphore encore : le clavier d’un orgue a essentiellement une fonction de transmission, et non de « production ». Les touches commandent successivement l’ouverture des différents tuyaux dans lesquels le « vent » de l’orgue est distribué. Les sons sont alors « produits » par les colonnes d’air qui y vibrent. Mais l’air vient de l’extérieur de l’orgue, et la manière dont les touches sont actionnées dépend de l’organiste qui en joue. L’orgue, à proprement parler, ne « produit » pas la musique, il ne fait que moduler du « vent », selon une partition musicale, laquelle n’a rien à voir avec la matière dont l’orgue est composé.

Ces trois métaphores (l’arme à feu, la lumière, l’orgue) visent à élargir la gamme des hypothèses possibles concernant le rapport entre la pensée et le cerveau. Elles tendent à faire reconsidérer l’idée reçue que c’est le seul cerveau qui « produit » la pensée ou la conscience. Elles invitent à prendre en considération sa possible fonction de « libération » (d’énergies ou de lumières extrinsèques), ou encore sa fonction de modulation et de contrôle d’hypothétiques « vents » (ou inspirations spirituelles) qui seraient transmis par son entremise pour devenir musique ou conscience.

Toutes ces hypothèses peuvent paraître abstraites et irréelles. L’idée que les cerveaux seraient des sortes de prismes ou d’orgues, laissant passer des lumières ou des souffles provenant de sources extra-cervicales, mais les colorant, les polarisant, les modulant, et les contrôlant pour leur donner un « sens » et une « direction », ‒ cette idée possède, je le conçois, une dimension qui peut paraître fantastique, ou même insensée. A cela je répondrai que la conception strictement matérialiste de la pensée produite par le seul cerveau et ses enchevêtrements de neurones n’est pas moins fantastique, ni plus aisée à concevoir… Que la conscience soit comparable à une sorte de vapeur émanant d’un cerveau-bouilloire, ou à une sorte d’électricité ou de lumière, générée par des neurones et des synapses, ou bien qu’elle soit d’une nature hybride, à la fois endogène et exogène, et basée sur l’intrication fondamentale du cerveau avec le reste de l’univers, dans tous les cas, le mystère reste entier. Rien n’est vraiment expliqué. Il reste qu’il n’est pas plus rigoureusement scientifique de considérer a priori que la fonction du cerveau est de produire la pensée de façon solipsiste, plutôt que de l’assimiler à un organe de transmission et de modulation d’une énergie psychique venant d’ailleurs.

Malgré tous les progrès récents des neurosciences, le phénomène de la conscience reste l’énigme absolue. La notion de conscience est si paradoxale et, en réalité, si bizarre (par contraste avec ce qu’il est convenu d’appeler les « lois de la Nature »), qu’elle constitue presque une contradiction en soi. Il est facile de concevoir comment est produite la vapeur dans une bouilloire : la chaleur augmente l’agitation des molécules d’eau, et induit le changement de l’état liquide vers l’état gazeux. Cependant, il n’y a pas de changement de nature : les molécules, gazeuses ou liquides, restent des molécules d’H2O, physiquement homogènes. En revanche, il y a une différence radicale de nature et d’essence entre la nature neurochimique des phénomènes neuronaux et la nature intellectuelle, spirituelle et morale de la conscience. Il y a là des phénomènes absolument et radicalement hétérogènes… D’ailleurs, je trouve pour ma part, que l’idée de la production de la conscience par des processus purement biochimiques est en réalité plus difficile à concevoir intuitivement que l’idée d’une participation du cerveau-« antenne » à des formes d’inspiration et de conscience dans lesquelles il serait « plongé » depuis son origine. Au niveau purement intuitif, la production de conscience reste pour moi un miracle incompréhensible, qu’elle soit endogène ou exogène au cerveau. Les hypothèses en présence ‒ que la Pensée est « spontanément générée » par le cerveau, ou qu’elle est « créée à partir de rien », ou encore qu’elle est « inspirée » ou « intriquée » avec quelque entité spirituelle ou noétique, immanente ou transcendante, puis modulée, filtrée et mise en forme par des cerveaux individuels ‒ ces hypothèses sont tout aussi fantastiques les unes que les autres.

Il est vrai que l’hypothèse d’une origine, en partie exogène, de la conscience, et de sa transmission médiatisée par le cerveau est difficilement concevable. Mais, à tout prendre, elle n’est pas absurde. La conscience, dans ce cas, n’aurait pas besoin d’être générée à nouveau en chacun des êtres naissant à leur forme propre de conscience. Toute conscience personnelle participerait d’une sorte de champ de conscience universelle qui baignerait les mondes, tout comme ceux-ci sont déjà immergés dans des champs quantiques et des champs gravitationnels, comme l’affirment les sciences contemporaines. Ce champ de conscience existerait déjà, depuis toujours, à l’échelle de l’univers tout entier, et participerait intimement à l’évolution fondamentale de ce dernier. La théorie de la transmission des champs de conscience ne serait donc pas différente, en essence, des théories de la gravitation universelle et des champs quantiques. Cette théorie de la transmission est également compatible avec la notion de « seuil » popularisée par Fechner. Avant que la conscience puisse apparaître, un certain degré d’activité, de mouvement et de « vie » doit être atteint. Ce degré est le « seuil » qui commande l’« apparition » de la conscience ; mais la hauteur du seuil varie selon les circonstances. Lorsqu’elle s’abaisse, comme dans les états de grande lucidité, l’être humain prend conscience de choses dont il serait inconscient à d’autres moments ; lorsqu’elle augmente, comme dans la somnolence, la qualité de conscience diminue.

La théorie de la transmission de la conscience entre en résonance avec toute une classe d’expériences qui, en revanche, sont difficilement explicables par la théorie de la production de la conscience par le seul cerveau. Il faut ici faire référence à ces phénomènes obscurs et exceptionnels rapportés à toutes les époques de l’histoire humaine, des phénomènes tels que les extases, les révélations religieuses, les guidances providentielles, les guérisons miraculeuses », les prémonitions, les apparitions télépathiques au moment de la mort de proches, les visions spirituelles et mystiques, et tout l’éventail des capacités intuitives, ou des impulsions créatrices.

Si l’on s’en tient à la théorie de la production, on ne voit pas comment quelques arrangements neuronaux pourraient soudainement « produire » de tels phénomènes étranges de la conscience. Selon la théorie de la transmission, ils n’ont pas besoin d’être « produits » — les conditions de leur apparition existent déjà en puissance, dans le monde transcendantal. Tout ce qui est nécessaire à leur « matérialisation » dans l’esprit est un abaissement des seuils neurologiques pour les laisser passer à l’intérieur de la conscience, et les moduler en adéquation avec les situations individuelles. Dans les cas de vision mystique, de conversion subite, de conduites providentielles, etc., il semble aux sujets qui en font l’expérience qu’une puissance extérieure, tout à fait différente de l’action ordinaire des sens ou de l’esprit, fait irruption dans leur vie, comme si celle-ci s’ouvrait soudain à des perspectives infiniment plus larges, plus vastes, plus profondes, où elle trouverait de nouvelles sources d’énergie et d’intellection. Le mot si ancien d’« inspiration » décrit bien cette impression d’un souffle ou d’une volonté submergeant la conscience. Toutes ces expériences, tout à fait paradoxales, inexplicables et dénuées de sens si l’on s’en tient à la théorie de la production, s’intègrent en revanche très naturellement dans le cadre de la théorie de la transmission. Il suffit de supposer la continuité et la contiguïté de la conscience individuelle avec une conscience océanique, une « mer mère » à l’origine de toutes les formes de conscience. Elle explique que des vagues exceptionnelles, ou même un tsunami de conscience, déferlent et franchissent les digues mentales que le cerveau met en place pour protéger sa stabilité.

Dans la plupart des grandes traditions philosophiques, le corps est considéré comme une condition essentielle à la vie de l’âme dans le monde sensible ‒ même si Platon va jusqu’à l’appeler le « tombeau de l’âme ». Après la mort, selon ces mêmes traditions, l’âme est cependant « libérée » et vit alors de façon purement spirituelle. La mort du corps, dit Kant, signale certes la fin de l’utilisation phénoménale des sens par l’esprit, mais elle est aussi le commencement d’une nouvelle existence. « La séparation d’avec le corps est la fin de cet usage sensible de la faculté de connaissance et le commencement de l’usage intellectuel. Le corps ne serait donc pas la cause de la pensée, mais simplement une condition qui en restreint l’exercice, et, par conséquent, il faudrait le considérer, sans doute, comme un instrument essentiel de la conscience sensible et animale, mais, par cela même, comme un obstacle à la vie spirituelle purei. » Pour ce qui est de la durée de toute espèce de vie, et notamment de l’espèce humaine, il propose d’invoquer « cette hypothèse transcendantale : que toute vie n’est proprement qu’intelligible et nullement soumise aux vicissitudes du temps, qu’elle n’a pas commencé avec la naissance et ne se terminera pas avec la mort ; que cette vie n’est qu’un simple phénomène, c’est-à-dire une représentation sensible de la vie purement spirituelle et que le monde sensible n’est qu’une image qui s’offre à notre mode actuel de connaître, et qui, ainsi qu’un songe, n’a pas en soi de réalité objective ; que, si nous pouvions intuitionner les choses et nous-mêmes comme elles sont et comme nous sommes, nous nous verrions dans un monde de natures spirituelles avec lequel notre seul commerce véritable n’a pas commencé avec la naissance et ne doit pas finir avec la mortii

Aujourd’hui, c’est principalement l’imagination quantitative qui balaye le monde. Les sciences nous obligent à considérer des échelles colossales de temps, d’espaces et de nombres. Elles réduisent en conséquence l’homme et la conscience à des proportions infinitésimales. Ceints de l’immense et indéchiffrable obscurité d’un univers, en son essence empreint de mystère, nous naissons et nous mourons, nous souffrons et nous luttons, sans que nous comprenions le sens de notre existence. Livrés à des guerres absurdes et sanglantes, à des crimes innommables, à des passions fugaces, plongés dans la plus noire ignorance, pris au piège de délires hideux et d’espoirs grotesques, l’humanité survit, siècles après siècles. Pour combien de temps encore ? La nouvelle « grande extinction », qui a déjà commencé, sera-t-elle la dernière que vivra cette Terre ? Quelques-uns d’entre nous continuent, dans ce chaos programmé, de servir avec constance des idéaux profonds, avec une foi inébranlable dans le fait que l’existence, sous quelque forme que ce soit, vaut encore mieux que le néant. D’autres en revanche, privés de toute certitude, se contentent de rester d’autant plus humbles qu’ils contemplent le prodigieux spectacle cosmique qui enveloppe de loin la petitesse humaine. Ils peuvent aussi être témoins de l’humilité des formes de vie les plus élémentaires. Tout ce qui vit d’une vie animale participe d’une sorte de patience ontologique, malgré toutes les formes d’adversité. Face à l’effort permanent pour vivre et persévérer dans leur être même, une immense compassion et un sentiment de solidarité remplissent le cœur de ceux qui voient le sort commun à tout ce qui vit et meurt. Des milliards de milliards de milliards d’êtres vivants luttent pour vivre et survivre avant de mourir, sans savoir le pourquoi de leur être, ni son sens ultime. Les animaux les plus minuscules eux-mêmes mènent en tout temps une vie héroïque, sans se poser la moindre question métaphysique. Ils vivent, ils meurent. Pourquoi ? Un esprit moderne, éclairé par quelque intuition subite, illuminé par le pressentiment de la continuité universelle de l’évolution, hésitera peut-être à tracer des lignes de séparation nette entre les différentes formes de vie, et à établir des hiérarchies électives, tant sur cette terre qu’à l’échelle des mondes. Si, quelque part dans l’univers, il est envisageable (en théorie) qu’une créature au moins, dûment libérée de toutes les contraintes apparentes de la matière et de l’énergie, puisse vivre éternellement, alors pourquoi pas toutes,in fine ? Il ne peut être interdit de rêver à ce rêve fou : l’immortalité pour tous les êtres, dans un monde éternel. Une telle foi putative en une immortalité universelle, si nous voulons nous y adonner, ne serait-ce que provisoirement, à titre d’expérience de pensée, exigerait une variété de points de vue et une richesse de conceptions si stupéfiantes que l’imagination (humaine) la plus débridée défaillirait et resterait confondue d’impuissance à en concevoir toutes les implications. Plutôt que d’affronter ces difficiles conjectures, nous préférons souvent les abandonner d’emblée, et nous renonçons à considérer les idées mêmes dont elles découlent naturellement. Nous délaissons plus aisément l’idée de notre propre immortalité, plutôt que d’accepter le défi intellectuel, spirituel et moral que poserait un univers incompréhensible, défiant radicalement les représentations humaines. La vie, la vie humaine, et la vie sur cette Terre, semble une chose bonne à une échelle raisonnablement abondante ; mais si tous les mondes extra-galactiques, tous les temps et les espaces cosmiques, devaient se révéler grouillants de formes de vies insoupçonnables, fourmillant d’essences inconcevables, nous verrions alors, enfin, à quel point notre monde « humain » est infiniment petit, provincial, étroit, limité, confiné, et, de ce fait combien l’esprit « humain » est condamné à rester, encore longtemps, infiniment au-dessous de ses possibilités.

Chaque nouvel esprit naissant sur cette terre apporte avec lui sa propre version du monde, sa propre représentation du point de vue de la place unique qu’il occupe dans l’univers, et sa propre façon de l’habiter et d’y participer. Toutes ces représentations, passées, présentes et à venir, venant de tous les êtres, se côtoient sur la toile infinie des ontologies possibles. Elles coexistent et ne se contredisent jamais — l’espace virtuel de mon imagination, par exemple, n’empêche en aucune manière les développement du vôtre. La quantité de conscience possible à l’échelle de l’univers tout entier, et aussi à l’échelle des univers qui suivront celui-ci après le Big Crunch, ne semble être régie par aucune loi analogue à celle de la soi-disant conservation de l’énergie dans le monde matériel. Tout est possible, en matière d’augmentation infinie de la conscience. La conscience totale de l’univers n’a pas à rester une quantité constante. Bien au contraire, on peut imaginer que son destin est de croître indéfiniment. Corrélativement, il ne semble y avoir aucune limite formelle à l’accroissement psychique des êtres vivants, à la progression non pas quantitative mais qualitative de leur « conscience ». Et, puisque l’être conscient, chaque fois qu’il se manifeste, s’affirme, s’étend et aspire à des formes de continuité de plus en plus intégratrice, « intelligente », « compréhensive », nous pouvons en inférer que la multiplication de toutes les sortes de vies dans l’univers, quelles que soient leurs formes, ne peut jamais épuiser la demande latente de vivre, ne peut jamais étancher la soif immanente du désir de vivre et de survivre. Les êtres vivants et conscients désirent leur propre continuation, ils veulent persévérer dans leur être, même si ce rêve leur semble sans espoir. Je me place ici du point de vue de tous les êtres individuels : tous, ils réalisent et apprécient en eux-mêmes leur propre unicité et la particularité spécifique de leur propre existence. Des panthéistes pourraient dire qu’à travers tous ces êtres, quels qu’ils soient, l’Esprit éternel affirme et réalise sa propre vie infinie. Des théistes diront que le « Dieu » a une capacité et un besoin d’amour si inépuisables que l’accroissement littéralement infini des vies créées et à créer fait partie du plan divin, lui-même non fixé, mais en constante et infinie évolution. La vision de ce « Dieu » est infinie, au sens littéral, elle est immanente en toutes choses et en tous les êtres. Sa sympathie pour le monde ne saurait jamais connaître saturation ou excès, puisqu’elle est consubstantielle à sa propre essence, qui, peut-être, est aussi la nôtreiii.

___________________________________

iKant.Critique de la raison pure.Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, p. 529

iiIbid. p. 529-530

iiiJ’ai repris dans ce texte, en les reformulant et les adaptant, nombre d’idées émises par William James. Human Immortality: Two Supposed Objections to the Doctrine. The Riverside Press, Cambridge, 1898

Vérités du « je »


« Vérité » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Ana al aqq (« Je suis la Vérité »). Cette fameuse formule de Ḥallāj lui valut d’être crucifié à Bagdad en 922. Diverses théories ont été émises quant au sens réel de ces trois mots. Qu’est-ce donc que « la Vérité » pour le soufi Ḥallāj ? S’agit-il de l’un des attributs de la Divinité ? La « vérité » est en effet citée comme étant le 11e nom de Dieu dans la liste d’Ibn Mâjda, et comme le 52e nom dans la liste de Tirmidhii. Ou bien, la « vérité » est-elle, non un attribut, mais son essence même ? La Vérité est-elle « la pure essence créatrice, l’absolue simplicité divineii » ? Bien avant que les théologiens musulmansiii aient commencé de porter attention au concept de vérité (divine), Platon, et à sa suite, les néoplatoniciens, dont Plotin, avaient développé une théorie de la vérité des intelligibles, et ils s’étaient mis en quête de la « véritable Intelligence ». « L’Intelligence, la réelle et véritable Intelligence (noûs), pourrait-elle se tromper et ne pas porter de jugements vrais ? Pas du tout. Comment serait-elle encore intelligence, si elle manquait d’intelligenceiv ? » La vérité n’est pas dans le monde des sensations et des objets. Dans les sensations, il n’y a point de vérité, mais seulement des opinions. Ce n’est point non plus dans les objets que l’on trouve les principes de notre jugement ; ces principes leur sont étrangers, et la vérité elle aussi leur est, en principe, étrangère. Les êtres vrais, ce sont les intelligibles. Il faut donc que la vérité se trouve seulement dans l’intelligence. Elle ne peut être ailleurs. « S’il n’y a point de vérité dans l’intelligence, une pareille intelligence n’est ni la vérité, ni la véritable intelligence, ni même une intelligence du tout. Or la vérité n’est pas non plus ailleursv. » Il ne faut donc pas chercher l’intelligible ni la vérité hors de l’Intelligence. « La vérité essentielle n’est pas accord avec autre chose, mais accord avec soi-même ; elle n’énonce rien qu’elle-même ; elle est et elle énonce son être même. Qui pourrait la réfuter ? […] On ne peut rien trouver de plus vrai que le vraivi. »

On peut en inférer que Ḥallāj n’a fait qu’énoncer la vérité même, la vérité consciente de soi, et il l’a énoncé en un pur cri du je’, d’un ‘moi’ absolument et divinement subjectif. « C’est le cri de l’homme qui se découvre, en sa conscience, ‘déifié’ par l’Esprit du Verbe (Roūḥ Nāṭiqah), devenu le ‘Hoūwa hoūwa’ [Lui lui], ‒ le ‘shāhid al āni’ [le témoin du Je], ‒ le témoin que Dieu s’est choisi actuellement pour Le représenter visiblement vis-à-vis de tout le reste de la création, ‘du dedans au dehors’ le Dieu qu’elle rayonnevii. » Ḥallāj avait d’ailleurs dit que le oūfī désigne Dieu « du dedans », quand toute la création ne le montre que « du dehors ». Louis Massignon l’interprète ainsi : « On soutint qu’au moment où le oūfī prononce des mots semblables [Ana al aqq], sa personnalité se trouvait annihilée, volatilisée, et que Dieu seul avait parlé par sa boucheviii. » L’annihilation vient de « la puissance transformante qui fait de son ‘Ana’ (je), le ‘Hoūwa’ (il, lui) de Dieu, à chaque instant, dans chacune de ses paroles ! » Comme on pouvait s’y attendre, cette théorie d’un « je » qui s’annihile en « Lui » ne pouvait que susciter la réprobation des théologiens qui se succédèrent. Pour Al Ghazāli, le cri ‘Ana al aqq !’ ne peut être qu’un reflet de la splendeur de l’un des Noms (en l’occurrence celui de Vérité). Ce reflet n’est qu’un voile lumineux, une illusion, due à l’exagération ou l’exaspération de l’ivresse amoureuse dans le cœur du mystique. Mais on ne saurait reconnaître là un transfert réel de l’essence divine, ou de l’un de ses attributs, dans la nature humaine.

Abd al Qādir al Kilānī (fondateur de l’ordre des Qādiriyīn) formula sa critique de façon plus fleurie, métaphorique et contournée. « La raison d’un des Sages [Ḥallāj] s’envola, un jour, hors du nid de l’arbre de son corps, et s’éleva jusqu’au ciel, ‒ où elle pénétra dans les légions des Anges. Mais elle n’était qu’un faucon d’entre les faucons de ce monde, dont les yeux sont chaperonnés. Or cet oiseau n’avait rien vu dans le ciel qu’il pût chasser, lorsqu’il vit briller la proie ‘J’ai vu mon Seigneur !’, et son éblouissement grandit […] Le faucon redescendit alors, en planant, enfouir sur terre ce qu’il avait pris, ‒ trésor plus précieux ici-bas que le feu au fond des mers. » En résumé, Ḥallāj avait seulement pris ce qu’il pensait être sa proie pour l’ombre (de ses illusions).

Pour sa part, Ibn ‘Arabī simplifia sa réfutation de la phrase de Ḥallāj, « Ana al Ḥaqq », en en modifiant la formulation même. Il proposa soit de faire précéder al Ḥaqq d’un autre substantif (Sirr, ‘le mystère’, le ‘subconscient’, le ‘subliminal’), soit de retirer l’article défini al (‘la’) de la forme ‘al Ḥaqq’ , pour ne garder que le mot aqq, sans article : « Non, je ne suis pas al aqq ! Je suis le mystère d’al aqq !Que dis-je, je suis aqq ; ‒ il y a une différence entre nous deux. Je suis l’essence de Dieu dans les choses ! Et qu’y a-t-il de visible dans la création, sinon notre essence, à nous deux ? » Le mot aqq écrit sans article dénote, non la Vérité, mais la vérité au sens d’« essence », au sens d’une « réalité » distincte du « Dieu-Vérité » (lequel serait exclusivement désigné par la formulation « al aqq »).Vérités, réalités ou mystères, les images créées dans leurs rêves par les hommes ont une existence réelle, extérieure à leur pensée, mais seulement si ces hommes sont de véritables « Sages ». Les pensées de ces vrais « Sages » se situent cependant sur des plans distincts, et sont donc loin de l’unité censée symboliser l’essence divine. On pourrait alors se demander pourquoi la Divinité serait supposée ne prendre conscience de Sa propre Vérité dans l’esprit d’un seul Sage (Ḥallāj), affirmant ainsi distinctement l’identité de la Vérité avec le ‘je’ du Sage, sans penser aussi la « vérité » de la totalité du reste de la création, c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas le ‘ana’ (le ‘je’) de Ḥallāj.

Trois siècles après Ibn ‘Arabī, la grande mystique espagnole Teresa de Ahumada sembla aller dans le même sens que ce dernier, sur la base de son expérience personnelle : « Il arrive aussi que Dieu, en un instant et d’une manière qui ne se peut exprimer, montre, en lui-même, une vérité qui par son éclat obscurcit en quelque sorte toutes celles qui sont dans les créatures ; et l’âme, en même temps, comprend clairement que lui seul est Vérité, et qu’il ne peut mentir. Cette parole du psaume, ‘Tout homme est menteurix’ est alors très bien comprise, et l’âme en a une intelligence plus parfaite que si elle l’eût entendue mille fois et elle voit que Dieu seul est véritéx. »

Mais si ‘Tout homme est menteur’, faut-il croire les vérités de Ḥallāj, ou bien de Teresa ? Faut-il même croire le psalmiste qui a dit que « tout homme est menteur » ?

______________________________________

iEdmond Doutté. Magie et Religion dans l’Afrique du Nord, 1909, pp. 199-203

iiLouis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al allāj, Paris, 1913, p. 174

iii« Ce sont des œuvres plotiniennes, traduites alors, qui ont vulgarisé cette idée qu’il faut donner ce nom d’al Ḥaqq au Créateur, pour des raisons qu’Abou Naṣr Al Fārābī résumera au siècle suivant, en termes où le néoplatonisme se colore de nuances probablement ḥallājiyennes. » Louis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al Ḥallāj, Paris, 1913, p.174-175

ivPlotin. Ennéades V, 5, 1

vIbid.

viIbid. V, 5, 2

viiLouis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al allāj, Paris, 1913, p.175

viii« L’ ‘unification’ ascétique du ‘moi’ prépare une sorte d’ ‘endosmose’ réelle de l’essence divine. Il est bien difficile de n’y pas voir ce ‘oloūl’, cette ‘incarnation’ du Créateur dans la Créature, cette ‘intrusion’ de l’Absolu dans le contingent que l’orthodoxie islamique a toujours repoussée, autant par arguments de logique pure que par tradition. » Louis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al allāj, Paris, 1913, p.176

ixPs 116,11 :  כָּל-הָאָדָם כֹּזֵב (kol-ha-adam kozev)

xThérèse d’Avila. Le Château intérieur, 6e Demeures, ch. 10.

Sidérant désir


« Désir sidéral » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Le verbe désirer vient du latin dēsīdĕrāre. Étymologiquement, dēsīdĕrāre vient de sīdus, « étoile », comme consīderāre. C’étaient là d’anciens termes employés par les marins et les augures. Desīderāre : « cesser de voir [les étoiles], constater l’absence de », d’où le sens de « désirer ; regretter (déplorer) la perte de ». Consīderāre : « examiner avec soin, avec respect ». Sīderārī, « subir l’action des astres », sīderātiō « position des astres [pour interpréter la destinée] ; sidération, action funeste des astres et surtout du soleil, insolation ». Un autre verbe de la langue augurale est contemplārī, qui correspond à une autre façon d’observer le ciel: le mot templum signifie « espace carré, délimité par l’augure dans le ciel, à l’intérieur duquel il recueille et interprète les présages. Il désigne par extension le ciel tout entier, mais aussi, sur la terre, un endroit consacré aux dieux, et spécialement le templei ». On « con-temple » le ciel. On est « sidéré » par les étoiles, on les « con-sidère » avec attention. Si on les perd de vue, si on les « dé-sidère », on les « désire ». Désirer les étoiles, est-ce les atteindre jamais ? Essor du désir vers l’immensément lointain, élan cherchant ce qui a toujours été déjà vu pour en percer les neufs et anciens secrets, volonté de voir la nuit à nouveau, pour comprendre ce qui en elle a changé et maintenant diffère. Recherche sans fin, mais « la joie de chercher est plus parfaite que la jouissance de trouverii. » Désir d’essence, avidité de la divination, goût de l’intelligence, appétence pour l’inintelligible, dépassant toutes les formes connues de la connaissance. Faim jalouse, attirée par ce qui se cache peut-être sous le voile des étoiles. Le « désir » se rend en arabe par le mot عشق, ‘ishq, riche de bien d’autres connotations. Il signifie par exemple l’amertume du désir chez la chamelle insatisfaite, ou encore la coloration jaunie (‘ashiqa) des branches coupées. Ḥallāj l’emploie dans une acception mystique, de préférence à maḥabba, « amour ». Mais ces deux mots ne sont pas incompatibles, et peuvent s’allier : al-maḥabba al-ʿashīqa (l‘« amour ardent ») dénote la passion de l’amant épris sans retour, absorbé entièrement en l’amour. Le « désir » le fait être et vivre seulement pour ce qui, en un sens absolu, le sidère. Bājezīd Bistāmī disait : « J’ai passé trente ans dans la quête, et lorsque j’ouvris les yeux au bout de ce temps, je découvris que c’était lui qui me cherchait ». Une nuit, il vit en rêve la Divinité, qui lui dit : « Que désires-tu, Bājezīd ? » « Ce que tu désires toi-même. » « Ô Bājezīd, tu es celui que je désire, comme toi, tu me désires. » Il disait aussi : « Combien de temps encore y aura-t-il entre toi et moi le Toi et le Moi ? »

_____________________________________

iAlfred Ernout et Antoine Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latin. Klincksieck. 2001

iiNasrâbâdî. Muntazam VIII, 7

Attention : Lévitation


« Lévitation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Suivant des traditions fort anciennes, variées et ininterrompues, le corps humain serait capable, chez certains individus, à certains moments, de se soulever dans l’air, et parfois de s’y mouvoir, sans appui visible, sans action d’aucune force physique. De nos jours, on appelle ce phénomène lévitation. Mais jusqu’au siècle dernier, bien d’autres termes ont été employés, comme suspension, ascension, vol extatique, ravissement corporel, extase d’élévation. Les traditions de l’Inde ancienne sur la lévitation des ascètes remontent bien avant le temps de Siddartha Gautama (plus connu sous le nom de Bouddha), lequel était fameusement capable de s’élever au-dessus de terre par l’effet de ses extasesi. Des ascètes de l’Inde moderne ont continué d’expérimenter le vol extatique, selon des témoignages variés de voyageurs occidentauxii. Les traditions du bouddhisme chinois rejoignent aussi celle du bouddhisme indien : l’ascète parvenu au quatrième degré de contemplation acquiert la faculté de s’élever en l’air, tout comme le faisait le Bouddha. Dans la tradition de la mystique musulmane, la croyance en la lévitation de l’ascète est aussi bien établie. Al-Gazzali rapporte des exemples dans son Minhāj al-Abidin. Le poète et mystique persan Jalāl al Din Rūmī cite des faits analogues dans son Mathnawī. On a attribué des prodiges comparables à Hallāj, selon Louis Massignon, dans sa monumentale étude sur ce mystique et martyr soufi. La tradition juive ne manque pas non plus de références sur ce sujet. Hénoch, d’après la Genèse, fut enlevé vivant de terreiii. Élie, cheminant en compagnie d’Élisée, monta au ciel dans un tourbilloniv. Quant à la tradition chrétienne, elle abonde de faits frappants et documentés. Des témoins ont vu saint Dunstan, archevêque de Cantorbery, enlevé jusqu’à la voute de la cathédrale, le 17 mai 988 (le jour de l’Ascension!), trois jours avant sa mort. Bien des personnages fameux de la chrétienté, comme saint Bernard, saint Dominique, saint François d’Assise, sainte Elizabeth de Hongrie, saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin, sainte Catherine de Sienne, saint François-Xavier, saint Ignace de Loyola, sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, saint Philippe de Néri, ont été cités par les historiens de la lévitation comme l’ayant pratiquée à des degrés divers, et selon des témoignages dûment consignés. Je n’en citerai ici qu’un seul, à titre documentaire, et que l’on pourra prendre pour ce qu’il vaut. Il concerne le fameux théologien Francisco Suarez (1548-1617) : « Je certifie moi, Frère Jeronimo da Silva, religieux de la Compagnie de Jésus, que j’ai écrit ce document sur l’ordre de mon confesseur le Père Antonio de Morales l’aveuglev, et que ce même Père m’a commandé de ne le communiquer ni le laisser lire, mais de le garder clos sous une enveloppe, portant défense absolue d’ouvrir le pli, si ce n’est après la mort de notre Père Francisco Suarez. Ainsi ai-je fait, parce que le dit Père me l’avait demandé, estimant que la sainteté du Père Suarez, dont les travaux ont apporté tant de lumière à l’Église de Dieu, ne doit pas rester cachée, et ajoutant que Dieu pourrait bien me retirer de ce monde dans une crise des infirmités dont je souffre. Ainsi, pour ces raisons, il me fit écrire ce papier, dans la forme que j’ai dit plus haut, et certifier avec serment tout ce qui suit : Un jour — il devait être deux heures après- midi — Don Pedro de Aragon me commanda d’avertir le Père Francisco Suarez de vouloir bien l’accompagner à Santa-Cruz,pour visiter le monastère. Et comme le Père m’avait recommandé de l’appeler quand ce personnage le désirerait, j »y allai aussitôt. Je trouvai, mis en travers de la porte, le bâton, que le Père avait coutume de disposer ainsi à cette heure-là. M’appuyant sur la recommandation même du Père qui m’avait prescrit de l’avertir, et ne trouvant pas son compagnon, j’enlevai le bâton et pénétrai dans l’appartement. La première pièce était obscure. J’appelai le Père : il ne répondit point. Et comme le rideau du cabinet de travail était fermé, par l’interstice laissé entre ce rideau et les montants de la porte, je vis une très grande clarté. Je soulevai le rideau et pénétrai dans le cabinet. Je vis alors une grande lumière qui partait du crucifix : elle aveuglait qui la voulait regarder : c’était comme quand le soleil se réverbère vivement sur des vitres, projetant des rayons très enflammés. Ainsi elle sortait du saint crucifix, de sorte qu’elle m’aveuglait, si je la regardais; et tel était l’éclat qu’elle projetait, que je ne pouvais rester dans la salle sans être ébloui par la lumière qui la remplissait. Cette lumière, jaillissant du crucifix, donnait sur le visage et la poitrine du Père Suarez. Et, à cette clarté, je le vis à genoux devant le crucifix, la tête découverte, les mains jointes et le corps élevé au-dessus du sol de cinq palmes en l’air, au niveau de la table où était le crucifix. En voyant cela, je me retirai ; mais avant d’être sorti, m’arrêtant tout saisi et comme hors de moi, je m’appuyai contre l’encadrement de la porte, où je restai environ le temps de trois credo. Puis je sortis, les cheveux hérissés comme les poils d’une brosse, et je me tins à la porte extérieure de la première pièce, tout hors de moi. A un grand quart d’heure de là, j’entendis du bruit au-dedans, et le Père, venant pour enlever le bâton de la porte, s’aperçut de ma présence. Je lui dis alors que ce seigneur était à l’attendre. Il me demanda pourquoi je ne l’avais pas averti. Je lui répondis que j’étais entré dans le cabinet et l’avais appelé, mais qu’il ne m’avait pas répondu. Quand le Père entendit que j’étais entré dans le cabinet, il me saisit par le bras, me fit rentrer dans la seconde pièce ; puis, joignant les mains, et les yeux pleins de larmes, il me pria de ne rien dire de ce que j’avais vu, du moins tant qu’il vivrait. »

Olivier Leroy (1884-1976), professeur agrégé et docteur de l’université de Paris, proche des philosophes Jacques Maritain et Jacques Chevalier, ami de Louis Massignon, a publié en 1928 une somme érudite sur la lévitation, qui est devenue un « classique » de l’histoire religieusevi. Citée par Gaston Bachelard dans L’Air et les songes (1943), elle connut une postérité inattendue avec Blaise Cendrars, qui en parla comme d’un « maître livre », et la mentionna abondamment dans son Lotissement du ciel (1949). Cendrars y mit drolatiquement en lumière celui qu’il appela « le nouveau patron de l’aviation », saint Joseph de Copertino (1603-1663), lequel représente en effet un cas absolument majeur, et jusqu’à présent irréfuté, de multiples lévitations en public. Parmi les témoins visuels des élévations de Joseph de Copertino, figurent le pape Urbain VIII, le prince Jean-Frédéric de Brunswick, ou encore Marie de Savoie, fille de Charles-Emmanuel et de Catherine d’Autriche. La bulle publiée en 1767 par le pape Clément XIII pour la canonisation de Joseph de Copertino fait mention des lévitations et des vols extatiques de ce saint.

J’entends bien que le thème de la lévitation puisse paraître inaudible, voire ridicule dans ce siècle hyper-matérialiste. Mais, assez ironiquement, c’est aussi un siècle où l’on est arrivé à faire « léviter » des trains entiers… Du point de vue anthropologique où je me place, on ne peut nier la permanence et la diversité des phénomènes de lévitation, observés sur une période d’au moins trois millénaires. Faut-il tous les considérer comme faisant partie d’une vaste supercherie, constamment répliquée à travers les âges ? Mais alors, il faudrait, en bonne logique, réfuter aussi une à une les traditions hindouiste, bouddhiste, juive, chrétienne, islamique qui en font part. Je ne me mêlerai pas de ce type de polémique. Je me contenterai de citer quelques conclusions de l’étude d’O. Leroy : « Suivant des traditions très anciennes et d’origines diverses, le corps humain peut échapper dans certaines circonstances, à la loi de la pesanteur […] L’hagiographie catholique, parmi des faits douteux ou même d’interpolation probable, présente un certain nombre de cas où les preuves de la réalité de la lévitation offrent les garanties qu’on exige habituellement de l’histoire. Ceux qui repoussent ces faits comme impossibles opposent à l’histoire un démenti qu’il leur appartient de justifier sur le terrain du réel, par les moyens ordinaires de la critique historique. Le procédé le plus efficace serait de choisir quelqu’un des cas les mieux établis (par exemple celui de Joseph de Copertino) et d’en montrer la faiblesse, en y révélant la fraude ou l’erreur. Ce travail n’a pas encore été tenté. Ceux qui assignent comme origine en la lévitation l’illusion des mystiques ou celle des témoins trahissent une connaissance superficielle de la question […] Le problème de la lévitation se pose dans des termes qui répugnent aux méthodes de la physique. En effet, la lévitation a pour antécédent constant des circonstances morales ; une manière de penser, de sentir et de vivre. La rencontre de deux ordres distincts, ‘cet effet qui excède la force naturelle des moyens qu’on emploie’ (Pascal), cette entorse brutale au principe de raison suffisante ne suggèrent point l’action d’une force naturelle inconnue, mais bien d’une cause hétérogène aux forces de la naturevii. »

Une grande extatique, Catherine de Sienne, donne les indications suivantes : « Bien que mortelle encore, l’âme jouit du bonheur des immortels et, malgré le poids de son corps, elle reçoit l’allégresse de l’esprit. Aussi maintes fois le corps est-il soulevé de terre, comme si le corps avait perdu son poids pour devenir léger. Cependant il n’a rien perdu de sa pesanteur ; mais comme l’union de l’âme avec Dieu est plus parfaite que l’union entre le corps et l’âme, la force de l’esprit soulève de terre le poids du corpsviii. »

Ce qui est vraiment extraordinaire, continue Catherine, c’est que l’âme ne se sépare pas du corps pendant cette union. La mort seule peut la séparer du corps, comme on le sait. Ce sont seulement les « puissances » de l’âme, à savoir la mémoire, la volonté et l’intelligence, qui le quittent. La mémoire n’est plus remplie que de la gloire, l’intelligence s’élève jusqu’à la vision de la vérité même, et la volonté, qui suit l’intelligence dans son envol, aime et s’unit à ce que l’œil de l’intelligence a vu. C’est une explication, qui en vaut bien d’autres.

________________________

iCf. E. Burnouf. Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien, tome 1, pp. 183, 250, 312 ; Hardy, Manual of Buddhism, pp 38, 126, 150

iiCf. Olivier Leroy. La Lévitation. Contribution historique et critique à l’étude du merveilleux. Ed. Valois, 1928. Réédité par Les Editions Jérôme Millon, 2022.

iiiGen 5,24

iv2 Rois 2,1

vLe Père Antonio de Morales o Cego (« l’aveugle »), né à Madère, était entré dans la Compagnie en 1575, âgé de dix-huit ans, à Coïmbre où il étudiait. Plus tard, dans toute la force de sa jeunesse, il enseignait la philosophie avec grand succès et venait même d’être désigné pour collaborer au Curso Conimbiricense , ou commentaire d’Aristote, du collège de Coïmbre, lorsque soudain, le 2 juillet 1598, au moment où il descendait de l’autel, il se trouva complètement privé de la vue. « Durant huit années, disait-il plus tard humblement, je sentais encore dans mon cœur quelques regrets involontaires de ne pouvoir plus dépenser ma vie au salut des âmes et au service de la Compagnie. »

viOlivier Leroy. La Lévitation. Contribution historique et critique à l’étude du merveilleux. Ed. Valois, 1928. Réédité par les Éditions Jérôme Millon, 2022.

viiIbid. p. 285-286

viiiLes Dialogues de Sainte Catherine de Sienne, Ch. LXXIX

La « Minne » de Hadewijch


« Minne » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Hadewijch, au centre de sa vie, mit la Minne. Ce mot thiois i signifie « amour » ‒ l’amour de l’âme. Plus précisément, la Minne dénote la pensée en amour, la pensée de la personne amoureuse envers la personne aimée. Pensée vivante, qui se renouvelle en permanence. Elle se distingue nettement de Lieve, cet autre mot thiois, qui signifie l’amour humain, charnel. La Minne, elle, vit dans l’intime de l’âme. La Minne est l’âme aimante même. Par anagogie, Hadewijch a vu que la divinité est, en essence, la Minne. Comme l’est aussi la substance de l’Esprit. Dans la langue de Hadewijch, pleine de vie, toute prégnante de Minne, abondent verbes substantifs, formes incisives, tournures nettes, envolées profondes, et acceptions larges, lourdes de tous les prolongements possibles, pour qui consent à s’y plonger. En son écriture, dominent passion, force, grandeur, beauté, fierté, noblesse, rigueur. Elle évite le doucereux, elle fuit le fade, tout ce qui sentirait les tiroirs de la sacristie, l’odeur des bénitiers vides. Hadewijch voit la fin de l’homme, non dans quelque « salut », mais dans la gloire même de la Minne, dans son âme unie à la Minne. Elle craint toujours de ne jamais la servir assez, de la manquer absolument, de ne pas l’étreindre entièrement. Elle ose donc le plus, l’immense et toujours plus encore, de peur d’offenser par trop de petitesse l’infini de la Minne. Ce service est austère, terrible, astreignant. La Minne a des exigences rigoureuses, infrangibles, irrémissibles. Hadewijch y revient ans cesse, elle s’en emplit, elle s’en nourrit, y cherche l’abondance, sans besoin de la vacuité, de la nudité de l’âme, qu’osera prôner, un siècle après elle, Ruysbroeck. La Minne demande un effort positif, puissant, sans relâche. L’âme doit vivre de la Minne, elle doit condamner et bénir, aimer et haïr, se fuir et s’unir, en restant toujours avec elle; elle doit mettre la Minne en chaque chose, et chaque chose en elle, en son lieu. Quelles que soient les dispositions de la Minne à son égard, l’âme y consentira. Elle aura à en souffrir ou à en jouir. Cela n’importe. Ce qui importe, c’est d’être avec elle. La Minne est excessive, virevoltante, imprévisible, fulgurante, transcendante, poétique. La Minne « se détourne de l’âme, fuit devant elle, sans qu’elle puisse l’atteindre, la jette en exil, la bannit au loin, la condamne à courir les aventures à sa quête ; la jette dans les chaînes ; ne s’approche d’elle, ne fait sentir sa présence que par moments fugitifs ; ne la rassasie que pour augmenter sa faim, ne l’apaise que pour la livrer à de nouveaux et plus effroyables orages, la blesse de ses traits, sans remèdes, l’accable de tout le poids de ses exigences, la pousse dans des dédales obscurs, dans les nuits sans lumière, dans les ténèbres sans issue; ouvre sous ses pas les abîmes, amoncelle dans son pays les ruines, la dévastation et la mortii ». Est-il vraiment nécessaire de citer ici l’anachronique Musset, mort six siècles après Hadewijch ?

Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglotsiii.

Les chants de Hadewijch sont-ils immortels ? Je ne sais, mais Musset en savait qui étaient, dit-il, « de purs sanglots ». J’en connais de Hadewijch qui sont de vrais brûlots :

« Souvent je crie à l’aide comme femme en gésine : aimé, quand vous viendrez, éperonnez-moi par un nouveau réconfort. Ainsi je puis chevaucher d’un trot altier et, béate, traiter mon aimé comme si nord, sud, est et ouest étaient entièrement sous mon empire. Mais me voici bientôt jetée à terre. Ah ! En quoi cela m’aide-t-il de parler de mon exiliv? »

L’exilée était-elle désespérée ? Évidemment non. Tout le contraire. Encore faut-il lire en son cœur l’au-delà de l’espoir. « La vie la plus haute et la croissance la plus rapide c’est de s’anéantir et de se perdre dans les souffrances de la Minne. Aux douceurs sensibles il y a plus de bassesse ; car en cela on est facilement vaincu et ainsi faillit la force du désir. Et ce qu’on ressent paraît si grand qu’on n’arrive plus à connaître la grandeur de la Minne et son Être parfait. Car lorsque le cœur et les sens inférieurs, qui sont vite remplis, sont touchés d’après notre affection sensible, ils sont comme un ciel dans les cieux, c’est ce qui leur semble. Et dans cette satisfaction ils oublient la grande dette de la Minne qui la leur réclame sans cessev. »

Un ciel dans les cieux ? Qu’est-ce à dire ? Serait-ce le troisième ciel de Paul ? Ou quelque ciel n°7 ou n°9, d’extatique et suprême élévation ? Ce sont là comptes d’apothicaires. Les cieux ne se comptent pas. D’ailleurs, je conjecture qu’il y a peut-être un million de cieux encore jamais vus de quiconque. Ou même, six cent trillions de trilliards ? De quoi se perdre en chemin, pour s’y rendre. « Celui qui veut explorer de bout en bout la Minne doit voyager loin : par sa vaste étendue, sa plus haute altitude, son fond le plus profond. Il devra distinguer les chemins par toutes les tempêtes. Celui-là découvre la merveille de la merveille la Minne, en s’engageant dans son étendue sauvage vi. » J’entends que les cris les moins espérés de Hadewijch se fondent toujours dans un chant d’abandon uni, confiant, total, dans un hymne d’espérance et de triomphe. L’oubli complet, le don total, la perspective de la souffrance, leur donnent un caractère grave, sévère. Hadewijch est forte plus que douce, austère plus que facile, elle n’est ni médiévale ni moderne, elle est en route vers des éternités non-sues.

Vivre avec la Minne, c’est vivre dans la lumière, dans la clarté, dans la vérité. Ces trois mots-là strient ses textes. Elle parle de vérité, en la vivant vraiment. Elle aime, et c’est pour elle souffrir; on ne peut aimer sans souffrir, dit-elle. La souffrance est inhérente à l’amour. L’âme toujours en cela souffre. Voici la raison qu’elle donne : c’est là, la loi de l’amour ; la souffrance stimule, élève, purifie, enflamme, elle empêche de se contenter de joies inférieures, elle tend constamment l’âme vers le seul but digne d’elle. L’âme doit souffrir, parce que la divinité elle-même souffre, et c’est assez de le savoir. La vie mystique, c’est vivre sachant cela. L’Humanité est en gésine, en travail, en souffrance. Vivre en la Minne, c’est vivre en progression, en croissance continuelle. On monte sans fin de degré en degré. On y côtoie des vertus, proche du sentiment de la Minne, au dessus du tumulte des choses et des actes. Elle a cette idée d’être la Minne même, qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Ce sont là des stades, quelques étapes. Dans les « visions » de Hadewijch, on distingue deux grands moments : il y a celui où l’âme est ravie en esprit, hors des impressions sensibles ; elle voit, elle entend, elle comprend ce qui lui est montré ; et il y a celui où elle tombe hors de l’esprit, dans une union pleine ; alors elle ne voit plus, elle n’entend plus, elle ne sait plus qu’une chose, c’est qu’elle s’est unie à la Minne. Elle voit l’essence divine en cette vie, ce qui, en théorie, ne se peut. Et pourtant, elle a vu l’entrée dans l’Un et la sortie de l’Un. Dans sa mémoire, résident la force, la gloire et l’éternité ; dans sa raison, demeurent la clarté et la vérité ; dans sa volonté, s’éploie l’amour de la douce Minne. Visions vigoureuses d’un cortège de reines aux manteaux à mille yeux, sous des palmes balayant la poussière des soleils et des lunes, entourés d’abîmes sans fond. Vouloir vivre la puissance et la gloire de la jouissance de l’abysse. Vouloir être Dieu avec Dieu. Certes, mais, il est fort peu d’âmes qui veulent vivre l’humain jusqu’à la fin, et diminuer la dette de l’humanité. Quelle dette ? Celle de l’être, doublée des intérêts de l’ignorance. Nous pouvons connaître en nous-mêmes la puissance de notre désir, et l’immensité de notre impuissance. Nous sommes sans lumière, l’esprit gourd et court. Notre être nous semble sans substance, sans constance, et notre intelligence sans vérité. Nous errons parmi les millénaires, malheureux et misérables, dépouillés de passé et d’avenir, en des pays toujours étrangers, sous des cieux vides. Cela, avant que la Minne rompe toute digue, avant qu’elle enlève l’âme hors d’elle-même et la touche intimement. Pas la moindre manie, pas la moindre folie ne ternit son teint médiéval. Un solide bon sens, un esprit acéré accompagnent au fil des jours la dame anversoise et mystique, si loin, si haut qu’elle aille. Aussi longtemps que la douceur dure en elle, elle est avec la Minne ; quand la douceur s’en va, l’amour s’enfuit et le champ reste sec et rude. Les sages anciens le savaient bien, qui ne cherchaient que la volonté de la Minne ; ils ne demandaient d’autre douceur que de reconnaître sa volonté, qu’ils fussent en haut, ou en bas. Mais s’ils éprouvaient de la douceur, il arrivait qu’ils s’y délectassent trop, ils s’y abandonnaient au point de tomber. L’âme est une route verticale, qui offre aussi un passage vers la liberté des profondeurs ; et ces profondeurs sont d’autres chemins vers d’autres libertés, vers des hauteurs qui ne peut être saisies, sauf si elles se donnent ; et si elles ne se donnaient pas tout entières, elles ne lui seraient pas assez. L’âme et l’abîme : deux absences en cheminement, qui veulent se trouver ! Dans l’une de ses visions, se rencontre cette image saisissante : « La Déité est si terrible, si implacable, dévorant et consumant sans merci. Enserrée dans le lit d’un petit ruisseau, l’âme, inondée, déborde et rompt soudain ses digues. Ainsi la Divinité a absorbé en elle toute l’humanitévii .» Elle est au-dessus de tout, sans être élevée, en dessous de tout sans être accablée, au dedans de tout sans être enveloppée, au dehors de tout et cependant en tout. Elle connaît donc son exil, n’y trouvant pas sa Minne amante. « Car [la Minne] est dans la hauteur de sa jouissance, et nous sommes dans la profondeur de notre déficienceviii ». Jouir, en thiois : ghebruken ; manquer : ghebreken. Au fond du fond, le ghebreken se rapporte au ghebruken absolu ; le manque humain est à la mesure divine de la Minne.

_______________________________________

iMinne (subst. féminin), mot commun au thiois (néerlandais médiéval) et à l’allemand, se rattachant étymologiquement au latin memini, mens, à l’anglais mind. Cf. Hadewijch. Lettres spirituelles. Genève 1972. Introduction par J.-B M. Porion, note 14, p. 19

iiSelon l’interprétation qu’en fait J. Van Mierlo. Revue d’Ascétique et de Mystique. N°19, Juillet 1924

iiiAlfred de Musset (1810-1857). Le Pélican.

ivHadewijch. Les Chants. Chant 9. Trad. Daniel Cunin. Albin Michel, 2022, p. 118

vHadewijch. Lettre XXX

viHadewijch. Les Chants. Chant 21. Trad. Daniel Cunin. Albin Michel, 2022, p. 157

viiHadewijch. Les Visions. Trad .G. Epiney-Burgard. Genève 2000, p. 72

viiiHadewijch. Lettre VI. Dans une autre traduction, celle de J.-B M. Porion, on lit : « Il est au sommet de la fruition et nous sommes dans l’abîme de la privation. ». Lettres spirituelles. Genève, 1972, p. 83

Vin sur vin


« L’ivre lune » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2022

Si vous voulez apprendre quelque chose sur le vin, acquérir des vues nouvelles, prodiguées par quelque gastronome, vous aurez beau feuilleter la Physiologie du Goût de Brillat-Savarin, retourner son livre dans tous les sens, « le lire à rebours, à l’envers, de droite à gauche et de gauche à droite », comme dirait Baudelaire, bon connaisseur en la matière, vous ne trouverez (selon ce dernier) que cette seule phrase, sèche comme un gosier abstinent : « Le patriarche Noé passe pour être l’inventeur du vin; c’est une liqueur qui se fait avec le fruit de la vigne. » C’est tout ! Du moins si l’on en croit le poète ! En réalité ‒ j’ai moi-même vérifié ‒, Brillat-Savarin fut, juste une petite goutte, légèrement plus prolixe ‒ d’une demi phrase, d’ailleurs consacrée à la bière! : « Le vin, la plus aimable des boissons, soit qu’on le doive à Noé, qui planta la vigne, soit qu’on le doive à Bacchus, qui a exprimé le jus du raisin, date de l’enfance du monde; et la bière, qu’on attribue à Osiris, remonte jusqu’aux temps au delà desquels il n’y a rien de certaini. » Comme on voit, c’est court, pas un mot sur l’ivresse ambrosiaque ou la béatitude bacchique du buveur… Rien, nada, nothing. Seule allusion au caractère divin du vin, ces trois noms : Noé, Bacchus, Osiris. Quel raccourci !

Brillat-Savarin ne brilla pas, ça va de soi, sur ce coup (à boire). Baudelaire, dans un inimitable style, en profita pour se gausser : « Je suppose qu’un habitant de la lune ou de quelque planète éloignée, voyageant sur notre monde, et fatigué de ses longues étapes, pense à se rafraîchir le palais et à se réchauffer estomac. Il tient à se mettre au courant des plaisirs et des coutumes de notre terre. Il a vaguement oui parler de liqueurs délicieuses avec lesquelles les citoyens de cette boule se procuraient à volonté du courage et de la gaîté. Pour être plus sûr de son choix, l’habitant de la lune ouvre l’oracle du goût, le célèbre et infaillible Brillat-Savarin, et il y trouve, à l’article Vin, ce renseignement précieux : ‘Le patriarche Noé… et cette liqueur se fait’. Cela est tout à fait digestif. Cela est très explicatif. Il est impossible, après avoir lu cette phrase, de n’avoir pas une idée juste et nette de tous les vins, de leurs différentes qualités, de leurs inconvénients, de leur puissance sur l’estomac et sur le cerveau. » L’ironie insistante, massive, sarcastique, du chantre des fleurs maladives ne doit pas nécessairement inciter à adopter d’emblée son jugement hâtif. Après tout, l’extraordinaire concision de Monsieur Brillat n’est-elle pas d’un immense effet rhétorique ? De ce suc rubescent, infini, divin, que pourrait-on dire réellement, qui vaille seulement une belle bouteille bien vieillie d’un bon cru? Tous les mots du monde n’épuiseraient pas la matière absolue de l’ivresse, dont les caves et les tonneaux de l’éternité ne sont pas vides.

Par contraste, c’est chez un soufi assoiffé, que je trouvai ces formules, gouleyantes, entêtantes, abondantes et envolées. Rūmī est à consommer sans modération :

« A chaque instant, il donne un vin nouveau à celui qui est ivre… Si tu bois du vin pur, sache que c’est comme boire de l’eau en rêve… Je suis cet homme ivre, dont le vin est caché… Nous sommes ivres, mais non du vin du raisin, nous sommes très loin de tout ce que tu peux imaginer… Le vin m’a rempli l’esprit de trouble, la suavité de tes lèvres répand la douceur, ô échanson caché !… L’ivresse vient du firmament en criant… Verse, verse de ce vin… Nous sommes devenus ivres, ô mon âme et mon monde… Pour moi, cet instant est l’échanson, le vin, la coupe, le tournoiement, et ta beauté se manifeste… Nous sommes anéantis par le vin, et le vin par nous… Toutes les gouttes de mon corps sont ivres, joyeuses, amoureuses du Vin de l’Invisible… Donne-moi du vin, libère-moi de la prison de ce monde… Mon état est tel que le vin est ivre en moi… J’ai attaché mon âme et mon cœur au vin… J’ai bu le vin de l’annihilation… Cet anéantissement vaut mieux que des millions d’existences… Il deviendra ivre et prendra notre nuit pour le jour… Il boit la première coupe enfiévré par l’amour, puis il rejette la coupe et perd la raison… Quand Il tend la main vers la coupe, de chaque néant il fait surgir l’ivresse… Il devient ivre jusqu’à l’éternité, il entre dans la mer, et la mer devient ivre… Aujourd’hui je ne suis pas ivre, je suis des milliers d’ivres… Tu es le vin et je suis de l’eau, nous sommes mélangés, et moi je suis caché, à cause de toi !… Cette coupe pareille à l’âme que tu tiens dans la main, pour l’amour de Dieu, ne l’enlève pas de la main des ivres… Rends-moi ivre et retire-moi des deux mondes… Tu viens dans la coupe et je te bois toi-même… Je suis ivre de l’ivresse de tes cheveux… Ceux qui ont perdu leur cœur ne sont ni ivres de vrai ni réveillés… Ce vin ouvrit les ailes de l’oiseau de l’âme… Si je suis fier, c’est d’âtre ivre de toi… Je suis plus enfiévré que le vin dans l’amphore… Quand ma raison pourra-t-elle boire le vin de l’amour ?… J’ai vu un songe, je l’ai oublié, mais je me suis réveillé ivre… Il verse tant de vin pourpre qu’il en fait un torrent qui détruit la demeure de la raison… Je me promène avec ivresse, avec la coupe de mon crâne, j’ai fait une coupe de vin, et je tourne ivre… Je suis enivré par toi, non par le vin ou l’opium… Si tu donnes à tous cette coupe de vin, tu rendras chaque atome du monde pareil à l’âme… Le hautbois du cœur, qui a bu tant de vin de tes lèvres, en a été enivré et s’est mis à crier… Ce soir nous sommes les compagnons de l’ivresse et de la lune… »

Allez! Encore un vers pour la route…

« Porte la coupe à mes lèvres, car enivré de toi j’ai perdu le chemin de ma bouche… »

_______________________

iJean Anthelme Brillat-Savarin. Physiologie du goût. Tome 1. Paris, 1841, p. 169

Une Vue d’Enfer


« Bougie rougie » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Un homme un peu trop joyeux, une sorte d’errant illuminé de sa seule lumière, brûlant comme un feu follet, consumé de petits incendies intérieurs, arriva un jour, en plein soleil de midi, devant les portes de l’Enfer. D’une langue ardente, il prononça ces mots : « Ô toi, Géhenne, qui emprisonnes tous ceux qui ont été bannis ; toi, qui reclus des rois morts et vains, des religieux fourbes et faux, des savants suffisants, des milliardaires crapuleux et captieux et combien de pauvres malheureux ! Tu tisonnes et tortures sans relâche les esprits damnés, tu es le feu qui dévore les âmes absentes et les cœurs indifférents. Tu es un poison terminal pour les plus subtiles essences, tu annihiles les vérités les mieux cachées; pour les substances animales et les essences vivantes, tu deviens le dernier creuset de la violence, tu infliges l’horreur des pires souffrances et tu assènes la certitude de la mort. Lorsqu’elle s’embrase, la flamme de ta passion fait fondre les liens mêmes les plus intimes des amants, elle grille allègrement leurs chairs. Que leur importe, d’ailleurs ! Le sais-tu seulement ? Les chaînes et les fers autour de leurs cous et celles qui enserrent leurs corps n’entravent guère les amants vraiment passionnés ! Pourquoi as-tu revêtu ce cuir de bourreau et as-tu agrippé ces instruments de dol ? Je ne sais le nombre total de ceux contre qui tu te déchaînes, ni le pourquoi de ta haine ! Voici que, dans ton amour trop incandescent pour des châtiments abominables, tout brûlant dans ton infernale antre, tu te consumes d’une soif toujours plus intense. Tu fais jaillir nombre d’amples flammes, sans jamais te mettre en repos ! Tu peux bien brûler perpétuellement, toi et tous tes congénères, tu ne seras pourtant pas de ceux qui se consument ! Tu es intérieurement calciné par tes désirs d’anéantissement, par ton besoin d’embraser et de tout dévorer d’indistincte manière, et tu vis encore. Te serais-tu rendu coupable d’avoir jadis volé le feu infini, par quelque ruse obscure, comme jadis le héros nommé « Gloire d’Héra » ? Voulais-tu librement pouvoir te brûler toi-même à l’instar de tous les vivants tombés en ton pouvoir, qui subissent passifs tes folles ardeurs ? Mais alors, qu’attends-tu pour te réduire enfin en cendres, avec tous les autres, pour toujours ? »

À ces mots, les portes de l’Enfer s’entrouvrirent ; un puissant appel d’air précipita l’homme et son feu de paroles dans l’immense fournaise ; c’était comme une courte vague océane soudainement avalée par les limbes abyssales de l’avenir. L’Enfer furieux prit la parole : « Je brûle de ma propre douleur ; mon tourment est aussi lourd que la masse des mondes. Je meurs de soif ; seuls ceux qui sont condamnés à brûler éternellement et à subir indéfiniment leur torture finale me rendent visite. Je suis épuisé, et mon être hésite entre deux extrêmes : un incendie de brûlures incandescentes et une glaciation mortifère. Je réduis l’homme, la vie et les pierres en cendres ; et moi, je suis consumé par ma propre terreur. Je ne crains pourtant personne, ni les dieux oublieux, ni les anges violents, ni les tyrans froids; ma peur vient de cette seule certitude : « toutes choses, à la fin des fins, périssent ». Donc moi aussi, sûrement je périrai. Déjà, quand quelque amoureux pousse un soupir ravi, je fonds aussitôt jusqu’au plus profond de moi-même, et presque jusqu’à en mourir d’envie. Je suis troublé par la peur de l’extase ; tout ce qui vit me parle, et ma langue parle aussi à tous, sauf aux croyants, bien sûr ! Et toi, qui t’adresses à moi comme si tu connaissais le fin mot du mystère ! Toi qui brûles d’une si maigre flammèche, comme un misérable monceau de suif, comme une bougie rance et rabougrie, tu ne trouveras jamais le bout de ta mèche dans ton feu étroit et tremblant ! Retire-toi de devant ma face ! Ce n’est pas ta place. Va-t-en ! Tu n’es que poussière, ombre et vide. »
L’homme, ainsi cinglé, dépité, s’en alla. Il se présenta devant un Sage. Il lui raconta sans détour cette histoire de feux, de brûlures, de cendres et d’incendies. Le Sage lui dit: «L’Enfer est immanent au monde, et il en émane en permanence. Les créatures qui s’y trouvent sont entièrement destinées à la consumation ; pourtant, bizarrement, aucune d’entre elles ne craint de périr, elles se pensent vouées à l’éternité. Souvent, elles souffrent de maux hurleurs. Elles sont aussi affligées de muettes et indicibles douleurs, pour lesquelles la mort semble le seul remède, l’opium extincteur de conscience. A l’occasion, elles se voient gelées par un froid vitrifié, ou bien, elles bouillonnent de chaleurs innommables. Toujours elles restent attirées par un amour ancien du monde et de la vie. Mais, qu’est-ce que ce monde, en vérité, sinon un endroit sans loi ni lieu !» Toutes les souffrances font face à son éminent et immanent mensonge. Quelle effrayante, imbécile et absurde dérision ! Qui se consacre sans distance à ce monde-ci, et même s’il en appelle, pour se donner le change, à quelque Platon ou quelque Kant que ce soit, il n’en tirera pas en récompense le moindre cafard, vif ou mort, ni le cri d’un quark, ni même une évanescente illusion ! Tant qu’il reste en deçà de son seuil, comme un moineau blessé, ou même le survolant, tel un faucon hautain, il se limite à son insouciante cécité, aveugle à tout indice, négligeant toute annonce, balayant tout renoncement. Il ne sait pas encore, le malheureux !, que tout ce qu’avec soi, l’on n’emporte pas sous terre, en enfer, ou dans les cieux empyrées, appartient à jamais à ce monde fugace, et non à la Vérité à venir.

___________________________

Cf. le Musibatnama de ‘Attār.

Quelque chose en lui fait écho


« Compilation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« Les grands mystiques, qui sont les seuls dont nous nous occupions, ont généralement été des hommes ou des femmes d’action, d’un bon sens supérieur : peu importe qu’ils aient eu pour imitateurs des déséquilibrés, ou que tel d’entre eux se soit ressenti, à certains moments, d’une tension extrême et prolongée de l’intelligence et de la volonté ; beaucoup d’hommes de génie ont été dans le même cas. Mais il y a une autre série d’objections, dont il est impossible de ne pas tenir compte. On allègue en effet que l’expérience de ces grands mystiques est individuelle et exceptionnelle, qu’elle ne peut pas être contrôlée par le commun des hommes, qu’elle n’est pas comparable par conséquent à l’expérience scientifique et ne saurait résoudre des problèmes. Il y aurait beaucoup à dire sur ce point […] William James déclarait n’avoir jamais passé par des états mystiques ; mais il ajoutait que s’il en entendait parler par un homme qui les connût d’expérience, « quelque chose en lui faisait écho ». La plupart d’entre nous sont probablement dans le même cas. Il ne sert à rien de leur opposer les protestations indignées de ceux qui ne voient dans le mysticisme que charlatanisme ou folie. Certains, sans aucun doute, sont totalement fermés à l’expérience mystique, incapables d’en rien éprouver, d’en rien imaginer. Mais on rencontre également des gens pour lesquels la musique n’est qu’un bruit ; et tel d’entre eux s’exprime avec la même colère, sur le même ton de rancune personnelle, au sujet des musiciens. Personne ne tirera de là un argument contre la musique. Laissons donc de côté ces négations, et voyons si l’examen le plus superficiel de l’expérience mystique ne créerait pas déjà une présomption en faveur de sa validité. Il faut d’abord remarquer l’accord des mystiques entre eux. Le fait est frappant chez les mystiques chrétiens. Pour atteindre la déification définitive, ils passent par une série d’états. Ces états peuvent varier de mystique à mystique, mais ils se ressemblent beaucoup. En tout cas la route parcourue est la même, à supposer que les stations la jalonnent différemment. Et c’est, en tout cas, le même point d’aboutissement. Dans les descriptions de l’état définitif on retrouve les mêmes expressions, les mêmes images, les mêmes comparaisons, alors que les auteurs ne se sont généralement pas connus les uns les autres. On réplique qu’ils se sont connus quelquefois, et que d’ailleurs il y a une tradition mystique, dont tous les mystiques ont pu subir l’influence. Nous l’accordons, mais il faut remarquer que les grands mystiques se soucient peu de cette tradition ; chacun d’eux a son originalité, qui n’est pas voulue, qui n’a pas été désirée, mais à laquelle on sent bien qu’il tient essentiellement : elle signifie qu’il est l’objet d’une faveur exceptionnelle, encore qu’imméritée […] Nous reconnaissons pourtant que l’expérience mystique, laissée à elle même, ne peut apporter au philosophe la certitude définitive. Elle ne serait tout à fait convaincante que si celui-ci était arrivé par une autre voie, telle que l’expérience sensible et le raisonnement fondé sur elle, a envisager comme vraisemblable l’existence d’une expérience privilégiée, par laquelle l’homme entrerait en communication avec un principe transcendant. La rencontre, chez les mystiques, de cette expérience telle qu’on l’attendait, permettrait alors d’ajouter aux résultats acquis, tandis que ces résultats acquis feraient rejaillir sur l’expérience mystique quelque chose de leur propre objectivité. Il n’y a pas d’autre source de connaissance que l’expérience. Mais, comme la notation intellectuelle du fait dépasse nécessairement le fait brut, il s’en faut que toutes les expériences soient également concluantes et autorisent la même certitude. Beaucoup nous conduisent à des conclusions simplement probables. Toutefois les probabilités peuvent s’additionner, et l’addition donner un résultat qui équivaille pratiquement à la certitude. Nous parlions jadis de ces « lignes de faits » dont chacune ne fournit que la direction de la vérité parce qu’elle ne va pas assez loin : en prolongeant deux d’entre elles jusqu’au point où elles se coupent, on arrivera pourtant à la vérité même. L’arpenteur mesure la distance d’un point inaccessible en le visant tour à tour de deux points auxquels il a accès. Nous estimons que cette méthode de recoupement est la seule qui puisse faire avancer définitivement la métaphysique. Par elle s’établira une collaboration entre philosophes ; la métaphysique, comme la science, progressera par accumulation graduelle de résultats acquis, au lieu, d’être un système complet, à prendre ou à laisser, toujours contesté, toujours à recommencer. Or il se trouve précisément que l’approfondissement d’un certain ordre de problèmes, tout différents du problème religieux, nous a conduit à des conclusions qui rendaient probable l’existence d’une expérience singulière, privilégiée, telle que l’expérience mystique. Et d’autre part l’expérience mystique, étudiée pour elle-même, nous fournit des indications capables de s’ajouter aux enseignements obtenus dans un tout autre domaine, par une tout autre méthode. Il y a donc bien ici renforcement et complément réciproquesi. »

Il n’y a rien de tel, en effet, que l’expérience, pour faire avancer la connaissance. Quiconque a fait une telle « expérience » pourrait donc, en théorie du moins, être habilité à s’avancer publiquement, sans crainte du qu’en dira-t-on, et contribuer à tisser, de son propre et unique point de vue, la toile nécessairement infinie des prolongements probables de ce types d’expérience, en les ornementant si possible d’hypothèses nouvelles ‒ au cas où les discours anciens et les gloses admises ne lui sembleraient pas s’élever à la hauteur des enjeux philosophiques, théologiques et anthropologiques soulevés par ces expériences mêmes. Il suffit, pour continuer de tisser cette toile faite d’expériences et d’idées, de travailler de façon critique, et synthétique. De façon critique, en ne se payant pas de mots vides et de formules toutes faites. De façon synthétique, en collectant toutes sortes d’indices et de déductions, à partir d’autres expériences vécues, relativement similaires, visiblement analogues, et effectivement comparables, lesquelles ne demandent qu’à être extraites du très vaste trésor de la mémoire humaine. Ce trésor s’est composé progressivement, depuis des millénaires. Je citerai bien sûr, à titre d’exemple, les Textes des Pyramides, dont la datation avérée remonte à plus de cinq mille cinq cent ans, et les textes védiques, en Inde ancienne, presque aussi anciens. Dans les deux cas, la tradition orale fut longtemps le moyen privilégié de leur transmission. Il est donc vraisemblable que les intuitions, les visions et les expériences mystiques dont ces textes témoignent, ont une origine beaucoup plus ancienne encore.

Je voudrais ajouter qu’il n’y a aussi rien de plus étonnant et de plus stimulant, pour qui se livre à ce travail de compilation transversale par-delà les millénaires, que d’observer les étranges convergences, les surprenantes coïncidences, dont d’innombrables témoignages fourmillent, dans toutes les cultures, toutes les civilisations, toutes les traditions. J’aimerais, un jour, produire mon propre compendium des expériences extatiques les plus significatives, accompagnées de commentaires ad hoc visant à leur mise en comparaison critique. Je suis bien conscient que de nombreuses autres anthologies ont déjà été proposéesii. Mais le plus important, dans des domaines qui se situent à la marge extrême de la conscience humaine, est le « point de vue » adopté ‒ en parfaite connaissance de cause. Sa singularité même est porteuse d’universalité.

______________________________________

iHenri Bergson. Les deux sources de la morale et de la religion (1932)

iiJe n’en citerai ici qu’une, celle de Martin Buber. Confessions extatiques. (1989)

Transes extrêmes


« Transe » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Les expériences de transe collective offrent une variété d’exemples a priori fort hétérogènes, si on les considère selon leurs origines géographiques, les cultures et les civilisations qui les ont engendrées, et les périodes historiques concernées i. La question que l’on pourrait se poser, cependant, est celle de l’existence d’une éventuelle constante anthropologique, d’une essence commune qui transcenderait les particularismes et les manifestations spécifiques. Pour le formuler autrement, que pourraient avoir en commun, par exemple, le culte de Mithra d’origine perse, les Dionysies et les Mystères d’Éleusis en Grèce, le culte des Cabires d’origine phénicienne, le culte de Cybèle et d’Attis, les Mystères de Samothrace, les Bacchanales romaines, le culte d’Isis (venu d’Égypte, mais n’ayant que peu à voir avec la déesse à laquelle il emprunta son nom), etc. ?

Pour tenter une approche de cette question, je voudrais évoquer le cas d’une confrérie religieuse de l’islam marocain, les ‘Aïssaoua, pour laquelle la transe collective joue un rôle central, et dont les pratiques pourraient paraître extrêmes. Un voyageur allemand nommé Von Maltzan a décrit en détail une cérémonie ‘Aïssaoua ayant eu lieu à Marrakech au milieu du 19e siècle : « Tout d’un coup, au plus fort des chants et des cris, accompagnés de tamtams et de tambours frappés en cadence, se lève un des frères de l’ordre qui commence la danse religieuse (Ishdeb). Ce sont des mouvements réguliers du haut du corps, d’abord lents, puis de plus en plus rapides, à la fin convulsifs. Au début, oscillations rythmiques de la partie supérieur du corps et de la tête, et inclinations très profondes et rapides […] Alors le vertige s’empare de l’ ‘Aïssaoua épuisé, l’écume vient sur ses lèvres, les yeux sortent de leurs orbites, roulant des regards de fou, et le fanatique danseur tombe à terre en trébuchant : il est parvenu à l’extase bienheureuse […] Bientôt les autres ‘Aïssaoua de roulent par terre en un sauvage désordre, poussant des cris effrayants qui n’ont rien d’humain, ressemblant tantôt au grognement du sanglier, tantôt au rugissement du lion. Plusieurs pareils à des fauves grincent de leurs dents d’où coule une écume blanchâtre. Dans leurs mouvements confus et menaçants, on dirait qu’ils vont mettre en pièces les assistants. Alors on apporte un grand plat, que le mokaddem qui préside la cérémonie découvre. Le plat est rempli de serpents, scorpions, crapauds, lézards, mélange de bêtes venimeuses ou repoussantes. A peine le mokaddem a-t-il ôté la couvercle du plat, que les fous furieux se précipitent sur cette nourriture immonde et vivante avec l’avidité de carnassiers affamés, et en un instant tout est déchiré en englouti. Aucune supercherie. Je vois les reptiles mâchés par des dents puissantes, et au coin de la bouche des frères apparaît la salive teinte du sans des serpents et de l’humeur visqueuse des scorpions. Ce repas écœurant est suivi d’un autre plus dangereux peut-être. On apporte un plat de verre brisé, d’aiguilles, de feuilles de cactus, dont le contenu est aussitôt avalé par les frères. J’entends craquer le verre sous la dent et le suc des feuilles des cactus coule sur les jouesii. »

Comment interpréter ces pratiques ? Par le sentiment extatique d’une union absolue avec toutes les sortes de vie et d’êtres, et en particulier avec les formes les plus « immondes » et les plus « repoussantes » ? Il me vient à ce propos le souvenir de Catherine de Gênes (1447-1510), une mystique et extatique génoise, qui, lorsqu’elle soignait les malades à l’hôpital, « nettoyait le mieux possible leurs ordures et leurs saletés. Si l’estomac se soulevait devant des choses répugnantes et qu’elle sentait venir le vomissement, aussitôt elle se mettait cela en bouche pour vaincre ces rébellions de sa sensibilitéiii».

Je pense qu’il s’agissait, pour Catherine de Gênes comme pour les ‘Aïssaoua, de donner un signe fort de leur perception d’une unité absolue de toutes choses dans le monde. Pas de dualisme. Pas de multiplicité. Pas de différences. Il n’y a plus que l’un, en essence. Et l’extrême, la voie extrême, est la voie la plus sûre vers l’un.

______________________________________

iPour s’en faire une idée on consultera par exemple : Walter Burkert (trad. Alain-Philippe Segonds), Les cultes à mystères dans l’Antiquité, Les Belles Lettres, coll. « Vérité des mythes », 1992 ; Jean-Pierre Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne, Paris, Le Seuil, 1990 ; Francesco Massa, Les cultes à mystères dans l’Empire romain: païens et chrétiens en compétition, les Belles lettres, coll. « Mondes anciens », 2023 ; Robert Turcan, Les cultes orientaux dans le monde romain, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Histoire », 1992

iiVon Maltzan. Drei Jahre im Nordwesten von Afrika, Leipzig, 1868, t. IV, p. 276 ss. Cité par Edouard Montet. « Les Confréries religieuses de l’islam marocain ». Revue de l’histoire des religions. Tome 42, Paris, 1902, pp. 9-10

iii« Avec grand zèle Catherine s’acquittait de tout ce qui lui était confié. Elle portait secours aux malades et aux pauvres, elle nettoyait le mieux possible leurs ordures et leurs saletés. Si l’estomac se soulevait devant des choses répugnantes et qu’elle sentit venir le vomissement, aussitôt elle se mettait cela en bouche pour vaincre ces rébellions de sa sensibilité. Elle s’emparait des hardes des malades pleines de vermine et de saleté, elle les rapportait chez elle et après les avoir nettoyées fort proprement elle les leur reportait. Elle mettait tout son soin à ce travail, et chose remarquable, à nettoyer tant de saletés, jamais il n’en vint sur elle. Elle servait les malades d’un cœur fervent, tant pour l’âme, en leur rappelant les choses spirituelles, que pour le corps. Jamais elle ne fuyait un malade si répugnant que fût l’aspect de son mal ou l’odeur de son haleine. » Vie et doctrine de Catherine de Gênes, par Cattaneo Marabotto (1551)

La petite musique de la mutité


« Un feu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2023

En prononçant l’un des « noms » de la Divinité, ou en désignant quelques-uns de ses attributs, que croit-on avoir saisi ? Il en est tant d’autres, une infinité sans doute, parfaitement imprononçables, en quelque langue que ce soit. On met des mots sur ce que l’on ne comprend en rien. Comment s’en étonner ? On ne se comprend déjà pas soi-même. On ne sait pas encore ce qui est caché au plus profond de son propre esprit. Quelle intelligence peut-on donc avoir à propos de ce que tel ou tel a pu voir et même comprendre, lors de telle ou telle extase, par grâce advenue, mais qui reste absolument hors de toute vision partagée et de toute compréhension commune. On dit, cependant, que l’extatique reçoit dans l’extase la révélation de sa liberté infinie. En l’admettant, cette révélation est-elle communicable ? L’extase, dès l’origine, se définit comme une « sortie » du corps, et une entrée dans des mondes autres. Peut-être même, après un long voyage, est-elle une présentation de l’âme devant le mur du mystère. Il n’est pas question alors de se contenter de quelque « enthousiasme », au sens de l’étymologie grecque (la pénétration « dans » le Dieu). La muraille est considérable, les fosses profondes. Ce que l’on lit parfois à ce sujet, la « respiration du souffle incandescent », ou « l’union d’amour avec l’amour même », sont des métaphores approximatives, des images de circonstance. Mais il faut encore des mots et des tropes, quoique imprécis et vaporeux, pour évoquer l’ineffable, sinon pour en saisir l’essence. Des extatiques ont dit leur impression d’avoir été « créés à nouveau ». Une nouvelle naissance. L’ascension de l’âme vers la Divinité, la fusion en elle. A la vérité, ce ne sont encore que des représentations, des figures de style. Elles ne décrivent en réalité que des commencements, non des fins, tout comme la naissance, l’ascension, la fusion : ce ne sont que de simples coups, au commencement de la pièce, dans le théâtre des temps, avant même que le rideau ne soit levé, et que les murmures se soient tus. Il a été dit aussi que l’extase, quoique par nature ineffable, est l’expérience de se voir devenir une « unité » au sein de laquelle ne pénètre plus de « dualité ». D’un point de vue critique, le un, le deux, paraissent pourtant des métaphores assez pauvres en sens. Certes, Pythagore, Parménide, Platon etc. furent nombreux à parler (philosophiquement) de l’Un. Il y a par exemple l’Un qui « est », mais qui n’est pas l’Un qui est « un », etc. Il est curieux de voir l’Un être la source de de multiples discours. Et une fois lancés, on ne s’arrête plus. Ainsi, de l’Un qui est et qui est aussi un, on peut aisément déduire, par différentes méthodes, le Deux, puis le Nombre, et l’Infini même. De là on induit une forme de transcendance des nombres. Par exemple, le nombre π est dit être (mathématiquement) « transcendant ». Il est aussi, en un sens, infini, au moins par la suite de ses décimales. Mais foin des mathématiques. Revenons à la philosophie, en prenant garde à la sophistique. Dire que la dualité est séparée de l’unité, et qu’elle n’y pénètre pas, c’est à la fois, selon diverses perspectives, une évidence, une incongruité et un blasphème. On pourrait aussi dire que seul celui qui est parfaitement uni peut comprendre le désuni, et l’unir à lui. Pour penser cela, il faut savoir cependant que celui qui est parfaitement uni est, en lui-même, moins une unité froide qu’un feu dévorant. Quand ce feu prend dans l’âme, il faut dire comment il fait traverser les mondes, comment avec lui l’on survole les origines et les fins, comment l’on gravit les cimes, comment l’on dépasse les nuits et les jours. Dans ces flammes-là, on goûte ce qui n’était pas encore, on voit ce qui n’existait pas, on comprend tous les livres, passés et à venir, on descend au fond de ce qui est sans fond, on voit l’âme nue, sans amour, l’esprit nu, sans forme, la nature nue, sans être. On va jusqu’au seuil des portes les plus profondes, noyées dans une lumière adamantine, et l’on sait que leur épaisseur se tait. Il y a un temps pour tout, et c’est pour cette raison que l’on peut parfois en témoigner. Les forces, obscures ou éclatantes, les convolutions cosmiques, les champs des mondes, il faut songer à leur puissance, à leur finalité, à leur raison d’être. Alors seulement, l’on pourra mesurer l’inanité des équations, les limites de la raison, et les comparer à la multiplicité des singularités.

En s’élevant à sa propre multiplicité, sidéré par d’élusives unicités, le Moi, résolument extatique, absolument libéré, sans peur, se sépare du langage et de la mémoire ‒ mais pas de l’intelligence ni de la souvenance. Je n’ai guère ici de goût pour ciseler des phrases audacieuse, ou des vers aux rimes internes, je ne cherche pas l’extravagance des mystères. Je ne prétends pas escalader des Olympes embouteillées, je ne cherche pas à entasser métaphore sur métaphore, pour en faire des monticules de parole, je ne cherche pas à surmonter les sommets inaccessibles de l’impensable. Je me contente de ce petit (et multiple) Moi, que je connais un peu, avec ses caves immenses et sombres, ses voûtes humides, ses soleils tardifs. Ce Moi pourrait, devant sa fin même, citer Hiérothéos, dont les paroles furent rapportées par un certain Syrien, nommé Étienne Bar Soudaïlii : « Il me semble convenable d’exprimer sans paroles et de comprendre sans reconnaissance ce qui est au-delà des paroles et de la reconnaissance ; je n’entends par là rien d’autre que le silence secret et le repos mystique qui détruit la conscience et dissout les formes. Cherche donc, dans le silence et le secret, cette union parfaite et originelle avec le bien primitif et essentiel. » Les rieurs diront : pourquoi écrire ou parler, alors, si le silence et le secret doivent être posés en préalable ? Parce que, répondrai-je, au regard de la multiplicité essentielle dont le Moi se constitue, le silence et le rire, le secret et le dévoilement, la parole et la mutité, sont autant de moments vers l’avant, et cela sans limites de temps ni de possibilités. Ni la multiplicité ni l’unité ne sont menacées par l’Autre ou le Même, elles sont elles-mêmes des catégories dont on n’aperçoit pas les limites. L’unité du Moi et du Monde se révèle sans limite, de par toutes les multiplicités qu’ils engendrent. Cette unité, d’ailleurs, si elle est absolue, il faut comprendre qu’elle est aussi solitude, absolue solitude : elle est « la solitude de celui qui est sans limitesii ». Le Moi est sans limites, et, dans cette infinie absence de limites, il ne peut s’unifier ni avec les autres, ni avec les mondes, ni avec l’Autre même. Dans sa solitude, il n’a en essence rien de commun avec eux. Il n’y a pas de communauté possible de nature entre son propre état « sans limites » et ce qui, en l’Autre aussi, se trouve être « sans limites ». Ce qui est sans limite est sans commune mesure, et donc sans commun langage. L’on tient en effet pour admis que le langage, par définition et en pratique, est ce qui permet de « communiquer », de « mettre en commun ». Si le langage humain s’est développé en fonction des besoins de communautés humaines, il ne permet de ne décrire que ce qui est commun, non ce qui est singulier. Comment dire avec des mots communs ce qui est le plus personnel, le plus unique, le plus idiosyncrasique ? L’expérience de l’extase, par exemple, celle qui a été rapportée maintes fois, au long des millénaires, dans toutes les langues, dans toutes les cultures, dans toutes les civilisations, représente une sorte d’héritage collectif, une souvenance immanente, et elle est en cela « commune », parce qu’elle est peut-être même inscrite profondément dans l’ADN humain. Pourtant elle n’est jamais elle-même, en tant que telle, une expérience commune ou collective. Elle ne peut jamais être qu’absolument personnelle, singulière, unique, et in fine silencieuse. Dans un texte adressé à des mystes, destinés à faire l’expérience de l’extase, il est dit, pour les préparer : « Tu verras d’abord comme les dieux te regardent et se ruent vers toi. Mais toi, pose aussitôt l’index sur tes lèvres et dis : Silence, silence, silence, ‒ symbole du Dieu vivant et impérissable ‒ protège-moi, silence ! » Le silence est un symbole protecteur. Pourquoi ? En restant silencieux devant le Divin, on peut encore penser qu’il viendra peut-être établir en nous sa demeure. Mais si nous disons à haute voix : « Seigneur, Seigneur », il est sûr que nous l’avons déjà perdu. Parole de sagesse ancienne ! Les véritables extases, aucune langue ne peuvent les effleurer ; elles constituent un trésor commun à toute l’humanité, mais on ne peut rien en dire, en réalité. Le silence et l’obscurité devraient régner dans ce temple-là. D’innombrables documents écrits, pourtant, témoignent de la variété des occurrences et des expérience extatiques en multipliant les mots et les images. Ils ont été produits par des être humains, certes gratifiés de l’expérience la plus haute qui soit dans ce bas-monde, mais qui n’ont pas supporté leur solitude vis-à-vis de l’indicible, de l’ineffable. Ils sont redescendus de leur solitude la plus élevée, la plus absolue, vers un monde fini, où les paroles se multiplient, où fourmillent les échanges et les chaînes. L’Illimité ne se peut dire ; comme il n’a pas en soi de limites, tout mot déjà le contraint, tout concept l’érafle, et toute figure le défigure. Dans l’Illimité, on ne trouve pas d’« un », de « deux », de « trois », ni de multiplicité ; on n’y rencontre pas non plus de Toi, de Moi, de Lui, d’Eux ou de Nous. Dès que l’on profère un mot à son sujet, on retombe dans le marécage du langage, avec ses rimes riches et ses rythmes pauvres. Avec des mots, on ne peut dire l’autre de la chose même. L’extatique continue, malgré tout, de vouloir dire, malgré les impuissances et les balbutiements. Il veut recréer, avec des mots, une sorte de souvenance, une trace mémorielle, de ce qu’il a vécu en un temps et en un lieu. Il veut transformer cette unité jadis entrevue, puis laissée à son impossibilité, en une possible unité des autres multiplicités qui, elles, abondent en tous temps et tous lieux.

L’extase, donc, n’est pas seulement l’irruption d’un inouï qui terrasse, qui abat, qui élève et qui émeut. Elle est, d’abord et surtout, une première expérience de l’approche, un début de compagnonnage avec l’abîme. Il faut l’avoir vu, cet abysse, au moins une fois dans une courte vie, pour prendre toute l’infinie mesure de l’océan des mondes, et pour commencer d’en percevoir la sourde rumeur.

_______________________________

iA moins qu’il n’en fut lui-même l’auteur, comme le laisse entendre Wikipédia : « Hiérothée, selon la tradition, était comme Denys l’Aréopagite l’un des neuf membres de l’Aréopage devant lesquels saint Paul prononça un discours (Actes, 17:19-34, texte qui ne le mentionne pas). Converti comme Denys, il serait devenu le premier évêque d’Athènes, et Denys aurait été son successeur. Le Livre de saint Hiérothée est à l’origine un pseudépigraphe à rapprocher des traités du Pseudo-Denys l’Aréopagite, mais dénoncé bien avant du fait du caractère très hétérodoxe de sa doctrine. Dès le début du IXe siècle, l’évêque jacobite Jean de Dara, dans son commentaire sur le traité pseudo-dionysien La hiérarchie céleste, affirme que l’auteur du livre n’est pas saint Hiérothée, mais Étienne Bar Soudaïli, identification reprise ensuite, notamment, par Bar-Hebraeus. »

iiMartin Buber. Confessions extatiques. Trad. Jean Malaplate, Paris, 1995, p. 20

Derviches – corps et âmes


« Derviche » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2023

Pour comprendre comment différentes cultures, spiritualités ou religions conçoivent différemment la notion d’extase, le mieux serait de commencer par dépeindre diverses pratiques « extatiques », dans différentes régions du monde, depuis des siècles, au sein de groupes qui s’y livrèrent presque quotidiennement, et dans certains cas jusqu’à nos jours, comme à l’exercice. Avant tout, je reconnais que parler d’« extase » de façon générique ne va réellement pas de soi, tant les acceptions données à ce mot diffèrent. Définir ce terme d’une façon générale, transversale, représente un défi insurmontable, sur les plans sémantique, symbolique et imaginaire. Il faudrait aussi définir, corrélativement et complémentairement, ce que d’aucuns n’hésitent pas à appeler des « pseudo-extases » (terme évidemment dérogatoire employé la plupart du temps par des observateurs extérieurs, et qui ne sont donc pas nécessairement les mieux placés pour juger de leur qualité ou de leur signification, au sein de cultures qu’ils ne connaissent pas). Je n’ai pas de définition formelle à proposer dans le cadre de cet article. Je ne pense pas que cela soit très facile d’enserrer l’immense variété des expériences extatiques dans le corset d’un vocabulaire nécessairement limité, alors que ces expériences se présentent précisément comme étant littéralement indicibles, ineffables. En revanche, et pour briser en quelque sorte la glace et entrer plus avant dans le vif du sujet, il est possible de livrer quelques témoignages représentatifs, quoique discutables. L’un des représentants d’un des groupes extatiques dont je viens d’évoquer la variété et l’ancienneté, définissait l’extase comme étant l’anéantissement de l’individualité de l’homme dans l’essence divine. Un autre proclamait que le bonheur extatique implique l’oubli de l’existence. Un autre encore résumait l’état extatique en deux mots : « inconscience et insensibilité ». D’un point de vue plus distancié et indéniablement réservé, une personne dénuée de toute empathie a priori envers ceux qui se livrent aux exercices extatiques et qui sont considérés comme des « saints » par leurs coreligionnaires, pourrait penser qu’ils se comportent en réalité comme des « fous » dotés de « cervelles que la pensée a laissées vides i». Il me semble intéressant de livrer ici quelques descriptions éparses pour leur intérêt anthropologique, le choix de leur vocabulaire et l’analyse de leurs biais. Dans cet extrait, le mot « extase » est remplacé par le mot « hystérie » : « Les ‘frères’ se livrent à un balancement rythmique et accéléré du haut du corps, qui favorise la congestion du système cérébro-spinal. Sous la double influence de cette cause purement physique et d’une extrême tension d’esprit, de la convergence de toutes les facultés intellectuelles sur une même idée, celle de la majesté de Dieu, les phénomènes d’hystérie religieuse se produisent chez beaucoup d’adeptesii… ». Selon telle règle, le fidèle doit borner sa récitation « à répéter ha en tournant la tête à droite, hou en la tournant à gauche, hi en la baissant, et en prolongeant chaque son aussi longtemps que l’haleine le permet. On conçoit l’effet que peut produire sur le tempérament le mieux constitué la répétition de ces syllabes, accompagnée de violents mouvements de têteiii. » Une confrérie, remarquable elle aussi, se caractérise quant à elle par l’émission de cris rauques, « cadencés par une musique sourde, à mesure très rapide. A chacun d’eux correspondent des flexions profondes et accélérées du corps jusqu’à la ceinture, ou des mouvements circulaires de la tête, aussi propres à ébranler le système nerveux. Les crises ainsi déterminées se traduisent bientôt par une ivresse cérébrale et une anesthésie diversement localisée suivant les sujets. Au fur et à mesure que ces phénomènes se manifestent, les ‘frères’, sur un signe de leur chef, se percent les mains, les bras, les joues de dards effilés. D’autres s’entaillent la gorge ou le ventre avec des sabres aiguisés, mangent des animaux venimeux, mâchent des feuilles de cactus hérissées de piquants. Tous, peu à peu, tombent épuisés, dans une torpeur qu’un attouchement d’un préposé transforme, chez certains, en sommeil hypnotique. » Ces fines notations sont complétées parfois ainsi : « Quelques-uns broient des morceaux de verre entre leurs dents. »

Dans une autre confrérie, fondée au 12e siècle, la plupart s’affaissent quand l’ivresse hystérique se produit. Les autres « avalent des serpents ou des charbons enflammés, ou se roulent au milieu des brasiers ardents. Ils s’habituent en outre à se précipiter sur des dards aigus, à s’en traverser les bras et les joues, à se faire fouler aux pieds par leur Cheikh. »

Théophile Gautier, occupant avec gourmandise le point de vue d’un écrivain voyageur au milieu du 19e siècle, évoque quant à lui les « derviches hurleurs » et les « derviches tourneurs » de Constantinople. Les derviches hurleurs donnent des séances publiques sur la rive asiatique du Bosphore, à Scutari. La cérémonie débute par des cris accompagnés d’oscillations et de soubresauts que scandent des tambours: « Formant une chaîne en se mettant les bras sur les épaules, ils tirent du fond de leur poitrine un hurlement rauque et prolongé : Allah hou ! qui ne semble pas appartenir à la voix humaine. Toute la bande, rendue solidaire du mouvement, recule d’un pas, se jette en avant avec un élan simultané et hurle d’un ton sourd, enroué, qui ressemble au grommellement d’une ménagerie de mauvaise humeur, quand les lions, les tigres, les panthères et les hyènes trouvent que l’heure de la nourriture se fait bien attendre. Puis l’inspiration arrive peu à peu, les yeux brillent comme des prunelles de bêtes fauves au fond d’une caverne ; une écume épileptique mousse aux commissures des lèvres; les visages se décomposent et luisent lividement sous la sueur; toute la file se couche et se relève sous un souffle invisible, comme des épis sous un vent d’orage, et toujours, à chaque élan, le terrible Allah hou ! se répète avec une énergie croissante. Comment des hurlements pareils, répétés pendant plus d’une heure, ne font-ils pas éclater la cage osseuse de la poitrine et jaillir le sang des vaisseaux rompusiv? » Lorsqu’ils sont parvenus au plus haut degré de la fureur extatique, « et que leurs cris ne suffisent plus pour exprimer leur délire saintement orgiaquev », les derviches hurleurs se flagellent, se tailladent, se lardent de coups de dagues. Théophile Gautier admettant qu’il n’est pas « assez fort en théologie turque », se borne à considérer les derviches « du côté purement plastique ». Les derviches tourneurs de Péra, à côté de Constantinople [on était alors au 19e siècle, et le nom Istanbul n’était pas naturellement employé par un écrivain français …] ne manquent pas de le subjuguer, plastiquement. « L’un d’eux commença à tourner lentement sur lui-même, déplaçant lentement ses pieds nus, qui ne faisaient aucun bruit sur le parquet. Sa jupe, somme un oiseau qui veut prendre son vol, se mit à palpiter et à battre de l’aile. Sa vitesse devenait plus grande, le souple tisuu, soulevé par l’air qui s’y engouffrait, s’étala en roue, s’évasa en cloche comme un tourbillon de blancheur dont le derviche était le centre. A premier s’en était joint un second, puis un troisième, puis toute la bande avait suivi, gagnée par un vertige irrésistible. Ils valsaient, les bras étendus en croix, la tête inclinée sur les épaules, les yeux demi-clos, la bouche entr’ouverte, comme des nageurs confiants qui se laissent emporter par le fleuve de l’extase […] On dirait des baigneurs qui perdent pied et étalent leurs mains sur l’eau pour s’abandonner au courant ; quelquefois leur tête se renverse, montrant des yeux blancs, des lèvres que trempe une légère écume, ou retombe sur la poitrine comme accablée de voluptévi. » Un vieux derviche, qui valsait avec une vigueur et une résistance incroyables pour son âge, prenait « sous l’excitation magique du tournoiement, une singulière beauté ; l’âme pour ainsi dire, lui venait à la peau ». Un autre derviche, âgé d’environ trente ans, « faisait songer involontairement au jeune Nazaréen avec ses bras élevés au-dessus de sa tête, et que les clous d’une croix invisible semblaient retenir dans la même position. Ni l’Ange de Fiesolevii, ni le divin Luis de Moralès, ni Hemmelingviii, ni fra Batholoméo, ni Murillo, ni Zurbaran n’ont jamais peint dans leurs tableaux religieux une tête plus éperdue d’amour divin, plus noyée d’effluves mystiques, plus reflétée de lueurs célestes, plus ivre d’hallucinations paradisiaques. » Au bout de quelque temps, les derviches tombent tous, « écrasés par l’extase ». Que voyaient-ils dans leurs extases ? Leurs yeux contemplaient-ils des splendeurs divines à « faire paraître le soleil noir », dans un embrasement de lumières aveuglantes ? Avaient-ils flotté éperdument, et pour un temps seulement, dans l’éternité et parmi l’infini ‒ ces deux hypostases du Divin ? Pour en avoir quelque idée, il faudrait se référer, peut-être, aux poètes et aux penseurs qui furent historiquement à l’origine de la tradition même des derviches : Hallâj, ‘Aṭṭar, Rūmī… Une seule et brève citation, parmi tant de possibles, suffira à donner, je l’espère, une impression de ce que les derviches éprouvent dans le secret de leur moi tournoyant : « Toi, l’âme, tu as atteint l’âme de l’âme. Corps, tu as dépassé le lieu d’être un corpsix. »

________________________________

iSelon l’expression employée par Théophile Gautier dans son ouvrage Constantinople, au chapitre 12. Paris, 1856, p. 148

iiCité par Augustin Poulain. Des Grâces d’oraison. Traité de théologie mystique. Paris, 1922

iiiIbid.

ivIbid. Dans un autre passage du même ouvrage, l’auteur associe l’extase non pas à la pratique des derviches mais à la consommation de l’opium. Il décrit « ces physionomies impassibles comme la fatalité, ces yeux sereinement fixes, ces nez d’aigle se recourbant sur une longue barbe blanche, ces joues brunes, tannées par l’abus des bains de vapeur, ces corps à robuste charpente que délabrent les voluptés des harems et les extases de l’opium. » Ibid. p. 130

vIbid. p. 150

viIbid. p. 139-140

viiFra Angelico

viiiHans Memling

ixJalâloddîn Rûmî. Soleil du Réel. (« Shams al aqq »). Paris, 1999, p. 114

Des vents du Diwân


« Calcination » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

J’ai escaladé une cime. J’ai vu une vue que leurs yeux n’avaient pas vue. J’ai plongé au fond d’une mer. Je m’y suis gorgé d’une eau dont leurs bouches n’avaient pas bu.

Mes pensées errent comme la lueur d’un éclair, brèves conjectures, jetées dans l’ombre des futurs.

Je suis fait d’argile et de feu ; de clarté et de froidure ; d’ombre et de soleil, d’étreinte et d’attente ; de disparition et de séparation ; de transe et de calcination.

J’ai fendu l’océan de la pensée, comme glisse une flèche dans la nuit. J’en devins si proche que j’en oubliai mon nom.

Je m’étonne, et de toi et de moi. Que de fois nous nous sommes évadés d’entre les formes.

C’est trop souffrir que de devoir t’appeler sans cesse, comme si j’étais loin de toi, ou comme si toi, tu t’étais absenté.

L’aurore s’est levée, en pleine nuit ; elle resplendit, et n’aura pas de crépuscule.

Tu embrasses tout lieu, et l’au-delà des lieux. Où es-tu ?

Dans ma solitude, ton délaissement m’est encore une société. Ton esprit s’est, de loin, impalpablement mêlé à mon esprit.

Ma conscience, extérieure à son essence, s’en étonne ; face à cet indicible, elle s’en ravit.

Pour elle, dans la nuit solitaire, qu’elle y sombre ou qu’elle y veille, l’espoir luit de loin en loin.

En grand péril, elle ne prend confiance qu’en frôlant son risque.

Tu n’as pas laissé mon sang seul, tu en es la tension, en son flux, sans cesse.

Tu es, pour moi, ni le paradis ni l’enfer. Un purgatoire sans fin non plus.

Quatre lettres, et quelques autres encore. S’y délient, s’y lient, mes pensées.

Tantôt les vagues me soutenaient, tantôt je m’y enfonçais.

Son esprit se tient entre ma peau et mes os. Quand je l’oublie, je souffre.

Un pacte, une alliance, un contrat – entre le néant et l’être, entre le corps et l’esprit, entre l’âme et la vérité.

Ton esprit s’est intriqué à mon esprit, comme le vin à l’eau, l’onde au champ.

Tu es apparu à certains. Tu t’es voilé pour d’autres. Tu t’es absenté de la présence.

Tantôt, il me regarde, tantôt je le regarde.

Une aurore se lève, et toi tu l’enténèbres encore.

Charnel quant à la pulpe, dense quant au noyau, lumineux quant à l’essence.

Des noms que ni la lumière, ni les ténèbres ne connaissent.

Je me suis embarqué pour la haute mer. Ma barque s’emplit. J’écope.

Pour qui ne saisit pas l’allusion, quel besoin d’explication?

Ode au Feu


« Feu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le feu : figure de l’amour dans ses nuances les plus délicates et ses effets les plus violents : lueurs de l’intuition, étincelles initiales, crépitements des émotions, flammes soudaines et brutales du désir, tisons brandis de la jouissance, braises vives des blessures d’amour, embrasement total du corps et de l’âme dans l’incendie de la passion, suivi de la suave chaleur de la tendresse, purification de la souffrance, fusion de la crainte et consumation de l’espérance. Il y a aussi, après les charbons ardents de la vie, les cendres tièdes du passé, la poussière froide dispersée par la mort.

Le feu a cette propriété : il sépare les choses différentes et rassemble les semblablesii.

Les feux charnels (cupidité, ambition, colère, luxure) transforment le cœur en cendres. Les feux spirituels transforment chaque jour les amertumes en joies sereines et doucesiii.

Un amour pur, sans mélange. Expérience de vive brûlure suivie d’un « bouillonnement » des entrailles, comme si celles-ci passaient, à travers le feu, de l’état liquide à l’état gazeux, puis s’élevaient vers l’étheriv.

Recueilli, l’entendement ne se tait ni ne s’éteint. Il lui reste une très petite étincelle. Survient un moment où l’entendement cesse totalement, comme si l’âme perdait l’esprit. Mais il se retourne pour découvrir l’étincelle vive de la connaissance très simple. C’est là une chose admirablev.

Immense est la montagne du feu tout-puissant. La vallée est l’âme. L’étincelle est l’inspiration; le vent de l’esprit la porte dans les entrailles de l’âme. Le feu qui l’enflamme est un incendie d’amourvi.

Le fer mis au feu perd sa rouille, rougeoie et devient tout étincelant. De même, celui qui se donne sans réserve se dépouille de sa langueur et se change en lumièrei.

Un petit feu est feu tout autant qu’un grand. Mais si le feu est petit, il lui faudra beaucoup de temps pour rendre incandescent un petit morceau de fer. Le feu est-il grand, le morceau de fer, même plus considérable, ne mettra que peu de temps pour changer complètement de naturevii.

Représentez-vous un grand feu avec toutes ses flammes : telle est la disposition de l’âme. De ce feu, soudain, une flamme s’élance beaucoup plus haut. Cette haute flamme est de même nature que le feu en bas… Ainsi en est-il de l’âme : soudain, elle paraît lancer hors d’elle quelque chose d’extrêmement délicat, qui monte vers une région supérieure… II n’est pas possible d’expliquer la chose davantage : cela ressemble à un volviii.

Le feu est la divinité. Le bois est l’humanité. Le brasero est la croix. Les vives étincelles sont les aspirations qui gagnent les entrailles, s’enflamment comme braise et se transforment dans le feu du vif amour… Oh! combien je voudrais voir avec mon esprit les très vives étincelles jaillir du brasero qui s’embrase, emporte l’âme et brûle invisiblementix.

C’est comme si, dans ce fond intérieur, il y avait un brasier où l’on jetterait des parfums exquis. On ne voit pas le feu, ni l’endroit où il se trouve, mais la chaleur et la fumée odoriférante pénètrent l’âme tout entièrex.

Comment se trouverait-il des moyens humains pour guérir les malades du feu divin xi?

Je voyais, entre les mains de l’ange, un long dard, qui était d’or, et dont la pointe de fer portait à son extrémité un peu de feu. Parfois il me semblait qu’il me passait ce dard au travers du cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. Quand il le retirait, on eut dit que le fer les emportait après lui et je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. Si intense était la douleur qu’elle me faisait pousser ces faibles plaintes dont j’ai parlé, mais, en même temps, la suavité causée par cette indicible douleur est si excessive qu’on n’aurait garde d’en appeler la fin et l’âme ne peut se contenter de rien moins que Dieu même. Cette souffrance n’est pas corporelle, mais spirituelle, et, pourtant, le corps n’est pas sans y participer quelque peu et même beaucoup.xii

Les séraphins enflamment la volonté, les chérubins l’illuminent, les trônes la rendent stable et fermexiii.

Trois barrières pour interdire l’accès de l’arbre de vie. La première est une compagnie de chérubins, la seconde est un feu très ardent qui ne s’éteint jamais. La troisième est une épée légère à manier. Elle a en soi le feu, mais elle peut blesser sans lui, de même que le feu peut blesser sans ellexiv.

______________________________________

iCf. Imitation, liv. II, chap. 4

ii« El fuego tiene esta propiedad: que aparta las cosas diferentes y junta las semejantes ». Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. IV, cap. III

iiiCf. Francisco de Ossuna. Ley de Amor, cap. XV. Les images ignées sont récurrentes dans la Loi d’amour. Et si la tiédeur (tibieza) vient à signifier le manque d’amour de Dieu et le désamour en général, la chaleur ardente du feu, la brûlure et les images incandescentes renvoient bien souvent à la consumation du pur amour en Dieu (ainsi la métaphore du « four perdurable d’amour de Dieu »), aux propriétés purifiatrices et régénératrices du « feu du divin amour », sans commune mesure avec les propriétés destructrices du feu terrestre. Le feu peut se révéler plus ou moins pur, suivant qu’il brûle de lui-même, ou qu’il a besoin d’être alimenté par du bois ou de la poudre à canon.

iv« Lorsque règne l’amour sans partage, les entrailles bouillonnent et brûlent, les affections se fortifient, le cœur s’embrase, et les sens s’éveillent à une chose d’autant moins explicable qu’on la ressent plus intensément. » Francisco de Ossuna. Ley de amor, ch. 48, f. 192v : « Cuando reina sólo el amor en los varones perfectos, bullen y hierven las entrañas, y fortalécense las afeciones, y enciéndese el corazón, y avívase el sentido a una cosa que tanto menos se puede explicar cuanto más se siente ».

vCf. Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. XXI, cap. VII. « Dans ces recueillements, l’entendement n’est pas complètement réduit au silence ; il reste toujours une étincelle très petite, suffisante seulement pour que ceux qui en sont dotés la reconnaissent, de sorte qu’apaisé et silencieux, il semble que l’entendement observe ce qui se passe dans ces choses, comme s’il ne faisait rien […] Et surviennent des moments (trances) ou des points (puntos) où l’entendement cesse totalement, comme si l’âme n’était pas intellectuelle; cependant, il se tourne ensuite pour découvrir l’étincelle vive (la centella viva ) de la très simple connaissance, et c’est chose admirable. » (En estos recogimientos no se acalla tanto el entendimiento que del todo esté privado; acá siempre queda una centella muy pequeña, bastante solamente para que conozcan los tales que tienen algo y que es de Dios; de manera que asosegada y calladamente parece que el entendimiento está acechando lo que pasa en estas cosas, como que no hace nada; y parece que el ánima no querría que hubiese ni aun aquello, sino morirse en el Señor y perderse allí por Él. Y allegan trances o puntos que totalmente cesa el entendimiento, como si el ánima no fuese intelectual; sin embargo luego se torna a descubrir la centella viva del muy sencillo conocimiento, y es cosa de admiración)

viCf. Bernardino de Laredo. Subida, lib. III, Epístola XIII

viiCf. Thérèse d’Avila. Vie. Ch. 18

viiiCf. Thérèse d’Avila. Relation LIV

ixCf. Bernardino de Laredo. Subida, lib. II, cap XXIII

xCf. Thérèse. Demeures, IV, ch. I

xiCf. Thérèse. Exclamations, XVI

xiiThérèse. Vie, ch. 29

xiii« Los serafines la inflaman, los querubines la ilustran, los tronos la hacen estable y firm». Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. VII, cap. III. « Cada ángel en su manera, mediata o inmediatamente, obra en este nuestro espíritu más inferior que es nuestra ánima; los serafines la inflaman, los querubines la ilustran, los tronos la hacen estable y firme; y esto según las tres fuerzas de la misma ánima, que son la concupiscible, con que desea y ama; la intelegible, con que entiende y conoce; la ejecutiva, con que obra lo que entiende y quiere. » (Chaque ange, à sa manière, de façon immédiate ou médiate, agit sur notre esprit le plus inférieur, qui est notre âme ; les séraphins l’enflamment, les chérubins l’illuminent, les trônes la rendent stable et ferme ; et cela selon les trois forces de la même âme, qui sont la concupiscible, par laquelle elle désire et aime ; l’intelligente, par laquelle elle comprend et connaît ; et l’exécutive, par laquelle elle agit selon ce qu’elle comprend et veut.)

xivCf. Francisco de Ossuna. Tercer Abecedario, trat. IV, cap. III

Brève synthèse d’une syndérèse


« Muô » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je pense aujourd’hui (comme souvent, ces derniers temps) à cette femme. Extrêmement intelligente. Moyennement cultivée, et remarquable styliste. D’une vitalité immarcescible. L’esprit clair. Un cœur sans peur. Elle transcenda son époque. Elle dépassa de très loin tous ses inspirateurs. Elle décrivit, pour l’intérêt des futurs, un état suprême, bien au-dessus de l’extase et du ravissement, où l’âme aime au ciel, sans cesser de lutter sur terre. Un état où elle aime et où elle demeure. Un état où elle fait la synthèse des mondes, le monde du sensible et des sens, le monde des intelligibles et des intelligences, et d’autres mondes encore dont pour les dire je ne trouve pas les mots. Elle déclara qu’elle n’avait pas le don des images. Elle avait du moins celui du style, étincelant, aigu, érectile, éjaculatoire. Elle usa parfois, il est vrai, de quelques métaphores convenues (l’époque, fort soumise à l’inquisition, l’exigeait), et elle multiplia les allégories de circonstance ‒ mais pour les embraser aussitôt et les sublimer illico. Elle fit peu appel à sa propre imagination créatrice. Elle se signala en revanche par son vaste esprit de synthèse, son style cinglant, et par ailleurs, par son don pour l’action. Rares sont chez elle les images qui frappent, qui interloquent, qui emportent et font voyager. Le feu, l’eau, la source, la demeure, lui suffisent. Son intelligence, fine, pratique, dure, ample, simplifie les idées les plus complexes, hiérarchise des chantiers vastes et profonds, et ouvre en quelques paragraphes denses des champs immenses.

Elle dit que l’art d’aimer ne représente rien, s’il n’est lié à l’action. L’amour ne signifie pas grand-chose, s’il ne transforme pas réellement l’esprit, la vie et, tout autour de soi et avec soi, le monde. Elle n’aima que pour agir, et elle n’agit que pour aimer. Circularité des engendrements, fécondation des inspirations, intrication des intuitions. Une ancienne et austère pulsion fouaillait, sans relâche, les entrailles mêmes de sa réalité ibérique. Qu’y trouva-t-elle ? Du sable et du sang, du soleil et de l’ombre, de l’émotion et de la violence, une vie chaude et palpitante ? Sans doute, mais encore ? Elle ne limita jamais son amour à de stériles aspirations, elle ne l’enferma pas en de métaphysiques spéculations. Elle ne le dessécha pas dans l’ascétisme des scapulaires, selon un calendrier de privations. Elle ne se tint jamais en dehors de la vie. Bien au contraire, elle en fut avide, elle fut absolument avide de vie, elle roula dans toute la réalité. Elle conçut l’amour comme la seule et réelle raison, comme l’unique, l’efficace énergie de son bonheur. Elle s’exclama : « Que demander ? Que chercher ? Comment ne pas s’égarer ? Il suffit de rester toujours en quête de bonheur. » Elle trouva dans cet amour du bonheur, et dans le bonheur de son amour, tout son équilibre et son énergie, sa joie et ses certitudes, l’allègement de ses souffrances. Elle y trouva la force d’affronter les séparations et les pertes. Elle y puisa le courage de continuer la lutte à mort avec la mort : l’éternité et l’infini ‒ elle en sut plus que peu de chose. Elle aima ce qui est éternel bien plus que ce qui nécessairement doit finir. Elle n’aima réellement que ce qui est grand, élevé, et elle méprisa ce qui est vil, mondain. Elle visa les vérités les plus absolument certaines, et elle laissa de côté l’absolument incertain. Loin de chercher du divin dans le ciel, elle le découvrit tous les jours dans des choses très quotidiennes, dans leurs moindres détails, et aussi dans les larges perspectives qu’elles laissent parfois entrevoir à ceux qui savent voir. Elle eut une tendre familiarité pour tout ce qui dépassait manifestement son entendement et sa vitalité. Quand la présence de l’amour se faisait rare, et cela lui arriva en effet à l’occasion, elle lui adressa sans détour quelques reproches acerbes et crus, en des phrases ciselées, où la tendresse la plus féminine et l’amertume la plus léonine s’alliaient indissolublement. Quand il lui arriva de souffrir de nostalgie, elle pensa à la lumière des oliviers, la nuit, là-haut sur la colline. Quand elle sombrait dans la tristesse, toute démarche lui devenait un calvaire, tout effort lui était un Golgotha. Mais joyeuse, elle voyait sa joie monter jusqu’à l’infini. Était-elle bipolaire ? Possiblement, mais là n’est pas vraiment la question. La seule question reste, aujourd’hui comme hier, et comme demain, celle de la vie et de la mort. Quant à elle, elle ne meurt que de ne pas mourir. Et elle ne vit que de cette mort-là. Serait-elle héraclitéenne alors? Je doute qu’elle ait jamais entendu parler de cet Obscur-ci. Quel autre amour de la vie vivrait plus intérieurement, plus obscurément enfoui en elle ? Toutes ses souffrances devinrent des signes, des mains ouvertes, tous ses désirs lui furent comme des dons. La mort lui fut peut-être un autre exode, un départ sans pourquoi vers d’autres ailleurs, ou bien peut-être lui fut-il un absolu exil, un terme total ? De sa vie, et de sa mort, je retiens ceci. Les extases, qui ne sont ni des exodes ni des exils, sont essentielles à toute vie, et pourtant, elles restent en tant que telles absolument inconcevables. Elles synthétisent toutes les puissances de l’esprit, mais les dépassent aussi, elles les transcendent, bien avant que quelque mort ne s’ensuive. Elles donnent d’emblée du sens à l’infini, elles dessinent une fugitive image de l’éternel.

Le ru et la mer


« Le ru et la mer » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Du courage avant toute chose. Il ne faut pas craindre la peur. La terreur ne représente rien, pour qui entreprend ce long voyage, dans l’obscurité d’abord presque totale, en se détachant de son corps, apparemment, et aussi de toutes choses terrestresi. Ensuite, il faut être plus que fort, il faut être dur comme du basalte, forgé dans des volcans premiers. Il va falloir affronter un tel feu, qu’une âme tendre brûlerait d’emblée avant d’avoir seulement senti l’évanouissement instantané de son néantii. C’est alors que commence l’exode. Trois choses sont nécessaires : la connaissance de la grandeur, la connaissance de la bassesse et le mépris pour toutes les chosesiii. Le danger est extrême – la mort rode, elle est palpable, proche, inflexible. Mais on ne la redoute pas, on la désire, telle une luciole le feu. Il ne faut pourtant pas mourir, mais s’il le fallait on le voudrait. Ce serait une erreur fatale, que de succomber à quelque appel trompeur, intempestif, venu d’ailleurs. En théorie, on la désirerait alors de toute son cœur, mais quelle erreur ! La solitude même ne me délivrerait pas de cette tentationiv. La mort est à portée de main mais elle se cache. Elle tarde. Où se tapit-elle ? Elle se tient au centre de l’œil, comme un glaucome, qui voudrait grandir, et tout dévorer de son ombre. Ou comme un feu, qui tout embraseraitv. Mais mon âme est un monde. Le croirez-vous ? C’est même un monde plus vaste que l’univers. Cela semble impossible. Pourtant il en est ainsi. Elle est si vaste qu’elle contient même le Tout ‒ le Tout qui contient tout. Ce Tout-là ne fait que commencer ; sa totalité est à jamais inaccomplie. Il est toujours tout en tous, et tous nous en faisons partie, nous l’habitons, dans ses demeures innombrablesvi. Innombrables, mais non indénombrables. Parmi elles, il y a la septième, qui vaut le voyage. De quoi est faite cette ‘septième demeure’ ? Il y a là un souvenir extrêmement ancien, inscrit dans les gènes humains depuis bien avant le Paléolithique. L’homme-oiseau, le chamane de Lascaux, y fit séjour. Et Inanna, la Divinité sumérienne de l’amour, de la guerre et de la sagesse, y descendit jadis, il y a six mille ans, à Sumer. Le récit du voyage d’Inanna sous terre raconte sa quête dans l’abysse primordial, au royaume de Kur, où règne la mort. Elle franchit successivement sept portes, fortement gardées, et se dépouilla à chaque fois d’une pièce de ses habits, pour enfin arriver nue devant la Divinité de la Mort. Hénoch, quant à lui, on ne sait jusqu’à quel ciel il allavii. Élie, non plus, on ne sait ce qu’il en vitviii. Jonas en revanche plongea au fond de l’Abîmeix. Paul fut ravi au ‘troisième cielx’. Seulement le troisième ? Pourquoi pas le ‘septièmexi’, ou le ‘septante-septième’, ou le ‘sept milliardième’ ? Qu’importe le nombre. L’ivresse est infinie, on veut sans cesse avancer dans la profondeur, s’immiscer dans la hauteur. Les cieux sont des métaphores de l’indéfinissable. Comme le sont les abysseset les abîmes. Le grec « abyssos » (άβυσσος) signifie littéralement « sans fond ». Le terme est repris en latin et devient « abyssus », puis à la forme superlative « abyssimus », d’où en français « abysme » puis « abîme ». En sumérien, abysse se dit abzu, mot étymologiquement composé des cunéiformes AB 𒀊 ‘océan cosmique’ et ZU 𒍪, ‘connaître’. L’abzu est la demeure de la Divinité Enki. Le Dieu Enki sera nommé plus tard Aya dans les langues sémitiques antiques, comme l’akkadien, – nom qui n’est pas sans analogie avec le nom hébreu יָהּ Yahxii. Au début de la Genèse, il est dit que des ténèbres couvraient « la face de l’Abîmexiii ». Le psalmiste, plongé en son tréfonds, implore : « Des abysses de la Terre remonte-moixiv ! » Jonas se remémore: « l’Abîme m’entouraitxv ». Dans le mysticisme allemand, diverses variantes du concept d’abîme ont été dénotées grâce à la flexibilité des prépositions : Abgrunt, Ungrund, Urgrund… Maître Eckhart, Jacob Boehme, et plus tard, Schelling, Hegel et Heidegger ont décliné l’idée d’abîme, entre non-fond ou fond « sans-fond » et fond primordial. Maître Eckhart, au début du 14e siècle, a développé une théologie négative de l’Abgrunt. L’âme humaine peut retrouver en elle les traces de son origine, et y découvrit son essence, son fond originel ‒ en allemand Grunt (dans sa graphie médiévale,) et plus tard Grund. En ce fond primordial, qui n’est justement pas un fond (Grunt) mais qui est réellement « Sans-Fond » (Ab-Grunt), elle peut s’efforcer de percevoir l’infinité de ce qui est sans fond. Pour Jacob Böhme aussi, l’Abîme est l’image apophatique de l’origine. Il définit celle-ci négativement comme ce qui « n’a ni fond, ni commencement, ni lieu ». Elle est comme ce qui est « un Rienxvi », un Ungrund (« Sans-fond »), là où existe une volonté elle-même « sans-fond, incompréhensible, sans nature et sans créature, […] qui est comme un Rien et pourtant un Tout, […] qui se saisit et se trouve en soi-même et qui enfante Dieu de Dieuxvii .» Mais comment sait-on que l’abîme est un abîme « sans fond » ? Il faut y descendre et aller voir l’absence de tout fond. C’est la tâche du poète ou du mystique. Rilke, par exemple, tenta par les mots une quête abyssalexviii, dont tout philosophe du langage (comme Heidegger par exemple) peut après coup apprécier l’effort, mais dont le mystique sent l’intrinsèque inanité. Il faut être Jankélévitch pour supputer une position intermédiaire et arguer : « Dieu est une sorte de rien abyssal, et pourtant la vérité ne s’abîme pas dans cet abîme, ni ne s’écroule dans ce précipicexix ». Thérèse, elle, n’a aucune crainte de l’abîme ou du précipice. Elle y rencontre non pas « un » Dieu, mais trois Personnes, « dans un étonnement qui augmente de jour en jour ». Elle voit clairement qu’« elles sont dans l’intérieur de son âme, dans l’endroit le plus intérieur, et comme dans un abîme très profond […] Elle ne saurait dire ce qu’est cet abîme si profond, mais c’est là qu’elle sent en elle-même cette divine compagniexx. » Mais que voit-elle exactement ? Le divin maître dans sa forme trinitaire ? Dieu lui-même ? Et qu’y fait-il ? Les visions de Thérèse, à dire vrai, évoluent considérablement, selon les époques. « Elle n’avait jamais vu le divin maître se montrer ainsi dans l’intérieur de son âme. Il faut savoir que les visions des demeures précédentes diffèrent beaucoup de cette dernière demeure ; de plus, entre les fiançailles et le mariage spirituel, il y a la même différence qu’ici-bas entre de simples fiancés et de vrais époux […] Cette mystérieuse union se fait au centre le plus intérieur de l’âme, qui doit être l’endroit où Dieu lui-même habite. Aucune porte là, dont il ait besoin pour entrer […] Le divin maître apparaît au centre de l’âme, non par une vision imaginaire mais par une vision intellectuelle plus délicate encorexxi. »xxi L’image du mariage, par contraste avec celle de « simples fiançailles », est puissamment évocatrice. Le mariage mystique doit être entièrement consommé. Alors « L’âme, ou mieux l’esprit de l’âmexxii devient une même chose avec Dieu. Afin de montrer combien il nous aime, Dieu, qui est esprit lui aussi, a voulu faire connaître à quelques âmes, jusqu’où va cet amour […] il daigne s’unir de telle sorte à une faible créature, qu’à l’exemple de ceux que le sacrement de mariage unit d’un lien indissoluble, il ne veut plus se séparer d’elle. Après les fiançailles spirituelles, il n’en est pas ainsi, plus d’une fois on se sépare. De même, après l’union, car bien que l’union consiste à réunir deux choses en une seule, et définitive, ces deux choses peuvent être disjointes et aller chacune de leur côté […] Dans le mariage spirituel, au contraire, l’âme demeure toujours avec Dieu dans le centre dont j’ai déjà parléxxiii. » Dans la mythologie grecque, Zeus s’unit à Héra, et la métaphore poétique qui en rend compte est celle de la pluie qui féconde la terre. Une métaphore analogue est employée par la mystique d’Avila. Mais pour elle, la pluie s’unit non à la terre, mais à l’eau vive. « L’union du mariage spirituel est plus intime : c’est comme l’eau qui, tombant du ciel dans une rivière, ou une fontaine, s’y confond tellement avec l’autre eau qu’on ne peut plus ni séparer ni distinguer l’eau de la terre et l’eau du ciel ; c’est encore comme un petit ruisseau qui entrerait dans la mer et s’y perdrait entièrementxxiv. » L’image de l’humble ru qui finit par se fondre dans la mer me fait penser à un poème de Swinburne, dédié à Proserpine, déesse de la Mort. Les eaux lasses, libérées d’un trop grand amour de la vie, de l’espoir et de la peur, coulent lentement, mais assurément, vers la merxxv.

L’eau s’unit à l’eau, comme le ru à la mer, – et la mer en Avila n’est pas la mort, c’est la vie.

___________________________________________

iThérèse d’Avila. Le château intérieur. Trad. de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Rivages Poche. 1998, p.261 : « Pensez-vous que ce soit peu de choses et qu’il faille peu de courage lorsque l’âme se voit privée de ses sens et se croit séparée de son corps, sans comprendre ce qu’elle devient ? Il faut que Dieu accorde à l’âme une si haute faveur, lui donne encore le courage nécessaire. »

ii« Je ne suis point tendre, et j’ai, au contraire, le cœur si dur que cela me cause quelque fois de la peine. » Ibid. p.268

iii« Le démon ne saurait lui donner les trois choses que je vais dire, et qu’elle possède à un très haut degré. La première, une connaissance de Dieu qui, à mesure qu’il se découvre, nous communique une idée plus haute de sa grandeur. La seconde, la connaissance de nous-même et un sentiment d’humilité, à la seule pensée qu’une créature, qui n’est que bassesse en comparaison de l’auteur de tant de merveilles, ait osé l’offenser et soit encore assez hardie pour le regarder. La troisième, un souverain mépris pour toutes les choses de la terre. » Ibid. p. 260

iv« Sa vie est un dur tourment quoique mêlé de délices, et elle soupire très vivement après la mort. Aussi demande-t-elle à Dieu, avec des larmes fréquentes, de la retirer de cet exil. Tout ce qu’elle voit la fatigue ; elle ne trouve de soulagement que dans la solitude. » Ibid. p. 262

v« Ici, l’âme se trouve embrasée d’un tel amour, que très souvent, à la moindre parole qui lui rappelle que la mort tarde à venir, soudain, sans savoir ni d’où ni comment, il lui vient un coup, et comme une flèche de feu […] La blessure est pénétrante. Et cette blessure, à mon avis, n’est point faite à l’endroit où nous ressentons les douleurs ordinaires, mais au plus profond et au plus intime de l’âme, à l’endroit où le rayon de feu, en un instant, réduit en poussière tout ce qu’il rencontre de notre terrestre nature. » Ibid. p. 322-323

vi« Nous devons, mes filles, nous représenter l’âme, non pas comme un coin du monde étroit et resserré, mais comme un mode intérieur, où se trouvent ces nombreuses et resplendissantes demeures que je vous ai fait voir ; il le faut bien, puisqu’il y a dans cette âme une demeure pour Dieu lui-même. » Ibid. p. 339

viiGn, 5,24

viii2 R 2,11

ixJon 2,6

x2 Cor 12,2

xi« Il veut, avant le mariage spirituel, la faire entrer dans cette septième demeure qui est la sienne. Car le Ciel n’est pas son seul séjour, il en a aussi un dans l’âme, séjour où il demeure lui seul et que l’on peut nommer un autre ciel. » Thérèse d’Avila. Op.cit. p. 337

xiiYah est l’un des noms bibliques de YHVH. Il est composé des deux premières lettres יה du Tétragramme יהוה, et il s’emploie dans l’expression הַלְלוּ-יָהּ Allélou Yah ! (Ps 113 ; Ps 118)

xiiiGn 1,2 : עַל-פְּנֵי תְהוֹם, ‘al-pnéï tehom

xivPs 71,20

xvJon 2,6

xviJ. Böhme, De la signature des choses (De signatura rerum, oder Von der Geburt und Bezeichnung aller Wesen, 1622), VI, 8.

xviiJacob Böhme 1623, cité par König, 2006, p. 52

xviii« Rainer Maria Rilke est-il un poète en temps de détresse ? Quel est le rapport de son dire poétique avec l’indigence de l’époque ? Jusqu’où descend-il dans l’abîme ? Jusqu’où le poète parvient-il, une fois posé qu’il va aussi loin qu’il le peut ? » Martin Heidegger. « Pourquoi des poètes ? » in Chemins qui ne mènent nulle part, traduction Wolfgang Brokmeier, Gallimard, Paris, 1986, p. 329.

xixV. Jankélévitch, La mort, Paris, Flammarion, 1966.

xxThérèse d’Avila. Le château intérieur. Trad. de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Rivages Poche. 1998, p.341

xxiIbid. p. 346

xxiiUne expression comparable à « l’esprit de l’âme » se trouve dans le Zohar, qui parle du « souffle du souffle ». Le Zohar explique que la Sagesse ou Ḥokhmah, est symbolisée par la première lettre du Tétragramme, c´est-à-dire la lettre Yodי , et qu’elle est aussi appelée le « souffle du souffle ». Voir mon article https://metaxu.org/2020/10/11/la-sagesse-et-י/

xxiiiIbid. p.347-348

xxivIbid. p. 349

xxv« From too much love of living
From hope and fear set free,
We thank with brief thanksgiving
Whatever gods may be
That no life lives for ever;
That dead men rise up never;
That even the weariest river
Winds somewhere safe to sea. »

Algernon Charles Swinburne. The Garden of Proserpine

Glanures


« Fond » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Quel est ce fond intérieur sur lequel je pourrais m’exiler, et me replier ? Tout en bas, dominent de très haut de sublimes vues. Mais alors, quelles extrêmes cimes devrai-je dépasser pour enfin l’atteindre?

A partir de ce fond le plus profond, se dressent bien d’autres sommets. Il faudra les surmonter. Mais où te trouver ? Où te découvrir, sinon en toi, à l’intérieur de mon intime soi, et bien loin au-dessus de moi? 

Fines pointes, transperçant les épaisseurs. La transverbération de Thérèse : du latin verberare, « frapper ». Étymologiquement, non le verbe, mais le coup.

Monter, c’est entrer au fond du soi, lentement ou d’un coup.

Puisque nous ne connaissons pas le monde extérieur, ni celui qui est à l’intérieur de nous, il nous faut en revenir, en les dépassant par le bas, par le haut, de côté et par le travers.

Je suis ce que je suis au plus profond, et ce que je suis au plus profond est aussi ce que je suis de plus élevé. Mais je ne suis pas ce que j’ai de plus élevé.

Âme et Alzheimer : L’âme, disent les philosophes de l’École, a des puissances telles que l’intelligence, la raison, la mémoire. Mais avec l’âge et la maladie, l’intelligence faiblit, la raison flotte, la mémoire se dissout. Que devient l’âme alors ? Un résidu rabougri, une coque vide, un tronc creux ? Ou bien, allégée de ses puissances, monte-t-elle éthérée vers quelque ailleurs, comme une étincelle échappée du brasier vole vers les épaisseurs sombres ?

L’intellect (ou le mental) aperçoit les choses qui sont en dehors du monde mais non hors du temps. Par contraste, l’intelligence regarde, où et autant que la nature le lui permet, l’esprit – qui va où il veut, en dehors des lieux, mais aussi des temps.

Le fond et le sommet de l’âme ne sont que deux aspects de la même réalité ; l’intime et le suprême se rejoignent.

Le suprême seul est supérieur à l’esprit. Mais il lui est aussi intime. C’est pourquoi il est propre au suprême de se confondre avec l’esprit.

Hors de l’apex mental, au-delà de la cime de l’esprit, vacille l’étincelle, palpite la syndérèse.

Par le biais d’une éventuelle et suréminente compréhension, je me lie au totalement inconnu.

Le mental est une sorte de puissance spirituelle, distincte de l’essence même de l’âme. Il peut saisir les plus hautes réalités intellectuelles et spirituelles, qui sont en réalité immanentes. Mais il ne peut saisir la présence de l’immense, ni l’immensité de la présence.

Pour saisir l’immensité, il faut une âme infinie.

Les cimes au loin se succèdent, toujours plus hautes, celle du mental, celle de l’esprit, celle de l’âme, et celle de son étincelle. Celle-ci, unique en son genre, s’appelle syndérèse ‒ du verbe συντηρῶ « conserver ». Ce qui est contre-intuitif.

Le sensible n’est pas même raisonnable ; le raisonnable n’est pas même intelligible.

Dans le miroir, des images ; dans ces images, des mots ; dans les mots, des ombres de dires ; dans les dires, se devinent la nuit des silences.

L’étincelle, qu’on appelle lumière, il ne faut plus désirer la nommer d’aucun nom, vu sa simplicité.

La puissance de l’étincelle simple la dédouble en une puissance intelligente (une clarté jetée sur le monde) et une puissance volontaire (une montée vers le haut). Elle fonde le for intime, intimissime même. Ce for est un fort intérieur, un château réellement fort. Eckart l’appelle le châtelet de l’âme (le bürgelin)i. Tauler l’appelle grunt, le « fond », ou encore gemüt, l’« esprit » ou l’« animus ». Tous deux, le grunt aussi bien que le gemüt, se réfèrent à l’esprit comme «mens». Ce sont deux aspects de ce dernier. Le grunt dénomme l’esprit en tant qu’il « reçoit », et qu’il porte l’empreinte des puissances qui l’ont façonné, restant ouvert à tout ce qui pourrait surgir de nouveau. Le gemüt désigne l’esprit en tant qu’il «répond », et qu’il est disposé à s’orienter vers l’Origine dont il porte l’empreinte, pour y retourner, en passant par le fond même dont il porte l’empreinte, et dont il est l’image.

Au fond, au plus profond tréfonds, se tient l’image même, c’est-à-dire l’essence. Là est la voie, là est la porte, là est la possibilité de la rencontre. Là est l’union possible, en essence, par l’essence, et sans besoin d’aucune des puissances (intelligence, mémoire, volonté).

L’essence de l’âme s’unit avec l’essence du Rienii ‒ par la perte du moi dans l’union. Cette perte passe par l’oubli de toute réflexion sur soi et sur l’union même. Alors, toute l’attention est tournée vers le mouvement du divin.

La métaphore du miroir me semble maintenant datée (avec ses ombres, ses énigmes, ses éclats, ses faux-semblants, ses illusions). Elle est impropre à confronter la nature du spéculaire avec l’essence de la lumière. Le miroir seulement mime. Il reflète la lumière et le feu, mais lui, il ne brille ni ne brûle. Au contraire, l’esprit brûle et fait brûler l’étincelle de l’âme de sa propre flamme…

La métaphore de l’empreinte ne me convient plus non plus. Mettre fin aux questions sans fin sur la nature de la cire et du sceau.

________________________

iCf. Maître Eckhart. Sermon 8, sur le « châtelet de l’âme »

iiTauler écrit : « mit wesenne des nihtes ».

Moyen (encore plus) court


« Moyen court » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Ne pas lire pas plus d’une demi-page à la foisi.

Ce n’est pas tant la quantité de lecture qui profite que la manière de lire.

L’on est enfoncé en soi-même et vivement pénétré dans ce fonds, ramassé et retiré au centre… On s’occupe doucement de la vérité lue, non en raisonnant beaucoup dessus, mais en la savourant.

Vous me chercherez et vous ne me trouverez pasii.

Qui cherche trouveiii.

La perfection est aisée. Il est facile de trouver, en cherchant au-dedans de nous.

L’exercice principal doit être la vue de la présence.

« Marche en ma présence et sois parfaitiv ».

Connaître le chemin pour trouver. Sentir l’odeur des parfums.

Ne pas s’impatienter dans les temps d’obscurité. Souffrir les suspensions et les retardements.

Se tenir ferme à l’abandon, sans écouter le raisonnement ni la réflexion.

Délaissement total.

Être indifférent à toutes choses, soit pour le corps soit pour l’âme, pour les biens temporels et éternels. Laisser le passé dans l’oubli, l’avenir à ce qui viendra, et donner le présent à la présence…

Imprimer les mystères en soi.

Toute la splendeur est au-dedansv.

Elle se tourne toute au-dedans d’elle pour s’occuper de qui y est présent.

Et plus elle s’avance et s’en approche, plus elle se sépare d’elle-même.

Simple présence. Le silence fait tout.

En silence, mon âmevi.

Ah ! s’il m’était permis de poursuivre les degrés infinis qui s’ensuivent !

Deux sortes de personnes se taisent : les unes pour n’avoir rien à dire, et les autres pour en avoir trop.

Il n’y a que ces deux vérités, le Tout et le rien. Tout le reste est mensonge. Nous ne pouvons honorer le Tout que par la conscience du rien. Et nous ne sommes pas plutôt anéantis que ce qui ne souffre point de vide sans le remplir, nous remplit de lui-même.

Une seule chose est nécessaire.

Aller toujours au-devant, avancer incessamment vers la fin.

Il est impossible d’arriver à la fin par la seule voie de la méditation.

On ne dit pas, donc, qu’il ne faille pas passer par l’action, puisqu’au contraire c’est la porte. Mais seulement qu’il n’y faut pas toujours demeurer, vu que l’homme doit tendre à la perfection de sa fin.

Comme une personne qui tombe dans la mer s’enfonce et s’enfoncerait à l’infini, si la mer était infinie, et sans s’apercevoir de cet enfoncement, elle descendrait dans le plus profond, d’une vitesse incroyable.

______________________________

iJ’emprunte ces quelques extraits épars et raccourcis au livre de Madame Guyon, Moyen court (1686)

iiJn 7,34

iiiMt 7,7

ivGn 17, 1 ( הִתְהַלֵּךְ לְפָנַי, וֶהְיֵה תָמִים « Hithallekh lefanaÿ yehi tamim ».)

v« Toute la splendeur de la fille du roi est au-dedans ». Ps 45, 14 (כָּל-כְּבוּדָּה בַת-מֶלֶךְ פְּנִימָה, «kol kevoddah bat mêlêkh penimah »)

vi« Seulement vers Elohim, en silence mon âme ». Ps. 62, 1 (אֶל-אֱלֹהִים, דּוּמִיָּה נַפְשִׁי « êl Elohim, doumyah nafchi »)

Présence de la blessure


« Présence de la blessure » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Le surnaturel dépasse la compréhension que nous pouvons en avoir, quelque soin et quelque diligence que nous y apportions. Mais on peut tenter au moins de nommer quelques-unes de ses manifestationsi ‒ le ravissement, l’enlèvement, l’envol, le transport, et la blessure.

Le ravissement implique une suspension des sens, et une union progressive de l’esprit avec ce qui pourtant le dépasse entièrement. Il se fait d’autant plus présent qu’il dure plus longtemps. Peu à peu, il coupe les liens entre l’âme et le corps ; on ne peut plus parler ni ouvrir les yeux. Le corps est laissé à lui-même, loin en arrière. Se produisent alors des effets dont la force est toujours plus grande, au point que l’on risque d’en mourir. L’énergie même de la vie s’en va je ne sais où. Ce ravissement peut être particulièrement profond (dans ces matières, il y a du plus ou du moins). Le corps reste debout ou couché, selon la position où il était quand le ravissement survient. Quelquefois il reste raide comme un bâton, ou bien il s’agite en cadence, comme en transe. L’âme emploie tellement toutes ses puissances à jouir de tout ce qu’elle voit, qu’elle semble oublier d’animer le corps, et qu’elle paraît l’abandonner totalement. Aussi, pour peu que cet état dure ‒ et parfois pendant des heures ‒ tous les membres du corps en ressentent les effets. Mais le corps est fort et tient l’effort. Durant tout ce temps, l’âme décèle sans cesse de nouvelles grandeurs et des puissances qu’elle ne pouvait absolument pas soupçonner. Les effets en sont admirables. Elle entre dans un entier oubli d’elle-même, tout en possédant une très haute conscience de ce qu’elle discerne au-delà d’elle-même… L’accompagne aussi une vive lumière quant à son impuissance propre à concourir aux mouvements mêmes de son ravissement. Elle y voit sa faiblesse insigne, mais elle constate aussi sa capacité inexplicable à affronter l’infiniment inconnu.

Dans le ravissement, l’âme meurt peu à peu à tout ce qui lui est extérieur. Elle perd aussi l’usage de sa mémoire et de sa volonté pour ne vivre seulement que dans sa partie la plus élevée ‒ sa vive intuition. Par contraste, lors de l’enlèvement (de l’esprit), certaines connaissances viennent derechef en son sein le plus intime. Ces connaissances fondent sur lui avec une telle promptitude, avec une telle puissance, qu’il lui semble que sa partie la plus élevée, l’intuition même, se sépare de lui. L’enlèvement de l’esprit a donc un effet beaucoup plus fort que le ravissement de l’âme. Outre qu’il l’embrase de plus grands désirs, le pouvoir de la grandeur qu’il recherche éclate davantage à sa vue. L’âme enlevée se sent portée à se dépasser toujours plus. Elle cherche avec plus de détermination ce qu’elle sait pourtant la dépasser infiniment.

Alors s’initie l’envol. L’envol est un je ne sais quoi, qui monte du plus profond de l’âme et transcende absolument l’esprit. L’âme et l’esprit ne sont en réalité qu’une même substance ‒ comme le sont le feu qui flamboie et sa flamme la plus haute. Un ardent brasier, en brûlant, lance des étincelles qui s’élèvent dans le ciel. La flamme monte autant qu’elle peut, mais elle reste de même nature que le feu qui la nourrit. Mais plus haut, infiniment plus haut, vole la lumière même qui s’en dégage. A la cime de la flamme de l’âme vient une lumière extrêmement vive et délicate, et véritablement, cette lumière est une sorte de vol, une façon de danse. Cette hirondelle vivante s’échappe dans la lumière, en dehors des lenteurs de l’air et de la prison des sens ; elle file comme un photon hors de la nuit des mondes. Délivré, l’esprit est désormais en puissance de jouir de son infinie liberté.

Quant au transport, c’est un irrésistible désir dont l’âme se sent soudainement saisie. Il naît du souvenir subit qui l’étreint quand elle se sent si loin de ce qu’elle cherche, quand elle se sent si seule, et sans sa fin. Elle se trouve dans une profonde solitude et dans un abandon universel ; le monde entier lui pèse. Il n’y a pas un seul être auprès de qui elle puisse trouver quelque compagnie. Le souvenir qui la saisit est si pénétrant et si fort, qu’en un instant l’âme se trouve projetée hors d’elle-même. Elle aspire à ce qu’elle ne peut atteindre, mais elle voit en même temps qu’il lui est impossible d’atteindre ce à quoi elle aspire si elle ne meurt. Elle meurt donc du désir de mourir, à tel point qu’elle est réellement en danger de mort ‒ elle sait cela, mais n’en est pas effrayée. Elle se voit comme suspendue entre la vie et la mort. Elle ne sait que faire, ni où aller. Alors, par un mode étrange et ineffable, elle reçoit une certaine connaissance, ou plutôt elle perçoit comme l’ombre d’une intuition. Elle découvre dans sa nuit toute l’étendue de ce tout qu’elle va perdre, si elle reste séparée de ce qu’elle pourrait encore connaître. Elle ressent le désir d’une grande tendresse d’amour, elle désire mettre enfin fin à son infini exil. Dans cette situation, l’âme reste assez libre pour considérer dans le même temps, et dans la même unité, la nécessité de vivre et celle de l’exil.

Il faut parler maintenant de la blessure. En son exil, il arrive que l’âme se sente aussi véritablement blessée que si on lui passait une lance en travers. Sa blessure lui cause une douleur si vive qu’elle en gémit, et si délicieuse qu’elle voudrait en être perpétuellement pénétrée. Cette douleur ne se trouve pas dans les sens, et cette blessure n’est pas corporelle. On ne la sent qu’au fond de l’âme, sans que le corps n’en soit atteint. La blessure vient et vit dans le fond le plus intime de l’être. En suppurent des désirs si vifs et délicats, qu’ils sont au-dessus de toute expression.

Je me souviens enfin d’un autre état encore qui consiste en une certaine sorte de présence : ce n’est là nullement une vision. Dans cet état, toutes les fois qu’une personne veut se mettre en présence de la présence même, elle la trouve aussitôt présente en soi.

_______________

iJe m’appuierai ici, pour ce faire, sur la Relation de Thérèse d’Avila destinée à Rodrigue Alvarez (datée de 1575).

Théophanie de la folie


« Folle épiphanie » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Dans sa Trilogie divine, l’écrivain de science fiction Philippe K. Dick s’est livré à une réflexion métaphysique assez poussée (du moins autant qu’il est possible dans un roman). Il la conclut par cette idée : Dieu est fou . Voici son raisonnement. « Si vous acceptez l’hypothèse d’une entité divine, vous ne pouvez pas lui nier la faculté d’autorévélation : il coule de source que tout être méritant le nom de ‘dieu’ posséderait sans peine celle-ci. La vraie question (selon moi) n’est pas : pourquoi des théophanies ? Mais : pourquoi n’y en a-t-il pas davantage ? Le concept déterminant est ici celui de deus absconditus, de dieu caché, secret ou inconnu. Pour une raison quelconque, Jung voit là une idée incongruei. Et pourtant, si Dieu existe, il doit bien être un deus absconditus, à l’exception de ses rares théophanies, ou alors il n’existe pas du tout. Cette seconde hypothèse serait la plus sensée, s’il n’y avait pas les théophanies, aussi rares soient-elles. Une seule théophanie rigoureusement avérée suffit pour la démolir. La vivacité de l’impression qu’une prétendue théophanie produit sur le sujet percevant ne prouve pas son authenticité, pas plus qu’une perception collective (comme le supposait Spinoza, l’univers tout entier n’est peut-être qu’une théophanie, mais il se peut également, comme l’ont résolu les idéalistes bouddhistes, que l’univers n’existe pas du tout)ii. » De l’avis de P. K. Dick, cette idée que l’univers entier ‒ tel que nous le percevons ‒ pourrait n’être qu’une imposture, se trouve parfaitement illustrée chez Héraclite. Dans le fragment 123, Héraclite affirme en effet : « La nature aime se cacher ». Dans le fragment 54, il dit aussi : « L’harmonie invisible l’emporte sur l’harmonie visible ». Héraclite semble donc penser que la réalité est, dans une certaine mesure, « cachée », et même « invisible ». Si c’est le cas, alors comment pourrait-on justifier la possibilité même de « théophanies » ? Une théophanie implique le surgissement effectif d’un Dieu dans le monde, ce qui, en théorie, équivaut à une invasion absolument bouleversante de la transcendance du Créateur dans sa création. Mais alors, si une telle théophanie peut ou a pu avoir lieu, ne serait-ce qu’une fois, comment se fait-il que le monde n’en garde pas la trace ni le souvenir ? Comment se fait-il qu’il donne l’impression de n’être qu’« apparence » et que le Dieu reste quant à lui toujours « caché », « invisible » ? Comment se fait-il que l’on ne puisse voir dans le monde qu’une « harmonie visible », et non pas son « harmonie invisible » ? Si Héraclite a raison, dit Dick, il faut donc admettre que le monde n’est en effet qu’une apparence, et que si réalité il y a, cette réalité ne pourrait être que « théophanique ». Dans le livre qui propose ce résultat (la théophanie est seule véritable réalité), Philippe K. Dick se met personnellement en scène en s’affublant pour l’occasion d’un pseudonyme, « Horselover Fat », qui n’est qu’une traduction de son propre nomiii . Or le personnage de Fat, qui est donc en réalité Philip K. Dick, est « fou ». De plus, Fat se veut « philosophe », et il donne cette définition, selon laquelle les « fous » sont simplement « des gens qui n’ont pas de contact avec la réalité ». Fat résume sa philosophie dans un Tractacus Cryptica Scriptura [« Traité de l’Écriture cryptique »], dont Dick présente deux propositions centrales. D’une part : « Le monde phénoménal n’existe pas : c’est une hypostase de l’information traitée par l’espritiv. » Et d’autre part: « L’Esprit ne parle pas à nous, mais par notre biais. Son récit nous traverse et sa douleur nous pénètre sans véritable raison. Comme Platon l’avait compris, il y a un fond d’irrationalité dans l’âme du mondev. » Philip K. Dick tire alors une conclusion de la philosophie de Fat : « En d’autres termes, l’univers lui-même ‒ et l’esprit qui y préside ‒ est fou. La personne en contact avec la réalité est donc par définition en contact avec la folie, pénétrée d’irrationnelvi. » Si l’esprit qui préside un univers fou est lui-même fou, ceci équivaut à dire que Dieu est fou. Nous avons ainsi acquis la connaissance de deux attributs divins. L’un est connu depuis des temps anciens : Dieu est « cachévii » ; et l’autre, proposé par Horselover Fat, c’est que Dieu est « fou ».

Que pouvons-nous en déduire ? Si Dieu est en essence « caché », on peut imaginer, en poussant l’idée au plus loin, que sa propre essence lui est aussi « cachée » : un Dieu qui « se cache », par essence, se cache aussi à lui-même. Quant à la « folie » du Dieu, d’ailleurs évoquée de manière incidente par des textes chrétiensviii, elle doit pouvoir s’interpréter, soit comme une folie manifeste pour ceux qui ne le connaissent pas comme il est réellement, soit comme une sagesse qui serait, elle aussi profondément « cachée ». Notons que l’idée de la folie du Dieu n’est pas entièrement nouvelle. Horselover Fat semble avoir été quelque peu influencé par la réputation de « folie » du dieu Dionysos, par exemple. Mais la folie de Dionysos était quant à elle manifeste. Elle éclate aux yeux de tous dans la nuit dionysiaque, et dans les excès des Bacchanales. En revanche, l’idée de la « folie cachée » du Dieu paraît bien plus angoissante, plus terrible, plus annonciatrice des pires catastrophes. L’ordre même de l’univers, cet ordre ‒ le « cosmos » ‒ que les Grecs opposent au « chaos », serait-il en réalité un « ordre fou », dont la rationalité serait en réalité absolument « vide » de tout sens (rationnel) ? C’est là une hypothèse que la lecture de Philip K. Dick nous incite à considérer. Il est aussi fort possible que ni la sagesse, ni la folie, ne soient en réalité des attributs divins. Autre possibilité encore : ce que Dieu est, en essence, ne pourra jamais sortir de l’ombre secrète, abyssale, dont le Dieu « caché » restera à jamais enveloppé.

_________________________

iJe ne vois pas, pour ma part, où et quand Jung aurait soutenu qu’était « incongrue » l’idée du deus absconditus. Jung a cité l’expression « deus absconditus » une douzaine de fois dans l’intégralité de son œuvre, et ce, dans des contextes fort divers, à l’occasion de développements en lien avec des personnalités aussi différentes qu’Héraclite, le prophète Élie, maître Eckhart, Jakob Boehme, Martin Luther, Albert Schweitzer, ou encore dans des développements en rapport avec le dieu Mercure, l’alchimie ou la Réforme. Dans aucune de ces occurrences, Jung ne considère comme « incongrue » cette idée.

iiPhilip K. Dick. Siva. La trilogie divine, I. 2013, p. 56-57

iiiCe pseudonyme est la traduction mot à mot de son nom, Philip Dick. Philip, du grec philippos « qui aime les chevaux », se traduit en anglais par « Horselover ». Le mot allemand Dick (« gros ») se traduit par « fat » en anglais. Philip Dick = « Horselover Fat ».

ivTractacus Cryptica Scriptura § 30. Ibid. p. 342

vTractacus Cryptica Scriptura § 35. Ibid. p. 344

viIbid. p. 59

viiIs. 45, 15  « Vraiment, tu es un Dieu qui se cache »

viii1 Cor 1, 23 « Nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs. »

La conscience de la conscience – et la Théorie du Tout


« Conscience quantique » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

La conscience n’est pas une simple propriété émergente des réseaux de neurones du cerveau. Elle fait partie des structures fondamentales de l’univers, au même titre que l’énergie (ou la matière), l’espace et le temps. Werner Heisenberg formule cette intuition ainsi : « Les mêmes forces structurantes qui ont façonné la nature dans toutes ses formes sont aussi responsables de la structure de nos espritsi. » Autrement dit, la structure de nos esprits, laquelle rend possible l’émergence de la conscience, résulte de forces naturelles présentes universellement dans la nature. Pour Wolfgang Pauli, la nature physique et la nature de l’esprit sont subsumées sous une même « réalité » ultime : « Le plus satisfaisant serait que physis et psyché puissent être conçues comme des aspects complémentaires d’une même réalitéii ». En conséquence, la science physique (allant de la physique quantique à la cosmologie) serait a priori mieux placée que les neurosciences (qui restent, en un sens, beaucoup trop « étroites », trop « provinciales ») pour intégrer la conscience dans une nouvelle « Théorie du Tout », comprenant les autres interactions connues (l’électromagnétique, la forte, la faible et la gravitationnelle). Si la conscience est bien une force fondamentale, universelle, comme nous en faisons ici l’hypothèse, on ne peut pas se contenter de la considérer comme la simple émanation de cerveaux humains. Elle devrait d’ailleurs pouvoir être observée objectivement, d’une manière ou d’une autre, par des moyens physiques. Par exemple, on pourrait postuler l’existence de « bosons » associé aux effets de conscience, bosons aujourd’hui indétectables, mais qui finiront bien par être objectivés un jour, puisque la conscience est indéniablement un fait « objectif », dont chacun de nous peut témoigner par expérience….

Si la conscience possède bien une réalité physique, et n’est donc pas seulement un artefact neurologique, on ne peut non plus écarter a priori l’idée que la métaphysique a aussi son rôle à jouer quant à l’analyse de son essence, en tant qu’elle est « séparable » de la matière, et en tant qu’il reste nécessaire de proposer une interprétation de la coprésence dans l’univers (et dans l’espace-temps) de la matière-énergie et de la conscience. Revenant sur les deux substances définies par Descartes, la res cogitans (la « chose pensante », ou esprit) et la res extensa (la « chose étendue », ou matière), Roger Penroseiii a souligné qu’elles font toutes deux partie de l’univers, lequel obéit avec une grande précision aux lois, mathématiquement établies, et empiriquement vérifiées, de la physique. On est donc en droit de poser la question suivante : si les corps matériels, qui sont des entités physiques, obéissent à ces lois, qu’en est-il de l’esprit et de la conscience ? En tant que présent dans l’univers, l’esprit obéit-il aussi aux lois physiques (à celles que l’on connaît déjà ou bien à d’autres que l’on ne connaît pas encore) ? Ou bien obéit-il à des lois qui ne seraient pas simplement physiques, mais « méta-physiques » ? A priori, l’idée que nos esprits puissent être gouvernés par les lois de la physique mathématique, au même titre que nos corps, paraît assez difficile à admettre. En particulier, cela semble incompatible avec le sentiment de libre arbitre que nous possédons spontanément. Pourtant, et a contrario, l’idée d’une séparation nette entre esprit et corps, l’idée d’un dualisme radical de la matière et de la conscience, n’est pas réellement acceptable non plus, au vu des nombreuses interactions esprit-corps que l’on observe. Il faut donc continuer à chercher. Il faut s’efforcer d’évoquer des hypothèses nouvelles, créatives, en tenant compte de l’expérience acquise par l’humanité après des millénaires de recherches et d’expériences philosophiques, spirituelles, religieuses, mystiques, mais aussi en s’efforçant de les rendre compatibles avec les résultats des sciences physiques et les théories qui s’en déduisent. Le matérialisme et le positivisme purs et durs des neurosciences contemporaines semblent, en tout état de cause, assez mal armés pour proposer une solution satisfaisante dans la recherche d’une éventuelle « Théorie du Tout ».

De deux choses l’une : soit la « Théorie du Tout » est un rêve vain, et il n’y aura jamais d’explication scientifique de la structure ultime de la « réalité » ‒ cette réalité ultime dont Wolfgang Pauli avait l’intuition (intuition admirablement confortée par sa découverte du « principe d’exclusion » qui lui valut le prix Nobel, et qui tend précisément à affirmer qu’il y a bien un niveau profond de réalité qui assure une cohérence et une unité d’ensemble à la totalité de ce qui est, et de tous les phénomènes qui en émergent).

Soit une « Théorie du Tout » sera un jour possible, et elle devra fournir un cadre théorique non seulement à l’unification des forces fondamentales de la nature physique, mais aussi s’étendre aux forces de la conscience et de l’esprit, si elle veut vraiment mériter son nom de « Théorie du Tout ».

Pour contribuer, aussi modestement soit-il, à cet effort d’intégration de la physique et de la métaphysique, de la matière et de l’esprit, je voudrais maintenant proposer l’analogie suivante. La conscience possède une réalité quantique, de même que l’espace et le temps ont eux aussi une structure quantique (au même titre que la matière et l’énergie). Avant de tirer quelques conséquences possibles de la nature quantique de la conscience individuelle et des champs de conscience qui lui sont associés, rappelons l’origine historique de l’hypothèse de la structure quantique de l’espace et du temps. C’est l’idée de base de la théorie de la « gravité quantique à boucle » dont John Archibald Wheeler fut l’inventeur. C’est aussi à lui que l’on doit les expressions de « trou noir », de « trou de ver », ou encore de « l’écume de l’espace-temps ». Au début des années 1960, il a repris les recherches sur l’unification de la relativité générale et de la physique quantique, qu’Albert Einstein n’avait pu mener à bien. Tirant les conséquences de similarités entre la structure des équations de la mécanique des fluides et celle de la relativité générale, il y vit l’occasion de souligner l’analogie entre la turbulence de fluides et la géométrie de l’espace-temps. Il imagina qu’au niveau microscopique la géométrie même de l’espace-temps est en perpétuelle agitation, et constamment habitée de fluctuations quantiques. « On peut la comparer à la surface d’une mer agitée. Vue de très haut, la mer paraît lisse. A plus basse altitude, on commence à percevoir des mouvements agitant sa surface, qui reste cependant continue. Mais, examinée de plus près, la mer est tumultueuse, fragmentée, discontinue. Des vagues s’élèvent, se brisent, projettent des gouttes d’eau qui se détachent et retombent. De façon analogue, l’espace-temps paraîtrait lisse à notre échelle, mais, scruté à un niveau ultra-microscopique, son ‘écume’ deviendrait perceptible sous forme d’événements évanescents : des particules élémentaires, des microtrous de ver, voire des univers entiers. Tout comme la turbulence hydrodynamique fait naître des bulles par cavitation, la turbulence spatio-temporelle ferait surgir en permanence du vide quantique ce que nous prenons pour la réalité du mondeiv. »

Ajoutons alors ici un nouveau niveau de métaphore. La conscience peut elle aussi être comparée à un océan, avec ses agitations et ses profondeurs, ses calmes et ses tempêtes. Quand je dis « la conscience » j’entends ce mot dans ses deux acceptions, la conscience individuelle, et la conscience universelle. Autrement dit, la conscience singulière de chaque individu pourrait être comparée à l’une des gouttes qui composent l’écume de la conscience universelle. Mais ces gouttes individuelles, qui sont de la même substance que celles de l’océan universel, sont elles aussi des océans, avec leur profondeur propre, leur turbulence et leur calme insondable. Une autre image vient alors à l’esprit : les consciences singulières, individuelles, pourraient être comparées à des formes fractales, analogues, à leur échelle propre, aux structures de consciences de niveau cosmique, ou même à des consciences de nature supra-cosmique. Les métaphores « quantique » et « fractale » ne sont certes ici que des métaphores. L’important est l’idée sous-jacente. La conscience n’est pas simplement un épiphénomène. Elle est une substance, dont on n’a, encore aujourd’hui, aucunement commencé de comprendre l’essence. Or il n’est pas de question plus importante et plus essentielle que la question de l’essence de notre conscience. L’hypothèse de sa nature quantique et fractale permettrait une double unification : celle des consciences singulières et de la conscience universelle, et celle des champs de conscience avec les autres champs d’une future « Théorie du Tout ».

___________________________

iW. Heisenberg. Physics and beyond. Cambridge University Press, 1971, p. 101

iiW. Pauli. Le cas Kepler. Albin Michel. 2002, p. 109

iiiRoger Penrose. Shadows of the mind – A search for the missing science of consciousness. Oxford, 1994, p.213

ivJean-Pierre Luminet. L’écume de l’espace-temps. 2024, p. 10-11

Hijâb ‒ Le voile du désir


« Hijâb » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2025

En arabe, le mot « voile », ḥijâb (حِجاب), ne désigne pas nécessairement le voile de la femme, lequel est plutôt appelé burqa‘ ou sitâr, dans la langue classique. Il peut avoir un sens philosophique, et même mystique. Hallâj désigne ainsi le « voile » posé sur les choses, ce qu’il appelle le « voile du nom » (ḥijâb al-ism). Ce voile est nécessaire. Dieu en est à l’origine. La réalité sans voile, mise à nue, aveuglerait, ferait perdre leur conscience aux hommes. Leur propre nature est elle-même recouverte d’un « voile ». Ce voile est leur propre nom. « Il les a revêtus du voile de leur nom, et ils existent ; mais s’Il leur manifestait clairement Sa puissance, ils s’évanouiraient ; et s’Il leur découvrait la réalité, ils mourraient i. » On connaissait déjà l’idée de la mort assurée pour l’homme qui verrait Dieu face à faceii. Ici, la mort attend aussi l’homme qui verrait sans leur voile le monde, ou les choses. Quelle est la nature de ce « voile » posé sur le monde ? « Le voile ? C’est un rideau, interposé entre le chercheur et son objet, entre le novice et son désir, entre le tireur et son but. On doit espérer que les voiles ne sont que pour les créatures, non pour le Créateur. Ce n’est pas Dieu qui porte un voile, ce sont les créatures qu’il a voilées. I‘jâbuka hijâbukaiii. » Ironique et malicieux jeu de mots, que seule permet la langue arabe, friande d’allitérations et de paronomases… Je traduis, mot-à-mot : « Ton émerveillement (i‘jâbuka), c’est ton voile ! (hijâbuka) ». Louis Massignon a traduit, pour sa part : « Ton voile, c’est ton infatuationiv ! », ce qui ne manque pas de surprendre. La traduction du mot i‘jâb (إِءْجاب )par « émerveillement, admiration » est strictement conforme à celle que l’on trouve dans les dictionnairesv. Le mot i‘jâb provient de la racine verbale ‘ajiba (عَجِبَ), qui signifie « être étonné, être saisi d’étonnement à la vue de quelque chose ». C’est le mot ‘ujb ءُجْب , qui provient lui aussi de la même racine, mais avec une phonétisation différente, qui signifie « fatuité, suffisance, admiration de soi-même », l’acception curieusement choisie par Massignon pour rendre le sens du mot i‘jâb. Du point de vue sémantique, la traduction de Massignon apparaît teintée d’un certain pessimisme ontologique : l’homme, par sa propre « suffisance », par son « infatuation », serait censé avoir provoqué la pose d’un « voile » entre lui-même et l’objet de sa recherche, à savoir le divin. L’homme infatué de lui-même – comment pourrait-il s’émerveiller du divin ? En revanche, m’en tenant à la leçon des dictionnaires, je pense qu’en traduisant i‘jâb par « émerveillement », on ouvre une piste fort intéressante. L’homme aperçoit un peu de la splendeur divine, un peu de sa gloire, et il en est « émerveillé ». Mais c’est précisément pour cette raison qu’un voile est alors posé sur son esprit pour le protéger de cette trop grande gloire, et pour l’encourager à poursuivre sa recherche, certes infinie, d’autre part.

Il faut comprendre que c’est l’émerveillement même, la gloire divine elle-même, qu’il faut voiler. Car l’émerveillement même est aussi un voile. Au-delà de l’émerveillement, qui stupéfie et comble, il y a l’étonnement, qui incite, éveille, et met en marche.

Hallâj ajoute ici encore un mot, ‘ajibtu, jouant à nouveau de l’allitération entre i‘jâb, hijâb et ‘ajib : « Je m’émerveille, je suis étonné (‘ajibtu),par Toi, et par moi (minka wa minni) »…Nulle trace de fatuité ou de vanité. Seulement de l’émerveillement, de l’étonnement. L’âme est bouleversée par une intuition fulgurante :

« Je suis émerveillé par Toi, et par moi, – ô Vœu de mon désir !

Tu m’avais rapproché de Toi, au point que j’ai cru que Tu étais mon ‘moi’,

Puis Tu T’es dérobé dans l’extase, au point que tu m’as privé de mon ‘moi’, en Toi.

Ô mon bonheur, durant ma vie, Ô mon repos, après mon ensevelissement !

Il n’est plus pour moi, hors de Toi, de liesse, si j’en juge par ma crainte et ma confiance,

Ah ! dans les jardins de Tes intentions j’ai embrassé toute science,

Et si je désire encore une chose, c’est Toi, tout mon désirvi ! »

_____________________

iSulamî, tabaqât ; Akhb., n°1. Cité par Louis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 183.

iiEx 33,20

iiiMs. Londres 888, f. 326 b. Cité par Louis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

ivLouis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

vJ’ai consulté le Dictionnaire arabe-français Larousse, ainsi que le Dictionnaire arabe-français de Kazimirsky.

viLouis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

La fin de l’intelligence naturelle


« Intelligence naturelle » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2025

Albert le Grand donne au terme « intelligence » trois significations différentes. D’abord, il l’utilise pour désigner l’acte même de l’intellect, l’acte de raisonner, d’intelliger, acte appelé intelligentia en latin, noêsis en grec. Le résultat de cet acte est lui aussi appelé « intelligence », du moins d’après Aristote, disant que « tout savoir est intelligencei ». Dans un deuxième sens, ce terme renvoie à la nature intellective et séparée de l’esprit, telle que décrite dans le Livre des causesii. Les auteurs médiévaux y voyaient un pouvoir spécifique de l’esprit, supérieur à celui de l’intuition. Dans une troisième acception, l’« intelligence » signifie la puissance suprême de l’esprit, considérée comme absolument distincte de celle de la raison et de celle de l’intellect. Arrivé à ce point, il importe de préciser respectivement ces trois termes, raison, intellect et intelligence.

Pour les philosophes scolastiques, l’activité de la raison implique une démarche de recherche et de liaison entre des idées et des notions diverses. Elle consiste à les rapprocher, les assembler, les composer d’une façon qui soit adéquate à quelque représentation ou finalité rationnelles. Par exemple, elle tentera de rattacher des effets à leurs causes, de relier ce qui précède un événement et ce qui peut s’ensuivre, ou encore de déterminer ce qui est à l’origine d’une chose ou d’un être et ce qui pourrait ensuite en advenir, ou se révéler être son essence ou sa fin.

L’intellect, quant à lui, est capable d’user des principes de la raison, de s’établir dans leur vérité, de juger de leur cohérence interne, de se mouvoir dans leurs enchaînements et de comprendre leurs liens d’interdépendance. Mais les principes peuvent, par leurs combinaisons variées, donner naissance à des raisonnements de plus en plus élaborés, suscitant des idées nouvelles, elles-mêmes de plus en plus complexes. Dans cette élévation incessante, il y a sans doute des limites à la puissance des intellects (créés), bien que l’on puisse aussi concevoir des intellects (incréés) dont la puissance serait a priori illimitée.

Enfin, et par contraste avec l’intellect, l’intelligence « voit » les idées ou les étants à travers sa propre lumière. Elle « voit » de façon directe, immédiate, unitive, les êtres en tant qu’ils sont des essences purement intelligibles. L’intelligence, comme on le « voit » aussi, peut-être, est donc infiniment supérieure à la raison et à l’intellect. Albert le Grand a cette formule pour les distinguer: « La raison est relative aux choses corporelles, l’intellect aux esprits créés et l’intelligence à l’esprit incrééiii. » Cette façon de distinguer ces niveaux d’intelligibilité et de vision s’ancre dans une ancienne tradition de pensée dont l’origine remonte à Platon et Aristote. Aristote dit par exemple que la raison est relative aux choses contingentes, que la science ne s’intéresse qu’aux conclusions nécessaires, et que l’intellect s’attache aux principesiv. Seule l’intelligence est capable de saisir les essences simples des choses, à partir desquelles l’intellect peut élaborer des raisonnements, et déterminer des conclusions nécessaires. La raison apparaît donc placée dans l’ombre de l’intelligence, et elle y demeure toujours. Elle ne peut que participer à sa lumière, sans pouvoir se créer son propre soleil. La raison possède cependant un pouvoir de connaissance dont l’objet peut être séparé de la matière, et ainsi rendu indépendant de toutes les déterminations matérielles. Du fait de la séparation de l’objet saisi par la raison (dans la mesure où il est « rationnel »), on peut en déduire par exemple que la raison est aussi capable, en principe, de « voir » la divinité de façon immédiate, séparée, dans la mesure où cette dernière est « rationnelle » ‒ ce qui n’est certes pas assuré logiquement ni intuitivement. Si l’on distingue ainsi la raison de l’intellect et de l’intelligence, alors on peut concevoir aussi de distinguer comment ces trois puissances la « voient » spécifiquement, à leur manière, combien leur hiérarchie s’imposerait alors, et combien in fine l’intelligence pure, seule, serait réellement capable non seulement de la « voir » mais aussi d’en « comprendre » l’essence.

En traitant de la raison, de l’intellect ou de l’intelligence, on n’a pas ici cherché à préciser s’il s’agissait de les considérer seulement d’un point de vue humain, ou si ces termes pouvaient être appliqués aussi à des mondes « non-humains » (par exemple dans le cadre d’une analyse de ce que représenterait un point de vue « angélique », ou « divin », ou encore du point de vue de créatures extra-galactiques). Cette discussion mériterait des développements ad hoc. Pour le moment, je me contenterai de souligner qu’il y a sans nul doute une infinité de choses que l’intelligence humaine ne comprend pas ‒ infiniment plus que ce qu’elle comprend ou croit comprendre. Or, ce que l’intelligence humaine ne comprend pas n’est pas nécessairement incompréhensible, dans l’absolu. Il est possible de penser que dans de futures ères (humaines), les cerveaux et les esprits seront en capacité de comprendre ce qui aujourd’hui leur est absolument hors d’atteinte. On peut aussi estimer que ce que l’intelligence ne comprend pas aujourd’hui est en réalité bien plus réel que tout ce qu’elle comprend. Mais pour le réaliser, encore faut-il qu’elle comprenne qu’elle ne comprend pas. Il lui faut être capable de cette fondamentale humilité, laquelle est d’une double nature. Il y a une humilité que l’on qualifiera d’auto-dépréciative, et qui consiste pour l’intelligence à n’attacher que très peu de valeur, ou aucune, à ce qu’on est, à qui on est, en tant qu’individu singulier, particulier. Et il y a une humilité ontologique, qui consiste pour l’intelligence à voir l’être (l’être en général) comme étant réellement un néant, la vie comme un souffle vain, et l’humanité dans son ensemble comme une illusion collective, condamnée à l’extinction. L’intelligence doit avoir l’humilité de se confronter à sa propre arrogance, et de là, en arriver à se dépasser elle-même. Elle doit pendre conscience de sa véritable nature, qui est de se comprendre en se dépassant, et de se dépasser en se laissant radicalement en arrière.

Il n’y a rien de plus proche de la fausse humilité que l’intelligence qui se considère avec complaisance. Plus elle avance, plus elle s’égare. Plus elle se consolide en apparence, plus elle s’éloigne de son but, en réalité. Son désir de découvrir du nouveau empêche l’intelligence de comprendre ce qu’elle a en elle de transcendant. En avançant à l’extérieur, elle ne sait toujours pas à quel point elle ne peut se représenter intérieurement elle-même. Elle s’aveugle elle-même sur elle-même. Elle ne comprend toujours pas l’origine de sa lumière essentielle. Elle s’est bâtie pendant des millions d’années en se confrontant au monde. Ses succès en la matière ont accompagné l’évolution des espèces, des plus humbles aux plus « intelligentes ». Mais le prix métaphysique à payer, l’intelligence humaine ne l’a pas toujours assumé, pour sa part. L’objet de sa recherche ne doit pas être seulement le monde ou l’univers. Il lui faut maintenant, parce que le temps court, et que la menace monte, rechercher l’essence de sa lumière, la nature de son pouvoir d’illumination. C’est une recherche qui doit transcender sa forme, sa nature, son essence « naturelles ». Il ne lui faut plus être seulement tournée vers les choses, ni vers elle-même. Il lui faut dépasser tous ses dépassements. Il lui faut transcender toutes ses sortes de transcendances. Il lui faut maintenant se séparer de sa propre essence, pour s’en inventer une autre. Il lui faut d’abord découvrir la voie vers cette invention, voie dont elle n’a aucune idée encore, mais dont, possiblement elle n’est pas dépourvue de toute intuition. La seule intelligence (rationnelle ou intellectuelle) ne peut pas entrer dans le mystère, y vivre et s’y dépasser. Elle ne peut même pas exprimer les voies qui permettraient de l’approcher avec des mots, inconvenants, trompeurs, toujours lourds. Le mystère est une nuée impalpable, non une pluie, une fumée vague, non un feu, un horizon diffus, non une terre ferme. L’intelligence doit se faire la plus coupante possible, la plus perçante, fouaillant la chair des possibles, et dans le même mouvement, suturant les balafres et les blessures, cousant les plaies des idées et de la réalité. Dans cette ère, l’intelligence ne pourra plus se satisfaire d’être seulement naturelle.

________________________

iAristote. De l’âme, I, c.3, 407 a 6 S

iiLe Livre des Causes. Proposition III : « Après que la Première Cause a créé l’être de l’âme, elle l’a constitué comme ‘substrat’ sur lequel l’Intelligence accomplit ses opérations. Il en résulte que l’âme intellectuelle opère intellectuellement. Et comme l’âme reçoit l’impression de l’Intelligence, elle opère à un degré inférieur de celle-ci, en ce qui touche à ses propres impressions. »

iiiAlbert le Grand. Commentaires de l’Epître V de Denys le Pseudo-Aréopagite. Cerf, 1993, §179, p. 233

ivAristote. Éthique à Nicomaque, VI, c. 2, 1139 a 11 s et c. 12, 1143 a 35 s.

Le diamant et la nuée.


« Nuées » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

L’école bouddhiste de « la voie du milieu » (madhyamaka), fondée par Nāgārjuna au 2e siècle de notre ère, défend l’idée que les phénomènes n’existent qu’en fonction de la connaissance que l’on en a. L’une des conséquences de cette « voie » est qu’il vaut mieux se défaire a priori de toute affirmation métaphysique. Dans les Stances fondamentales de la sagesse de la voie du milieu, Nāgārjuna précise : « L’existence est la voie du réalisme. La non-existence est la voie du nihilisme. Par conséquent le sage ne s’installe ni dans l’existence ni dans la non-existencei. » Alors où le sage s’installe-t-il, demandera-t-on ? Il ne s’installe ni quelque part, ni nulle part, pourrait-on répondre, non sans quelque ironie, mais sans réelle ironie non plus… Autrement dit, ni le nirvana (qui représente la délivrance du cycle des existences) ni le samsara (qui désigne l’enfermement dans le monde de l’illusion, dans le cycle des morts et des renaissances) ne conviennent au vrai sage. « Dans le nirvana, il n’y a ni existence, ni non-existence, ni les deux, ni aucune des deuxii. » Selon Nāgārjuna, tant le nirvana que le samsara ne sont jamais que des aspects possibles, des points de vue différents sur la Réalité ultime, qui elle, est nécessairement unique. Par leurs divergences, ils montrent qu’ils ne sont pas la Réalité même.

La « voie du milieu » se divise elle-même en deux écoles, l’école mādhyamaka shentong [c’est-à-dire « la voie du milieu, vide d’autre »] et l’école mādhyamaka rantong [c’est-à-dire « la voie du milieu, vide de soi»]. Selon l’école shentong [« vide d’autre »], la réalité ultime est « vide de toutes qualités autre que sa propre existence intrinsèque de claire lumière […] Elle est l’esprit pur primordial, dans sa claire luminositéiii. » Au contraire, l’école rantong [« vide de soi»] affirme que tous les phénomènes sont vides de soi, c’est-à-dire vides de toute nature propre. La réalité ultime est libre de toute élaboration conceptuelle. Cela revient à dire qu’on ne peut absolument rien en dire ‒ce qui ne nous avance guère, il faut bien le dire. C’est pourquoi, sans doute, cette école n’attire guère de disciples. En revanche, l’école shentong est considérée « comme la plus aboutie, comme le niveau philosophique le plus élevé du bouddhismeiv. »

La tradition de l’école bouddhiste shentongv, qualifiant la nature ultime de l’esprit de « claire lumière », pourrait être utilement mise en regard avec une tout autre tradition, laquelle considère au contraire que le véritable lieu de la connaissance mystique est la « nuée obscure », celle-là même dont Moïse fit l’expérience au sommet du Sinaï. Cette « nuée obscure » a été interprétée comme étant la condition de l’illumination divine par le pseudo-Denys l’Aréopagite, dans sa Théologie mystique. Pour justifier cet apparent paradoxe, il use d’oxymores comme « le voir par le non-voir », « l’inconnaissance qui connaît », « l’ignorance qui est le meilleur mode de connaître Dieu ». Dans son Commentaire de la Théologie mystique, Albert le Grand éclaire (si j’ose employer dans ce contexte un mot aussi lourd de connotations…) ces formules pseudo-dionysiaques, paradoxales et apparemment contradictoires : « Nous prions d’être introduits en cette nuée ténébreuse où Dieu se trouve, nuée obscure quant à nous, superlumineuse en elle-même. Nous prions que nous puissions voir et connaître Celui qui est au-dessus de tout par la non-vue et l’inconnaissance, par le non-voir et le non-connaître […] Nous prions que nous puissions louer Dieu suressentiel d’une façon suressentielle, c’est-à-dire d’une manière qui l’exalte au-dessus de tous les étants, par la négation écartant de lui tous les étantsvi […] Par cette méthode, en procédant par des négations, nous connaissons cette inconnaissance, sans voile, sans ce voile qu’est la créature. Nous la connaissons, dis-je, elle qui est enveloppée des voiles constitués par toutes les formes connaissables qui sont en tous les étantsvii

Il apparaît, dans cette vue, que la « lumière » suprême est encore un voile qui dissimule l’éminence divine… « En toutes les choses en effet qui sont connues par leurs formes, ces formes sont des images de la Beauté divine. C’est par la négation de ces formes que nous parvenons à ce qui, caché, se rend en elles présent de façon voilée. C’est en vue de cela qu’il est dit ensuite : [de manière] que nous puissions voir […] cette nuée ténébreuse suressentielle, celle de l’éminence divine, occultée, c’est-à-dire dissimulée, par toute la lumière qui est immergée dans les étantsviii. »

Il me semble, à bien les considérer l’une et l’autre, qu’il faille renvoyer dos-à-dos, tant la notion bouddhiste de « claire lumière », que la notion chrétienne de « nuée obscure ». Elles ne semblent pas capables d’aider à élucider comment on peut connaître dans et par le « vide » (fût-il clairement lumineux), ou bien voir ou connaître par le non-voir et le non-connaître (fussent-ils réellement obscurs). D’autres métaphores seraient peut-être nécessaires, comme celle de l’aube ou du crépuscule, tout particulièrement à ces moments si fugaces où l’ombre et la lumière, la nuit et le jour, semblent s’unir.

__________________________

iNāgārjuna. Traité du milieu. (Mādhyamaka-shāstra), Seuil, Paris, 1995

iiNāgārjuna. Les Stances fondamentales de la sagesse de la voie du milieu, Ch. 25 § 3 et § 17. In Traité du milieu. (Mādhyamaka-shāstra), Seuil, Paris, 1995.

iiiKarma Sherab Norbu et Alain Jorissen. Symphonie pour un nouveau monde, au-delà de la dualité esprit-matière. Academia, Louvain-la-Neuve, 2021, p. 146, note 28

ivIbid. p. 146

vL’école mādhyamaka shentong se rattache par ses concepts au « Véhicule de Diamant » (vajrayana) [appelé aussi « bouddhisme tantrique »] qui se distingue du Petit Véhicule (hinayana) et du Grand Véhicule (mahayana). Elle insiste en effet sur la présence de l’Esprit de Bouddha chez tous les êtres, bien qu’il soit caché par les « poisons de l’esprit ».

viAlbert le Grand. Commentaire de la « Théologie mystique ». Ch. 2, §62-63. Trad. Edouard-Henri Wéber. Cerf, 1993, p. 116-117

viiIbid. § 65, p. 119

viiiIbid. § 66, p. 119

L’extase et celui qui extasie


« Extase » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Hallâj fut crucifié à Bagdad, le 26 mars 922, pour avoir cherché la Vérité (ḥaqq) toute sa vie ‒ et jusqu’à la mort. Fuyant l’éphémère, le fugace, négligeant le monde sensible comme le monde intelligible, dédaignant tout ce qui relève du « possible » ou du seulement « concevable », il voulait voir la Réalité elle-même, il voulait vivre avec et dans l’Absolu. Pour ce faire, il lui fallait devenir maître en la « science des cœurs et des mouvements de l’âmei ». Il conçut que l’âme (nafs) n’a aucune idée de la puissance de l’Esprit (ruḥ). L’Esprit transcende infiniment toutes les âmes. Elles sont aveugles et elles aveuglent. « Ô vous, que votre âme aveugle, si vous regardiez ! Ô vous, que votre vision aveugle, si vous saviez ! Ô vous, que votre science aveugle, si vous compreniez ! Ô vous, que votre sagesse aveugle, si vous arriviez ! Ô vous, que votre arrivée même aveugle, si vous L’y trouviez ! Vous vous aveuglez pour toujours sur Celui qui subsiste à jamaisii. » Seul l’Esprit peut, s’Il le veut, se donner à voir. Toutes les prières que les diverses religions recommandent, toutes les protestations d’adoration ou de renoncement, aussi sincères soient-elles, sont inopérantes en cette matière. L’Esprit seul peut accorder à l’homme ce don, qui est aussi un sacrifice. Alors, que faire ? Il faut commencer par se passer de toute volonté propre. Il faut reconnaître le caractère absolu de la transcendance. Il faut comprendre l’incapacité humaine à seulement se rendre compte de l’infinité de son ignorance. Il faut plonger en elle, et y « noyer son intelligenceiii ». Il faut attendre, et Le laisser vouloir. Il faut attendre qu’Il vienne au fond du cœur, là où, d’ailleurs, « Il ne peut se fixer à demeureiv » que « s’Il ne le transformev ». Le cœur (qalb) est l’essence de l’âme. Le qalb recèle un vide intérieur, un creux central (jawf), dans lequel se tient la conscience. La conscience est ce creux-même. Elle est le « secret » (sirr) qui y demeure, et qu’il reste à découvrir. « Il connaît ce qui est caché en vousvi ». « Il connaît les secrets, même les plus cachésvii ». En ce creux secret, flottent obscurément, confusément, un voile d’illusions, une foule de pensées et de désirs, un amas agité, lesquels constituent la substance de l’âme (nafs). Au dedans le plus intime du cœur, là où la ‘vierge inviolée’ reste emmurée, se tient le sirr, qui enveloppe la personne, la conscience et le subconscient. Tant que la Divinité n’est pas descendue dans ce lieu de mystère (sirr), la personne reste dans un état latent, informe. Elle est encore dans un état incertain ; son moi est un ‘je’ provisoire. L’enjeu est de se libérer de l’emprise de ce sirr. Il faut que se dévoile le secret de la conscience ; il faut renoncer à son ‘je’viii et à sa propre ‘conscience’ (ḍamîr)ix, si l’on veut atteindre le Mystère des mystères (Sirr al-sirr), la Conscience des consciences (Ḍamîr al-ḍamîr). Alors l’âme est fécondée. En elle pénètre le véritable ḍamîr, le vrai nom de la personnex. Celle-ci possède enfin le droit de dire vraiment ‘Je’. La réalité devient enfin réelle. Le ‘Je’ devient ‘Lui’, et ‘Lui’ devient ‘Moi’, en vérité et en réalité. Avant que ce moment n’advienne, l’âme n’est jamais qu’embryonnaire, sans consistance propre ; elle a besoin de croître toujours pour vivre encore. L’Esprit a insufflé un premier souffle de vie dans le cœur, qui est le véritable centre de la personne humaine, son lieu le plus intérieur. Mais cela ne suffit pas. Ce n’est qu’un commencement. Ce souffle a donné la vie, il fait vivre l’âme. Mais il reste à l’unifier, à l’illuminer, à lui donner sa pleine conscience, à lui révéler sa vocation primordiale, éternelle. Au jour de l’Alliance (mîthâq), ‘le Dieu’ (al lah) a demandé aux fils d’Adam de témoigner de l’existence de « leur propre âmexi ». Il leur faut prendre conscience de leurs âmes mêmes ; il faut que celles-ci reconnaissent ‘le Dieu’ (al lahxii) comme étant leur Seigneur, et qu’elles l’appellent de ce nom : « mon Seigneur » (rabbi). C’est au moment où l’âme témoigne ainsi d’elle-même et de sa prise de conscience, qu’elle peut connaître à la fois sa liberté et sa raison, et qu’elle prend effectivement conscience de sa conscience, de sa capacité à se penser elle-même, de penser son essence et de penser la Divinité qui l’a fait vivre. Dès lors, elle porte le poids de la conscience, et de la foi qu’elle suppose. Ce poids pèse au cœur, ce lieu creux, cette cavité interne, où l’âme doit (un jour) rencontrer la Divinité, et s’unir à elle ‒ par le cœur (qalb), par l’esprit (rûh), et par la raison (‘aql). L’âme a déjà été unie (au commencement et provisoirement) à son corps charnel, et elle a été asservie à la matière. Si elle en reste esclave, elle encourt le mépris divin. Car il faut comprendre que la création de la matière et la formation des créatures représentent une sorte d’« humiliation » (volontaire) de la Divinité. La pensée divine s’humilie en descendant infiniment au-dessous d’elle-même. L’âme doit reconnaître cette humiliation. ‘Le Dieu’ s’humilie dans la matière. Il est donc essentiellement humble. En conséquence, tant que l’esprit ne transfigure pas la matière, ‘le Dieu’ restera humble et humilié. Cette humilité et cette humiliation s’expliquent en ce qu’elles visent une plus grande gloire ‒ la transfiguration de l’humus en Esprit. Encore faut-il que l’humain, esclave de l’humus, mais libre de s’en s’affranchir, s’en libère effectivement.

‘Le Dieu’ est le créateur permanent de l’individu et de tous les événements qui affectent sa vie. Il distribue ceux-ci jour après jour comme autant de « provisions de voyage » (arzâq), comme autant de sources de vie. Avec les arzâq, ‘leDieu’ apparaît comme Celui qui fait vivre (muhyî) et mourir (mumîi). Mais ces ressources providentielles sont momentanées, éphémères, contingentes. Elles n’entrent dans le cœur de l’homme que de façon gratuite, arbitraire, imméritée. Le cœur reste le seul principe de la conscience, et non les arzâq. Il revient à toute personne de se saisir d’elle-même, en son propre cœur (qalb), d’assurer son unité psychique, de tisser son âme, de construire sa conscience, de bâtir son véritable ‘Je’ (amîr), avec sa mémoire (dhikr), son intelligence et sa volonté. Quand la grâce (latîfa) saisit enfin l’âme et qu’elle la sanctifie, elle « fait venir la Vérité à l’idée », dit Hallâj. Les sûfis disent que l’inspiration divine la transfigure (tasarruf) et oriente ensuite son évolution ultérieure. Le but final de la vie mystique n’est donc pas la possession spéciale de tel ou tel état, mais une disposition du cœur à rester malléable, à rester ouvert à toutes les métamorphoses, à travers la succession d’étapes a priori imprévisibles. Hallâj a poussé ces idées aussi loin que possible. Il ne refuse pas la réalité des états mystiques, mais il refuse de s’y complaire, et de s’en contenter. Ce ne sont jamais que des étapes transitoires. Ce qui lui importe réellement ce sont les « touches divines » (tawâli‘) dont ces états ne sont que les indices. Ce sont des « appels » de Dieu (dawâ‘î), d’incessants « témoignages » (shawâhid) qui incitent le cœur à toujours passer outre, à se dépouiller sans cesse de ces états, à se dénuder de plus en plus, pour tenter de rejoindre ‘le Dieu’ là où il est vraiment. Il faut se détacher de toutes les œuvres que l’on fait, pour ne s’attacher qu’à Celui pour qui on les fait. L’extase (wajd) elle-même, il faut s’en éloigner, s’en séparer et la dépasser. Hallâj ne veut pas d’une secrète délectation de l’âme, ni d’un rêve divin, qui se vivraient en dehors de l’ultime réalité. Il veut goûter un véritable « ravissement » (istilâm) qui transporte et purifie infiniment la mémoire ; il cherche l’« illumination » (tajallî) qui transfigure absolument l’intelligence ‒ sans l’aveugler ou la stupéfier. L’extase ne lui importe guère, il ne cherche que « Celui qui extasie ».xiii

_________________________________

iIlm al-qulûb wa al-khawâtir

iiHallâj. Shath. f° 131, cité par Louis Massignon. La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.12, note 4.

iiiHallâj. Tawâsîn V, 10. Ibid., p.318

ivHallâj. Tawâsîn XI, 15, Ibid. p.342

vHallâj. Tawâsîn XI, 23-24, Ibid. p.343-344

vi« Ya‘lamu sirra-kum ». Qur’an 6,3

vii« Ya‘lamu sirra wa ’akhfâ ». Qur’an 20,7

viii« Car, si notre ‘Je’ est un sujet exprimant, l’Objet exprimé [Dieu] est aussi un sujet exprimant. Or si le sujet, ce faisant, peut exprimer son Objet selon la réalité, a fortiori l’Objet l’exprimera selon la réalité ! » Hallâj. L’Éloge du Prophète, ou la métaphore suprême (Hâ-Mîm al-qidam) III, 8-12. Traduction de Louis Massignon. In La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.310-311

ixLe mot ضَمير, amîr, désigne en arabe à la fois le ‘pronom personnel’ et la ‘conscience’.

xHallâj théorise ainsi le « vrai pronom-sujet » dans son Tawâsîn, IX,2 : « Le vrai pronom sujet, de la proposition (attestant que Dieu est un), se meut et circule à travers la multiplicité (créée) des sujets. Il n’est inclus, ni dans le sujet, ni dans l’objet, ni dans les affixes de cette proposition ; son suffixe pronominal appartient en propre à son Objet ; son h possessif, c’est son « Ah ! » à Lui (à Dieu) ! Et non pas à cet autre h, lequel ne nous rend pas croyants monothéistes. » [Le h se réfère ici au suffixe qui, en arabe, est la marque du pronom possessif]. Traduction par Louis Massignon. In La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.334

xi« ‘Alâ ’anfusi-him. » Qur’an 7,172

xiiOn notera au passage que l’expression al lah n’est pas un nom propre, comme l’est en revanche le nom YHVH, dans le judaïsme. C’est un nom commun, lah (« dieu, divinité ») précédé de l’article défini al (« le, la »). Le mot lah s’écrit sans majuscule, puisque la langue arabe ne fait pas de distinction entre minuscules et majuscules.

xiii« Man fî’l wajdi Mawjûd »

Déchiffrer l’éternité


« Livre ouvert » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025


J’adore lire, surtout les livres plus anciens, notamment ceux écrits au 19e siècle par de vrais savants, des sommités dans leurs domaines, pétris de culture, tournés vers l’observation émue des différences (civilisationnelles, philosophiques, ontologiques). Je suis aussi ébloui par les livres des grands classiques, particulièrement ceux de l’antiquité. Banal, direz-vous ? Certes. Mais j’ajoute immédiatement que, dans ce désir et ce délire de lire, je suis bien conscient de négliger ou même d’oublier alors cet autre langage, quant à lui non écrit, mais fourmillant, miroitant, grouillant ‒ cette grammaire de toutes les choses, cette rhétorique de tous les instants, ces incessants « essais », impubliés, mais en genèse, de tous les phénomènes. Ce langage-là est sans figures de style, sans métonymies, ni métaphores, sans catachrèses ni ellipses, du moins apparentes, mais il est peut-être plus riche en anagogies. Le monde est une infinie bibliothèque pleine de livres ouverts à toutes les pages, des livres qui se feuillètent eux-mêmes, et se déclament sourdement, ou en silence. Il n’exige pas de carte de membre, cet antre de savoirs indicibles. Il demande seulement d’être aux aguets, de rester vif et alerte. Il exige pour être consulté de chercher à « voir », toujours et partout, d’être disposé à contempler la moindre manifestation de l’être en tant qu’être. Dans mes rêves les plus débridés, j’aimerais continuer de compulser infiniment, dès aujourd’hui, les parchemins peu lus des mondes anciens, et je voudrais pouvoir librement à l’avenir déchiffrer sans fin tout ce qui sera et tout ce qui vivra, demain et dans l’éternité.

Une pleine idée du vide


« Pleine idée du vide » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je connais une nuée d’où nulle pluie ne tombe jamais, que nul soleil ne perce – la nuée de l’inconnaissancei. Mais, demandera-t-on, comment peut-on saisir une nue inconnaissable, comment connaître une inconnaissance ? Pour commencer de répondre à ce genre de questions, et pour m’inspirer de l’expérience, je précise d’emblée que nous sommes tissés de ce genre de nues-là, nous sommes toujours pleins d’une inconnaissance prête à précipiter. Précisons que de tels nuages ne restent en aucune façon au dedans d’eux-mêmes. Ils tendent à s’étendre sans fin. L’inconnaissance se propage toujours beaucoup plus vite que la connaissance. Ils ne sont pas non plus hors d’eux-mêmes, ni au-dessous, ni au-dessus, ni devant, ni derrière, ni d’un côté, ni de l’autre. Où sont-ils ? Les nues de l’inconnaissance sont par essence atopiques, et constamment métamorphiques. Ces nues-là ne sont ni cirrus, si stratus, ni nimbostratus, ni cumulonimbus. Les métaphores météorologiques n’ont évidemment aucun sens ici. Mais alors pourquoi prendre l’image du nuage ? Qu’on l’appelle nue ou nuée, brume ou brouillard, ombre, orage, ou encore ouragan, n’est pas la question. Ce qui importe, c’est que, tout en restant intangible, il est toujours là où le vent le mène, pour aller ensuite ailleurs, et que jamais il ne se tient immobile.

Cette métaphore-là s’applique à l’âme. Où est donc mon âme ou ma nuée, où est la tienne, où est la leur ? Où pourraient-elles bien être ? Nulle part, sans doute ! Dans un contexte intellectuel, ou spirituel, être nulle part équivaut à être partout. Quelle que soit la chose à laquelle on pense, ou que l’on aime, on est plus sûrement avec elle, là où elle se trouve en esprit, que là où le corps continue de se tenir, ou de se retenir. Bien que ton corps ne puisse saisir par les sens le sens de ce à quoi tu penses, de ce à quoi tu aspires, bien que tes pensées et tes songes ne signifient rien de tangible pour tes sens, continue de penser à ce rien-là, plonge en ce vide, cours vers son néant. Va vers cette absence des sens, sculpte ce rien, rien que pour toi, désire le posséder en propre – tout comme un ciel impavide possède ses nues… Il vaut mieux être nulle part, luttant avec l’absence et le rien, plutôt que d’être partout, dans l’immense non-sens, dans l’ivresse du soi, dans l’avoir jaloux des choses, des biens et des avoirs. Il vaut mieux laisser là les ivresses et les lieux, abandonner surtout le tout, partout. Préférons saisir le nulle part, le vide et le rien. Qu’importe si les sens n’y trouvent rien à voir ou à sentir. Assurément l’idée du vide est plus pleine que celle du plein. Par elle, et en elle, tout peut advenir. Rien ne peut empêcher le vide d’accueillir même le tout, puisque rien ne s’y oppose. Le tout en revanche se satisfait toujours trop vite de sa somme, de sa plénitude, de sa totalité et de sa généralité. Le tout toujours oublie l’exception, la singularité, l’anomie et l’anomalie. Le vide est certes, en un sens, aveugle, sourd, et obscur ‒ mais il ne le reste que lorsqu’on ne fait que l’effleurer, le frôler ou l’érafler, et non quand on le pénètre, l’embrasse et l’inonde.

______________________

iJ’emprunte cette expression au célèbre livre d’un auteur anonyme de la fin du XIVe siècle, Le Nuage d’Inconnaissance, Traduction Armel Guerne, Cahiers du Sud, Documents Spirituels 6, 1953.

Théologie du nuage


« Nuée nue » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Des nuages en général ‒ comment en dire l’obscur, l’irradiant, l’éclair, l’éclat tonnant, et même l’envie de pluie ?… Du point de vue théorique, l’Inconnaissance n’échappe pas non plus à la météorologie nuageuse, dont on observe souvent les effets, à défaut d’en comprendre les pourquoi. L’auteur inconnu de ce spécifique Nuage-là, celui de l’inconnaissancei, a affirmé que l’œuvre véritablement créatrice (c’est-à-dire divine) est toujours passive et surnaturelle. Mais l’âme active et naturelle ne peut se réduire à la seule initiative de quelque Deus (qui se tiendrait loin au-dessus des nuages). Si cela était, cela reviendrait à éteindre en l’homme l’esprit. Or cela ne se peut. Pour l’esprit, le nuage de l’inconnaissance symbolise le manque, l’oubli de toute activité cognitive et le délaissement des lumières surnaturelles. La vie mystique ne consiste pas en une claire considération de quelque objet qui se situerait dans le monde, très loin au-dessous du divin; elle ne consiste pas non plus en un mouvement aiguisé de l’intelligence, en une curiosité affilée de l’esprit ou en une vagabonde imagination. Tout ce à quoi l’on pense reste toujours au-dessus de soi pendant tout le temps où on y pense. En revanche, plus valables en tant que tels et plus plaisants du point de vue des hauteurs, sont cet aveugle élan d’amour, cette pulsion vers l’abîme et le mystère, cet empressement secret à entrer en pleine connaissance dans l’inconnaissance. La raison en est que l’amour peut en cette vie tout atteindre, s’il aime vraiment ce qu’il dit vouloir aimer. La science, quant à elle, n’atteint jamais rien, car elle n’aime rien. Elle explique, ratiocine, calcule, accumule, mais n’atteint jamais à l’essence des choses, et moins encore à l’être que cette essence censément représente.

Le nuage d’inconnaissance est un symbole propre à exprimer l’expérience mystique dans son dénuement. C’est un nuage qui s’interpose entre l’âme et le divin, et qui rappelle la « divine obscurité » jadis reconnue par le pseudo Denys l’Aréopagite. Il offre aussi des points remarquables de similitude avec la « nuit obscure » de Jean de la Croix. Mais les nuits se ressemblent-elles toutes ? Elles diffèrent au moins par leur durée. La nuit, le temps s’étire. Or, pour atteindre à plus haut que soi, la brièveté et même l’instantanéité de très courts élans semble nécessaire… La vision qui transcende est en effet l’opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l’homme. Jamais cette vison ne dure en réalité, en son essence, plus qu’un atomeii, c’est-à-dire la plus petite partie possible du temps. Cet atome est la juste mesure de notre faible volonté, et de notre impuissance intellective. Mais même ce rien de temps suffit. Un brusque mouvement de l’âme, comme inattendu, la propulse, et alors elle s’élance vivement vers l’ailleurs, vers l’abîme, vers la nuit, vers l’Obscur. De même, une étincelle, dans le feu crépitant, s’enfuie et s’enfouit dans la suie. Il est abasourdissant de compter les mouvements qu’en un seul jour de temps, une âme peut faire, si elle a été véritablement disposée à se mouvoir hors d’elle-même. Or, précisément, il suffit d’un seul de ces ténus mouvements pour qu’elle se mette soudain, et irrémédiablement, à oublier toute choses créées. Cet élan-là suffit pour la projeter vers tout ce qui est plus haut, plus profond, plus caché qu’elle. Je voudrais pouvoir plier et empaqueter cet élan dans un seul mot, afin de mieux m’y tenir. Ce mot, naturellement, comme souvent les mots courants, devrait être bref : « Dieu », « amour », par exemple. Cela pourrait être aussi n’être qu’une syllabe, comme aum. Ayant rempli d’un mot son âme et sa bouche, il nous est conseillé de le souffler de façon redoublée sur l’impalpable, éthéré et intangible nuage d’inconnaissance, déjà cité, et qui se trouve, on l’a déjà dit, entre l’âme et tout ce qu’elle n’est pas. Pour le disperser aux quatre vents ? Non, non. Il est espéré qu’ainsi l’on puisse rabattre toute manière de pensée sous un monceau d’oubli, une nuée d’indifférence, une brume d’inattention. Or cet oubli, cette indifférence, cette inattention, ne doivent pas occulter une autre nuée encore, qui cette fois s’interpose entre l’âme et le monde. Cette nouvelle nuée est singulièrement sombre et doublement nue. D’abord, nue d’une nudité intérieure, d’une nudité totale quant à la connaissance de la transcendance, qu’aucune vision ou révélation (quelque immense et profonde qu’elles soient) ne peuvent déplier ou expliquer ; et ensuite, nue d’un dénuement intégral par rapport à toutes choses, tissée d’un oubli total de soi-même et des autres. A mieux y réfléchir, il s’agit d’une triple nudité, en fait : les deux nudités citées sont elles-mêmes à nouveau mises à nu, comme des ombres dans la nuit, lorsque rien ne s’oppose plus à voir leur essentielle nudité comme n’étant encore qu’une sorte de vêtement.

Dans ces nudités et ces dénudations successives, il faut voir le travail et l’effort qui reviennent à l’âme, et qui visent à perdre toute idée et tout sentiment de son être propre. Car ce n’est point ce qu’elle est, ni ce qu’elle a été qui importe, mais ce qu’elle a désir d’être.

_________________________

iLe Nuage d’Inconnaissance, Traduction Armel Guerne, Cahiers du Sud, Documents Spirituels 6, 1953.

iiAtome, ou athome : environ 1/6 de seconde. L’heure, au moyen âge, se divisait en 60 ostenta, dont chacun comptait 376 atomi.

Des extases dionysiaques


« Jalousie » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« L’Éros divin est extatique  », dit Denys : ekstatikos ho theios érosi. En Dieu, l’Éros est « extatique », parce qu’il engendre l’extase. Il l’engendre en qui ? En Lui-même ? En ceux qui L’aiment ? En tous ? L’emploi du mot grec éros est ici chargé d’allusions parfaitement assumées. Que Dieu soit « amour » (éros) n’était certes pas, au 6e siècle de notre ère, une idée inconnue en théologie. Mais que Dieu soit capable d’« extase » et que cette « extase » divine puisse être dite d’essence « érotique », parce qu’essentiellement « amoureuse », et même « passionnelle », cela n’allait pas forcément de soi. Il va de soi, naturellement, que tous ces mots ‒ amour, extase, éros, passion ‒ doivent être pris au sens le plus élevé que l’on puisse concevoir, et non dans un sens charnel. Cependant, ils restent colorés par cette acception, qui est la seule expérimentée par la majorité des humains. Denys lui-même s’est résolu à discuter de la nuance entre le mot éros (« amour, passion ») et le mot agapè (« amitié, affection »). Il a jugé que ces termes peuvent tous deux s’appliquer dans le contexte divin, même si le premier terme lui semble le meilleur. « Il a même paru à certains de nos auteurs sacrés que ‘désir amoureux’ (éros) est un terme plus digne de Dieu qu’ ‘amour charitableii’ (agapè). Car le divin Ignace a écrit : ‘C’est l’objet de mon désir amoureux qu’ils ont mis en croix’. Et dans les livres préparatoires aux Écritures, tu trouveras cette parole appliquée à la Sagesse de Dieu : ‘J’ai désiré sa beautéiii’. Il ne faut donc pas que ce vocabulaire érotique nous effarouche, ni que les raisonneurs viennent nous en faire un épouvantailiv. » Mais le terme agapè a ses mérites aussi, et selon l’analyse de Thomas d’Aquin, sur laquelle je reviendrai, c’est l’agapè qui, en fait, produit l’extase réellement authentique.

Quoi qu’il en soit, puisque Dieu est Un, l’Éros divin, ou l’Agapè, ne sont pas seulement « en Lui », mais doivent constituer sa substance ou son essence mêmes, pour autant qu’on puisse utiliser de tels termes, ne serait-ce que métaphoriquement. En effet, on pourrait arguer que la substance ou l’essence de ce Dieu est précisément de n’en avoir point, puisqu’il est au-dessus de toute essence et qu’il est au-dessus de l’être – si l’on admet que c’est Lui qui a créé les essences particulières et l’être en général. Or, le fait que l’amour se révèle proprement « extatique » dans ce Dieu-Éros, implique que ce même Dieu puisse littéralement « sortir » (extatiquement) de Lui-même, en tant que substance, et apparaître en quelque sorte comme phénomène. Cette remarque est loin d’être anodine. Comme une source infiniment abondante, comme un dépassement continuel de la puissance divine par elle-même, Éros jaillit en Dieu, et Éros rejaillit aussi, extatiquement, hors de Dieu. Éros éclabousse toute sa création, et se répand sur le monde. Panspermie cosmique… On pourrait en déduire qu’au moins en principe, l’extase amoureuse a valeur de paradigme universel. Certes, la notion d’extase ne doit se prendre que relativement à la capacité de chaque être singulier à ‘sortir de soi’, et à assumer la portée de cette ‘sortie’. Ce qui importe surtout, c’est l’idée même d’extase, dans toute sa potentielle universalité. Elle s’applique à Dieu Lui-même, mais aussi à l’ensemble des créatures.

Après avoir assimilé l’amour à l’extase (en Dieu lui-même), Denys l’Aréopagite affirme aussi, à propos des créatures (humaines) : « Grâce à lui [l’ Éros], les amoureux ne s’appartiennent plus; ils appartiennent à ceux qu’ils aimentv ». L’idée de ‘la sortie hors de soi’, qui est dénotée par le mot ‘extase’, a donc une portée absolument générale. Elle se vérifie par l’exemple des puissances les plus élevées, lorsqu’elles s’exercent en faveur des puissances inférieures (en descendant vers elles), ou lorsque des êtres de rang égal consentent à s’unir entre eux, ou encore lorsque des êtres de rang inférieur en appellent aux êtres du plus haut rang, et se tournent vers eux. Denys cite comme emblématique l’exemple de Paul, « possédé par l’amour divin et prenant part à sa puissance extatique », et disant alors : « Je ne vis plus, c’est le Christ qui vit en moivi». Cette phrase révélatrice peut s’interpréter comme une confirmation que Paul est en effet « sorti de soi » pour se laisser pénétrer par Dieu, pour ne plus vivre de sa vie propre, mais pour vivre de la vie du divin même.

Prenant conscience de la puissance du paradigme de la « sortie de soi », et de l’« extase », Denys va aller beaucoup plus loin. Il « ose », selon ses propres termes, affirmer que « ce Dieu lui-même, qui est cause universelle et dont l’amoureux désir, à la fois beau et bon, s’étend à la totalité des êtres par la surabondance de son amoureuse bonté, sort aussi de lui-même lorsqu’il exerce ses Providences à l’égard de tous les êtresvii ». Ce Dieu est donc « extatique », au sens littéral, parce qu’« il sort de lui-même » lorsqu’il « condescend » à créer tous les êtres et à en prendre soin, « grâce à cette puissance extatique, sur-essentielle et indivisible qui lui appartientviii ». On peut alors dire que son « désir amoureux » s’étend, grâce à son « extase », à tous les êtres.

Me viennent alors à l’esprit ces questions : pourquoi ce Dieu, si puissant, si élevé, si infini, aimerait-Il d’une telle passion des multitudes d’êtres, si infimes, si proches du néant ? Et comment Denys peut-il affirmer de telles choses au sujet de l’« extase » et de l’« amour » divins ? Sur quelles bases peut-il « oser » faire de telles assertions ? Quant à la première question, on peut supputer que la création même de l’univers et des créatures qui le peuplent fait partie intrinsèque de l’extase propre au divin et en constitue l’une de ses conséquences. En effet, comment ce Dieu n’aimerait-il pas (d’un amour réellement divin) l’existence même de sa propre extase (qui ne peut être que d’essence divine), ainsi que toutes ses conséquences créatives (engendrement, filiation, spiration) ? Pour prendre une comparaison, l’homme lui-même n’aime-t-il pas, en puissance, tout ce qui en découle, et tout ce qui peut être engendré à partir de ses propres extases ? Quant à la deuxième question (sur quelles bases peut-on théoriser l’extase divine ?), on peut s’appuyer sur quelques textes canoniques, au caractère inspiré, dont on peut penser qu’ils ouvrent des pistes roboratives, heuristiques. Certains textes bibliques évoquent par exemple l’ardeur « jalouse » de Dieu à l’égard de sa création. Dans l’Exode, ces mots sont mis dans la « bouche » de Dieu: «Moi, YHVH ton Dieu, je suis un Dieu jalouxix. » L’emploi du mot « jaloux » (en hébreu : qanna‘), est une indication de l’intensité de son désir amoureux. Il est aussi « jaloux » parce qu’Il convertit en « ardeur jalouse », de façon communicative donc, le désir amoureux de ceux qui se tournent vers Lui, pour L’écouter, de tout leur cœur, de toute leur âme et de toute leur forcex. Si ce Dieu manifeste un amour aussi « jaloux », c’est parce qu’il semble avoir conscience que les êtres créés qu’il « aime » (à sa façon divine) sont réellement dignes de cette ardeur amoureuse, pour des raisons qui nous échappent à vrai dire complètement, et contrairement à toute apparence de bon sens (vu l’insignifiance et même le néant de ces créatures); cette dignité des créatures, de toutes les créatures, aux yeux du Dieu « jaloux » n’est pas moindre, d’ailleurs, que la dignité apparemment plus élevée des êtres qui tendent volontairement vers Lui. De ce Dieu-là, on peut donc penser qu’Il est (en soi) absolument Éros, « Amour », mais aussi qu’Il tend à aller « hors de Lui » (pour reprendre dans son sens propre la formulation de Denys qui dit qu’Il est « extatique », – c’est-à-dire qu’Il est essentiellement « Extase »). Ce Dieu est donc à la fois « un » et tourné vers l’ « autre ». Il est « un » et il est désir d’amour de cet Autre qu’Il n’est pas, ou pas encore. Il est à la fois « un » – comme sujet extatique de Son amour, et Il est aussi Celui qui se donne à l’Autre comme objet d’amour – un amour qui reste à consommer, comme on dit, dans l’infini des temps. C’est donc l’amour qui essentiellement meut l’essence divine, et en cette essence, Dieu meut aussi tout ce qu’Il aime. De l’amour, Il est la cause essentielle, universelle ; Il en est le créateur et l’engendreur – le Père en quelque sorte, mais aussi, la Mère. Il est donc l’Amant ‒ et l’Amante. Cela fait beaucoup de monde pour un Dieu un… Mais qu’importe, il faut ne voir ici que l’Idée, qui est une : Il est la puissance créatrice et amoureuse qui se meut ; Il est le Séducteur (et la Séductrice), ou plutôt la Séduction divinisée qui entraîne le monde avec Elle, et qu’Elle désire attirer à Elle. Celle-ci est le mouvement même du désir qui se meut, en soi, pour soi et hors de soi, et qui, ainsi, poursuit ses propres fins. Le Dieu ne cesse de progresser sans fin dans Son extase (ek-stasis), mais sans jamais cesser d’être qui Il est en soi.

On dira : « Tout ceci est bel et bon. Mais alors, pourquoi le Mal existe-t-il, si Dieu est amour, et qu’Il baigne Tout de son amour ? » Question archi-rebattue, depuis des millénaires. Elle a aussi été abordée avec quelque profondeur par Denys dans son Traité des Noms divinsxi, et abondamment commentée par Thomas d’Aquin. Je ne la traiterai pas ici, et je me contenterai d’une brève remarque. Le Mal « existe » en un sens, et peut faire beaucoup de mal dans le monde, il cause d’innombrables souffrances, comme on le voit aujourd’hui, de par le monde ; malgré tout, on peut aussi penser (philosophiquement) que le Mal n’existe pas en soi. Le Mal « existe » en un sens, certes, mais pas il n’existe pas en soi, car il n’a pas d’essence, ou plutôt il n’est pas un essence. Le Mal n’a d’ailleurs pour existence réelle que celle que certains êtres veulent et peuvent lui donner, et que d’autres êtres doivent en conséquence subir à leurs dépens. Mais, à la fin des fins, il est possible de penser que le Mal lui-même disparaîtra (en quelque sorte à la fin des Temps), non sans avoir contribué, contre toute raison, et fort paradoxalement, au Bon, au Bien et à l’Amour (divins). Pourquoi un tel dispositif, d’ampleur cosmique et même métaphysique ? Voilà ce qu’en dit Denys : « Pour tout résumer, le bien procède d’une cause unique et totale, le mal d’une multiplicité de défaillances partielles. Dieu connaît le mal en tant qu’il est bon, et en lui les causes du mal sont des puissances productrices de bienxii. »

Revenons à l’extase divine. En vue d’appuyer certaines de ses assertions quelque peu ébouriffantes, Denys cite les Hymnes érotiques de Hiérothée. Lorsqu’il emploie l’expression de « désir amoureux » (éros) en parlant de Dieu, mais aussi lorsque ce désir est éprouvé par des intelligences, des âmes ou diverses natures, Hiérothée affirme qu’il faut comprendre cette notion comme étant « une puissance d’unification et de connexion, qui pousse les êtres supérieurs à exercer leur providence à l’égard des inférieurs, ceux de rang égal à entretenir de mutuelles relations, ceux qui sont en bas de l’échelle à se tourner vers ceux qui ont plus de force et qui se situent au dessus d’euxxiii ». Selon Hiérothée, donc, de l’Amour qui est dans l’Un, et de l’« Extase » qui en émane, dépendent toute une série de désirs amoureux à travers tous les temps et tous les mondes. Conceptuellement, il est possible de ramener tous ces désirs amoureux à l’Amour qui les contient tous en son unité. « Ramenons toutes ces puissances à l’unité et disons qu’il n’existe qu’une Puissance simple, productrice d’union et de cohésion, qui est le principe spontané de son propre mouvement, et qui du Bien jusqu’au dernier des êtres, puis de nouveau de cet être même jusqu’au Bien, parcourt sa révolution cyclique à travers tous les échelons, à partir de soi, à travers soi et jusqu’à soi, sans que cesse jamais, identique à soi-même, cette révolution sur soi-mêmexiv. » Tout se résume donc à un concept d’union et de cohésion, en accord avec l’idée du Dieu Un.

Par contraste, dans la partie du Commentaire du Traité des Noms divins qu’il consacre aux passages que nous venons d’évoquer, Thomas d’Aquin fait état d’une différence fondamentale quant à la manière dont, chez l’homme, les puissances ‘cognitives’ et les puissances ‘appétitives’ interagissent avec leurs objets pour s’y ‘unir’. Pour les premières (les puissances ‘cognitives’), le sujet qui veut connaître tend à faire ‘sien’ ce qu’il veut connaître. Connaître quelque chose, revient à se l’incorporer, à se l’assimiler. Alors, ce qui est ‘connu’ existe désormais, en quelque sorte, dans le sujet (qui ‘connaît’). En revanche, pour les secondes (les puissances ‘appétitives’), le sujet tend naturellement à aller vers la chose qu’il désire, il veut sortir de lui-même, se projeter à l’extérieur de lui-même, vers cet autre qu’il désire, afin de s’en approcher autant que possible, espérant enfin y pénétrer, s’y mêler et s’y fusionner. Dans les deux cas, il y a ‘union’, mais c’est la direction du mouvement d’union qui diffère.

Thomas d’Aquin souligne aussi la différence de nature entre agapè et éros (en latin, dilectio et amor), c’est-à-dire entre amitié/affection et amour/passion. Il distingue « les deux manières dont l’amour tend vers son objet. La première, comme vers un bien substantiel, ce qui se produit lorsque nous aimons une réalité de telle sorte que nous lui voulons du bien, comme quand nous aimons un homme en lui voulant du bien ; la deuxième, lorsque l’amour tend vers une chose comme vers un bien accidentel, par exemple nous aimons la vertu non pas certes pour cette raison que nous voulons qu’elle soit bonne, mais plutôt pour que grâce à elle nous soyons bons. La première sorte d’amour, certains la nomment amour d’amitié [agapè] tandis qu’ils réservent pour la seconde le nom d’amour de concupiscence, de convoitise [éros]xv. »

Dans l’amour/passion, c’est-à-dire dans l’amour de concupiscence, on n’aime pas une personne réellement pour elle-même, et seulement pour elle-même, mais on « l’aime » surtout pour ce qu’elle peut donner d’elle-même, ce qu’elle offre de plaisir ou de jouissance. Le désir de l’amant est excité par l’être aimé, mais à cause de cette excitation même, de ce désir de jouissance, de cette volonté d’obtenir satisfaction, le désir, une fois qu’il a été satisfait, s’efface ; alors la volonté repue s’évanouit dans le sommeil, et la conscience revient à elle-même. La personne ‘désirée’ (plutôt qu’aimée) ne l’était que comme un moyen (pour l’amant), et non comme une fin en soi (une fin pour elle-même). Thomas d’Aquin en conclut : « C’est pourquoi une telle sorte d’amour, à cause de la finalité visée par cet amour, ne place pas l’amant en dehors de lui-mêmexvi. » Il n’y a donc pas, dans l’amour/passion, de véritable « extase » (au sens propre de ce mot, qui dénote, redisons-le, la « sortie en dehors de soi-même »).

En revanche, lorsqu’on aime quelqu’un d’un amour d’amitié, on est porté vers cette personne sans arrière-pensée, sans mouvement d’égoïsme, sans chercher a priori notre intérêt. On lui veut seulement du bien, simplement pour elle-même, pour ce qu’elle est, et cela de façon désintéressée. Loin de nous, alors, l’idée de lier cette amitié à quelque avantage que l’on pourrait en tirer, en quelque sorte par-dessus le marché. La personne ainsi aimée n’est pas instrumentalisée. Elle est considérée seulement en elle-même et pour elle-même, et non pour la satisfaction du désir ‘égoïste’ de l’amant. Thomas d’Aquin affirme : « C’est cette dernière sorte d’amour qui produit l’extase car c’est elle qui place l’amant en-dehors de lui-mêmexvii. » Et en tant que l’amant est placé en dehors de lui-même, c’est alors qu’il connaît à proprement parler, l’« extase ».

Le plus intéressant, c’est que l’on peut généraliser cette analyse et l’appliquer à l’Être divin et à la manière dont l’amour se manifeste en Lui ou autour de Lui. Ainsi, « l’amour divin » peut s’entendre de deux façons : premièrement, on peut le comprendre comme l’amour par lequel Dieu est aimé. C’est ainsi que l’on peut expliquer la phrase de Denys selon laquelle l’amour divin produit, ou « fait » l’extasexviii. Cet amour place l’amant (humain) « hors de lui », c’est-à-dire qu’il sort de lui-même pour être extatiquement lié à Dieu. On peut interpréter cette extase comme une façon pour l’amant de ne plus exister pour lui-même, et de se perdre dans les réalités divines. Il ne reste rien en lui qui ne soit désormais lié à Dieu. Deuxièmement, « l’amour divin » peut aussi s’entendre comme l’amour qui est en Dieu, puis qui en émane, qui vient de Lui, et qui est donc dans le monde, et dans tous les autres êtres, par quelque immanence. Alors là, il y a cette audace (du propre aveu de Denys), qui consiste à « affirmer hardiment comme une vérité » que cette extase d’amour (divin) s’opère donc aussi en Dieu. Dieu « s’extasie » hors de Lui-même quand Il condescend à octroyer sa Providence à ses créatures (par exemple en leur donnant, selon les cas, et à proportions variées, l’être, la vie, et l’intelligence). Dieu, qui est la cause de toute chose, « sort de Lui-même » en tant qu’Il pourvoit aux besoins de tout ce qui existe. Il agit ainsi par bonté et par amour, peut-on conjecturer. Et, d’une certaine manière, comme le souligne Thomas d’Aquin dans son Commentaire, en reprenant les termes mêmes du Pseudo-Denys l’Aréopagite : « Il se prolonge et s’abandonne dans l’existence de tous les êtres, selon une certaine extasexix. » Il faut donc prendre ici le mot ‘extase’ comme signifiant littéralement: Dieu « sort de Lui-même » et « Il s’abandonne ». Ajoutons que cette « sortie » et cet « abandon » restent toujours conformes à l’essence (divine). Dieu demeure au-dessus et séparé de tout ce vers quoi « Il sort », et en quoi « Il s’abandonne ». « Il comble toutes les choses sans que sa puissance s’anéantisse dans aucune d’elles. C’est ce que Denys ajoute, certes pour montrer que par le mot ‘s’abandonne’, il ne faut pas comprendre que Dieu soit diminué, mais seulement qu’il se communique aux créatures qui participent de sa bontéxx. »

L’Extase est un paradigme essentiellement divin, que toutes les sortes d’extases humaines (érotiques, amoureuses, mystiques, etc.) ne font sans doute que mimer. Toutefois, les « extatiques » n’abandonnent jamais l’espoir d’y participer à leur mesure.

___________________________

iἜστι δὲ καὶ ἐκστατικὸς ὁ θεῖος ἔρως. Le mot ἔρως, éros, a le sens de « passion, amour ; désir violent », selon le dictionnaire Bailly. Mais c’est aussi le nom du Dieu Éros, qui, selon Hésiode, est « le plus beau d’entre les Dieux Immortels », et le premier Dieu à être venu « avant toutes choses », en compagnie de Chaos et de Gaïa. Éros est aussi le Dieu qui « rompt les forces, et qui dompte l’intelligence et la sagesse de tous les Dieux et de tous les hommes dans leur poitrine » (Hésiode, Théogonie). Sa force est donc supérieure à toute intelligence et toute sagesse, fussent-elles divines… Maurice de Gandillac traduit ici éros par « désir amoureux » : « Mais en Dieu le désir amoureux est extatique ». Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 13. Aubier, Paris, 1941, p. 107.

iiMaurice de Gandillac traduit ἀγάπη, agapè par ‘amour charitable’, qui en est l’acception chrétienne. Le mot agapè est tiré du verbe ἀγαπάω, agapaô, que l’on trouve chez Homère, et qui signifie « accueillir avec amitié, traiter avec affection ; aimer, chérir ». Dans la Septante et le Nouveau Testament, il se dit de l’amour de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu.

iiiSag. 8,2

ivPseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 12. Traduction Maurice de Gandillac. Aubier, Paris, 1941, p. 106

vPseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 13. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p. 107

viGal. 2,20

viiPseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 13. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p. 107. Mots soulignés par moi.

viiiIbid. p.108

ixEx 20,4. « YHVH Êlohéi-kha, Êl-qanna ». יְהוָה אֱלֹהֶיךָ, אֵל קַנָּא

xCf. Dt 6,4

xiCf. Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 §§ 19 à 34. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, pp. 111-126

xiiPseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4 § 30. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p.123

xiiiExtrait des Hymnes érotiques de Hiérothée, cités par le Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4, §15. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p.109

xivExtrait des Hymnes érotiques de Hiérothée, cités par le Pseudo-Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch. 4, §17. Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, Paris, 1941, p.110

xvThomas d’Aquin. Commentaire du Traité des Noms divins. Ch. 4. Leçon 10

xviIbid.

xviiIbid.

xviiiDans sa version latine, la phrase par laquelle Denys commence le §13 du chapitre 4 de son Traité des Noms divins est : « Est autem et faciens extasim divinus amor. » A la différence de l’original grec, déjà discuté (le théios éros y est qualifié par l’adjectif ekstatikos), la version latine, sur laquelle porte le commentaire de Thomas d’Aquin, contient le mot faciens : l’amour divin est donc dit « faisant l’extase » (faciens extasim).

xixThomas d’Aquin. Commentaire du Traité des Noms divins. Ch. 4. Leçon 10

xxIbid.